7 avril 2021

Kinshasa au temps de la pandémie: malheur aux pauvres

Catégorie Non classé

Kinshasa au temps de la pandémie : elle tue les riches et appauvrit les pauvres plus encore
Envoyée spéciale
Débarquer à Kinshasa, c’est plonger avec ivresse dans la vie d’avant. Bondés, les bus Transco remontent vers la cité et rares sont les passagers qui portent le masque. Ou alors chacun, sur le menton, arbore une petite excroissance bleue, un masque de papier qui se relève à la demande. En journée, marchands de tout et de rien sont au poste, on vend toujours les piles et les allumettes à l’unité, les journaux à la criée ; la circulation, plus chaotique que jamais s’apparente encore à un gymkhana malgré les saute mouton, ces longs viaducs de béton qui surplombent désormais les quartiers populaires et leurs carrefours où s’entremêlent les charrettes à bras, les scooters, les piétons, les vendeuses de légumes… Chassés par la destruction du grand marché, démoli sans crier gare après une visite du président Tshisekedi, les vendeurs ont envahi les trottoirs du centre ville avec leurs chaussures, leurs sacs, leurs panoplies d’ustensiles chinois. Juchées sur leur tabouret, les « mamans changeuses » proposent toujours un franc qui a « pris l’ascenseur » et dépasse désormais les 2000 francs congolais pour un dollar. En traversant la Gombe, le quartier des affaires, on remarque cependant des immeubles neufs, des architectures audacieuses qui dominent des maisons coloniales presque en ruines ; de grandes marques européennes narguent le chaland, des supermarchés proposent des confitures et des gaufres venues de Hollabnde et de Belgique….Désormais si les chauffeurs font un détour du côté du fleuve, ce n’est pas seulement pour éviter le boulevard engorgé, c’est aussi pour s’offrir un passage devant la demeure de l’ex président Kabila, entourée de feuilles de plastique opaque en attendant les tôles ou pour tourner autour du mausolée érigé à la mémoire de Laurent Désiré Kabila, un lieu longtemps interdit d’accès… Kinshasa vibre plus que jamais, la croissance de cette mégapole de 12 millions d’habitants donne le tournis ; même si les vendeurs de journaux ont été chassés des grandes artères, la politique demeure omniprésente, les radios locales tournent à plein régime tandis que les « parlementaires debout », ces citoyens souvent militants du parti de l’UDPS, celui du président, sont toujours mobilisés par d’interminables discussions et poussent leur pari à présenter de nouvelles exigences. Si depuis un an, le monde entier est recroquevillé sur la pandémie, on a le sentiment qu’ici, la Covid est passée au dessus de la ville comme une tornade tropicale. Demain peut-être le virus frappera, mais en attendant, c’est aujourd’hui qu’il faut vivre… Cependant, le fléau a inspiré des mesures qui ont touché, quoique inégalement, les riches comme les pauvres. Qu’on en juge : dans le quartiers chics, les restaurants se vident dès 20 heures, car en prévision du couvre feu fixé à 21 heures, les barrages de police se mettent en place en début de soirée et si les policiers sont courtois, les amendes sont bien réelles. Dans certains hôtels de luxe, les fêtes continuent et ceux qui ne peuvent rentrer chez eux se contentent de prendre une chambre pour la nuit…Dès 17 heures cependant un frémissement traverse la ville : les voies qui mènent vers le centre se vident et dans la direction des grandes cités populaires, du côté de l’aéroport, on roule au pas. Les enfants qui se pressent aux carrefours se font plus insistants encore que d’ordinaire. Chassés du grand marché en réfection, traqués par les policiers de roulage, ils pleurent presque en quémandant un billet vert, ils se jettent au milieu du flot des voitures, esquivent les menaces..En réalité, depuis le début de l’épidémie, la situation des plus pauvres et en particulier des enfants est devenue plus précaire que jamais.
A Sainte Thérèse, le gong de midi, c’est la faim
Dès midi, on s’en rend compte au pied de l’église Sainte Thérèse, dans la paroisse de Ndjili. En fin de matinée, avertis par un gong muet qui s’appelle sans doute la faim, des gosses, garçons et filles apparaissent. Ils se rapprochent de la clinique mobile de Médecins du Monde, une ambulance aménagée venue d’Italie et l’un après l’autre, ils demandent une consultation. Lorsqu’ils sortent avec qui un bandage neuf sur ses brûlures, qui un simple sparadrap, ou quelques cachets, Sarah, la psychologue de MDM les attend sur un banc posé dans la poussière. Elle ne fait rien d’autre qu’écouter, tenter de relâcher la pression des nuits sans sommeil, écouter le récit des bagarres, faire en sorte que se relâchent l’agressivité, la vigilance, conditions de la survie… La plupart des histoires évoquent le retour de la manière forte. Il apparaît que le nouveau gouverneur, Gentilly Ngobila, est un homme qui rêve d’une ville propre, à l’américaine. Alors que son prédécesseur Kimbuta avait pris des initiatives sociales, désormais, les rafles mènent tout droit vers les pavillons 9 et 10 de Makala, la prison de Kinshasa où une section est réservée aux mineurs. Abed Masata, 14 ans a réussi à fuir la prison et il a gardé la nostalgie de l’école. Lorsqu’il parle de sa maman décédée, qui était militaire sur la frontière angolaise, ses yeux s’embuent. Son père s’est remarié et dès qu’elle a appris le décès de la première épouse, la belle mère, qu’il appelle « sa marâtre » n’a plus voulu de l’enfant et a refusé de payer les frais scolaires. Chassé de l’école, jeté de la maison, Abed s’est retrouvé sur le marché. Désormais, il passe la nuit entre les étals et déjoue les rondes de la police. Pour lui comme pour les quelque 25.000 « enfants des rues » ou plutôt, selon la terminologie de MDM « enfants en situation de rue » qui vivent à Kinshasa, la Covid fut synonyme de catastrophe. Les écoles ont été fermées durant trois mois, mais aussi les églises et tous les lieux de culte qui étaient aussi des abris. Les vendeurs se sont faits plus rares sur les marchés car les clients restaient près de leur domicile , les enfants qui portaient les sacs ou aidaient les véhicules à se garer n’ont plus trouvé de clients. Et le soir, alors que tous les adultes se pressent vers leur maison dans la cité, les enfants restent seuls, la faim au ventre.
C’est pour cela que dans la paroisse Sainte Thérèse, le meilleur moment de la journée, c’est la pause de midi, parfois assortie d’une consultation dans le minibus. Tout en jouant, les enfants, du coin de l’œil, surveillent les religieuses de l’ordre de don Guanello lorsqu’elles sortent de leur couvent. L’attente n’est pas vaine : une religieuse rondelette, la robe bien repassée, pose sur la table une énorme casserole de fou fou, (pâte de manioc), un plat de légumes verts, quelques bouts de poisson. Au milieu du rush, la religieuse s’égosille « n’oubliez pas de ramener les cuillers.. »Un silence religieux s’installe sur la petite place, les enfants râclent leur assiette avant de reprendre leur course dans la ville et Sarah se jure qu’un jour elle ramènera à l’école le jeune Abed…

