19 février 2020

Mwangaza, la clinique des miracles

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Kolwezi, envoyée spéciale

Kyembe Mwenze, 53 ans et son fils Kasongo Mwenze, 31 ans sont arrivés trempés, essorés par la pluie et le vent à la clinique Mwangaza, à la périphérie de Kolwezi. Depuis leur village de Kalopi, voisin de la frontière zambienne, ils ont parcouru 80 km à moto, dans des conditions difficiles, slalomant au milieu des camions. « Je dérapais dans la boue ; à travers les rideaux de pluie j’y voyais à peine, la tête me tournait » raconte Kasongo, un agriculteur dont la vue a commencé à se dégrader en 2011 et qui, comme son père, était devenu incapable de cultiver son champ. « C’est après m’être présenté à la clinique mobile que je me suis décidé à faire le voyage vers Kolwezi, car une cataracte avait été décelée et on m’a opéré avec succès. Par la suite, alors que mon père avait complètement perdu la vue, je l’ai convaincu de m’accompagner pour être opéré lui aussi… »
Même si aujourd’hui elle habite dans ce qui s’appelle le « quartier latin » de Kolwezi, -des maisons neuves entourant une église de réveil dont la musique et les chants secouent le voisinage- Marguerite vient de bien plus loin. Son père est enseignant dans le village de Lwana, au fond de la province du Lualaba. Découvrant qu’une tâche blanche grandissait sur l’œil de sa fille, il a refusé les services du médecin local désigné par le chef coutumier, préférant envoyer la petite de 4 ans à la clinique Mwangaza, une institution créée par l’ONG belge Lumière pour le monde et dont il connaissait l’existence. Aujourd’hui Marguerite et sa maman sont hébergées par des parents qui vivent au « Quartier latin » et dès la première visite à la clinique, une cataracte congénitale a été détectée, affection qui devient de plus en plus fréquente en RDC.
Médecin chef de la clinique, le Docteur Socrate, a été formé par l’ONG ainsi que par le médecin britannique David Woods, qui vient plusieurs fois par an à la clinique opérer ou superviser les cas les plus graves. Il examine Marguerite et se veut rassurant : une opération peut parfaitement lui rendre la vue. Dans le « Quartier latin », le verdict rassure et l’oncle, qui héberge la fillette et sa maman, formule le sentiment général : « Marguerite doit aller à l’école… Dans son état actuel, elle ne quitte plus les genoux de sa mère, pleure sans arrêt. Une fille, ça doit travailler. Et comme elle est là, elle ne peut rien faire, elle ne sert à rien. » Ce que l’on pourrait traduire par « une bouche inutile »…
Sans autre commentaire, le rendez vous est pris, la petite fille sera opérée le même jour que les Kasongo père et fils.
Dans la petite clinique impeccable, tenue par des religieuses et entièrement financée par l’aide internationale et les donateurs de Lumière pour le monde, rien n’est laissé au hasard : dans l’attente de l’opération les patients se préparent en compagnie de leurs proches qui leur apportent de la nourriture et achètent les médicaments. Si les Kasongo assurent qu’ils repartiront tout de suite au village, Marguerite restera en observation quelques jours encore.
Le docteur Socrate porte bien son nom. Cet homme mince, que l’on devine nerveux par nature, affiche un calme olympien. Il reconnaît que lors de sa première opération, alors qu’il était supervisé par le docteur Woods, ses mains tremblaient, qu’il a du s’interrompre. Tout cela appartient au passé. Aujourd’hui, il s’approche d’un pas tranquille de la petite fille qui a beaucoup pleuré avant de sombrer dans une anesthésie complète, ce qui préviendra tout mouvement dangereux. Dans la « salle d’op », tout ce qui entoure la petite est de couleur verte, c’est-à-dire stérile, et une religieuse, ceinte de vert elle aussi, nous enjoint sévèrement de ne toucher à rien.
Faute de pouvoir disparaître dans le mur, nous retenant presque de respirer sous le masque, nous nous approchons de la table d’opération, où, de la tête bandée de Marguerite n’émerge qu’un œil minuscule, presqu’entièrement retourné. Avec des mains d’orfèvre, de peintre ancien, le docteur Socrate s’approche de cet œil, semble le coudre pour l’empêcher de bouger, le palpe comme un œuf et en retire une membrane gélatineuse, presque opaque mais encore claire. La religieuse commente à mi voix: « chez les vieux, qui attendent trop longtemps, la membrane est brune, presque dure… Plus difficile à enlever… »
Pour la petite, tout va très vite. La cataracte ôtée est remplacée par une sorte de capsule transparente, le sang est épongé, chaque millimètre de peau est désinfecté, le bandage est minutieux. Bien plus tard, Marguerite se réveillera sur son lit, la main dans celle de sa maman.
Pour le miracle, il faudra attendre.
C’est le lendemain que le docteur Socrate revient en scène, tant pour les Kasongo que pour Marguerite. Avec une assurance de magicien, il retire le pansement du vieux papa, qui retrouve enfin de visage de son fils. Il tend les bras et l’homme pleure, murmure « on a bien fait de venir, on repart demain… » »Méfiez vous de la poussière », recommande le docteur, qui suggère le port de lunettes de motards…
Marguerite, elle, est remise sur ses pieds avec précaution. Lorsque le bandage est enlevé, la maman est priée de faire quelques pas devant elle. Personne ne soutient tient la petite qui tend les bras en direction de sa mère, nul n’ose parler. Lorsque Marguerite, -qui ne voit pas encore très bien, il faudra quelques jours pour cela- se met à suivre sa maman et se met en marche dans le sillage de la jeune femme, chacun respire : « elle voit déjà, elle verra de mieux en mieux » prophétise le docteur Socrate.
Cela peut paraître idiot, mais avec nos yeux intacts et nos lunettes de luxe, c’est nous qui versons quelques larmes.