21 novembre 2020

Message adressé à l’Université catholique de Bukavu

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Message adressé à l’Université catholique de Bukavu à l’occasion de la proclamation des titres de Docteur Honoris Causa 2020

S’il est une reconnaissance professionnelle et humaine qui me touche particulièrement, c’est bien ce titre de Docteur Honoris Causa, décerné par l’ Université catholique de Bukavu . Recevoir ce titre en mains propres et au jour prévu aurait représenté une joie immense, une sorte d’aboutissement d’un long engagement aux côtés du Congo, qui avait pris, au milieu des années 80, r, un tournant décisif… J’avais rêvé revenir cette année à Bukavu en compagnie de Hugues Dupriez, ou au moins l’associer à cet honneur, mais le cours de nos existences en a décidé autrement : la situation sanitaire ne m’a pas permis de voyager et surtout Hugues Dupriez, de manière inopinée, a quitté cette vie terrestre. Pour être de cœur avec vous, les amis de Bukavu, avec qui j’ai cheminé durant d’aussi longues années et partagé tant de moments de vie, il ne me reste qu’une mémoire fidèle, colorée par tant de souvenirs…
Avant l’année 1985, le pays qui s’appelait alors le Zaïre ne m’était pas étranger. Depuis l’enfance je savais qu’un jour je découvrirais le Congo, que j’irais voir sur place si mes rêves correspondaient à la réalité. Mais en cette fin des années 70, ce que j’avais appris à connaître comme journaliste, c’était le prétentieux visage d’une dictature, l’ambition d’un homme, la sujétion d’un peuple, le combat de quelques opposants essayant de se faire entendre depuis la Belgique. J’avais déjà rencontré Etienne Tshisekedi, après sa rupture avec le parti unique, Laurent Désiré Kabila qui passait quelque fois par l’ Europe en quête d’hypothétiques soutiens, je connaissais les aller retour de Nguz Karl I bond entre le pouvoir et l’opposition. Mais en 1985, alors que se préparait le 25eme anniversaire de l’indépendance du pays, l’évidence qui s’imposait à moi était que je ne savais rien. Rien du peuple des campagnes, rien des creuseurs dans les carrières, rien des femmes commerçantes ou cultivatrices, rien des aspirations de la jeunesse, rien de ceux qui résistaient dans l’ombre et préparaient sans bruit un autre avenir.
Puisque le Soir préparait un numéro spécial consacré à cet anniversaire, c’est tout naturellement que je me portai volontaire pour quitter les salons de Kinshasa, oublier les indicateurs macro économiques et les polémiques avec la Banque mondiale, négliger les politiciens qui tenaient le haut du pavé. C’est un autre pays que je voulais découvrir, mais comment l’approcher ?
C’est à la fin d’une conférence organisée à l’Université Libre de Bruxelles et dénonçant le régime Mobutu, que tout s’est noué. Littéralement, mon premier voyage au Kivu n’a tenu qu’à un fil.
Ce fil, c’était un brin de laine dépassant du tricot de mon voisin et qui, au hasard d’un mouvement brusque, s’était accroché à sa chaise. A la fin de la réunion, la chaise fut distraitement traînée par le participant et lorsque je parvins à en faire la remarque à l’intéressé, son pull de laine vierge était déjà bien détricoté. Mieux valait rire de l’incident et faire connaissance.
C’est ainsi que je découvris un agronome qui se préparait à se rendre à Bukavu pour y retrouver les associations qu’il connaissait et qui faisaient partie du réseau de Solidarité paysanne, fondé par Pierre Lumbi. Comment aurais je résisté à l’envie d’avancer mes pions et de préparer mon reportage ?
Tentant ma chance, je proposai au voyageur de me joindre à lui, dans le but de découvrir en sa compagnie l’intérieur du pays, loin des salons de la capitale et en partageant les frais de transport…Moins d’un mois plus tard, nous nous retrouvions à Goma, avec l’intention de descendre en land rover jusque Bukavu en longeant le lac Kivu.
