7 avril 2021

Jean-Jacques Muyembe, le vainqueur d’Ebola face au Covid

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Docteur Jean-Jacques Muyembe, coordinateur de la riposte à la pandémie de Covid 19
« On attendait un tsunami, on a eu une pandémie douce… »

Epidémiologiste presque légendaire, co-découvreur avec Peter Piot, du virus Ebola, patron de l’IRNB, (Institut national de recherche biomédicale), le Docteur Jean-Jacques Muyembe, qui se préparait à clôturer un nouvel épisode du virus Ebola dans l’Est du pays s’est vu chargé de relever, début 2020, un 19 et a du faire face aux prédictions plus apocalyptiques les unes que les autres, allant jusqu’à une hypothèse de 600.000 morts ! Nous recevant dans les bâtiments flambant neufs de l’ IRNB inaugurés en février 2019 et construits avec le soutien de la coopération japonaise, le spécialiste se montre relativement serein.
« L’arrivée de la Covid fut vécue comme l’annonce d’un tsunami pour les pays africains et plus particulièrement la République démocratique du Congo. EN réalité, nous avons plutôt vécu une pandémie douce…En termes de nombre de cas, nous sommes à 27.000 cas détectés et près de 700 décès, bien moins qu’en Europe… En fait, nous avons eu trois mois pour nous préparer : le début en décembre et c’est le 10 mars qu’est apparu à Kinshasa le « premier mort », un voyageur passé par Zaventem. Nous avons donc eu le temps de nous former à poser des diagnostics. Une première formation a eu lieu au Sénégal, organisée par l’OMS, une autre a été organisée en Afrique du Sud. Ici, nous avons ouvert un laboratoire de surveillance des maladies respiratoires. Nous avons utilisé les mêmes méthodes, les mêmes appareils que lorsqu’il s’agissait de surveiller les grippes…
Depuis la Chine, Jack Ma, l’un des richissimes magnats nous a envoyé une aide considérable : des containers contenant des machines, du matériel de protection, des moyens de transport. A l’époque, c’est à l’ IRNB que se faisait le travail pour tout le pays et nous étions surmenés. En temps normal, notre laboratoire analyse 50 échantillons par jour, tout au plus mais là, il lui fallait traiter une moyenne de 1500 échantillons ! La deuxième difficulté, c’était la prise en charge : nous ne savions pas comment traiter ces cas. En nous plongeant dans la littérature, nous avons vu que la chloroquine pouvait agir. Le Dr Raoult est un ami de longue date et nous avons décidé d’utiliser sa méthode. Mais à peine avions nous commencé que nous découvrions que l’on vendait de la fausse chloroquine ! Il n’empêche qu’alors que la mortalité, au début, était de 11, 9 % elle a baissé rapidement pour atteindre 2,7%. Vers juin, elle n’était plus que de 2% et nous avons décidé de maintenir cette méthode de traitement. A la chloroquine, nous ajoutions aussi l’oxygène. Mais lorsque nous avons connu une pénurie d’oxygène, nous avons du faire appel à la SNEL (société nationale d’électricité ») en plaidant pour qu’elle stabilise le courant…
Ce problème étant résolu, nous avons vu apparaître l’artemisia, le Panacovid, le Covid organic de Madagascar…
On a beaucoup parlé de cette découverte faite à Madagascar par un médecin d’origine congolaise, le Dr Muyangi…
