10 novembre 2020

Ces 32 Congolais qui ont combattu pour la Belgique dans la boue de l’Yser

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Ils ont été pilonnés devant le fort de Walhem , se sont battus pour qu’Anvers ne tombe pas. A Tervaete, Honoré Nkulu est monté à l’assaut de la digue de l’Yser, baïonnette au poing. Deux officiers, d’Oltremont et Von Stockhausen se sont effondrés devant lui, mais lorsqu’il a réussi à la nuit tombée à gagner l’arrière du front pour signaler la mort des deux officiers, il n’a pas été cru et fut renvoyé au front avec pour mission de ramener le képi des intéressés. D’autres, comme Paul Panda Farnana, fut fait prisonnier et déporté en Allemagne. A son retour, il consacrera toute son énergie à exiger qu’un monument rappelle les exploits de ses compatriotes mais il fallut attendre 1970 pour qu’au square Riga à Schaerbeek, un monument soit érigé à la mémoire de tous les soldats congolais morts au combat.
Même si un modeste panneau rappelle leurs noms à Tervuren, qui sait encore que 32 Congolais se sont engagés aux côtés des Belges durant la guerre 14-18 ? Certains sont morts sous les balles, ont été victimes des gaz ou du froid, ont quitté les tranchées boueuses pour l’hôpital, été déportés en Allemagne puis réexpédiés au Congo. Mais que faisaient ils là, ces Africains qui en principe auraient du se limiter aux guerres africaines sous la bannière de la Force Publique ? Le ministre des colonies de l’époque, Jules Renkin, avait été formel. Interrogé sur l’opportunité de faire venir des Congolais pour épauler les troupes belges à l‘instar des spahis marocains, des sikhs indiens ou des tirailleurs d’Afrique de l’Ouest qui combattaient aux côtés des Français ou des Anglais, il avait sèchement refusé. Pèle mèle, il avait assuré que ce ne serait pas bon pour le prestige de la civilisation blanche en Afrique, que la Belgique ne pouvait associer les Africains à cette mêlée infernale et surtout que « les Blancs perdraient leur autorité morale au Congo si les Noirs venaient à apprendre que Blancs et Noirs avaient côte à côte, pataugé dans la boue jusqu’aux genoux. »
Si la cause fut promptement entendue, il apparut cependant, après la guerre, que 32 Congolais avaient bel et bien combattu sous le drapeau belge, été tués, blessés, déportés. Qu’ils s’étaient engagés volontairement, aux côtés des 20.000 belges qui en août 1914 s’étaient présentés dans les centres de recrutement pour défendre leur pays dont les troupes allemandes avaient franchi la frontière.
Une étude de Griet Boosen (https://cairn.info/revue-cahiers bruxellois 2014) rappelle d’où venaient ces hommes qui, en principe n’auraient pas du se trouver là : au tournant du siècle dernier, certains matelots naviguant à bord de la Compagnie maritime belge étaient restés à Anvers, d’autres vendaient à Bruxelles des sucreries appelées « carabouyas » tandis que des « boys » avaient suivi leur maître blanc avant que la pratique soit interdite. Le plus célèbre d’entre aux était Paul Panda Farnana, emmené en Belgique par Jules Derscheid, qui confia son éducation à sa sœur Louise. Le jeune homme fréquentera l’athénée d’Ixelles, étudiera la musique et le dessin, puis l’horticulture à Vilvorde. Après la guerre, fréquentant des intellectuels comme Paul Otlet fondateur du Mundaneum et Henri La Fontaine qui recevra le prix Nobel de la Paix, il entretiendra une correspondance suivie avec les leaders du mouvement panafricaniste W.E.Dubois et Blaise Diagne. S’il critiquait la politique coloniale de la Belgique et fut l’un des premiers nationalistes congolais, cela ne m’empêchait pas de défiler chaque année dans les rangs des anciens combattants et de défendre les droits de ces derniers.
Les historiens se sont longtemps demandé pourquoi ces Congolais s’étaient ainsi engagés dans un combat qui n’était pas le leur : promesse d’une solde régulière, pression du groupe, sentiment que la guerre ne durerait que quelques semaines, attachement à la Belgique ? Ce que l’on sait, c’est qu’en novembre 1914, sur les 32 engagés, il n’en reste déjà plus que neuf dans le Westhoek. Les autres ont été tués ou blessés, sont détenus dans des camps de prisonniers en Allemagne ou des camps d’entraînement en France où leur situation est à peine meilleure ; ils tombent malades au même rythme que les soldats belges, subissent les mêmes gaz toxiques, souffrent du froid et de l’humidité…
Après la guerre, les survivants se retrouvent presque aussi démunis qu’avant, et se concentrant à Bruxelles, c’est dans le quartier d’Ixelles qui deviendra Matonge qu’ils trouvent à se loger et fondent l’Union congolaise, « société de secours et de développement moral de la nation congolaise ».
Dans les années 20 , ils ouvrent un « front » au cœur même de la métropole, plaidant pour l’émancipation de leurs compatriotes. Paul Parnana, le plus intellectuel, le plus brillant de tous, se verra fortement conseiller de regagner le Congo. Quelques mois après son retour, mal vu qu’il était par l’autorité coloniale, il trouvera la mort dans son village natal, sans doute empoisonné.
Le député écolo Kalvin Soiresse Sall et sa collègue Aurélie Sapa qui mènent depuis longtemps un combat mémoriel au sujet de la colonisation et qui ont exhumé le dossier, se demandent où sont les statues de ces hommes là, qui ont combattu pour défendre la Belgique sans jamais perdre de vue l’émancipation de leurs compatriotes congolais. Les représentants d’Ecolo souhaiteraient que ceux qui n’ont jusqu’à présent été récompensés que par le silence et l’oubli figurent désormais dans les livres d’histoire et au programme de l’enseignement…