15 octobre 2020

Tshisekedi face au cauchemar de l’Est

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Le président Tshisekedi est rentré de l’Est les mains vides mais chargé des doléances de ses compatriotes

Les temps sont durs pour le président Tshisekedi. Dès son retour à Kinshasa, il a été confronté à une nouvelle crise : les deux chambres, toujours contrôlées par une majorité pro- Kabila, ont refusé d’entériner les trois juges à la Cour constitutionnelle qu’il venait de nommer. De Goma, il venait de rentrer la tête pleine des griefs et des souffrances exprimées par ses compatriotes, mais les mains vides. Même s’il avait réussi, le 7 octobre, à réunir par viséoconférence un mini sommet des chefs d’Etat de la région.
A l’écoute des leaders des diverses communautés de l’Ituri, le président Tshisekedi a constaté que la violence qui ravage le « Grand Nord » n’était pas uniquement imputable aux miliciens islamistes ADF Nalu. Ces derniers, certes, conjuguent certaines de leurs opérations avec le mouvement islamiste international qui se déploie depuis le nord du Mozambique jusqu’au Kenya et en Ouganda, mais des groupes présentés comme ADF (Allied democratic forces) ont aussi des connections locales. Leurs actions expriment la rivalité croissante qui oppose les Nande, commerçants dynamiques et agriculteurs industrieux, aux Hutus, congolais ou d’origine rwandaise, qui lorgnent sur les espaces encore disponibles dans le Nord de la province. Selon Nicalise Ki Bel Oga, un journaliste local, éditeur du journal « les Coulisses », « les conflits fonciers exaspèrent la violence et les diverses communautés créent des « milices communautaires » comme le Codeco. »
« Je promets l’enfer aux tireurs de ficelles » a tonné le chef de l’Etat. Mais depuis Goma le journaliste relève que certains des notables reçus par Tshisekedi sont aussi des « opérateurs de la violence », impliqués dans un « business du sang » lié à l’exploitation des ressources naturelles, l’or, mais aussi le cacao. Face à ces milices qui ont une bonne connaissance du terrain, l’armée congolaise a déjà perdu plus de 2000 hommes et ses effectifs s’avèrent insuffisants : « notre armée, qui devrait aligner 500.000 soldats au vu de la dimension du pays, n’en compte que 150.000, parmi lesquels de nombreux « ex-rebelles » intégrés à la faveur des diverses opérations d’amnistie et dont certains ont gardé des liens avec les milices » relève le journaliste.
Au Sud Kivu, la situation est plus compliquée encore : l’installation d’une commune rurale à Minembwe, au cœur des Haut Plateaux où vivent des Tutsis congolais banyamulenge, a déclenché à travers le pays une tempête de protestations, non dépourvue d’accents xénophobes. Les Tutsis congolais-des pasteurs arrivés à la fin du 19 eme siècle à la suite d’un conflit avec le Mwami du Rwanda- ont été décrits comme des « étrangers », des « envahisseurs » agents du Rwanda et acteurs d’une « balkanisation » sans cesse évoquée.
En fait, la décision de créer à Minembwe une commune distincte remonte à l’année 1998, où le mouvement rebelle pro rwandais RCD Goma avait voulu donner satisfaction aux soldats Banyamulenge qui avaient pris part à la guerre et auxquels plusieurs massacres avaient été imputés. Face au tollé général, le président Tshisekedi a fait marche arrière, annulant la décision de son ministre de la décentralisation Azarias Ruberwa, lui-même ancien dirigeant du RCD Goma.
Ce retrait tactique n’a pas empêché l’opposant Martin Fayulu, ex candidat malheureux à la présidence, d’organiser à Kinshasa une manifestation « patriotique », marquée par des accents anti rwandais et où les pneus de sa jeep ont été dégonflés par la police…Par ailleurs, au Kivu et dans plusieurs villes du pays, la société civile a soutenu le Docteur Mukwege, qui plaide pour une réouverture du désormais fameux « rapport Mapping ». Alors que ce document produit par l’ONU répertorie plus de 600 crimes de guerre commis entre 1993 et 2003 par toutes les parties belligérantes, l’opinion congolaise n’en a retenu que les mises en cause du Rwanda et, plus largement des ex rebelles jadis soutenus par Kigali. Ces officiers sont aujourd’hui intégrés dans l’armée congolaise à la suite d’accords de paix qui, en 2002, avaient été entérinés par la communauté internationale. Aux yeux de Kigali, l’éventuelle résurrection de ce document –très soutenue par certains milieux français soupçonnés d’appartenir à la mouvance négationniste- représente un acte d’hostilité visant à torpiller les relations de bon voisinage entre les présidents Tshisekedi et Kagame…

12 octobre 2020

Commission Vérité et réconciliation: un accord politique à la belge?

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Malgré de nombreuses protestations et défections, la belgo-rwandaise Laure Uwase reste membre du groupe des experts

Les accords de non belligérance entre les partis politiques belges, surtout s’ils viennent enfin de former une large coalition gouvernementale, valent sans doute plus que les chances de succès d’une commission qui, à propos de la colonisation, porte un nom déjà difficile : Vérité et réconciliation. En effet, alors que l’on s’attendait à une discussion de fond, portant entre autres sur la présence, parmi les experts, de Mme Laure Uwase, une avocate d’origine rwandaise, la réunion entre les parlementaires qui feront partie de la commission et les experts chargés de préparer le travail a été assez rapidement « expédiée » et aucun vote n’a été réclamé. L’historien Pierre- Luc Plasman (UCL) ayant présenté sa démission, arguant du manque de temps, comme avant lui un autre expert incontestable Guy Van Temsche, (VUB) une place s’est libérée au sein du groupe des experts. Ce qui a permis à Ecolo Groen et à Wouter De Vriendt qui préside la commission de proposer d’inviter, aux côtés de Laure Uwase, un historien rwandais, en l’occurence Paul Rutayisire (université de Kigali). Il ne faut pas être grand devin pour supposer que cette proposition sera déclinée, tant la présence de Mme Uwase est problématique. En effet, cette jeune avocate, fortement soutenue par le CDNv avait été invitée à la place de Filip Reyntjens (université d’Anvers). Ce dernier connaît incontestablement le Rwanda, mais il est très marqué par son hostilité radicale au Front patriotique rwandais. Mme Uwase, membre de l’asbl Jambo, n’est ni experte ni historienne et au sein du groupe d’experts elle assure le lien avec la diaspora africaine. Même si, en principe, son ascendance familiale ne devrait pas être une raison éliminatoire, il se fait qu’après un quart de siècle seulement ce facteur pèse encore très lourd aux yeux des victimes du génocide : son père, Anastase Nkundakozera,en Belgique depuis 1997 a comparu in absencia devant les tribunaux gaçaça, (ce que Jambo dément). Plus largement, l’asbl Jambo recrute largement au sein de la « deuxième génération », c’est-à-dire les enfants des auteurs du génocide réfugiés arrivés en Belgique à la fin des années 90 et n’a jamais démenti les thèses révisionnistes. Si une pétition rédigée par Jambo et soutenant Mme Uwase a recueilli 1124 signatures, d’autres lettres ouvertes ont pesé tout aussi lourd, le Parlement rwandais a protesté, l’asbl Ibuka représentant les victimes du génocide a refusé de participer à la commission et on peut douter de la venue d’un historien rwandais. La présence de Mme Uwase au sein du groupe d’experts est cependant, avant tout, une histoire belgo- belge : voici une semaine, la charge la plus dure contre elle a été menée par le député Anseeuw, ( NVA). Non pas au nom de l’ethnicité mais parce que, globalement, son parti est hostile à une commission qui pourrait faire le procès de la colonisation. Et lorsqu’il s’est agi de trancher, le suffrage des députés représentant l’actuelle majorité gouvernementale a été fondé sur le principe de l’équilibre ethnique entre Hutus et Tutsis. Même si on sait où a mené cette démarche.
Le député George Dallemagne, dont le parti Cdh n’a pas droit de vote au sein de la commission, se montre déjà très critique, même si, selon le président Wouter Devriendt (Groen) les travaux de la commission avancent bien. Dallemagne rappelle que « la commission dite Vérité et Réconciliation a été créée dans la foulée du mouvement de protestation aux Etats Unis, Black Lifes Matter. Mais en Belgique, la vérité du fait colonial est elle réellement cachée ? Et n’a-t-on pas confondu les revendications de la diaspora africaine, qui se réclame de l’héritage colonial, avec les sentiments des Congolais eux-mêmes ? En ce moment déjà, on constate beaucoup de divisions et de mécontentement : parmi les Rwandais, au sein des Belges ayant vécu au Congo et dont les associations n’ont pas été écoutées, sans parler des Congolais du Congo qui ne se sentent pas représentés et au sein de la diaspora elle-même… Vous avez dit réconciliation ? »

