3 décembre 2020

Amsoria, ou la désolation de l’exil… en Belgique

Catégorie Non classé

C’est un livre tout simple, les phrases sont courtes, les souvenirs précis, une enfance, une jeunesse sont égrenées en bon ordre, la douleur est maîtrisée et s’exprime avec élégance. C’est un livre de souvenirs édité avec soin et modestie. Mais une fois ouvert, son texte s’impose, ne vous lâche plus et il se termine sur la lancinante question que pose un racisme presque subliminal qui hante, jusqu’aujourd’hui, la société belge.
Le récit de Lilia Bongi est une histoire vraie. La sienne. L’histoire d’une petite Congolaise, à première vue privilégiée et qui eut la « chance » d’être envoyée en Belgique à l’âge de huit ans par un père congolais, privilégié lui aussi, car l’un des premiers « évolués ». Un homme intelligent, brillant, qui réussissait dans toutes ses entreprises et qui, quelques années après l’indépendance, s’était donné les moyens d’assurer à ses enfants ce qu’il estimait être le meilleur, c’est-à-dire une bonne éducation « à la belge ». C’est ainsi que, « pour leur bien » les enfants d’un homme riche et respecté, qui vivaient dans l’un des meilleurs quartiers de Kinshasa, furent soustraits à l’influence de leur maman, une femme solaire, belle, aimante mais illettrée, pour être confiés à des familles belges qui allaient leur donner une « éducation » conforme aux normes de l’époque.
C’est là que le malheur commença. Il est décrit à petites touches, avec des détails précis que les meilleurs romanciers seraient incapables d’inventer. Car le mobile des « éducateurs » belges n’était pas la « mission civilisatrice » mais, ici comme là bas au Congo, l’argent : la pension versée par le père des enfants servait avant tout à améliorer l’ordinaire d’une famille belge très modeste pour laquelle il n’y avait pas de petites économies, qu’il s’agisse de la nourriture, des loisirs, des vêtements et des frais scolaires… Les petits Congolais, venus d’un milieu aisé, furent ainsi confrontés au racisme ordinaire, à l’indifférence subtile, et même aux persécutions de leurs condisciples. Même si en changeant de famille d’accueil, leur ordinaire s’améliore et que la bonne éducation s’ impose, le bonheur, l’épanouissement individuel ne sont pas au rendez vous : pour les petits transplantés, tout est toujours trop cher. Les voyages scolaires, les sports et même les études supérieures sont considérés comme hors de portée et lorsque le papa congolais rencontre des problèmes de transfert d’argent, on ne se prive pas de le faire sentir à sa progéniture qui se voit soudain rationnée…
Alors que l’on se penche aujourd’hui volontiers sur le fait colonial, accablant les Belges qui vivaient en Afrique et pratiquaient un apartheid de fait, ce témoignage implacable et précis révèle une autre face de la réalité, la mentalité qui prévalait en Belgique dans les années 60 et 70. C’est un terrible miroir que Lilia Bongi nous renvoie en plein visage. Elle nous oblige à nous demander si cette Belgique, en laquelle Léopold II voyait un peuple de boutiquiers, incapables de comprendre ses rêves et ses ambitions, a tellement changé. Ce livre nous en dit peut-être plus sur nous-mêmes, les « Belges de souche « que tous les documents sur la colonisation et sur le racisme qui aurait découlé de l’entreprise africaine. Il nous incite en tous cas à inverser la proposition…