18 juillet 2020

Via une Commission Vérité et réconciliation, la Belgique va se pencher sur “son” Congo

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En juin dernier, dans la foulée des manifestations organisées aux Etats Unis et dans le monde à la suite du décès de George Floyd entre les mains de la police américaine, l’opinion belge prenait soudain conscience d’une double évidence : non seulement le racisme sévit toujours dans notre société et il peut être considéré comme l’une des conséquences indirectes de l’idéologie qui sous tendait l’entreprise coloniale, mais les Afrodescendants, ces citoyens belges d’origine africaine, se trouvent toujours confrontés à des discriminations et des actes de rejet.
Alors que des statues héritées de l’ère coloniale étaient renversées ou barbouillées et que se multipliaient des manifestations dénonçant le racisme, la Chambre des Représentants, sous l’impulsion du parti Ecolo Groen, décidait, le 17 juin dernier, de mettre en place une commission dite de la vérité et de la réconciliation, chargée d’examiner le passé colonial de la Belgique et d’en tirer des enseignements pour le présent et l’avenir. Cet examen de l’histoire de la présence belge au Congo mais aussi au Rwanda et au Burundi était censé déboucher sur des excuses ou des réparations, mais surtout sur une prise de conscience du malaise qui règne toujours dans notre société désormais multiculturelle mais hantée par les vieux démons du racisme, de la suprématie raciale. « Nous avons lancé une grenade » reconnaît aujourd’hui le député écolo Simon Moutkin, qui aux côtés de son collègue de Groen, a joué un grand rôle dans le travail de préparation de la commission qui sera présidée par les Verts, « nous avons voulu, dans la plus grande transparence, mener une approche systémique qui tenterait d’harmoniser les vues des historiens, d’associer à ce travail le milieu associatif et particulièrement les associations s’exprimant au nom de la diaspora et tenir compte de la souffrance qui fut créée à l’époque. Pour nous, il s’agissait aussi d’examiner le présent, de réfléchir à la persistance des liens de domination… »
Pour préparer les travaux de la future commission, la Commission des relations extérieures du Parlement sollicita la collaboration de deux établissements scientifiques fédéraux, le MRAC (Musée royal de l’Afrique centrale) et les archives de l’Etat. Il leur fut demandé, dans un premier temps, de désigner un groupe d’experts qui, dans un temps très court, celui du congé parlementaire, serait chargé de baliser le terrain afin que la commission puisse entamer ses travaux le 1er octobre prochain. Les experts seront, entre autres, chargés de mesurer l’accessibilité des archives disponibles et de dresser l’état actuel des recherches. Ils tenteront aussi d’harmoniser le point de vue des historiens sinon d’arriver à un consensus sur des faits déjà largement documentés, et tenteront d’établir la relation entre les faits historiques et les phénomènes sociaux actuels. Et, in fine, ils examineront comment vulgariser la connaissance de l’histoire coloniale et promouvoir des actions « conciliatrices ».
Dans les dernières heures qui ont précédé la publication de la liste des experts chargés du travail préliminaire, la « grenade » redoutée par le groupe Ecolo/Groen, n’a pas manqué d’éclater : « chacun a défendu son camp » reconnaît Simon Moutkin. Lorsqu’il s’est agi de choisir les vingt experts la fragmentation de la société belge est immédiatement apparue : l’encre de la note de travail du MRAC, un document confidentiel, n’était pas encore sèche que le document fuitait déjà en direction des associations représentant la diaspora africaine. Les plus « vocales » d’entre elles, comme Bamko et une trentaine d’autres, ne tardèrent pas à protester contre le fait de ne pas avoir de représentant siégeant aux côtés des experts « académiques », des universitaires cependant choisis en nombre égal parmi les historiens africains et belges et d’avoir été « relégués » dans un groupe représentant « la voix africaine ». La critique ne tarda pas à viser le MRAC lui-même, présenté comme « un outil de la propagande coloniale » alors que, selon son directeur, Guido Grysseels, « le rôle de l’institution était surtout de permettre l’accès aux archives coloniales dont nous disposons et de jouer le rôle d’une base « logistique », facilitant le travail des experts ». Il est évident que, étant par définition un centre de recherche et d’études sur l’Afrique et sur la colonisation, le MRAC avait mis sur les rangs plusieurs de ses propres spécialistes. Els Van Hoof, (CDéV) présidente de la future commission parlementaire, devait assurer que les revendications de la diaspora avaient été entendues.
Dans le choix des experts chargés des travaux préparatoires, d’autres clivages, inspirés par la politique, ont éclaté sans attendre : le professeur anversois Filip Reyntjens, spécialiste du Rwanda mais adversaire résolu du régime de Kigali et privé de visa depuis un quart de siècle, a suscité une levée de boucliers et des menaces de boycott du côté rwandais, des historiens comme Pierre-Luc Plasman (spécialiste de la monarchie) ou Valérie Rosoux ont été poussés par les libéraux ou le Cdh, le Congolais Zana Etambala, chercheur à Tervuren et proche des milieux chrétiens a été retenu. Les places étant chères, chaque désignation s’est opérée au détriment d’un autre spécialiste et on a ainsi vu le professeur Isidore Ndaywel, que le MRAC avait initialement présenté comme co président du groupe d’experts, être mis à l’écart alors que, auteur de la monumentale Histoire du Congo, il est parfois comparé à historien Henri Pirenne pour la Belgique ou à Braudel pour la France. Il est vrai que, cofondateur du Comité des Laïcs chrétiens, Ndaywel avait, au premier rang, milité contre le maintien au pouvoir de Joseph Kabila au-delà de son mandat et qu’il a peut-être payé le prix de cet engagement. En revanche, l’autre grand historien congolais, Elikia M’Bokolo, professeur à Paris et Kinshasa et auteur d’émissions très suivies sur l’histoire de l’Afrique, siégera parmi les experts, même s’il avait soutenu la coalition pro Kabila.
Si la simple composition d’ un groupe d’experts, dont le mandat et la responsabilité sont limités dans le temps, s’avère aussi difficile, on croise les doigts face aux défis qui attendent la future commission parlementaire : non seulement la Belgique sera confrontée à son passé colonial et à ses conséquences, mais elle fera également face à ses propres clivages politiques, confessionnels, communautaires…