9 mai 2020

Peter Piot: une personne infectée, c’est une menace pour tous

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Epidémiologiste, « découvreur » du virus Ebola et ancien directeur d’ONUSIDA, directeur de La London School of Hygiene and Tropical medicine, conseiller principal d’Ursula Von der Leyen, à la tête d’un panel de 7 épidémiologistes

Spécialiste des virus, vous avez-vous-même été atteint par le Covid 19. Comment vous sentez vous aujourd’hui ?

Bien mieux que voici une semaine…Bien qu’en congé maladie. j’ai commencé à reprendre mes activités. Ce fut une expérience éprouvante, car durant trois semaines, j’ai été très affaibli. A part une hépatite lorsque j’étais étudiant en médecine je n’avais jamais été malade et me considérais en bonne santé ; j’ai toujours vécu à grande vitesse sans me poser de questions, comme si j’étais invulnérable…Je n’aime pas beaucoup parler de moi-même mais je crois qu’il faut être conscient de ce qu’est le Covid, qui laissera beaucoup de séquelles
Voici cinq ans déjà, alors que je me trouvais en Afrique de l’Ouest, où sévissait le virus Ebola, je me demandais si on était prêt pour la prochaine pandémie. J’étais certain qu’endéans les cinq, ou les cinquante ans, nous allions être confrontés à une grande épidémie comme lors d’un tremblement de terre, l’occurrence étant certaine mais pas la date. Etions nous prêts? La réponse est non..Personnellement, je songeais plutôt à une variante de la grippe. Mais ce que j’ai vécu est bien différent et dorénavant, si je demeure un expert, un scientifique, j’ai de l’expérience, je me trouve dans une autre catégorie… Même si je n’ai pas été en réanimation, ma condition physique, pendant un certain, temps a été très mauvaise. Vivant à Londres j’ai fait l’expérience du Service national de santé, un système très bureaucratique, où tout se passe via l’ordinateur et le website, avec peu d’interaction humaine. Comme je vis dans un quartier peu favorisé de Londres, mes conditions d’hospitalisation n’étaient pas celles de Boris Johnson ! Je me suis retrouvé enfermé, en isolement complet, durant sept jours et sept nuits dans une chambre que je partageais avec trois autres patients, dont un Jamaïquain qui ne parlait que l’Espagnol et un SDF…Des gens parmi les plus pauvres de la société, qui tous les trois souffraient du diabète. Depuis mon corridor je voyais les patients dirigés vers les soins intensifs, et avec mes voisins on ne se parlait pas beaucoup. L’une des caractéristiques de cette maladie, c’est l’état d’épuisement dans lequel elle vous laisse, j’ai perdu quelque 7 kilos durant ces quelques jours. Je me souviens de la solitude qui était la nôtre et je pense à ceux qui se trouvent dans les maisons de repos ou dans les prisons. Par la suite, les moyens de communication m’ont aidé à rétablir les contacts, et d’abord avec ma femme..Mais je n avais pas le courage de répondre à beaucoup de messages Tout cela, même dans les années 90 n’existait pas. J’avais emmené avec moi mon téléphone, quelques livres mais je lisais peu. Quant à la nourriture elle était exécrable. Avec cette maladie, on a l’impression d’être passé sous un tram, d’être anéanti…Une telle expérience, c’était très aigu…
Comment expliquer que les pays riches, développés, n’aient pas vu venir une telle pandémie ?
En 2009, lors de la grippe H1N1, il y a eu une alerte, des programmes ont été mis en place, des vaccins, des masques ont été prévus. Mais ensuite, on a oublié tout cela. Au début de cette année encore, lors du sommet de Davos, il n’ a pas été question du risque d’épidémie, pas un mot. Les besoins matériels de nos sociétés sont tels que c’est toujours le court terme qui prévaut.
La prévention n’a pas priorité. C’est comme les sapeurs pompiers, on les appelle lors de l’incendie puis on oublie. C’est dans la prévention qu’il faut investir, mais partout, en Belgique comme aux Etats Unis, cela apparaît toujours trop cher. Le vrai succès de la prévention, c’est quand rien ne se passe. Mais électoralement cela n’est pas rentable.
Cette épidémie doit réveiller le monde, on devra vivre avec elle durant des années sans exclure qu’elle resurgisse l’ année prochaine..