10 octobre 2020

Le président Touadera demande à Bruxelles de soutenir la Centrafrique

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Pour une levée de l’embargo..
Lorsque Faustin Archange Touadera, 63 ans, accéda en 2016 à la présidence de la Centrafrique après avoir élu au deuxième tour, bien rares étaient ceux qui auraient parié sur la longévité politique de cet ancien enseignant, détenteur d’un double doctorat en mathématiques obtenu à l’Université de Lille. Ne disait on pas que son autorité ne dépassait pas le périmètre de la capitale Bangui tandis que le reste du pays était la proie des bandes armées, chrétiens contre musulmans, « balaka » contre « anti balaka »…
De passage à Bruxelles le président Touadera apparaît désormais comme un homme sûr de lui, confiant dans le fait qu’en février 2019 un accord de paix a été signé entre le gouvernement et 14 groupes armés. Il est bien décidé à organiser et à remporter les prochaines élections prévues pour le 27 décembre prochain. Le nom de sa formation politique, « Mouvement Cœurs unis » est déjà tout un programme…Présentant son bilan, il souligne que « 17 millions d’électeurs se sont inscrits sur les listes, la remise au pas des groupe armés se poursuit à mesure que l’armée nationale se reconstruit et cette dernière est désormais présente sur l’ensemble du territoire. Tout récemment, 3800 nouvelles recrues ont été intégrées dans la gendarmerie nationale. » Le président souligne aussi que « la croissance économique a repris et oscille entre 3 et 4,5% tandis que l’inflation a été ramenée de 40 à 4% »
Au début de son mandat, le président Touadéra n’avait pas hésité à faire appel à la coopération militaire russe, ce qui avait fait couler beaucoup d’encre et fortement mécontenté les Français. Jusqu’aujourd’hui, le chef de l’Etat défend cette coopération : « elle était parfaitement légale, ayant été autorisée par le Conseil de Sécurité, car notre armée était frappée par un embargo sur les armes. Alors que nos hommes en formation avaient besoin d’armes pour s’entraîner, nul ne voulait nous en livrer et seule la Russie répondit positivement. » Passant sur le fait que la coopération militaire russe passait aussi par des groupes privés et des mercenaires qui avaient fait leurs « classes » en Tchétchénie, le président se félicite de cette assistance qui a permis de faire reculer les groupes armés qui se trouvaient aux portes de la capitale. Il assure que « les relations avec la France se sont aplanies, aujourd’hui la République centrafricaine est ouverte à tous les pays ». Cependant, c’est surtout l’Europe qui l’intéresse : « l’Union européenne représente notre premier partenaire, elle nous appuie dans le domaine de la sécurité, forme nos militaires, soutient aussi des services civils… »
Le président met aussi l‘accent sur la formation de son armée, désormais bien équipée. Cependant, alors que les groupes rebelles sévissent toujours dans de larges parties du territoire, il regrette fortement l’embargo toujours en vigueur : « alors que nous devons toujours faire face aux attaques de la LRA (Lords resistance army, un mouvement dirigé par Joseph Kony ) qui opère depuis l’Ouganda tandis que Boko Haram mène également des incursions au départ du Tchad, notre armée ne peut se procurer les armes qui lui sont nécessaires. Et cela alors que nos troupes pourraient épauler la Minusca (la mission des Nations unies toujours déployée sur le terrain)… » Même s’il ne le déclare pas ouvertement, c’est dans l’espoir que ses alliés européens approuvent la levée de cet embargo que le président centrafricain a rencontré Charles Michel, le président du Conseil européen. Se préparant à affronter des rivaux comme Catherine Samba Panza qui avait assuré la transition ou Anicet-Georges Dologuélé, un ancien Premier ministre qui avait remporté le premier tour des élections précédentes, le président Touadéra espère aussi que l’Europe contribuera au financement du scrutin. S’il est venu à Bruxelles c’est aussi pour s’en assurer.

