19 mars 2021

Modeste Bahati Lukwebo, l’homme qui a détricoté le système Kabila

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Le nouveau président du Sénat congolais, Modeste Bahati Lukwebo qui succède à Alexis Thambwe Mwamba est bien plus que le nouveau patron de la Chambre haute, que le deuxième personnage de l’Etat. Cet homme de 65 ans, docteur en économie formé à l’Université de Milan est aussi un vétéran de la politique. Un vieux routier qui a connu tous les combats des dernières décennies, depuis la fin du régime Mobutu jusqu’à la défaite électorale du dauphin de Joseph Kabila et la sortie de scène d’un ex-président qui avait rêvé de régner depuis les coulisses. Elu à Kabare au Sud Kivu et originaire de Katana, Bahati a partagé tous les combats pour l’avènement de la démocratie. Durant la conférence nationale souveraine, au début des années 90, il était déjà l’un de ces coriaces représentants de la société civile de sa provinces, l’un de ceux qui, plutôt qu’être confortablement hébergés dans le domaine présidentiel de la N’Sele, avaient préféré loger chez l’habitant, au cœur de la cité. Un vieux de la vieille donc, qui s’est frotté à plusieurs générations de politiciens congolais, qu’il s’agisse des survivants du mobutisme, des ex- combattants kabilistes, des –rares- hommes de confiance de Joseph Kabila et aujourd’hui, de la nouvelle génération souvent issue de la diaspora et se bousculant dans le sillage de Félix Tshisekedi. Dans la législature précédente, le parti de Bahati Lukwebo, AFDC, (Alliance des Forces Démocratiques du Congo), allié à Kabila, était le mieux représenté à l’Assemblée, mais son chef dut attendre la « révolution tranquille » de Félix Tshisekedi pour se retrouver enfin élu à la présidence du Sénat, un poste qu’il convoitait de longue date.
C’est que Modeste Bahati (un prénom qu’il ne mérite plus…) a su se rendre indispensable au chef de l’Etat, il est devenu le complément d’un opposant qui a vécu durant trente ans en Belgique. Lui, issu du milieu, il connaît tout le monde et sait comment convaincre.
Si la nouvelle majorité sur laquelle s’appuie le président Tshisekedi compte désormais 391 députés sur 500, c’est bien à Bahati, informateur tenace et attentif, qui en fut l’artisan. Pourquoi Félix Tshisekedi, après avoir conclu voici deux ans un accord de coalition avec Joseph Kabila, réunissant CACH, (coalition pour le changement) et FCC, (Front commun pour le Congo) finit il par décider la rupture, au risque d’apparaître comme un homme qui ne respecte pas ses engagements ? La réponse de Bahati fuse : « il a rompu parce que ce n‘était plus tenable ; les blocages étaient constants, toutes les réformes que voulait introduire le chef de l’Etat, qu’il s’agisse de la direction de la Gecamines, ou de la réorganisation de la société des chemins de fer congolais étaient bloquées ; au fil des crises à répétition, le pays devenait tout simplement ingouvernable… «
C’est pour cela que Bahati, au début de l’an dernier, fut chargé d’une mission à première vue impossible : « prendre contact avec les « forces vives » du pays, la société civile, les milieux religieux, les universitaires, les représentants du secteur économique et même les chefs coutumiers, et voir si une autre formule pouvait être envisagée. Tous furent consultés et peu à peu, la majorité changea de camp : la Chambre a basculé, le Sénat est aujourd’hui acquis à Tshisekedi à raison de 85 sénateurs sur 109. » Bahati compte poursuivre le détricotage jusqu’au niveau des assemblées provinciales, afin qu’elles se rangent elles aussi dans le nouveau camp présidentiel. Sa méthode : « expliquer, écouter, persuader, convaincre…Etre issu de la société civile vous apprend à être à l’écoute de tous… » Le président du Sénat ne s‘étend cependant pas sur les arguments sonnant et trébuchants, -des milliers de dollars- utilisés pour encourager ce qu’ailleurs on appellerait le débauchage.
Lui, il rappelle qu’au Congo, « ce n’est pas l’idéologie qui compte. Ce sont les affinités tribales, géographiques, intellectuelles, économiques… » L’informateur préfère aussi souligner sa force de conviction personnelle, l’usure du système et l’arrogance dont faisait preuve l’entourage de Kabila, sans oublier l’immense aspiration au changement qui traverse toute la population. Si le nouveau gouvernement que le nouveau Premier Ministre Sama Lukonde s’efforce de constituer tarde à être proclamé, c’est parce qu’il y a beaucoup d’appétits à satisfaire, que Bahati revendique 5 postes pour les siens proportionnellement à son poids politique à l’Assemblée nationale, que le parti de Tshisekedi, l’UDPS, réclame sa place de parti présidentiel… Les places sont d’autant plus chères que le nouveau chef de gouvernement entend constituer une équipe stable mais réduite. ‘Tout le monde ne pourra pas en être membre », tranche l’ « informateur »… Les grands axes de la future équipe seront le rétablissement de la paix et de la sécurité, le maintien de la gratuité de l’enseignement primaire, la bonne gouvernance dans tous les domaines.
Mais le temps file : la confection de cette nouvelle majorité, qui concède à Félix Tshisekedi l’essentiel des pouvoirs et lui donne les moyens d’agir tout en le privant d’excuse en cas d’échec a pris du temps, consommant déjà près de la moitié d’un mandat qui expire en 2023. Une échéance qui n’inquiète pas le président du Sénat : « les élections auront lieu, fin décembre 2023 au plus tard. On peut aussi tenter d’en réduire le coût, de faire les choses plus simplement : pourquoi commander en Asie un matériel électoral coûteux que l’on pourrait produire ici ? L’essentiel, c’est que tout se passe dans la transparence. Si les gens voient que Félix Tshisekedi tient ses promesses, il n’aura pas de souci à se faire, les électeurs lui donneront les moyens de poursuivre son programme. Allez dans la cité, posez les questions aux gens, vous verrez combien le président est populaire. Il n’a rien à craindre. Impulser un tel changement, sans tirer un seul coup de feu, ce n’est pas si fréquent en Afrique, les électeurs le savent… »
Elu au Sud Kivu, propriétaire de plusieurs hôtels et d’une cimenterie, Modeste Bahati n’ignore rien des guerres qui déchirent l’Est du Congo depuis plus de vingt ans, mais pour lui, la solution passe par l’intégration régionale, « nous devons développer des projets communs. Pourquoi ne pas reprendre l’une des idées de Laurent Désiré Kabila, proposer aux combattants démobilisés de réhabiliter des tronçons de route, de faire du cantonnage, moyennant un salaire fixe ? » On le voit, l’ancien militant de la société civile a gardé le sens du terrain…