3 juin 2020

Victoire contestée de “Neva” au Burundi

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Une opposition en exil. Des observateurs étrangers interdits ou expulsés. Bref, un scrutin à huis clos, qui cependant s’est déroulé dans le calme, avec une impressionnante participation populaire et un déploiement des forces de sécurité tout aussi impressionnant. Dans de telles circonstances, on peut donc dire que c’est donc sans surprise que le général Evariste Ndayishimye a été proclamé vainqueur, avec 68,72% des suffrages, du scrutin présidentiel au terme de la triple élection qui s’est déroulée au Burundi le 20 mai.
Cependant, des surprises il y en eut : son rival, Agathon Rwasa, lui aussi issu de la lutte armée et du mouvement Palipehutu devenu CNL (Conseil national pour la libération) a drainé des foules considérables. Prenant acte de sa défaite, il a bien sûr dénoncé les tricheries, mais il a aussi tenu des propos apaisants. Il est vrai qu’avec ses 25 parlementaires élus, Rwasa peut espérer le poste de Vice Président du Parlement et même quelques accommodements « avec le ciel » puisque ces élections ont été présentées comme la résultante d’une « protection divine ». Il est vrai aussi qu’Evariste Ndayishimye, généralement surnommé « Neva », n’est pas le pire. Lui a aussi s’est exprimé de façon modérée et surtout, du point de vue de la majorité des Hutus, ses états de service ont plaidé en sa faveur.
Né à Gitega, au centre du Burundi, en 1968, il a failli être victime d’un nettoyage ethnique mené contre les étudiants hutus et c’est de justesse, alors que sa famille était passée par les armes, qu’il a réussi à fuir le pays et à gagner la Tanzanie après l’assassinat, en octobre 1993 du président hutu Melchior Ndadaye. L’opposition armée, FDD (Forces pour la défense de la démocratie) recrute alors des jeunes gens dans les camps de réfugiés et « Neva » prend la tête de plusieurs maquis, dans la forêt de la Kibira, qui est, en territoire burundais, le prolongement de la forêt de Nyungwe au Rwanda, et en territoire congolais, dans la presqu’île d’Ubwari sur le lac Tanganyika. Réputé pour sa valeur militaire, il gravit tous les échelons jusqu’à ce qu’en 2002, à l’issue des négociations d’Arusha, les FDD renoncent à la lutte armée. Après avoir été nommé chef d’Etat major adjoint des nouvelles Forces de défense nationales, une armée intégrée où se retrouvent les militaires de l’ancienne armée régulière et des jeunes gens venus des maquis, il obtient le rang de général puis en 2006, retrouve l’habit civil. D’anciens compagnons d’armes se souviennent de lui comme d’un bon militaire et surtout comme un homme qui n’a été impliqué ni dans les crimes de guerre ni dans les trafics divers. Il garde cette réputation d’intégrité dans ses nouvelles fonctions : ministre de l’Intérieur et de la sécurité publique, puis chef de cabinet militaire du président Nkurunziza.
Les deux hommes font la paire : Nkurunziza, un ancien professeur d’éducation physique, a passé peu de temps dans le maquis et beaucoup de temps à prier, mais au début de son mandat, sa popularité est indéniable, servie par des mesures sociales, tandis que Ndayishimye a la réputation d’un bon organisateur et son nom n’est cité dans un aucun scandale. Un tel parcours fait de lui l’un des hommes politiques les plus influents, les plus connus du pays. En janvier 2020, Pierre Nkurunziza qui achève son deuxième et en principe dernier mandat, refuse d’en briguer un troisième, non seulement parce que la Constitution ne le prévoit pas mais aussi pour des raisons de santé et il pousse les délégués du parti à choisir le fidèle et solide Neva.
Durant sa campagne, l’ancien maquisard, l’ancien ministre adopte à son tour une posture religieuse et il affirme avoir reçu de signes de Dieu tout Puissant tandis que ses partisans, sans craindre le coronavirus, se réunissent en masse lors des meetings et invoquent la protection divine. SI ses compatriotes en exil estiment que l’élection était courue d’avance, ils admettent que l’homme, en lui-même, « n’est pas mauvais ». Tout en ajoutant aussitôt qu’il n’en demeure pas moins le produit d’un système mafieux, un système qui a entre autres, privatisé des ressources minières récemment découvertes et commis des crimes de sang. Son passé de militaire permettra-t-il à l’ex général d’imposer ses vues et ses méthodes à ses anciens compagnons de maquis ? Et sera-t-il accepté sur le plan national et international après une victoire avalisée par une Commission électorale sous influence?