9 décembre 2020

Le quitte ou double de Félix Tshisekedi

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Désireux de mettre fin aux confrontations permanentes avec son allié le Front commun pour le Congo et son chef Joseph Kabila, le président Félix Tshisekedi a frappé un grand coup : après trois semaines de consultations nationales, il s’est adressé à la nation en termes solennels, annonçant qu’il allait nommer un « informateur » qui serait chargé d’identifier une nouvelle majorité. Autrement dit, après deux années d’existence, la « passation de pouvoir pacifique et civilisée » tant vantée par ses protagonistes et qui représentait une première dans l’histoire du pays a volé en éclats.
Pour justifier sa décision, le chef de l’Etat a cité les doléances de la plupart des interlocuteurs avec lesquels il s’est entretenu au cours des trois dernières semaines. Il a enregistré « l’immense douleur, doublée de révolte de ses compatriotes face à l’instabilité et la guerre qui perdure dans une partie du pays », mesuré « la soif de voir s’instaurer une démocratie exemplaire et un véritable Etat de droit ». En matière de sécurité, il a cité des propositions telles que l‘interdiction d’incorporer des rebelles dans les forces régulières et surtout obtenir de la communauté internationale qu’elle soutienne l’établissement d’un tribunal pénal international et de chambres spécialisées mixtes, poursuivre la réforme de l’armée et de la police. Tirant la leçon des entretiens menés durant trois semaines, le chef de l’Etat a conclu que l’accord de coalition FCC- Cach,(Front commun pour le Congo- Coalition pour le changement) rejeté par une grande majorité de invités n’avait pas été capable de répondre aux attentes et aux aspirations du peuple malgré « deux années d’efforts inlassables, de patience et d’abnégation. »
Autrement dit, exonérant les siens de toute responsabilité dans la crise et les blocages persistants, le chef de l’ Etat a assuré que la dégradation de la situation de notre pays a été voulue et orchestrée par les « fossoyeurs de la république » et par conséquent il a décidé de lancer un grande projet de refondation, appelé Union sacrée de la nation.
Au cours des mois précédents en effet, les blocages n’avaient pas manqué, qu’il s’agisse des nominations des juges à la Cour Constitutionnelle ou à la tête de la Commission électorale indépendante sinon au remplacement de l’actuel premier ministre Ilunga Ilunkamba. A chaque fois, le FCC, une vaste et solide plate forme que Kabila avait « bétonnée » à la veille des élections du 31 décembre 2018 s’est prévalu de sa majorité parlementaire (plus de 300 députés contre une centaine d’élus alignés par Tshisekedi) pour, sinon imposer ses vues, au moins paralyser les initiatives qui avaient pour but, il est vrai, de tenter de desserrer l’emprise que Kabila avait gardé sur les principaux rouages du pays.
Se prévalant d’une exigence qu’il assure être partagée par une grande majorité de ses interlocuteurs rencontrés, Félix Tshisekedi s’est donc senti autorisé à passer outre à l’accord passé avec Joseph Kabila en janvier 2019, lorsque le président sortant, au vu de l’échec de son dauphin Emmanuel Shadary, cherchait à négocier un accord de partage de pouvoir avec l’un des candidats de l’opposition. Rappelons qu’à l’époque, un accord s’étant avéré impossible avec Martin Fayulu présenté comme vainqueur par l’Eglise catholique, mais jugé intraitable, Félix Tshisekedi allié avec Vital Kamerhe, le président de l’Union pour la nation congolaise, avait été jugé plus conciliant. La passation de pouvoir pacifique, la première dans l’histoire du pays, avait été acceptée par l’opinion congolaise et saluée par la communauté internationale dont l’Union africaine qui avait offert le poste de vice président à Félix Tshisekedi.
Deux ans plus tard, Vital Kamerhe, le puissant directeur de cabinet de Tshisekedi, qui pensait se positionner pour les élections de 2023, a été condamné pour détournement de 50 millions de dollars et le chef de l’ Etat, inflexible sous son allure débonnaire, n’a pas autorisé son ancien allié à quitter le pays pour se faire soigner à l’étranger alors qu’il décine à vue d’œil. Quant aux autres « alliés » de l’époque, ils ont fait face à un lent détricotage de leur pouvoir : Jeanine Mabunda, la présidente de l’Assemblée, deuxième personnage de l’Etat, est confrontée à une tentative de destitution, des officiers proches de Kabila (souvent ex rebelles ou affairistes…)ont été mis sur la touche et les commandants en chef de l’armée, reçus par Tshisekedi, ont réitéré leur attachement aux institutions nationales, ce qui a été compris comme l’affirmation de leur loyauté à l’égard de l’actuel président.
Prévoyant de nommer un informateur, Tshisekedi a donc entrepris de se chercher une majorité de rechange, souhaitant obtenir une majorité absolue qui lui donnerait enfin les mains libres. En cas d’échec, les raisons d’une dissolution de l’assemblée seraient réunies et la voie ouverte vers de nouvelles- et coûteuses- élections. Même en supposant que ses partenaires évincés ou trahis s’abstiennent de réagir face au coup de force, Tshisekedi joue à quitte ou double…