15 août 2017

Deux experts de l’ONU assassinés au Kasaï ” avec préméditation”

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Michaël Sharp, coordonnateur du groupe des experts de l’ONU et spécialiste des groupes armés, ainsi que sa collègue Zaida Catalan, spécialiste des questions humanitaires, ont été assassinés de façon préméditée le 12 mars 2017 dans la province du Kasaï Central. » Le groupe des experts de l’ONU qui, chaque année, remet un rapport au Conseil de Sécurité sur la situation en République démocratique du Congo s’est particulièrement intéressé à l’assassinat de deux de ses propres experts, un crime qui, outre une violation grave du droit humanitaire, représente une attaque contre le Conseil de sécurité lui-même. Rappelons que Michaël Sharp et Zaida Catalan s’étaient rendus au Kasaï Central en janvier 2017. Ils avaient commencé à enquêter sur l’escalade de la violence qui ravageait la région depuis qu’en août 2016 les forces armées gouvernementales aient abattu Jean-Pierre Mpandi, chef traditionnel Kamwina Nsapu, et dirigeant d’une rébellion du même nom visant tous les symboles et les agents de l’Etat. La répression menée par les forces gouvernementales s’était traduite par « un usage disproportionné de la violence » et des dizaines de fosses communes avaient été recensées. Ce conflit, circonscrit à une communauté précise au départ, avait pris de l’ampleur, jusqu’à enflammer de vastes zones du Kasaï, du Kasaï central, du Kasaï Oriental et du Haut Lomami.
Retournant à Kananga pour y clore les enquêtes en cours, les deux chercheurs de l’ONU avaient prévu une visite sur le terrain le 12 mars et la veille ils s’étaient entretenus avec des représentants du mouvement Kamwina Nsapu, afin de mieux comprendre sa structure, ses réseaux de soutien et l’éventuel recrutement d’enfants. Après avoir quitté Kananga le matin du 12mars, les deux enquêteurs furent assassinés dans la localité de Bukonde « par un groupe hétéroclite d’individus » et leurs corps furent retrouvés décapités. Sans pouvoir déterminer les responsables du meurtre, le groupe d’experts affirme cependant, avec prudence, qu’ « on ne saurait exclure l’implication de différents acteurs (favorables ou non au gouvernement), les factions Kamwina Nsapu, d’autres groupes armés et les membres des services de la sécurité de l’Etat. » Le groupe relève aussi qu’en dépit des éléments de preuve disponibles, certains autres suspects clés n’avaient pas encore été arrêtés.
Autrement dit, l’affaire est loin d’être close et la justice congolaise, la police suédoise et le fédéral Bureau of investigation des Etats Unis poursuivent les enquêtes pénales sur un meurtre qui pourrait se transformer en affaire d’Etat.
L’or fuit toujours le Congo
Le groupe des experts s’est également penché sur les circuits de la contrebande de l’or. Il se confirme que le dispositif de traçabilité de l’or artisanal, fruit de l’activité des creuseurs, n’a pas encore beaucoup avancé, que la contrebande se poursuit, en direction de l’Ouganda et des Emirats arabes unis, et que des éléments des FARDC (forces armées congolaises) sont impliqués dans l’exploitation et le commerce de l’or sur toute l’étendue du territoire.
Le groupe a recueilli de éléments de preuve démontrant l’implication du général de division Gabriel Amisi Kumba (alias Tango Four), commandant de la première zone de défense du pays, dans le secteur de l’or, alors que le Code minier interdit aux officiers des FARDC d’exploiter ou de commercialiser les ressources naturelles.
Selon un témoignage recueilli par les experts, des conducteurs de dragues opérant sur la rivière Tshopo dans le territoire de Bafwasende, avaient refusé de payer des taxes à l’Etat avançant qu’elles appartenaient à une entreprise locale, « la Conquête » propriété du général Amisi. Selon les experts, les dirigeants de l’entreprise « la Conquête » ont bénéficié à plusieurs reprises de la protection des FARDC.
Enquêtant sur les circuits de la contrebande de l’or, les experts ont mis en lumière les activités d’une Congolaise, Mme Elysée Chibalonza : en octobre 2016 les agents de douanes de Dubaï ont découvert 150 kilogrammes d’or non déclarés dans ses bagages et, selon les déductions des experts, la contrebandière, exploitant les failles dans le contrôle des bagages, pourrait avoir exporté illégalement jusqu’à 3,6 tonnes d’or au cours des dernières années.
Se penchant sur le rôle des pays étrangers, le groupe des experts relève aussi que le redémarrage des exportations ougandaises officielles coïncide avec, en 2016, l’ouverture de la première raffinerie d’or, African Gold Refinery, (AGR) propriété du Belge Alain Goetz, originaire d ’Anvers et qui était autrefois actif au Burundi. S’entretenant avec les experts, AGR s’est dite «incapable jusqu’à présent de savoir quel chemin emprunte le moindre gramme d’or » et n’a pas communiqué la liste de ses fournisseurs…

4 août 2017

L’expérience rwandaise est-elle transposable?