Peut être, mais nos interlocuteurs malgaches, eux, n’ont jamais entendu parler de lui ! Le Dr Muyangi n’était jamais arrivé là bas…
L’autre problème fut la communication. En fait nous sommes face à deux épidémies : la véritable pandémie, et celle des fake news, qui répandent tant de fausses nouvelles, de mauvaises interprétations… La population doutait de la réalité de l’épidémie, elle avait une mauvaise perception de la maladie…Nous avons même connu des hommes politiques, surtout des députés, qui assuraient que cette maladie était inventée ! Comme les gens les croyaient sur parole, ces négationnistes nous ont porté des coups très durs…
Quelles furent les mesures adoptées ?
Tout d’abord, nous avons décidé d’imposer le port du masque. Ce n’était pas évident car jusqu’aujourd’hui, la plupart des Congolais le portent sous le menton ! Nous avons aussi imposé les mesures de distanciation et le président a lui-même décidé d’arrêter les vols à destination de l’Europe. Ensuite, nous avons bloqué les vols quittant Kinshasa pour l’intérieur du pays.
Au début, la covid était appelé la maladie des voyageurs. Les voyageurs qui arrivaient, souvent de l’étranger, (Europe, Amérique, Asie) en étant porteurs du virus commençaient par contaminer leur famille. On assistait alors à une deuxième épidémie, locale cette fois. A ses débuts, l’épicentre de la maladie, c’était la Gombe, le centre ville. La Covid était alors considéré comme une maladie de riches, qui frappait les nantis ayant les moyens de voyager…
En fait Kinshasa était et est toujours divisée en deux : à l’Est, dans les quartiers populaires, dans cette zone appelée globalement la Tshangu, les gens ne voient ni malades ni morts… Ils en concluent que cette maladie est celle des habitants du quartier nanti de la Gombe, mais pas la leur…Et donc ils ne portent pas le masque, même pas dans les bus surchargés ! Cependant, ils développent des infections asymptomatiques. Ne pas éprouver de symptômes ne signifie pas pour autant que l’on ne soit pas porteur !
Comment expliquez vous cette relative résistance des plus pauvres à l’épidémie ?
Le facteur le plus évident, c’est que dans les quartiers, les gens vivent à l’extérieur. En outre, la population est beaucoup plus jeune… Mais attention : les chauffeurs des gens aisés qui viennent chaque jour jusqu’à la Gombe regagnent chaque soir leurs quartiers populaires et ils peuvent y ramener le virus ! C’est ce qui rend le contrôle si difficile : les gens disent qu’il n’y a pas de morts dans leur entourage, ni même de malades. Sceptiques, ils ne croient donc pas au danger.
Il faut observer aussi le profil des gens qui vivent à la Gombe : souvent plus âgés, plus costauds, plus gros. Dans les quartiers riches, il ya beaucoup de co-morbidité : l’obésité, le diabète, l’hypertension… Autrement dit, dans la même ville, il y a deux maladies différentes… Chez les pauvres, le virus circule aussi mais il entraîne des maladies asymptomatiques… Nous comparons cette pandémie à un iceberg : ce que l’on voit, c’est la partie émergée, le sommet où se trouvent les malades. Mais sous l’eau, il y a les invisibles, ceux qui sont infectés et contagieux, mais sans que la maladie soit déclarée. Ce qui signifie qu’il faut être prudent avec eux aussi…

