23 avril 2020

Une leçons du passé: les débuts de la lutte contre le Sida

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Le Sida et la fièvre hémorragique Ebola appartiennent déjà à l’histoire des grandes épidémies et même s’ils font encore des ravages, ces fléaux sont désormais connus sinon jugulés. Cependant, revenir en arrière, se souvenir des tâtonnements qui ont marqué leur découverte et la recherche des traitements éclaire les difficultés actuelles de la lutte contre le coronavirus. PLus simplement encore, cette démarche rappelle combien il est difficile de cerner complètement les particularités de l’adversaire.
En 1995, l’apparition de la fièvre hémorragique Ebola dans le village de Yambuku puis dans la ville de Kikwit suscitèrent la terreur à cause de la contagiosité du fléau. Si à Kikwit, le médecin chef de l’hôpital, le Dr Kiyungu décida immédiatement d’isoler les malades, la localité de Yambuku mit quelques jours à être coupée du monde, sur ordre personnel du président Mobutu. (1) Ce dernier, suivant les conseils de son médecin américain le Docteur Close, qui a raconté l’aventure dans ses mémoires, décida d’envoyer l’armée zaïroise entourer le village, foyer de l’épidémie, afin d’empêcher tout contact avec le monde extérieur. Quelque temps plus tard, le docteur Jean-Jacques Muyembe(qui dirige aujourd’hui la riposte congolaise face au corona) et Peter Piot, médecin épidémiologique à l’Institut de médecine tropicale d’Anvers arrivèrent sur les lieux avant que des équipes dépêchées depuis Atlanta par par le CDC, (l’agence gouvernementale américaine chargée du contrôle et de la prévention des maladies) ne débarquent, « en tenue de cosmonautes » se souviendra Peter Piot longtemps après(2)
Lorsqu’au début des années 80, le Sida fit son apparition en Afrique, les premiers témoignages furent accueillis avec scepticisme. En effet, jusqu’en 1983, le Sida était largement perçu comme découlant de rapports homosexuels. La transmission de l’agent infectieux semblait s’opérer par des rapports sexuels anaux et par conséquent, les malades du sida étaient dans la majorité des cas, décrits comme des homosexuels à partenaires multiples. Cette hypothèse qui prévalait aux Etats Unis était accompagnée d’une autre croyance, selon laquelle le Sida aurait trouvé son origine en Haïti, d’où il aurait gagné les Etats Unis. De cette hypothèse « gay » découlait la conclusion selon laquelle les hétérosexuels n’étaient pas menacés par le Sida, qui aurait été « réservé » aux quatre H, homosexuels, hémophiles, héroïnomanes et Haïtiens.
Il fallut qu’à l’hôpital Saint Pierre à Bruxelles le docteur Nathan Clumeck et ses collègues du département des maladies infectieuses soient confrontés à cinq patients, trois hommes et deux femmes, originaires du Zaïre et du Tchad, pour qu’une autre possibilité soit soulevée en termes prudents dans un article publié dans la revue « The Lancet » : « les Noirs africains, immigrants ou non, sont peut-être un autre groupe prédisposé au Sida. » Cette découverte sera à l’origine d’une aventure scientifique qui révolutionnera l’analyse et le traitement du fléau.
En effet, dès 1983, Philippe Van de Perre, microbiologiste formé à l’ULB et Philippe Lepage, pédiatre, qui travaillent au centre hospitalier de Kigali au titre de coopérants, confirment que certains de leurs patients sont atteints du sida. Leur équipe de recherches belgo rwandaise est dirigée par Nathan Clumeck et Jean-Paul Butzler, de l’hôpital Saint Pierre qui seront rejoints plus tard par Michel Caraël sociologue et par Etienne Karita, microbiologiste rwandais.
Au même moment, une autre équipe travaille sur le même sujet, dans l’enceinte de l’hôpital général de Kinshasa appelé hôpital Mama Yemo. Elle se compose de Peter Piot et plus tard de Jonathan Mann, envoyé par le CDC d’Atlanta.
Les deux groupes auront du mal à s’inscrire en faux contre les innombrables articles qui font la une aux Etats Unis et qui décrivent le sida comme la maladie des homosexuels et des Haïtiens. Cependant, les cas qu’il s rencontrent, à Kigali comme à Kinshasa, confirment une tout autre hypothèse : dans les deux capitales, une épidémie de sida se développe et il se confirme que les facteurs de risque définis aux Etats Unis (drogue ou relations homosexuelles) sont absents mais que, par contre, la transmission s’opère lors des relations hétérosexuelles, le nombre de partenaires accroissant le risque d’infection.
Trois des protagonistes de l’époque (Caraël, Van de Perre et Karita) ont se sont retrouvés, ont rassemblé leurs souvenirs de l’époque pour rappeler, dans un ouvrage à la fois concis, documenté et d’une lecture agréable,(3) leurs débuts à Kigali : leur détermination à percer le mystère de la transmission du sida, mais aussi les difficultés à faire accepter leur découverte. Les deux études publiées à l’époque dans The Lancet suscitent un grand scepticisme aussi bien auprès de l’OMS que dans les milieux scientifiques. Plus tard, travaillant toujours à Kigali, Van de Perre découvrira que le virus peut aussi se transmettre de la mère à l’enfant et que le lait maternel est un vecteur de transmission. L’Unicef, qui était alors en plein combat pour défendre les vertus du lait maternel par comparaison avec le lait en poudre, mettra du temps à accepter cette révélation.
L’ouvrage évoque, avec verve et parfois émotion, la vie de ces chercheurs de terrain, qui vivent au milieu de la population locale mais se heurtent au scepticisme des spécialistes reconnus et à l’hostilité des autorités peu enclines à reconnaître les « femmes libres » (prostituées) comme agents de transmission et même à admettre la réalité sociale de la prostitution. Le livre rappelle aussi une réalité peu connue, celle du Rwanda d’avant le génocide et notamment le poids de la religion catholique qui, jusque dans les années 90, proscrivait l’usage des préservatifs et freinait la contraception…
A la lumière de la lutte actuelle contre le Covid 19, cet ouvrage qui va au-delà des souvenirs confirme, si besoin en était, que la science ne progresse que par essais et erreurs et qu’elle requiert modestie et patience…

(1) Aujourd’hui le même Docteur Kiyungu, toujours actif à Kikwit, nous signale que la sonnerie des téléphones a été remplacée par un message en « français de France » recommandant la prudence. Et il se demande s’il ne serait pas préférable de diffuser le même message par la voix d’un grand artiste, qui s’exprimerait en lingala…
(2)Peter Piot, No time to lose, A life in pursuit of deadly viruses, Norton
(3) Michel Caraël, Philippe Van de Perre, Etienne Karita, l’épidémie de sida occultée en Afrique centrale pendant la décennie 1980, éditions l’Harmattan