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Pour beaucoup de spécialistes du développement, le Rwanda représente un gage d’espoir : 23 ans après un génocide, Paul Kagame et le Front patriotique rwandais ont démontré qu’il était possible de transformer un pays déchiré, ruiné, en nation émergente. Qu’il n’était pas utopique d’affecter les résultats de la croissance (7%) à l’amélioration de la santé, de l’éducation, des infrastructures, des services. Dans beaucoup de pays africains, entre autres au Congo voisin, d’aucuns rêvent à leur tour d’un leader visionnaire, attaché au développement de son pays et surtout menant une lutte implacable (et sans cesse renouvelée) contre la corruption. Le succès du Rwanda est-il pour autant sans faille et est- il transposable ailleurs ? La pérennité du succès économique est elle définitivement acquise dans ce pays ambitieux, certes, mais où les ressources sont comptées et la population (trop nombreuse) encore peu ou mal formée ? Entre voir loin et voir trop grand, la marge demeure étroite. Mais surtout, ayant réussi le pari de faire vivre ensemble tous les Rwandais, les victimes et les bourreaux, les exilés des années 60 et les réfugiés de 1994 qui avaient fui vers les pays voisins, ayant assuré à tous une sécurité appréciée mais payée par un contrôle rigoureux, omniprésent, le Rwanda et son chef, s’ils veulent assurer la pérennité de leurs conquêtes, doivent encore, impérativement, réussir un autre pari : soulever peu à peu le couvercle de la casserole à pression, laisser échapper la vapeur afin d’éviter les risques d’explosion. Bref, démocratiser sans dérive, réussir un vrai pluralisme, donner une chance à l’alternance sans réveiller les démons de la revanche et de la haine, bannis depuis 23 ans. L’avenir seul dira si le succès rwandais est transposable mais il est d’ores et déjà certain que si les Congolais -par exemple- s’inspiraient de la détermination de leur voisin à lutter contre la corruption et à mettre de l‘ordre dans leur pays, des ressources autrement plus importantes que celles du Rwanda pourraient assurer un rapide décollage. Quant au pouvoir fort, au leader aussi charismatique et visionnaire qu’il est implacable, est-il vraiment indispensable dans un Congo vaste, multiple, très politisé, habitué à la liberté d’expression et aux joutes contradictoires ? Gageons plutôt que ce qui unit les Congolais (et les manifestations de ces derniers jours le démontrent davantage encore) c’est le désir de voir respectée une Constitution qui après avoir scellé la fin de la guerre en 2002 est toujours le gage du vivre ensemble. Le ciment de ce pays aux 400 ethnies, c’est sa loi fondamentale et seul celui qui s’en prévaudra aura la légitimité et la force d’entreprendre l’indispensable redressement , non seulement de l’économie et de la répartition des richesses, mais aussi cette « révolution morale » qui s’impose et qu’au Rwanda, pour un temps en tous cas, l’austère et inflexible Kagame a réussi à incarner.

3 août 2017

Un tribunal de fiction où tout est vrai

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Fictif certes, ce concept de Tribunal sur le Congo sorti tout droit de l’imagination de Milo Rau. Mais tellement vrai, tellement poignant dans l’évocation des cas et le défilé des témoins qu’au sortir des projections le public criait son exigence d’une justice véritable, d’un changement réel. Par le recours aux moyens du cinéma, par sa prolongation sur Internet et les réseaux sociaux, ce film qui évoque les ravages d’une mondialisation sauvage, précédée ou accompagnée par la violence, est une première, car il met à nu l’engrenage qui mène à la dépossession des Congolais. Mais Milo Rau, mû par l’indignation, par le désir de faire bouger les choses, s’inscrit aussi dans une longue tradition. Dans ce pays, le Congo, que l’on qualifiait à l’époque coloniale d’ « empire du silence », ce sont les écrivains, les artistes qui ont fait bouger les lignes, plus que les politiques complices et les propagandistes achetés. Le dramaturge s’inscrit dans la foulée de ces écrivains engagés, Mark Twain, Conan Doyle, qui, au 19e siècle ont été les premiers à dénoncer le scandale des mains coupées, de l’exploitation de l’ivoire et du caoutchouc. Alors déjà, ils décrivaient les ravages de la mondialisation incontrôlée dans cet immense bassin du fleuve Congo que Léopold II avait ouvert de force au commerce international et aux aventuriers venus de partout. Si l’Etat indépendant du Congo fut finalement aboli, cédé à la colonisation belge, c’est à ces écrivains qu’on le doit, car ils furent les premiers à dénoncer les abus et à susciter un mouvement international de protestation. Faut-il rappeler aussi l’ouvrage de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres »,(devenu par la suite une métaphore douteuse, une facilité de langage), dont la trame inspira, à propos du Vietnam, bien plus tard, un film mémorable « Apocalyspe now ». Une œuvre de fiction certes, mais qui poussa l’opinion américaine à réclamer la fin de la guerre.
C’est aussi dans l’imaginaire du grand public que se gagnent les guerres, lorsque les émotions se font trop fortes et exigent la fin de l’intolérable. Durant trop longtemps, les guerres menées au Congo se sont déroulées dans le silence ignorant de l’opinion internationale et il a fallu le témoignage du Docteur Mukwege pour que soudain le calvaire des femmes soit porté à la connaissance de tous. Milo Rau va plus loin : son film, plus récent, démontre que les massacres, les viols,les recrutements d’enfant soldats, et, plus largement l’affaiblissement de l’Etat étaient le prélude à un autre chapitre, celui de la mise à sac des ressources congolaises par le capitalisme sauvage, associé aux élites locales complices ou impuissantes. Aujourd’hui comme hier, c’est le « tribunal de l’opinion » qui est interpellé.

