22 décembre 2020

La “guerre éclair” en Ethiopie implique aussi l’Erythrée

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Ce devait être une guerre-éclair, une simple opération de police…Près de deux mois après l’attaque menée par l’armée éthiopienne dans le Tigré, non seulement le conflit s’enlise mais surtout, il se transforme en crise humanitaire majeure, tandis que le risque d’une crise régionale pourrait déstabiliser la Corne de l’Afrique et engendrer de nouveaux flux de réfugiés. Privées d’accès au terrain, les organisations humanitaires dénombrent déjà plus de 50.000 réfugiés au Soudan et assurent que les combats ont fait des centaines de morts.
C’est le 4 novembre dernier que le Premier Ministre éthiopien Abiy Ahmed a décidé d’envoyer l’armée dans la province du Nord, afin de remettre au pas les autorités locales qui avaient organisé des élections sans l’assentiment d’ Addis Abeba qui avait repoussé les élections générales pour cause de Covid. En réalité, le Front populaire pour la libération du Tigré, après avoir dirigé l’Ethiopie durant trois décennies, s’était désormais replié sur sa province d’origine, mis continuait à être ressenti comme une menace potentielle par le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed. Après la chute de Makale la capitale du Tigré début décembre, les dirigeants du FPLT se sont réfugiés dans les montagnes du nord du pays. Les réfugiés atteignant le Soudan décrivent une situation bien éloignée de la pacification annoncée : persécutions, massacres, villages détruits… Ils assurent que les Tigréens font désormais l’objet de discriminations, plus particulièrement dans la capitale Addis Abeba. Cette animosité s’explique, en partie, par le fait que depuis 1991, date de la chute du régime de Mengistu Hailé Mariam, le FPLT avait tenu le haut du pavé, réussissant à se concilier les faveurs des Occidentaux mais aussi celles des Chinois. Ces derniers avaient fait de l’ Ethiopie leur porte d’entrée vers l’Afrique, implantant autour d’Addis Abeba de nombreuses entreprises de transformation de matières premières, empiétant ainsi sur les terres appartenant à d’autres groupes ethniques dont les Oromos.
Un conflit pouvant en cacher un autre, l’une des raisons de l’offensive actuelle pourrait résider…dans le pays voisin, l’Erythrée ! Rappelons que si les jurés du Prix Nobel de la paix avaient récompensé le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed, c’est parce qu’ils entendaient saluer sa réconciliation avec le président de l’Erythrée Issaias Afeworki. A l’époque, tant l’Ethiopie que l’Erythée espéraient que la réouverture de la frontière entre les deux pays permettrait l’accès aux ports érythréens d’Assab et de Massawa, ce qui désenclaverait le pays en pleine expansion qu’est l’Ethiopie. Mais ce vœu pieux négligeait une autre réalité : la frontière entre les deux Etats est contrôlée par le Tigré, les échanges économiques entre Addis Abeba et Asmara sont toujours au point mort et surtout une haine fratricide oppose les Tigréens au Front populaire pour la libération de l’Erythrée.
Alors qu’en 1991, une coalition réunissant les forces du Tigré (FPLT) et celles de l’Erythrée (FPLE) avait permis de chasser la dictature communiste de Mengistu, ce qui avait mené l’Erythrée à l’indépendance, les anciens alliés s’étaient opposés en 2000 à la suite d’un litige frontalier. Depuis lors, les dirigeants érythréens dont le pouvoir est sans partage considèrent comme des adversaires leurs voisins tigréens, au point de privilégier une alliance avec les nouveaux maîtres d’ Addis Abeba, le Premier ministre Abyi Ahmed en l’occurrence.
S’il est impossible de savoir si l’Erythrée avait été informée de l’offensive sur le Tigré, en revanche, de nombreux témoignages font état de sa participation aux opérations militaires actuelles : des sources diplomatiques assurent que des troupes érythréennes auraient pénétré en Ethiopie (donc via le Tigré) au départ de trois villes frontières, Zalambasse, Badme et Rama, que des soldats érythréens, dont certains portaient l’uniforme éthiopien auraient participé aux combats ainsi qu’aux patrouilles des forces spéciales éthiopiennes le long de la frontière du Soudan et conduit des camions militaires. Mais surtout, des sources humanitaires accusent les militaires érythréens d’actes de pillage et de massacres, entre autres dans un petit village de montagne, Maryam Dengelat, où 150 civils auraient été tués. Le 11 décembre, les Etats Unis ont jugé « crédibles » et graves » les informations faisant état de la présence de troupes érythréennes dans le Tigré. Rappelons que l’Erythrée est régulièrement épinglée pour sa pratique du « service militaire illimité » (en réalité une mise à disposition pour des services publics) une obligation qui incite de nombreux jeunes à fuir le pays…