8 juillet 2020

Au bout du chemin, le discours d’un Roi

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Même si les archives n’avaient pas restitué la scène ces jours ci, bien des Belges auraient gardé en mémoire les images du 30 juin 1960 où le roi Baudouin, stupéfait car il s’attendait à des paroles de reconnaissance ou des mots convenus, entendit Patrice Lumumba lire un texte rédigé la nuit même et qui rappelait les souffrances endurées par les Congolais durant la colonisation. « Nous avons connu le travail harassant (…) nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, (…) nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agisse d’un Blanc ou d’un Noir, (…) connu les souffrances atroces des relégués politiques, les fusillades, les cachots… ». A l’époque, l’énumération des injustices subies fut vécue comme une insolence, une insulte et le Roi des Belges faillit quitter Léopoldville séance tenante tandis que ses compatriotes voyaient se briser l’image de la colonie modèle, de l’ « œuvre civilisatrice » qui leur avait été présentée pendant tant d’années.
Il a fallu du temps pour que, insidieuse et têtue comme l’eau qui s’infiltre, la vérité fasse son chemin, jusqu’à ébranler les plus solides certitudes et amener les plus jeunes à mettre en cause la parole d’aînés trop sûrs de leur bonne foi. Pour le roi Philippe aussi, neveu d’un roi qu’il admirait tant et qui fit son éducation politique, le chemin dut être long et peut-être douloureux. Car l’histoire du Congo est intimement liée à celle de la famille royale et il y a longtemps que Philippe de Belgique aurait souhaité qu’un jour les circonstances lui permettent d’enfin découvrir ce pays qui fut créé, sinon taillé de toutes pièces et imposé sur la carte du monde par son ancêtre Léopold.
Le voyage à Kinshasa était prévu, l’invitation du président Tshisekedi avait été acceptée mais des raisons sanitaires en ont empêché la réalisation et à Kinshasa cet anniversaire silencieux et solitaire sera celui de la méditation.
Les mots prononcés par le roi Philippe, cette reconnaissance des blessures du passé ne viennent pas trop tard. Au regard de l’histoire, soixante ans ce n’est rien et les témoignages recueillis ces derniers jours montrent qu’il est des douleurs qui ne s’effacent jamais, qu’on peut tout au plus atténuer par la reconnaissance de l’injustice et des torts infligés. Pour beaucoup de Congolais cependant, tous ces jeunes qui n’ont même pas connu le général Mobutu, les paroles rédigées à Bruxelles se réfèrent à un passé lointain, révolu mais pas oublié, un passé qui dort dans la mémoire des familles et ce qui compte ce sont les incertitudes du présent, l’épidémie, la crise politique, la dégradation de l’économie. Cependant, pour les Congolais, aussi jeunes soient ils, la famille royale de Belgique signifie encore quelque chose. Ils savent que, sans Léopold, l’ancêtre presque mythique, le roi fondateur, leur pays ne figurerait pas sur la carte du monde. Or tous ceux qui, en ce 30 juin, chanteront d’une voix forte «Debout Congolais, unis par le sort » tiennent à l’unité du Congo, toujours mise en cause et menacée aux frontières. Ils croient en l’avenir de leur pays malgré les difficultés et les paroles de regret, de réconfort prononcées par le roi des Belges, même s’il ne s’agît pas d’excuses à proprement parler, valent autant pour l’avenir que pour le passé. Car les Congolais souffrent toujours. Là bas, où l’injustice sévit, où des populations sont encore assignées à un travail harassant dans des mines, où la forêt brûle, où s’envolent les millions destinés à l’éducation et à la santé. Dans ce pays où l’injustice est quotidienne, on lira dans les mots venus de Bruxelles l’expression d’une réelle solidarité.
Mais les Congolais souffrent aussi à côté de nous. Dans leurs difficultés de logement, de travail, d’études, ils portent encore le poids, insidieux et discret, d’un racisme ancien qui a laissé des traces. Dans nos hôpitaux et maisons de repos, ils sont nombreux à avoir mené, aux côtés des soignants belges, la bataille contre le Covid. Quant aux jeunes Belges eux aussi se posent des questions à propos du passé de leurs parents et grand parents, et, aux côtés des militants anti racistes, beaucoup voudraient pouvoir faire la part juste des choses et combattre les discriminations d’aujourd’hui.
La lettre du Roi Philippe devrait les aider à regarder en face ce pays compliqué dans lequel nous vivons. Les Congolais, voici soixante ans, étaient fiers de Patrice Lumumba qui avait osé dire la réalité en face et tandis que Baudouin quittait son siège, la foule massée à l’extérieur applaudissait à tout rompre.
Il est possible qu’aujourd’hui aussi, les jeunes Belges se reconnaissent dans les mots du roi Philippe, car dans notre société multiculturelle, ils réconcilient le passé avec l’avenir et invitent au travail de mémoire.