3 août 2017

Tribunal sur le Congo, restitué à Bukavu

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Bukavu,

Faisant face à la grande salle du collège Alfajiri à Bukavu où plus de 800 personnes se serrent sur les travées, Kwaheri Kahule a redressé sa silhouette cassée, lissé les plis de son pagne. Sa voix ne tremble pas lorsqu’elle explique : « à Cinjira, d’où je viens la situation est pire que lorsque le film a été tourné, voici trois ans. Les petites maisons de banco que la société Banro nous avait données se sont depuis longtemps écroulées, le bétail qui a bu aux sources contaminées est mort depuis longtemps, empoisonné par le mercure…Ma vache est morte et jamais je n’ai été dédommagée…»
A Mushinga, au cœur du Bushi, le « centre des jeunes » refuse du monde. De toutes les collines du Bushi, cette région fertile où jadis de grandes sociétés, Pharmakina, Kinaplant, cultivaient le quinquina, des paysans sont descendus, des femmes courbées, des hommes qui frappent le sol de leurs longs bâtons de pasteurs. Des jeunes en chemise, qui n’ont pas de travail et dont le sang bouillonne lorsque le pasteur Zirhalirwa apostrophe l’assistance « dans ce pays, les parcs naturels sont mieux protégés que les hommes… Lorsque la société minière Banro s’est installée sur le site de Twangiza, 60 familles ont été déplacées à Chinjira, sur le sommet aride de la montagne. Là, il faut trois semaines pour que les sacs de farine arrivent de Bukavu et nous ne pouvons cultiver. A Twangiza, il y avait 16.000 creuseurs artisanaux, 800 seulement ont retrouvé du travail, les autres ont été chassés… »
A Goma, Poly, un jeune informaticien, nous assure qu’il n’a pas dormi, que les images de Mutarule le hantent, et Georges, qui travaille à la cuisine de l’hôtel Plazza est « très affecté » et se demande s’il ne faudrait pas prendre les armes. Au vu de la fosse commune de Mutarule, où 35 cadavres, enveloppés dans des sacs blancs ont été jetés dans une fosse commune et recouverts de sable, tous le spectateurs du film de Milo Rau « Tribunal sur le Congo » serrent les poings, essuient leurs larmes. A Panzi, fief du Docteur Mukwege, c’est dans l’église des pères xavériens que le film a été projeté devant 3000 personnes dans un silence accablé. Ici aussi, on a voulu en savoir plus sur les creuseurs chassés de la mine de Bisié, près de Walikale, une mine que les communautés locales avaient découverte mais dont elles ont été chassées au profit de la société Alphamines qui a obtenu un permis d’exploitation à Kinshasa. On a compati avec les spoliés de Chinjira, avec les victimes de Mutarule devant lesquelles l’étudiant Amani Kabaka pleure et crie « ils n’ont rien fait, ils n’ont rien fait »…Alors que le docteur Mukwege dénonce « un peuple qui a perdu son sens de l’honneur et de la dignité », l’assistance dénonce l’impunité, réclame une justice véritable. Et surtout met en cause un Etat qui ne protège personne, qui se rend complice des spoliateurs et des assassins. Les caméras de Milo Rau sont implacables, elles captent les regards moqueurs de l’assistance lorsque les autorités du Sud Kivu, le gouverneur, les ministres des mines et de l’intérieur, invitées aux audiences du tribunal, apportent des réponses où l’ignorance le dispute au ridicule : l’un explique qui si, à Mutarule, la police n‘est pas intervenue au moment du massacre, c’est parce qu’elle ne peut circuler la nuit, l’autre justifie son arrivée trois jours après le drame par le fait que les phares de sa voiture étaient en panne…Et tous les mandataires locaux s’avèrent impuissants face aux multinationales qui après avoir négocié leurs permis d’exploitation et d’expropriation à Kinshasa débarquent en terrain conquis sur les terres des communautés locales et profanent même les cimetières…

