5 août 2020

La commission colonisation cherche un timonier

Catégorie Non classé


• Dans la plus grande discrétion, les experts chargés de préparer la Commission parlementaire qui va étudier la période coloniale, au Congo, au Rwanda et au Burundi, ont entamé leurs travaux, en dépit de plusieurs désistements dus à la masse de travail requise dans un délai très court. C’est dès octobre prochain en effet que des parlementaires proposés par toutes les formations politiques entameront leur mission : ils auront un an, pas plus, pour examiner sous différents angles le passé colonial de la Belgique. Proposée par le groupe Ecolo-Groen, qui aura la présidence des travaux, cette initiative sera une première en Europe : jusqu’à présent, aucune « ex-puissance coloniale » n’a mené une telle introspection. L’un des seuls précédents, c’est la Commission Vérité et réconciliation qui, en Afrique du Sud, avait été dirigée par Mgr Desmond Tutu.
A première vue, l’idée est excellente, la démarche courageuse, et elle devrait déboucher sur la mise à nu des racines historiques et idéologiques du racisme et de la discrimination qui plombent encore notre société multiculturelle, engendrant colère et frustrations. Cependant, l’embarras et les désistements d’historiens ne sont pas seulement dus à des questions d’agenda. La mise à l’écart de spécialistes reconnus, entre autres ceux qui avaient été proposés par le musée de Tervuren, et aussi la grande absence de chercheurs et d’historiens portant la voix des Congolais d’aujourd’hui, posent question.
Alors qu’il s’agit d’examiner un passé commun à la Belgique et à trois pays africains, au premier rang desquels le Congo, -le seul à avoir été véritablement colonisé- le monopole réservé à la partie belge interpelle. Certes, les professeurs Elikia M’Bokolo et ZanaEtambala sont d’origine congolaise, leur compétence ne fait aucun doute, mais c’est aux partis politiques belges qu’ils doivent leur invitation et non à un mandat donné par leurs compatriotes.
Cela rappelle le « groupe de travail » réuni en Belgique en 1958 pour discuter de l’avenir du Congo et où, face à la revendication des Congolais qui voulaient y participer, on leur opposa que dans ce cas, il faudrait aussi inviter des représentants des colons européens! S’il faut espérer que, dans un deuxième temps, des Congolais, Rwandais, Burundais soient invités par nos parlementaires pour livrer « leur » histoire, il faut aussi souhaiter que les membres de cette commission mesurent l’importance et les dangers de leur tâche. Car ni parmi nos compatriotes d’origine africaine, ni parmi les descendants des colons d’hier, les esprits ne sont apaisés : le déboulonnage des statues en est un exemple, tout comme, dans certains milieux, les réflexes de défense et de justification.
Il y a 20 ans, au lendemain du génocide, une commission parlementaire consacrée au Rwanda avait été chargée d’établir les responsabilités de la Belgique. Elle fut considérée comme un succès car un certain Guy Verhofstadt, alors parlementaire, accepta, durant tout un été et bien au-delà, de se plonger à fond dans cette histoire douloureuse. Sa connaissance du sujet lui permit de mener à bon port les travaux parlementaires qui contribuèrent à un notable apaisement des esprits, au Rwanda et en Belgique et il fut le premier, à Kigali, à présenter courageusement les excuses de notre pays. On ne peut que souhaiter semblable timonier pour l’entreprise actuelle, sans quoi la commission risquera de se fracasser sur les écueils des mémoires divergentes…

5 août 2020

Ce que les Congolais attendent de la “Commission décolonisation”

Catégorie Non classé

Faute de temps et de moyens, les 80 millions de Congolais vivant au du Congo ne seront pas représentés au sein du groupe d’experts chargés de préparer la commission d’enquête parlementaire sur la colonisation du Congo, du Rwanda et du Burundi, qui devrait entamer ses travaux dès la rentrée d’octobre prochain.
Les experts retenus à Bruxelles ont été choisis dans le milieu scientifique mais aussi au sein de la diaspora et l’ampleur des travaux à réaliser dans un délai très bref a provoqué plusieurs désistements. Des équilibres à trouver entre les différents partis, du Vlaams Belang et de la NVA jusqu’à Défi ont également suscité des débats très vifs, qui ont du donner la migraine aux négociateurs du groupe Ecolo Groen, qui présideront la commission aux côtés du CDNv et du PS.
Afin de nourrir le débat avec des voix venues du terrain, nous avons interrogé quelques Congolais de différentes régions et origines afin de mesurer leurs attentes concernant les travaux de cette commission. Cette dernière est accueillie avec sympathie mais suscite aussi beaucoup d’attentes liées non pas au passé mais à un quotidien très précaire.

QUE SIGNIFIE POUR VOUS LE PERSONNAGE DE LEOPOLD II ?

