15 février 2018

L’équation de Sisyphe

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C’est une équation vieille comme le monde : l’argent, le pouvoir et le sexe. Elle s’est appliquée dans l’affaire Harry Weinstein, elle se révèle aujourd’hui à propos d’Oxfam. Il faut dénoncer, s’indigner, évidemment. Et faire en sorte que cela ne se reproduise plus ou que tout au moins cela s’arrête. Que les femmes puissent parler, briser le consensus mou qui rendait acceptable ces scandales à répétition.
Mais en même temps, il ne faut pas faire semblant de découvrir des évidences. Car enfin, pour quiconque a quelque peu voyagé, les faits crèvent les yeux : partout où il y a des différences de statut social, de moyens financiers, des rapports de pouvoir ou de prestige, le sexe s’installe sur des bases inégales. Il suffit de se promener sur les plages d’Afrique, d’Asie ou des Caraïbes pour voir que les touristes issus de nos contrées ne sont pas plus indifférents aux tentations que les humanitaires ou que les militaires en opération, ou que les journalistes. A-t-on oublié la colonisation ? Pour ne prendre que le seul exemple du Congo belge,a-ton oublié que les premiers Belges, ou Européens de manière générale, à gagner l ’Afrique centrale venaient seuls et qu’ils avaient tôt fait de se trouver une « ménagère » qui partageait leur quotidien, la cuisine et aussi le lit. De nombreux métis sont nés de ces unions temporaires,et ils peinent aujourd’hui encore, à être reconnus par les honorables descendants de leurs lointains géniteurs. Et croit on que les missionnaires qui vivaient au fond des brousses étaient tous de purs esprits ? Ils enseignaient la religion, disaient la messe, se chargeaient de l’enseignement, mais certains d’entre eux avaient des manières bien particulières de christianiser les bons sauvages, parmi lesquels de nombreux jeunes garçons.
Les « hauts faits » des mercenaires ont défrayé la chronique des années 60, mais par la suite les pratiques ont persisté : partout où l’on envoyait des militaires blancs, des « femmes libres » suivaient. Aujourd’hui encore, la présence de Casques bleus est souvent synonyme de prostitution, d’enfants métis que les Nations unies ne reconnaissent pas. Il arrive cependant que des abus soient sanctionnés (dans le cas du contingent marocain qui fut retiré de l’Ituri par exemple). Les militaires incriminés sont alors traduits devant les tribunaux de leur pays d’origine et les victimes, jamais dédommagées, sombrent dans l’oubli.
Evidemment, des promesses sont faites, des mesures sont envisagées « tolérance zéro » devient peu à peu autre chose qu’un slogan… Mais dans la réalité ? Les relations entre hommes et femmes sont ainsi faites que, sous toutes les latitudes, le pouvoir et l’ argent sont l’une des composantes de l’attirance.
En Afrique, les Chinois sont à peu près les seuls à échapper à la tentation, non par vertu mais parce que, touchant leur solde dans leur pays, ils ont peu de liquidités…A quoi s’ajoute un relatif manque d’attirance…
On a raison, évidemment, de s’indigner, de rehausser les barrières morales, de lutter contre l’impunité, contre les abus. Mais il faut se garder de désigner une seule cible, qu’il s’agisse hier du monde du cinéma ou du pouvoir politique, ou, aujourd’hui les humanitaires ou , demain sans doute, les militaires, les journalistes…Il faut aussi, humblement, se souvenir de la nature humaine et au nom de la civilisation, essayer de dompter l’animal qui ne dort jamais qu’à moitié…Il s’agît là d’une tâche qui, sous toutes les latitudes, s’apparente à celle de Sisyphe…

15 février 2018

Des vaches sans frontière dans le Bandundu

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Depuis l’inauguration du projet agro industriel de Bukanga Lonzo dans le Kwilu, les populations locales sont inquiètes. N’ayant été associées ni à la conception ni à la réalisation de ce vaste projet qui nécessita un investissement de 80 millions de dollars, les communautés de la région redoutent être victimes d’accaparement de terres situées le long du fleuve Kwango, qui coule jusqu’en Angola et dont le lit est réputé pour sa richesse en diamants. Depuis quelques semaines, l’inquiétude est montée de plusieurs crans : plus de 5000 zébus aux longues cornes défilent sur les pistes de la province. Selon des témoins locaux, ces vaches se trouvent déjà à Bukanga Lonzo et à Popokabaka et avec elles 452 familles de bergers. Député membre du Palu (parti lumumbiste unifié), Adolphe Muzito, ancien Premier Ministre et ressortissant du Kwilu, intrigué par cette invasion pacifique, s’est rendu sur le terrain. Les pasteurs lui ont expliqué que, suivant leurs troupeaux, ils étaient venus à pied depuis Uvira dans le Sud Kivu, sur la frontière du Burundi. Dépourvus de tout document de voyage ou autorisation (dans un pays où à chaque kilomètre des barrières arrêtent les voyageurs pour vérifier les documents et percevoir une redevance..)ces pasteurs ont reconnu qu’ils avaient l’intention de vendre leurs vaches afin d’approvisionner Kinshasa en viande. Adolphe Muzito nous a confié pour sa part que « certains bouviers ainsi que des témoins locaux lui avaient confié que ces vaches venaient « de plus loin encore » que la ville d’Uvira, qui jouxte le Burundi mais aussi le Rwanda. » Le député explique l’inquiétude des communautés locales par les incertitudes de la loi foncière : « la loi Bakanjika prévoit qu’en principe les terres appartiennent à l’Etat, mais elle prévoit aussi que les communautés locales bénéficient de concessions perpétuelles sur la « terre des ancêtres » ce qui leur permet de négocier avec d’éventuels investisseurs. Or ici, les communautés locales n’ont pas été consultées et elles se demandent si ces immenses troupeaux ne vont pas s’installer de force sur leurs terres… »
A Kinshasa, Jean-Paul Moka, fondateur du « mouvement bleu » et lui-même originaire du Bandundu, est également monté au créneau. Il met en doute la longue marche de ces « vaches sans frontières » et se demande si ces troupeaux n’auraient pas été transportés par avion militaire, des appareils C130 plus précisément, qui se seraient posés sur l’aéroport dont dispose le projet de Bukanga Lonzo. En outre, relève-t-il, de tels appareils ne se trouvent ni à Uvira ni dans la plaine de la Ruzizi, mais bien en Ouganda où sont installées des bases militaires américaines dans le cadre de la lutte anti terroriste.
Une autre alerte a été donnée par l’Association des professeurs originaires du Kwango, dont le secrétaire l’abbé Phocas Pfunga Pfunga relève que de telles vaches aux longues cornes n’existent pas dans la région et que leurs accompagnateurs qui parlent une langue étrangère se dirigent vers Popokabaka et Tsakala Mbewa, d’où la route mène directement à Kinshasa.
Rappelant des schémas comparables dans le Nord Katanga, le Kasaï, et surtout l’Ituri, qui ont mené à des guerres interethniques, le pasteur Moka insiste pour que ces nouveaux venus soient ramenés à leur point de départ.
Dans l’Ituri précisément, des affrontements entre Hema (éleveurs) et Lendu (agriculteurs) ont fait plusieurs dizaines de morts depuis la mi-décembre et provoqué le déplacement de 200.000 personnes, ce qui jette le doute sur la possibilité de tenir des élections dans ces zones troublées. Au Kasaï déjà, l’insécurité et les déplacements de population avaient, en 2017 empêché le recensement des électeurs et la préparation du scrutin.
Le défilé des zébus venus de l’Est pourrait avoir d’autres finalités encore ; lourdement armés, les pasteurs-guerriers pourraient s’en servir pour se rapprocher de Kinshasa (une tactique déjà utilisée au moment de la chute de Mobutu en 1997 lorsque la capitale avait été infiltrée par des nuées de pseudo-mendiants qui se sont avérés des militaires déguisés. A cela s’ajoute le fait qu’à Bangui, capitale de la Centrafrique, la rive du fleuve Oubangui qui marque la frontière avec la RDC est désormais occupée par les Casques bleus rwandais de la Monusco. Ces militaires aguerris protègent le président centrafricain Touadéra, surveillent étroitement le voisin d’en face et, disposant de bateaux rapides, ils pourraient, si nécessaire, aisément gagner Kinshasa.