3 août 2017

Entretien avec Milo Rau face au public congolais

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Avant de présenter son film « Tribunal sur le Congo » au Festival de Locarno, le cinéaste suisse Milo Rau a voulu le « restituer » au public congolais. Revenir sur les lieux du tournage, retrouver les témoins interrogés, capter les réactions d’un vaste public réuni à Bukavu et à Goma.
Alors qu’à Bukavu, dans la vaste salle du collège Alfajiri les techniciens vérifiaient une dernière fois l’écran et l’acoustique, nous avons demandé à Milo Rau ce qui l’avait poussé à consacrer deux ans à réaliser ce film. S’agissait-il d’une ambition artistique, d’un sentiment d’indignation, d’une forme de militantisme …

Il y a un peu de tout cela…Au moment où je commence un projet, je suis dans la « chose », dans l’objet et au moment où je réalise je suis artiste et je me retrouve dans la forme. L’indignation a joué aussi, bien sûr… Le déclic, c’est qu’en 2010, je suis venu au Rwanda pour « Hate Radio » (une pièce de théâtre consacrée à la radio des Mille collines) et qu’à partir de là, je me suis intéressé à l’Est du Congo. J’y suis venu pour la première fois en 2013 et 2014, assez tard je le reconnais, et j’ai été totalement choqué par ce que j’ai vu. Avec mon équipe, nous avons été témoins du massacre de Mutarule, (Sud Kivu, non loin de la ville d’Uvira) et nous nous sommes demandés comment il était possible que de telles choses puissent se passer.
Incidemment, on voit dans le film comment tu demandes au ministre de l’Intérieur du Sud Kivu s’il était exact que de grands projets agricoles étaient en préparation dans la région (ndlr. un vaste projet de riziculture dans la plaine de la Ruzizi) et il a confirmé qu’il s’agirait d’un investissement d’un milliard de dollars. Face à ce projet de monoculture, les gens doivent disparaître, d’une façon ou d’une autre. On commence alors à comprendre que tout est lié, et on se demande comment cette réalité est présentable dans l’art… Ce qui se passe dans l’Est du Congo est affreux, mais il est impossible de le restituer dans un film ou dans une pièce… Le défi, c’est de trouver un chemin, afin que la question soit présentable, audible…C’est là qu’intervient l’idée d’ un tribunal, qui permet de rassembler tous les éléments du conflit dans une salle. C’est ainsi que j’ai commencé…

Le recours à cette formule d’un tribunal n’était pas inédit ?

Je l’avais déjà fait à Moscou, avec Pussy Riot et à Zurich. Le Congo représente le dernier volet d’une sorte de trilogie, mais maintenant le recours à cette formule est terminé.
Je pourrais évidemment me rendre en Irak, et monter un procès contre l’IS (Etat islamique), mais ici déjà, on m’a demandé pourquoi j’avais mis deux ans à terminer le montage du film sur le Congo, alors en Irak, vous pensez…
Au Congo, ce pays continent nous avons ramené 300 heures de film et quelquefois, durant le montage, nous nous demandions si nous n’étions pas fous de vouloir réaliser un tel film, sur une réalité aussi complexe…

La pièce « Hate Radio » (la « radio de la haine » consacrée à la radio des mille collines) était ciblée sur un seul cas précis et peut-être plus d’un accès plus facile…

Au Congo, certainement, le problème est beaucoup plus vaste. Cette tragédie a des causes apparentes, d’autres plus cachées. A Berlin, lors d’une deuxième session du tribunal, nous avons voulu aborder un niveau plus analytique, qui s’est ajouté au niveau plus émotionnel qui était celui des scènes tournées au Congo sur le terrain.
Lier tout cela de manière cohérente a été le principal problème de ce film.
Nous avions ramené 300 heures qu’il fallait impérativement réduire à 100 minutes. Il y a une citation de Bernard Herzog, un réalisateur allemand qui dit « nous sommes des réalisateurs de films, non des gérants de dépôts d’ordures… » C’est ce qu’on a fait, on a trouvé des « garbages », de la matière un peu partout et on a commencé à faire un film que je voulais être fatal, mais aussi utopique…J’ai essayé de balancer cela et veiller à ce que le film, sans doute affreux à cause de son contenu, séduise aussi séduisant à travers sa forme. Parler de la justice, de la vérité cela montre qu’il y a la possibilité d’un futur différent…

Pourquoi avez-vous choisi le détour par la fiction, la mise en scène d’ un procès imaginaire ? La fiction serait elle quelquefois plus vraie que le réel…

Dans l’histoire de l’art et aussi dans celle du journalisme, il y a beaucoup d’exemples où la fiction a aidé la réalité à se montrer. L’art permet de donner un cadre dans lequel la réalité peut apparaître en une fois, alors qu’elle est dispersée. Cette guerre économique mondiale qui se mène au Congo est dispersée sur différents continents, elle a pour terrain ce très vaste pays, où se trouvent de nombreux acteurs… L’art, dans ce cas un tribunal fictif, apparaît comme un moteur, qui permet de donner une forme, de réunifier l’ensemble des éléments…
C’est pour cela que je crois que quelquefois, la réalité a besoin de la fiction pour se réaliser.