Myrna, Kinoise de trente ans, mariée à un Belge (depuis Kinshasa)
Pour moi, le temps colonial, c’est loin, je n’ai pas le temps de regarder en arrière : le règne de Mobutu a fait 32 ans, celui de Kabila 18…C’est bien d’examiner le passé, mais n’oubliez pas les jeunes générations. Même mon mari belge ne connaît rien de tout cela…
Marcellin Cishambo, ancien conseiller diplomatique de l’ex président Kabila (depuis Kinshasa)
Je me méfie d’un retour sur la conférence de Berlin… Il faut se rappeler que c’est en 1885 que le roi Léopold II a fait accepter les frontières de l’Etat indépendant du Congo, en obtenant le soutien du chancelier allemand Bismarck face à l’Angleterre. Je crois que certaines puissances n’ont toujours pas accepté le partage de l’Afrique à Berlin et qu’à la fin de l’ère Mobutu, dans les années 96-97 comme lors de la conférence de Sun City, au début des années 2000, après l’assassinat de Laurent désiré Kabila, il a été à nouveau question d’un démembrement du Congo. A cette époque, après que l’Erythrée se soit séparée de l’Ethiopie, on négociait l’indépendance du Sud Soudan. Croyez vous vraiment que ce danger de « balkanisation » du Congo soit définitivement écarté ? A ce même moment, en plus de l’offensive diplomatique, est paru l’ouvrage d’Adam Hochkild « les fantômes du roi Léopold ». Il rappelait les atrocités commises durant l’Etat indépendant du Congo, mais affaiblissait aussi la légitimité de ce Congo héritier de Léopold II. Est-ce un hasard si aujourd’hui, alors que toutes les frontières de l’Est du pays sont attaquées depuis les pays voisins, un autre évènement se prépare, le film à sensation de l’acteur américain Ben Affleck ?
Randy Shabani, conseiller en communications ( Kolwezi, province du Lualaba)
Léopold II fait partie de l’histoire congolaise, on ne pourra jamais l’en détacher, bien que son action négative nécessite une réparation considérable et significative. Beaucoup de nos aïeux avaient été traumatisés par les méthodes de la conquête…
Isidore Ndaywel, historien ( Paris et Kinshasa)
Remonter jusqu’à Léopold II, c’est bien, mais c’est une démarche d’antiquaire. N’oubliez tout de même pas que le règne de Léopold II duré que 23 ans et que la colonisation par la Belgique représente 52 ans. Au regard des temps longs de l’histoire, ce n’est pas beaucoup… Pour moi, le travail de l’historien doit s’ancrer dans le présent. Il faut regarder le passé, mais en fonction du présent et surtout de l’avenir. Il s’agît d’être prudent, sinon de vieux démons vont se réveiller… Je n’ai pas été invité à participer au groupe d’experts ? Ce n’est pas grave : c’est une affaire entre Belges…Chez vous, la diaspora a besoin d’emplois, de reconnaissance, de racines et c’est cela qui provoque les tensions…
Marcel Yabili, avocat, Lubumbashi
Dès le départ, la question de Léopold II a été polluée par la propagande. N’oubliez pas que le consul Roger Casement, envoyé à Boma par Londres, avait pour objectif de faire déchoir Léopold II, de lui retirer ses droits de propriété sur le Congo. Par la suite, une commission d’enquête internationale puis un rapport rédigé par l’explorateur Savorgnan de Brazza ont conclu que du côté français, sur l’autre rive du fleuve, la situation était pire encore. Cette affaire a été réglée et, durant un siècle, on n’a plus entendu parler de Léopold II. Jusqu’à ce que, vers 1985, alors que le pays avait un siècle d’existence, les histoires du passé ont refait surface, dans des livres, dans la presse. On a voulu oublier qu’à partir de rien, Léopold II a construit ici des routes, des ponts, des chemins de fer. Et aussi des frontières. Je mets en garde : si on doit aujourd’hui déboulonner Léopold II, on remet aussi en cause les frontières de l’époque, qui ont été le fruit d’une négociation politique. Et, par exemple, , on renonce au port de Matadi, qui se trouve sur la rive gauche du fleuve, du côté angolais, on remet en cause les frontières à l’Est du pays, ce qui fera l’affaire du Rwanda….
Chez vous c’est la Flandre qui se soucie de Léopold II, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le Congo lui-même…Pourquoi jouer avec le sang des Congolais en badigeonnant symboliquement les statues ? L’Etat indépendant du Congo avait été reconnu par les puissances de l’époque ! Revenir sur cette histoire, c’est dangereux, cela peut nous ramener à cette balkanisation dont les Congolais ne veulent pas. Léopold II, c’est le fondateur de notre pays et c’est pour cela qu’à Kolwezi, entre autres, sa statue précède celle de tous les chefs d’Etat qui ont dirigé le Congo. Une bonne part de l’identité congolaise repose sur le souvenir de Léopold II et il ne faut pas réduire ce dernier à l’histoire des mains coupées. Ces actes criminels ont été commis du temps de l’Etat indépendant du Congo, mais ils ont été jugés : à cette époque déjà il y avait des lois.
Jok Oga, politologue, Kinshasa
Il est certain que l’histoire coloniale a été mal écrite, ce qui a entraîné des conséquences discutables. Il faut donc la réécrire, sans oublier le sort des victimes qui sont postérieures au règne de Léopold II : je pense en particulier aux persécutions des kimbanguistes par l’administration belge. Il y a eu des atrocités, des relégations à l’autre but du pays, Simon Kimbangu le prophète est lui-même mort en prison après trente ans de détention ! Aujourd’hui encore, alors qu’ils comptent des millions de fidèles, les kimbanguistes vivent difficilement, leurs lieux de culte sont mal entretenus faute de moyens… Ils sont réellement les descendants des persécutés d’hier et à leur égard, il y aurait amplement matière à demandes de pardon, à réparations…D’une certaine manière il faudra aussi penser à rapatrier certaines œuvres d’art qui ont été volées. Et aussi refaire les comptes, évaluer ce que la Belgique a retiré du Congo, retrouver les origines de la dette congolaise…

QUELLES SONT LES ATTENTES DES CONGOLAIS AUJOURD HUI?

Thomas Omari porte parole des métis d’origine belge (Kinshasa)
Nous protestons contre le mauvais accueil que nous recevons à l’ambassade de Belgique où l’on refuse de nous recevoir, de nous écouter. Notre association, qui rassemble enfants et petits enfants qui ont été abandonnés par les Belges en 1960 compte, à Kinshasa seulement, 200 membres, et beaucoup plus à l’échelle du pays. Les Belges ont quitté le pays sans regarder en arrière, en laissant femmes et enfants congolais et ils ne veulent plus rien savoir de nous.
Pour nous des réparations, cela signifie des facilités pour étudier, des bourses pour nos jeunes, une aide spécifique pour les femmes. En effet, à cause de nos origines belges, nous sommes souvent rejetés par les autres Congolais et les femmes ont des difficultés à se marier. Nous les métis, avons le sentiment d’être rejetés des deux côtés.
Pour les plus âgés il faudrait envisager une rente, une sorte de pension. Laissés pour compte depuis 60 ans, nous vivons avec cette douleur. Si en Belgique on a pris conscience du problème, au Congo, pour nous, rien n’a changé. C’est pour cela que nous manifestons devant l’ambassade de Belgique…
Nicaise KiBel’ bel Oka, journaliste, Beni, Goma
Léopold II ? Il ne faut pas se laisser distraire par les intellectuels qui vivent à l’étranger et qui espèrent toucher des dividendes. Certes, la mémoire collective doit être entretenue, mais si la Belgique présente des excuses publiques, celles-ci doivent être sincères et se traduire par des actes concrets. Comme, par exemple, choisir des villes situées dans les régions qui ont particulièrement souffert durant la colonisation, le Sankuru par exemple, le Kasaï… Là, il faudrait développer des œuvres sociales, réhabiliter un hôpital, ouvrir un musée, renforcer les écoles…
Notre histoire ne doit pas être le monopole des Occidentaux : il faudrait aussi donner des bourses d’études à de jeunes Congolais pour qu’ils puissent venir étudier leur histoire en Belgique, à Tervuren par exemple, où se trouvent nos archives, participer à l’écriture d’une histoire commune.
Moi, je viens de l’Ituri, ravagé par la guerre, on compte des centaines de morts parmi les civils : pourquoi la Belgique ne pourrait elle pas aider l’armée congolaise, lui apporter un appui logistique, une aide en matière de renseignements ? Elle l’a déjà fait, il faut qu’elle revienne.
Ma conviction est la suivante : Léopold II a voulu créer un vaste Congo uni, et depuis la fin du 19 e siècle les Anglo Saxons ne l’ont pas accepté, ils ont voulu détruire son œuvre. La Belgique doit continuer à soutenir l’unité du pays, nous aider à le défendre.
Joseph Nsita, l’un des fondateurs de l’UDPS, originaire du Bas Congo
La Belgique, au lieu de passer beaucoup de temps avec Léopold II, doit nous aider à retrouver les conclusions de la Conférence nationale souveraine qui s’est tenue au début des années 90 et avait jeté les bases de la démocratisation. Elle doit aussi nous aider à réhabiliter ce qu’elle avait construit au Congo, les écoles, les routes, les hôpitaux… Et pourquoi pas nous aider à mettre sur pied une République fédérale du Congo ?
Maman Gege, animatrice de SOFAD, une association de femmes, Uvira
Ici, nous vivons au jour le jour : la semaine dernière, dans le village de Kipupu au Sud KIvu 220 personnes ont été massacrées. Hommes, femmes, enfants. Il y a eu des kidnappings, les maisons ont été détruites. En cause : des milices venues des pays voisins, Rwanda et Burundi, qui poursuivent la guerre chez nous, nous ne savons pas pourquoi. Le Docteur Mukwege a protesté mais personne n’ a réagi, la Monusco n’est pas intervenue.
Ce que doit faire la Belgique, c’est simple : elle doit nous défendre, nous soutenir, provoquer une réaction de la communauté internationale. Ici, on nous tue tous les jours. Il faut aussi nous aider à renforcer nos structures communautaires, car la situation devient chaotique. Evoquez le passé si vous voulez, mais de grâce ne nous abandonnez pas…
Isidore Ndaywel, historien
S’occuper du passé, c’est bien si on sait où on dort le soir, ce que l‘on mangera à midi. Ici, nous avons des problèmes existentiels, 200 morts à Kipupu et personne ne bouge. Je crains que vos débats passent au dessus de la tête des gens. Je reconnais cependant les problèmes de la diaspora, besoin d’emploi, de reconnaissance sociale, de racines, confrontation au racisme ambiant… Tout cela provoque des tensions…Dans l’immédiat, la Belgique devrait aussi s’interroger sur son comportement présent : jusqu’aujourd’hui Chinois, Allemands, Américains font le détour par Tervuren pour y chercher des cartes géologiques de notre pays et identifier plus facilement les gisements miniers, ce qui facilitera leurs investissements.

