18 mars 2020

L’émigration fait vivre les Philippines mais les enfants en paient le prix

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Manille,

Sur la Plaza, au cœur de Bacolod, capitale de l’île de Negros, le gamin à la casquette rouge est connu sous le surnom de Mick. Il a quinze ans, en paraît dix, mais il nourrit des rêves d’adulte : « un jour je quitterai la rue car j’aurai acquis une formation professionnelle. On m’a dit qu’à Taiwan, on avait besoin de soudeurs… C’est là que je veux aller.. »
En attendant, entouré de sa bande de copains, il tourne sur la Plaza, aide les automobilistes à trouver un stationnement, porte les courses des femmes qui reviennent du marché, défend chèrement le banc, « son » banc, sous lequel il compte passer la nuit, il assure son tour de guet pour donner l’alerte lorsque les gyrophares bleus de la police trouent la nuit. Bref, il se débrouille et de temps à autre, pour se laver ou grignoter quelque chose, il atterrit chez son grand père qui est censé veiller sur lui depuis que ses parents sont partis travailler à l’étranger. Mais sa vraie famille, c’est la bande qui hante la Plaza, des garçons et des filles qui sniffent les drogues locales, le « rugby » ou l’epoxy (fabriquée à partir de la méthanphétamine) « avec moins de deux dollars tu t’envoie en l’air, tu es « high » » dit Mick qui pourtant répète qu’il a envie d’ arrêter et il serait même prêt à suivre la formation professionnelle dont Sara, la directrice de l’ONG Virlanie lui parle à chaque rencontre. Sa copine Mina, mince comme une brindille, reconnaît que pour manger, elle accepte de suivre les automobilistes qui tournent lentement autour de la place et font leur choix parmi les fillettes qui plaisantent avec Mick et les autres. Un peu plus loin, dans un recoin de trottoir, Jaynet et celui qu’elle présente comme son « mari » se préparent pour la nuit. Lui, il est déjà recroquevillé contre un mur, abrité par deux planches qui se croisent, elle, elle traîne encore dans la rue, dans l’espoir de grappiller quelques piécettes du côté de la station service où jour et nuit s’arrêtent les camionneurs. Lorsqu’elle apostrophe Sara, qui fait sa tournée, ce n’est pas pour lui demander de l’argent ou pour lui dire que le lendemain elle passera au centre Virlanie pour prendre une douche. C’est pour demander, une fois encore, des nouvelles de ses deux enfants qui lui ont été enlevés par les services sociaux de la ville. Elle est au bord des larmes, Jaynet, elle demande qu’on lui montre une photo des gamins, elle assure que, sous son auvent de planches, son « mari », un papa de 17 ans serait lui aussi prêt à accueillir les petits.
Avec son sourire patient, étreignant doucement la mère-enfant, Sara lui explique que les enfants sont hébergés dans un centre social de la ville, qu’ils y sont mieux que dans la rue et que si Jaynet et son copain arrivent à s’en sortir, ne serait ce qu’un peu, ils pourront récupérer leurs petits. Mais pour cela il faut arrêter la drogue : intoxiqué par la came de sa mère, le dernier né a été sauvé de justesse, dans un état de malnutrition avancé…
Quant à Joanna, 14 ans, elle n’a pas le temps de traîner sur la place. C’est au marché central que tôt matin nous la découvrons, propre et souriante derrière son « stand », une petite table en contrebas des rayons surchargés de fruits et de légumes tenus par sa tante. Elle, elle vend des oignons, des échalotes déjà épluchées et, avec un sourire éblouissant elle assure qu’elle gagne sa vie, sans être à charge de sa tante. Cette dernière qui veille sur elle depuis que la maman est « partie à l’étranger, sur un bateau », laissant sa fille sans nouvelles. Joanna a gardé un mauvais souvenir des années passées sous le toit familial : le père ayant quitté le pays, la maman s’était mise en ménage avec un homme qui, régulièrement, violait la gamine. Cette dernière finit par s’enfuir de sa ville de Binaloga pour rejoindre une tante qui travaillait sur le marché de Bacolog. Qu’elle y reçut le gîte et le couvert, ce serait beaucoup dire : la nuit, la tante et sa nièce montent au premier étage du marché et se couchent sous une couverture tendue sur les étals de céramique verte, jusqu’à ce qu’à l’aube, elles soient réveillées par les premiers commerçants. Joanna, manifestement douée pour le commerce et le calcul, explique à Sara qu’elle souhaiterait aller à l’école. Mais pour cela, elle devra franchir un véritable parcours d’obstacles, le moindre n’étant pas de se procurer un certificat de naissance en règle, exigé lors de l’inscription dans les établissements scolaires. Sara, et ses collègues assistantes sociales lui promettent de l’aider, de prendre contact avec sa ville d’origine de Binaloga, mais les démarches risquent de prendre du temps…
