17 août 2020

Du livre comme recours: une librairie de Banon (Haute Provence) relève le défi d’un mini festival

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En ces temps d’isolement, d’angoisse, de solitude, la littérature est-elle un recours ? Dans la petite ville de Banon, en Haute Provence, la librairie Les Bleuets y croit profondément. A tel point que depuis le printemps, elle n’a jamais fermé ou désempli, que les lecteurs se sont montrés plus fidèles que jamais, avides de découvertes et, malgré le masque et les précautions d’usage, désireux de partages et de contacts. C’est pour cela qu’au milieu de l’été, le directeur de la librairie, Marc Gaucherand, qui se veut plus un diffuseur d’idées qu’un « commercial », n’a pas hésité à organiser un « mini festival », rendu possible par l’amitié qui unit depuis longtemps quelques « femmes puissantes ». Des femmes généreuses aussi, qui ont à dire, à écrire, à partager : Françoise Nyssen, fondatrice des éditions Actes Sud, Laure Adler, chroniqueuse à France Culture et historienne, Leila Shahid, ancienne ambassadrice de la Palestine en Belgique et en France. Ces femmes d’exception ont été rejointes par Stefan Hertmans, écrivain belge trouvant depuis longtemps son inspiration dans le village de Monieux. Entre toutes ces personnalités, les liens d’amitié, de respect sont forts, solides comme la navette d’un métier à tisser, entretenus par notre consoeur Beatrice Delvaux, par Fabienne Verstraeten, qui anima jadis les Halles de Schaerbeek et par Sigrid Bousset, épouse de Stefan Hertmans et co-fondatrice de Passa Porta.
Voici quelques mois, une fois passé le temps de la sidération lors des débuts de l’épidémie, chacune de ces femmes de livres et de réflexion s’est remise au travail et Béatrice Delvaux les a longuement interrogées. Françoise Nyssen, préparant la prochaine rentrée littéraire, a découvert que les « nouveaux philosophes » d’hier et d’avant-hier avaient soudain pris un coup de vieux. A ses yeux, « il est devenu impossible de penser et d’écrire comme avant, car il faudra désormais tenir compte de la relation de l’homme au vivant, de la fragilité de la planète, faire des choix, s’engager. » Laure Adler a relu un ouvrage de Simone de Beauvoir, qui parle du vieillissement. Alors qu’elle préparait un nouveau livre, en chantier depuis cinq ans et qui attend de sortir à la rentrée, elle a mesuré, à la lumière sombre du covid, la ségrégation géographique qui désormais s’opère dans les villes, l’obsession de la rapidité et cette cruauté avec laquelle sont traités ceux qui ne tiennent pas le rythme. S’agissant des décès enregistrés parmi les personnes âgées, Laure Adler, implacable derrière ses lunettes bleues, a osé prononcer le mot « triage » et elle a plaidé pour la liberté de choisir, jusqu’au bout, sa vie et sa mort. Elle a aussi évoqué des héros magnifiques, un homme comme le philosophe Edgard Morin, dont ont ne dit plus l’âge (il frôle le centenaire…) mais se révèle plus gai, plus allant, plus libre que jamais.
Leila Shahid aussi a parlé de l’âge, mais il s’agissait de celui de sa mère, qui, à 82 ans, a écrit son premier, son seul livre ! Un livre qui résonne étrangement en ces heures où Beyrouth se consume, où la Palestine sombre dans la nuit indifférente. Dans cet ouvrage, qui ne cesse d’être traduit et diffusé, la mère de Leila Shahid, en termes simples, a raconté son enfance dans une Palestine des années 20, d’avant la Naqba, elle s’est souvenue de ses jeux à l’ombre d’un chêne vieux de 1500 ans, que les enfants enlaçaient dans leurs rondes en se tenant les mains. Cet arbre-mémoire qui dominait le quartier de Sharafat est encore debout mais, cerné par la colonie israélienne de Jilo, aux portes de Jérusalem, il meurt lentement de soif, assiégé par le béton, encerclé par les voitures des colons. Plus encore que l’évocation du séjour de Jean Genèt chez les Palestiniens, un voyage qui date de 1982, du dernier de ses livres dans lequel il parle des massacres de Sabra et Chatila, ou que les textes de Mahmoud Darwich, le plus grand poète palestinien, c’est l’image de ce chêne assiégé et suffoquant qui frappa le plus fortement le public de Banon. Peut-être parce qu’à quelques kilomètres de là, sur la montagne de Lure, les sentiers des randonneurs qui traversaient une forêt séculaire sont désormais barrés à cause d’un projet de panneaux solaires. Paradoxalement, cette entreprise inspirée par le besoin d’énergie durable entraînera sans doute l’abattage de chênes centenaires et eux aussi témoins de la région.
Au fil des textes lus par Didier Flament, au fil des interactions entre ces femmes d’écriture et de sentiments, qui n’hésitaient pas à parler librement de leur vie, de leur âge et de la fin du chemin, d’étranges connections se sont ainsi nouées dans le jardin de la librairie les Bleuets et aussi à Viens, dans l’exploitation vinicole « les David », fondée par Sophie Leclercq. Cette dernière, femme d’affaires mais sans doute aussi paysagiste, a su replanter au delà des immenses chais ocres, des coteaux d’une beauté biblique. Tout au long des conversations, il y eut des promesses d’avenir, des spéculations à propos du monde de demain, celui d’après (sinon d’avec…) l’épidémie, mais aussi de surprenants retours en arrière.
Dans ce pays de cadrans solaires, les aiguilles ont été délicatement reculées au fil des entretiens et les temps de l’histoire se sont entremêlés: l’écrivain Stef Hertmans, qui assure que » de tous les peuples germaniques les Flamands sont les seuls qui ont le cœur latin » a fait revivre celle qu’il nomme Hamoutal, une jeune fugitive normande convertie au judaïsme pour pouvoir épouser le fils du rabbin de Narbonne et qui fut traquée par ces hordes de Croisés qui massacraient au nom de Dieu ; Leïla Shahid a fait parler de la Palestine les chênes et les oliviers de Provence, Françoise Nyssen a rappelé que, dans ces « temps ensauvagés », la « bibliothérapie » pouvait sauver du désespoir. Ce que Laure Adler confirma en rappelant qu’au fil de son enquête, elle avait découvert des volontaires qui, par téléphone, lisaient aux malades, aux isolés, des livres et des poèmes afin de les tirer de leur abattement…. Ces femmes de livres, de parole et de liberté ont rappelé qu’à l’instar de ces bleuets, qui ont donné leur nom à une jolie librairie, le bonheur peut être cueilli à toute heure et à tout âge…