7 avril 2021

Un quart de siècle plus tard, le Kivu paie toujours la facture du génocide

Catégorie Non classé

U

Uvira et Bukavu,

(de notre envoyée spéciale)
Le génocide des Tutsis du Rwanda, en 1994 ébranla toute la région des Grands Lacs. Aujourd’hui encore, à la lecture du rapport de la commission Duclert, -des historiens français qui ont obtenu l’accès aux archives de l’Elysée- la France découvre avec effroi l’ampleur du soutien apporté aux forces génocidaires.
Le Congo voisin subit toujours les conséquences de cette histoire dramatique. Si le Rwanda a entamé un développement spectaculaire, en face, depuis Uvira au Sud Kivu jusqu’au Nord de Goma, la guerre n’a jamais cessé. Les grandes lignes de l’histoire sont connues : exode, en 1994, d’un million et demi de réfugiés hutus, guerre de 1997-1998, menée par des forces rwandaises et ougandaises avec la participation d’opposants congolais et qui mena à la fin du régime Mobutu et au retour forcé de la plupart des réfugiés hutus, deuxième guerre du Congo, qui se termina en 2002 par l’intégration des forces rebelles au sein de l’armée congolaise. Aujourd’hui, le Nord et le Sud Kivu apparaissent comme une sanglante mosaïque où, face aux nombreux groupes ethniques congolais qui ont tous pris les armes se retrouvent des Tutsis Banyamulenge, arrivés du Rwanda au 19e siècle et dont la nationalité congolaise est toujours contestée, des descendants ou des survivants des groupes de réfugiés hutus qui ont poursuivi leur guerre depuis leurs bases au Congo. Depuis leur arrivée au Kivu en 1994, ces «irréductibles » ont subsisté en exploitant les ressources du milieu : le charbon de bois, les minerais (coltan et or) et aussi les femmes congolaises, enlevées, transformées en porteuses, en esclaves sexuelles, en mères de milliers d’enfants qui ont aujourd’hui atteint l’âge adulte et n’ont jamais connu que la violence. Les plus jeunes, lorsqu’ils arrivent dans les centres d’accueil de Bukavu, portent un nom lourd de souvenirs : on les appelle les petits « Craps ». C’est-à-dire les enfants des « commandos de recherche et d’action en profondeur », ces forces spéciales rwandaises qui, dans les derniers temps du génocide, furent formées par le capitaine Barril dans le camp Bigogwe au Rwanda afin qu’ils poursuivent la lutte. Malgré les offensives de l’armée congolaise, les patrouilles de la Monusco, les actions de renseignement de l’armée rwandaise, ces groupes militaires hostiles à Kigali, qui portent aujourd’hui le nom de FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) sont toujours présents. Ils érigent des barrages sur la route de Rushuru au Nord Kivu, vivent du commerce du charbon de bois, le makala, fabriqué dans le parc des Virunga et vendu partout, y compris au Rwanda où il est interdit de couper les arbres. La permanence de ces forces hostiles explique pourquoi le président Tshisekedi a conclu avec Kigali un très efficace traité d’amitié : désormais, portant ou non l’uniforme de l’armée congolaise, des agents du Rwanda sont présents depuis le Nord Kivu jusqu’au sud d’Uvira et rien n’échappe à leur vigilance.
C’est que les FDLR ne sont pas les seuls à menacer le Rwanda : au Sud Kivu, le RNC (Rwandese National Congres) dirigé par le général Kayumba, ancien compagnon de route de Kagame, a lui aussi déployé des groupes armés dans les hautes montagnes qui dominent le lac Tanganyika et passé des alliances, à première vue contre nature, avec les rebelles hutus ou avec certains groupes congolais locaux, les Mai Ma de diverses obédiences. A Uvira, Maman Gege, qui anime une association de femmes, constate que le Kivu, du Nord au Sud, « est devenu le terrain d’action des armées et des opposants de tous les pays de la région, qui appuient chacun « leurs » rebelles » et n’hésitent pas à mener des actions militaires en terre congolaise. »
Plus de 120 groupes armés ont été répertoriés dans l’Est du Congo, parfois liés à des hommes politiques congolais, les « tireurs de ficelles », qui se servent de la violence sur le terrain pour faire avancer leurs pions à Kinshasa. Au dessus d’Uvira, dans les haut plateaux, l’insécurité est telle que les équipes de Médecins du monde Belgique demeurent les dernières sur le terrain…