13 février 2018

A Goma, le festival Amani sème le feu et… récolte la tempète

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Durant trois jours, le festival Amani a mis le feu à Goma mais aussi… récolté la tempète !
Le dernier jour en effet, alors que Chameleon était bien campé sur la tribune, acclamé par un public de plus de 15.000 jeunes sautant et trépignant d’enthousiasme, le vent s’est soudain levé, accompagné d’une pluie diluvienne qui a fait fuir les plus prudents. Les organisateurs se sont trouvés confrontés à un choix difficile : ou bien ils laissaient tout en place et prenaient le risque de voir le podium s’effondrer, ou bien, en hâte, ils décidaient d’évacuer les lieux et de mettre brutalement fin au festival.
Vu la difficulté de la deuxième solution, il ne resta plus qu’à invoquer la clémence du ciel, afin qu’il épargne de ses foudres le Collège Mwanga.
Message reçu en haut lieu: Chameleon put, presque par miracle, poursuivre sa prestation et la troisième et dernière journée du festival se termina dans l’enthousiasme général. Une fois de plus, l’initiateur du projet Eric de Lamotte put se dire heureux et soulagé : pas d’incident majeur, seulement le bonheur d’être ensemble, de réunir plus de 30.000 jeunes durant trois jours, de démontrer que « Kivu got talent » qu’il y a du talent au Nord Kivu, mais aussi dans toute la sous région, car les artistes, se présentant sur trois podiums, étaient venus du Burundi, du Rwanda et même d’Ouganda, récoltant tous le même accueil enthousiaste…
Une fois de plus, pour sa cinquième édition, Amani s’est imposé comme le plus important des festivals d’Afrique centrale. Durant trois jours Goma a vibré au son du rapp, du rock, des tambours du Burundi, des instruments traditionnels du Nord Kivu et surtout de la joie communicative des 30.000 jeunes qui se sont pressés, =au prix modique de un dollar par jour=, sur la pelouse du collège Mwanga afin de sauter, de lever les bras et de crier tous ensemble qu’ils veulent chanter et danser pour le changement, pour la paix.
Pour sa cinquième édition, Amani a pulvérisé les records d’audience grâce à des vedettes régionales comme les Rwandais Angel Mutoni et Kode, et des stars africaines comme Teme Tan et Ferre Gola.
Cependant, d’année en année, Amani ne se contente plus d’être un spectacle tonique, une bouffée d’espoir dans cette région toujours instable : le festival donne aussi des perspectives aux jeunes, récompense les plus entreprenants. C’est ainsi qu’un jeune musicien de la ville, René Byamungu, qui a avait suivi les master classes données par quelques stars, a pu se qualifier pour « The Voice Afrique » et que de jeunes entrepreneurs se voient chaque année récompensés pour leurs innovations, comme Kivu Green, une application qui devrait permettre aux agriculteurs de la région d’être connectés au marché et de connaître, au jour le jour, l’évolution des prix et surtout celle de l’offre et de la demande.
Les tensions politiques de l’heure n’ont pas eu d’influence sur le déroulement du festival, où la politique était interdite dans l’enceinte. Sauf une note d’inquiétude à propos du sort d’un chanteur bien connu dans la ville, Black Man Bauma. Ce dernier, lauréat d’un précédent festival, mais n’étant pas participant à cette cinquième édition, avait composé un rapp au titre provocateur, «Dégage »…C’en était déjà trop pour les autorités ultra sensibles, et au début du week end, Black Man disparut mystérieusement, ce qui inquiéta sérieusement ses compatriotes de Goma. Le chanteur réapparu trois jours plus tard du côté de Munigi et expliqua qu’il avait été enlevé par des inconnus et sérieusement passé à tabac. Ce qui rappela à tous qu’au Congo, la politique n’ est jamais loin…
Cependant, avec son village associatif, où des dizaines d’associations actives dans la région montrent leurs activités, son prix de l’entrepreneuriat, ses quatre scènes vibrantes de musique et sa pelouse labourée par des spectateurs enthousiastes, Amani permet de faire le plein d’optimisme et démontre qu’au bord du lac Kivu et au pied du volcan Nyiragongo qui gronde dans la nuit, tout demeure encore possible, y compris le meilleur…

