8 juillet 2020

Regards croisés sur l’histoire du Congo

Catégorie Non classé

Les débats font rage, les passions se croisent, les statues sont renversées ou peinturlurées. Au milieu de cette polémique qui charrie des demandes de pardon, d’acharnées justifications de l’œuvre coloniale, des remises en cause de la politique belge depuis le 19 eme siècle jusqu’à la dernière querelle belgo congolaise, qui croire, comment savoir où se trouve le milieu du gué, la juste appréciation de nos relations avec le Congo ? Les historiens, durant des décennies, ont livré sur le sujet des ouvrages « pointus », passionnants mais très spécialisés tandis que des franc tireurs comme Ludo de Witte à propos de l’assassinat de Lumumba jetaient un lourd pavé sur l’omerta nationale et que les écrivains (Adam Hoschkild, Van Reybrouck, Jennifer Richard), « cartonnaient » auprès du grand public, non sans être aussitôt récusés car n’étant pas « de la partie » sinon « de la famille ».
C’est pourquoi il faut saluer avec enthousiasme l’initiative d’un intellectuel flamand, Walter Polis, travaillant pour Pelckmans uitgevers qui eut l’idée de solliciter plus de trente historiens et chercheurs, Belges du nord et du sud du pays, Belgo Congolais et Congolais pur jus, en leur assignant des sujets précis, à développer dans un format contraignant et une forme relativement didactique, chaque intervention étant suivie de références bibliographiques. Traduit en français toutes affaires cessantes, réalisé avec la collaboration du Musée royal pour l’Afrique centrale, le livre « le Congo colonial » apparaît à point nommé et à ce jour, il représente la somme la plus variée, la plus complète des approches de la réalité coloniale.
Nouvelle génération oblige, les auteurs abordent sans complexe les sujets qui fâchent : l’Etat indépendant fut-il une « machine à piller », peut-on parler de génocide ? Qu’en est-il du « déficit démographique », du chiffre de dix millions de morts si souvent cité à propos du Congo léopoldien ?
De chapitre en chapitre, l’attention du lecteur est relancée par des questions sensibles : c’est ainsi que Frank Buelens, le seul chercheur belge qui ait jamais tenté d’accéder à la comptabilité des grands groupes et holdings opérant au Congo , explique comment l’économie capitaliste s’est implantée dans la colonie, et qu’un chercheur congolais, Donatien Dibwe dia Mwembu décrit la vie des travailleurs congolais employés par l’Union Minière. Cette société sans cesse confrontée au problème de la pénurie de main d’œuvre et des désertions massives fut obligée d’adopter une politique paternaliste, améliorant les conditions de vie des mineurs afin de les fidéliser, ce qui a entretenu de persistantes nostalgies. Le cheminement des auteurs du livre est implacable : point par point ils abordent les principaux arguments de ce que l’on appelait « l’œuvre civilisatrice » et les confrontent aux faits, aux statistiques disponibles.
Il est ainsi question du travail forcé, des cultures obligatoires dans les plantations, du rôle exact des missionnaires catholiques auxquels l’Etat colonial accorde le quasi monopole de l’enseignement jusqu’à l’introduction des écoles laïques en 1954.
Les auteurs démontent aussi les ressorts de la propagande coloniale :des films de commande, des journalistes belges invités à participer à des voyages organisés au Congo, des monuments, des expositions, de nombreuses associations d’anciens. Tout ayant été fait pour démontrer l’excellence de la colonisation belge, on comprend mieux la surprise, l’incompréhension que suscitèrent en Belgique les drames de l’indépendance, les rébellions à répétition, les violences persistantes. Démantelant ainsi point par point les arguments de l’autosatisfaction des Belges, y compris la « collecte » ou la « préservation » des œuvres d’art et la création des parcs naturels, les auteurs du livre doivent se préparer à des contradictions, des débats houleux. Heureusement pour eux, ils sont nombreux, présentent des arguments solides, des références bien étayées et surtout, grâce à leur concision, ils réussissent à ne pas lasser le lecteur qui passe d’une contribution à l’autre avec un seul désir, en savoir plus…