La persistance de cette violence explique pourquoi les femmes victimes de viols affluent toujours à l’hôpital de Panzi, dirigé par le docteur Mukwege et le récit d’une femme comme Nzigire, 33 ans, 6 enfants, kidnappée à Kalonge (Sud Kivu) en septembre 2020 est le même que celui que l’on entendait voici vingt ans : dès sa capture par des rebelles hutus, elle fut chargée des corvées de bois et d’eau, transformée en porteuse, en esclave sexuelle avant de réussir à s’enfuir… Avec le temps cependant, l’aide s’est organisée : à Panzi, les équipes de Médecins du Monde chargées de la gestion du département des SVS (« survivantes des violentes sexuelles ») apportent un soutien psychologique de plus en plus poussé. Parallèlement aux soins médicaux, des juristes enregistrent les dépositions en vue d’hypothétiques procès et réparations, la « Maison Dorcas », créée par le Docteur Mukwege propose des formations de longue durée aux femmes qui le souhaitent. Mais la volonté de justice, exprimée par le Prix Nobel de la Paix, sa constante référence au rapport Mapping, un document onusien recensant les crimes commis dans la région et politiquement enterré depuis dix ans, lui valent d’incessantes menaces : désormais, renonçant aux voyages à l’étranger, le chirurgien fait la navette entre son domicile et son cabinet de consultations tandis que tout le périmètre de Panzi se trouve sous le regard d’une grande bâtisse, érigée juste en face de l’hôpital. Un bar, installé au rez de chaussée, porte un nom éloquent « mirador »….
Bénéfices de la violence et communautés protectrices
La violence qui s’étend depuis la frontière ougandaise jusqu’aux rives du lac Tanganyika n’est cependant pas sans bénéfices : à Goma, à Bukavu, sur les rives du lac, tous les hommes politiques de la région ont ouvert des hôtels de luxe, les pieds dans l’eau. Recyclant ainsi les dividendes de la guerre, qu’ils ne peuvent plus exporter dans des comptes à l’étranger, ils se sont assuré des revenus réguliers : jamais les chefs de la Monusco ou des grandes agences humanitaires, payeurs réguliers, en devises, n’ont été logés dans des lieux aussi paradisiaques !
Dans la paroisse Buhiba, qui surplombe le port de Bukavu, ses vedettes rapides et ses bateaux de plaisance, il y a longtemps que l’on n’attend plus rien de l’aide étrangère. Encouragés par MDM, les « notables » de la paroisse, animateurs naturels ou personnalités en vue (médecin, professeur, avocat, commerçantes) ont décidé de faire front et de former des « communautés protectrices ». Une clinique juridique gratuite accueille les filles violées qui reviennent de l’hôpital, des actions judiciaires sont entamées par des « avocats communautaires », des psychologues proposent leur aide. « C’est en elles-mêmes que ces communautés de quartier doivent trouver leurs ressources » assure MDM, et de fait, les initiatives ne manquent pas. L’une des plus appréciées, qui fait flores dans tout le Sud Kivu, est celle des « mutuelles solidaires » les déjà célèbres « Muso » : à l’instar de ce qui se fait ailleurs en Afrique, les femmes se rassemblent par groupes de trente, déposent une modeste contribution dans trois caisses, rouge pour le social et la solidarité, verte pour l’épargne et bleue pour les éventuels appuis externes et investissements. La caissière tient une comptabilité rigoureuse et qu’il s’agisse des imprévus (une visite à l’hôpital, les frais scolaires d’un enfant, un coup dur) les contributrices peuvent s’appuyer sur la caisse commune, qui finance aussi des AGR (activités génératrices de revenus). « Notre Muso a déjà acheté deux champs, créé plusieurs ateliers de couture » proclame fièrement Véronique, une quinquagénaire forte en voix, qui regrette cependant que les temps changent aussi vite : « la culture ancienne disparaît à toute vitesse… désormais les jeunes fréquentent les petits cinémas qui se sont ouverts dans les quartiers populaires et, durant des heures ils se gavent de films classés X. La fermeture des écoles a encore aggravé les choses… » L’assistance déplore aussi les alcools frelatés, vendus bon marché dans les bars de quartier, l’autorisation donnée à un Ougandais venu de Rustshuru d’ouvrir à Bukavu une usine où se produit le Sapilo, une liqueur qui titre 70% d’alcool…De cette dégradation des mœurs, un vieil avocat tire une conclusion implacable : « bien plus que l’armée, c’est la résistance du peuple qui a fait échouer toutes les guerres d’agression… Aujourd’hui que, plus que jamais le Kivu est envahi par les groupes armés des pays voisins et ces derniers affaiblissent le peuple –par le viol, l’alcool, la drogue- et ils corrompent nos autorités… »Alors que de nouvelles réserves d’or ont été découvertes dans la propriété de la Fomulac à Katana, l’ancienne concession de la coopération belge dont les creuseurs se sont emparés et que des gisements d’uranium ont été décelés sur les hauts plateaux de Minembwe, refuge des Tutsis banyamulenge, on se demande, plus que jamais, si les gens du Kivu, pauvres sur une terre trop riche, ne seraient pas les « Indiens du Congo », décimés par les groupes armés et victimes de la cupidité de leurs dirigeants…