18 juillet 2020

Congo: le brûlot de la mémoire

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Faire la lumière sur le passé colonial de la Belgique, en tirer des enseignements pour le présent, des recommandations pour l’avenir…Au départ, l’idée était excellente, et, au vu des travaux des historiens, sa réalisation n’apparaissait pas trop difficile. Soixante ans après l’indépendance du Congo, le passage du temps semblait avoir calmé les passions et permettre enfin la mise en commun des souvenirs et la réconciliation des mémoires. Cependant, c’était oublier combien les souvenirs des « anciens » du Congo demeurent sensibles et combien, pour les descendants des victimes et des dominés, celui des humiliations du passé demeure d’autant plus brûlant qu’il est entretenu par les échecs et les discriminations du présent. Ce souvenir se révèle d’ailleurs plus aigu sur le sol européen qu’en Afrique, où les populations sont confrontées à des défis plus quotidiens, plus existentiels encore que les amertumes du passé.
Généreuse et amplement justifiée, la « bonne idée » émise en juin dernier au sortir du confinement pourrait se transformer, si l’on n’y prend garde, en allumette jetée sur un brasier qui ne dormait qu’en apparence. Car dès la constitution du groupe d’experts, tous les clivages qui traversent la Belgique et divisaient déjà la politique coloniale de jadis ont refait surface : catholiques et laïcs, socialistes et libéraux, sans oublier l’omniprésente famille sociale chrétienne, Wallons et Flamands, défenseurs de la monarchie, plus inconditionnels que le souverain actuel instruit par l’air du temps, et adversaires de l’institution royale, tout aussi radicaux… Le peinturlurage ou le déboulonnage des statues « coloniales » a suscité une émotion imprévue comme si soudain quelque racine identitaire était mise à nu et, entre les communautés vivant en Belgique, un fossé s’est creusé tellement vite qu’on a mesuré la fragilité du vivre ensemble.
Une autre idée, excellente et logique en apparence, pourrait donner du fil à retordre : associer dans les mêmes travaux, le Congo, colonie unique de la Belgique, entité immense génératrice de revenus importants, et deux territoires, le Rwanda et le Burundi, dont la Société des nations avait confié le protectorat à la Belgique à l’issue de la première guerre mondiale et qui jusqu’à l’indépendance demeurèrent sous la supervision de l’ONU. Entre ces trois pays et la métropole, des histoires parallèles mais différentes mais aussi le même lot d’assassinats politiques, de choix politiques discutables jusqu’à déboucher, au Rwanda, sur le génocide des Tutsis…
D’évidence, le pari de la vérité, de la réconciliation, sera plus difficile à réussir que ce que l’on imaginait. Il est cependant important d’aller jusqu’au bout de la tâche, sans faux fuyants ni calculs mesquins : car pour la Belgique, l’Afrique centrale est souvent un miroir brisé. En retrouver et en recoller les morceaux, c’est aussi identifier nos démons, la cupidité, le racisme, les politiques à courte vue. Mais mener le navire à bon port, c’est miser sur l’avenir. Osons le dire, face aux autres anciennes puissances coloniales, face à cette Europe qui a oublié les origines de sa prospérité,(l’esclavage, la colonisation, le pillage des ressources pudiquement appelé “mise en valeur”) c’est faire preuve de courage. Comme Guy Verhostadt qui avait osé demander pardon au Rwanda, comme Louis Michel qui avait voulu tirer au clair l’assassinat de Lumumba, comme le roi Philippe qui a exprimé ses “regrets” : un petit pays peut aussi se révéler précurseur…