7 octobre 2020

Minembwe, une commune rurale qui échauffe les esprits au Sud Kivu

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Installé à Goma dès son retour de Bruxelles, le président Tshisekedi fait face à un tollé général, provoqué par l’installation, le 28 septembre dernier, de la commune rurale de Minembwe, au Sud Kivu. avec comme bourgmestre Gad Mukiza, appartenant à la communauté Banyamulenge. Pour le gouverneur du Sud Kivu, Théo Kasi Ngwabidje, s’exprimant en présence de l’ambassadeur des Etats Unis, des chefs de l’armée et du ministre de la décentralisation et des réformes institutionnelles Azarias Ruberwa, « cette nouvelle étape devrait permettre d’accélérer le processus de paix dans la région ». Cette paix est encore un vœu pieux : depuis plus de vingt ans, la région des Haut Plateaux qui domine le lac Tanganyika et dont Minembwe est la capitale représente l’un des points les plus chauds de la RDC. Malgré la présence de la Monusco et de l’armée congolaise, les affrontements sont quotidiens et la région compte des milliers de déplacés. Située en face du Burundi et du Rwanda, cette région de montagnes accueille en effet divers mouvements armés opérant dans les pays voisins , des opposants au président Kagame se réclamant du général Kayumba Nyamwasa ainsi que les troupes du FNL (Front national de libération) un mouvement hutu rassemblant d’anciens réfugiés arrivés en RDC après le génocide de 1994. Les mouvements armés burundais sont également présents dans la région, tandis que Kigali et Bujumbura soutiennent également des groupes rebelles opérant au-delà de leurs frontières. Si l’ensemble du Sud Kivu est un « terrain de jeu » pour les pays voisins, y compris l’Ouganda et si les affrontements avec divers groupes congolais Mai Mai qui assurent défendre leurs terroirs et leurs communautés sont quotidiens, les Banyamulenge sont eux aussi à la fois acteurs et victimes. Au Congo, nul n’ignore que ces pasteurs sont d’origine rwandaise et qu’arrivés sur les plateaux d’altitude à la fin du 19 e siècle à la suite d’un litige avec le Mwami du Rwanda, ils ont formé des communautés homogènes vivant essentiellement de l’élevage. Le colonisateur belge ne les ayant pas répertoriés parmi les tribus congolaises d’origine, les Banyamulenge ont été régulièrement qualifiés d’étrangers. Les sentiments d’hostilité à leur égard ont été exacerbés par le fait que des jeunes gens de leur communauté ont été recrutés par le Rwanda pour faire partie des troupes qui, à l’issue de la guerre de 1996-97 chassèrent le président Mobutu et installèrent au pouvoir Laurent Désiré Kabila. Durant la deuxième guerre du Congo, les Banyamulenge, enrôlés dans le mouvement rebelle RCD, (Rassemblement congolais pour la démocratie) se retrouvèrent aux côtés des troupes rwandaises et participèrent à de nombreux massacres. A cette époque, Azarias Ruberwa, un avocat formé à Lubumbashi et l’un des leaders de la communauté banyamulenge, se trouvait à la tête du RCD et avait déjà créé le « territoire » de Minembwe incluant plusieurs entités des territoires de Fizi, Mwenga et Uvira. A la suite des accords de paix qui en 2002 permirent la réunification du pays, Ruberwa devint un ministre influent à Kinshasa, proche de Joseph Kabila, mais au Sud Kivu, il était toujours considéré comme un « agent » de Paul Kagame.
Dans la région des Haut plateaux, la paix n’est jamais réellement revenue et malgré les hauts faits du général Patrick Masunzu monté en grade dans l’armée nationale, les pasteurs Banyamulenge ont été régulièrement accusés d’être la « cinquième colonne » du Rwanda sinon des agents de la « balkanisation » du Congo opérant avec le soutien des Etats Unis. Les campagnes de haine ethnique à leur encontre ont été régulièrement accompagnées du vol de leur bétail et de l’incendie de leurs villages, ces méfaits commis par les bandes armées entraînant des opérations militaires et d’ inévitables représailles, les dernières en date, dénoncées par le Docteur Mukwege, ayant fait une quinzaine de morts (et non 200…)dans le village de Kipupu. Dans ce contexte explosif, la création, ex abrupto, de la commune rurale de Minembwe, sur une superficie de 10 Km2 selon le ministre régional de l’intérieur, réjouit les Tutsis congolais qui se proposent d’offrir des vaches et du lait au président Tshisekedi. Mais elle suscite aussi un tollé de protestation dont celle du Comité laïc de concertation, qui embrayant sur les propos de l’évèque d’Uvira, dénonce le « fait accompli » au détriment des limites des chefferies et territoires déjà existants.
En clair, une certaine opinion congolaise, déjà très « chauffée » contre le Rwanda par le rappel incessant des crimes de guerre commis dans les années 2000, craint que la nouvelle commune rurale, en plus des conflits fonciers à redouter, devienne une tête de pont du pays voisin. Au lieu de saluer la volonté de paix de Félix Tshisekedi, elle redoute plutôt, avec la bénédiction du « pro consul » américain, une collusion avec Kagame…

5 octobre 2020

Jacques Bekaert, journaliste, musicien, diplomate, un homme de plusieurs vies et d’un seul amour

