15 janvier 2021

L’irrésistible ascension de Patrice Lumumba

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1.Qui était Patrice Lumumba ?
Originaire d’un groupe ethnique au centre du Congo, les Tetela, issu d’une famille modeste, obligé de quitter à quinze ans l’école catholique, puis protestante, d’abandonner son village d’Onalua et sa famille, celui qui s’appelait d’abord Isaïe Tasumbu a créé Patrice Lumumba. En 1944 il émigre à Stableyville et, parfait autodidacte, il gravit lentement l’échelle sociale pour accéder au statut d’ « évolué » en tant qu‘agent de la poste jusqu’ en 1956. Ses premières revendications portent sur la considération sociale et les salaires : à fonction égale les Blancs gagnent sept fois plus que les Congolais. Comment ces derniers, au bas de l’échelle sociale, pourraient ils assurer le train de vie qui est requis pour obtenir le statut d’ « évolué » ? En 1955 Lumumba profite du passage du roi Baudouin à Stanleyville pour l’entretenir de ce problème. Les Belges qu’il fréquente sont des libéraux, parfois franc maçons et lorsque Lumumba soutient Auguste Buisseret, ministre des Colonies, qui, en 1956 crée des écoles non confessionnelles au Congo, il se brouille avec l’establishment catholique alors que la guerre scolaire fait rage en métropole. Arrêté en juillet 1956, il est libéré un an plus tard. Il dénonce un acharnement judiciaire et a eu le temps d’écrire « le Congo terre d‘avenir est-il menacé ? ». Il arrive Léopoldville en 1957 et Buisseret le fait engager à la brasserie Bracongo. Vendre la bière Polar aide à le faire connaître dans la cité. Il fonde le Mouvement National Congolais, un parti d’envergure nationale alors que les autres formations, comme l’Abako de Kasa-Vubu sont fondés sur l’appartenance tribale ou régionale. Invité à Accra (Ghana) il prend conscience de la dimension panafricaine du combat à mener et rencontre Kwame N’Krumah. Au retour, le 28 décembre il tient à Léopoldville le premier meeting politique de l’histoire du pays où il déclare que l’indépendance ne sera pas un cadeau mais un droit. Il sera considéré comme à l’origine des émeutes de janvier 59 et mis en prison.
2.Lumumba était il communiste ?
Il ne l’a jamais été : au départ, ses revendications portaient sur les salaires, l’enseignement, l’émancipation des femmes, leur accès à l’éducation. A Léopoldville, il fréquente la petite élite noire qu’il juge bornée et se lie d’amitié avec l’objecteur de conscience Jean Van Lierde, rencontré en Belgique et animateur de Présence africaine. Par rapport à l’Abako de Kasa-Vubu qui exige l’indépendance immédiate, le MNC de Lumumba se veut plus modéré. Cependant, par ses qualités d’orateur, sa gestuelle, son intelligence rapide et surtout sa détermination à acquérir l’indépendance à tout prix, Lumumba se singularise parmi les Congolais et inquiète les Belges. Le parti communiste belge lui propose des avocats dont Me Chômé et Raskin mais il refuse de se laisser embrigader et ne voyagera jamais à Moscou. Son combat c’est l’indépendance du Congo, la dignité de l’homme noir. Mais dans le climat de guerre froide, la plupart des leaders africains nationalistes étaient considérés comme agents de Moscou et le gouvernement belge, pour le discréditer, lui colle l’étiquette de communiste.

3.De quand date sa disgrâce auprès des Belges ?