Les échanges autour de l‘échangeur de Limete

Le soir, l’ambulance de MDM a repris du service. Cette fois, sa ronde l’a menée au pied de l’échangeur de Limete, un monument mythique, une carcasse de béton naguère élevée en l’honneur de Patrice Lumumba, et qui sera bientôt reconstruit. Alors que la nuit tombe et que le ciel est strié d’éclairs, les voitures se traînent vers les quartiers éloignés, provoquant des embouteillages gigantesques ; les policiers qui ont pris place derrière leurs barrières ne jettent pas un regard vers les enfants qui se faufilent entre les voitures et se rassemblent entre les fourrés du rond point. Jupes bien serrées, robes moulantes, les filles arrivent les premières, avec des petits qui tournent autour d’elles. Ce rond point, avec ses herbes folles, ses clôtures bariolées qui balisent le futur chantier et cachent des recoins perdus, c’est leur quartier général. Leur lieu de travail, leur gagne pain : chaque jour celles qui trouvent des « clients » peuvent espérer gagner l’équivalent de dix dollars, bien plus que les garçons du marché…En bavardant, elles font la file devant l’ambulance tandis que Sarah la psychologue tente d’apprivoiser les tout petits qui finissent par rire aux éclats. Les mamans présentent beaucoup de pathologies, infections, parasitoses, paludisme, problèmes gynécologiques…Une fille en robe jaune est enceinte de trois mois et s’interroge sur sa grossesse, qu’elle assure être le résultat d’un rapport violent, non désiré. Elle ne trouvera pas de solution ici, aussi longtemps que le Parlement congolais n’aura pas ratifié le « protocole de Maputo » dont la RDC est signataire et qui autorise l’avortement en cas de viol. Toutes les confessions religieuses sont vent debout contre ce projet de loi, et le nouveau président de l’Assemblée nationale, Christophe M’Boso, nous assure que le sujet n’est certainement pas à l’agenda, jugé trop impopulaire…
« Christine » (prénom modifié) nous confie son désarroi : elle a du mal à nourrir la petite de trois ans qui ne la quitte pas d’une semelle, qui vient de faire une infection tandis qu’un autre bébé s’annonce déjà… Dans la pénombre, la conversation se prolonge avec le médecin ou la psychologue, puis les jeunes femmes reculent lentement vers la nuit et se dirigent vers les panneaux rouillés derrière lesquels elles passeront la nuit, avec leur « love », leur amour du moment ou avec un autre. Dès leur départ, des garçons semblent jaillir de l’ombre. Ils rient trop fort, leurs yeux sont rougis, ils sentent le chanvre et tiennent encore à la main des bouteilles d’alcool ou de bière forte. Toujours aussi calme, le docteur Olivier les reçoit dans la clinique mobile. Il leur propose des antibiotiques, des anti inflammatoires, mais surtout un moment d’écoute… A l’heure du couvre feu, la pluie flagelle le petit groupe, qui finit par se replier dans la pénombre du chantier. Au loin, on distingue les lumières et les publicités de la ville des riches. Dans les cités sans électricité, les familles se rassemblent autour de petits feux en espérant que la pluie ne provoquera pas de nouvelles érosions…Depuis quelque temps, le docteur Olivier réfléchit au sujet de la vaccination : Médecins du Monde, comme les autres ONG, d’autres ONG, MDM s’est vu proposer la vaccination de ses volontaires et de ses bénéficiaires. Quoique limités, les stocks sont là et en mai ils seront périmés. Mais le médecin est aussi perplexe que ses collègues : jusqu’à présent, la méfiance l’emporte, nul n’a encore accepté la proposition et, dans les quartiers pauvres où le virus semble presque irréel, chacun songe que, peut-être, il y a d’autres urgences.