5 octobre 2020

Jacques Bekaert, journaliste, musicien, diplomate, un homme de plusieurs vies et d’un seul amour

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Jacques Bekaert s’est éteint à 80 ans dans son appartement de Bangkok, une ville où il s’était installé à la fin des années 80 alors que l’Asie du Sud est était devenue son principal centre d’intérêt et le moteur de son énergie. Ses amis belges avaient compris ce départ, tout en le regrettant : alors très lié à Patrick Nothomb, ambassadeur de Belgique en Thaïlande, Jacques Bekaert s’était passionné pour le Cambodge après la défaite des Khmers rouges et il avait suivi en direct le retour du roi Norodom Sihanouk. Entre le souverain féru de musique et de poésie qui retrouvait un pays brisé, occupé par l’armée vietnamienne, et le journaliste bourré de talents, fin politique mais lui aussi musicien, le courant ne pouvait que passer et les rencontres entre les deux hommes se multiplièrent.
Durant plusieurs années, Jacques Bekaert couvrit le Sud Est asiatique pour « Le Monde », envoya ses articles et reportages à la presse américaine, et chaque semaine il publiait dans le Bangkok Post une chronique remarquablement informée et pointue, considérée comme une référence par ses confrères. A force de voyager dans la région, d’y être introduit dans tous les milieux, le journaliste fut séduit par la diplomatie. Ce qui le mena à s’engager comme représentant de l’Ordre de Malte, ce qui lui permit d’associer les contacts politiques avec les actions humanitaires, infiniment nécessaires dans un Cambodge dévasté par la folie des Khmers rouges.
Si jusqu’au bout la plaque de l’ordre de Malte fut apposée sur la porte de l’appartement de Jacques, ce ne sont pas les souvenirs de ses périples asiatiques que nous égrenions à l’occasion de nos rencontres. Ce qu’il aimait évoquer, avec humour et un brin d’émotion, c’était la jeunesse bourgeoise et révoltée d’un jeune fils de notaire, né à Tubize en 1940. Marqué par l’exode de la guerre et les années qui suivirent, il s’était très rapidement démarqué de son milieu d’origine, avait tenu à effectuer son service militaire comme simple « plouc » et à l’Université de Louvain où il étudiait, il avait participé au lancement de l’Ergot, une pépinière de talents. Son père lui ayant coupé les vivres, il vivait à Bruxelles dans un appartement sous les toits rue de Quatrecht, près de la gare du Nord, loin de la lourde maison familiale. C’est là qu’après avoir suivi les cours d’ Henri Pousseur à Bâle il s’était lancé dans la musique électronique. C’est de là aussi qu’à pied, il gagnait le quotidien La Cité, où il fit ses premières armes.
Des années plus tard, nous allions nous retrouver dans des reportages mémorables, couvrant ensemble la révolution des œillets au Portugal et la Grèce des colonels qui était aussi celle de Mikis Théodorakis. Comment oublier cette image de Jacques à Lisbonne où le représentant du digne périodique La Relève avait le poignet plâtré, ce qui l’obligeait à garder sans cesse le poing levé lorsqu’il entonnait lui aussi, Grandola Villa Morena ?
Chroniqueur culturel et pigiste pour la presse démocrate chrétienne, Bekaert était également, sinon surtout, musicien. Il se passionnait pour le jazz, la musique électronique, connaissait personnellement John Cage et s’était lié d’amitié avec Marc Moulin avec lequel il anima durant des années l’émission King Kong. Durant de longues soirées, il entretenait ses auditeurs de ses découvertes musicales et de la vie aux Etats Unis où il fréquentait l’université Brandeis.
La musique, le journalisme… Toujours, il allia ces deux passions mais in fine c’est la musique qui changea sa vie. C’est par hasard qu’il avait rencontré à Bruxelles Shirley Jordan, alors épouse d’un grand musicien américain et ce dernier avait demandé au journaliste de prendre soin de la jeune femme et de lui faire les honneurs de la ville. Jacques fit plus que cela, il tomba éperdument amoureux et finit par épouser Shirley qui partagea avec lui tous ses centres d’intérêt, la musique évidemment, mais aussi le goût des belles tables et du bon vin, carburant d’amitiés nombreuses et éclectiques. La gastronomie et le vin allaient plus tard faire l’objet d’une chronique régulière dans le Bangkok Post, à côté d’analyses politiques très pointues. Après avoir travaillé durant quelque temps pour le Quotidien de Paris, multiplié reportages et séjours aux Etats Unis, Jacques emmena Shirley à Bangkok et ouvrit avec elle la page du Sud est asiatique. Shirley, devinant peut-être que le temps allait lui manquer, choisit elle-même une jeune femme, Khun Nee, pour l’assister dans ses tâches ménagères. Cuisinière de talent, hôtesse accueillante, admiratrice de cet homme aux mille facettes, dont la moindre n’était pas la générosité, Nee allait devenir l’ange gardien de Jacques, adoucissant la relative solitude de ses dernières années et veillant sur une santé défaillante.
C’est elle qui permit à Jacques de rester en Thaïlande, dans un appartement empli de livres et de musique, où, durant de longues heures, il écrivait et composait au piano, tout en partageant sa table et ses souvenirs avec de nombreux amis. C’est là qu’il rédigea « la Thaïlande de A à Z » un ouvrage publié chez André Versaille, indispensable à qui veut comprendre le royaume du Siam, c’est là qu’il déroula ses souvenirs dans un livre publié en anglais « What a wonderful world » (disponible sur Amazon) A la lecture de ce livre, au souvenir de cet homme inclassable, esthète, musicien, gastronome, écrivain, ami fidèle, on ne peut que conclure, comme Louis Armstrong en son temps que oui, Jacques Bekaert avait réussi à mener la vie qu’il voulait, une belle vie…