16 mai 2020

Après 26 ans de cavale, Félicien Kabuga, le financier du génocide, est arrêté près de Paris

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En cavale depuis un quart de siècle, Félicien Kabuga, l’un des principaux accusés du génocide rwandais, a été arrêté samedi matin près de Paris, a fait savoir le Parquet de Paris. Considéré comme le financier du génocide, Kabuga , âgé de 84 ans, résidait sous un faux nom dans la banlieue parisienne, à Asnières sur Seine. Il était vraisemblablement protégé par ses enfants qui vivent en France et en Belgique du côté de Termonde où ils détiennent des passeports belges. A l’issue d’une procédure judiciaire devant la cour d’appel de Paris, Félicien Kabuga devrait être remis au Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux à La Haye pour y être jugé pour crimes contre l’humanité. Des crimes imprescriptibles.
Selon le Procureur de La Haye, le Belge Serge Brammertz, cette arrestation démontre que « les responsables du génocide peuvent être contraints de rendre des comptes même vingt six ans après leurs crimes. »
Considéré comme l’un des fugitifs les plus recherchés de la planète, valant cinq millions de dollars aux yeux des Américains qui avaient promis cette somme à qui permettrait sa capture ou donnerait des renseignements à son sujet, Félicien Kabuga est un homme de petite taille, au visage visiblement remodelé d’après les photos récentes. Malgré son allure modeste, il est l’un des derniers membres de l’Akazu ( la « petite famille », proche du président Habyarimana), c’est-à-dire les membres du « premier cercle »,les concepteurs et organisateurs du génocide des Tutsis, qui fit un million de morts en trois mois. Originaire, comme l’épouse du président Habyarimana , du Nord du Rwanda, Félicien Kabuga était un ami de longue date de la famille présidentielle : non seulement parce que sa fille avait épousé l’un des fils du défunt chef d’Etat mais aussi parce que cet homme d’affaires était considéré comme le financier de l’Akazu.
A ce titre, il avait financé la radio des Mille Collines : lancée en août 1993 au lendemain des accords d’Arusha, cette radio libre prépara les esprits au génocide en lançant des appels à la haine et des incitations au meurtre. Par la suite, suivant l’acte d’accusation du Tribunal pénal international sur le Rwanda, Kabuga avait ordonné aux employés de sa société d’importer de Chine un nombre impressionnant de machettes. Distribués en avril 1994 aux miliciens Interhamwe, ces outils agricoles allaient devenir l’un des principaux instruments des massacres.
Dès la fin du génocide, en juillet 1994, Félicien Kabuga réussit à fuir le Rwanda comme toute la famille présidentielle, exfiltrée par les Français. SI la veuve du président, Agathe Kanziga, fut accueillie à Courcouronnes dans la banlieue parisienne, l’homme d’affaires gagna la Suisse et entama une vie d’errance : il se retrouva brièvement à Kinshasa, puis, à Nairobi il réussit à échapper à une opération destinée à l’arrêter. Il ne demeura pas inactif pour autant : bénéficiant de nombreux contacts internationaux, il s’employa à soutenir des opposants au régime de Kigali, mais surtout, il était resté l’un des principaux soutiens d’un « Fonds de défense nationale » qui collectait, à travers toute la diaspora rwandaise des fonds destinés à soutenir les miliciens hutus réfugiés en République démocratique du Congo. Ces derniers, après les deux guerres du Congo, s’étaient réorganisés sous divers noms et s’appellent aujourd’hui les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) .
Non seulement les FDLR, durant tout ce temps ont mené des attaques contre le Rwanda et préparé un éventuel retour offensif au pays, mais ils ont contribué à déstabiliser durablement l’Est du Congo où ils se sont rendus coupables de nombreuses atrocités sur les populations civiles, dont des viols avec extrême cruauté. L’arrestation et le procès en Allemagne de leur président avait démontré que la chaîne de commandement fonctionnait toujours entre l’Europe et les maquis du Nord et du Sud Kivu et que les financements suivaient. C’est sans doute là que s’est ouverte la faille : à la suite de plusieurs opérations menées par l’armée congolaise, avec le soutien probable sinon de l’armée rwandaise du moins de commandos ou services de renseignements, les FDLR ont subi de nombreux revers au cours des mois écoulés, leurs sources de financement se sont taries, plus encore depuis l’apparition du Covid 19, tandis qu’en Europe, et plus particulièrement dans la France de Macron, l’étau se resserrait.
M. Kabuga devrait à être rapidement présenté au parquet de Nanterre en vue de son incarcération puis au parquet général de Paris, avant que la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris décide de son éventuel transfert à La Haye pour y être jugé.