26 juin 2020

L’enlèvement des métis, un crime contre l’humanité?

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Quand les « enfants de l’Etat » interpellent et assignent l’Etat belge

Trop c’est trop. Ou plutôt c’est trop peu. Lorsqu’en 2018, la Chambre des représentants avait officiellement reconnu la « ségrégation ciblée » dont les métis avaient été victimes sous l’administration coloniale et admis la pratique des enlèvements forcés, Mme Monique Bitu Bingi, 70 ans, un nom qui signifie «beaucoup de chance », avait commencé, pour la première fois, à raconter sa vie à ses enfants et petits enfants. Un an plus tard, le Premier Ministre Charles Michel avait présenté les excuses du gouvernement fédéral et, en famille, l’alerte grand-mère avait poursuivi son récit. Elle avait expliqué pourquoi, quand elle était jeune, on l’appelait « l’enfant du péché » et pourquoi à l’école on lui disait « vous êtes de l’eau mélangée, de l’eau de source mélangée avec de l’eau âcre ».
Aujourd’hui, avec quatre autres plaignants, Mme Bitu Bingi va plus loin : elle accuse l’Etat belge. « Demander pardon, c’est facile. Mais j’aimerais que l’Etat sache bien qu’il nous a détruits moralement, physiquement. Chaque personne a droit à son identité et nous, on n’en a pas. Quand je viens en Belgique on me dit « allez Noire, rentre chez toi. Et quand je passe dans une rue au Congo, on m’appelle « la Blanche ».
Le mercredi 24 juin à midi pile, devant le tribunal de première instance de Bruxelles, représentées par Me Hirsch et Sophie Colmant, par Me Christophe Marchant et Me Jehosheba Bennet, tous avocats au barreau de Bruxelles, cinq plaignantes ont assigné l’Etat belge et l’audience d’introduction a été fixée au 10 septembre. Ces cinq femmes, septuagénaires, représentent bien faiblement les 12.000 enfants métis dont la Belgique, en 196O, tenait encore le méticuleux décompte. Lourd est le chef d’accusation : crimes contre l’humanité. Pour ces vies naguère volées, les excuses ne suffiront plus : il sera question de réparations, à commencer par une somme provisionnelle de 50.000 euros par partie citante ainsi que la désignation d’un expert chargé d’évaluer le préjudice moral subi par les plaignantes.
L’argumentaire des avocats ne se contentera pas de rappeler le racisme ordinaire de la colonisation, où ceux que l’on qualifie aujourd’hui de « métis » portaient le nom de «mulâtres»(un terme dérivé de l’espagnol « mulato », mulet, qui désignait l’animal hybride, produit de l’accouplement d’un cheval et d’une ânesse) et étaient considérés comme des « enfants de l’Etat ».
Rappelons qu’au début de la colonisation, les Belges arrivaient seuls, sans épouse. Ils vivaient dans des conditions difficiles, sombraient quelquefois dans l’alcoolisme, ou la « congolite », une forme de dépression, et, le temps de leur affectation sous les tropiques, ils vivaient en concubinage avec une femme pudiquement appelée « ménagère », tandis que le « boy » s’acquittait de toutes les tâches véritablement domestiques. Lorsque les épouses européennes commencèrent à arriver dans les années 30, les « ménagères » se firent discrètes, reléguées dans la cité indigène. A Léopoldville, leurs enfants étaient admis dans un home pour mulâtres, à la lisière de la ville des Blancs, un lieu « neutre » où parfois leur père venait les retrouver. Plus tard, les métis eurent leur cercle, leurs associations séparées, on les encouragea à se marier entre eux et, puisqu’ils se trouvaient « à mi chemin » entre les Noirs et les Blancs, on les traita comme tels : ils devinrent catéchumènes dans les couvents, contremaîtres sur les chantiers… Quant aux enfants nés de l’union d’un Européen et d’une Africaine (on en comptait 5000 à la veille de la deuxième guerre mondiale) l’Etat belge s’en préoccupa depuis le début de la colonisation : à la fin du 19 e siècle déjà, les enfants arrachés aux caravanes esclavagistes tombaient