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Jacques Bekaert s’est éteint à 80 ans dans son appartement de Bangkok, une ville où il s’était installé à la fin des années 80 alors que l’Asie du Sud est était devenue son principal centre d’intérêt et le moteur de son énergie. Ses amis belges avaient compris ce départ, tout en le regrettant : alors très lié à Patrick Nothomb, ambassadeur de Belgique en Thaïlande, Jacques Bekaert s’était passionné pour le Cambodge après la défaite des Khmers rouges et il avait suivi en direct le retour du roi Norodom Sihanouk. Entre le souverain féru de musique et de poésie qui retrouvait un pays brisé, occupé par l’armée vietnamienne, et le journaliste bourré de talents, fin politique mais lui aussi musicien, le courant ne pouvait que passer et les rencontres entre les deux hommes se multiplièrent.
Durant plusieurs années, Jacques Bekaert couvrit le Sud Est asiatique pour « Le Monde », envoya ses articles et reportages à la presse américaine, et chaque semaine il publiait dans le Bangkok Post une chronique remarquablement informée et pointue, considérée comme une référence par ses confrères. A force de voyager dans la région, d’y être introduit dans tous les milieux, le journaliste fut séduit par la diplomatie. Ce qui le mena à s’engager comme représentant de l’Ordre de Malte, ce qui lui permit d’associer les contacts politiques avec les actions humanitaires, infiniment nécessaires dans un Cambodge dévasté par la folie des Khmers rouges.
Si jusqu’au bout la plaque de l’ordre de Malte fut apposée sur la porte de l’appartement de Jacques, ce ne sont pas les souvenirs de ses périples asiatiques que nous égrenions à l’occasion de nos rencontres. Ce qu’il aimait évoquer, avec humour et un brin d’émotion, c’était la jeunesse bourgeoise et révoltée d’un jeune fils de notaire, né à Tubize en 1940. Marqué par l’exode de la guerre et les années qui suivirent, il s’était très rapidement démarqué de son milieu d’origine, avait tenu à effectuer son service militaire comme simple « plouc » et à l’Université de Louvain où il étudiait, il avait participé au lancement de l’Ergot, une pépinière de talents. Son père lui ayant coupé les vivres, il vivait à Bruxelles dans un appartement sous les toits rue de Quatrecht, près de la gare du Nord, loin de la lourde maison familiale. C’est là qu’après avoir suivi les cours d’ Henri Pousseur à Bâle il s’était lancé dans la musique électronique. C’est de là aussi qu’à pied, il gagnait le quotidien La Cité, où il fit ses premières armes.
Des années plus tard, nous allions nous retrouver dans des reportages mémorables, couvrant ensemble la révolution des œillets au Portugal et la Grèce des colonels qui était aussi celle de Mikis Théodorakis. Comment oublier cette image de Jacques à Lisbonne où le représentant du digne périodique La Relève avait le poignet plâtré, ce qui l’obligeait à garder sans cesse le poing levé lorsqu’il entonnait lui aussi, Grandola Villa Morena ?
Chroniqueur culturel et pigiste pour la presse démocrate chrétienne, Bekaert était également, sinon surtout, musicien. Il se passionnait pour le jazz, la musique électronique, connaissait personnellement John Cage et s’était lié d’amitié avec Marc Moulin avec lequel il anima durant des années l’émission King Kong. Durant de longues soirées, il entretenait ses auditeurs de ses découvertes musicales et de la vie aux Etats Unis où il fréquentait l’université Brandeis.
La musique, le journalisme… Toujours, il allia ces deux passions mais in fine c’est la musique qui changea sa vie. C’est par hasard qu’il avait rencontré à Bruxelles Shirley Jordan, alors épouse d’un grand musicien américain et ce dernier avait demandé au journaliste de prendre soin de la jeune femme et de lui faire les honneurs de la ville. Jacques fit plus que cela, il tomba éperdument amoureux et finit par épouser Shirley qui partagea avec lui tous ses centres d’intérêt, la musique évidemment, mais aussi le goût des belles tables et du bon vin, carburant d’amitiés nombreuses et éclectiques. La gastronomie et le vin allaient plus tard faire l’objet d’une chronique régulière dans le Bangkok Post, à côté d’analyses politiques très pointues. Après avoir travaillé durant quelque temps pour le Quotidien de Paris, multiplié reportages et séjours aux Etats Unis, Jacques emmena Shirley à Bangkok et ouvrit avec elle la page du Sud est asiatique. Shirley, devinant peut-être que le temps allait lui manquer, choisit elle-même une jeune femme, Khun Nee, pour l’assister dans ses tâches ménagères. Cuisinière de talent, hôtesse accueillante, admiratrice de cet homme aux mille facettes, dont la moindre n’était pas la générosité, Nee allait devenir l’ange gardien de Jacques, adoucissant la relative solitude de ses dernières années et veillant sur une santé défaillante.
C’est elle qui permit à Jacques de rester en Thaïlande, dans un appartement empli de livres et de musique, où, durant de longues heures, il écrivait et composait au piano, tout en partageant sa table et ses souvenirs avec de nombreux amis. C’est là qu’il rédigea « la Thaïlande de A à Z » un ouvrage publié chez André Versaille, indispensable à qui veut comprendre le royaume du Siam, c’est là qu’il déroula ses souvenirs dans un livre publié en anglais « What a wonderful world » (disponible sur Amazon) A la lecture de ce livre, au souvenir de cet homme inclassable, esthète, musicien, gastronome, écrivain, ami fidèle, on ne peut que conclure, comme Louis Armstrong en son temps que oui, Jacques Bekaert avait réussi à mener la vie qu’il voulait, une belle vie…

30 septembre 2020

Le rapport Mapping, dix ans après sa publication, est toujours aussi explosif

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La société civile congolaise, le Dr Mukwege en tête, se mobilise pour que la justice internationale se saisisse enfin des crimes commis au Congo

La publication, le 1er octobre 2010 , du Rapport Mapping, rédigé par le Haut Commissariat des Nations unies aux Droits de l’homme fit l’effet d’une bombe dans la région des Grands Lacs et une intense activité diplomatique fut alors déployée pour calmer la colère du Rwanda et de l’Ouganda, Kigali menaçant de retirer ses 3600 casques bleus positionnés au Darfour.
Dix ans plus tard, grâce au plaidoyer mené par le Docteur Mukwege dans la foulée du Prix Nobel de la Paix décerné en 2018, le rapport est sorti des tiroirs onusiens. La semaine dernière, le Parlement européen a soutenu la proposition de mettre sur pied un tribunal international qui examinerait enfin les crimes commis au Congo et mettrait fin à un quart de siècle d’impunité. Désormais, activistes congolais comme ONG internationales ne jurent plus que par le rapport Mapping, exigeant que soient publiés les noms des principaux responsables ou instigateurs des violations des droits de l’homme commises dans la région depuis un quart de siècle.
Ainsi que le rappelle Human Rights Watch, le rapport Mapping est un document détaillé qui décrit les principaux crimes commis en RDC durant une période déterminée, entre mars 1993 et juin 2003. Durant un an, coordonnés par le Haut Commissariat aux droits de l’homme, une vingtaine de spécialistes, congolais et internationaux, ont examiné les rapports et témoignages produits durant une décennie par les ONG opérant au Congo. Le document analyse 617 des cas les plus graves, parmi lesquels des massacres, des crimes de guerre, des actes de violence sexuelle, des attaques dirigées contre des enfants et des civils sans défense. Est il nécessaire de souligner que les crimes commis après la clôture du rapport, c’est-à-dire de 2003 jusqu’à nos jours, sont au moins aussi nombreux que les cas examinés à l’époque et sont favorisés par l’impunité qui a toujours prévalu dans la région ? Un deuxième rapport se révélerait au moins aussi fourni et aussi explosif que le premier…
Si le rapport Mapping initial a suscité tant de remous c’est parce que ses enquêtes s’attachent à une période particulièrement délicate, celle de la première guerre menée au Congo par l’AFDL, cette force composite où des rebelles d’origine congolaise se réclamant de Laurent Désiré Kabila étaient menés par des troupes ougandaises et surtout rwandaises, auxquelles se joignirent plus tard des contingents burundais, angolais et zimbabwéens. L’objectif initial de cette première guerre du Congo qui mena à la chute du régime Mobutu était de démanteler les camps de réfugiés rwandais qui, après le génocide de 1994, s’étaient égrenés sur la frontière, au Nord et au Sud Kivu. A l’époque, Kigali estimait que ces camps, approvisionnés par l’aide humanitaire et placés sous la responsabilité du Haut Commissariat de l’Onu pour les réfugiés, étaient aussi devenus, au mépris du droit international, des bases d’entraînement où se préparait une future offensive. L’offensive contre les camps de réfugiés, la course poursuite menée à l’intérieur du Congo par les troupes de l’AFDL traquant les combattants hutus mélangés aux réfugiés rwandais et aux civils congolais furent une « sale guerre », marquée par la terreur et les massacres. Le nombre exact de victimes n’ayant jamais été réellement établi, il fait aujourd’hui l’objet d’une surenchère allant jusqu’aux six millions de morts, un chiffre emblématique…
Si le rapport Mapping qui tente de jeter un peu de lumière sur les plus flagrantes violations des droits de l’homme commises à cette époque suscite aujourd’hui encore tant de passions, c’est parce que ses conclusions posent une question délicate entre toutes : les actes commis pourraient ils être qualifiés de crimes de génocide ? Même si les rédacteurs du rapport précisent qu’il appartiendrait à un tribunal compétent de se prononcer sur le sujet, l’opprobre a été jeté. A l’époque déjà, Aldo Ajello, représentant de l’Union européenne dans les Grands Lacs, qualifiait ce rapport d’ « acte d’hostilité » à l’encontre du Rwanda et craignait qu’il aie un effet déstabilisateur dans la région tandis que de Kigali jusque Luanda des protestations fusaient et exhortaient l’ONU à enterrer le document litigieux.
Les défenseurs des droits de l’homme qui aujourd’hui se mobilisent en faveur d’un Tribunal international sur le Congo pensent exactement le contraire : ils estiment que seule la fin de l’impunité qui a trop longtemps été accordée aux chefs de guerre et à leurs alliés pourrait rompre le cycle de violence qui, du Sud Kivu jusque dans le « Grand Nord » et l’Ituri, continue à faire des milliers de victimes et à vider le pays de ses ressources naturelles.
Dix ans après sa publication, le rapport Mapping, qui mériterait bien une nouvelle version augmentée, est toujours aussi explosif et s’il renforce l’exigence de justice, il est aussi devenu une arme dans cette guerre de basse intensité qui sévit toujours dans la région des Grands Lacs…