Marcel Yabili, avocat
La question du passé colonial a été déplacée en Belgique, où vivent des dizaines de milliers de Congolais… Ici, on constate que tout ce qu’avaient construit les Belges, les routes, les ponts, les écoles, est en train de s’effondrer. Aidez nous à reconstruire ! Aidez nous aussi à mieux connaître notre passé, les gens ici sont curieux, les jeunes veulent savoir comment c’était du temps des Belges, ce qui s’est passé après…Les Congolais sont étonnés lorsqu’ils découvrent, dans le musée familial que j’ai ouvert à Lubumbashi, un guide du Touring Club qui date de la fin des années 50 et indique les hôtels, les tarifs, les routes.. Les gens veulent savoir ce qu’était la gestion coloniale, se rappeler qu’il y avait des soins médicaux, que l’enseignement était gratuit. Mais ce qu’ils refusent, évidemment, c’est l’idéologie de l’époque, la privation des droits fondamentaux, le manque de liberté…

Léonard She Okitundu, ex ministre des Affaires étrangères, Kinshasa
Ne nous voilons pas la face : les Congolais ont gardé un mauvais souvenir de la colonisation ! Apartheid de fait, travaux forcés, racisme, tout cela explique les révoltes et les jeunes doivent apprendre l’histoire du pays.
Cependant la communication du roi Philippe, le 30 juin dernier, est très importante : il a exprimé des regrets, qui seront peut-être transformés en excuses par un prochain gouvernement. Soixante ans après, il donne raison à Patrice Lumumba, dont le discours avait tant choqué le roi Baudouin.
La lettre du roi Philippe doit inspirer les travaux de la future Commission parlementaire qui devra travailler dans la sérénité et rechercher la vérité, faire un état des lieux.
Mais il faudra aussi que la Belgique s’interroge sur ce qu’elle a fait au Congo depuis les années 60 .Je crains que le bilan soit négatif, elle a longtemps soutenu la dictature de Mobutu, ce régime qui a amené le pays là où il se trouve auourd’hui. Il faudra aussi réexaminer la philosophie de la coopération de la Belgique avec le Congo : jusqu’à présent, il s’agissait plutôt de philanthropie que de développement durable, d’égal à égal…
On n’évitera pas la question des réparations et l’agence de coopération Enabel devra cesser d’être « caritative », « philanthropique »… Il nous faut revenir au discours prononcé par Patrice Lumumba en 1960, qui souhaitait que Belges et Congolais travaillent réellement ensemble. Dans une telle perspective nous pourrions résoudre le problème de la pauvreté, trouver un cadre pour la diaspora, attirer les investisseurs vers le Congo… Il n’est pas trop tard pour être « gagnants-gagnants », Belges et Congolais, avec une ouverture vers l’Union européenne où les Belges sont bien représentés par Charles Michel et Didier Reynders…
J’espère que la Commission parlementaire débouchera sur tout cela. Le roi Philippe ayant ouvert la voie une autre époque pourrait s’ouvrir si la Commission fait bien son travail…

29 juillet 2020

Des journalistes de Mediapart débusquent un génocidaire rwandais

Catégorie Non classé

Comment croire qu’Aloys Ntiwiragabo n’ait pas bénéficié de complicités, au plus haut niveau ? Me Philippe Lardinois, avocat, en Belgique, des victimes du génocide, partage la stupeur de ses collègues français et plus particulièrement celle d’Alain et Daphrosa Gautier, ce couple qui, depuis 1974, recherche inlassablement les auteurs du génocide des Tutsis réfugiés en Europe et anime le Collectif des parties civiles pour le Rwanda.. Dans le cas de Ntiwi ragabo, la surprise est plus grande encore : ce n’est pas la police française, ni les enquêteurs du Tribunal pénal international sur le Rwanda qui ont mis la main sur l’un des architectes du génocide, mais un journaliste de Mediapart, au terme d’une patiente enquête de sept mois ! De toutes manières la justice internationale avait depuis longtemps renoncé à poursuivre un homme que l’on croyait réfugié quelque part en Afrique, dirigeant à distance l’un des groupes les plus meurtriers opérant au Congo, les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda).
Alors que l’affaire semblait classée depuis une dizaine d’années, les limiers de Médiapart n’ont pas lâché prise. Sur base de certaines informations ou présomptions, ils ont ciblé la ville d’Orléans, et plus particulièrement un immeuble à appartements où réside Catherine Nikuze l’épouse de Ntiwiragabo, arrivée en France en 1998 et naturalisée depuis 2005 sous le nom de Tibot.
Sur la modeste boîte aux lettres, trois noms étaient affichés : Tibot, Nikuze mais aussi Nitiwiragabo. Il a fallu des semaines, des mois d’observation discrète pour que les journalistes repèrent un homme âgé, dissimulé derrière de larges lunettes noires et, avec l’aide de certains informateurs rwandais, l’identifient comme l’un des auteurs du génocide, mais aussi l’un des meneurs de la fuite des Hutus vers le Zaïre et leur réorganisation en groupes armés.
C’est en juillet de cette année que le maître espion, d’ordinaire si prudent, a baissé la garde : en se rendant au bureau de poste le plus proche, il a signé de son nom un courrier recommandé qui lui était nommément adressé. La traque a pris alors une tournure plus précise et c’est finalement au sortir d’un office religieux que l’homme a été formellement identifié. Chaque dimanche en effet, il se rendait à la messe dans l’église de sa paroisse, fidèle à la réputation pieuse de ceux qui portaient volontiers le nom d’ « abacunguzi », (les rédempteurs).
Pourquoi se serait il inquiété: c’est depuis 2000 que la justice internationale, le croyant perdu sinon mort dans les forêts congolaises avait renoncé à le poursuivre activement. Trop loin, trop cher, trop compliqué…Il en fut longtemps de même pour Félicien Kabuga, le financier du génocide, l’un des beaux frères du président Habyarimana qui a finalement été arrêté par les équipes du TPIR et par la police française le 16 mai dernier, ce qui a permis de découvrir qu’il vivait en France depuis 13 ans et avait réussi à échapper à toutes les poursuites.
Aloys Nitiwaragabo appartient cependant aux criminels dits de la première catégorie, celle des concepteurs et des planificateurs du génocide : originaire du Nord du Rwanda, comme le président Habyarimana et son épouse Agathe, il appartient aux services de renseignement rwandais, dit le G2 et à ce titre se montre actif dès le début de la guerre ouverte par le Front patriotique rwandais en octobre 1990. Mais lui, son ennemi, ce ne sont pas les Inkotanyi, les militaires du mouvement : bien avant 1994, il vise les Tutsis rwandais, qu’il considère comme des collaborateurs ou des sympathisants du FPR qui opère au départ de l’Ouganda. Ses compatriotes tutsis, il les surveille, les menace et très vite, il participe au projet définitif, les éliminer jusqu’au dernier, afin de dissuader définitivement le FPR de prendre le pouvoir.
L’homme opère au sein de l’armée, mais il est également actif dans les coulisses de la Radio des Mille collines, qu’il incite à attiser la haine des Tutsis et à diffuser les fausses informations qu’il leur glisse. La guerre est aussi psychologique et le maître espion participe à la manipulation des consciences, à la construction de la haine qui culminera dès avril 1994 et mènera à l’élimination d’un million de Tutsis. Il dresse les listes des personnes à exécuter, nomme et condamne les militaires qui ne sont pas totalement acquis à la cause génocidaire.
Longue est l’enquête de Médiapart : minutieusement, les journalistes ont retracé l’itinéraire d’un homme qui n’a jamais désarmé. Après la réorganisation des milices dans les camps du Kivu, où les Hutus s’emparent de zones minières et terrorisent la population en y introduisant une nouvelle manière de faire la guerre, le viol et les mutilations des femmes, l’ancien chef du G2 trouve refuge à Kinshasa puis il se rend au Soudan en proie à la guerre civile et se met au service du président Bechir. Désireux de se rendre en France, il se présente sans crainte dans les représentations diplomatiques françaises à Khartoum et au Niger et obtient finalement un visa de longue durée dans la patrie des droits de l’homme, et cela alors que son nom figure sur la liste des génocidaires les plus recherchés. Même si sa demande est refusée, l’homme a des relations en haut lieu : il rencontre le juge Bruguière qui enquête sur l’attentat contre l’avion d’Habyarimana et lui « souffle » la version mettant en cause le FPR.
Comment croire que, malgré les « notes confidentielles » de la DGSE, les investigations du Parquet national anti terroriste, un tel homme, d’un niveau aussi élevé, ait pu passer aussi longtemps entre les mailles ? La réponse tient sans doute en un seul mot : «protections ». Les mêmes protections que celles dont jouit toujours l’épouse du président Habyarimana qui, malgré deux ordres d’expulsion, coule toujours des jours tranquilles à Courcouronnes, dans sa maison de la banlieue parisienne.

