7 avril 2021

Au Sud Kivu, face à la pandémie, il n’y a pas de vaccin contre la méfiance et la peur

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Uvira,

Envoyée spéciale,

A l’entame des escarpements qui, après le pont de Kamanyola, mènent à Bukavu, le nom d’ un bistrot/boîte de nuit à l’intention des camionneurs de passage annonce l‘état d’esprit du moment « the King –Confinement général ». Un peu plus haut, les femmes courbées sous leurs sacs de manioc et de bananes n’accordent pas un regard à la banderole qui annonce une prochaine conférence « faire le point à propos des rumeurs et de la désinformation au sujet du Covid ». Les masques, appelés ici « cache nez », sont invisibles ; dans les minibus qui descendent vers Uvira, sur la frontière du Burundi, les passagers serrés les uns contre les autres devisent joyeusement. Pour croire en la réalité du Covid, il faut longer la rive inondée du lac Tanganyika et atteindre le centre de santé de Kahimba, remis en état par Médecins du Monde.
Ici enfin, on retrouve des signes familiers : une tente blanche à l’entrée, où les patients sont priés de s’identifier, un lave main, des affiches invitant aux gestes barrière. Mais le médecin chef, le Docteur Masemaki reconnaît que si les maladies respiratoires sont fréquentes par ce climat de saison des pluies et que vers la fin de l’an dernier il a enregistré un nombre de décès inhabituel, il est bien incapable de dire s’il s’agissait ou non de la Covid ; « ici, nous ne disposons pas de tests… En outre, les gens ne croient pas en la réalité de cette maladie, ils ont tant d’autres raisons de mourir… » Il fait ainsi allusion à la violence intercommunautaire qui ravage les Haut Plateaux, cette haute muraille montagneuse qui fait face au Burundi et au Rwanda, et il évoque aussi le paludisme, les diarrhées.. En outre, les maux de gorge sont fréquents et peuvent être mortels, mais pour une autre raison que la pandémie : « ici, les gens ont l’habitude de se rendre chez les médecins traditionnels et ces derniers, pour éliminer le mal, râclent la gorge de leurs patients jusqu’à la faire saigner, ce qui provoque de fréquentes infections… »
Dans un autre dispensaire, Kabindula, une maison à étages à l’orée d’Uvira, Médecins du Monde a fourni l’ équipement destiné aux soins de première ligne car les malades sont nombreux ainsi que les blessés qui descendent de la montagne. Mais ici aussi la pandémie est ignorée par une population qui compte de nombreux déplacés, chassés par la guerre : « ce n’est pas le principal souci… soupire le Docteur Borsa, chef de la zone de santé…
Le Burundi et le Rwanda prennent des mesures sérieuses
Cependant, les commerçants et les voyageurs qui reviennent du Burundi, dont la frontière miroite de l’autre côté du lac, attestent que « là bas, on ne rigole pas. » Ou plutôt que l’on prend enfin au sérieux la maladie, qui, l’an dernier, a emporté le président Pierre Nkurunziza, un coup de tonnerre. Dans le Burundi de son successeur Evariste Ndayishimye, sitôt franchie une frontière qui fut longtemps fermée, un test s’impose, et à l’aéroport, quelques kilomètres plus loin, l’opération est facturée 100 dollars. Vient ensuite une stricte quarantaine ; les voyageurs arrivés par avion sont conduits dans un hôtel et durant sept jours ils sont priés de ne pas quitter leur chambre, où ils prendront tous leurs repas. Dans les couloirs de l’hôtel, des policiers patrouillent et barrent l’accès à la piscine et au jardin… L’arrivée au Rwanda n’est pas plus facile : le poste frontière ultramoderne où jadis douaniers rwandais et burundais opéraient côte à côte est fermé depuis les affrontements qui ont opposé les militaires des deux pays et ailleurs on passe au compte goutte. Cette quasi rupture du commerce frontalier affecte sérieusement l’économie du Sud Kivu où, malgré les rapports politiques tendus les populations vivaient de ces échanges quotidiens.
Le découragement du Docteur Mukwege
A Bukavu, le Docteur Mukwege, plus que jamais, est reclus dans son hôpital de Panzi. Mais ce confinement ci n’est pas seulement sanitaire: les tensions croissantes dans la région lui donnent des raisons de craindre pour sa sécurité, l’amenant à limiter sinon supprimer contacts et interviews. Aperçu entre deux portes, il nous donne l’impression d’un homme fatigué, découragé peut-être… Au début de la pandémie, le médecin chef de Panzi avait accepté de devenir le responsable de la riposte pour le Sud Kivu : « je n’avais rien laissé au hasard et rédigé le protocole des mesures de prévention. Comme les personnes les plus âgées étaient à la fois les moins nombreuses et les plus menacées, j’avais recommandé de les isoler strictement, leur famille se chargeant de leur apporter la nourriture afin de les protéger au maximum.
