15 janvier 2021

Patrice Lumumba héros du rap

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Le point de vue de Pitcho Somba Konga

Rappeur en Belgique, comment vous est venu cet intérêt pour Patrice Lumumba que vous évoquez souvent dans vos compositions ?

Tout d’abord pour des raisons familiales : dans ma famille, celle de Lambert Mende Omalanga, on était lumumbiste de la première heure, donc on parlait de Lumumba et cela donnait aux enfants l’envie d’en savoir plus, de fouiller dans les malles de souvenirs de nos parents. Mais il faut savoir aussi que le personnage de Patrice Lumumba a été fortement popularisé par les rappeurs américains puis français comme Youssoufa. Dans toute cette vague de musique engagée, on évoquait Lumumba, sur le même pied que des Afro Américains comme Malcolm X , Martin Luther King… Les héros de la lutte contre la discrimination raciale aux Etats Unis et les figures de proue des luttes pour l’indépendance en Afrique comme Kwame N’Krumah au Ghana ou Nelson Mandela se trouvaient réunis dans les mêmes créations artistiques. Cette tendance était surtout celle d’artistes indépendants, qui avaient créé leur propres labels et ne passaient pas par les grandes maisons. Par la suite, lorsque le rap est devenu plus « pop » le message a perdu du terrain, et Lumumba, avec son côté « Antéchrist » a un peu reculé. Mais il est toujours là, dans la littérature, le cinéma, la poésie…

Avez-vous le sentiment qu’il y a regain d’intérêt à son égard parmi les jeunes générations ?
C’est très frappant : ceux que l’on appelle les « Belges nouveaux » c’est-à-dire d’ascendance africaine, veulent absolument savoir ce qui s’est vraiment passé en 1960 Ils ont le sentiment que la Belgique n’accepte pas d’assumer son passé colonial, même si en ce moment la situation est entrain de changer. Les jeunes, qu’ils soient Belges de souche ou d’origine congolaise, désirent en savoir plus sur le passé. Ce pays, la Belgique, ils le considèrent comme le leur et ils veulent connaître son histoire, dans toutes ses facettes. Ils ont le sentiment qu’une grande injustice a été dissimulée et d’une certaine façon, ils veulent ouvrir les placards. Comme dans une famille où on rechercherait les secrets cachés dans les armoires ou les greniers. Il y a eu beaucoup de mensonges, certainement, mais plus encore, il y a eu des non-dits.
Au Congo, cette question du sort de Lumumba ne se pose pas, les gens savent, les jeunes ont appris à l’école ce qui s’est passé. Ici, on regrette que ces évènements qui ont marqué la décolonisation ne figurent pas dans les programmes scolaires. C’est pour cela que les jeunes cherchent d’autres sources d’ information, dans les livres, dans les médias, après des artistes, qui sont aussi des passeurs de mémoire. Le désir existe aussi de voir Lumumba être mieux intégré dans l’espace public en Belgique, je me souviens des débats qui ont précédé la création de la « place Lumumba » Porte de Namur à Bruxelles, ce « bout de trottoir » est devenu un lieu symbolique très important…
Je crois qu’à mesure que les esprits évoluent, le personnage de Lumumba ne va pas diminuer mais grandir… Même si je me rends compte que, pour certains Belges rappeler ce qui s’est passé en 1960 peut –être gênant car cela porte atteinte aux souvenirs familiaux, à l’image du père… L’exercice de mémoire peut être nécessaire, mais il reste toujours difficile…