29 septembre 2020

L’éloge du sang: Kagame en accusation, une enquête à sens unique

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L’ Eloge du sang, une enquête fouillée mais controversée sur les crimes commis au Rwanda

« L’éloge du sang », l’ouvrage de Judi Rever enfin publié en France, mérite mieux qu’un tir de bazooka. Car la journaliste canadienne, au contraire de nombreux auteurs, chercheurs ou journalistes, qui se sont souvent contentés de compiler les documents qui leur avaient été communiqués par diverses officines, s’est, elle, rendue sur le terrain.
En Afrique comme en Europe, elle a débusqué des témoins, même s’ils étaient tous à charge. Elle s’est en tous cas rendue au Congo, où, alors qu’elle était journaliste pour RFI, elle a couvert la première guerre dite de l’AFDL (Alliance des Forces pour la démocratie et la libération qui réunissait les troupes rwandaises, ougandaises et des combattants congolais). Cette offensive déclenchée en octobre 1996 au départ de la frontière rwandaise a mené au démantèlement des camps de réfugiés hutus et, sept mois plus tard, à la chute du régime Mobutu et à l’accession au pouvoir de Laurent Désiré Kabila, qui sera assassiné quatre ans plus tard.
Dans les forêts du Kivu, Judi Rever, c’est évident, a eu un choc. Elle a assisté à la fuite en avant d’une partie des réfugiés hutus, poursuivis par les troupes de Kagame et encadrés par ceux là même qui avaient mené le génocide. Elle a vu des charniers, des corps calcinés, à peine dissimulés dans des fosses communes, elle a vu des civils congolais tomber eux aussi sous le coup des envahisseurs qui les considéraient comme alliés des Hutus.
De Bukavu et Goma jusque Mbandaka en passant par Kisangani, Judi Rever a suivi la piste sanglante partie du Rwanda et se poursuivant à travers le Congo. C’est de là que part sa quête: durant des années, la journaliste canadienne, horrifiée par les crimes de guerre dont elle avait été témoin, a voulu en savoir plus, ce qui l’a menée à enquêter sur le Front patriotique rwandais, libérateur du Rwanda et bourreau du Congo. Pour cela, elle s’est fondée sur de nombreux témoignages, des victimes bien sûr, mais aussi des transfuges qui ont connu en Ouganda les débuts du FPR. Ces transfuges, dont de nombreux militaires, ont contribué à mettre en œuvre l’implacable stratégie de Paul Kagame et par la suite, en mal avec le régime ou poursuivis pour des affaires de corruption, ils se sont souvenus des crimes auxquels ils avaient été associés et les ont dénoncé. L’auteur a aussi bénéficié de généreuses fuites onusiennes, des rapports émanant du « Bureau des enquêtes spéciales » créé en 1999 par le Tribunal international pénal pour le Rwanda. Ces documents sont précis, accablants pour le FPR, mais ils n’ont jamais été rendus publics, ce qui est un autre scandale que dénonce l’auteur, alors que ces informations, recueillies par les enquêteurs internationaux, auraient mérité, après vérification de leur pertinence, de recevoir davantage de publicité. Par le travail qu’il représente, par la somme d’informations qu’il véhicule, cet inventaire des crimes commis « de l’autre côté du miroir » ne doit pas être écarté.
Mais le problème, c’est que Judi Rever, qui se défend cependant d’être négationniste et se contente d’assurer, à la fin de son livre, qu’elle reconnaît sans ambiguïté la réalité du génocide des Tutsis, n’aborde l’histoire que par un seul côté et omet le début.