10 février 2018

La galaxie de Joseph Kabila, le maître du silence et des réseaux

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Voici quelques années, lors de l’une de ses rares interviews, Joseph Kabila reconnaissait qu’il ne connaissait pas quinze Congolais en lesquels il pouvait avoir confiance. Cet aveu fit jaser dans tout le pays et, quelque temps plus tard, alors que nous lui demandions s’il avait déniché les oiseaux rares, le président, sobrement, citait le chiffre de douze. « Comme les douze Apôtres », ajouta-t-il en souriant. Nous ne lui avons pas demandé combien de Judas se cachaient parmi les douze élus….
Plusieurs raisons expliquent pourquoi sont si rares les conseillers auxquels le « Raïs » (chef en swahili) accorde sa confiance. La première, c’est que le fils de Laurent Désiré Kabila, l’irréductible opposant à Mobutu, a grandi à l’étranger : il était très jeune encore lorsque sa mère, Maman Sifa, fut obligée de quitter le maquis que son père avait créé du côté de Fizi, dans une « zone rouge » appelée Hewa Bora, au bord du lac Tanganyika. Les bombardements de l’armée zaïroise et le blocus avaient créé la famine dans cette région assiégée. « Il nous arrivait d’être obligés de manger de l’‘herbe » nous confiera un jour Maman Sifa…La famille finit par se retrouver à Dar es Salam, vivant dans des conditions très précaires et sous la menace d’être repérée par les agents de Mobutu pour lesquels Laurent Désiré Kabila demeurait l’ennemi numero un. Inscrit à l’école française de Dar es Salam, (son père souhaitait qu’il apprenne la langue de ses compatriotes congolais, en prévision d’un éventuel retour au pays) le jeune Joseph dut se présenter sous un faux nom, cacher sa véritable identité et son père lui donna la consigne de ne faire confiance à personne. C’est là que le jeune garçon apprit à se taire et à écouter, à dissimuler ses sentiments et ses projets, à compartimenter ses amitiés.
De telles habitudes ont la vie dure et elles étaient encore la règle au moment de la constitution du mouvement rebelle dont son père allait devenir le porte parole, l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo). Lorsque Laurent Désiré Kabila atteignit Kinshasa en 1997 et se proclama président, son fils Joseph était intégré dans des troupes commandées par des officiers rwandais, dont James Kabarebe, qu’il avait pour mission de suivre partout, pour apprendre à se battre mais surtout pour pouvoir faire rapport à son père de ce qui se passait sur le terrain.
Arrivé à Kinshasa, le jeune officier ne connaissait pas grande monde et dans cette immense métropole gouailleuse, désordonnée, il préférait une fois encore observer et se taire. En 2001, l’ assassinat de son père, abattu par son garde du corps à l’issue d’une conjuration internationale, devait renforcer encore son tempérament méfiant, son goût du silence.
Aujourd’hui encore, Joseph Kabila demeure une énigme : deux ans après la fin officielle de son deuxième et dernier mandat, il ne se prononce clairement ni sur ses intentions réelles (se retirer ou non du pouvoir ? ) ni sur le nom d’un éventuel dauphin, se contentant de répéter qu’il respectera la Constitution.
Dans son entourage, la plupart de ses conseillers reconnaissent qu’ils ne connaissent pas les projets réels de leur chef, pas plus que les stratégies qu’il compte mettre en œuvre. La plupart d’entre eux ignorent tout autant en qui Joseph Kabila a réellement confiance.
La réalité, c’est que le compartimentage étant devenu une seconde nature, le « Raïs » n’a montré à personne la totalité de ses cartes. Sans illusions sur ses amis, il est aussi capable de diviser ses ennemis, de les retourner en sa faveur, de garder en réserve quelques « cavaliers », des pions qu’il avancera en temps utile…Malgré les années qui ont passé, Kabila est resté un homme seul, convaincu du destin tragique qui pourrait l’attendre, comme avant lui son père, son grand père, sa tante et d’autres encore, qui ont péri de mort violente.
En réalité, Kabila se trouve au centre de plusieurs cercles, qui parfois se croisent, mais pas toujours. Le premier réseau de sa confiance est évidemment celui de sa famille et d’abord son épouse Olive, une catholique fervente, rencontrée jadis à Goma et que les Congolais ont tendance à plaindre.trouvait. Comptent aussi sa mère Maman Sifa, sa sœur jumelle Jaynet, son frère Zoé et quelques autres membres de la fratrie. Des gens qui ont connu le maquis, l’exil, la pauvreté, mais aujourd’hui l’idéal révolutionnaire semble avoir été remplacé par l’avidité pour les biens matériels tandis que le désir d’assurer ses arrières a conduit la famille à être présente dans 80 sociétés s’il faut en croire le rapport de l’agence Bloomberg.
Le deuxième cercle est celui des amis d’enfance, des gens qui ont soutenu la famille durant les années d’exil : Kazadi Nyembe, un homme d’affaires qui vivait à l’époque en Tanzanie, le pasteur Mugalu, aujourd’hui chargé des « affaires civiles » et qui était ambassadeur à Dar es Salam du temps de Mobutu.
Lorsqu’il succéda à son père en 2001, Joseph Kabila était entouré des « tontons », les compagnons de lutte et de maquis de son père qui l’avaient choisi dans les heures suivant l’assassinat, mais il ne tarda pas à se défaire de leur tutelle :feu le général Lwetcha, qui avait organisé la résistance des Mai Mai à l’occupation rwandaise au Kivu, son oncle Gaëtan Kakudji, décédé lui aussi, un ancien de Belgique qui, jusqu’à sa mort se fit de plus en plus discret, le tonitruant Yerodia Ndombassi, secrétaire de Lacan durant son exil en France et qui fut mis sur la touche.
Cependant quelques anciens compagnons de lutte, exilés sous Mobutu, prirent du galon, comme Raus Chalwe responsable de la police dans le Bas Congo et qui mata sans états d’âme la rébellion des Bundu dia Congo, et surtout le général François Olenga, demeuré un intime. Se présentant comme le fils du légendaire général Olenga, exécuté par Mobutu, François Olenga vécut longtemps en Allemagne et fit des études militaires en Tchécoslovaquie. Ses contacts dans les pays d’Europe de l’Est lui permirent d’y acheter des armes, ce qui fut particulièrement prisé lorsque le Congo en butte à la rébellion du M23, entre autres, était frappe d’ embargo. Assez populaire pour ne pas avoir craint de dénoncer les interventions rwandaises et jaloux de son nationalisme, François Olenga est le dernier des lumumbistes de la première heure à occuper une position clé, chef de la maison militaire du président. Le fait que près de Kingakati, (où le président possède une ferme) il ait édifié un vaste complexe hôtelier, Safari Beach, ne lui est pas trop reproché. François Olenga, appartenant à l’ethnie Tetela, comme Lumumba, est parfois mis en concurrence avec Didier Etumba, chef d’état major originaire de l’Equateur et formé en Belgique, à l’Ecole royale militaire.
Joseph Kabila garda aussi auprès de lui quelques anciens opposants à Mobutu, comme Kikaya Bin Karubi, aujourd’hui son conseiller diplomatique, qui fut journaliste en Afrique du Sud et universitaire en Grande Bretagne et surtout Léonard She Okitundu, ministre des Affaires étrangères.
Okitundu, qui vécut longtemps à Genève où il dénonçait le régime de Mobutu à la Commission des droits de l’homme de l’Onu demeura en réserve après son retour au pays, « campant » durant 15 ans à l’hôtel Intercontinental. Il est aujourd’hui sur le devant de la scène comme ministre des Affaires étrangères d’où il mène une diplomatie offensive et efficace, ayant réussi à faire admettre la RDC à la Commission des droits de l’homme. Les rebondissements de la querelle avec la Belgique, =ou plutôt avec son homologue Didier Reynders=, et la fermeture de la Maison Schengen qui pénalise surtout les Congolais risquent de l’affaiblir.
Quant à Lambert Mende Omalanga, porte parole du gouvernement et grand communicateur du régime, on s’étonne parfois de la longévité de cet ex=partisan de Tshisekedi,ex =rebelle, ex=opposant et même ex=mobutiste de la dernière heure…. C’est oublier que dans sa jeunesse Lambert Mende était un partisan de Lumumba, (il est originaire de la même région). Lorsqu’il était réfugié en Allemagne et en Belgique, où il créa une ONG Msaada, il organisa des opérations humanitaires en soutien au maquis de Laurent Désiré Kabila et tenta de mobiliser l’opinion en faveur des irréductibles rebelles. .. Chargé de réorganiser le parti présidentiel et aujourd’hui sur la touche, l’ancien ambassadeur à Bruxelles Henri Mova Sakanyi, un historien de Lubumbashi, très nationaliste, fut aussi un « kabiliste » de la première heure, l’un des premiers à apporter son soutien à l’AFDL.
Durant ses premières années au Congo, le jeune Joseph noua d’autres relations : au Katanga, où son père l’envoyait volontiers, quelquefois pour l’éloigner des tentations de Kinshasa ou pour le sanctionner, le jeune militaire fit la connaissance de John Numbi, qui était alors l’un des chefs de la police et s’était déjà distingué dans l’épuration ethnique des Kasaïens. Devenu général, Numbi négocia une opération conjointe avec les Rwandais, « Umoja wetu » dirigée contre les rebelles hutus au Kivu. L’assassinat du militant des droits de l’homme Floribert Chebeya, dont Numbi fut tenu pour responsable alors qu’il était le chef de la police obligea Kabila à le renvoyer au Katanga où il s’occupa de sa ferme et de ses troupeaux. Du passé ayant fait table rase, John Numbi, l’homme le plus redouté du pays vient de revenir à Kinshasa avec quatre étoiles de général, décoré de la médaille des ordres nationaux.
C’est au Katanga aussi que Kabila rencontra celui qui allait devenir son mentor en politique, son principal conseiller, Katumba Mwanke, disparu dans un accident d’avion au Kivu en 2012 et c’est là aussi qu’il se lia d’amitié avec celui qui avait remplacé Katumba Mwanke au poste de gouverneur de la province du cuivre, un certain Moïse Katumbi, devenu aujourd’hui le pire adversaire du Raïs, à cause de sa fortune, de sa popularité et de ses relais internationaux, à Bruxelles entre autres. Au Katanga encore, le jeune Joseph rencontra Kalev Mutomb, un fonctionnaire réputé mobutiste à l’époque, mais qui devint le très efficace directeur de l’ANR, les services de sécurité. Prudent, Kabila ne met cependant pas tous ses œufs sécuritaires dans le même panier : Kalev Mutomb, réputé proche des Français, est quelquefois mis en concurrence avec François Beya Siku, chef de la DGM, Division générale des Migrations, un homme qui compte de nombreux amis en Belgique.
La garde de fer
Fils de maquisard, combattant de l’AFDL, militaire avant tout, Kabila entretient une relation particulière avec l’armée : s’il peut oublier le nom de ses ministres, il n’ignore rien de ses généraux. Il mise plus particulièrement sur la garde républicaine chargée de sa protection personnelle, veille sur les Bana Mura, les bérêts rouges chargés des sales besognes, mais il a aussi ses hommes à lui.
Des commandants redoutés, des noms que l’on retrouve dans les endroits chauds et les coups tordus (à Beni entre autres) qui sont visés par une pluie de sanctions internationales. Les plus connus sont Akili Mundos, Delphin Kahimbi, Gabriel Amisi, mais il y en a d’autres, discrets, efficaces, parfois rwandophones ou anglophones.. Des hommes de fer qui ont traversé toutes les guerres, toutes les rébellions et dont les états de service feraient ferait frémir s’ils étaient publiés. De son passé militaire Kabila a gardé des relations à tous les échelons de l’armée et il règne sur un réseau parallèle à celui de la hiérarchie officielle.

