3 juin 2020

Au Panthéon congolais, le juge Yanyi a rejoint Floribert Chebeya

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Voici dix ans le corps sans vie de Floribert Chebeya était retrouvé dans une voiture. La mise en scène était ignoble, la raison du crime évidente : le fondateur de l’ONG La Voix des sans Voix, l’infatigable défenseur des droits de l’homme, se préparait à publier un dossier concernant des massacres commis dans le Bas Congo. L’assassinat fit couler beaucoup d’encre, un procès eut lieu, Thierry Michel y consacra un film, mais jusqu’à ce jour, les principaux suspects coulent des jours tranquilles.
Le mardi 26 mai, le juge Raphaël Yanyi Ovungu, qui menait un procès destiné à faire date sinon à marquer la fin de l’ère de l’impunité était pris d’un malaise en rentrant chez lui, se traduisant par une fatigue intense, des vomissements…. Dans la journée, lors de sa dernière apparition publique, il avait accepté de troquer son masque habituel contre un masque textile qu’on lui proposa sur place, la défense ayant avancé des problèmes d’audition. Dans la nuit même, après s’être rendu au Centre Nganda, le juge trouva la mort et son épouse éplorée déclara que jamais auparavant cet homme en parfaite santé n’avait été malade.
Une autopsie fut décidée et quelques jours plus tard, Radio Okapi, la radio des Nations Unies, devait révéler le premier verdict des médecins : le juge n’avait pas été victime du Covid 19 mais d’un empoisonnement. La substance n’ayant pas été déterminée, les médecins légistes, à la demande du Parquet, décidèrent de procéder à des enquêtes complémentaires, confiées à des toxicologues, dont les conclusions finales n’ont toujours pas été publiées : « secret de l’instruction » rappelle les autorités judiciaires.
Depuis lors, la famille continue à exiger que toute la lumière soit faite.
« Cette démarche n’est pas évidente » nous confirme le frère du défunt, l’abbé Patrick Tshomba, « les enfants du juge ont été éloignés de la maison, son épouse vit dans la peur, car des menaces ont été proférées via des appels anonymes et une autre version des faits, celle d’une mort naturelle, aurait été suggérée. Lors des funérailles du juge, la présence d’un inconnu a renforcé l’inquiétude : un homme a suivi la famille jusqu’à la morgue, exhibant une carte de magistrat qui s’est révélée fausse. »
Qui était le juge Raphaël Yanyi ? D’après son frère, « cet homme sans histoires, né en 1968, avait mené ses études universitaires à Lubumbashi, puis il avait été nommé à Bunia. Ensuite, il avait travaillé pour la Monusco durant quelques années avant d’être nommé à Kinshasa. Un homme intelligent, travailleur, peu intéressé par la politique, qui passait son temps entre sa famille et ses dossiers. Ici, dans cette affaire sensible, il avait décidé d’aller jusqu’au bout et de résister aux pressions d’où qu’elles viennent. »
Plusieurs observateurs ont le sentiment d’avoir affaire à « une mafia à la sicilienne ». Peut-être à cause des montants en jeu, près de 50 millions de dollars, qui auraient du financer la construction de maisons préfabriquées, des logements sociaux, dans le cadre du programme des 100 jours du président Tshisekedi. Peut-être à cause de la personnalité des prévenus, dont l’ancien directeur de cabinet du président, Vital Kamerhe, président de l’UNC, le deuxième parti de la coalition au pouvoir, un homme connu dans tout le pays et demeuré très populaire dans son Kivu natal.
Plus sûrement, les proches du défunt constatent l’apparition dans ce procès de « réseaux libanais » incarnés par la personnalité du patron de la société de construction Jamibo, Samih Jamal, un homme de l’ombre, âgé de 82 ans qui a d’abord hésité à s’exprimer en français.
Le politologue Wamu Oyatambwe confirme le malaise : « il y a des années que des réseaux libanais et autres opèrent au Congo ; ils avaient déjà été cités dans l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, sont régulièrement soupçonnés de blanchiment en complicité avec plusieurs personnalités congolaises haut placées et font la navette entre Beyrouth et Kinshasa…On parle même de liens avec le Hezbollah. Vital Kamerhe, serait- il entré en relation avec ces gens via l’homme d’affaires Samih Jamal, même s’il nie tout contact direct ? Tout cela est explosif et de tels soupçons mériteraient des enquêtes indépendantes et approfondies… »
D’autres comparutions ont été amplement commentées, dont celle du Belge Thierry Taymans, patron de la Rawbank, de l’ Américain David Blattner. Le « petit juge » intrépide, qui étudiait ses dossiers jusque tard dans la nuit et voulait aller jusqu’au bout, jouait dans la « cour des grands » et à plusieurs reprises, intraitable, il avait refusé la remise en liberté de Kamerhe, toujours détenu dans les cachots insalubres de la prison de Makala.
Même si demain, faute de preuves concluantes, le décès du juge Raphaël Yanyi risque d’être présenté comme un effet du surmenage ou du Covid 19, sa disparition soudaine a suscité la colère d’une opinion qui, aujourd’hui comme voici dix ans, lors de la mort de Floribert Chebeya, exige toute la vérité.
Wamu Oyatambwe conclut : « en Italie par exemple, lorsqu’a commencé la lutte contre la mafia, les magistrats ont été les premières cibles et par la suite le juge Falcone est devenu un héros national… »
Avec Raphaël Yanyi, le Panthéon congolais compte un héros de plus…