Est-ce que le propre de l‘art n’est pas aussi de toucher le public au niveau des émotions, ce que d’autres sources d’informations ne peuvent faire ?

J’ai toujours pensé qu’entre l’intelligence et l’émotion, il n’y avait pas de différence. Pour moi l’émotion, c’est aussi quelque chose qui est cérébral, direct. Si on comprend quelque chose et si on le ressent en même temps, pour moi il s’agît là d’ une vraie expérience artistique. Dans une pièce, tu peux ressentir et en même temps comprendre. La compréhension pure ne suffit pas, l’émotion non plus, il faut trouver une dialectique pour lier les deux. C’est le problème qu’on a toujours dans l’art, faire quelque chose qui est distancié mais où l’analyse est cachée…Il faut que la structure existe, mais qu’elle demeure invisible. On travaille des années pour faire disparaître la structure, pour effacer la trace du travail… Dans le théâtre, le film, on doit toujours donner l’impression que tout se passe en direct…

Dans le cas présent, les personnages ne sont pas des acteurs, mais de vraies gens, qui racontent une vraie histoire, la leur…

Il est intéressant de noter qu’il y a des personnes qui fonctionnent très bien lorsqu’on les rencontre en « live » en réalité, mais qui, dans le film, ne fonctionnent pas…Voyez Vital Kamerhe, le leader de l’opposition : rencontré en direct il est très intéressant, mais dans le film, il passe difficilement. Trop lent, trop politique et cela ne fonctionne plus. Il arrive que l’on découvre des personnes qui paraissaient insignifiantes au premier abord mais qui, revues à l’occasion du montage, se sont avérées très fortes, très intéressantes.

La caméra n’est elle pas aussi un révélateur de vérité ? Il y a des gens, insignifiants au départ, qui sont porteurs d’un tel message, d’une telle conviction qu’au final ils crèvent l’écran, plus même que des professionnels…

Ce qui compte c’est toujours la nécessité. Il y a des experts qui disent toujours la même chose depuis trente ans ; ils sont intéressants certes, mais ils n’ont pas ce sentiment de nécessité, ce besoin urgent d’être entendu, comme un creuseur, un paysan, un survivant…
J’ai alors le sentiment d’être utilisé et j’aime beaucoup cela. Ce n‘est pas moi qui instrumentalise, c’est l’autre et cela me plaît beaucoup, c’est même ce que je recherche…
Dans le film, des experts s’expriment mais aussi des gens simples comme cette paysanne qui assure que si on lui donnait une vache de plus, cela lui suffirait. Cela fait rire l’audience mais elle a exprimé sa vérité à elle…

Ce tribunal n’est il pas aussi un recours contre l’impunité, dans ce pays où la justice est défaillante ? On fait appel à un autre tribunal, celui de l’opinion…

C’est tout à fait cela… Hier Maître Bisimwa, l’un des membres du jury, a dit que la justice au Congo, c’était comme un match de football, où dès le début on sait que celui qui devra arbitrer ne respectera pas les règles du jeu. Nous on s’est dit que, même dans une forme fictive, on allait mener ce jeu comme il devrait l’être, dans le respect des règles. Une fiction dans la forme mais avec des faits réels, de vraies personnes. Toutes les parties ont pu parler dans un temps équitablement limité, le même pour tous. Des questions ont été posées à tout le monde, gênantes quelquefois. Nous n’avons pas craint de demander ce que les creuseurs, présentés comme des victimes, avaient eux-mêmes fait pour le développement…La réalité est complexe… Au Congo la simple logique de « qui a fait quoi » s’est perdue depuis longtemps…On finit par ne plus savoir qui est la victime et qui est le bourreau…Ce que j’essaie de montrer dans le film c’est que finalement il n’y a peut-être plus de victimes ni de bourreaux, mais un chaos un peu total, partout…C’est dans ce contexte là que certaines entreprises multinationales peuvent s’imposer et c’est ce que je décris. Pourquoi de « petits » massacres comme Mutarule ne cessent ils de se répéter ? Indirectement, on essaie de donner une réponse, par exemple lorsque l’on demande au Ministre de l’Intérieur du Sud Kivu s’il n’y aurait pas un grand projet agricole en gestation du côté de Mutarule…

Qui est le véritable accusé du film ?

