17 novembre 2020

“Ingratitude”, la star congolaise Tshala Mwana avait prononcé un mot de trop

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Après avoir été interpellée, la chanteuse Tshala Mwana a été libérée après une nuit passée en détention dans les locaux de l’ANR (agence nationale de renseignements). En cause, une chanson appelée « Ingratitude » accompagnée d’un clip video illustrant un certain nombre de trahisons historiques dont la fable de La Fontaine, le Corbeau et le Renard, la trahison de Jésus de Nazareth par Judas, la rébellion de Satan contre son créateur… Et, in fine, des images de la passation pacifique du pouvoir entre Joseph Kabila et l’actuel président Félix Tshisekedi, à l’issue d’un accord de coalition dénoncé par les dirigeants actuels qui tentent de trouver une majorité de rechange. Quant aux paroles, elles racontent l’histoire classique d’un homme qui trahit son épouse et l’abandonne pour une autre femme. Jusqu’à se trouver lui-même délaissé par sa nouvelle conquête… La moralité de la chanson est vieille comme le monde : elle incite les uns et les autres à tenir leurs engagements.
Niant toute référence à l’actualité, expliquant qu’elle travaille sur cette chanson depuis 2013 et qu’elle n’est pas l’auteur du clip vidéo qui aurait fait l’objet d’une fuite, la chanteuse se défend d’avoir visé le chef de l’Etat Félix Tshisekedi, même si elle ajoute « il n’est pas mon ami ». Elle précise aussi qu’au cours de sa longue carrière, elle a connu beaucoup de trahisons. Visant à rassurer la « commission de censure » (dont on découvre qu’elle existe toujours et s’offusque rapidement…) ces démentis n’ont dupé personne : comme beaucoup de stars de la chanson congolaise, la diva est très politique et, souvent appelée « Mamu nationale », elle a même présidé la ligue des femmes du PPRD, le parti fondé par Joseph Kabila.
Agée de 62 ans et d’origine kasaïenne comme la famille Tshisekedi Elizabeth Muidikayi s’est fait connaître comme la reine du Mutuashi, popularisant à Kinshasa les rythmes séculaires du peuple Luba. Après avoir vécu à Paris durant les dernières années du mobutisme, elle regagna Kinshasa en 1997 et face aux guerres d’agression, elle incarna une sorte de résistance patriotique . Même si ses relations personnelles avec Laurent Désiré Kabila, le tombeur de Mobutu défrayèrent la chronique et si elle adhéra dès le départ au Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, son engagement nationaliste ne fut jamais mis en doute et malgré des éclipses dues à la maladie, sa popularité était demeurée intacte.
L’arrestation de cette chanteuse « iconique » à l’instar d’une Oum Koulsoum en Egypte a suscité une vague de protestations : des femmes ont manifesté devant les bureaux de l’ANR, les activistes de Lucha, de l’Asadho, de l’ACAJ (Association pour l’accès à la justice) ont réclamé sa libération, la presse et les réseaux sociaux se sont emparés de son cas. Le docteur Olly Ilunga, ancien médecin personnel de feu Etienne Tshisekedi, Vital Kamerhe, artisan de la coalition qui porta Félix Tshisekedi au pouvoir, tous deux accusés de corruption et embastillés, avaient déjà pu mesurer la portée du mot « Ingratitude ». Prononcé par Tshala Mwana, il a fait l’effet d’une bombe, les censeurs et autres zélotes ne s’y étaient pas trompés. Mais dans ce pays où les stars de la scène pèsent plus que les politiciens, ils ont du lâcher prise…