29 septembre 2020

Le génocide au travers de souvenirs d’enfants

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Hélène Dumas fait partie de ce que l’on appelle les « jeunes historiens » du Rwanda. Arrivée dans le pays bien après les faits, cette nouvelle génération a appris la langue, cheminé dans les collines plus que dans les bureaux de la capitale, écouté des récits de vie et de mort captés au ras du sol. L’auteur du très remarqué « Génocide au village » (Editions La Découverte) a découvert, en 2016, des cahiers d’écoliers perdus au milieu de la documentation diverse que la Commission nationale de lutte contre le génocide avait empilée pèle-mèle dans des armoires et des cartons. Il s’agissait d’un document unique en son genre : deux mille feuillets sur lesquels, douze ans après le génocide, cent cinq orphelins s’étaient livrés à un exercice douloureux, à la demande de l’Association des veuves du génocide (Avega) A l’époque des faits, l’âge moyen de ces jeunes scripteurs se situait entre huit et douze ans, dont une majorité de filles. Avec l’aide de deux rescapés, Hélène Dumas entreprit donc de traduire ces textes, qui décrivent le génocide au travers de regards d’enfants.
Au fil de ces souvenirs soigneusement rédigés mais où la douleur est livrée à l’état brut, on ne retrouve ni polémique ni politique. Rien d’autre que, lancinantes au fil des pages, la brûlure de la perte, la douleur de la trahison. Car ces récits d’enfants commencent presque tous par une évocation du monde d’avant. Un monde où entre voisins on se fréquentait et s’entr’aidait. Un monde qui soudain bascula, où ceux avec lesquels on partageait le lait étaient soudain ceux là même qui vous dénonçaient, vous traquaient, dépouillaient votre mère de ses vêtements et dans les marais où vous étiez caché lâchaient les chiens pour accélérer la traque.
Ces enfants là n’ont pas raconté leur vie dans la perspective d’un procès ; leur récit n’avait d’autre finalité que se souvenir de la réalité rwandaise d’avant le génocide, remonter le fil de cette haine qui soudain submergea toute la population et rendit si efficace l’œuvre de mort. C’est ainsi qu’avec précision, les enfants racontent comment le « marquage ethnique » s’imposait à l’école où les instituteurs méticuleux demandaient aux élèves de se présenter en fonction de leur ethnie, corrigeant sévèrement ceux qui tentaient de tricher et de se faire inscrire dans une autre colonne. Très vite, les jeunes apprenaient comment distinguer un Tutsi (« très grand, mince, avec un long nez, sans beaucoup de force et aimant le lait… »), les premiers sobriquets fusaient « inzoka » le serpent, ou « Rusumbansika » (« tellement grand qu’il dépasse les murs de la maison »). Ceux qui étaient ainsi désignés savaient déjà qu’ils n’auraient aucune chance de réussir l’examen national et de trouver place dans l’enseignement secondaire.
Quant à la mémoire des massacres, elle est d‘un réalisme saisissant : les enfants se souviennent de ces groupes d’ « igitero », des voisins soudain emplis de haine qui déferlaient en criant, et « assénaient des coups de bâton ou de massue comme s’ils découpaient un serpent…. Papa a été coupé en morceaux comme un régime de bananes et quand la nuit est tombée, ils l’avaient achevé. » Les enfants ont aussi été frappés par le vol des vaches familiales, soudain appelées « vos choses » et dévorées le soir même dans une sorte de fête barbare. Les récits racontent les chiens qui pistaient, qui traquaient jusque dans les marécages et l’écriture est tellement précise que l’on croit entendre les clameurs qui accompagnaient les mises à mort.
Ces évocations sont glaçantes, car la parole des enfants n’a pas été filtrée, elle n’est pas livrée devant un tribunal, elle n’a pas d’autre finalité que le souvenir.
Sans circonlocutions, les jeunes scripteurs ont décrit une haine à l’état brut, qui entendait détruire les garçons perçus comme de futurs combattants, saccager les filles par le viol, détruire les organes reproducteurs, afin que les matrices ne portent plus de futurs ennemis. Exceptionnels et bouleversants, ces témoignages ont été recueillis au ras du sol, au plus près de la souffrance et de la cruauté. Ils n’ont été ni mi s en scène ni interprétés et les enfants, équanimes, racontent aussi les sauvetages, les actes de solidarité, et la difficulté de vivre dans « le temps d’après ». Un temps étrange où les bourreaux se retrouvent à vivre aux côtés de leurs victimes d’hier, où s’organisent les commémorations, où les tribunaux gaçaça se mettent en place tandis que se pose, lancinante, la question des dépouilles des disparus.
« Où avez vous jeté les corps ? « A cette interrogation obsédante, les voisins tardent souvent à répondre et lorsqu’ils guident les survivants vers les fossés ou les latrines où se décomposent les corps suppliciés, ces révélations sont quelquefois livrées comme monnaie d’échange, dans l’espoir d’obtenir la clémence du tribunal populaire.
Une seule conclusion s’impose : ce livre est l’un des plus bouleversants qu’il nous ait été donné de lire à propos du génocide des Tutsis du Rwanda.
Seules des plumes d’enfant pouvaient avoir la force d’aller aussi loin dans l’évocation de ce que les adultes préfèrent appeler l’innommable ou l’indicible.

