26 septembre 2020

Retour sur Bukanga Lonzo, l’”éléphant blanc” du Bandundu

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Une commission parlementaire va examiner où sont passés les 95 millions de dollars du projet

Des épandeurs cloués au sol, des tracteurs neufs n’ayant jamais servi mais dont les moteurs ont été emportés pour être placés sur des navires privés, des tonnes d’engrais chimiques entreposés en plein air alors qu’ils étaient destinés à être répandus sur les champs, des bâtiments vides et des ouvriers agricoles désoeuvrés…En août dernier, découvrant le site de Bukanga Lonzo, dans le Bandundu, le Premier Ministre congolais Sylvestre Ilunga Ilunkamba n’a pas pu cacher sa surprise en constatant le délabrement de ce méga projet dont son prédécesseur, Matata Mponyo Mapon était si fier. Quelques mois plus tôt, le Ministre de l’Agriculture avait déjà tiré la sonnette d’alarme : « je suis déçu de voir que des installations d’une telle valeur soient abandonnées dans la brousse… » L’échec est donc total, et la facture s’élève à 92 millions de dollars ! Une enquête parlementaire a été diligentée afin d’autopsier ce nouvel « éléphant blanc », de déterminer les responsables voire les complices et aussi de savoir comment un investissement aussi important se résume aujourd’hui à quelques hangars délabrés, pourrissant au bord du fleuve Kwilu, à quelques heures de route de Kinshasa.
En 2014, lorsque nous avions assisté à l’inauguration du projet, les intentions étaient bonnes : ce parc agro industriel de 75.000 hectares consacrés à la culture de maïs, de soja et de haricots, s’ajoutant à 10.000 hectares destinés aux produits maraîchers, avait pour première vocation de répondre aux besoins de Kinshasa, l’immense métropole dont les dix millions d’habitants sont toujours en quête d’aliments frais. Plus largement, le Premier Ministre, soutenu par le président Joseph Kabila, voulait miser sur l’agriculture pour diminuer les importations alimentaires, réduire la pauvreté et enfin mettre en valeur le potentiel considérable du pays, 80 millions d’hectares de terres arables. Cependant, alors que l’agriculture familiale fait vivre les trois quarts de la population, c’est le modèle de l’agro business qui avait été choisi sur les conseils et avec le financement de la Banque Mondiale ( à laquelle contribue la coopération belge). S’inspirant de Bukanga Lonzo, il était prévu de mettre en chantier quatre fermes modèles, dont l’une dans la plaine de la Ruzizi au Sud Kivu.
A cette époque, rien n’était trop beau : les dirigeants de la société sud africaine, Africom Commodities, choisie pour mettre en œuvre le projet, étaient très fiers de montrer les deux petits avions- tracteurs qui allaient répandre les pesticides afin de désherber sans devoir labourer, puis projeter les engrais liquides et, enfin, les semences. Le grand patron de la société sud africaine Mozfood, inspiratrice du projet et déjà active au Mozambique, avait même fait le voyage. A l’intention des officiels congolais il énumérait la liste des investisseurs potentiels, Caterpillar, Massey Ferguson, Michigan Equipment Company Tractors et Triomf, une société sud africaine productrice de fertilisants. La société des parcs industriels (SOPAGRI) chargée de créer 18 parcs agro industriels à travers le pays se vantait de réunir des investissements privés, des fonds multilatéraux et, last but not least, la force de travail des agriculteurs locaux. Mais voilà : où étaient donc passés les paysans du coin ? Ces femmes éternellement penchées sur la terre, ces hommes qui hissent sur leurs vieux vélos des charges plus lourdes qu’eux et les poussent jusqu’à la grand route dans l’attente d’un camion qui mènera leur production jusqu’à la capitale ? En cherchant bien, au-delà des barrières gardées par des militaires, nous apercûmes des groupes de civils, plus curieux qu’enthousiastes. Ils se gardaient bien d’applaudir les nouveaux investisseurs qui s’entretenaient en anglais avec les beaux messieurs venus de Kinshasa. Ces derniers, parcourant les champs vides qui descendaient jusqu’au fleuve où les avions puisaient l’eau des arrosages et vidaient leurs surplus de pesticides, nous expliquaient que le Bandundu était particulièrement dépeuplé, les jeunes préférant chercher du travail dans la capitale.
Trois ans plus tard, à l’invitation d’associations paysannes locales soutenues en Belgique par le CNCD et l’Opération 11- 11- 11, des journalistes belges sont retournés à Bukanga Lonzo.
Bonnets brodés, médailles et rubans colorés illuminant leurs vieux costumes, des chefs traditionnels du Bandundu nous attendaient, représentant les sept villages sur lesquels s’étendait le projet. De loin, ils nous ont montré les vastes hangars posés sur une terre dont ils avaient perdu l’accès : les limites du domaine n’ont jamais été réellement fixées et ceux qui s’avancent sont battus et chassés par les gardes… Alors qu’à l’époque, on nous avait dit que le projet se faisait en concertation avec les populations locales, les chefs estiment avoir été trompés : « ceux qui vous ont été présentés à cette époque venaient du plateau des Bateke, une autre région. Ici les Teke sont minoritaires et nous, nous avons été écartés… »
Cet accaparement de terre, fréquent au Congo, a été rendu possible par la loi Bakanjika. Promulguée en 1973, dans la droite ligne des ordonnances coloniales et des « terres vacantes » de Léopold II, elle considère que toutes les terres appartiennent à l’Etat et que ce dernier peut en céder l’usage (mais non la propriété…) Autrement dit, considérant « l’intérêt supérieur du pays » des terres peuvent être cédées par Kinshasa à des entreprises agricoles ou, plus souvent encore, à des sociétés minières. En outre, le dépôt de capitaux dans les paradis fiscaux étant de plus en plus difficile, la classe dirigeante congolaise mise de plus en plus sur les investissements agricoles et tous ceux qui le peuvent acquièrent des terres, quitte à chasser les petits paysans.
Les villageois, eux, considèrent que seuls leurs chefs traditionnels peuvent accorder le droit d’exploiter la « terre des ancêtres ». A Bukanga Lonzo, les populations locales ont donc été considérées comme étrangères sur leurs terres traditionnelles, privées d’accès aux cimetière et lieux de culte, interdites d’aller ramasser des chenilles à la lisière des forêts.
Quant aux jeunes, si on leur reproche d’aller chercher du travail à Kinshasa, c’est parce que, dans l’enceinte du projet, ils ont été discriminés : « là bas, tout le monde parle anglais et on nous considère comme des intrus. Seuls ceux qui s’expriment en swahili et peuvent discuter avec les Sud Africains ont une chance d’être embauchés. Lorsque le projet fonctionnait, les manœuvres étaient traités comme des esclaves, travaillant de 6 heures du matin jusqu’au coucher du soleil et recevant un bol de haricots le midi… »
Aujourd’hui, tout cela est appartient au passé. Les tracteurs rouillent ou sont cannibalisés, l’exode rural se poursuit, une enquête parlementaire a été diligentée. Si on découvrira peut-être où est passé l’argent, le modèle de développement choisi sera-t-il pour autant mis en question ?
Car, si Bukanga Lonzo s’avère un échec, des « privés » ont eu plus de succès : le diamantaire Dan Gertler a créé la ferme Kitoko à 650 km de Kinshasa, le général Numbi vit dans une ferme de 3800 hectares près de Lubumbashi et à Kingakati, aux portes de Kinshasa, le domaine de 500 hectares créé par le président Kabila propose aux touristes du dimanche un zoo et des restaurants…