18 janvier 2021

La “Passion Lumumba”, chronique d’une mise à mort annoncée

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La fête est bien finie : au lendemain du 30 juin, le général Janssens, commandant en chef de la Force Publique, écrit sur un tableau noir : « avant l’indépendance =après l’indépendance ».
Soldats et officiers se rebellent. Joseph Désiré Mobutu est nommé colonel et chef d’Etat major. Le Premier ministre Lumumba décide l’africanisation de l’armée mais dès le 8 juillet des rumeurs de viol d’Européennes provoquent un exode massif vers la Belgique. Le 9 juillet, le gouvernement belge décide d’intervenir au Congo et le 11, la province du cuivre déclare son indépendance. Considérant l’intervention belge comme une agression extérieure, les dirigeants congolais demandent à l’ONU d’agir en urgence. Le 9 août, le Kasaï d’Albert Kalonji se proclame indépendant.
Désireux de plaider sa cause à New York et Washington, le Premier Ministre Lumumba se rend aux Etats Unis et la presse belge se déchaîne. Marcel De Corte, professeur de philosophie morale, réclame « un geste viril qui délivrera la planète de son culot sanglant » et le même journal bruxellois commente : « à Blair House, une vieille dame s’occupe des hôtes. Elle est blanche. Pourvu que rien ne lui arrive. » Lumumba rentre bredouille, en ces temps de guerre froide, il n’a pas convaincu.
En août, des Casques bleus interviennent au Katanga, Lumumba proteste, Andrew Cordier, l’adjoint de Hammarsköld le secrétaire général de l’ONU assure que « si N’Krumah, le président du Ghana est le petit Mussolini de l’Afrique, Lumumba est son petit Hitler » et il prône un changement à la tête du gouvernement. Des tracts (payés par les Belges) sont distribués dans la cité de Léopolville : « Lumumba va vendre vos femmes à la Russie ».
Le 5 septembre le président Kasa-Vubu démet son Premier Ministre, Lumumba réplique en faisant de même et la Chambre comme le Sénat, à la suite d‘un discours de Lumumba , rejettent la décision de Kasa-Vubu. L’Opération Barracuda visant à éliminer Lumumba démarre avec difficulté et depuis Brazzaville, Etienne Davignon collaborateur du ministre des Affaires étrangères Wigny constate que l’homme n’est pas encore hors d’état de nuire
Alors que Bruxelles a débloqué 20 millions de FB pour payer les soldes des militaires congolais, le 14 septembre le colonel Mobutu annonce qu’il met les politiciens en congé. Il les remplace par un « collège des commissaires », de jeunes intellectuels déjà repérés lors de la Table ronde, comme Justin Bomboko, Albert Ndele, Marcel Lihau, Etienne Tshisekedi qui deviendra Ministre de la Justice et signera l’ordre d’arrêter Lumumba. Puisqu’il s’agît d’empêcher Lumumba de tenir des meetings devant des foules enthousiastes, le 9 octobre le colonel Mobutu décide de faire encercler son domicile. Un double codon se déploie, des soldats congolais et des casques bleus. Privé de téléphone et de contacts, le Premier ministre est exilé dans son propre pays. Pendant ce temps le Katanga sécessionniste peine à s’imposer. Il est considéré comme le vassal des Belges, d’autant plus qu’un « bureau conseil » composé de Belges assiste le nouveau président Moïse Tshombe. Entretemps le comte d’Aspremont Lynden, proche du Palais, est devenu ministre des affaires africaines et il donne des ordres aux Belges dépêchés au Katanga : « éliminer définitivement Lumumba, le mettre hors d’état de nuire ». Lawrence Devlin, ami de Mobutu et chef d’antenne de la CIA à Kinshasa partage cet avis et un certain Gottlieb, employé par l’agence, échoue à déposer du poison sur le dentifrice du détenu. Le 27 novembre, profitant d’une pluie battante, Lumumba réussit à s‘échapper, dissimulé dans la voiture qui ramène ses domestiques. Il espère gagner Stanleyville et presque sans se cacher, revendiquant sa légitimité, il atteint Kikwit. Tout au long de la route, les villageois le reconnaissent, l’acclament. Il ne résiste pas à la tentation de tenir des meetings et cela alors qu’un avion de la CIA survole la zone. A Lodi, sur la rive gauche de la rivière Sankuru, le convoi est sur le point d’être rattrapé par les militaires congolais. Lumumba et quelques ministres dont Pierre Mulele et Mathias Kamishanga traversent en pirogue. Lumumba s’aperçoit qu’il a laissé sur la berge son épouse Pauline et son petit garçon Roland et il décide de faire demi tour pour aller les chercher. Il est alors capturé, des casques bleus arrivés sur les lieux ayant refusé de le prendre sous leur protection.
Ramené à Kinshasa, l’ex Premier Ministre est frappé et bousculé et Mobutu son ancien ami regarde la scène sans intervenir. Le 3 décembre, le visage marqué par les coups, Lumumba est transféré au camp Hardy, à Thysville. Mal traité, mal nourri, portant les mêmes vêtements depuis 35 jours, il proteste auprès de l’ONU qui le garde et le surveille. Il parle aussi aux militaires de l’ANC, ses gardiens et la Sûreté belge s’en inquiète car elle connaît ses capacités de conviction. Le 4 janvier, Bruxelles envoie à Léopoldville un télégramme pressant : il faut trouver une solution « solide » au problème Lumumba. De fait, la situation n’est pas sous contrôle au Katanga. Les Baluba du Kasaï se révoltent, les forces nationalistes se réorganisent. Détenu dans des conditions sévères, Lumumba n’est pas encore vaincu. L’idée de transférer le détenu au Katanga, où se trouvent ses pires ennemis, gagne du terrain.
Jacques Brassinne, qui se trouve alors à Elizabethville comme membre du « Bureau- Conseil » nous confirme que « les Belges qui assistent MoÏse Tshombe ne sont pas favorables à l’idée de voir arriver ce « colis », pour le moins encombrant ». Cependant, lorsqu’une rébellion militaire éclate à Thysville, Lumumba en est tenu pour responsable et la décision s’impose : c’est bien au Katanga qu’il faut l’envoyer. Même si on se rappelle l’avertissement de Godefroid Munongo, descendant de l’empereur M’Siri et ministre de l’intérieur de Tshombe : « s’il met les pieds dans notre province c’est un homme mort. »
« Demande au Juif d’accueillir Satan »
Le 14 janvier, le colonel Marlière, conseiller de Mobutu, envoie un message codé à Elisabethville via Brazza : «demande au Juif (Moïse Tshombe) d’ accueillir Satan (Lumumba) ».A Bruxelles, le ministre des affaires africaines Harold d’Aspremont Lynden n’a pas d’états d’âme : il souhaite une « élimination définitive » et le 16 janvier il ordonne le transfert du captif.
Deux autres Congolais embarquent en même temps que Lumumba, l’ex ministre des Sports Maurice Mpolo, 32 ans, et Joseph Okito, 59 ans, ancien vice président du Sénat tombés entre les mains des soldats de Mobutu.
Durant tout le vol, les prisonniers subissent de graves sévices : coups dans le ventre, barbe et touffes de cheveux arrachés. Dérangé par le vacarme, l’équipage belge s’inquiète pour la stabilité de l’avion et finalement décide de verrouiller le cockpit pour ne plus entendre les cris.

