19 février 2020

Rwanda: vie et mort de Kizito Mihigo

Catégorie Non classé

Suicide ou assassinat ? La mort en prison du chanteur Kizito Mihigo émeut le Rwanda mais touche aussi les Congolais

Très connu au Rwanda, le chanteur de gospel Kizito Mihigo, 38 ans, comptait aussi de nombreux admirateurs au Congo. « L’écho de son cri pour la justice et la paix résonne jusqu’ici » a déclaré le mouvement citoyen Lucha tandis que la polémique entourant les circonstances de sa mort agite l’opinion rwandaise dans le pays et dans la diaspora. C’est le lundi 17 février à l’aube que le corps sans vie du chanteur a été retrouvé dans sa cellule du commissariat de Remera un quartier de Kigali. Selon le quotidien pro gouvernental « The New Times », il se serait suicidé à l’aide de ses draps et «montrait des signes de dépression ». Une version officielle qui suscite beaucoup de scepticisme…
Quatre jours avant sa mort, Kizito Mihigo avait été arrêté dans la localité de Nyaraguru, alors qu’il se préparait à traverser la frontière du Burundi. En septembre 2018, le chanteur, qui purgeait une peine de dix ans de prison, avait bénéficié d’une mesure de grâce présidentielle en même temps que 2.138 détenus parmi lesquels l’opposante Victoire Ingabire. Mais il demeurait obligé de se présenter chaque mois au parquet et il lui était interdit de quitter le territoire national sans autorisation, ce qui explique son arrestation par le Bureau rwandais d’investigation et son transfert à Kigali.
Accusé d’entretenir des liens avec le général Kayumba Nyamwasa, l’un des fondateurs du Front Patriotique rwandais devenu le pire adversaire du président Kagame et collaborant aujourd’hui avec les mouvements armés hutus en exil, Kizito Mihigo était devenu l’une des « bêtes noires » du régime.
Il n’en avait pas toujours été ainsi : lorsque voici deux décennies, un jeune homme mince, aux grands yeux tristes, se présenta à la rédaction du Soir, c’est parce qu’il tenait à expliquer qu’il était un rescapé du génocide, que sa passion était la musique et que le président Kagame, auquel il vouait un respect presque filial, avait accepté, sur sa cassette personnelle, de prendre en charge ses études à l’étranger. Après le Conservatoire de Bruxelles, Kizito Mihigo réalisa son rêve et poursuivit ses études musicales au Conservatoire national de musique et de danse de Paris. Durant son séjour en Europe, il noua vraisemblablement des contacts avec la diaspora rwandaise parmi laquelle des mouvements d’opposition très actifs en France et en Belgique. Ce jeune Tutsi au cœur généreux fut sensibilisé au sort des Hutus en exil et convaincu de la nécessité de mener plus avant la réconciliation. A son retour au pays, devenu un chanteur compositeur talentueux et apprécié, Kizito Mihigo participa à la composition du nouvel hymne national. Mais il créa aussi, en 2001, une Fondation pour la promotion de la paix et de la réconciliation au Rwanda. Evoquant, dans ses chansons, la douleur des survivants du génocide, il n’hésitait pas à dénoncer, dans le même souffle, les représailles contre les Hutus et en 2014, la chanson « Igisobanuro cy !urupfu » ( la signification de la mort) entraîna sa disgrâce. Aux yeux du régime, le jeune prodige choyé par Kagame était allé trop loin, flirtant avec des thèses jugées révisionnistes. La descente aux enfers commença par l’accusation de conspiration contre le régime, qui entraîna une peine de dix ans de prison, finalement levée en 2018.
La fin tragique de Kizito Mihigo frappe l’opinion car il n’est pas le premier à disparaître dans des circonstances mystérieuses mais aussi parce que le climat sécuritaire est particulièrement tendu : au Burundi, les forces du RNC (Congrès national rwandais) du général Kayumba ont fait leur jonction avec des éléments des FDLR composé de réfugiés hutus et ces opposants armés bénéficient du soutien actif de l’Ouganda. A propos de la mort de Kizito, si la thèse la moins plausible est celle du suicide, les autres hypothèses demeurent ouvertes : le chanteur pourrait, comme d’autres avant lui, avoir été « liquidé » par le régime, mais ses « nouveaux amis » pourraient tout aussi bien avoir décidé de supprimer un homme talentueux et idéaliste mais qui en savait trop…