Tout s’est joué à l’occasion de ce voyage : nous avons découvert le site de Kamituga, où la société belge Symetain était dirigée par Serge Lammens, frère d’Yvon, le cinéaste et ami avec qui j’allais réaliser un documentaire « l’or noyé de Kamituga ». Alors déjà, autour des installations industrielles, des centaines de creuseurs artisanaux essayaient de grappiller quelques miettes de minerai. Nous avons découvert aussi l’hôpital de Walungu que le Docteur Mertens s’efforçait de maintenir en état, rencontré une société civile qui voulait s’organiser indépendamment de l’Eglise catholique, nous nous sommes arrêtés sur la piste pour deviser avec un jeune médecin qui, au delà de son souci de la santé des femmes épuisées par trop de grossesses et de trop longs trajets, abordait déjà le contexte politique. Par la suite, pour avoir parlé avec une journaliste étrangère, il allait être interrogé par les services de sécurité de Mobutu… Si ma mémoire ne me trahit pas, ce médecin s’appelait Denis Mukwege et je ne me doutais pas que j’allais le retrouver des années plus tard à Panzi… Au cours de ce voyage l’ « agronome de terrain » qu’était Dupriez m’a fait découvrir les bananeraies, expliqué le savoir qui présidait aux cultures associées, la sagesse des agriculteurs traditionnels si souvent qualifiés d’ « arriérés » par des techniciens aux chaussures bien cirées et formés à l’occidentale. A plusieurs reprises, nous nous sommes enfoncés dans les ornières remplies d’eau et nous avons acheté des brochettes aux femmes des villageois qui nous avaient sortis de là en poussant et en tirant le véhicule…
A l’issue de ce bref périple, tout était joué : Bukavu faisait partie de ma vie, mon compagnon de voyage aussi.
Depuis lors, durant trois décennies, jamais je n’ai été séparée de ce Kivu où je me suis sentie chez moi. Durant les années 90, j’ai suivi, aux côtés de Hamuli Kabarhuza puis de Sylvain Mapatano les combats de la société civile et je me souviendrai toujours de ce moment où à Kinshasa, la délégation du Kivu invitée à la conférence nationale souveraine avait refusé dès son arrivée de loger dans les hôtels proposés par le dictateur. Installés sur les marches du Palais du Peuple, les gens de l’Est préféraient chercher des chambres dans la cité, chez l’habitant plutôt que se compromettre avec le régime…
Après le génocide au Rwanda, durant lequel les membres du groupe Jérémie m’informaient d’heure en heure de la tragédie qui se déroulait sur l’autre rive de la Ruzizi, j’ai vu le flux de réfugiés hutus traverser la frontière et s’installer dans des camps immenses. Là, en même temps que se déployait l’aide humanitaire, une autre guerre se préparait et le recrutement des futurs miliciens allait bon train. Deux ans plus tard, c’est à Bukavu, dans les jardins du gouvernorat, que j’ai retrouvé Laurent Désiré Kabila. Alors porte parole de l’AFDL il m’a salué avec chaleur en disant « cette fois c’est la bonne, on ira jusque Kinshasa ». Je me souviens d’avoir soupiré, sceptique : « bonne chance vous n’y êtes pas encore… » tandis que Kisase Ngandu qui allait être assassiné quelques jours plus tard, me ramenait à l’hôtel… Autour de nous, des combattants armés jusqu’aux dents, venus du Rwanda ou recrutés au Congo se préparaient à s’avancer dans la grande forêt . Ils étaient rejoints par de jeunes volontaires congolais, des étudiants ou des paysans qui voulaient libérer leur pays de la dictature et avaient quitté l’école ou le village pour prendre les armes…