Au-delà des acteurs locaux, le film met en cause la mondialisation sauvage. Nous restons dans le présent et montrons le nouveau visage de cette mondialisation sauvage. Nous suggérons aussi que les lois visant à réguler la situation ou à pénaliser les acteurs (comme la loi américaine Dodd Frank qui vise les minerais issus de zones de conflit) font en réalité le jeu des grandes entreprises et des monopoles.
On criminalise les Congolais, on implante les grandes sociétés et on monopolise tout. C’est cela que j’essaie de montrer.
Les solutions que l’on trouve sont issues de notre ordre mais elles ne sont pas faites pour les Congolais…
Par exemple, bannir des mines les moins de 18 ans, c’est utopique. Dans ce pays les enfants travaillent et s’ils ne peuvent le faire, ils iront dans les groupes armés…
Dans le film, Berlin, où se tiennent les audiences finales, répond à Bukavu et donne la réponse à certaines questions. Un spécialiste assure, par exemple : « les minerais de conflit, ce sont les minerais que l’Europe n’a pas et dont on a besoin… »
Nous essayons de démonter une logique systématique, mondialisée. Ce que j’essaie de faire dans mes pièces, mes livres, c’est construire une conscience mondialisée. Le film ne veut pas être réducteur, il ne se contente pas d’accuser exclusivement les élites locales, elles aussi sont utilisées et en profitent pour s’enrichir tout en faisant elles-mêmes partie d’une grande machine d’exploitation…
Ce que nous faisons nous les artistes mais aussi les journalistes, c’est donner des outils, aider les gens à comprendre ce qui se passe…

Pourquoi avoir choisi de montrer le film aux Congolais en priorité ?

C’est logique. On a fait le film ici, avec l’aide et en coproduction avec des Congolais, des artistes, des producteurs, des intellectuels, des ONG, la société civile et même le gouvernement… J’ai aussi besoin d’écouter les réactions, les remarques des uns et des autres…

Le trac, on le ressent ici, ou plus tard, devant un public international ?

En réalité, la réaction du public international ne me touche pas beaucoup. En revanche, je serai très intéressé, très touché par la réaction du public congolais, comme je l’avais été au Rwanda lorsque j’avais fait jouer la pièce « Compassion » à Kigali. Pour moi, le vrai test, c’est au Congo. Pas une vraie première mais la minute de vérité… Je sais que si les Congolais n’aiment pas le film, ils seront sincères, le diront très clairement, n’hésiteront pas à chahuter…

Dans le contexte politique actuel du Congo, ce film pourrait être une allumette…

Peut-être mais la vérité reste, les ministres passent…Donc le film quoi qu’il arrive, va rester…Afin d’aller plus loin il y aura accès à des archives, à un livre, à un jeu vidéo…L’ensemble, je crois, sera une grande chose…
Il y aura plusieurs portes à cette essai de retrouver la vérité…On a aussi introduit au niveau des archives beaucoup de choses qui nous ont été apportées par la suite, c’est un travail en construction…On veut pouvoir faire des « updates » avec Internet c’est réalisable…Déjà maintenant je reçois de nombreux messages de Congolais qui me suggèrent des ajouts.
En novembre, il y a une autre initiative, le Parlement mondial, qui se tiendra à Berlin et là aussi, entre autres sujets, il sera question du Congo…
A Bruxelles verra le jour une autre initiative, qui s’appellera « Assemblée générale » où une sorte de tiers état global aura la parole… Cette méthodologie sera ensuite apportée à Berlin, au Reichstag……Seront invités des « parlementaires du futur » Ensuite on tentera d’institutionnaliser, de répéter cela dans des milieux différents..
Au fond il s’agit d’une version actuelle du Tribunal des peuples de Bertrand Russell, avec les moyens de notre époque. Pour combattre l’impunité, on a besoin d’une juridiction qui soit aussi une nouvelle représentation politique…