A Stanleyville déjà, Lumumba a dressé contre lui l’administration provinciale et les milieux catholiques et à Léopoldville les Belges se méfient de cet « évolué » trop brillant et pas obséquieux. Lorsqu’en décembre 59, le roi Baudouin se rend au Congo, la foule, à Stanleyville, crie « vive l’indépendance, vive Lumumba ». A son retour, le roi annonce sa décision d’accorder l’indépendance à la colonie, « sans atermoiements funestes ni précipitation inconsidérée » et le gouvernement décide d’organiser une Table ronde avec des leaders congolais dûment sélectionnés. Toujours prisonnier, Lumumba a été transféré au Katanga. Lorsque s’ouvre la Table ronde, les Congolais, malgré leurs divergences, refusent de siéger aussi longtemps que le leader du MNC n’est pas libéré et ils exigent que soit fixée la date de l’indépendance. Sorti de prison et amené à Bruxelles, rhabillé de pied en cap par l’administration coloniale, Lumumba agite des mains qui portent encore la trace des coups et des menottes. Il est accueilli en triomphateur mais un certain Mobutu observe et grince : « avec cette libération, le détenu a été promu homme d’Etat ». Intransigeant dans les négociations, Lumumba refuse que le roi Baudouin joue encore un rôle après l’indépendance et il mécontente les Belges du Congo qui tiennent à leur position sociale.
D’après le politologue Jean Omasombo, « c’est là que son sort se scelle : le 20 février, à l’issue de la Table ronde, Lumumba regagne le Congo pour préparer les élections. Moïse Tshombe, lui, reste à Bruxelles et un complot se trame contre l’état unitaire. Au ministre des Colonies Auguste De Schryver s’ajoutent Walter Ganshof van der Meersch pour organiser la transition et Raymond Scheyven chargé de l’économie. Jacques Brassinne qui s’occupait de l’intendance se rappelle que « les patrons des grandes sociétés coloniales suivent de près les travaux et me déclarent qu’ils ont déjà choisi leur nègre. »
Depuis Bruxelles, Thomas Kanza prévient Lumumba des trahisons qui se préparent, de jeunes Congolais qui terminent leurs études et vivent dans la pauvreté se voient proposer des avantages matériels. Arthur Doucy, professeur à l’ULB se lie avec Justin Bomboko, la Sûreté belge présente aux Américains un certain Joseph Désiré Mobutu, membre du MNC, ami de Lumumba et informateur depuis longtemps. Lumumba, qui défend un Etat unitaire et centralisé, est considéré comme le sujet à écarter. Moïse Tshombe, au nom du riche Katanga et entouré de conseillers belges plaide en faveur de l’autonomie des provinces. Le 1er mars, à l’issue de la Table ronde, le comte d’Aspremont Lynden (qui deviendra ministre des affaires africaines)a et le professeur Doucy se mettent d’accord pour éliminer Lumumba et une somme de 50 millions de francs belges est libérée à cet effet. Par la suite, des fonds secrets (500 millions de francs belges) seront libérés en faveur des commissaires généraux qui ont remplacé un Lumumba destitué. Omasombo conclut : « au moment de la décolonisation, le ver est déjà dans le fruit, la mouche phoride a pondu ses œufs, ceux de la corruption des élites congolaises ».
4.Patrice Lumumba a-t-il offensé le roi Baudouin le 30 juin 1960?
Patrice Lumumba qui défend l’état unitaire et a remporté les élections à travers tout le pays est nommé Premier Ministre, Joseph Kasa-Vubu, partisan du fédéralisme, devient président. Après que le roi Baudouin ait vanté l’œuvre de Léopold II et de ses successeurs, Kasa-Vubu,dont le discours a été rédigé par un conseiller belge, Jean Cordy, remercie le roi et la Belgique. Il n’est pas prévu que Lumumba prenne la parole mais son ami Jean Van Lierde le pousse : « Patrice tu ne va pas laisser dire cà… »
Le discours qu’il annote encore durant la cérémonie s’adresse d’abord à ses compatriotes. Le Premier Ministre rappelle le travail harassant, les ironies, les coups et les insultes ; il évoque les terres spoliées, la loi qui n’était jamais la même, le tutoiement méprisant…A l’extérieur, les Congolais applaudissent à huit reprises, on jubile dans les cités. Furieux, le roi Baudouin blêmit, veut partir sur le champ, il n’écoute pas le discours dit de « réparation » et d’amitié que Lumumba prononcera dans l’après midi. Les dès sont jetés, Lumumba était déjà l’homme à éliminer, il s’agît désormais de faire vite. Quatre jours plus tard, les troupes se révoltent. C’est l’engrenage.
Le 17 janvier 2001, destitué, prisonnier, torturé, agonisant à la suite des mauvais traitements, Lumumba est fusillé au Katanga. Des soldats congolais ont tiré, l’ordre d’ouvrir le feu a été donné par un officier belge. Bruxelles nie toute implication et dans le monde les manifestations anti belges se multiplient.
5. Le roi Baudouin est-il impliqué dans la mort de Patrice Lumumba ?
Pas directement, même s’il avait fini par abhorrer le personnage qui lui a fait perdre la face. La commission d’enquête parlementaire consacrée à l’assassinat de Lumumba a cependant découvert une lettre adressée le 19 octobre 1960 au secrétaire particulier du roi par le major Weber, depuis Elisabethville. En termes télégraphiques ce dernier écrit «on attend que la situation s’éclaircisse. On neutralise complètement (et si possible physiquement) Lumumba. » Le roi lit et annote soigneusement chaque page de cette missive qui évoque aussi son prochain mariage avec la reine Fabiola. En ce qui concerne le sort de Lumumba, il laisse passer.