Jacques Brassine, aux côtés d’autres « Katangaleux » (Belges du Katanga) voit débarquer les détenus : « visiblement ils ont été maltraités mais ne sont pas mourants et sont emmenés à la Maison Brouwez, non loin de l’aéroport. Des officiels katangais, Moïse Tshombe, Munongo, Kibwe rendent visite aux prisonniers. A 21 heures, alors que Lumumba gémit mais se tient encore faiblement debout les trois hommes, qui frissonnent de froid plus que de peur, sont emmenés en direction de Jadotville (Likasi) et à Tshilatembo, un camion éclaire la brousse. »
En moins de quinze minutes tout est terminé : deux officiers belges, Julien Gat, (officier d’artillerie qui changera son nom en Gatry et sera envoyé en Allemagne par sa hiérarchie belge afin que l’on perde sa trace) et le commissaire de police Verscheure ont donné l’ordre d’ouvrir le feu, les soldats katangais ont tiré et les trois corps tombent immédiatement dans une fosse déjà creusée.
Jacques Brassinne se souvient que quelques heures plus tard on apprend à Elizabethville que des « charbonniers » ( qui produisent du charbon de bois) sont passés par la clairière. Craignant qu’ils donnent l’alerte, que le lieu attire des curieux sinon plus tard des pélerinages, l’ordre est donné de faire disparaître les corps. L’inspecteur de police Gérard Soete et son frère prennent les choses en mains. A l’arrière du camion, ils ont embarqué une scie électrique et une cuve d’acide, sans doute fournie par l’Union minière, leur intention étant de dissoudre les corps. Soete, en 2000, confiera à l’AFP qu’ « en pleine nuit africaine nous avons commencé par nous saouler pour nous donner du courage. On a écartelé les corps, le plus dur fut de les découper avant de verser l’acide. » Soete était un grand sentimental : après chaque découpe, il buvait une lampée de whisky pour se donner du courage
L’opération terminée, alors que les corps découpés se dissolvaient dans l’acide, Soete ne résista pas au désir d’emmener un trophée : deux dents arrachées à Patrice Lumumba. L’une d’elles a été perdue, l’autre est toujours en possession des autorités belges.
Une dent, c’est tout ce qui reste du héros de l’indépendance congolaise. Cependant, répondant aux vœux de la famille Lumumba, la ministre des Affaires étrangères Sophie Wilmès a promis de rapatrier solennellement les restes de Lumumba au Congo.
La commission d’enquête parlementaire belge a conclu en 2001 que « certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges avaient une responsabilité morale dans les circonstances qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. »
A l’issue des travaux de la commission parlementaire, Louis Michel avait obtenu qu’un dédommagement soit versé à la famille Lumumba et qu’une fondation soit créée et l’avocat Bernard Remiche s’employa jusqu’à la fin de sa vie à obtenir que cette promesse soit remplie. A Bruxelles, le Parquet a rouvert l’enquête pour crime de guerre. Donc imprescriptible.

Sources bibliographiques :
Ludo De Witte, l’assassinat de Lumumba, Editions Karthala
Jacques Brassinne de la Buissière, Jean Kestergat « Qui a tué Lumumba ? Document Duculot, La sécession du Katanga, témoignage (juillet 1960-janvier 1963) éditions Peter Lang
Karine Ramondy, leaders assassinés en Afrique centrale, 1958-1961, éditions l’Harmattan
Rapport de la Commission d’enquête parlementaire belge, 1999-2000
Colette Braeckman, Lumumba, un crime d’Etat, éditions Aden, 2009