25 juillet 2020

KInshasa: le torchon brûle entre les alliés de circonstance

Catégorie Non classé

La « politique des petits pas » menée par le président Tshisekedi suscite désormais de grandes vagues. En effet, alors que le chef de l’Etat élargit progressivement sa sphère de pouvoir en grignotant celle de son allié, à savoir la coalition FCC (Front commun pour le Congo) qui soutient l’ex président Kabila, cette dernière, après un assez long silence vient de répliquer par une note à la fois juridique et cinglante qui vient de nous être communiquée.
Le document rappelle en effet les nécessaires concertations qui doivent être menées entre le Président de la République (irresponsable suivant la Constitution) et son Premier Ministre, chef du gouvernement, qui conduit la politique de la nation et en répond devant le Parlement. La note rappelle aussi les domaines de collaboration entre le président et le chef de gouvernement : la sécurité, les affaires étrangères et la défense. Rappelons que le Premier Ministre Ilunga Ilunkamba appartient à la mouvance de Joseph Kabila et dispose, au Parlement, d’une majorité qui lui est assurée par les FCC.
Les griefs sont nombreux mais le plus lourd, le plus sensible d’entre eux porte sur la réorganisation des forces armées, où des officiers de haut rang, réputés proches de l’ex président Kabila, ont été mis à l’écart comme le général Numbi ou ont reçu d’autres affectations, comme les généraux Mundos et Gabriel Amisi La note juridique conteste les ordonnances signées et publiées par le Président de la République et contre signées par le Vice Premier Ministre Gilbert Kankonde Malamba, qui est aussi Ministre de l’Intérieur et de la sécurité et appartient au parti du président Tshisekedi. Cette signature a été apposée en l’absence du Premier Ministre Ilunkamba, qui se trouvait à Lubumbashi et a été tenu à l’écart de la décision, même si, avant d’entamer son voyage de deux jours, il avait précisé qu’il demeurait joignable et rappelable. La note souligne que l’avis du Conseil supérieur de défense n’a pas été sollicité, que le Conseil supérieur de la magistrature ne s’est pas réuni sur ce sujet. Il y aurait donc eu « dol, ruse, malice et fraude » et surtout, les auteurs de la note considèrent que « ces ordonnances anti constitutionnelles et frauduleuses doivent être considérées comme sans effet. »
Un autre point litigieux est la succession du président en exercice de la Cour constitutionnelle Benoît Lwamba Bindu, qui a présenté sa démission en quittant son pays pour la Belgique. Au lieu de le remplacer par un seul magistrat, qui aurait été chargé d’achever son mandat, le chef de l’Etat a désigné trois nouveaux membres , à nouveau sans concertation. Ces violations, selon la note « violeraient la lettre et l’esprit de l’accord de coalition » entre le FCC et Cach (coalition pour le changement) torpillant ainsi les indispensables concertations entre les deux familles politiques qui se partagent le pouvoir.
La crise actuelle risque de marquer un tournant dans l’histoire de cette coalition qui représentait une grande première en RDC, à savoir une transition pacifique où l’on avait vu l’ancien et le nouveau président développer des liens de collaboration sinon d’amitié et se concerter régulièrement.
Ces dangereux coups de canif dans le contrat de mariage ne sont cependant pas surprenants, car il est évident que, lors des prochaines élections prévues pour 2023, MM. Tshisekedi et Kabila ne seront pas des alliés de circonstance mais des rivaux.
Si la transition pacifique, qui avait rassuré beaucoup de Congolais et mécontenté les partisans d’une autre coalition, Lamuka, qui estimait avoir remporté les élections, devait échouer après moins de deux ans, elle laisserait la place libre à une autre formule qui se résume en trois mots, le rapport de force. Aujourd’hui déjà, chacun compte ses amis, ses militants et ses fusils, tandis que la population tire déjà le bilan des acquis, des promesses et des inévitables déceptions…