Le ballet des politiques
Loin derrière cette garde rapprochée viennent les politiques. Les conseillers, les confidents, les détenteurs de titres ronflants, les « Excellences » et les « Honorables ». Ils vont et viennent, convaincus de leur importance, certains d’avoir l’oreille d’un chef qui, bien souvent, se contente de répondre à leurs suggestions : « très bien, je te téléphonerai »…
Durant longtemps Marcellin Cishambo ne se contenta pas d’être le conseiller diplomatique de Kabila. Avec sa jovialité, sa fidélité à toute épreuve, il était aussi d’un commerce agréable, le seul capable de dénouer l’écheveau des relations belgo congolaises, si passionnées, si compliquées pour un homme qui n’avait jamais quitté l’Afrique de l’Est anglophone. Evariste Boshab, pur produit des facultés de droit de l’UCL fut lui aussi un éminent conseiller, jusqu’à ce que sa gestion de la crise du Kasaï entraîne sa disgrâce.
Il serait injuste d’oublier les anciens mobutistes : Kabila sait se servir de leurs talents, de leur plasticité. C’est ainsi que Tambwe Mwamba, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, semble inamovible, alors que cet avocat d’affaires était déjà ministre sous Mobutu, et que lors de son passage par la rébellion il revendiqua l’attaque d’un avion de Congo Airways, , dont le crash fit une centaine de victimes civiles. Ce qui le place aujourd’hui dans le collimateur de la justice internationale. André=Alain Atundu, qui travaillait dans les renseignements sous Mobutu est aujourd’hui l’un des conseillers du président, et se répand sur les réseaux sociaux, Kin Kiey Mulumba, le dernier ministre de l’information de Mobutu, passé ensuite par la rébellion, a été ministre des Communications. Désireux de plaire à son nouveau maître, ce communicateur né, journaliste de talent, fut à l’origine d’une campagne appelée « Kabila Désir » qui fit long feu. L’ancien ministre des Affaires étrangères Raymond Tshibanda a lui aussi un passé mobutiste, du temps du Premier Ministre Mulumba Lukodji. Même le président de l’Assemblée, Aubin MInaku, quelquefois cité comme calife à la place du calife, est passé par le sérail mobutiste lorsqu’il travaillait avec Mokolo wa Pombo, un homme du renseignement, qui faisait le lien avec la francophonie… et avec la France. Autres temps, mêmes recettes : la résurrection des mobutistes se traduit par un nationalisme ombrageux, par des querelles avec la Belgique, qui risquent de nuire au Congo et de préfigurer l’halali du régime, sorte de vengeance posthume et amère d’un Mobutu évincé voici vingt ans et dont le souvenir est demeuré vivace…
Le « Raïs » mise aussi sur jeunes, comme le ministre des Petites et moyennes entreprises Bienvenu Lyiota, un avocat de talent, disciple de Me Nimy, l’un des tenors du régime Mobutu.
Dans cette galaxie kabiliste, il ne faudrait pas oublier les religieux : des kimbanguistes savamment courtisés, des protestants divisés avec méthode, des dignitaires catholiques en mal de subventions et surtout le pasteur Mulunda Ngoy, qui dirigea la Commission électorale indépendante en 2011 et présida à des élections très contestées. Un homme brillant, disposant de nombreux contacts aux Etats Unis, aujourd’hui sur la touche mais qui garde le contact en haut lieu…
Quant aux hommes d’affaires, le plus souvent cité est l’Israélien Dan Gertler, le plus discret est le Belge de Moerloose, tandis qu’Albert Yuma, le patron de la Gecamines, est un proche du président, qui s’emploie aujourd’hui à renégocier les contrats miniers, s’étant aperçu que les partenariats ne rapportaient rien à l’Etat congolais.
Dix sept ans après l’arrivée au pouvoir d’un jeune militaire peu loquace, (mutique disait la presse française…) même ses opposants reconnaissent que leur principale erreur fut d’avoir sous estimé Joseph Kabila. S’il est sincère lorsqu’il affirme vouloir respecter la Constitution, il devrait être sur le départ et assister à la foire d’empoigne des candidats à sa succession. M ais personne, ni ses amis ni ses adversaires, ne croit vraiment que cet homme qui a consacré sa jeunesse à gouverner le Congo, qui s’est considérablement enrichi au passage et qui ne fait confiance à aucun de ses successeurs potentiels consentira jamais à quitter la scène politique pour se contenter de devenir un gentleman farmer…

