26 juin 2020

Une goutte de sang blanc sur l’échelle

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Les théories et les justifications intellectuelles qui ont entouré les décisions concernant les métis et le sort qui leur a été réservé à l’époque coloniale ont la clarté d’une épure : jusqu’au bout, la « goutte de sang blanc » qui coulait dans les veines des « mulâtres »a été le prétexte justifiant les traitements particuliers et les douteux privilèges qui leur étaient accordés.
L’échelle raciale en vigueur dans les colonies belges n’avait rien à envier aux théories qui sous tendaient l’apartheid en Afrique du Sud : les Blancs se trouvaient tout en haut de l’échelle et de préférence ceux qui venaient de Belgique dotés de quelques économies, d’un certificat de bonne vie et mœurs, de relations sociales. Les autres, Portugais, Grecs, souvent d’origine juive pour ces derniers, étaient déjà des citoyens de seconde zone et n’habitaient pas dans les mêmes quartiers. Pour ne pas parler des « Levantins » ni des Asiatiques… Venaient ensuite les heureux détenteurs de la « goutte de sang blanc » les métis, différenciés des Congolais pur jus, les « indigènes », relégués dans des cités (aujourd’hui on dirait confinés) qu’ils devaient regagner au coucher du soleil, sauf autorisation écrite. Lorsque certains Congolais découvraient Brazzaville sur la rive d’en face, ils étaient stupéfaits de pouvoir s’attabler à une terrasse et être servis comme tout le monde.
Dans sa cruelle candeur, le vocabulaire exprime tout : vers 1955, des Congolais « méritants » pouvaient recevoir la « carte du mérite civique » et, peut-être, prétendre au titre d’ « évolués ». Pour accéder à cet insigne privilège et se retrouver sur un barreau supérieur de l’échelle, il fallait remplir de strictes conditions, que des inspecteurs venaient scrupuleusement vérifier : utiliser des couverts à table, servir les repas dans une assiette. Bref, adopter les signes extérieurs de la vie des Belges, mais sans en avoir les moyens car les salaires, eux, restaient à l’échelon le plus bas. Dès 1955, autodidacte, ambitieux, Patrice Lumumba qui ne parle pas encore d’indépendance, défend tout simplement les droits des « évolués » et souhaite que leur ascension sociale soit assortie d’augmentations de salaires…
Il faut souhaiter qu’une future commission d’enquête sur la colonisation aille plus loin que la « piste de l’argent » ou l’examen des abus les plus flagrants du système léopoldien. Il faut qu’elle dissèque le cœur du système, l’idéologie de la suprématie raciale qui a rendu possibles de tels abus, de telles ignominies. Ce « darwinisme » tropical, cette théorie de l’évolution des espèces transposée à l’Afrique centrale porte un autre nom, bien actuel celui-ci : le racisme. Pur et dur, ou dilué dans un certain paternalisme, il sévit toujours. Remonter jusqu’aux sources de cette idéologie mortifère ne guérira pas les blessures du passé, mais la démarche aidera peut-être à comprendre les injustices, les malentendus et les révoltes du présent.