23 juillet 2020

Les petits pas de Tshisekedi… sur le fil du rasoir

Catégorie Non classé

A petits pas, le président Tshisekedi essaie d’élargir sa marge de manœuvre face à son puissant allié, le Front commun pour le Congo, la plate forme soutenant l’ex président Kabila. Majoritaire à l’Assemblée nationale, pouvant compter sur le Premier Ministre Ilunga Ilunkamba et surtout sur d’importants relais parmi les militaires, sans oublier les moyens financiers de l’ancien pouvoir, le FCC semblait contrôler le jeu politique face au fils d’Etienne Tshisekedi qui avait été décrit, un peu vite, comme un néophyte. Aujourd’hui, à l’issue de plusieurs passes d’armes, plus personne ne se risquerait à spéculer sur le rapport de forces, qui, au coup par coup, semble se modifier en faveur de l’actuel chef de l’Etat. Ce n’est pas sans raison que des milliers de militants de l’ancienne majorité présidentielle ont défilé ce jeudi à Kinshasa, exigeant le respect des engagements qui ont fondé la coalition entre l’ancien président et Félix Tshisekedi.
Le procès intenté à Vital Kamerhe, puissant directeur de cabinet du chef de l’Etat, mis en cause pour faits de corruption, avait marqué le début de l’offensive. Retransmis en direct,il avait démontré que nul n’était plus intouchable. La mise à l’écart de Kamerhe, qui entend cependant se pourvoir en appel, avait aussi rompu le fil invisible qui, supposait on, le reliait encore à Kabila.
D’autres offensives ont suivi, d’abord au niveau de la magistrature, renouvelée en profondeur. Plusieurs magistrats actifs dans le procès Kamerhe ont été promus, dont un nouveau premier président de la Cour de Cassation. En outre, Me Ghislain Kikangala, un avocat venu de Belgique, a été nommé coordonnateur de l’agence de prévention et de lutte contre la corruption, et doté des moyens lui permettant de réaliser l’indispensable coup de balai dans un pays où l’évasion de capitaux est évaluée à 10 milliards de dollars par an.
Quant à la Cour constitutionnelle, celle là même qui avait proclamé la victoire de Félix Tshisekedi, elle a été décapitée par le soudain exil en Belgique de son président Benoît Lwamba. Ce dernier, président du Conseil supérieur de la magistrature, était dépositaire du secret des tractations ayant mené à la « transition pacifique » entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila. Invoquant des raisons de santé, il a préféré se rendre à Bruxelles où il a joyeusement célébré son anniversaire en famille. A noter que ce juriste expérimenté, considéré comme l’un des instruments du système Kabila, était arrivé à Bruxelles à bord de l’avion privé du président Tshisekedi qui avait fait une visite éclair dans sa « deuxième patrie », peut-être afin d’y effectuer un contrôle médical.
La main mise sur le secteur judiciaire s’est opérée en dépit du Ministre de la Justice,Tunda ya Kasende, un puissant membre des FCC. Le sort de ce dernier, qui avait été brièvement arrêté, avait provoqué une levée de boucliers dans le camp Kabila. Remis en liberté, M. Tunda Ya Kasende fut cependant contraint à la démission, écarté d’un secteur ultra sensible. André Alain Atundu, l’un des porte parole de la famille politique de l’ex président, a décrit avec lucidité « la volonté de faire main basse sur la justice dans le but de décapiter et de terroriser le FCC en brandissant l’épée de la justice sur ses principaux leaders. » Dénonçant « un affrontement meurtrier à l’issue incertaine » il a aussi rappelé d’autres urgences existentielles comme la chute du pouvoir d’achat et la dégringolade du Franc congolais (qui s échange désormais à 2000 FC pour un dollar).
Après cette mise en garde, l’offensive s’est poursuivie au sein des Forces armées, qui ont été remaniées en profondeur, mais subtilement : c’est ainsi que le général Gabriel Amisi, dit Tango Four, sous sanctions internationales, a été promu au rang de général d’armée et placé à la tête de l’inspection générale des armées, rejoint par un autre officier également proche de Joseph Kabila, Muhindi Akili Mudos, régulièrement mis en cause pour sa conduite de la guerre dans l’Ituri. Le général Fall Sikabwe, également sous sanctions a été placé à la tête de l’armée de terre. L’éviction la plus dangereuse est celle du général John Numbi, remplacé par Amisi et désormais sans affectation. Très puissant au Katanga, où il contrôle aussi des milices, accusé de la mort du militant Floribert Chebeya, Numbi avait cependant fait allégeance au nouveau pouvoir et facilité la transition. Cet homme, qui a des relais à Kigali comme au sein des nationalistes katangais se laissera-t-il repousser dans le coin du ring, sans réagir ? Il est le seul des officiers mutés à avoir exprimé ses sentiments : « nous ne sommes pas des agneaux », ce qui lui a valu d’être mis à la disposition de l’auditorat militaire.
Les valses au sommet n’empêchent pas non plus la montée des périls sur le terrain : les combats se poursuivent en Ituri, des Peuls armés venus de Centrafrique descendent dans le Bas Uélé et surtout, 210 villageois ont été massacrés à Kipupu, dans de territoire de Fizi au Sud Kivu, victimes de milices d’origine rwandaise ou burundaise.

21 juillet 2020

Une lettre ouverte de la famille Lumumba

Catégorie Non classé

Lettre ouverte à Sa Majesté le Roi des Belges

Kinshasa, le 30 juin 2020

Sire,

Qu’il Vous plaise de considérer, qu’en de si pénibles circonstances, les mots sont de peu de poids, et demeurent impuissants à donner l’exact relief d’une douleur vieille de quasi 60 ans.

Pour dire à Votre Majesté ô combien nos cœurs ploient sous le poids d’indicibles afflictions, nous rappelons à Votre Auguste Mémoire que depuis le 17 janvier 1960, nous n’avons aucune information qui détermine avec exactitude les circonstances de la mort tragique de notre Père, ni de ce qu’il est advenu de sa dépouille.

Si les anthropologues affirment que le souci de la sépulture et la ritualisation des funérailles sont des caractéristiques essentielles de l’humanité, chaque année, la RDC, l’Afrique et le monde rendent hommage à Patrice Emery Lumumba, mais comme un héros sans sépulture. Les années passent, et notre Père demeure un mort sans oraison funèbre. 60 ans après, il reste un corps sans ossements.

Dans notre culture comme dans la Vôtre, le respect de la personne humaine s’étend au-delà de la mort corporelle, au travers des soins prodigués aux corps des défunts et de l’importance attachée au rituel des funérailles pour le dernier adieu. Mais pourquoi, aussitôt après l’avoir effroyablement assassiné, la dépouille de Lumumba a été condamnée à demeurer âme en errance à perpétuité, sans l’ombre d’une tombe pour son repos éternel ?

Dans notre culture comme dans la Vôtre, au travers de la dépouille mortelle, et des soins dont on l’entoure, c’est la personne humaine que l’on respecte. C’est la civilisation humaine que l’on valorise. Mais pourquoi, année après année, Patrice Emery Lumumba est condamné à demeurer un défunt sans inhumation, n’ayant qu’une date comme tombeau : le 17 janvier 1961.

Nous vous connaissons un Homme d’humanité et d’aménité. Aussi, nous refusons de croire que Vous puissiez rester impassible devant ce deuil interminable qui prend des dimensions neurasthéniques chaque fois qu’on se rappelle que les restes de Patrice Emery Lumumba servent, d’une part, de trophées à certains de vos concitoyens, et d’autre part, de biens sépulcraux sous séquestre de la justice de votre royaume !

Toute sa vie, en habits de deuil 53 ans durant, notre mère s’est battue pour donner une dernière demeure à son tendre époux. Le 23 décembre 2014, elle s’en est allée, le cœur brisé, sans pouvoir accomplir son devoir de veuve. Et, comble de malheur, nous savons que notre mère ne repose pas en paix !