Hélène Dumas, Sans ciel ni terre, paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006)
Editions La Découverte

29 septembre 2020

L’éloge du sang: Kagame en accusation, une enquête à sens unique

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L’ Eloge du sang, une enquête fouillée mais controversée sur les crimes commis au Rwanda

« L’éloge du sang », l’ouvrage de Judi Rever enfin publié en France, mérite mieux qu’un tir de bazooka. Car la journaliste canadienne, au contraire de nombreux auteurs, chercheurs ou journalistes, qui se sont souvent contentés de compiler les documents qui leur avaient été communiqués par diverses officines, s’est, elle, rendue sur le terrain.
En Afrique comme en Europe, elle a débusqué des témoins, même s’ils étaient tous à charge. Elle s’est en tous cas rendue au Congo, où, alors qu’elle était journaliste pour RFI, elle a couvert la première guerre dite de l’AFDL (Alliance des Forces pour la démocratie et la libération qui réunissait les troupes rwandaises, ougandaises et des combattants congolais). Cette offensive déclenchée en octobre 1996 au départ de la frontière rwandaise a mené au démantèlement des camps de réfugiés hutus et, sept mois plus tard, à la chute du régime Mobutu et à l’accession au pouvoir de Laurent Désiré Kabila, qui sera assassiné quatre ans plus tard.
Dans les forêts du Kivu, Judi Rever, c’est évident, a eu un choc. Elle a assisté à la fuite en avant d’une partie des réfugiés hutus, poursuivis par les troupes de Kagame et encadrés par ceux là même qui avaient mené le génocide. Elle a vu des charniers, des corps calcinés, à peine dissimulés dans des fosses communes, elle a vu des civils congolais tomber eux aussi sous le coup des envahisseurs qui les considéraient comme alliés des Hutus.
De Bukavu et Goma jusque Mbandaka en passant par Kisangani, Judi Rever a suivi la piste sanglante partie du Rwanda et se poursuivant à travers le Congo. C’est de là que part sa quête: durant des années, la journaliste canadienne, horrifiée par les crimes de guerre dont elle avait été témoin, a voulu en savoir plus, ce qui l’a menée à enquêter sur le Front patriotique rwandais, libérateur du Rwanda et bourreau du Congo. Pour cela, elle s’est fondée sur de nombreux témoignages, des victimes bien sûr, mais aussi des transfuges qui ont connu en Ouganda les débuts du FPR. Ces transfuges, dont de nombreux militaires, ont contribué à mettre en œuvre l’implacable stratégie de Paul Kagame et par la suite, en mal avec le régime ou poursuivis pour des affaires de corruption, ils se sont souvenus des crimes auxquels ils avaient été associés et les ont dénoncé. L’auteur a aussi bénéficié de généreuses fuites onusiennes, des rapports émanant du « Bureau des enquêtes spéciales » créé en 1999 par le Tribunal international pénal pour le Rwanda. Ces documents sont précis, accablants pour le FPR, mais ils n’ont jamais été rendus publics, ce qui est un autre scandale que dénonce l’auteur, alors que ces informations, recueillies par les enquêteurs internationaux, auraient mérité, après vérification de leur pertinence, de recevoir davantage de publicité. Par le travail qu’il représente, par la somme d’informations qu’il véhicule, cet inventaire des crimes commis « de l’autre côté du miroir » ne doit pas être écarté.
Mais le problème, c’est que Judi Rever, qui se défend cependant d’être négationniste et se contente d’assurer, à la fin de son livre, qu’elle reconnaît sans ambiguïté la réalité du génocide des Tutsis, n’aborde l’histoire que par un seul côté et omet le début.
Car enfin, comment peut-on évoquer l’entrée en guerre du Front patriotique rwandais au début des années 90 sans remonter en arrière, sans évoquer le fait que, avec la complicité du colonisateur belge, la « révolution hutue » des années 60 avait fait des Tutsis rwandais des citoyens de deuxième catégorie, tandis que des centaines de milliers d’entre eux, chassés dans les pays voisins dont l’Ouganda, devenaient « les plus anciens réfugiés d’Afrique » ? Face au « peuple majoritaire » incarnant une démocratie du nombre, les Tutsis du Rwanda , considérés comme des étrangers dans leur propre pays, avaient été soumis à la règle des quotas, à des discriminations multiples. Et surtout, lors de chaque tension politique, ils avaient été victimes de massacres à répétition dont le génocide de 1994 fut l’apogée. C’est cette pyramide d’injustices et de crimes, dressée sur trois décennies, que le FPR, arrivé au terme de la négociation, entreprit de renverser, quel qu’en soit le prix.
Démontant la stratégie du mouvement, auteur accuse le Front d’avoir infiltré les partis d’opposition, semé délibérément la méfiance et le chaos à l’intérieur du pays (entre autres en provoquant des concentrations de déplacés aux portes de Kigali à la veille du génocide) et finalement d’avoir abattu l’avion du président Habyarimana. Cette thèse a déjà été fréquemment développée, le génocide des Tutsis n’était pas encore terminé qu’elle courait déjà, discréditant les vainqueurs et hypothéquant les tentatives de reconstruction de l’unité nationale.
De même, lorsqu’elle s’est rendue au Congo deux ans après le génocide, la journaliste n’a examiné qu’une face de la médaille. Dans les camps de réfugiés assaillis par l’AFDL, elle n’a vu que des civils dépendants et affolés. Elle ne s’est pas interrogée sur les recrutements qui s’étaient poursuivis, sur les exercices militaires et la préparation de la revanche, sur les structures hiérarchiques, celles des auteurs du génocide, demeurées intactes. Elle n’a pas été frappée par une étrange transmutation : il avait suffi que des tueurs, qui avaient liquidé leurs voisins de la manière la plus atroce, associant femmes et enfants à leurs crimes, franchissent la frontière pour qu’ils se transforment aussitôt en « réfugiés présumés innocents », bénéficiant d’une aide internationale plus généreuse que celle dispensée aux survivants.
De même, relatant la fuite tragique des réfugiés hutus à travers la forêt congolaise, l’auteur n’a pas eu vent de cette tactique dite du « bouclier humain » et qui consistait à placer femmes et enfants en première ligne, afin de retarder les poursuivants et de protéger la fuite des hommes en armes s’enfonçant toujours plus avant dans la forêt et entamant au passage la longue série de viols et d’exactions qui allaient accabler les populations locales. Cette course poursuite menée jusqu’à la rive du fleuve Congo en face du Congo Brazzaville, a été émaillée de charniers, de crimes de guerre, d’exécutions sommaires à propos desquels les investigations manquent encore, en dépit du « rapport Mapping » publié par les Nations unies voici dix ans.
Ne livrant qu’une partie de l’histoire, se focalisant sur la fin sans rappeler le début, l’auteur déforce son témoignage qui n’apparaît plus que comme un dossier à charge, long réquisitoire mené par une journaliste endossant l’habit du procureur. Au fil des récits et des éléments extraits des rapports rédigés à l’intention du TPIR, un fil rouge apparaît, une intention de plus en plus évidente : mener le lecteur à conclure qu’un autre génocide a été mené au Rwanda puis au Congo, celui des Hutus et des opposants potentiels fussent ils Tutsis, et cela au seul bénéfice des combattants venus d’Ouganda, ces anciens réfugiés désireux de récupérer leurs terres et d’exercer un pouvoir sans partage.
« Justice des vainqueurs », « second génocide »…Nous nous retrouvons là en terrain connu, celui du procès d’intention, d’une accusation formulée depuis un quart de siècle par les auteurs du génocide des Tutsis et par leurs protecteurs. Quant à l’auteur de l’ « Eloge du sang », malgré le considérable travail d’investigation qu’elle a mené, non sans risques et difficultés, elle apparaît in fine comme une alliée des révisionnistes de toutes obédiences.

