22 novembre 2020

Un désastre humanitaire est redouté dans le Tigré

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Le 4 novembre dernier, alors que le monde n’avait d’yeux que pour les élections américaines, qui s‘est soucié d’une action militaire, présentée comme une simple opération de police, se déroulant dans le Tigré, l’une des provinces de l’Ethiopie ? Le « crime » du TPLF (Front populaire pour la libération du Tigré) était d’avoir organisé des élections régionales sans l’assentiment du gouvernement central d’Addis Abeba qui avait reporté les scrutins dans les provinces en invoquant la pandémie du covid 19.
En réalité, le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed, lauréat du Prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir signé la paix avec l’Erythrée, entendait remettre définitivement au pas un mouvement politico militaire qui, prônant le fédéralisme ethnique, avait contrôlé durant trois décennies l’appareil sécuritaire et militaire de l’Ethiopie, un pays clé pour la stabilité régionale et, avec ses 110 millions d’habitants, l’un des plus peuplés d’Afrique.
Moins d’un mois plus tard, l’intervention présentée comme une offensive-éclair marque le pas : bénéficiant du terrain montagneux, les forces du Tigré composées de combattants ayant l’expérience de la guérilla opposent une forte résistance aux troupes venues du sud. Ces dernières sont composées d’Amharas, les fondateurs de l’ancien empire éthiopien de Menelik et Hailé Sélassié et aussi d’Oromos, présents dans les provinces méridionales jusqu’aux abords de la capitale Addis Abeba. En pleine expansion démographique, les Oromos se sont souvent jugés spoliés par les expropriations décrétées par les « nouveaux riches » d’une Ethiopie largement ouverte aux investissements chinois. Appuyé par les Amharas, le Premier Ministre Abyi, d’origine oromo , a poursuivi une logique purement militaire et refusé jusqu’à présent toutes les offres de médiation dont celle de l’Afrique du Sud, assurant que la fin de l’offensive finale sur Mekele la capitale du Tigré, ne serait qu’une question de jours. Même si les observateurs sur le terrain sont peu nombreux, nul ne partage cet optimisme et dans la région, les pays voisins, eux-mêmes fragiles, craignent de devoir faire face à un afflux de réfugiés. Le Soudan a déjà du accueillir en catastrophe près de 30.000 civils hébergés dans des camps de fortune et arrivés à pied, en tracteur ou en tuk tuk, ces petits taxis des pauvres et les humanitaires citent le chiffre de 200.000 réfugiés potentiels…Les fuyards assurent être pris en étau entre les forces gouvernementales venues du Sud et les forces érythréennes verrouillant l’autre côté de la frontière et qui pourraient prêter main forte au premier Ministre éthiopien. Abyi Ahmed en effet entretient d’excellentes relations avec Issaias Afeworki, le président de l’Erythrée, ennemi juré du TPLF et qui a dénoncé des bombardements sur l’aéroport d’Asmara la capitale de l’Erythrée.
L’impuissance de la communauté internationale, de plus en plus inquiète face au risque de déstabilisation de la Corne de l’Afrique s’explique par le nationalisme sourcilleux des divers protagonistes, par l’expérience militaire des forces en présence, y compris les techniques de la guerilla, par de fortes concentrations de population dans un environnement précaire.
Nul n’a oublié en en effet les famines « bibliques » des années 80 qui, après la fin de l’empire éthiopien s’étaient soldées par un million de morts. Nul n’ignore qu’aujourd’hui encore, malgré les remarquables progrès réalisés depuis trois décennies, entre autres dans le domaine de la santé et des droits des femmes, les haut plateaux semi désertiques du Tigré représentent toujours un éco système fragile, où les populations pratiquent une agriculture de subsistance et se nourrissent essentiellement de céréales. Or, en plus de la guerre et des déplacements de population, des invasions de criquets pélerins menacent aujourd’hui toute la Corne de l’Afrique en empêcheront sans doute les populations des haut plateaux éthiopiens d’opérer la soudure entre les récoltes. Autrement dit, si ce n’est la guerre, ce sera la faim qui poussera les civils à chercher refuge dans les pays voisins. En effet, les systèmes d’alerte précoce qui devaient avertir des risques de famine ont été mis à l’arrêt pour cause de conflit, les distributions de vivres devant permettre de faire la soudure entre les récoltes ont été suspendues et dans le Tigré les communications ont été coupées tandis que l’approvisionnement en eau s’avère problématique.
Même si l’alerte n’a pas encore été donnée, l’Europe a toutes les raisons de craindre l’intensifications des flux de réfugiés qui, plus nombreux que jamais, traverseront le Soudan instable et la Libye en guerre pour venir échouer sur les rives de la Méditerranée. Alors qu’elle était dirigée par le TPLF, un mouvement radical, autoritaire, mais qui était crédité de notables succès économiques, l’Ethiopie a longtemps été considérée comme un pays phare, voire un modèle de développement par les Etats Unis. En revanche, son éventuelle déstabilisation, avec les flux migratoires qui pourraient en découler, représenterait un défi majeur pour une Europe déjà affaiblie par la pandémie…