29 septembre 2020

Le génocide au travers de souvenirs d’enfants

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Hélène Dumas fait partie de ce que l’on appelle les « jeunes historiens » du Rwanda. Arrivée dans le pays bien après les faits, cette nouvelle génération a appris la langue, cheminé dans les collines plus que dans les bureaux de la capitale, écouté des récits de vie et de mort captés au ras du sol. L’auteur du très remarqué « Génocide au village » (Editions La Découverte) a découvert, en 2016, des cahiers d’écoliers perdus au milieu de la documentation diverse que la Commission nationale de lutte contre le génocide avait empilée pèle-mèle dans des armoires et des cartons. Il s’agissait d’un document unique en son genre : deux mille feuillets sur lesquels, douze ans après le génocide, cent cinq orphelins s’étaient livrés à un exercice douloureux, à la demande de l’Association des veuves du génocide (Avega) A l’époque des faits, l’âge moyen de ces jeunes scripteurs se situait entre huit et douze ans, dont une majorité de filles. Avec l’aide de deux rescapés, Hélène Dumas entreprit donc de traduire ces textes, qui décrivent le génocide au travers de regards d’enfants.
Au fil de ces souvenirs soigneusement rédigés mais où la douleur est livrée à l’état brut, on ne retrouve ni polémique ni politique. Rien d’autre que, lancinantes au fil des pages, la brûlure de la perte, la douleur de la trahison. Car ces récits d’enfants commencent presque tous par une évocation du monde d’avant. Un monde où entre voisins on se fréquentait et s’entr’aidait. Un monde qui soudain bascula, où ceux avec lesquels on partageait le lait étaient soudain ceux là même qui vous dénonçaient, vous traquaient, dépouillaient votre mère de ses vêtements et dans les marais où vous étiez caché lâchaient les chiens pour accélérer la traque.
Ces enfants là n’ont pas raconté leur vie dans la perspective d’un procès ; leur récit n’avait d’autre finalité que se souvenir de la réalité rwandaise d’avant le génocide, remonter le fil de cette haine qui soudain submergea toute la population et rendit si efficace l’œuvre de mort. C’est ainsi qu’avec précision, les enfants racontent comment le « marquage ethnique » s’imposait à l’école où les instituteurs méticuleux demandaient aux élèves de se présenter en fonction de leur ethnie, corrigeant sévèrement ceux qui tentaient de tricher et de se faire inscrire dans une autre colonne. Très vite, les jeunes apprenaient comment distinguer un Tutsi (« très grand, mince, avec un long nez, sans beaucoup de force et aimant le lait… »), les premiers sobriquets fusaient « inzoka » le serpent, ou « Rusumbansika » (« tellement grand qu’il dépasse les murs de la maison »). Ceux qui étaient ainsi désignés savaient déjà qu’ils n’auraient aucune chance de réussir l’examen national et de trouver place dans l’enseignement secondaire.
Quant à la mémoire des massacres, elle est d‘un réalisme saisissant : les enfants se souviennent de ces groupes d’ « igitero », des voisins soudain emplis de haine qui déferlaient en criant, et « assénaient des coups de bâton ou de massue comme s’ils découpaient un serpent…. Papa a été coupé en morceaux comme un régime de bananes et quand la nuit est tombée, ils l’avaient achevé. » Les enfants ont aussi été frappés par le vol des vaches familiales, soudain appelées « vos choses » et dévorées le soir même dans une sorte de fête barbare. Les récits racontent les chiens qui pistaient, qui traquaient jusque dans les marécages et l’écriture est tellement précise que l’on croit entendre les clameurs qui accompagnaient les mises à mort.
Ces évocations sont glaçantes, car la parole des enfants n’a pas été filtrée, elle n’est pas livrée devant un tribunal, elle n’a pas d’autre finalité que le souvenir.
Sans circonlocutions, les jeunes scripteurs ont décrit une haine à l’état brut, qui entendait détruire les garçons perçus comme de futurs combattants, saccager les filles par le viol, détruire les organes reproducteurs, afin que les matrices ne portent plus de futurs ennemis. Exceptionnels et bouleversants, ces témoignages ont été recueillis au ras du sol, au plus près de la souffrance et de la cruauté. Ils n’ont été ni mi s en scène ni interprétés et les enfants, équanimes, racontent aussi les sauvetages, les actes de solidarité, et la difficulté de vivre dans « le temps d’après ». Un temps étrange où les bourreaux se retrouvent à vivre aux côtés de leurs victimes d’hier, où s’organisent les commémorations, où les tribunaux gaçaça se mettent en place tandis que se pose, lancinante, la question des dépouilles des disparus.
« Où avez vous jeté les corps ? « A cette interrogation obsédante, les voisins tardent souvent à répondre et lorsqu’ils guident les survivants vers les fossés ou les latrines où se décomposent les corps suppliciés, ces révélations sont quelquefois livrées comme monnaie d’échange, dans l’espoir d’obtenir la clémence du tribunal populaire.
Une seule conclusion s’impose : ce livre est l’un des plus bouleversants qu’il nous ait été donné de lire à propos du génocide des Tutsis du Rwanda.
Seules des plumes d’enfant pouvaient avoir la force d’aller aussi loin dans l’évocation de ce que les adultes préfèrent appeler l’innommable ou l’indicible.

Hélène Dumas, Sans ciel ni terre, paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006)
Editions La Découverte