18 mai 2020

Le double saut périlleux du Burundi

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Le 20 mai, les Burundais se choisiront un nouveau président et un outsider crée la surprise. Risques de violence en vue.

En l’absence de tout observateur international, après avoir expulsé les représentants de l’OMS, le Burundi, sur lequel s‘étendrait la « protection divine » invoquée par ses dirigeants, se dirige vers un double saut périlleux. Le 20 mai en effet, après trois semaines de campagne électorale durant laquelle aucune distance sociale n’a été respectée, les électeurs sont invités à se rendre aux urnes pour un triple scrutin et devoir désigner le successeur du président sortant Pierre Nkurunziza. Ce dernier, élu pour la première fois en 2005, a décidé de ne pas se représenter.
Le premier danger de ces élections est évidemment sanitaire : le pays ne compte encore qu’un mort et 15 cas confirmés, mais beaucoup craignent que, pour des raisons politiques, les cas de maladie et de décès, plus importants qu’annoncé, aient été dissimulés afin de ne perturber ni la campagne ni le scrutin lui-même.
Le deuxième péril est plus évident encore : alors que l’opinion internationale mobilisée par la pandémie détourne le regard, les deux principaux candidats à l’élection présidentielle sont engagés dans un duel sans merci. Le général Evariste Ndayishimiye, « Neva », présenté par le parti au pouvoir pour succéder à Pierre Nkurunziza et son principal challenger, Agathon Rwasa ont ceci de commun qu’ils sont tous deux Hutus et qu’ils sont tous deux issus de la lutte armée. Le premier a été formé dans les camps de réfugiés de Tanzanie où est né le CNDD/FDD, (Conseil national pour la défense de la démocratie) le second, à la tête de ce qui s’appelait alors le Palipehutu (parti pour la libération du peuple hutu) et est devenu le CNL(Conseil national pour la liberté) a opéré dans Bujumbura rural, défiant l’armée burundaise jusqu’aux abords de la capitale.
La lutte entre les deux rivaux est d’autant plus implacable qu’ils sont issus de la même « matrice » violente et que les « vieux partis » du Burundi, l’Uprona, recrutant parmi les Tutsis et le Frodebu, (Front pour la démocratie au Burundi) le parti de feu le président Ndadaye ne sont plus en première ligne de la compétition, nombre de leurs leaders ayant été obligés de s’exiler. Domitien Ndayizeye, le troisième des sept candidats, à la tête de la coalition Kira Burundi se présente comme le défenseur des accords d’Arusha, mais il se trouve loin derrière les deux « poids lourds ».
Alors que voici quinze ans son parti avait revendiqué le massacre de 160 réfugiés tutsis congolais dans le camp de Gatumba près de la frontière, Agathon Rwasa semble s’être aujourd’hui assagi et ses dénonciations de la corruption, voire du caractère mafieux du parti au pouvoir, ont rencontré un écho croissant au sein d’une population appauvrie et frappée par les sanctions internationales. Alors qu’on lui prêtait au début un simple rôle de faire valoir, les succès de foule ont représenté la surprise majeure de la campagne. Malgré les risques de répression et les intimidations, un public chaque fois plus nombreux a assisté à ses meetings et à Bruxelles, Aimé Magera, porte parole de Rwasa en Europe, est formel : « nous ne retournerons pas dans le maquis, notre victoire, nous l’obtiendrons par les urnes ou dans la rue s’il le faut. Et si cela arrive, nous demandons à la communauté internationale de rester neutre. »
Jusqu’au dernier moment, l’opposition et la presse locale, même muselée, ont dénoncé une campagne électorale marquée par de nombreuses irrégularités : listes électorales non affichées, électeurs sans carte, opposition absente ou écartée de plusieurs bureaux de vote, tandis que la neutralité de la commission électorale a été mise en question. Les derniers jours de la campagne ont été l’occasion, pour le CNDD, de mettre toutes ses forces dans la balance : militants amenés dans la capitale depuis les provinces, distribution d’argent aux taxis velos ou motos, fonctionnaires obligés d’assister aux derniers meetings. Mais surtout, le CNDD, parti issu de la lutte armée, a pris toutes ses dispositions sur le plan militaire : les forces sont en état d’alerte, y compris le long des frontières du Congo et du Rwanda pour empêcher des infiltrations, les armes et les véhicules de l’armée ont été révisés, et les Imbonerakure, ces milices de jeunes constituées sur le modèle des Interhahamwe du Rwanda de 1994 sont armés, mobilisés et surveillent la population des collines.
Durant la journée de dimanche, la ville de Gitega, fief d’Agathon Rwansa, a été le théâtre du dernier meeting de l’opposant, sous forte surveillance policière. D’après Aimé Magera, d’ici le mercredi 20 mai, « les dernières heures pourraient être critiques, la possibilité d’une attaque physique d’Agathon Rwasa, à la veille du scrutin, n’est pas à écarter, mais le peuple est prêt à protéger ses acquis. »
Doudou Ndiène, le représentant spécial de l’ONU pour les droits de l’homme s’est inquiété de la « spirale de violence » dont témoigne le dernier assassinat en date, celui d’un changeur de devises de Bujumbura, Jackson Simbanyiye. Cet homme riche et très connu à Bujumbura était le principal « changeur » ayant aidé le parti au pouvoir à détourner les sanctions internationales et à se procurer des devises. Son assassinat fait disparaître un important témoin des malversations financières du régime…