7 février 2018

N’étranglez pas le canari dans la mine de charbon

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Au vu de cette consternante et enième crise entre la Belgique et le Congo, il serait tentant d’épiloguer une fois de plus sur des évidences : les conséquences négatives de ces décisions pour la population congolaise, le caractère mal réfléchi de mesures de rétorsion par lesquelles Kinshasa se tire une balle dans le pied, la mauvaise estimation de la solidarité européenne, la fuite en avant d’un régime en bout de piste et de légitimité qui tente, comme d’autres avant lui, de resouder la cohésion nationale au nom d’un hypothétique et ombrageux souverainisme.
Tout cela est vrai et sera rappelé à satiété : s’en prendre à la Belgique, c’est comme étrangler le canari dans la mine de charbon, alors que s’il cesse de chanter c’est parce qu’il y a du grisou…
Cependant, du côté belge aussi, il serait bon de s’interroger : était-il bien prudent de se porter en première ligne pour morigéner le Congo et ce faisant, Bruxelles s’était-elle assuré du soutien sans faille de ses partenaires ? Car enfin, l’ouverture, par la France, d’une académie militaire de haut niveau (où s’est inscrite Jaynet Kabila…) et la discussion de certains contrats montre bien les limites de la solidarité européenne. Soixante ans après l’indépendance, était-il indispensable de commenter les nominations du Premier ministre et des membres du gouvernement à l’aune d’un accord conclu entre les Congolais eux-mêmes ? Quant aux « perceptions » de la politique belge, n’auraient-elles pas du être plus finement étudiées, afin de ne pas alimenter le soupçon de partialité, voire de sympathies particulières à l’égard de certains acteurs politiques ? Qu’on le veuille ou non, lorsqu’il s’agît de la Belgique, les sensibilités des Congolais demeurent exacerbées. Tous les diplomates le savent, à Kinshasa, poste difficile entre tous, ils marchent sur des œufs.
Cependant les dirigeants du Congo, quels qu’ils soient, doivent s’en faire une raison : même s’ils peuvent se montrer maladroits ou intrusifs, les Belges demeurent, et de loin, les plus en phase avec les vœux profonds de l’opinion congolaise. Et celle-ci souhaite, tout simplement, que les richesses soient mieux partagées, que l’état de droit et les termes de la constitution ne soient pas bafoués, qu’à la « révolution de la modernité », ce slogan d’hier, succède enfin, dans les faits, une “révolution de la moralité”…

7 février 2018

Des mesures qui frappent d’abord les Congolais

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Le premier effet de surprise passé, les Belges mais surtout les Congolais commencent à mesurer les répercussions des diverses mesures décidées à Kinshasa, en réponse à la réaffectation d’une aide directe de 25 millions d’euros qui avait été décidée par la coopération belge.
A Bruxelles, on a appris que, pour le moment en tous cas, Brussels Airlines pouvait poursuivre ses sept vols par semaine vers Kinshasa et cela en attendant qu’un nouveau plan de vol soit soumis à l’autorité congolaise de l’aviation civile.
La presse congolaise se montre assez critique à l’égard du coup porté à la compagnie belge. Tout d’abord parce qu’une réduction de ses vols à quatre par semaine pourrait, in fine, bénéficier à Rwanda Airways, qui renforce ses fréquences vers l’Europe mais aussi parce que le « coup de Jarnac »censé atteindre la Belgique frappe en fait un interlocuteur autrement plus coriace et plus puissant, c’est-à-dire l’Allemagne. Le journal « Le Phare » rappelle que la compagnie allemande Lufthansa est propriétaire de SN Brussels à 100% depuis 2016 et souligne le danger d’ouvrir ainsi un nouveau front contre une puissance européenne alors que le Congo demeure fragile et tributaire des institutions de Bretton Woods.
La décision de demander le « démantèlement » de la maison Schengen relève de la même logique : au lieu de frapper la Belgique, elle risque de pénaliser les Congolais et de renforcer la solidarité entre Européens. En effet, alors que Kinshasa croyait que les 17 pays membres de l’espace Schengen allaient désormais se charger de délivrer individuellement les visas aux demandeurs congolais, le « consulat » de l’Europe a décidé de restituer les passeports qui avaient été déposés en ses bureaux et selon certaines sources les demandeurs de visa se seraient vu conseiller de se rendre à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve, ce qui représente une contrainte et un coût supplémentaires.
L’ambassade de Belgique a mis en place un numéro de téléphone pour les Congolais qui sollicitent un visa pour un court séjour mais en précisant qu’elle ne prenait plus de dossier pour l’instant.
Commentant les décisions de Kinshasa, le ministre Didier Reynders a souligné que « dans les faits elles seront très négatives pour la population congolaise et il s’est déclaré prêt à envoyer une délégation au Congo avec des représentants de divers cabinets ministériels, (Premier Ministre, Défense, Coopération). Il a aussi insisté sur la nécessité d’une concertation au gouvernement fédéral et surtout au niveau européen « nous devons trouver une solution avec l’Union Européenne et avec l’Union africaine »a-t-il souligné.
Les alliés européens de la Belgique, partenaires du Congo, feront-ils, comme au rugby, un « mur » pour garder le contrôle du ballon ? Réponse dans les jours à venir.