Mes frères et moi, notre responsabilité d’enfants, notre devoir de descendants, maintenant que nous sommes nous-mêmes Pères et mère, c’est de rendre hommage à notre Père, à notre géniteur, en lui offrant une sépulture digne du sang qu’il nous a légué, ce précieux sang qui circule dans nos veines… Ce sang jeté par terre comme une eau vanne, on ne sait où, par on ne sait qui, on ne sait comment… Et on ne sait quand !

Depuis, notre Père est notre peine perpétuelle. Il s’est effacé du monde des vivants pour vivre intimement parmi nous, et dans chacun de nous, mais toujours de manière insaisissable. Il ne se passe pas un jour sans que nous ressentions sa présence invisible. Sa mémoire nous hante comme le vol de l’oiseau qui passe sans laisser la moindre ombre de trace. De jour comme de nuit, il nous visite en songe invariable… Quand il ne jaillit pas comme une lueur, il surgit comme une majestueuse fleur qui, à peine naît le matin, meurt à midi et disparait avant le crépuscule…

Si Patrice Emery Lumumba a été déclaré mort dans notre pays, au Katanga, sa dépouille est en morceaux éparses on ne sait où… Hormis, hélas, les abjectes déclarations, faites en Belgique, de détention de quelques-uns de ses restes. Nous les enfants Lumumba, nous la famille Lumumba, nous demandons le juste retour des reliques de Patrice Emery Lumumba sur la terre de ses ancêtres, afin que nous payions notre tribut de deuil filial.

La grandeur de la figure de notre adorable Père comme l’éloquence de son cœur ainsi que le courage de la vérité qui singularisait sa personnalité, ne peuvent nullement resplendir dans nos faits et gestes, et briller dans nos œuvres si tant est que son âme ne repose en paix en un lieu digne de ce qu’il représente.

Chez nous, dans nos traditions, tout trépas est une naissance, et toute tombe est un berceau. Notre famille ne peut marcher sur ses illustres pas et recevoir le précieux héritage de son génie, de sa piété, de ses vaillantes et patriotiques vertus que si le très regretté disparu aménage dans sa perpétuelle sépulture.

Nous les enfants de Patrice Emery Lumumba, nous ne voulons pas laisser cette douloureuse tâche à nos enfants, qui n’ont pas connu leur grand-père.

Nous Vous prions d’imaginer, en ces instants qui fracturent nos cœurs, le surcroît de supplice que nous nous infligeons en construisant, par cette requête auprès de Votre Majesté, l’espérance de donner à notre Père une sépulture immortalisant sa mémoire.

Soixante ans après l’indicible assassinat, nous croyons que le temps de l’acharnement punitif sur la dépouille de Lumumba est passé, et que l’heure de la justice est arrivée.

Nous voulons tout simplement lui dire adieu, et Votre concours, Sire, est vivement souhaité.

Au nom de la grande famille Lumumba, J’en appelle à votre esprit de justice, et demeure convaincue, du fond du cœur, qu’une suite favorable sera réservée à cette requête.

Daigne Votre Majesté agréer l’expression de notre profond respect.

Au nom de la grande famille de Patrice Emery Lumumba

Juliana Amato LUMUMBA

18 juillet 2020

Congo: le brûlot de la mémoire

Catégorie Non classé

Faire la lumière sur le passé colonial de la Belgique, en tirer des enseignements pour le présent, des recommandations pour l’avenir…Au départ, l’idée était excellente, et, au vu des travaux des historiens, sa réalisation n’apparaissait pas trop difficile. Soixante ans après l’indépendance du Congo, le passage du temps semblait avoir calmé les passions et permettre enfin la mise en commun des souvenirs et la réconciliation des mémoires. Cependant, c’était oublier combien les souvenirs des « anciens » du Congo demeurent sensibles et combien, pour les descendants des victimes et des dominés, celui des humiliations du passé demeure d’autant plus brûlant qu’il est entretenu par les échecs et les discriminations du présent. Ce souvenir se révèle d’ailleurs plus aigu sur le sol européen qu’en Afrique, où les populations sont confrontées à des défis plus quotidiens, plus existentiels encore que les amertumes du passé.
Généreuse et amplement justifiée, la « bonne idée » émise en juin dernier au sortir du confinement pourrait se transformer, si l’on n’y prend garde, en allumette jetée sur un brasier qui ne dormait qu’en apparence. Car dès la constitution du groupe d’experts, tous les clivages qui traversent la Belgique et divisaient déjà la politique coloniale de jadis ont refait surface : catholiques et laïcs, socialistes et libéraux, sans oublier l’omniprésente famille sociale chrétienne, Wallons et Flamands, défenseurs de la monarchie, plus inconditionnels que le souverain actuel instruit par l’air du temps, et adversaires de l’institution royale, tout aussi radicaux… Le peinturlurage ou le déboulonnage des statues « coloniales » a suscité une émotion imprévue comme si soudain quelque racine identitaire était mise à nu et, entre les communautés vivant en Belgique, un fossé s’est creusé tellement vite qu’on a mesuré la fragilité du vivre ensemble.
Une autre idée, excellente et logique en apparence, pourrait donner du fil à retordre : associer dans les mêmes travaux, le Congo, colonie unique de la Belgique, entité immense génératrice de revenus importants, et deux territoires, le Rwanda et le Burundi, dont la Société des nations avait confié le protectorat à la Belgique à l’issue de la première guerre mondiale et qui jusqu’à l’indépendance demeurèrent sous la supervision de l’ONU. Entre ces trois pays et la métropole, des histoires parallèles mais différentes mais aussi le même lot d’assassinats politiques, de choix politiques discutables jusqu’à déboucher, au Rwanda, sur le génocide des Tutsis…
D’évidence, le pari de la vérité, de la réconciliation, sera plus difficile à réussir que ce que l’on imaginait. Il est cependant important d’aller jusqu’au bout de la tâche, sans faux fuyants ni calculs mesquins : car pour la Belgique, l’Afrique centrale est souvent un miroir brisé. En retrouver et en recoller les morceaux, c’est aussi identifier nos démons, la cupidité, le racisme, les politiques à courte vue. Mais mener le navire à bon port, c’est miser sur l’avenir. Osons le dire, face aux autres anciennes puissances coloniales, face à cette Europe qui a oublié les origines de sa prospérité,(l’esclavage, la colonisation, le pillage des ressources pudiquement appelé “mise en valeur”) c’est faire preuve de courage. Comme Guy Verhostadt qui avait osé demander pardon au Rwanda, comme Louis Michel qui avait voulu tirer au clair l’assassinat de Lumumba, comme le roi Philippe qui a exprimé ses “regrets” : un petit pays peut aussi se révéler précurseur…

18 juillet 2020

Congo: des experts -choisis en Belgique- vont baliser le travail des parlementaires

Catégorie Non classé

Commission décolonisation : un premier groupe d’experts chargés de déminer
l’histoire et de baliser le travail des parlementaires

