17 novembre 2020

Addis Abeba remet au pas la pas les dirigeants du Tigré

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L’entrée en guerre de l’Ethiopie menace la stabilité de la Corne de l’Afrique

1.Pourquoi le Premier ministre éthiopien, Prix Nobel de la paix a-t-il envoyé des troupes attaquer la région du Tigré ?

Le 4 novembre dernier, le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed a décidé d’envoyer l’armée fédérale attaquer la région du Tigré, après des mois de tensions avec le Front populaire pour la libération du Tigré. Rappelons qu’ayant pris le pouvoir après la chute du dictateur communiste Mengistu Hailé Mariam, le TPLF, pro chinois puis soutenu par Washington et courtisé par les Occidentaux a contrôlé durant trente ans la politique et les forces de sécurité en Ethiopie. Devenu Premier Ministre en 2018, Abyi Ahmed, d’origine oromo, le deuxième groupe ethnique du pays, avait obtenu en 2019 le Prix Nobel de la paix pour avoir réussi le rapprochement entre l’Ethiopie et l’Erythrée et tenté de mettre fin à un conflit frontalier qui s’était précisément déroulé sur la frontière entre l’Erythrée et le Tigré. Cette réconciliation -qui ne s’est pas encore traduite par des mesures concrètes comme l’ouverture des frontières- avait été perçue comme une trahison par les Tigréens, redoutant d’être marginalisés et pris en tenaille entre les nouveaux alliés. ais. Prônant toujours le fédéralisme ethnique, le pouvoir tigréen avait organisé en septembre dernier des élections régionales qui ne furent pas reconnues par le pouvoir central, l avait attaqué ensuite des bases militaires éthiopiennes et maintenu des relations exécrables avec le pouvoir érythréen. Craignant une sécession et des manoeuvres de division du pays, le premier Ministre éthiopien a répondu par la force.
2.Le conflit peut-il se traduire par des affrontements interethniques ?
C’est déjà le cas : les Tigréens, montagnards de religion copte, ont affronté des troupes composées d’Amharas (population des haut plateaux autour d’Addis Abeba) et d’Oromos (populations noires du Sud du pays). Dans cette mosaïque ethnique qu’est l’Ethiopie, des Tigréens vivant dans la capitale Addis Abeba pourraient être pris à partie par des Amharas extrémistes, qui n’ont pas oublié la suprématie qu’ils exerçaient du temps de l’empereur Hailé Sélassié. Des limogeages de Tigréens, présents dans la police, les forces de sécurité et la fonction publique sont déjà en cours. Des Oromos du sud, ces populations noires souvent converties par les évangélistes, pourraient être pris à partie par les originaires des Haut Plateaux.

3.La guerre pourrait elle déstabiliser la région ? L’Erythrée est déjà impliquée : des roquettes sont tombées à proximité d’Asmara la capitale de l’Erythrée , le président de la région du Tigré ayant accusé les forces éthiopiennes d’avoir utilisé l’aéroport d’Asmara pour prendre ses forces à revers. En Erythrée, le service militaire étant obligatoire et… illimité (ce qui explique l’afflux de réfugiés en Occident) il serait étonnant que le pouvoir du président Afeworki, autoritaire et nationaliste, allié récent du premier ministre Abyi Ahmed et ennemi juré des Tigréens, demeure sans réagir. Le débordement du conflit vers les pays voisins est à redouter: 200.000 Ethiopiens pourraient se réfugier au Soudan et 25.000 civils sont déjà arrivés dans les provinces limitrophes de Gedaref et de Kassala. Avec ses 110 millions d’habitants, l’Ethiopie est l’un des pays les plus peuplés du continent et un basculement dans la guerre entraînerait une crise migratoire et humanitaire majeure.
3. Le conflit menace-t-il l’unité sinon l’existence même de l’Ethiopie ?
L’Ethiopie, longtemps présentée comme un miracle économique en raison des investissements chinois dans la sous traitance d’articles manufacturés et courtisée par l’Occident (entre autres la Belgique du temps de Louis Michel…) est aussi une mosaïque fragile et fascinante, composée de peuples très divers, unis dans une fédération d’Etats ayant gardé une forte autonomie. Un conflit prolongé pourrait exacerber les forces centrifuges à l’instar de ce qui se passa naguère dans l’ex Yougoslavie. Le chercheur René Lefort, comme les services de renseignement français, estime que si le premier ministre Abyi Ahmed favorise un pouvoir central fort, fondé comme naguère sur les élites amharas alliées aux Oromos du Sud la disparition du « fédéralisme ethnique », respectant l’autonomie des diverses provinces, pourrait mener au chaos. L’éventuelle déstabilisation de l’Ethiopie, siège historique de l’Union africaine, serait une catastrophe pour l’Afrique tout entière et elle affaiblirait considérablement la lutte contre les militants de Al Shebab, le mouvement islamiste basé en Somalie. Ce qui explique pourquoi le président sud africain Cyril Ramaphosa s’est d’urgence attelé à rechercher une solution.