30 mars 2020

A Bangkok la mobilisation contre le virus cache d’autres enjeux

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Les jeunes de Bangkok mènent aussi, via le numérique, une bataille pour la liberté d’expression et le changement politique
Bangkok,

« Nous ne voyons pas leur visage, car ils portent tous des masques, mais derrière ce tissu, nous voyons leur visage. « Le refrain de la chanson « des guerriers sous le masque »’ du très populaire chanteur Su Boonliang fait le tour des réseaux sociaux dans toute la Thaïlande.
D’autres groupes populaires comme Modern Dogreprennent « We Love You» , Apiwat «Stamp Ueathavornsuk reprend son tube « Dear Doctor » dédié à tout le personnel médical… Cet engagement des artistes dans la lutte contre le coronavirus, tel qu’il est décrit dans le Bangkok Post n’est pas seulement l’écho d’une mobilisation citoyenne derrière le corps médical qui combat en première ligne. Il est aussi une réponse ciblée aux propos du Ministre de la santé qui, avant de se rétracter, avait accusé les professionnels de la santé d’être eux-mêmes responsables de leurs pertes, par manque de précaution..
En fait, si les artistes bougent, si les jeunes, accrochés aux réseaux sociaux, reprennent leurs refrains dans tout le pays, ce n’est pas seulement à cause du coronavirus. Sur ce point, à Bangkok en tout cas, le public, depuis plusieurs semaines, porte des masques et dans les transports publics, ceux qui en sont dépourvus sont regardés d’un mauvais œil par leurs compagnons de voyage et ceux qui toussent voient leur compartiment se vider.
Quant aux autorités, elles ont pris la mesure de la menace et dans la capitale, les hôpitaux, qui n’ont rien à envier aux structures occidentales, sont sur pied de guerre tandis que la fermeture des commerces non essentiels a été imposée. Seuls sont ouverts les magasins d’alimentation, les restaurants de rue ou les pharmacies. Les autorités, sans imposer la mesure, ont recommandé à la population de rester à domicile et la consigne est largement suivie.
Dans cette mégapole de dix millions d’habitants, les malls immenses qui abritent les marques internationales sont fermés au même titre que les marchés populaires, la circulation s’est ralentie et le ciel est plus pur qu’il ne l’a été depuis longtemps. Sauf à Chiang Mai la capitale du Nord, ravagée par les incendies. Les étrangers n’ont pas été oubliés : ils sont des milliers, originaires d’Italie, d’Espagne, de France, de Belgique, backpackers ou retraités, à revenir des plages où ils passaient l’hiver et à se retrouver dans la capitale, les économies à zéro. Pour leur permettre d’attendre un (hypothétique) avion qui les ramènera en Europe, le gouvernement a réquisitionné quelques hôtels de luxe, vides de toutes façons, où ceux qui en ont encore les moyens se voient proposer un séjour de deux semaines au prix forfaitaire de mille euros. Tandis que d’autres font le siège de leurs ambassades…
La résistance numérique des étudiants
Si la presse, comme ailleurs dans le monde, critique volontiers l’impréparation des autorités, prises au dépourvu et si l’opinion accuse les voyageurs venus de Chine d’être à l’origine de l’épidémie, le malaise qu’expriment les chanteurs est plus profond.
C’est depuis le 21 février que les étudiants de Chulalongkorn, l’université la plus élitiste de Bangkok, située au centre ville, sont à la pointe d’une « résistance numérique » qui défie la censure et fédère toutes les oppositions. C’est à cette date en effet que le régime issu du coup d‘état militaire de 2014 a dissous le FFP, « Future Forward party » une nouvelle formation très populaire au sein de la jeunesse. Quelques jours plus tard, dans la cafetaria d’un mall huppé, nous avions rencontré quelques étudiants et étudiantes entrés en résistance. S’exprimant dans un anglais parfait, dotés de portables dernière génération, ces jeunes étaient venus à pied dans ce centre ville où les pauvres n’accèdent qu’après d’interminables trajets et n’avaient visiblement rien à voir avec les damnés de la terre. Mais la détermination de ces garçons et filles issus de milieux aisés et fréquentant la respectable Faculté des Arts et de la Communication était totale: « j’ai imaginé ce que je serais dans dix ans » nous déclarait une jeune étudiante en journalisme et j’ai songé à ce que cette version de moi pouvait me dire : tu aurais pu être libre et tu ne l’as pas été. » Les observateurs relèvent que cette protestation est une première historique : c’est la première fois que le mouvement de contestation soit lancé et porté par des étudiants issus d’une université notoirement liée à l’establishment. Ceux qui manifestent aujourd’hui ne sont ni des agriculteurs ou des travailleurs manuels, ni des étudiants de l’université libérale Thammasat, ni des conducteurs de motos taxis. Ceux qui se mobilisent, et utilisent tous les moyens de la technologie moderne auxquels ils ont accès, sont prêts à mettre en jeu aisance et sécurité pour obtenir un système démocratique équitable, où il sera enfin possible de débattre des questions d’écologie, d’inégalité des genres et de la répartition inégale des richesses.
Ces jeunes, de plus en plus rejoints par leurs contemporains de toutes les grandes universités de la capitale se sentent en décalage avec le régime issu du putsch militaire de 2014. Ils ne supportent plus les atteintes à la liberté d’expression, dénoncent la surveillance d’Internet, rendue possible par le « cyber security act » et inventent de nouvelles formes de lutte.
La « nov langue » de la contestation

Le confinement de la population décrété jusqu’au 12 avril prochain et qui rend tout mouvement de foule impossible ne les perturbe pas : il y a longtemps que, tirant la leçon de la répression des grandes manifestations qui secouèrent Bangkok en 2013, ils ont renoncé à descendre dans la rue et à livrer un combat trop inégal. Dans ce pays hyperconnecté, leur champ d’action, c’est le cyber espace. Sous forme de clips, de vidéos, de sketches satiriques leurs critiques saturent Internet, et, pour des milliers de jeunes, brandir les trois doigts de la main droite est devenu un signe de ralliement, un symbole de refus et de résistance. Quant à leur langue, elle est une sorte de « nov langue » comprise seulement de la jeunesse, mélange d’expressions populaires ou argotiques et de mots créés de toutes pièces qui font rire la jeune génération mais dont le sens échappe aux censeurs…
Si ces « millenials » de Bangkok refusent les manifestations publiques, ce n’est pas seulement parce qu’ils ne veulent pas donner prise à la répression, mais aussi parce qu’ils craignent qu’un mouvement de masse ne devienne la justification d’un nouveau putsch militaire. Leur exigence est très simple : ils veulent que la Constitution soit révisée et que de nouvelles élections soient organisées, plus démocratiques que celles qui ont eu lieu en 2019.
Pour l’instant, la lutte contre le coronavirus masque les protestations d’une jeunesse réfugiée sur Internet, mais la vague qui se prépare pourrait un jour surprendre…