Fay, 13 ans, est menue comme un lutin et depuis son accouchement elle a quitté la rue pour être hébergée dans une institution religieuse. Régulièrement, elle franchit le seuil de Virlanie pour discuter de son avenir avec Sara et les autres. Evoquer son passé ne lui prend pas beaucoup de temps : un père parti à l’étranger, une mère vivant avec un autre partenaire qui la battait régulièrement, un boy friend de 22 ans qu’elle dit aimer encore, mais qu’elle jauge avec lucidité. « Il dit qu’il tient à moi, qu’il aime le bébé, mais il vivait de l’argent que je rapportais grâce à la prostitution… Je ne crois pas que je vais continuer avec lui…» Pour elle aussi, le retour à la normalité passe par le certificat de naissance, l’inscription à l’école, le séjour dans l’institution moyennant quelque travail ménager, et surtout, insiste Sara, le renoncement absolu à la prostitution et à la drogue…
Le centre de jour Virlanie, au cœur de Bacolod, sur l’île de Negros, est soutenu par la coopération belge et l’ONG Enfance Tiers Monde et il fait partie de la coalition internationale pour les enfants de rue, Dynamo. . Si les financements ne permettent pas d’héberger les enfants durant la nuit, en revanche dans les petits bureaux installés au cœur de la ville, entre la Plaza et le marché, les travailleurs sociaux conseillent, consolent, nourrissent des enfants vivant dans la rue. « Ils viennent ici pour décompresser, trouver un peu de sécurité, d’écoute , ou tout simplement prendre une douche . Et à l’issue des activités, un repas leur est offertI» explique Sara Vial, la coordinatrice du centre, venue aux Philippines voici huit ans. « S’ils le souhaitent nous leur donnons aussi une formation de base afin qu’ils puissent reprendre des études. Mais c’est à eux de décider, nous ne sommes que de simples supports…»
Dans l’enceinte du centre de jour, les « bénéficiaires » se sentent chez eux, mais on entend aussi les bruits de la ville, les motos pétaradantes, le ronflement des jeepneys, ces minibus fabriqués au départ de jeeps américaines et décorés de couleurs vives. A quelques dizaines de mètres de là, on distingue le rivage du Pacifique, planté de casiers où sont élevés des crabes et autres crustacés ; la plage est encombrée de montagnes de cartons et de déchets plastiques (les Philippines sont le troisième pollueur de plastique au monde…)et dans le bidonville voisin, les gens plaisantent en nous saluant « vous voyez, on a vue sur mer, mais il nous arrive aussi d’être inondés… »
Ici, on comprend vite pourquoi Bacolod est appelée « capitale du sourire » :, malgré les conditions difficiles, nul ne se plaint, ni les vieux qui ont construit eux-mêmes des maisons de paille et de torchis qui ressemblent à des boîtes d’allumettes, ni les enfants de la rue qui revendiquent leur liberté et se font des mamours sous les yeux des caïds liés aux mafias de la drogue.
Le secret, c’est peut-être que nul ne se sent enfermé dans cet univers de misère, tout le monde rêve d’ailleurs, comme Mick qui sera soudeur ou charpentier.
Mais surtout, chaque famille compte des parents qui travaillent à l’étranger et qui n’oublient pas les aînés ou les plus jeunes restés au pays : ce n’est pas par hasard si les bureaux de Western Union, qui réceptionnent les envois des migrants, sont aussi nombreux et si le « balikbayan » est une institution nationale. Dans cette caisse qu’ils emmènent avec eux, les travailleurs migrants déposent, à chaque fois qu’ils ont rassemblé quelques économies, des cadeaux destinés à leur famille, jouets, vêtements, électroménager, bibelots évoquant les contrées traversées. « L’essentiel est de démontrer à ceux que l’on aime qu’on ne les oublie pas, que l’on pense à eux chaque jour » souligne Trisha, qui, à Leuven, a suivi des cours consacrés aux migrations.

Dix millions de héros
Pour une population totale de 110 millions d’habitants, ils sont dix millions de Philippins à vivre et travailler à l’étranger. « Ce sont nos héros » répète la presse locale qui leur rend volontiers hommage… « La contribution des Philippines à l’économie mondialisée, c’est notre force de travail » assure une sociologue, « les migrants nous aident à sortir de la misère, à ne pas désespérer ». De fait, sur l’échelle du bonheur national brut, les Philippines viennent en deuxième position, juste après le célèbre Bhoutan…
Cette ouverture sur le monde ne date pas d’hier : c’est autour des années 1900, alors que le pays était encore sous occupation américaine, que les premiers cultivateurs philippins ont été envoyés à Hawaï, puis sur le continent américain. On les a retrouvés dans les hôtels, les restaurants, où ils ont contribué à la construction des chemins de fer, travaillé dans les plantations en Californie ou tracé des routes en Alaska. Après la deuxième guerre mondiale, où de nombreux Philippins avaient combattu sous le drapeau américain pendant que l’occupation japonaise s’avérait particulièrement cruelle, (100.000 morts à Manille, systématiquement détruite en 1945…) l’émigration devint plus spécialisée, envoyant de l’autre côté du Pacifique du personnel médical, des comptables, des ingénieurs et aussi des soldats pour l’US army.