Propos recueillis à Bukavu

2 août 2017

Le Rwanda de Kagame, pile et face

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Bleu, blanc, rouge. Lorsqu’on le traverse en venant de Goma après avoir montré son passeport dans un poste frontière flambant neuf, le Rwanda semble en fête. Bleu, blanc, rouge, omniprésentes, les couleurs du Front patriotique rwandais flottent sur les drapeaux, les casquettes, les T shirts. De grandes banderoles tricolores flottent à l’entrée des villages, les statues sont elles mêmes décorées aux trois couleurs du parti et sur la vitre arrière de nombreuses voitures privées, on lit une seule injonction « Tora Kagame », votez Kagame. Lors des élections présidentielles qui auront lieu le 4 août, le candidat omniprésent sur les affiches et les panneaux lumineux affrontera cependant deux adversaires : Philippe Mpayimana, un candidat indépendant, et Frank Habineza, leader du parti des Verts, qui dénonce le système de monoculture et l’usage des OGM. Pour connaître ces quelques bribes de programme, il a fallu lire la presse locale, car autant Paul Kagame est omniprésent, autant ses rivaux sont peu visibles. Le chef de l’Etat, qui domine la vie politique depuis 1994 (au lendemain du génocide, il fut nommé ministre de la Défense et vice président) avait obtenu 95% des votes en 2003, 93% en 2010 et aujourd’hui, le seul suspense tourne autour du pourcentage : lors du referendum devant l’autoriser à briguer un troisième mandat, le « oui » l’avait emporté avec 98%…
Il est vrai que les Rwandais, parfois enviés par leurs voisins africains ont bien des raisons de voter pour Kagame, une fois encore. Au lendemain du génocide, alors que les Tutsis rentrés d’exil découvraient un pays transformé en cimetière où gisaient 800.000 des leurs et que deux millions de Hutus avaient pris la fuite craignant les représailles des vainqueurs, Paul Kagame empêcha les vengeances individuelles. Il obligea ses compatriotes à mettre de côté leurs origines ethniques et leurs rancoeurs pour vivre ensemble tandis que la « gaçaça » (la justice sur l’herbe) rendue au niveau des villages en présence de toute la communauté examinait les cas de plus de deux millions de citoyens et organisait châtiments et réparations. Aujourd’hui évoqué par des tombes communes, des monuments dédiés à la mémoire, des banderoles d’un mauve délavé, le souvenir du génocide semble circonscrit, canalisé. Partout, la vie a repris le dessus, la population est passée à douze millions et le pays, cultivé jusqu’au sommet de la dernière colline, semble plein comme un œuf, bouillonnant d’activité. Les marchés débordent de légumes et de fruits, les bus se succèdent sur des routes en excellent état et tous les véhicules observent strictement les limitations de vitesse draconiennes (pas question de négocier avec les policiers chargés de dresser des PV payables immédiatement). Kigali, jadis assoupie comme une ville de province, étincelle désormais comme un bijou : chaque mois, un nouveau gratte-ciel se dresse, des gens bien habillés se promènent le long d’allées fleuries, les boutiques de luxe se sont multipliées dans le centre ville, toutes les cuisines du monde se sont donné rendez vous dans les restaurants, plus un papier sale ne traîne dans des rues qui semblent manucurées et les sacs en plastique sont rigoureusement interdits. Prenant les commandes d’un pays détruit, l’un des plus pauvres du monde, Kagame avait promis de le mener vers l’émergence, de sortir la population de la pauvreté d’ici 2020. A première vue, il a réussi son pari : la croissance est de 7% l’an et peu à peu la population naguère vouée à l’agriculture, entre dans une économie de services, fondée sur le tourisme, le commerce. Kigali de son côté a l’ambition de devenir un « hub » régional où se croiseront les hommes d’affaires, des invités à des conférences internationales et même des Européens et des Américains désireux de passer une retraite paisible dans un pays qui leur offre des logements relativement bon marché et une sécurité totale. C’est à leur intention que la compagnie Rwandair (qui fonctionne encore à perte) s’est dotée de 12 avions, qu’un nouvel aéroport est en construction dans le Bugesera, que les hôtels de luxe se sont multipliés et que le coeur de la ville est illuminé par le Centre de conventions de Kigali, un énorme œuf de verre qui fait scintiller les couleurs nationales. Dans la capitale d’où les pauvres, les mendiants ont disparu, relégués à des dizaines de kilomètres d’où ils ne sont autorisés à revenir que moyennant le port de chaussures et de vêtements convenables, où les maisons basses ont été abattues pour faire place à des immeubles à étages, une classe moyenne apparaît, anglophone, tournée vers le business, sortant des nombreux instituts voués aux sciences et à la technologie. Si en ville la popularité de Kagame est incontestable, les pauvres, les gens des campagnes ont eux aussi des raisons de lui être reconnaissants : n’a-t-il pas institué un programme donnant une vache à chaque famille paysanne (pour tout Rwandais la vache représente le cadeau suprême…) et surtout mis en œuvre un système d’assurance maladie, qui permet à 90% de la population de bénéficier de soins de santé peu coûteux.
Kagame, le chef de guerre, qui aida Museveni à prendre le pouvoir en Ouganda en 1986, qui mit en échec l’armée du régime Habyarimana et ses alliés français en 1994, qui réussit le rapatriement d’un million et demi de réfugiés en 1996 et chassa du pouvoir le président Mobutu en 1997 a été reconnu comme l’un des meilleurs stratèges d’Afrique. Mais aujourd’hui, admirateur de Singapour, familier de Davos, ami personnel des Clinton, du patron de Starbuck et d’autres chefs d’entreprises américaines, ce pourfendeur de la corruption a pris l’allure d’un businessman vantant une histoire à succès appelée Rwanda. D’ici un an, lorsque son pays prendra la présidence de l’Union africaine, Kagame, un panafricaniste convaincu, qui dirige déjà la Commission des réformes, risque de secouer l’institution et d’en faire l’instrument, enfin, d’un véritable réveil du continent qui risque de surprendre les anciennes puissances coloniales…
Mince sinon dégingandé, l’allure austère, prématurément vieilli par le manque de sommeil, Kagame vient d’être comparé à un de Gaulle africain par un avocat belge, Philippe Lardinois, (éditions Du bord de l’eau) et ce personnage hors du commun appartient déjà à l’histoire. Mais la roche Tarpéienne n’est jamais loin du Capitole et ce troisième mandat qui pourrait le mener jusqu’en 2034 s’il était renouvelé risque d’accentuer les défauts du personnage, d’aiguiser les critiques et de rappeler les échecs.
Car l’ « homme fort », voué à la renaissance de son pays, a aussi une poigne de fer et un caractère difficile. La plupart de ses compagnons d’origine ont disparu, décédés ou écartés (deux généraux parmi les plus prestigieux, Jackson Nziza et Karenzi Karake viennent d’être mis à la retraite, Rose Kabuye est en disgrâce et son mari arrêté), le général Kayumba, exilé en Afrique du Sud a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat et son collègue Karegeya a été assassiné dans sa chambre d’hôtel à Johannesbourg. Lorsque les langues se délient (ce qui est rare dans ce pays où les « grandes oreilles » sont partout) il est question des mémorables colères du « Boss » qui n’hésite pas à frapper ses contradicteurs, aussi proches soient ils, tandis que les organisations de défense des droits de l’homme, année après année, subissent les foudres du régime pour avoir dénoncé la surveillance de la population, qui s’exerce jusqu’au niveau des cellules et des collines, la répression des opposants, réels ou supposés, les disparitions inexpliquées et, de manière générale, le climat de peur entretenu dans le pays. L’obsession sécuritaire est en tous cas bien visible : des portails de détecteurs de métaux ont été installés à l’entrée de tous les hôtels, les communications sont souvent écoutées, et chaque soir, des militaires, courtois, silencieux mais armés jusqu’aux dents surgissent dans les rues et entament des patrouilles. L’artisan du miracle rwandais est loin d’être sans reproche : les populations de l’Est du Congo, tout en admirant ses réalisations, lui vouent une haine durable à cause des guerres, du soutien apporté à diverses rébellions, du pillage des ressources naturelles, moins visible aujourd’hui que l’ «accumulation primitive du capital » de la fin des années 90. Au Rwanda, même ceux qui admirent le président redoutent des ambitions démesurées : vouloir supplanter Nairobi comme centre régional des Natuions unies et entreprendre, via la Caisse sociale, la construction de maisons luxueuses, qui ne se vendent guère et font peser le risque d’un éclatement de la bulle immobilière. Avoir imposé l’usage de l’anglais dans l’enseignement (mesure revue aujourd’hui mais qui a fait perdre un temps considérable dans ce pays initialement francophone), avoir fait peser trop de contraintes sur les paysans et imposé, à grand renfort d’intrants et d’OGM, des monocultures (le thé, le café, la pomme de terre…) fragiles alors que jadis les systèmes culturaux traditionnels, plus autonomes, se fondaient plus sur la biodiversité…
Le plus grand échec de Kagame est peut-être sa réélection elle-même, ce troisième mandat qui risque de voir, l’âge aidant, ses défauts s’accentuer et s’estomper le souvenir de ses haut faits : son maintien au pouvoir après 23 ans de règne n’indique-t-il pas que, contrairement à ses promesses, l’ « homme fort » n’aurait ni trouvé ni formé de successeur à sa mesure et digne de sa confiance ?