Mais ces mesures locales auraient du être accompagnées d’une campagne de sensibilisation. Or on n’a rien vu de tel : ni panneau, ni banderoles, ni slogans… » Ayant le sentiment de prêcher dans le vide, le prix Nobel de la Paix a préféré présenter sa démission et se replier sur son fief de Panzi. Il souligne cependant que « 41% des membres du personnel de l’hôpital ont été testés positifs et disposent d’anticorps, ce qui démontre qu’ils ont déjà eu la maladie. Le virus est donc bien présent au sein de la population… » Quant aux victimes, leur nombre est difficile à évaluer car l’an dernier, durant trois mois, l‘hôpital de Panzi a fonctionné au ralenti, n’acceptant plus que les urgences.
Scepticisme généralisé
Même si l’an dernier on a enregistré deux pics de mortalité, le scepticisme ne s’est pas dissipé pour autant. Chaque samedi après midi, Bukavu retentit de la musique des mariages et des cortèges qui réunissent des dizaines de personnes et les fêtes durent jusqu’au moment du couvre feu, fixé à 21 heures. Chaque dimanche les églises et les temples affichent complet tandis qu’au au bord du lac, les restaurants ne désemplissent pas…
En outre, le décès, voici quelques jours, du président tanzanien Magufuli a provoqué dans tout le Sud Kivu une grande émotion et de nombreuses manifestations de deuil. Les gens se sont réunis devant des portraits du défunt, les éloges se sont multipliés, résonnant comme des avertissements, des critiques subliminales : « lui, il était près de son peuple. Lui, il ne voyageait pas tout le temps. Lui, il était resté un homme simple, qui tenait ses promesses… ». Et aussi : « lui, il avait refusé de croire au Covid, cette maladie des Blancs… » Comme son voisin Nkurunziza, c’est bien la pandémie qui a emporté le populaire président, mais à Bukavu, on en tire une conclusion bien différente: « il avait résisté aux Occidentaux, refusé leur vaccin, et c’est pour cela qu’il est mort. Probablement empoisonné… »
Est-ce le résultat d’un quart de siècle de guerres et de violences ? D’un sentiment d’abandon ? De l’exaspération que suscite l’impuissance de la Monusco et la prolifération des ONG occidentales devenues le principal employeur ? Le scepticisme des Kivutiens les amène à douter de la réalité de la maladie, à se méfier de tout ce qui vient de l’Occident et en premier lieu du vaccin. On rit encore de l’anecdote, non sans amertume : voici une semaine, la panique a gagné une école de la ville. Les enfants se sont enfuis, certains ont sauté par la fenêtre pour partir plus vite. Des parents ont bondi dans leur voiture pour aller rechercher leur progéniture, les gens du quartier ont poussé des hurlements de terreur. Tout cela parce qu’une folle rumeur s’était propagée dans la ville : « on a vu deux Blancs venir dans cette école pour y vacciner les enfants… » Le plus sérieusement du monde, un éducateur nous explique que « ce vaccin est une invention des Blancs destinée à modifier le code génétique des Africains, afin de pouvoir un jour, si nécessaire, les éliminer… »
Depuis KInhsasa, le Docteur Muyembe, patron de la riposte, célèbre pour avoir identifié et maîtrisé l’épidémie d’Ebola, a voulu commencer à écouler un premier stock de 1.600.000 doses vaccins, attribué à la RDC dans le cadre du processus Covax mis en place par l’Organisation mondiale de la santé. Il s’est donc adressé aux soignants de première ligne et aux ONG de la place, leur proposant des vaccins pour leur personnel. Il s’agissait d’une demande urgente, car en mai prochain, les vaccins seront périmés. La réponse fut glaciale : presque tous les soignants, parmi lesquels nombre de médecins, ont assuré qu’ils préfèreraient attendre. Ajoutant qu’ils seraient plus rassurés si le chef de l’Etat ou des personnalités de Kinshasa donnaient l’exemple en se faisant vacciner devant les caméras de la télévision…
Nelson, un jeune informaticien de Bukavu qui n’a pas sa langue en poche, juge « nulle », « débile », la campagne en faveur du vaccin et il avance une explication : « au lieu d’imposer des tests payants, on aurait du faire l’inverse. Multiplier les tests gratuits et obligatoires afin de déceler et suivre les cas positifs et… faire payer les vaccins. Ici, ce qui est gratuit n’a pas de valeur et depuis toujours, on se méfie des cadeaux que nous font les Blancs. S’il avait fallu payer les vaccins, tout le monde se serait déjà précipité… »