8 juillet 2020

Kinshasa attend aussi des réparations

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Même si, à Kinshasa les propos du roi Philippe sont passés quelques coudées au dessus des préoccupations de l’homme de la rue, confronté à une crise économique, sanitaire et politique, ils ont fait l’unanimité au sein de la classe politique qui se souvient encore de l’indépendance manquée de 1960.
Dans son allocution prononcée la veille du 60 e anniversaire de l’indépendance, le président Tshisekedi a appelé la Belgique et le Congo à réécrire l’histoire de la colonisation « afin qu’elle soit racontée à nos enfants en RDC ainsi qu’en Belgique sur la base d’un travail scientifique réalisé par les historiens des deux pays. » Il a aussi rappelé « la relation forte qu’il a pu vivre personnellement lors de mon exil en Belgique, mon autre Congo… »
Porte parole du gouvernement, Daniel Jolino Makelele traduit un sentiment général lorsque, non sans émotion, il nous déclare avoir été frappé par la lettre du roi des Belges qui a évoqué aussi bien les affres de la période de l’Etat indépendant du Congo que les injustices de l’administration belge. « Nous avons réellement vécu un moment poignant, car le roi a trouvé les mots justes et parlé à la première personne du singulier. Il n’a pas craint d’engager sa personne, sa famille en même temps que l’Etat belge. En tant que responsables du gouvernement, nous avons été très sensibles à cette lettre, d’autant plus que le président de la République avait déjà déclaré qu’il considérait la Belgique comme sa seconde patrie. Cela signifie qu’il faut réellement effacer les mauvaises traces du passé et reconstruire l’avenir sur des bases saines et respectueuses. »
Le porte parole poursuit : « dans l’histoire des relations entre la Belgique et le Congo, on ne pouvait pas rêver d’un 30 juin aussi merveilleux. Le roi des Belges, tout comme notre président, a vraiment fait très fort. On n’était pas dans l’émotion feinte, mais dans une profonde sincérité. Cela marque un tournant particulier dans nos relations, même si, pour cause d’épidémie, le roi Philippe n’a pu répondre à l’invitation qui lui avait été faite de venir à Kinshasa ce 30 juin.
Pours nous qui avons vécu en Belgique, cela nous réconforte. Il se confirme qu’une nouvelle génération de responsables politiques est arrivée au pouvoir et veut repartir sur des bases nouvelles.
Reste à gérer l’avenir, où la commission d’enquête sur la colonisation va revisiter le passé… » Derrière l’enthousiasme affleure aussi une mise en garde : « Même si nous pouvons exprimer nos sentiments, nous ne pouvons pas effacer le droit…Nous devons aussi rappeler qu’une importante partie du patrimoine congolaise se trouve à Tervuren. Les Congolais en ayant été dépossédés de manière cavalière, nous allons approcher les Belges pour voir dans quelle mesure ce patrimoine peut revenir au Congo… »
Interrogé sur le contentieux économique, Daniel Makelele assure « chaque chose en son temps » mais revenant dans le domaine culturel, il rappelle que « ce patrimoine là touche fortement la sensibilité des Congolais et on ne peut pas imaginer que cette question là ne soit pas posée…
En tous cas, au nom du gouvernement congolais, je peux vous dire que l’accueil à la lettre du roi des Belges a été extrêmement positif, c’est un redémarrage… »
Ambassadeur itinérant du chef de l’Etat, M. Wameso ne dit pas autre chose : « cette lettre va marquer un tournant dans les relations entre les deux pays, il s’agît d’une reconnaissance du passé, de la douleur d’un peuple. Entre nos deux pays elle augure d’une nouvelle manière de se parler… »
Très proche du chef de l’Etat congolais, M. Wameso se demande si on n’assiste pas ici à un « phénomène de génération » « Notre président est né en 1963, le roi Philippe n’a pas connu personnellement la Belgique coloniale… Même si sa démarche n’a pas du être facile, elle était possible pour quelqu’un de son âge. Pour des hommes comme le roi Baudouin et même le roi Albert II, c’eût tout simplement été impossible. Le temps est venu de prendre de la hauteur par rapport à l’histoire… »
L’histoire du Congo, précisément… L’historien Isidore Ndaywel, qui est aussi un important acteur de la société civile, résume ainsi les sentiments de nombre de ses compatriotes : « les regrets du Roi sont venus déverrouiller les portes en fer de la cave où se trouvent enfermés tant de sujets qui fâchent, dans notre passé commun belgo-congolais. Le processus enclenché doit avoir une continuité, du moins je l’espère. Les excuses, si elles sont prononcées par la suite, supposent reconnaissance des méfaits et effort de les réparer par des compensations visibles aux yeux de tous… »
Quant à l’écrivain Fweley Diangitutwa, il écrit qu’il « revient à l’Etat congolais de présenter la facture à l’Etat belge qui doit assumer ses responsabilités. Enfin, nos revendications viennent d’aboutir. Reste la dernière étape : comme le roi a reconnu les crimes, la Belgique est contrainte de réparer… »
Autrement dit, la page n’est pas tournée, l’affaire n’est pas close. Au-delà des discours, les Congolais attendent aussi des actes…