Judi Rever, l’éloge du sang, éditions Max Milo

26 septembre 2020

Retour sur Bukanga Lonzo, l’”éléphant blanc” du Bandundu

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Une commission parlementaire va examiner où sont passés les 95 millions de dollars du projet

Des épandeurs cloués au sol, des tracteurs neufs n’ayant jamais servi mais dont les moteurs ont été emportés pour être placés sur des navires privés, des tonnes d’engrais chimiques entreposés en plein air alors qu’ils étaient destinés à être répandus sur les champs, des bâtiments vides et des ouvriers agricoles désoeuvrés…En août dernier, découvrant le site de Bukanga Lonzo, dans le Bandundu, le Premier Ministre congolais Sylvestre Ilunga Ilunkamba n’a pas pu cacher sa surprise en constatant le délabrement de ce méga projet dont son prédécesseur, Matata Mponyo Mapon était si fier. Quelques mois plus tôt, le Ministre de l’Agriculture avait déjà tiré la sonnette d’alarme : « je suis déçu de voir que des installations d’une telle valeur soient abandonnées dans la brousse… » L’échec est donc total, et la facture s’élève à 92 millions de dollars ! Une enquête parlementaire a été diligentée afin d’autopsier ce nouvel « éléphant blanc », de déterminer les responsables voire les complices et aussi de savoir comment un investissement aussi important se résume aujourd’hui à quelques hangars délabrés, pourrissant au bord du fleuve Kwilu, à quelques heures de route de Kinshasa.
En 2014, lorsque nous avions assisté à l’inauguration du projet, les intentions étaient bonnes : ce parc agro industriel de 75.000 hectares consacrés à la culture de maïs, de soja et de haricots, s’ajoutant à 10.000 hectares destinés aux produits maraîchers, avait pour première vocation de répondre aux besoins de Kinshasa, l’immense métropole dont les dix millions d’habitants sont toujours en quête d’aliments frais. Plus largement, le Premier Ministre, soutenu par le président Joseph Kabila, voulait miser sur l’agriculture pour diminuer les importations alimentaires, réduire la pauvreté et enfin mettre en valeur le potentiel considérable du pays, 80 millions d’hectares de terres arables. Cependant, alors que l’agriculture familiale fait vivre les trois quarts de la population, c’est le modèle de l’agro business qui avait été choisi sur les conseils et avec le financement de la Banque Mondiale ( à laquelle contribue la coopération belge). S’inspirant de Bukanga Lonzo, il était prévu de mettre en chantier quatre fermes modèles, dont l’une dans la plaine de la Ruzizi au Sud Kivu.
A cette époque, rien n’était trop beau : les dirigeants de la société sud africaine, Africom Commodities, choisie pour mettre en œuvre le projet, étaient très fiers de montrer les deux petits avions- tracteurs qui allaient répandre les pesticides afin de désherber sans devoir labourer, puis projeter les engrais liquides et, enfin, les semences. Le grand patron de la société sud africaine Mozfood, inspiratrice du projet et déjà active au Mozambique, avait même fait le voyage. A l’intention des officiels congolais il énumérait la liste des investisseurs potentiels, Caterpillar, Massey Ferguson, Michigan Equipment Company Tractors et Triomf, une société sud africaine productrice de fertilisants. La société des parcs industriels (SOPAGRI) chargée de créer 18 parcs agro industriels à travers le pays se vantait de réunir des investissements privés, des fonds multilatéraux et, last but not least, la force de travail des agriculteurs locaux. Mais voilà : où étaient donc passés les paysans du coin ? Ces femmes éternellement penchées sur la terre, ces hommes qui hissent sur leurs vieux vélos des charges plus lourdes qu’eux et les poussent jusqu’à la grand route dans l’attente d’un camion qui mènera leur production jusqu’à la capitale ? En cherchant bien, au-delà des barrières gardées par des militaires, nous apercûmes des groupes de civils, plus curieux qu’enthousiastes. Ils se gardaient bien d’applaudir les nouveaux investisseurs qui s’entretenaient en anglais avec les beaux messieurs venus de Kinshasa. Ces derniers, parcourant les champs vides qui descendaient jusqu’au fleuve où les avions puisaient l’eau des arrosages et vidaient leurs surplus de pesticides, nous expliquaient que le Bandundu était particulièrement dépeuplé, les jeunes préférant chercher du travail dans la capitale.
Trois ans plus tard, à l’invitation d’associations paysannes locales soutenues en Belgique par le CNCD et l’Opération 11- 11- 11, des journalistes belges sont retournés à Bukanga Lonzo.
Bonnets brodés, médailles et rubans colorés illuminant leurs vieux costumes, des chefs traditionnels du Bandundu nous attendaient, représentant les sept villages sur lesquels s’étendait le projet. De loin, ils nous ont montré les vastes hangars posés sur une terre dont ils avaient perdu l’accès : les limites du domaine n’ont jamais été réellement fixées et ceux qui s’avancent sont battus et chassés par les gardes… Alors qu’à l’époque, on nous avait dit que le projet se faisait en concertation avec les populations locales, les chefs estiment avoir été trompés : « ceux qui vous ont été présentés à cette époque venaient du plateau des Bateke, une autre région. Ici les Teke sont minoritaires et nous, nous avons été écartés… »
Cet accaparement de terre, fréquent au Congo, a été rendu possible par la loi Bakanjika. Promulguée en 1973, dans la droite ligne des ordonnances coloniales et des « terres vacantes » de Léopold II, elle considère que toutes les terres appartiennent à l’Etat et que ce dernier peut en céder l’usage (mais non la propriété…) Autrement dit, considérant « l’intérêt supérieur du pays » des terres peuvent être cédées par Kinshasa à des entreprises agricoles ou, plus souvent encore, à des sociétés minières. En outre, le dépôt de capitaux dans les paradis fiscaux étant de plus en plus difficile, la classe dirigeante congolaise mise de plus en plus sur les investissements agricoles et tous ceux qui le peuvent acquièrent des terres, quitte à chasser les petits paysans.
Les villageois, eux, considèrent que seuls leurs chefs traditionnels peuvent accorder le droit d’exploiter la « terre des ancêtres ». A Bukanga Lonzo, les populations locales ont donc été considérées comme étrangères sur leurs terres traditionnelles, privées d’accès aux cimetière et lieux de culte, interdites d’aller ramasser des chenilles à la lisière des forêts.
Quant aux jeunes, si on leur reproche d’aller chercher du travail à Kinshasa, c’est parce que, dans l’enceinte du projet, ils ont été discriminés : « là bas, tout le monde parle anglais et on nous considère comme des intrus. Seuls ceux qui s’expriment en swahili et peuvent discuter avec les Sud Africains ont une chance d’être embauchés. Lorsque le projet fonctionnait, les manœuvres étaient traités comme des esclaves, travaillant de 6 heures du matin jusqu’au coucher du soleil et recevant un bol de haricots le midi… »
Aujourd’hui, tout cela est appartient au passé. Les tracteurs rouillent ou sont cannibalisés, l’exode rural se poursuit, une enquête parlementaire a été diligentée. Si on découvrira peut-être où est passé l’argent, le modèle de développement choisi sera-t-il pour autant mis en question ?
Car, si Bukanga Lonzo s’avère un échec, des « privés » ont eu plus de succès : le diamantaire Dan Gertler a créé la ferme Kitoko à 650 km de Kinshasa, le général Numbi vit dans une ferme de 3800 hectares près de Lubumbashi et à Kingakati, aux portes de Kinshasa, le domaine de 500 hectares créé par le président Kabila propose aux touristes du dimanche un zoo et des restaurants…

