18 août 2020

Eric de Lamotte, un autre volcan de Goma, vient de s’éteindre

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Comment croire que le volcan de Goma puisse un jour s’éteindre ? Comment croire qu’Eric de Lamotte, cet homme qui était l’énergie incarnée, ait pu être terrassé par l’offensive fulgurante d’un cancer du poumon ?
Il faudra pourtant apprendre à vivre sans la haute silhouette d’Eric de Lamotte, sans son enthousiasme communicatif, sans ses intuitions, sa générosité, ses combats….A peine diplômé de l’Université de Liège où il a fait HEC, Eric de Lamotte, en 1980, débarque à Goma. Dès ce moment, son existence sera indissolublement liée à cette ville particulière où depuis toujours, faisant face aux menaces de la nature et des tensions politiques, une population extraordinairement résiliente et courageuse relève les défis et inlassablement, fait revenir la vie sur la lave et la cendre des volcans.
Eric de Lamotte était à l’image de cette ville, frappé parfois, abattu jamais. Debout, s’employant à construire, à restituer à tous et d’abord aux plus vulnérables ce qu’il estimait avoir reçu. A son arrivée, recruté par la Banque commerciale du Zaïre (BCZ) il dirige la succursale de Goma. Bien vite, c’est tout le Congo, alors Zaïre, qu’il apprend à connaître au fil de ses mutations successives, Lubumbashi, Kolwezi, Kinshasa, pour finalement revenir à Goma, la ville de ses premières amours où il s’est d’ailleurs marié.
Même si son épouse et ses enfants, pour des raisons professionnelles ou scolaires, s’installent à Bruxelles, si le Maroc, et en particulier Essaouira accueille la famille pour les vacances, Eric ne quittera jamais Goma. Il aime ce Kivu déchiré et magnifique et surtout, il veut se trouver aux côtés d’une population trop souvent meurtrie. La première fois que nous l’avons rencontré, en un temps où, plus encore qu’aujourd’hui la ville s’était transformée en immense camp de réfugiés, Eric s’employait à accueillir des jeunes filles seules, menacées, et à leur offrir, dans les jolies maisonnettes de l’association Inuka, un cadre de vie familial et une occasion de reconstruire leur vie en apprenant un métier. La deuxième rencontre aurait pu être le constat d’un échec : dans ce Nord Kivu dévasté par la guerre, Eric avait eu l’idée, à première vue insensée, d’organiser un festival de musique rassemblant des artistes venus des trois pays, Rwanda, Burundi et Congo. Réunis autour du Foyer culturel de Goma, ils allaient chanter la paix et surtout faire vivre à des milliers de jeunes la magie de la musique, de la joie de vivre, de chanter , de danser ensemble. Las, à quelques jours du festival, le canon tonnait sur les collines, la ville se préparait à être envahie sinon saccagée. Mais Eric lui aussi tonnait « le festival n’est pas annulé, il n’est que postposé : il aura lieu, tôt ou tard et plus vite que vous ne l’imaginez… »C’est qu’il connaissait la résilience des gens de Goma, capables de tailler des blocs de lave pour reconstruire leurs maisons et il savait que ce festival, voulu par tous, serait bientôt remis en chantier. Il ne se trompait pas : cette année encore, à la veille du confinement, le festival a rassemblé plus de 16.000 personnes, confirmant ce rendez vous de paix, incontournable pour toute la région.
Mais Eric, s’intéressant plus aux gens qu’aux institutions, était ailleurs depuis longtemps : non seulement, afin de développer le tourisme dans l’une des plus belles provinces du Congo il avait mis sur pied Kivu Travel, une agence de voyages locale, mais le banquier qu’il était avait conçu un instrument de micro crédit, Smico, une banque spécialisée dans les prêts modestes, de 1000 à 5000 dollars, permettant le démarrage de petites entreprises. Au fil du temps, s’intéressant à tous les âges de la vie, Eric de Lamotte ne s’était pas contenté de soutenir les jeunes, d’accueillir les femmes, il s’était aussi rendu compte du désarroi des vieux, que la guerre et les exodes avaient trop souvent condamnés à la misère et à la solitude. A leur intention il avait soutenu la création de champs communautaires.
Si la réputation de cet homme généreux et enthousiaste avait depuis longtemps dépassé Goma, elle avait aussi transcendé les générations : dans le sillage d’Eric, de nombreux jeunes, Belges et Congolais, ont appris à travailler ensemble, à s’estimer, à s’aimer…C’est pour cela que, disparu trop tôt, trop vite, Eric de Lamotte laisse au Congo une profonde empreinte : bien au delà des polémiques actuelles, cet homme a démontré qu’entre Congolais et Belges la solidarité existe bel et bien et qu’à tout âge, à toute époque, elle trouve des relais…