Après des tractations dignes d’une partie d’échecs de haut niveau et des échanges enflammés, les membres de la Commission des Affaires étrangères de la Chambre ont finalement « produit » la liste des dix membres d’une équipe multidisciplinaire qui sera chargée, d’ici la rentrée d’octobre prochain, de préparer les grandes lignes de réflexion de la commission d’enquête parlementaire qui, durant une année au moins, examinera toutes les facettes de la colonisation belge au Congo et de la tutelle au Rwanda et au Burundi.
La difficulté de constituer cette première équipe chargée de baliser un terrain miné illustre l’ampleur de la tâche qui attend les parlementaires. En effet, la liste des personnalités choisies frappe par sa diversité : les historiens considérés comme des spécialistes de la monarchie, Pierre Luc Plasman ou Valérie Rosoux côtoieront les professeurs Elikia M’Bokolo, qui enseigne à Paris et Kinshasa l’histoire « large » de l’Afrique, Guy Van Temsche, qui a beaucoup travaillé sur l’angle économique de la colonisation, Amandine Lauro (ULB) spécialiste de l‘histoire coloniale et Zana Etambala (KUL). Martine Schotsman, spécialiste des commissions Vérité et Réconciliation a également été retenue, dans le même esprit que Mgr Nahimana, un évêque du Burundi, présenté par la NVA et qui présida la Commission Vérité dans son pays.
La philosophie de la commission parlementaire étant d’entendre les voix, ou en tous cas les porte parole des victimes, la politologue Nadia Nsayi, qui travaille aujourd’hui au Musée d’Anvers fut retenue, de même qu’Olivia Rutazibwa, qui enseigne la politique à l’Université de Portsmouth et se fit connaître en Belgique par ses vues très pointues sur la coopération au développement (un terme qui sera soumis à l’analyse…). Pressenties, les deux expertes ont jusqu’à présent décliné la proposition.
Dès le début, des associations s’exprimant au nom de la diaspora, comme Bamko ou Change avaient exigé de figurer dans le premier groupe d’experts, au titre de la société civile et pour les Ecolo/Groen, leur légitimité était au moins égale à celle des experts proposés par le MRAC de Tervuren. Quatre représentantes des associations d’ Afro descendants, (Bamko, Plate forme des femmes de la diaspora, Mamas For Africa et Collectif Mémoire coloniale) seront contactées au coup par coup dès le début des travaux. Ces militantes devraient contribuer au travail de déconstruction des préjugés discriminatoires considérés, jusqu’aujourd’hui, comme l’une des conséquences de l’idéologie raciste qui sous tendit la colonisation.
Si la liste des experts représente un « panaché » de la société belge, y compris la diaspora d’origine africaine et qu’elle tient compte de l’arithmétique électorale, elle souffre cependant d’une carence évidente : aucune voix ne vient directement d’Afrique ! En effet, les quelques Africains retenus ont étudié en Europe ou y résident tandis que des historiens comme Isidore Ndaywel ou Sabakinu n’ont pas été retenus à ce stade. Et cela alors qu’ils se trouvent en prise directe avec la réalité congolaise et plus précisément avec les conséquences psychologiques, politiques et économiques de la colonisation, parmi lesquelles le pillage persistant des ressources naturelles et l’absence d’industries de transformation. Alors qu’au Rwanda d’importantes recherches ont été menées après 1994 sur les prémices du génocide découlant de la politique belge de l’époque, aucune voix du terrain n’a été conviée en ce moment.
Lorsqu’après la rentrée d’octobre, les parlementaires reprendront la main, ils corrigeront peut-être ces manques. Mais il est probable aussi que les rapports de force apparus au sein des travaux préparatoires seront plus tendus que jamais : le simple choix des experts académiques a déjà été l’occasion de violentes passes d’armes entre un bloc où se retrouvaient côte à côte le Vlaams Belang et la NVA, unis dans leur critique de la monarchie et de la bourgeoisie francophone, et parfois rejoints par le MR lorsqu’il s’agissait d’atténuer ou d’occulter la responsabilité des entreprises belges au Congo. Dans le « camp » d’en face se sont retrouvés les socialistes, le PTB, et surtout Ecolo/Groen, qui assurera la présidence de la commission. Pour l’un des quatre rapporteurs, Nabil Boukili (PTB) « il sera essentiel, au-delà de la brutalité des individus, de ne pas éluder la question du transfert de richesses dont ont bénéficié, en Belgique, des entreprises, des « grandes familles » qui tiennent toujours le haut du pavé. Il faudra aussi étudier en profondeur le fondement du rapport racial, afin de mettre à nu les racines du racisme persistant d’aujourd’hui et de déconstruire ce dernier. »

18 juillet 2020

Via une Commission Vérité et réconciliation, la Belgique va se pencher sur “son” Congo

