7 avril 2021

Autour du rond point Ngaba, la vie ne vaut pas grand chose

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Quand les enfants trafiqués arrivent dans la capitale éduqués à devenir des voleurs

Le rond point Ngaba, c’est l’une des grandes entrées de Kinshasa. Des camions chargés de grumes, de béton, de légumes, de manioc passent par ici venant du Bas Congo, du Bandundu, du Kasaï. Le carrefour où tous s’orientent n’est rien d’autre qu’un immense marché, un embouteillage quotidien où chacun trouve sa voie, sa pitance ou les quelques francs qui permettront de survivre. C’est pour cela qu’en 2004, le Belge Jean-Pierre Godding a fondé l’asbl Chemins neufs et décidé d’installer ici un lieu d’accueil, « Notre Maison », où durant quelques heures les enfants peuvent se sentir chez eux.
Sur le coup de midi, à quelques mètres du marché et de son vacarme, le calme de la cour surprend. Des gamins sautent sur une trampoline avec une énergie de forcenés, d’autres jouent au ballon ou bien assis sur un banc, le crâne couvert de poussière blanche, devisent tranquillement et semblent récupérer des émotions de la nuit. Quelques gosses se préparent à faire la sieste dans des lits superposés mais la plupart guettent la cuisine d’où sortent d’appétissantes odeurs. Des mamans, volontaires du quartier, préparent un repas de midi qui affole les papilles… A première vue, les ambitions de « Notre Maison » semblent modestes : alors que la plupart des enfants dorment la nuit sur le marché, où ils travaillent dès l’aube, il ne s’agît que de leur proposer un lieu plus calme, en milieu de journée, où ils recevront un repas chaud et la possibilité de se détendre. Actuellement le rythme habituel a repris, les garçons entrent et sortent, ils ne sont plus qu’une quinzaine à passer la nuit dans le centre. Durant le confinement, le rythme des lieux avait changé : le marché étant fermé, Jean-Pierre Godding a du accueillir durant trois mois, 60 garçons et 20 filles qui n’avaient pas d’autre lieu d’hébergement… Lors de ses visites, l’équipe de Médecins du Monde ne chôme pas : la psychologue recueille les récits de gosses à la dérive, le médecin et les infirmiers traitent les parasitoses, les diarrhées, les typhoïdes, soignent les bosses ramenées de bagarres quotidiennes, rançon du « struggle for life » qui est le lot de tous. Pour ceux qui le souhaitent, le centre va plus loin, aidé en cela par un subside de la région bruxelloise : des formations professionnelles sont proposées aux plus de 15 ans, et, au vu du boom immobilier de Kinshasa, beaucoup de garçons veulent apprendre les métiers du bâtiment, même si le premier choix demeure apprendre la mécanique et devenir chauffeur. Avec patience, Godding et les psychologues sont aussi à l’écoute des histoires individuelles : si les enfants se retrouvent dans la rue, ce n’est pas par choix, c’est parce qu’ils ont été chassés par une marâtre ou désignés comme « sorciers » par une église de réveil. Bien souvent en effet, lorsqu’un enfant se montre un peu différent, les parents font appel à des exorcistes religieux, dont le « remède » est de battre, punir, enfermer, sinon brûler… Lorsqu’ils réussissent à fuir, les enfants rompent avec leur famille et se débrouillent dans la rue. Parfois, l’exode d’un enfant est tout simplement provoqué par la pauvreté de la famille : trop de bouches à nourrir, pas assez d’argent.
Un micro crédit qui sauve la situation
Godding et le centre proposent alors des micro crédits, d’une modestie surprenante : « il suffit parfois de prêter 40 dollars à la maman pour qu’elle puise ouvrir un étal sur le marché ». A l’instar de l’économiste Yunus, Godding s’émerveille de la rigueur des plus pauvres : « les femmes, sou par sou, remboursent toujours, au rythme de 3 dollars par jour et arrivent à nourrir leurs enfants… »
La « garantie locative » représente une autre manière d’aider les plus démunis : souvent les familles s’entassent dans des logements minuscules et elles n’ont pas les moyens d’avancer la garantie locative qu’exigent les logeurs. Quelques dizaines d’euros, prêtés et scrupuleusement remboursés par la suite peuvent parfois aider à résoudre le problème et permettre de garder les enfants à la maison.
Le rond point Ngaba est aussi le thermomètre de l’exode rural massif qui dépeuple les campagnes du Congo : on estime que la capitale compterait 12 millions d’habitants et chaque jour des nouveaux venus, souvent originaires du Kasaï, sautent des camions et tentent leur chance dans la mégalopole. « Comment s’en étonner », dit le religieux, « les campagnes se vident, les paysans n’ont pas de débouchés, alors que dans la capitale tout est importé, entre autres par des commerçants libanais. »

Trafic d’enfants
Le carrefour est également le lieu d’un autre trafic, celui des enfants.
Bien installé sur un banc du centre, Patrick, 12 ans au moment des faits, ne se fait pas prier pour raconter son histoire. Le gamin, 14 ans aujourd’hui est déluré et sait ce qu’il veut, absolument : « rentrer dans la famille et reprendre le chemin de l’école. » Voici deux ans, alors qu’il jouait dehors avec son ami Arnold, il fut apostrophé par un homme, encore jeune. « Il nous proposa de nous amener à Kinshasa, de nous envoyer à l’école et, en contrepartie de travailler dans sa boutique. Alors que nous refusions, les coups commencèrent à pleuvoir, et surtout il nous mit sous le nez une espèce de drogue rouge. A notre réveil, nous étions déjà à Kinshasa, à hauteur de Ngaba et là le ravisseur nous expliqua ce qu’il attendait de nous : « nous faufiler sur le marché et voler dans le sac des femmes, piquer leur argent. Roués de coups, nous n’avions pas d’autre choix que d’obéir…Avec un certain succès : il nous est arrivé de ramener 500.000 francs congolais ! (250 dollars) »
Un jour, le ravisseur apparut avec des vêtements neufs et un grand projet : traverser le fleuve et se rendre à Brazzaville avec les deux gamins. La tâche de ces derniers était identique : voler sur les marchés, s’enfuir avec les sacs. « Mais nous étions maladroits » reconnaît Patrick, « l’environnement n’était pas le même qu’à Kinshasa. A tel point qu’un jour la police du Congo nous a attrapés et, comme nous étions des étrangers, elle nous a confiés à Interpol. » Dès ce moment tout est allé très vite : le ravisseur a été emprisonné, les deux gamins ont été ramenés à Kinshasa et Patrick attend avec impatience qu’Interpol RDC le reconduise à ses parents… Le Bureau du trafic des êtres humains a été saisi de l’affaire, mais le gamin n’a pas encore retrouvé sa famille. D’après Godding, observateur de première ligne, le trafic d’enfants, surtout originaires du Kasaï, est l’un des nouveaux business qui fleurit dans la capitale….