7 février 2018

Yves Makwambala (Lucha): des anticorps apparaissent dans la société congolaise

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Libéré après avoir passé 17 mois en prison, Yves Makwambala, membre du mouvement Lucha, devra prolonger son séjour en Belgique. En effet, il risque de repasser devant les tribunaux congolais, qui réexamineront les dix charges déjà formulées contre lui en 2015, (atteinte à la sécurité de l’Etat, menaces contre la vie du chef de l’Etat, incitation à la violence…). Arrêté après les manifestations de janvier 2015 en compagnie de Fred Bauma, ce graphiste d’origine avait dessiné le logo d’un autre mouvement citoyen, Filimbi (le sifflet) lui aussi partie prenante des évènements qui secouent le Congo depuis le report des élections qui auraient du se tenir fin 2016.
« Jusqu’à présent, entre le pouvoir et les partis d’opposition, on assistait à une sorte de « pas de deux » constate Makwambala, « j’avance, tu recules.. On lance des Opérations Villes Mortes puis comme elles sont réprimées ou ne récoltent pas le succès escompté, on marque un temps d’arrêt…Mais cette fois, le 31 décembre puis le 15 janvier, le Comité des Laïcs chrétiens a changé la donne. Parmi ces chrétiens qui sortaient des églises en priant, il y avait des jeunes certes, mais aussi des mamans en habits du dimanche, de vieux papas, des jeunes filles…Un large échantillon de la population de base, de tous les milieux, de tous les quartiers… »
«L’état d’esprit est nouveau » poursuit Makwambala « alors qu’auparavant les manifestations s’accompagnaient toujours d’une certaine nervosité, que des jeunes risquaient de faire des dégâts, cette fois c’est la sérénité qui prévalait. Les consignes étaient claires et strictes : interdiction absolue de dresser des barricades, de crier des insultes ou des slogans. Chacun savait que lorsque la police empêcherait d’avancer, il fallait seulement s’agenouiller, lever les mains et prier.
Dans mon quartier, à la paroisse Saint Joseph, c‘est ce qui s’est passé : nous sommes sortis de l’église et après avoir fait 200 mètres, alors que les gaz lacrymogènes commençaient à être répandus, le curé nous a dit de rentrer. Un tel climat de discipline non violente, voilà qui change la donne et rend les morts d’autant plus choquants…»
Pourquoi les gens tiennent ils tant à manifester ? Sont ils à ce point attachés à la date des élections, voire à un certain juridisme ?
Ne vous y trompez pas : les gens ne veulent pas que Kabila parte par force, dans la violence ou le sang. Ils veulent que dans ce pays la loi soit respectée, que la transition d’un régime à l’autre soit légale, pacifique. S’ils sont fatigués du régime actuel et veulent le changement, c’est pour des raisons bien concrètes : tout le monde en a assez des tracasseries multiples, les « roulages » (amendes) de la police, les barrières des militaires, les barrages filtrants, les extorsions en tout genre, les abus d’autorité où entre autres les vendeurs de rue sont quotidiennement tabassés… Tout le monde est fatigué de la situation socio économique… Il faut que cela change…
Quel est l’effet des coupures d’Internet, voire du téléphone ?
Non seulement cela contribue à l’exaspération générale, mais c’est mauvais pour l’économie : on ne peut plus envoyer d’argent via le téléphone, les affaires sont paralysées, le manque à gagner est évalué à 20 millions de dollars… Et en même temps ces mesures sont inutiles : durant les manifestations, tout le monde a pour consigne de faire des photos, de filmer. Les portables crépitent, les images s’accumulent. On peut nous empêcher provisoirement de les diffuser, mais elles sont bien là, les crimes sont documentés. Les dirigeants doivent se rendre compte que désormais les citoyens, par un moyen ou un autre, sont informés et demandent des comptes.
Aux côtés de Filimbi, votre mouvement, Lucha, joue-t-il un rôle de précurseur ?
Nous devons être humbles… Ce qui est sûr, c’est que nos sommes des émanations de la base ; le peuple change et nous correspondons à l’esprit du temps, nous le cristallisons……Des mouvements comme le nôtre, il y en a des dizaines, des centaines, à travers le pays…
On peut nous couper la tête, des milliers de jeunes, de citoyens prendront la relève…
Ces mouvements se caractérisent aussi par un refus absolu de la corruption. A quoi correspond ce nouveau radicalisme ?
Peut-être s’agît il d’anti-corps ? Comme si l’organisme du Congo, depuis trop longtemps attaqué par un virus, celui de la corruption, des anti-valeurs, avait soudain décidé de réagir… En 60, les Congolais n‘avaient pas du se battre pour obtenir leur indépendance et faute de combat, ils n’avaient pas été structurés. Mais peut-être que la bataille a lieu maintenant, alors que nous avons touché le fond…
Ce que nous reprochons à Joseph Kabila ? C’est simple : le pays est en plus mauvais état que celui qu’il a trouvé, nous sommes descendus plus bas encore. Après 17 ans, rien ne s’est amélioré. C’est bien pour cela que Mgr Monsengwo a parlé de « médiocres », qu’il a dit qu’ils devaient dégager. Ce n’est pas un appel au putsch, mais, tout simplement, à l’alternance…