Comment s’est déroulé le confinement ?

Décrété en avril- mai, le confinement a duré jusque fin juillet puis il a été levé. On avait d’abord voulu faire un véritable « lock down », confiner chez eux tous les habitants de Kinshasa. Mais après une semaine on s’est rendu compte que c’était impossible, les menaces de soulèvement étaient trop fortes. Abandonnant cette idée, on a confiné seulement la Gombe ; le nombre de cas a commencé à baisser et nous avons subi la pression pour rouvrir les magasins…Un point positif, c’est que, les avions se rendant à l’intérieur du pays ayant été mis à l’arrêt, la maladie ne s est pas répandue dans les provinces. Ou alors elle est apparue très tard et dans les provinces qui sont en contact avec les pays limitrophes. Dans le Bas Congo et le Congo central, les contrôles étaient difficiles car les gens voyagent par bus…Tout le pays a été mis à arrêt, mais grâce aux mesures prises, le virus est resté contenu à Kinshasa… La première phase fut marquée par une mortalité très faible, alors qu’on s’ attendait à une explosion…
Quant au couvre feu, il a été décrété lorsque la deuxième vague est apparue en novembre. Il a été décidé de renforcer les mesures barrière, alors que la population niait toujours l’existence de la maladie…On a du à nouveau fermer les écoles, de décembre jusque février et maintenant elles sont rouvertes…
On peut donc dire que le pire n’a pas eu lieu…
C’est exact… Maintenant, les gens mettent en cause le couvre feu et nous songeons à le repousser à 23 heures au lieu de 21 heures et le lever à 4 heures du matin au lieu de 5. Mais c’est au président qu’il appartient d’annoncer cette décision.
Connaîtrons nous une troisième vague ? Je l’ignore, j’espère que non car le nombre de cas commence à baisser…Si le variant sud africain arrive jusqu’ici, il nous trouvera équipés et prêts à l’affronter. Dans le labo de l’IRNB nous avons déjà détecté le variant anglais et le sud africain a été trouvé à Kolwezi… Mais ces variants n’ont pas encore pris de proportions inquiétantes…Autrement dit la catastrophe n’a pas eu lieu, les chiffres alarmistes de l’OMS ne se sont pas vérifiés.. Par contre, la pauvreté a augmenté, le niveau de vie a nettement baissé. A Tshangu, dans les quartiers populaires, les gens ne supportent plus le couvre feu. Leur vie, leur revenu, c’est la ville..
Votre prochain défi, c’est donc la vaccination ?
Début mars, via le processus Covax, mis sur pied par l’OMS, nous avons reçu un million 700.000 doses de vaccins Astrazeneca, à consommer d’ici mai car alors il sera périmé. Alors que nous allions nous lancer dans la vaccination est apparu ce problème de thrombose. Au vu des soupçons, nous avons décidé, par précaution, d’attendre les conclusions des recherches. Maintenant que la France a repris, que l’agence européenne de médicaments assure qu’il n’y a pas de lien de cause à effet, nous avons décidé de reprendre la vaccination. Mais nous nous heurtons à une grosse méfiance au sein de la population, 54% du public reste sceptique…
Nous allons commencer par vacciner le personnel de santé, les personnes âgées, les gens qui ont des co-morbidités. Nous espérons qu’une fois vaccinés, médecins et infirmiers transmettront le message positif.
Le grand enjeu étant la communication, nous allons faire appel à des spécialistes, des journalistes, des anthropologues. Nous avons constitué une équipe qui s’appellera « Communication des risques et engagements communautaires » (CREC). Sur le terrain, le travail est mené par le secrétariat technique, bien organisé. Notre expérience de lutte contre les autres épidémies, comme Ebola, nous aide beaucoup. Je travaille toujours avec l’équipe Ebola qui se trouvait à l’Est… Ici, le savoir faire existe et on est à l’aise..En Belgique vous n’êtes pas habitués à ce type de situations…
La radio, les chaînes de télévision, les églises, catholique, protestante, de réveil et autres vont jouer un grand rôle dans la sensibilisation. Nous pensons que ce que disent le pasteur ou le prêtre sera accepté… La vaccination sera gratuite et volontaire. Si nous espérons toujours un engouement, en même temps nous le craignons, car nous ne disposons que de 1.700.000 doses alors qu’au début nous en avions demandé 6 millions ! S’il y a engouement il y aura bousculade…
Pour contenir l’épidémie, atteindre une immunité collective, combien de personnes devraient elles être vaccinées ?
Chez nous, ce sera un objectif difficile à atteindre…L’immunité collective, cela suppose 80% de la population immunisée et vaccinée. Ici, ce sera vraiment difficile : la logistique sera compliquée, il y aura le problème des transports, de la chaîne du froid…Certes, nous avons l’habitude du PEV (programme élargi de vaccination), et dans chaque province nous avons des réfrigérateurs qui permettent de ne pas briser la chaîne du froid. Mais ce sera tout de même compliqué…
Il est vrai aussi que la RDC a l’habitude des défis logistiques, il faut croire aux miracles…Les pays voisins s’en sortent plutôt bien, le Rwanda, l‘ Ouganda, et même le Burundi…Le gros problème, c’est l’Afrique du Sud…Pourquoi ? Parce qu’il y a là bas beaucoup plus d’obèses qu’ici…C’est une question de régime alimentaire, comme aux Etats Unis…Mais aussi de co-morbidités…
Ici, le taux de malnutrition est très élevé, -42% des enfants sont malnutris-, la corpulence moyenne est plutôt mince, l’obésité est rare, sauf pour ceux qui ont adopté le régime européen…Plus tard, il faudra tirer les leçons de cette résistance au Covid opposée par certains pays d’Afrique !
Je dois reconnaître aussi qu’en RDC, c’est la première fois que je vois un président s’adresser à des scientifiques pour résoudre ce type de problèmes, ce qui est un signe positif. J’ajoute aussi que dès le début, nous avons été aidés par l’Institut de médecine tropicale d’Anvers qui nous a envoyé dix spécialistes…Une geste qui fut très apprécié…