30 avril 2020

“Docteur Tedros” à la tête de l’OMS est aussi un ami de la Chine

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Tedros Adhanom Gebreyesus : le directeur général de l’OMS était le candidat de l’Afrique mais est aussi l’homme de la Chine

« Oui, je suis Africain, et fier de l’être. Vos injures ne m’atteignent pas… » La réponse du Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adnahom Ghebreyesus aux invectives du président Trump a été applaudie par le continent tout entier. Aujourd’hui plus que jamais, l’Afrique soutient le premier des siens à se trouver à la tête de l’importante institution onusienne et l’approuve lorsqu’il déclare, lors d’une conférence de presse tenue lundi à Genève, qu’ « on aurait du écouter plus tôt les avertissements émis fin janvier par l’organisation. »
Elu en 2017 à la succession de la Chinoise Margarete Chan (qui n’avait jamais suscité de vagues malgré une incompétence notoire…) l’ancien ministre éthiopien de la santé avait bénéficié de plusieurs soutiens déterminants : l’Union africaine, présidée à l’époque par Paul Kagame, avait mis dans la balance les voix de ses 55 Etats membres, la Chine avait pesé de tout son poids, politique et financier et des mécènes privés, jouant un rôle croissant au sein de l‘OMS, comme Bill et Melinda Gates ou Warren Buffet avaient également appuyé sa candidature.
S’il n’est pas médecin, celui que l’on appelle souvent « Docteur Tedros » est un spécialiste reconnu en santé publique. Après avoir étudié la biologie à l’Université d’Asmara, la capitale de l’Erythrée, il se spécialisa à Londres en immunologie et en maladies infectieuses avant d’obtenir son doctorat en santé communautaire à l’Université de Nottingham.
Lorsqu’il présente sa candidature à l’OMS, il met l’accent sur les progrès enregistrés en Ethiopie lorsqu’il y était en fonction, dont la construction de 4000 centres de santé et la formation de 30.000 agents de vulgarisation sanitaire. Il rappelle aussi l’appui dont l’Ethiopie a bénéficié de la part d’institutions comme le Partenariat international pour la santé, ou le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, des institutions largement financées par des partenaires privés dont Bill Gates.
Né en Erythrée alors que le pays était encore occupé par l’Ethiopie, Tedros Ghebreyesus est issu d’une famille modeste et il rappelle souvent que son engagement dans le domaine de la santé trouve son origine dans la mort de son frère aîné, décédé faute de soins.
Visage rond, petites lunettes, ce père de cinq enfants rassure par son allure de médecin de famille. Cependant, malgré ses titres académiques et les appuis dont il dispose, à la fois en Chine, en Afrique et aux Etats Unis, il doit aujourd’hui se défendre d’avoir, au début de l’épidémie, sous estimé le problème et surtout tenté de « couvrir » les responsabilités de la Chine. Le 15 avril dernier, ayant trouvé le « coupable idéal », le président Trump annonce sa décision de suspendre les financements américains à l’OMS, même si le Congrès a déjà adopté le versement de fonds pour 2020.
Pour comprendre la langue de bois qui est reprochée au Dr Gherbreyesus dans les premiers temps de la pandémie, il faut situer le personnage : l’actuel patron de la « multinationale de la santé » qu’est l’OMS est d’abord le produit d’un système politique particulier. Né en 1965 à Asmara, qui deviendra la capitale de l’Erythrée indépendante, il est de nationalité éthiopienne mais il est d’abord un ressortissant de ces haut plateaux (le Gondar, le Tigré, l’Erythrée) qui furent le berceau de l’Abyssinie copte, des régions toujours en guerre ou en rivalité avec les populations des « basses terres » voisines du Soudan. Dans ce vaste ensemble multiethnique qu’est l’Ethiopie, les Amharas qui vivent autour de la capitale Addis Abeba représentent 30% de la population, les Oromos 34% et les Tigréens 7% seulement. Mais en 1981, c’est le Front populaire pour la libération du Tigré qui renverse le dictateur marxiste Mengistu Haile Mariam Hailé, soutenu par Moscou et qui prend le pouvoir, au cœur d’une coalition avec d’autres partis. Ce groupe minoritaire proclame la décentralisation, mais en réalité, il contrôle d’une main de fer tous les rouages de l’Etat, s’inspirant du modèle de développement chinois tout en courtisant les Etats Unis.
Lorsqu’il revient en Ethiopie après ses études en Grande Bretagne, Tedros Ghebreyesus rejoint le bureau politique du FPLT et il est nommé ministre régional de la santé dans le Tigré avant d’être chargé de la santé au niveau national. A l’époque, l’Ethiopie, qui s’est débarrassée d’une dictature soutenue par Moscou, est très courtisée par l’Occident. Les Etats Unis comme l’Union européenne considèrent que Meles Zenawi, le chef charismatique du FPLT est l’un de ces «nouveaux leaders africains » parmi lesquels l’Ougandais Museveni et le Rwandais Kagame, en rupture avec les anciens dictateurs « genre Mobutu ».
Partageant la politique de modernisation de l’Ethiopie, qui veut conjurer le spectre des famines et des guerres, le ministre de la santé développe une politique « verticale » : au lieu d’une amélioration « horizontale » des conditions de vie, d’hygiène, d’accès à l’eau qui avaient été prônés lors des débuts de l’OMS, entre autres lors de la conférence d’Alma Ata de 1978 consacrée aux soins de santé primaires, il privilégie des programmes « thématiques », encourageant la vaccination généralisée, le planning familial ainsi que la lutte contre des maladies spécifiques, le sida, la tuberculose, le paludisme. C’est là qu’il rejoint Bill et Melinda Gates ainsi que la Fondation Clinton, qui soutiennent l’ Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination, (GAVI), et financent de vastes campagnes de contrôle des naissances.
C’est que, les guerres fratricides étant terminées, la population éthiopienne a explosé, passant à 102 millions d’habitants. Tous les groupes ethniques ne connaissent cependant pas le même développement. Citée par la chercheuse belge Sinta Depuyt dans Health Impact News, l’Union des professionnels amharas s’opposera à la candidature du Dr Tedros à l’OMS en dénonçant dans une lettre ouverte la « politique discriminatoire » menée à l’encontre des Amharas, un peuple que le pouvoir tigréen considère comme « l’ennemi éternel ». Selon cette association qui se réfère aux recensements établis entre 1997 et 2007, la population amhara aurait cru moins vite que les autres ethnies du pays (1,9 %au lieu de 2, 5). Ce déficit démographique estimé à 2,5 millions de personnes aurait été causé par des soins de santé déficients entraînant une mortalité élevée mais surtout par une politique « sélective » de contrôle des naissances. Relayant cette charge, Sinta Depuyt évoque la stérilisation des femmes et l’administration, sans le consentement des intéressées, d’un médicament contraceptif très contesté le « Dep-Provera », qui entraîne de graves effets secondaires et a été interdit dans de nombreux pays.
Ce n’est pas la seule polémique : à la veille du vote à l’OMS, le conseiller de David Navarro, rival britannique de Ghebreyesus, accuse le ministre éthiopien de la santé d’avoir dissimulé trois épidémies de choléra, en 2006, 2009 et 2011, faussement qualifiées de « diarrhées aqueuses aigües ». Dénonçant une campagne de diffamation de dernière minute et présentant la couverture sanitaire universelle comme la priorité absolue de son mandat, Ghebreyesus l’emporte cependant haut la main, soutenu par l’Union africaine et surtout appuyé par la Chine.
Si ses amis américains se réjouissent de l‘élection d’un candidat qui va encourager les grandes firmes pharmaceutiques à rechercher de nouveaux vaccins, (entre autres contre le virus Ebola), la Chine engrange là le résultat d’une politique particulièrement dynamique menée à l’égard de l’Ethiopie. Car de 2012 jusque 2016 , Tedros Ghebreyesus fut aussi Ministre des affaires étrangères et à ce poste, il renforça les liens de son pays avec la Chine.

