25 février 2020

Ambition, pauvreté,paradoxes: ainsi va le nouveau Rwanda

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Kigali,
La mésaventure de la ministre rwandaise de la santé, Diane Gashumba, illustre tous les paradoxes du régime de KIgali: la volonté de bien faire, d’être en pointe dans tous les domaines, et en même temps les limites d’un pays dont le budget est modeste, la population pauvre mais où les ambitions du « grand chef », c’est-à-dire le Boss, c’est-à-dire le président Kagame, n’ont pas de limites.
Qu’on en juge : voici quelques jours, à la faveur de la « retreat » la retraite annuelle à laquelle ministres et cadres du Front patriotique rwandais sont conviés dans un lieu isolé, gardé par l’armée, le président tint à montrer l’exemple face à l’épidémie de coronavirus. Il se proposa comme volontaire pour un test de dépistage et ordonna à tous les participants d’en faire autant. Diane Gashumba, la ministre de la Santé, se trouva bien embarrassée. Elle fit valoir au président que les personnalités politiques conviées à la « retraite » n’appartenaient pas particulièrement à une catégorie à risques, que dépistage n’était pas traitement et que, surtout, elle ne disposait que de 95 kits. Trop peu pour 300 participants à la rencontre, assez pour d’éventuels cas douteux se présentant à l’aéroport en provenance de Chine ou d’autres pays à risques et accueillis par des fonctionnaires au visage protégé par des masques. Las, le président, qui croyait que le stock de kits disponibles s’élevait à 3500, limogea instantanément la ministre, prise en flagrant délit d’imprévoyance et surtout de désobéissance…
Quelques heures auparavant, autre griffe sur l’image polie et policée du Rwanda, le corps du chanteur KizitoMihigo avait été retrouvé dans sa cellule de Remera, où il avait été incarcéré après une tentative de quitter le pays via le Burundi. La disparition de cet artiste très populaire suscita une vive émotion car la population rwandaise admirait un homme qui, survivant du génocide, avait participé à la composition de l’hymne national et chantait la réconciliation et la paix. Depuis le Congo voisin aussi, des messages affluèrent, jusqu’à ce que cette solidarité sans frontières incite le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Olivier Nduhungereheà émettre un tweet de protestation sur un thème étonnant, « mêlez vous de vos affaires » tandis qu’ un communiqué émis depuis l’Europe par les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, expression politique des mouvements armés hutus) exprimait sa solidarité avec l’artiste, un Tutsi décédé de manière plus que suspecte…