Le Covid disparaîtra-t-il un jour ?

Pour l avenir il y a trois hypothèses : la première, c’est que le virus puisse muter, devenir moins pathogène mais nous n’avons aucune indication en ce sens. Si c’est le cas, il faudra du temps La deuxième, c’est que le virus ne fasse plus de victime, car tout le monde aura été infecté. C’est ce qui s’appelle l’immunisation collective, mais avant cela, il y aura eu des millions de morts. La troisième hypothèse et la découverte d’un vaccin, mais beaucoup de questions se posent. Sera-t-il efficace, fonctionnera-t-il sur les plus de 35 ans, quelle sera sa durée de protection ? Tout le monde y aura-t-il accès ? Je pense qu’aussi longtemps qu’une seule personne de par le monde sera infectée, il y aura menace pour tout le monde. Il faudra donc veiller à limiter les dégâts. Le principe de précaution, c’est que si on ne peut pas prouver que quelque chose ne soit pas nuisible il ne faut pas le faire. A l’avenir, il faudra trouver un compromis, car quoi que l’on fasse, il y aura un risque. Les compromis à trouver devront être acceptables pour les gens, pour la société… Il faudra prendre l’habitude des risques. Comme on le fait déjà avec le ski hors piste ; on sait qu’il y a danger mais on décide d’y aller quand même…Le monde de l’après covid va aussi changer les habitudes culturelles : va-t-on encore se serrer la main ? En Asie, on ne le fait pas, on porte un masque et ces habitudes datent de la grippe espagnole… A Hong Kong, on utilise désormais deux séries de baguettes, l’une pour déposer la nourriture dans l’assiette, l’autre pour porter les aliments à la bouche. Il est certain aussi que l’on voyagera autrement. Je ne crois pas au principe de la video conférence, ce n est pas la même chose
Nos voisins hollandais ont refusé de tout fermer, le Danemark a eu sa propre politique… Cette diversité représente aussi une richesse .. Il nous faudra être flexibles, comparer les diverses expériences européennes mais surtout éviter les réflexes isolationnistes.

Quel sera le rôle de la commission d’experts qui travaillera aux côtés d’Ursula Von der Leyen ?

Mme Von der Leyen, médecin elle-même, est très impliquée. Début mai, il y a déjà eu un sommet virtuel de l’Union européenne qui a accepté de débloquer huit milliards de dollars pour la recherche de vaccins. Mais dans un esprit d’accès équitable, de libre circulation. Il nous faut éviter une approche nationaliste comme celles des Etats Unis qui voulaient garder les vaccins pour eux-mêmes…
A un moment donné la France et l Allemagne avaient voulu interdire d’exporter le matériel de protection, une attitude qui va à l’encontre de tous les principes de solidarité et de libre circulation des personnes et des biens.
A l’égard des vaccins, la Belgique est bien placée, il y a dans notre pays beaucoup d’’excellents chercheurs mais je me fais du souci pour les pays les plus pauvres. Quand survient une épidémie, on voit toujours apparaître le pire et le meilleur, la solidarité ou l’égoïsme, les réseaux volontaires et les réflexes racistes ; l’un de mes collaborateurs, d origine chinoise, a été insulté, ici à Londres, accusé de répandre le virus !