sous l’autorité de l’Etat indépendant. Plus tard, l’administration coloniale hérita de cette responsabilité : au vu du « sang blanc » qui coulait dans leurs veines et les différenciait de autres Congolais, tout fut mis en œuvre, au Congo et au Rwanda, pour séparer des autres les enfants métis. Les documents que Me Hirsch et ses confrères produiront à l’audience rappellent que les enfants métis étaient, le plus légalement du monde et jusqu’en 1960, retirés à leur famille africaine pour être placés dans des internats, des sortes de colonies scolaires confiées aux missions catholiques.
Dans ces établissements subventionnés par l’Etat, la nourriture devait, en principe, être plus soignée et l’enseignement de meilleure qualité puisqu’il s’agissait d’arracher ces enfants à leurs racines africaines et de former des individus plus proches du « mundele », le « modèle » blanc qui trônait au sommet de l’échelle des races.
Durant des décennies, les fonctionnaires de l’Etat belge opérant comme agents territoriaux eurent pour attribution, le plus légalement du monde, de procéder à des rapts d’enfants dans les villages congolais afin de soustraire à toute influence de la mère et, plus largement, du milieu congolais, celui des « basendji », (les paysans) ceux que l’on appelait des « mulâtres » mais plus souvent encore des « enfants du péché ».
Mme Binti, à l’instar des autres plaignants eux aussi originaires du Kasaï, se rappelle encore du couvent des sœurs de Katende, où elle fut déposée avec sa sœur aînée Léa : « dans notre dortoir, on dormait par terre, sur des nattes, on allait au ruisseau pour se laver. L’une des portes de notre dortoir donnait sur la morgue, je me souviens encore des odeurs, et du fait qu’on arrachait des feuilles de patates douces pour les mélanger au foufou. La viande, je ne connaissais pas, les souliers, je n’en avais pas. Quand on me demandait qui était mon père, je répondais « mon papa c’est l’Etat ».
Comme nous étions les « enfants du péché » c’est durant les vacances, quand les autres étaient partis, que nous avons été baptisés, fait notre communion. »
Mais le 30 juin 1960, le « papa-Etat » disparaît : « c’était l’indépendance et nous avions fait 22 km à pied pour faire la fête. Mais sur le chemin du retour, nous avons vu des bras coupés, des cadavres, des combis qui filaient sur la route de Lusambo. Les sœurs nous ont dit que ça n’allait pas, qu’il fallait partir car il y avait la guerre. Le matin, un avion est venu, il a emmené tous les Belges, dont la plupart des sœurs. Pour nous, il n’y avait pas de place et ma sœur et moi nous avons été ramenées à Katende dans un camion militaire. A la mission, nous avons trouvé des enfants morts ou affamés, les sœurs étaient parties… »
Mmme Bitu Bingi ne s’appesantit pas sur les abus sexuels commis par les miliciens, les attouchements, les plaisanteries. « C’était la guerre, ils voulaient voir si les filles métisses étaient les mêmes que les blanches. (…) Finalement, après beaucoup d’aventures, je me suis retrouvée en Belgique où on m’a dit que la reine Fabiola allait être notre marraine. Ma sœur et moi lui avons écrit, elle nous a répondu, conseillant d’aller voir le ministre. Ce dernier nous a renvoyées au CPAS. Ma marraine, j’attendais qu’elle me donne le peu d’amour dont j’ai manqué dans ma vie. »
Par la suite, Monique apprendra que son père est parti en Argentine après 60 et qu’il y a refait sa vie. Lorsque longtemps, longtemps plus tard, elle retrouve cette famille là, ce souvenir calme ses pleurs et ses cauchemars : « là, j’ai été accueillie, nous avons fait la fête durant trois jours ».
Toutes les autres plaignantes partagent les mêmes souvenirs d’enfance, et même au soir de leur vie les « orphelins de l’Etat » transmettent leurs souvenirs aux générations suivantes.
C’est cela, les crimes contre l’humanité : ils sont imprescriptibles parce que la douleur n’a pas de fin.