Au cours des années 60, le mouvement migratoire s’est élargi aux pays du Sud est asiatique, la Thaïlande, le Vietnam et même le Japon avant de gagner le Canada, l’Australie et finalement l’Europe.
Que seraient les pays du Golfe sans les travailleurs philippins ? Ces derniers sont près de 600.000 en Arabie Saoudite, 350.000 dans les Emirats arabes unis, 154.000 au Koweit, 126.000 au Qatar, et à Hong Kong 150.000 et 121.000 à Singapour…
En outre, qu’il s’agisse de cargos ou de navires de croisière, les équipages sont presque toujours philippins : 700.000 marins évoluent ainsi sur toutes mers du monde tandis que sur leurs îles d’origine, les familles collectionnent des cartes postales venues de partout… Au fil du temps, la formation des équipages s’est améliorée et plusieurs écoles de navigation ont été ouvertes, bientôt scrutées de près par l’Union européenne qui veut durcir ses règles d’accès. C’est pour cela qu’ une école belge, que l’on appelle déjà la « solution belge », s’est ouverte à Manille : des professeurs venus d’Anvers y dispensent un enseignement en tous points comparable aux formations à la marine marchande dispensées en Europe.
Dans le domaine de la santé, du « care », c’est-à-dire les soins aux personnes, les Philippins se sont taillés une enviable réputation. Non seulement à cause de leur caractère enjoué, de leur inaltérable sourire, mais aussi parce qu’au pays, des écoles spécialisées ont été ouvertes : les candidats à l’émigration se voient proposer des écoles d’infirmiers et de nurses tandis que le personnel domestique, des femmes principalement, peut suivre des cours de cuisine, apprendre les diverses manières de dresser la table ou de plier les draps d’un lit d’hôpital ou d’une chambre d’hôtel…
Avec le temps, plus organisée, mieux suivie par les autorités nationales, (qui au moment de la chute du colonel Kaddhafi s’étaient souciées d’évacuer leurs ressortissants présents en Libye) l’émigration est devenue une ressource majeure pour l’économie du pays : en 2018, les envois des migrants représentaient 26,9 milliards de dollars. Ces contributions expliquent l’apparition de nouvelles maisons sur les îles mais surtout, elles servent à payer les études des jeunes qui sont de plus en plus nombreux à fréquenter les universités et les établissements d’enseignement supérieur. Un certain nombre d’entre eux, qui s’expriment dans un anglais parfait, trouvent du travail dans les call centers, une spécialité de l’île de Negros, et ils répondent aux appels venus du monde entier.
C’est aussi l’argent de l’émigration qui permet de satisfaire une sorte de frénésie de consommation, surtout palpable à Manille, une ville de 10 milllions d’habitants : la circulation n’a rien à envier à celle de Bangkok, les autoroutes urbaines sortent de terre, et surtout, les « malls » agissent sur les consommateurs comme des aimants. Partout dans la ville, des centres commerciaux rafraîchis par l’air conditionné proposent les grandes marques internationales, mais en leur centre, ils abritent des jardins paysagers et aussi, bien dissimulée sous la verdure luxuriante, une église où les fidèles viennent se recueillir à toute heure du jour.
Pour les nouveaux riches qui consomment à l’américaine comme pour les, enfants des rues de Bacolod, l’émigration est plus qu’une nécessité économique, qu’un rêve d’ailleurs : elle est devenue un statut, elle valorise les familles et accélère le mouvement de l’ascenseur social.
Mais pour Sara Vial et pour ses collègues de Virlanie, le lien est évident entre l’exode des parents, le vagabondage des enfants, l’usage de drogues dures qui menace de détruire les jeunes générations.
En Occident, le président Rodrigo Duterte a mauvaise presse car, sans y mettre de formes, il a promis de détruire les mafias de la drogue. Depuis son accession au pouvoir, la police n’hésite pas à tirer à vue sur les trafiquants, se référant aux propos du chef de l’Etat qui répète « nous sommes en guerre ». Plus de 7000 trafiquants ou supposés tels auraient déjà été abattus par des policiers à la dégaine de cow boys et sans états d’âme. Ces pratiques meurtrières révulsent les défenseurs des droits de l’homme qui estiment que Dutertre est infréquentable. Mais cet homme aux allures provinciales (originaire de Danao dans le Sud, il déteste ou ignore la bourgeoisie de Manille qui le lui rend bien) qui n’hésite pas plus à défier le président Trump qu’à mettre aux accords militaires avec les Etats Unis ou à livrer une guerre ouverte aux mafias de la drogue, connaît jusqu’à présent une popularité sans faille….