Quelque temps plus tard, lorsque l’horreur s’est invitée à Bukavu, j’étais là aussi : j’ai vu les gens, Congolais et Rwandais côte à côte, fuir en masse en direction de Kisangani à travers la forêt ; j’ai vu la course- poursuite menée par ceux qui se présentaient comme des libérateurs ; j’ai vu au cœur de la forêt des arbres calcinés et de la terre fraîchement remuée et j’ai deviné au milieu des clairières, les ombres des fosses communes… J’ai partagé la surprise, l’indignation, la colère, la peur de la population congolaise prise en otage dans un conflit qui n’était pas le sien. J’ai rencontré, chez Marie Masson au BDOM ou en compagnie de Nono Mwavita de Sarcaf des dizaines de femmes brisées par le viol et j’ai découvert, dans une aile de l’hôpital de Panzi, des femmes au vagin pulvérisé, qui malgré les soins qui leur étaient prodigués par le Docteur Mukwege se considéraient comme des mortes vivantes. J’ai accompagné ma consoeur Maryse Jacob de la RTBF qui, à l’intention de ces femmes détruites en leur corps et en leur âme, avait rassemblé et transporté des caisses de savons, de shampoings, de déodorants et autres crèmes de soin… Des articles apparemment futiles mais qui rendaient aux bénéficiaires leur dignité de femmes… J’ai écouté Denis Mukwege dénoncer cette guerre menée contre les femmes, suivi Elisabeth Burdot qui, pour la RTBf et bien avant tout le monde, s’intéressait au travail de la justice et dénonçait l’impunité dont jouissaient les criminels avec ou sans uniforme.. J’ai rencontré Mouna Murhabazi qui s’efforçait d’arracher aux groupes armés des enfants qui avaient été recrutés de force. J’ai pris part à la marche internationale des femmes qui nous a conduits jusque Mwenga, au delà du parc de Kahuzi Biega et j’ai deviné la présence des tueurs qui, cachés dans la forêt, guettaient celles qui tardaient à rejoindre le cortège des voitures…
Lorsque Monseigneur Munzihirwa a été assassiné après qu’il eut dénoncé cette guerre menée au bénéfice d’intérêts étrangers, j’ai partagé le chagrin et la colère de tous, de même que lorsque Monseigneur Kataliko fut emporté par une mystérieuse maladie ; j’ai applaudi Solange Lusiku lorsque l’Université de Louvain UCL lui décerna un titre honoris causa, mais je savais que malgré son prestige cette reconnaissance ne protégerait pas cette journaliste de ses ennemis et je me souvenais des nombreux journalistes et activistes qui avaient déjà disparu…
Au fil des années, Bukavu est devenu ma deuxième patrie. Mes nombreux amis, Mouna, Sylvain, Mwavita, Tonton et ses fils mes chers neveux , Luc et Espérance et tant d’autres dont Denis Mukwege, son épouse et son équipe sont devenus ma « famille de cœur »… A plusieurs reprises, Hugues Dupriez faisait le voyage et lorsque nous nous retrouvions sur les rives du lac Kivu, nous parcourions nos souvenirs et retrouvions les élans de notre jeunesse…C’est lui qui m’encouragea à interroger le Docteur Mukwege pour en tirer un livre- témoignage qui avait pour but de briser le silence qui pesait sur la souffrance des femmes.
En fait, jamais je n’ai quitté Bukavu, mon cœur est resté pris au bord du lac, jusqu’à ce jour où les circonstances sanitaires et d’autres raisons m’ont empêchée de quitter la Belgique contaminée…
Avec ceux qui ont morts, avec ceux qui sont vivants, avec ceux qui sont proches et ceux qui sont loin, je ne peux que reprendre cette expression que l’on prononce si souvent au Congo :« nous sommes ensemble ». Ensemble dans les tribulations de la vie, ensemble dans cet espoir d’un avenir meilleur que les Congolais ne cessent jamais d’entretenir, avec force et obstination…