7 février 2018

Bruxelles et Kinshasa frappent là où cela fait mal

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La brouille s’aggrave entre Bruxelles et Kinshasa et la RDC et on assiste à un chassé croisé de mesures : après avoir appris par voie de presse la décision de réallouer 25 millions d’euros d’aide directe, Kinshasa a décidé de fermer l’agence de coopération Enabel, qui a succédé à la coopération technique belge et de suspendre les activités de la maison Schengen dispensatrice de visas pour les pays membres. Ce lundi, alors que l’ambassadeur de Belgique a été rappelé en consultation à Bruxelles, Kinshasa a décidé de frapper là où cela fait mal, en une journée particulièrement sensible : la compagnie SN Brussels Airlines, au moment même où elle défendait auprès de Lufthansa la « valeur ajoutée » de ses connections africaines, a appris que ses fréquences sur Kinshasa seraient, dès le 5 février, réduites de sept à quatre par semaine. A ce coup dur, s’en ajoute un autre : Kinshasa a décidé de fermer les représentations consulaires belges à Lubumbashi et Goma tandis que sera fermé également le consulat congolais à Anvers. La symbolique de ces décisions est évidente : elles traduisent la glaciation progressive des relations diplomatiques entre les deux Etats. On peut cependant se demander qui souffrira le plus, des Congolais « de base » qui souhaitent voyager dans l’ancienne métropole ou certains secteurs très précis, mais limités, de l’économie de notre pays.
Cette détérioration progressive des relations est le fruit d’une longue évolution. Au fur et à mesure qu’il se confirmait que Kinshasa souhaitait repousser l’échéance électorale et tenter le « glissement » Bruxelles est apparue comme la caisse de résonance de l’opposition. Cette dernière s’est rassemblée à Genval en 2016 déjà, avec l’aval des Affaires étrangères, et depuis lors, des personnalités comme Moïse Katumbi et son porte parole Olivier Kamitatu, entre autres, ont fait de Bruxelles leur quartier général. Kinshasa y a décelé des affinités voire des soutiens politiques en oubliant que la première cause de l’exil de l’ancien gouverneur du Katanga est le fait qu’un mandat d’arrêt contesté l’empêche de rentrer dans son pays…
Plus profondément, Kinshasa s’agace depuis longtemps de la visibilité de la politique belge à l’égard de la RDC. Le temps n’est plus où les Belges pratiquaient modestement la politique du « leading from behind », tentant d’influencer les partenaires européens depuis les coulisses. Didier Reynders, sans complexes, a fait valoir à la fois l’expertise et les principes, en plaçant Koen Vervaeke au poste de directeur général pour l’Afrique du service européen pour l’action extérieure et Bart Ouvry au poste de représentant de l’Union européenne à Kinshasa tandis que la « maison Schengen » était gérée par des fonctionnaires belges. Alors que la situation politique se tendait à Kinshasa, le pouvoir eut le sentiment que les Belges se montraient d’autant plus intransigeants que leurs intérêts économiques étaient plus réduits que ceux d’autres partenaires européens, (la France et l’Espagne entre autres), qu’ils contrôlaient plusieurs postes clés et avaient été les instigateurs des sanctions ciblées visant des personnalités proches de la présidence.
La suite est connue, tristement prévisible : du temps de Mobutu déjà, la Belgique servait de bouc émissaire, tenue pour responsable des sanctions internationales sinon de la crise elle-même et d’une époque à l’autre les chantres du nationalisme ombrageux se succèdent, quand ils ne sont pas les mêmes…

2 février 2018

Seule la “dignité paysanne” freinera les exodes depuis l’Afrique

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Si vous voulez comprendre pourquoi, par milliers, des jeunes venus du Soudan, d’Ethiopie, d’Afrique centrale, de Guinée, sont prêts à mourir pour pouvoir tenter leur chance en Europe, si vous voulez saisir les causes profondes de cet exode, lisez un livre qui, à première vue, parle d’autre chose, « Pour la dignité paysanne » (GRIP). Son auteur, DéogratiasNiyonkuru n’est ni philosophe, ni démographe, ni professeur d’université. Mais le terrain africain, il connaît… Ce lauréat du prix Roi Baudouin pour le développement arpente depuis trois décennies les campagnes du Burundi son pays d’origine, du Congo, du Cameroun, du Sénégal et d’ailleurs. Il a passé plus de soirées au coin du feu à deviser avec les paysans des villages et à siroter des bières tièdes qu’à fréquenter les cocktails où se retrouvent coopérants et autres spécialistes du développement. Ingénieur agronome de formation, il rentre dans son pays, le Burundi, au début des années 2000 pour y fonder l’organisation « aide au développement intégral et à la solidarité », Adisco. Ce n’est qu’après lui avoir décerné un prix couronnant une vie d’actions sur le terrain que la Fondation Roi Baudouin, s’étant rendu compte du caractère unique de l’expérience du lauréat, l’a encouragé à passer quelques mois à tirer par écrit les enseignements de son engagement. Le résultat est surprenant. L’auteur, qui a accumulé des informations de première main, fait preuve d’une grande liberté d’esprit et articule ses constats avec une telle clarté que l’on se demande pourquoi tant de chercheurs, avant lui, n’avaient pas mis en lumière d’aussi flagrantes évidences.
Car enfin, si les paysans, massivement, tentent de migrer vers les villes et de là prennent le chemin de l’Europe, c’est évidemment parce que les campagnes n’arrivent pas à les nourrir, qu’elles s’appauvrissent au lieu de se développer. Et cela après cinq ou six décennies d’aide au développement, d’investissements, des projets ! La raison d’un tel échec est simple : pas plus durant la période coloniale qu’après l’indépendance, les paysans n’ont été écoutés par ceux qui entendaient les « développer ». Il n’a pas été tenu compte de leur savoir faire, de leur capacité à s’adapter au milieu, à varier les cultures pour assurer leur sécurité alimentaire.
Depuis que les Européens ont débarqué en Afrique, les «recettes » du développement des campagnes sont toujours venues d’ailleurs, d’en haut : puisqu’il s’agissait de générer des devises au bénéfice du budget national et aussi des villes, les cultures de rente, destinées à l’exportation, ont été favorisées (café, thé, coton…)tandis qu’étaient négligées les cultures vivrières assurées par les femmes et qui nourrissaient les familles… Certes, avec l’argent des coopérations, on a construit des centres de santé, des écoles, des moulins, des puits. Et puisque l’argent venait d’ailleurs, on n’a pas hésité à creuser de nouveaux puis, à reconstruire des bâtiments mal entretenus, à lancer de nouveaux projets sur les décombres des échecs antérieurs. Mais qui a jamais songé à demander aux paysans ce que eux, ils souhaitaient, ce qu’ils jugeaient plus important pour leur communauté ? Une route afin de les désenclaver ? Un marché pour vendre leurs produits ? Une école ? A-t-on tenté de connaître les vœux des femmes, sur lesquelles repose l’économie familiale, essayé de comprendre leur système de « tontines », qui fonctionne encore mieux que les micro-crédits ?
Aujourd’hui moins que jamais, la sécurité foncière n’a été assurée : pourquoi, toujours menacés par les accaparements de terre, risquant d’être chassés sans ménagements au bénéfice de grands projets fonciers ou de compagnies forestières ou minières, les paysans investiraient ils dans la terre ? Convaincus de leur vulnérabilité, ils vivent au jour le jour et encouragent les jeunes à « prendre la route »…
Niyankuru pulvérise les « mantras » du développement : durant des décennies on a misé sur les « groupes-cibles » soit les plus vulnérables, les plus pauvres, soit les plus entreprenants qui allaient pensait-on, entraîner les autres dans leur ascension vers le progrès. Mais en privilégiant ainsi 20 % du monde rural, souligne-t-il, on a oublié les autres, les 80% qui ne se sont pas retrouvés dans les programmes….
L’auteur va loin : « chez nous au Burundi, une paysanne qui ne gardait pas ses semences pour les réutiliser l’année suivante était répudiée. » Aujourd’hui assure-t-il, « les ruraux burundais ont été détruits par l’aide, qui distribue les semences, puis qui les vend et qui, insidieusement, impose les OGM, ces graines que l’on ne peut réutiliser l’année suivante, qu’il faut donc racheter… »Sortant du débat sans fin opposant le décollage par l’agriculture ou par l’industrialisation, Niyankuru relève que, paradoxalement, ce sont les régions les plus peuplées qui génèrent de jeunes entrepreneurs très « agressifs » qui, sans émigrer vers les villes, se lancent dans des métiers non agricoles : artisanat, réparateurs de motos, vélos et autres portables, commercialisation et transformation de produits agricoles, petits commerces..
D’une lecture aisée, bien édité grâce aux efforts du GRIP, cet ouvrage devrait toucher un public plus large que celui des « spécialistes » du développement, car il apporte des clés pour comprendre les échecs du passé et propose des solutions innovantes pour l’avenir. Mais surtout, il pulvérise l’idée selon laquelle l’Afrique devrait « rattraper » les autres alors qu’en réalité, elle doit se forger des repères et des objectifs qui correspondent à ses valeurs, définir une voie qui lui soit propre. Bref imposer sa dignité, au départ de ces campagnes si souvent méprisées, mais où rodent encore le souvenir des ancêtres et l’âme des peuples…