Car enfin, comment peut-on évoquer l’entrée en guerre du Front patriotique rwandais au début des années 90 sans remonter en arrière, sans évoquer le fait que, avec la complicité du colonisateur belge, la « révolution hutue » des années 60 avait fait des Tutsis rwandais des citoyens de deuxième catégorie, tandis que des centaines de milliers d’entre eux, chassés dans les pays voisins dont l’Ouganda, devenaient « les plus anciens réfugiés d’Afrique » ? Face au « peuple majoritaire » incarnant une démocratie du nombre, les Tutsis du Rwanda , considérés comme des étrangers dans leur propre pays, avaient été soumis à la règle des quotas, à des discriminations multiples. Et surtout, lors de chaque tension politique, ils avaient été victimes de massacres à répétition dont le génocide de 1994 fut l’apogée. C’est cette pyramide d’injustices et de crimes, dressée sur trois décennies, que le FPR, arrivé au terme de la négociation, entreprit de renverser, quel qu’en soit le prix.
Démontant la stratégie du mouvement, auteur accuse le Front d’avoir infiltré les partis d’opposition, semé délibérément la méfiance et le chaos à l’intérieur du pays (entre autres en provoquant des concentrations de déplacés aux portes de Kigali à la veille du génocide) et finalement d’avoir abattu l’avion du président Habyarimana. Cette thèse a déjà été fréquemment développée, le génocide des Tutsis n’était pas encore terminé qu’elle courait déjà, discréditant les vainqueurs et hypothéquant les tentatives de reconstruction de l’unité nationale.
De même, lorsqu’elle s’est rendue au Congo deux ans après le génocide, la journaliste n’a examiné qu’une face de la médaille. Dans les camps de réfugiés assaillis par l’AFDL, elle n’a vu que des civils dépendants et affolés. Elle ne s’est pas interrogée sur les recrutements qui s’étaient poursuivis, sur les exercices militaires et la préparation de la revanche, sur les structures hiérarchiques, celles des auteurs du génocide, demeurées intactes. Elle n’a pas été frappée par une étrange transmutation : il avait suffi que des tueurs, qui avaient liquidé leurs voisins de la manière la plus atroce, associant femmes et enfants à leurs crimes, franchissent la frontière pour qu’ils se transforment aussitôt en « réfugiés présumés innocents », bénéficiant d’une aide internationale plus généreuse que celle dispensée aux survivants.
De même, relatant la fuite tragique des réfugiés hutus à travers la forêt congolaise, l’auteur n’a pas eu vent de cette tactique dite du « bouclier humain » et qui consistait à placer femmes et enfants en première ligne, afin de retarder les poursuivants et de protéger la fuite des hommes en armes s’enfonçant toujours plus avant dans la forêt et entamant au passage la longue série de viols et d’exactions qui allaient accabler les populations locales. Cette course poursuite menée jusqu’à la rive du fleuve Congo en face du Congo Brazzaville, a été émaillée de charniers, de crimes de guerre, d’exécutions sommaires à propos desquels les investigations manquent encore, en dépit du « rapport Mapping » publié par les Nations unies voici dix ans.
Ne livrant qu’une partie de l’histoire, se focalisant sur la fin sans rappeler le début, l’auteur déforce son témoignage qui n’apparaît plus que comme un dossier à charge, long réquisitoire mené par une journaliste endossant l’habit du procureur. Au fil des récits et des éléments extraits des rapports rédigés à l’intention du TPIR, un fil rouge apparaît, une intention de plus en plus évidente : mener le lecteur à conclure qu’un autre génocide a été mené au Rwanda puis au Congo, celui des Hutus et des opposants potentiels fussent ils Tutsis, et cela au seul bénéfice des combattants venus d’Ouganda, ces anciens réfugiés désireux de récupérer leurs terres et d’exercer un pouvoir sans partage.
« Justice des vainqueurs », « second génocide »…Nous nous retrouvons là en terrain connu, celui du procès d’intention, d’une accusation formulée depuis un quart de siècle par les auteurs du génocide des Tutsis et par leurs protecteurs. Quant à l’auteur de l’ « Eloge du sang », malgré le considérable travail d’investigation qu’elle a mené, non sans risques et difficultés, elle apparaît in fine comme une alliée des révisionnistes de toutes obédiences.

Judi Rever, l’éloge du sang, éditions Max Milo