L’Ethiopie tête de pont pour la Chine

L’Ethiopie ayant été choisie comme tête de pont sur le continent africain, la Chine lui accorda des prêts s’élevant à 13 milliards de dollars et en 2014 le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi devait souligner que son pays était devenu le plus important investisseur étranger en Ethiopie et son plus grand partenaire commercial. Ainsi que le relève la Française Valérie Niquet, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique, « le renforcement des liens avec la RPC et l’adoption d’un modèle chinois de développement ont permis à l’Ethiopie de connaître de 2005 à 2017, un taux de croissance de 8,5% en moyenne ».
Deuxième bénéficiaire africain des investissements chinois qui portent surtout sur les infrastructures, l’Ethiopie a entamé la construction d’une ligne à grande vitesse en direction de Djibouti tandis que le gigantesque barrage de la Renaissance captant les eaux du Nil provoque les inquiétudes des autres pays riverains, le Soudan et surtout l’Egypte. C’est aussi la Chine qui a financé et construit le nouveau siège de l’Union africaine à Addis Abeba ainsi que le Centre africain pour le contrôle des maladies infectieuses. C’est par ce centre que devront transiter les produits fournis à l’Afrique par la Chine dans le cadre de la lutte contre le Covid 19.
Présentant le système de santé de la Chine comme un modèle, Tedros Ghebreyesus, à la tête de l’OMS, est demeuré fidèle en amitié : avant de se rétracter sous la pression, il avait soutenu la proposition chinoise de nommer l’ancien président du Zimbabwe Robert Mugabe « ambassadeur de bonne volonté de l’OMS » et sous sa houlette, l‘organisation soutient toujours le principe d’ « une seule Chine » refusant d’accorder à Taïwan le statut d’observateur.
Cette proximité avec Pékin explique sans doute pourquoi, le 31 décembre 2019, l’OMS refuse de tenir compte d’un avertissement émanant de Taïwan selon lequel le coronavirus qui est apparu à Wuhan pourrait se répandre par transmission entre humains. Deux semaines plus tard cependant, le comité d’urgence de l’OMS, qui rassemble quinze scientifiques du monde entier et conseille le directeur général, assure toujours que « les premières investigations menées par les autorités chinoises n’ont pas fourni la preuve d‘une transmission entre humains », avant de se rétracter le 21 janvier. Il faudra attendre le 30 janvier pour que Tedros Ghebreyesus, à son retour d’un voyage à Pékin, accepte de proclamer un état d’urgence sanitaire international. Non sans louer la » transparence « de la Chine, le séquençage du génome ayant été diffusé par un laboratoire de Shanghaï le 11 janvier et partagé ensuite avec l’OMS.
Il faudra attendre le 11 mars, soit trois mois après les premières alertes en Chine, pour que l’OMS, enfin mobilisée, déclare l’ « état de pandémie » et choisisse officiellement le nom de Covid 19 . Il s’agît d’éviter que la Chine soit stigmatisée, son directeur général expliquant « nous devions trouver un nom qui ne fasse référence ni à un lieu géographique, ni à un animal, ni à un groupe particulier de population. »
Les bonnes relations entre la Chine, l’OMS et l’Ethiopie ayant ainsi été préservées, l’humanité, elle, se bat toujours contre un virus qui a fait plus de 200.000 victimes.