26 juin 2020

Le contentieux économique entre le Congo et la Belgique n’a pas disparu

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« J’attendais des amis j’ai trouvé des comptables » Le contentieux économique entre la Belgique et le Congo est toujours pesant

Ce dimanche de novembre 1988, le maréchal Mobutu joue le grand jeu. Il a invité le Premier Ministre belge Wilfried Martens à Gbadolite, son palais de marbre construit dans la province de l’Equateur et, avant toutes choses, il convoque la presse belge. Les journalistes qui ont passé la nuit et la journée dans l’avion sont hâves, épuisés. Certainement ni prêts ni qualifiés pour affronter le grand déballage qui se prépare. En guise d’apéritif, le président, toque de léopard bien enfoncée, martèle le sol avec sa canne de chef et les apostrophe. Il se plaint d’avoir été insulté, traité de bâtard par certains journaux, il rappelle qu’à l’époque coloniale il a reçu des coups de chicotte (ce redoutable fouet tressé avec de la peau d’hippopotame). Et puis , tout doucement, il se rapproche du but. Il rappelle que la Belgique n’a jamais payé les pensions des anciens combattants congolais de la Force publique, il juge trop « cérébral » le plan de règlement de la dette qui sera proposé par Wilfried Martens, et soudain il conclut, d’une voix de basse menaçante : « j’attendais des amis, j’ai trouvé des comptables ». La crise est ouverte, la plaie ne guérira plus.
C’est en s’attaquant à la Belgique que le président veut enfoncer un coin dans le « front des créanciers », ces pays occidentaux qui désormais le harcèlent, le somment de payer la dette extérieure du Congo devenu Zaïre. Et lorsque Kinshasa avance que le pays est devenu exportateur net de capitaux, qu’il transfère chaque année 830 millions de dollars vers l’Occident, que, de 1983 à 1987 deux milliards de dollars sont sortis vers le Nord, contre 1,1 milliards d’investissements ou d’aides, Bruxelles fait la sourde oreille. Les journalistes eux rappellent la gabegie du régime, la corruption, la désastreuse « zaïrianisation » du début des années 70, où les biens des étrangers ont été nationalisés et…distribués à des amis voire à la famille du président. C’est l’histoire d’un désastre économique qui mènera dix ans plus tard à la chute du régime, lorsqu’en 1997 le Zaïre redeviendra le Congo.
Cependant, lorsqu’il s’exclamait « qui doit à qui ? « et envoyait à Bruxelles, en 1989, une « mission de clarification » chargée de mettre cartes sur table, celui qui avait été l’homme de confiance de Patrice Lumumba savait de quoi il parlait et sa mémoire était demeurée intacte.
Alors qu’en janvier 1960 la table ronde politique avait décidé d’une indépendance bâclée, qui allait être proclamée le 30 juin suivant, une autre conférence belgo-congolaise, plus discrète mais plus importante encore s’était ouverte le 27 avril à Bruxelles, la Table ronde économique. A ce moment, Patrice Lumumba était rentré au Congo pour préparer les élections et Joseph Désiré Mobutu, journaliste stagiaire, militaire en formation, indicateur de la Sûreté belge, était resté en Belgique, d’où il informait son ami Lumumba. Des années plus tard, il n’avait pas oublié combien la partie avait été inégale. De jeunes Congolais, étudiants de dernière année ou stagiaires inexpérimentés encadrés par des conseillers belges qui fournissaient leur argent de poche, se retrouvent en face d’une équipe de choc : le ministre belge des Affaires économiques Raymond Scheyven, entouré d’hommes d’affaires et d’économistes de premier plan, des professionnels qui maîtrisent parfaitement leurs dossiers.
Même s’ils ne le disent pas ouvertement, les négociateurs belges ont un objectif précis : les « clés politiques » du Congo vont être cédées le 30 juin, mais les « clés économiques » doivent rester à Bruxelles. Ou, plus clairement encore, les sociétés présentes au Congo et qui sont de droit congolais (payant des impôts à Léopoldville et non en Belgique) se préparent à opérer, avant l’indépendance, un choix joué d’avance : elles auront le droit de choisir entre le droit belge et le droit congolais.
La grande majorité d’entre elles vont choisir la première option, qui leur permet de transférer leur capital en Belgique et désormais elles paieront leurs impôts en métropole. Les caisses de sécurité sociale des Belges vivant au Congo et alimentées par les ressources de la colonie, deviennent belges elles aussi et leurs avoirs sont ramenés en métropole. Dans plusieurs sociétés, les représentants du Congo perdent leur droit de vote.
Autrement dit, le capital des grandes sociétés est transféré en Belgique. Que reste-t-il au Congo indépendant ? Rien d’autre que les dettes. A l’époque, seuls s’insurgent les journalistes Pierre Joye et Rosine Lewin qui avaient co-signé un ouvrage très documenté sur les trust au Congo. Ils expliquent dans le Drapeau Rouge, l’organe du parti communiste, que le Congo a perdu de puissants leviers de commande sur son économie. Plusieurs délégués congolais se réveillent après la table ronde économique avec une sale migraine et accusent la Belgique « d’avoir vidé les caisses ».
Certes, les concessions accordées aux compagnies à charte en 1908 lors de la reprise du Congo par la Belgique sont abolies, certes, le Congo récupère, en principe, son patrimoine minier, mais il devra accorder des indemnisations financières à la Belgique.
Les colons, les commerçants, les chefs des petites entreprises qui avaient bien l’intention de poursuivre leurs activités au Congo sont plus inquiets que les grandes sociétés qui ont veillé au grain. Eux, ils savent qu’en réalité il y a plusieurs années que le Congo est en crise et ils se demandent même si cela n’explique pas le « lâchage » par la Belgique : le cours des matières premières a chuté et avec lui les recettes d’exportation, le budget de la colonie est en déficit, les dépenses augmentent trop vite, entre autres parce que les Belges ont emprunté, au nom du Congo, afin de financer un « plan décennal ». Ce dernier est destiné à renflouer le secteur social et surtout à enfin développer l’enseignement et ainsi faire face aux critiques internationales qui s’intensifient.
A la veille de l’indépendance, ce Congo que l’on croit riche n’a plus de réserves de trésorerie ; les caisses sont vides, les capitaux fuient le pays. Rétrospectivement, on peut se dire que début 60, le Congo était arrivé à un point de basculement : son développement économique et social risquait de coûter à la métropole, ce qui explique pourquoi l’idée de tout lâcher suscita si peu d’opposition, y compris au sein des partis de gauche.
Les troubles de l’indépendance, les rebellions vont achever de saper la confiance.
Lorsqu’il prend le pouvoir en 1965, Joseph Désiré Mobutu aurait pu redresser la situation, car le Congo était riche, les infrastructures léguées par les Belges auraient pu tenir à condition de les entretenir, les impôts des entreprises d’Etat auraient pu financer les investissements sociaux, le développement des transports, l’entretien des routes. Mais voilà, depuis la « zaïrianisation » de 1973, depuis les guerres du Shaba, et même depuis le renversement de Mobutu remplacé par Laurent Désiré Kabila en 1997, le pays est considéré « à hauts risques » et il l’est resté. Malgré la succession des régimes et des slogans, l’authenticité, la révolution populaire, la modernité, un seul principe a résisté aux années, qu’il s’agisse des nationaux ou des étrangers: « take the money and run ». Prends l’argent et tire toi. Jusqu’aujourd’hui, la valse des millions donne le tournis. En 1960, les Belges avaient donné le « la ».