15 janvier 2021

Laurent-Désiré Kabila, l’homme qui devait mourir

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Laurent-Désiré Kabila, l’homme qui devait mourir

En uniforme, képi sur la tête, Eddy Kapend est sorti la tête haute de la prison de Makala, le centre pénitentiaire de Kinshasa où il a été détenu durant vingt ans. Le 7 janvier 2003, il avait été condamné à la peine de mort, ainsi qu’une vingtaine de co- accusés. Les charges étaient lourdes : attentat, tentative de coup d’Etat complot, association de malfaiteurs, disparition d’armes de guerre, abandon de poste, trahison… La peine de mort n’étant plus appliquée en RDC, la sentence avait été transformée en détention à perpétuité, dans des conditions très difficiles. Chaque fois qu’il en avait l’occasion, Kapend clamait son innocence et assurait que les véritables auteurs du crime et surtout ses commanditaires étaient tous en liberté. Les associations de défense des droits de l’homme se voyaient opposer la même réponse : « il s’agît d’une histoire personnelle, qui dépend directement de Joseph Kabila. »
Pour bénéficier de la grâce présidentielle, les détenus ont donc du attendre que la situation politique change : c’est Félix Tshisekedi, le successeur de Joseph Kabila qui a permis de les libérer. Pour cela, le nouveau président a du s’affranchir de l’accord passé avec son prédécesseur avec lequel il avait accepté de conjuguer ses forces politiques en formant une coalition où le Front Commun pour le Congo, (FCC) disposait d’une écrasante majorité tant à la Chambre qu’au Sénat. Cet accord politique ayant finalement été rompu, non seulement Félix Tshisekedi a tenté de convaincre les élus du FCC de rejoindre la nouvelle alliance, appelée Union sacrée, mais il a franchi l’une après l’autre les « lignes rouges » qu’avait fixé son prédécesseur, dont le sort des prisonniers de Makala, condamnés pour l’assassinat de son père.
Les détenus libérés livreront-ils jamais « leur » vérité » ? On connaît celle d’Eddy Kapend : le 16 janvier 2001, c’est un garde du corps de Laurent Désiré Kabila, Rachidi Kasereka, un ancien Mai Mai (milice du Sud Kivu) qui avait ouvert le feu sur le président, le blessant mortellement alors qu’il se trouvait dans son bureau au Palais de Marbre. Alerté par le bruit, Kapend, l’aide de camp surgit dans la pièce et voyant Rachidi s’enfuir, l’arme à la main, il fit feu à bout portant, tuant le jeune garde du corps et l’empêchant ainsi de révéler l’identité des éventuels commanditaires du crime. Un scenario à la Kennedy, avec Rachidi dans le rôle du malheureux Oswald.
Trop d’ennemis pour un seul homme
Vingt ans après la disparition de celui qu’on appelait le Mzee, le Vieux, le mystère n’est toujours pas éclairci, mais une certitude s’impose : arrivé au pouvoir en mai 1997 au terme d’une « longue marche » entamée au Kivu sept mois plus tôt, Laurent Désiré Kabila avait trop d’ennemis pour pouvoir espérer rester longtemps au pouvoir. Alors qu’il avait été amené à Kinshasa par les armées du Rwanda et de l’Ouganda, auxquelles s’étaient joints des Angolais et même des Zimbabwéens, Kabila, un an après la chute de la capitale en mai 1998 avait prié ses alliés étrangers de quitter le pays. Le vieux maquisard, qui avait longtemps défié Mobutu depuis son maquis installé au sud de Bukavu, où il avait même accueilli Che Guevara, n’appréciait guère la tutelle que ses alliés exerçaient sur lui, le général rwandais James Kabarebe ayant même été nommé chef d’Etat major de l’armée congolaise ! En plus d’une surveillance constante, Kabila avait du endosser la responsabilité des nombreux crimes de guerre et massacres commis par ses alliés rwandais et ougandais alors qu’ils traquaient les réfugiés hutus, militaires et civils, arrivés au Congo après le génocide de 1994 au Rwanda. En outre, le président congolais était choqué la manière dont ses alliés de circonstance pillaient le Congo, pour se rembourser des frais de la guerre. Mais au lendemain même de leur expulsion, le 31 août 1998, les troupes rwandaises lancèrent au Kivu une nouvelle offensive qui allait bientôt être qualifiée de « première guerre mondiale africaine » ,six pays y étant impliqués !
Durant les trois ans qu’il passa au pouvoir, Laurent-Désiré Kabila, fidèle à son passé de maquisard et à la formation acquise dans les pays communistes (entre autres à Belgrade), avait tenté de remettre de l’ordre dans le pays, d’une main de fer : journalistes emprisonnés, ministres corrompus embastillés sans jugement, refus d’accueillir une commission d’enquête internationale sur les massacres commis (par ses alliés) durant la guerre, mise sur pied de « comités de pouvoir populaire » rappelant la Chine ou la défunte URSS. La population lui était reconnaissante d’avoir pris des mesures sociales, comme l’ouverture de cantines populaires ou le paiement régulier des pensions des militaires, mais les Occidentaux étaient très hostiles à cette sorte d’ « ovni » politique, et en dépit des promesses ils refusèrent de financer la reconstruction du Congo. Alors qu’il était de plus en plus isolé et critiqué, la disparition du vieux combattant, qui avait autrefois invité Che Guevara dans son maquis, avait fini par paraître inéluctable : des armées étrangères occupaient les deux tiers du territoire, l’économie sombrait faute d’investisseurs, les arrestations se faisaient de plus en plus arbitraires. Lorsque Rachidi, dont on ne sut jamais qui l’avait payé, armé, poussé à tuer, ouvrit le feu, les Congolais pleurèrent car ils avaient fini par apprécier le vieux chef, mais dans les ambassades le champagne coula.
Désigné à la succession de son père par Gaëtan Kakudji, un ancien de Belgique, Joseph Kabila s’engagea à réunifier et à pacifier le Congo et promit d’organiser des élections. Louis Michel le prit sous son aile et Jacques Chirac s’exclama « mais il est bien ce petit ». Les accords de Lusaka furent conclus, une constitution promulguée, des élections organisées en 2006. Alors que Joseph Kabila avait été considéré comme un « intérimaire », ce n’est qu’après 18 ans de pouvoir qu’il prit congé à regret, non sans s’être sérieusement enrichi et laissant un Congo profondément transformé, modernisé, envahi tant par les multinationales que par les Chinois, produisant un million 400.000 tonnes de cuivre par an, avec une population toujours aussi misérable et des guerres sans fin dans l’Est du pays.