Catégorie Non classé

En juin dernier, dans la foulée des manifestations organisées aux Etats Unis et dans le monde à la suite du décès de George Floyd entre les mains de la police américaine, l’opinion belge prenait soudain conscience d’une double évidence : non seulement le racisme sévit toujours dans notre société et il peut être considéré comme l’une des conséquences indirectes de l’idéologie qui sous tendait l’entreprise coloniale, mais les Afrodescendants, ces citoyens belges d’origine africaine, se trouvent toujours confrontés à des discriminations et des actes de rejet.
Alors que des statues héritées de l’ère coloniale étaient renversées ou barbouillées et que se multipliaient des manifestations dénonçant le racisme, la Chambre des Représentants, sous l’impulsion du parti Ecolo Groen, décidait, le 17 juin dernier, de mettre en place une commission dite de la vérité et de la réconciliation, chargée d’examiner le passé colonial de la Belgique et d’en tirer des enseignements pour le présent et l’avenir. Cet examen de l’histoire de la présence belge au Congo mais aussi au Rwanda et au Burundi était censé déboucher sur des excuses ou des réparations, mais surtout sur une prise de conscience du malaise qui règne toujours dans notre société désormais multiculturelle mais hantée par les vieux démons du racisme, de la suprématie raciale. « Nous avons lancé une grenade » reconnaît aujourd’hui le député écolo Simon Moutkin, qui aux côtés de son collègue de Groen, a joué un grand rôle dans le travail de préparation de la commission qui sera présidée par les Verts, « nous avons voulu, dans la plus grande transparence, mener une approche systémique qui tenterait d’harmoniser les vues des historiens, d’associer à ce travail le milieu associatif et particulièrement les associations s’exprimant au nom de la diaspora et tenir compte de la souffrance qui fut créée à l’époque. Pour nous, il s’agissait aussi d’examiner le présent, de réfléchir à la persistance des liens de domination… »
Pour préparer les travaux de la future commission, la Commission des relations extérieures du Parlement sollicita la collaboration de deux établissements scientifiques fédéraux, le MRAC (Musée royal de l’Afrique centrale) et les archives de l’Etat. Il leur fut demandé, dans un premier temps, de désigner un groupe d’experts qui, dans un temps très court, celui du congé parlementaire, serait chargé de baliser le terrain afin que la commission puisse entamer ses travaux le 1er octobre prochain. Les experts seront, entre autres, chargés de mesurer l’accessibilité des archives disponibles et de dresser l’état actuel des recherches. Ils tenteront aussi d’harmoniser le point de vue des historiens sinon d’arriver à un consensus sur des faits déjà largement documentés, et tenteront d’établir la relation entre les faits historiques et les phénomènes sociaux actuels. Et, in fine, ils examineront comment vulgariser la connaissance de l’histoire coloniale et promouvoir des actions « conciliatrices ».
Dans les dernières heures qui ont précédé la publication de la liste des experts chargés du travail préliminaire, la « grenade » redoutée par le groupe Ecolo/Groen, n’a pas manqué d’éclater : « chacun a défendu son camp » reconnaît Simon Moutkin. Lorsqu’il s’est agi de choisir les vingt experts la fragmentation de la société belge est immédiatement apparue : l’encre de la note de travail du MRAC, un document confidentiel, n’était pas encore sèche que le document fuitait déjà en direction des associations représentant la diaspora africaine. Les plus « vocales » d’entre elles, comme Bamko et une trentaine d’autres, ne tardèrent pas à protester contre le fait de ne pas avoir de représentant siégeant aux côtés des experts « académiques », des universitaires cependant choisis en nombre égal parmi les historiens africains et belges et d’avoir été « relégués » dans un groupe représentant « la voix africaine ». La critique ne tarda pas à viser le MRAC lui-même, présenté comme « un outil de la propagande coloniale » alors que, selon son directeur, Guido Grysseels, « le rôle de l’institution était surtout de permettre l’accès aux archives coloniales dont nous disposons et de jouer le rôle d’une base « logistique », facilitant le travail des experts ». Il est évident que, étant par définition un centre de recherche et d’études sur l’Afrique et sur la colonisation, le MRAC avait mis sur les rangs plusieurs de ses propres spécialistes. Els Van Hoof, (CDéV) présidente de la future commission parlementaire, devait assurer que les revendications de la diaspora avaient été entendues.
Dans le choix des experts chargés des travaux préparatoires, d’autres clivages, inspirés par la politique, ont éclaté sans attendre : le professeur anversois Filip Reyntjens, spécialiste du Rwanda mais adversaire résolu du régime de Kigali et privé de visa depuis un quart de siècle, a suscité une levée de boucliers et des menaces de boycott du côté rwandais, des historiens comme Pierre-Luc Plasman (spécialiste de la monarchie) ou Valérie Rosoux ont été poussés par les libéraux ou le Cdh, le Congolais Zana Etambala, chercheur à Tervuren et proche des milieux chrétiens a été retenu. Les places étant chères, chaque désignation s’est opérée au détriment d’un autre spécialiste et on a ainsi vu le professeur Isidore Ndaywel, que le MRAC avait initialement présenté comme co président du groupe d’experts, être mis à l’écart alors que, auteur de la monumentale Histoire du Congo, il est parfois comparé à historien Henri Pirenne pour la Belgique ou à Braudel pour la France. Il est vrai que, cofondateur du Comité des Laïcs chrétiens, Ndaywel avait, au premier rang, milité contre le maintien au pouvoir de Joseph Kabila au-delà de son mandat et qu’il a peut-être payé le prix de cet engagement. En revanche, l’autre grand historien congolais, Elikia M’Bokolo, professeur à Paris et Kinshasa et auteur d’émissions très suivies sur l’histoire de l’Afrique, siégera parmi les experts, même s’il avait soutenu la coalition pro Kabila.
Si la simple composition d’ un groupe d’experts, dont le mandat et la responsabilité sont limités dans le temps, s’avère aussi difficile, on croise les doigts face aux défis qui attendent la future commission parlementaire : non seulement la Belgique sera confrontée à son passé colonial et à ses conséquences, mais elle fera également face à ses propres clivages politiques, confessionnels, communautaires…

18 juillet 2020

Trente historiens se penchent sur le Congo

Catégorie Non classé

Les débats font rage, les passions se croisent, les statues sont renversées ou peinturlurées. Au milieu de cette polémique qui charrie des demandes de pardon, d’acharnées justifications de l’œuvre coloniale, des remises en cause de la politique belge depuis le 19 eme siècle jusqu’à la dernière querelle belgo congolaise, qui croire, comment savoir où se trouve le milieu du gué, la juste appréciation de nos relations avec le Congo ? Les historiens, durant des décennies, ont livré sur le sujet des ouvrages « pointus », passionnants mais très spécialisés tandis que des franc tireurs comme Ludo de Witte à propos de l’assassinat de Lumumba jetaient un lourd pavé sur l’omerta nationale et que les écrivains (Adam Hoschkild, Van Reybrouck, Jennifer Richard), « cartonnaient » auprès du grand public, non sans être aussitôt récusés car n’étant pas « de la partie » sinon « de la famille ».
C’est pourquoi il faut saluer avec enthousiasme l’initiative d’un intellectuel flamand, Walter Polis, travaillant pour Pelckmans uitgevers qui eut l’idée de solliciter plus de trente historiens et chercheurs, Belges du nord et du sud du pays, Belgo Congolais et Congolais pur jus, en leur assignant des sujets précis, à développer dans un format contraignant et une forme relativement didactique, chaque intervention étant suivie de références bibliographiques. Traduit en français toutes affaires cessantes, réalisé avec la collaboration du Musée royal pour l’Afrique centrale, le livre « le Congo colonial » apparaît à point nommé et à ce jour, il représente la somme la plus variée, la plus complète des approches de la réalité coloniale.
Nouvelle génération oblige, les auteurs abordent sans complexe les sujets qui fâchent : l’Etat indépendant fut-il une « machine à piller », peut-on parler de génocide ? Qu’en est-il du « déficit démographique », du chiffre de dix millions de morts si souvent cité à propos du Congo léopoldien ?
De chapitre en chapitre, l’attention du lecteur est relancée par des questions sensibles : c’est ainsi que Frank Buelens, le seul chercheur belge qui ait jamais tenté d’accéder à la comptabilité des grands groupes et holdings opérant au Congo , explique comment l’économie capitaliste s’est implantée dans la colonie, et qu’un chercheur congolais, Donatien Dibwe dia Mwembu décrit la vie des travailleurs congolais employés par l’Union Minière. Cette société sans cesse confrontée au problème de la pénurie de main d’œuvre et des désertions massives fut obligée d’adopter une politique paternaliste, améliorant les conditions de vie des mineurs afin de les fidéliser, ce qui a entretenu de persistantes nostalgies. Le cheminement des auteurs du livre est implacable : point par point ils abordent les principaux arguments de ce que l’on appelait « l’œuvre civilisatrice » et les confrontent aux faits, aux statistiques disponibles.
Il est ainsi question du travail forcé, des cultures obligatoires dans les plantations, du rôle exact des missionnaires catholiques auxquels l’Etat colonial accorde le quasi monopole de l’enseignement jusqu’à l’introduction des écoles laïques en 1954.
Les auteurs démontent aussi les ressorts de la propagande coloniale :des films de commande, des journalistes belges invités à participer à des voyages organisés au Congo, des monuments, des expositions, de nombreuses associations d’anciens. Tout ayant été fait pour démontrer l’excellence de la colonisation belge, on comprend mieux la surprise, l’incompréhension que suscitèrent en Belgique les drames de l’indépendance, les rébellions à répétition, les violences persistantes. Démantelant ainsi point par point les arguments de l’autosatisfaction des Belges, y compris la « collecte » ou la « préservation » des œuvres d’art et la création des parcs naturels, les auteurs du livre doivent se préparer à des contradictions, des débats houleux. Heureusement pour eux, ils sont nombreux, présentent des arguments solides, des références bien étayées et surtout, grâce à leur concision, ils réussissent à ne pas lasser le lecteur qui passe d’une contribution à l’autre avec un seul désir, en savoir plus…