24 septembre 2020

Le piège tendu à Paul Rusesabagina…

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Comment Paul Rusesabagina, héros du film Hôtel Rwanda, est arrivé à Kigali au lieu de Bujumbura

Le Brigadier général Nzabamwita, chef des services de renseignements du Rwanda n’a pas la réputation d’un homme expansif. Devant la presse, il s’est cependant réjoui ouvertement du « coup fumant » réalisé par ses services et s’est félicité de l’arrivée à Kigali de Paul Rusesabagina : cet ancien gérant de l’hôtel des Mille Collines qui inspira le film Hôtel Rwanda, était devenu par la suite l’un des principaux adversaires du régime de Paul Kagame.
Si le brigadier-général insiste sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un enlèvement, c’est parce qu’ un tel procédé rendrait caduque une éventuelle procédure judiciaire. L’officier rwandais a attribué le succès de l’opération à une « bonne coopération internationale », précisant que le chef de station de la CIA à Kigali et le patron des services de renseignements belges l’auraient personnellement félicité. Ce que les intéressés ont immédiatement démenti, le porte parole du SGRS (renseignement militaire belge) précisant qu’il n’avait jamais congratulé les autorités rwandaises.
Les proches de Paul Rusesabagina rappellent cependant que le renseignement militaire belge a déjà participé à des opérations aux côtés des services rwandais, en vertu d’un accord de coopération très discrètement conclu. Ils n’excluent pas que les communications téléphoniques de l’opposant, qui appelait fréquemment sa famille en Belgique, aient été écoutées et transmises. A La Chambre cependant, répondant à une question du député Ecolo Samuel Congolati, le Ministre de la Justice Koen Geens a formellement démenti toute collaboration avec Kigali.
Rusesabagina était donc suivi d’autant plus près que les chefs d’accusation énumérés par Kigali pèsent lourd : meurtre, vol à main armée, incitation à l’insurrection, incendie criminel…Et cela alors qu’aux Etats Unis, les actes de courage posés en 1994 lui avaient valu de recevoir la médaille de la liberté et un prix d’un million de dollars.
Comment cet homme, qui, au moment du génocide, avait accueilli et sauvé 1268 réfugiés tutsis en même temps qu’il accueillait dans son hôtel une partie des « services français » et des membres du gouvernement intérimaire (hutu) a-t-il pu se jeter ainsi dans la gueule du loup ?
Son « plan de vol » était pour le moins surprenant. Paul Rusesabagina après avoir créé en Belgique une prospère compagnie de taxis, passait beaucoup de temps à San Antonio, au Texas et c’est depuis Chicago qu’il s’envola pour Dubaï le 26 août dernier. S’entretenant avec sa famille en Belgique, dont il était séparé pour cause de pandémie, il s’était montré avare de détails à propos de son voyage, invoquant uniquement des raisons d’affaires. En réalité, il avait l’intention de répondre à une proposition de se rendre au Burundi, pour y rencontrer le nouveau président Evariste Ndayishimye.
A Dubaï, après quelques heures d’attente, il prit place dans un avion privé qui, croyait-il, lui avait été envoyé par ses hôtes de Bujumbura. Selon le New York Times, le vol était opéré par Gain Jet, une compagnie charter dont le président Kagame utilise régulièrement les services. La destination de l’appareil n’était cependant pas le Rwanda, mais le Burundi : s’expliquant devant la presse )à Kigali, M. Rusesabagina expliqua que l’invitation qui lui avait été adressée par un pasteur burundais, Constantin Niyomwungere. Ce dernier aurait souhaité t le présenter aux fidèles de son église. Embarquant volontairement à Dubaï, le héros du film Hôtel Rwanda croyait donc que sa destination finale serait le Burundi, mais il se retrouva finalement … à Kigali !
« Quelle opération magnifique » se réjouit le Brigadier général Nzabamwita, « il s’est livré lui-même ! » Sans démentir cette étonnante version, le prévenu a précisé qu’à son arrivée, il passa trois jours dans un lieu inconnu, ligoté et les yeux bandés, mais correctement traité.
A Kigali cependant, on est persuadé du fait que M. Rusesabagina ne se rendait pas au Burundi pour prêcher et prier, mais plutôt pour rencontrer des membres de l’opposition armée rwandaise, très affaiblie par des opérations menées au Kivu par les forces armées congolaises assistées par les voisins rwandais. Voici quelques mois, un autre opposant armé, Callixte Nsabimana alias « Sankara », arrêté aux Comores et transféré au Rwanda dans des circonstances peu claires, avait livré à Kigali le « modus operandi » de l’opposition armée et le rôle joué par Rusesabagina.
Cette hypothèse ne dissipe cependant pas d’autres points d’ombre : comment cet homme d’affaires avisé et débrouillard, a-t-il pu commettre l’imprudence de se rendre dans un pays voisin du Rwanda à bord d’un avion privé, au départ d’un pays, les Emirats arabes unis, entretenant d’excellentes relations avec Kigali ? Et surtout, comment a-t-il pu faire confiance à un homme se présentant comme le pasteur burundais Constantin Nyiomwungere ? Selon des sources burundaises, aucune des églises de ce pays n’aurait les moyens de s’offrir un jet privé et surtout, aucun pasteur officiant sous ce nom n’est connu sur la place. Par contre, en Belgique, un certain Nyiomwungere, un Tutsi né au Burundi, serait apparu comme demandeur d’asile voici cinq ans. On se souvient de lui à Aywaille et Louvain la Neuve où il se présentait comme un pasteur de l’église Goshen Holy Church International. Il fréquentait les milieux rwandais mais il était soupçonné de travailler pour le gouvernement de Kigali. Si tel est le cas, il recevra certainement une promotion pour avoir réussi à tromper Rusesabagina en lui inspirant confiance et en jouant sur la perspective de lui faire rencontrer à Bujumbura le chef de l’Etat lui-même…