Kigali fait peau neuve en attendant les amis du Commonwealth

La capitale du Rwanda, Kigali, est à l’image de ces paradoxes politiques : ambition démesurée d’un côté, pauvreté persistante et marginalisation des plus pauvres de l’autre. D’ici juin prochain, Kigali, dans l’attente du sommet du Commonwealth qui rassemblera 54 pays anglophones, fait peau neuve : aujourd’hui déjà, les rond points et les bas côtés des routes entretenues au cordeau (souvent pardes veuves du génocide) sont plantés de fleurs multicolores. Au centre ville, les derniers immeubles dotés d’un seul étage sont jetés à bas, le plan d’urbanisme établi à Singapour ne prévoyant au cœur de la future City que d’ambitieux gratte ciels, des hôtels de luxe et des restaurants panoramiques. Dans cet esprit, l’école belge a été rasée, le centre culturel français attaqué par les bulldozers, le « Kiovu des pauvres » une colline où vivait une population d’artisans a été remplacée par une forêt d’immeubles et de bureaux, le café « la Sierra », à la lisière du « Kiovu des riches » qui abritait les coopérants étrangers et où jadis on donnait rendez vous en lisant la presse locale, n’existe plus, l’hôtel Mille Collines qui appartient à l’histoire du pays a fait peau neuve…
Rutilant, parsemé d’hôtels cinq étoiles et de boutiques de luxe, le centre de Kigali a été débarrassé de ses mendiants, les enfants des rues ont été emmenés en province loin des regards tandis que les feux rouges, comme dans toutes les grandes villes modernes, affichent les secondes accordées aux piétons. Partout, se faufilant entre les 4X4 et les taxis bien enregistrés, vrombissent les motos taxis. Ils sont des milliers, (50.000 selon certaines sources ?) dûment enregistrés, dotés d’un casque obligatoire pour le passager, à se disputer le chaland en gagnant quelques francs par jour.
« C’est notre seul débouché » nous confie un universitaire, « les emplois demeurent trop rares et nombre de diplômés se résolvent à devenir moto taxis… »
Les habitants des petites maisons de briques, installées le long de la rivière Nyararongo ou accrochées aux abords des marais qui alimenteront un jour un lac artificiel, ont longtemps cru que la chance leur sourirait, qu’ils passeraient inaperçus malgré les avertissements répétés de la municipalité. Las, dans ce pays dont tout le territoire est cadastré, les pluies diluviennes des dernières semaines, faisant déborder le cours de la rivière, ont détruit les ultimes illusions : après que les inondations aient fait une douzaine de morts et détruit 113 maisons, la sentence est tombée et en quelques jours des quartiers entiers ont été rasés. Les plus chanceux, ceux qui étaient enregistrés, ont été indemnisés, les illégaux priés de plier bagages sans demander leur reste. « Tout était prévu » nous explique un ami, « à la périphérie, sur des collines jadis vouées à l’agriculture, des nouveaux quartiers ont été construits, reliés au centre ville par des lignes de bus, propres et modernes… » « Certes, ajoute un autre intervenant, « mais la durée des trajets a considérablement augmenté, le centre ville est devenu pratiquement inaccessible pour les plus modestes et ceux qui y travaillent ne peuvent plus rentrer déjeuner chez eux…. » C’est pour cela peut-être que la main d’œuvre est si difficile à trouver à Kigali : il n’est question que de « smart city », tous les lieux publics possèdent le wi fi, les immeubles de bureaux s’alignent, mais trouver un plombier ou un menuisier compétent relève de l’exploit.
De même, l’asphaltage des rues, le lotissement, luxueux ou non, de toutes les collines ceinturant Kigali a son revers : les érosions se multiplient,chaque pluie torrentielle entraîne des torrents de boue et paralyse davantage la circulation…
Ceux qui accusent Kigali d’être une vitrine de la modernité au détriment d’un arrière pays qui serait négligé se trompent cependant : le long des routes tracées au cordeau, parfaitement entretenues (mieux qu’en Belgique !) et qui mènent jusqu’aux rives du lac Kivu, de nouvelles maisons, vastes et confortables ont été construites par quelques privilégiés tandis qu’à l’arrière plan, les toits de chaume traditionnels, bon marché et faciles à entretenir ne surplombent plus les demeures modestes, ils ont été remplacés par des tôles qui scintillent au soleil et jurent parfois avec le doux dégradé du vert des collines…Les vaches aux longues cornes, peu productives mais synonymes de beauté, ont été remplacées par un bétail maintenu dans les étables familiales, nourri avec du fourrage et donnant beaucoup plus de lait. Partout s’alignent des écoles neuves, des centres de santé où les soins de base sont désormais accessibles à chacun grâce à la sécurité sociale, des marchés de brique débordant de légumes et de fruits qui atteindront souvent les marchés de Goma et de Bukavu, en plus des bidons d’eau « wasac » une eau traitée et purifiée, très appréciée par les voisins congolais.

L’imbroglio de la langue
Le maniement de la langue est une autre des particularités du Rwanda : l’enseignement de l’anglais ayant été décrété obligatoire dès l’école primaire, les enseignants, souvent mal formés à la langue de Shakespeare, enseignent comme ils le peuvent les matières de base et les élèves qui n’ont eu accès qu’aux écoles publiques, baragouinent aussi mal l’anglais que le français, ce qui pose de sérieux problèmes aux voyageurs qui tentent de se faire comprendre…En revanche, de nombreuses écoles privées, payantes, dispensent un enseignement de qualité. A Birambo par exemple, sur la route de Kibuye, au cœur des collines, les sœurs de l’Assomption ont entièrement reconstruit leur école des filles qui avait été détruite en 1994. Aujourd’hui comme hier, les classes du tronc commun (proposé après les neuf années d’école primaire à celles qui ont réussi l’examen d’Etat), soit 374 élèves, accueillent des jeunes filles disciplinées. Elles veillent à l’entretien du jardin, à la propreté des lieux et pour la plupart, elles ont choisi l’option informatique. Ici, au cœur des collines verdoyantes, de grandes adolescentes, sur des ordinateurs de bonne qualité, jonglent avec les programmes informatiques, construisent des sites ; passant sans hésiter du français à l’anglais, elles jouent avec la « novlangue » du dieu Internet et sont bien décidées à conquérir un jour les bureaux de la capitale…
Du reste, ce n’est pas à Birambo qu’elles auront un avenir : tout autour de l’école et du couvent, les cultures vivrières d’autrefois, les potagers, les vergers, les champs aux cultures associées ont fait place au moutonnement d’une plantation de thé appartenant à une société indienne qui n’emploie qu’une rare main d’œuvre…
Le calme des vertes collines est enchanteur mais, à quelques encablures de là, sur les hauteurs de Bisesero, plane encore le souvenir des 50.000 Tutsis qui, après avoir résisté d’avril jusque juin 1994, furent assassinés jusqu’au dernier tandis que l’armée française détournait les yeux. De palier en palier, le gardien du mémorial nous montre les empilements d’os, les crânes alignés dans les vitrines, l’interminable énoncé alphabétique des victimes et il soupire « les Abasesero( lalignée tutsi de Bisesero) n’existent plus…Pour survivre, les derniers combattants ont du épouser les filles, les femmes de leurs bourreaux. Désormais nous sommes tous mélangés… C’est cela le nouveau Rwanda… »