DeogratiasNiyonkuryu, Pour la dignité paysanne, Expériences et témoignages d ’Afrique, réflexions, pistes méthodologiques. GRIP

30 janvier 2018

Lorsque Joseph Kabila lève la visière

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Le meilleur discours, c’est le silence… C’est en ces termes que, voici quelques années, Joseph Kabila déclinait une demande d’interview. Il a prouvé cette semaine que l’on pouvait aussi parler… pour ne rien dire, ou, tout au moins pour ne pas répondre aux vraies questions que se posent tous les Congolais. Au cours d’un entretien avec la presse, convoqué en dernière minute, le chef de la majorité présidentielle a cependant levé la visière et laissé entrevoir un personnage nouveau. Fini le « bon garçon » au crâne rasé de près, à la tenue soignée, l’éternel « homme jeune » dont la seule apparition dans les réunions internationales faisait prendre un coup de vieux à tous ses collègues, fini celui dans lequel Louis Michel voyait (il y a belle lurette tout de même…) un « espoir pour le Congo ». Barbichette blanchie, regard aigu, chevelure abondante et paroles tranchantes : l’agneau d’hier a pris visage de loup et sous les paroles ironiques, derrière le sarcasme, on devine l’acier et la glace, le fusil et la froide détermination…
Joseph Kabila s’en est pris à tous ceux qui osent le contester, ou plutôt contester son maintien au pouvoir et les méthodes utilisées pour y parvenir. La première cible est évidemment la Belgique et la flèche est facile : les assassins de Lumumba ! Voilà qui n’apprend rien à personne et les Belges eux-mêmes, organisant une commission parlementaire, ont tenté de tirer au clair leur responsabilité dans cette tragédie. Même si de nouveaux livres (le Congo s’embrase, par Hugues Wenkin, ou L’ascension de Mobutu, par Ludo de Witte) viennent rappeler que tout n’a pas encore été dit…
Sur les relations tumultueuses avec la Belgique, il y aurait tant de sujets plus récents à évoquer, qu’il s’agisse du long soutien à Mobutu puis de son abandon, du fait que la Belgique a depuis longtemps cédé sa place à d’autres intervenants ou qu’elle a toujours été la caisse de résonance de l’opposition congolaise, quelle qu’elle soit… Sans parler du fait que, par la force des choses et à cause de la multiplicité des échanges, la Belgique demeure le pays le mieux au fait des affaires congolaises…
Quant à la Monusco, là aussi l’attaque est facile : certes, la Mission onusienne a été en deçà des attentes, elle tend à pérenniser sa présence, à bénéficier d’une véritable rente de situation, sans avoir résolu le problème qui avait initialement justifié sa venue c’est-à-dire la présence des FDLR… Il faut cependant rappeler que les Casques bleus et surtout la Brigade africaine ont aidé à neutraliser le M23 et que, (comme l’Eglise catholique d’ailleurs) la Monusco a été obligée de se substituer aux carences de l’Etat. Elle nourrit et transporte les FARDC, transporte des fonctionnaires et des ONG, fait vivre des milliers d’intermédiaires congolais, propriétaires d’immeubles, assistants, chauffeurs etc.. Ce qui est vrai, c’est qu’il s’agît là d’une économie parasite et que lorsque la Monusco quittera le pays elle n’y laissera rien, sauf le souvenir, l’usage de l’anglais et des enfants qui n’auront même pas été reconnus…Mais aujourd’hui on n’ose pas penser aux conséquences d’un départ soudain de la mission onusienne et le président le sait mieux que personne.
La souveraineté, cela se conquiert et Kabila a raison de la revendiquer, mais cela se paie aussi. L’Etat congolais est il capable de se substituer à la Monusco ? En principe oui, mais cela suppose la fin du détournement des richesses et l’affectation des revenus aux vrais défis du pays, la lutte contre la pauvreté, l’emploi des jeunes, les services sociaux…
Quant à l’Eglise catholique, le président aurait été bien inspiré de ne pas l’affronter de face après l’avoir utilisée pour démobiliser l’opinion fin 2016 avant l’accord de la Saint Sylvestre: cette institution qui est tout de même vieille de 2000 ans répond à d’autres critères que ceux de la classe politique, elle a d’autres sources de légitimité, d’autres moyens de mobilisation, dans le pays et sur le plan international. Il faudrait se souvenir du président Bagaza au Burundi : il n’était pas, loin s’en faut, le pire des dirigeants du pays, même du point de vue des Hutus, mais c’est l’affrontement avec l’Eglise catholique qui lui fut fatal. Et Mobutu lui-même dut, à l’époque, tenir compte de Mgr Monsengwo et de la mobilisation autour de la conférence nationale souveraine…Aidé par une classe politique qui n’était pas capable de prendre la relève ou qui refusait le défi (feu Etienne Tshisekedi porte en cela une lourde responsabilité) il choisit de se passer d’un compromis politique, le pays s’enfonça dans le marasme et finalement c’est la solution violente qui l’emporta. On en connaît le prix….
Même les loups peuvent se fatiguer et tomber dans des pièges…