24 mai 2020

Pourquoi il faut juger le “soldat Kabuga”

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Un homme âgé, qui arrive au terme de sa vie. Un homme qui n’a sans doute jamais touché un fusil ou une machette. Un homme dont le nom est oublié des jeunes générations. Et pourtant oui, tant qu’il en est encore temps, il faut qu’il comparaisse devant les juges. Qu’il réponde aux questions. Quand, comment, avec qui et surtout pourquoi. Il le faut parce que le terme « imprescriptible » n’appartient pas seulement au droit. Parce que ce qui ne peut être prescrit ne peut être oublié, parce que la souffrance naguère provoquée non seulement ne s’efface pas, mais elle se transmet, de génération en génération. Parce que la haine n’a pas de frontières, la complicité non plus. Parce qu’il faut creuser jusqu’aux racines de ce que Hannah Arendt appelait « la banalité du mal ».
Comprendre pourquoi un homme de famille modeste, d’origine paysanne, en est arrivé à détester ses voisins jusqu’à vouloir leur extermination, jusqu’au dernier enfant à naître. Même « civil », homme d’affaires, patriarche à la tête d’une famille nombreuse, membre d’un « clan » puissant, Félicien Kabuga est bien un soldat. Il a participé à la préparation du crime, il a refusé de se rendre, il a poursuivi sa tâche jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Pourquoi tant d’obstination, pourquoi tant de haine ? Il y a un quart de siècles que l’on rebat les cartes du génocide au Rwanda, que l’on essaie de comprendre pourquoi ces gens aujourd’hui si paisibles ont tenté de faire disparaître leurs voisins de la surface de la terre. Comprendre ce mystère, descendre une fois encore jusqu’aux tréfonds de la nature humaine, ce n’est pas un simple exercice judiciaire. C’est la seule réponse possible apportée aux victimes et à leurs descendants. Le seul et dernier hommage à rendre aux morts qui ont été jetés dans les latrines et les fossés. Et surtout, c’est le seul message à apporter aux générations suivantes : oui, voilà de quoi est capable l’être humain. Oui, c’est arrivé. Oui, si vous n’êtes pas vigilants, cela arrivera encore, et, en ces temps d’incertitude, plus vite que vous ne l’imaginez. Car Kabuga durant toutes ces années a contribué à maintenir en activité les milices génocidaires, et, pour cause de géopolitique ou d’intérêts obscurs, il a trouvé des alliés, des hommes en costume cravate qui l’ont protégé, doté de faux papiers, de domiciles fictifs, qui ont menti pour brouiller les pistes et masquer leur propre responsabilité.
Face à de tels enjeux, de mémoire et de prévention, la justice des hommes est peu de choses. Elle a ses règles de procédure, ses garde fous, ses lenteurs et le prévenu risque même de disparaître avant le verdict. Mais le fait est que nous n’avons rien d’autre que cet exercice de vérité. Pas seulement au regard de l’histoire et des disparus. C’est pour préserver l’avenir que la justice doit s’exercer coûte que coûte, pour que soient rappelés les fondements et les balises de l’imprudent serment : « plus jamais çà ».