Quel sera votre rôle en tant que conseiller principal d’Ursula Von der Leyen ?
Mon rôle sera limité à la recherche. Avec comme toute première priorité les vaccins, et aussi la recherche en sciences sociales, déterminer l’ impact du Covid sur les économies, les sociétés, développer les priorités, engager les Etats membres à dégager l’argent nécessaire ; les experts vont aussi discuter des stratégies à adopter pour relaxer les mesures actuelles, selon quels critères…Mettre sur pied un agenda commun pour lutter contre les épidémies et en particulier le Covid. Certes, n’y a pas d’Europe de la santé, mais c’est du au fait que les systèmes sont tellement différents ils se sont historiquement développés dans des contextes particuliers. En matière de prévention des épidémies il y a cependant moyen de travailler ensemble ; par exemple examiner tout ce qui est lié à la nourriture, aux produits chimiques polluants ; il y a déjà des normes, des inspections sanitaires, très bien organisées et ces préoccupations interviennent dans nos discussions commerciales avec les Etats Unis. Je suis très impressionné par la présidente Mme Von der Leyen, elle est médecin elle-même, elle s’y connaît, elle s implique…Et cela alors qu’ il y a d’ autres problèmes en Europe comme le budget …
Il faudra aussi que l’Europe discute de questions qui intéressent tous ses citoyens, comme les possibilités de vacances d’été, il faudra un dialogue, une approche commune..Trouver des compromis pour organiser tout cela…
Ce qui sera le plus difficile, ce sera de s’accorder sur le problème des cafés, des restaurants, je ne sais pas comment ils vont tenir… La santé mentale sera aussi une question importante pour l’après Covid, beaucoup de gens ont été affectés par les mesures extrêmes qui ont du être prises. Même le port des masques par tout le monde pourrait poser des problèmes, il faudra aussi penser à l’organisation des Tgv, prendre, sur certains sujets des mesures à la carte…
Quand les premiers vaccins peuvent ils être attendus ?
Certains les ont promis pour septembre mais personnellement je ne crois pas au miracle. En général, développer un nouveau vaccin, cela prend des années et coûte extrêmement cher. De plus, une fois que le vaccin est trouvé il faudra en fabriquer des milliards de doses. Pour fabriquer un nouveau vaccin, il faut compter un demi milliard d’euros et le processus est très compliqué. Il faut aussi que veiller à ce que ce vaccin soit dépourvu d’effets secondaires. En Belgique, sur le site de GSK, le plus vaste des bâtiments est celui qui consacré au contrôle de qualité, c’est le plus important…
Si tout va très très bien, on aura des millions de vaccins d ici un an, mais pas encore des milliards…Il faudra un effort concerté pour faire en sorte que le vaccin bénéficie à tout le monde. Mais comment seront choisis les bénéficiaires des premières productions ? A qui faudra-t-il distribuer les premiers millions de vaccins? Au personnel de santé, dans les hôpitaux et les homes, aux plus âgés?
Il faut savoir que dans le domaine pharmaceutique la Belgique a beaucoup à offrir.
En Afrique et ailleurs apparaissent beaucoup de médications parallèles, non certifiées. Que faut-il en penser ?
Il faut surtout veiller à éviter les effets secondaires. Dans le cas de la chloroquine, il y a eu des problèmes cardiaques. Des méthodologies, des protocoles précis ont été mis au point, entre autres à la London School for tropical medicine ce n’est pas en traitant quelques patients que l’ on aboutira à des solutions définitives. Il faut tester, vérifier, comparer, disposer de réseaux cliniques comparer, tout cela exige du temps, de la patience. Il faut aussi tester sur des populations différentes; en Grande Bretagne, les taux de mortalité sont beaucoup plus élevés parmi les « non Blancs », entre autres parce qu’ils sont très nombreux au sein du personnel soignant.
Toutes ces questions requièrent des approches rigoureuses, scientifiques, que je dois défendre auprès de l’ Union européenne.
Sur le plan scientifique la Belgique est bien placée mais sur le plan politique elle est en état de crise permanente, ce qui n’aide pas…
Je constate aussi que les gens évoluent et vont plus loin dans les précautions que dans les comportements..
Quelle est la situation de l’Afrique face à la maladie ?
Il y a de plus en plus d’ institutions africaines qui ont des moyens humains qualifiés. Auprès de l’Union africaine, au Sénégal, au Nigeria, au Congo, il y a de bonnes institutions, de bons chercheurs, il faut trouver les moyens pour appuyer ces compétences. Je demeure inquiet pour les grandes villes avec de fortes concentrations de population où la distance sociale est impossible.
Je me pose beaucoup de questions sur le fait qu’en Afrique, la crise n’ait pas encore éclaté et je reste très inquiet. C’est peut-être du à la jeunesse de la population…Il y a aussi un renversement de perspective : il a toujours été dit que les maladies, les épidémies venaient d’Afrique. Cette fois, l’Europe est l’épicentre du problème.
Quoiqu’ayant atteint l’âge de la retraite, vous travaillez encore…
En Grande Bretagne où je vis, la retraite n’existe pas. Je m’oppose à ce que j’appelle la discrimination par l’âge. C’est une sorte de guillotine. Evidemment, tout dépend du travail que l’on fait, s’il vous intéresse encore ou non…