31 juillet 2017

Congo,le doute, l’inquiétude, la colère…

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A la veille d’une série de manifestations et d’appels à des journées Ville morte, plusieurs sentiments se bousculent. Le doute d’abord : alors qu’une large frange de la population souhaite que des élections soient organisées dans les délais convenus et que cesse le carrousel des « dialogues », « arrangements particuliers » et autres manœuvres dilatoires, pourquoi les organisations citoyennes, les formations politiques et les forces sociales, qui appellent unanimement à des démonstrations publiques, n’arrivent elles même pas à s’entendre sur une date commune ? Tant qu’à prendre le risque de faire descendre la population dans la rue, pourquoi ne pas le faire tous en même temps ?
Inquiétude aussi : vu la faible capacité d’encadrement des signataires des divers appels, dérapages et provocations sont à redouter dans un pays où les détenus en cavale courent les rues, où d’anciens chefs de guerre comme Gédéon Kyungu au Katanga sont prêts, armes à la main, à se mettre au service des manipulations du pouvoir, où l’on ignore toujours qui tire vraiment les ficelles de la violence au Kasaï, à Beni dans le Nord Kivu ou ailleurs…. Si des violences éclatent, provoquées ou non, l’application d’une « loi anti casseur » à la congolaise ne permettra-t-elle pas d’inculper des dirigeants de la société civile et de l‘opposition, de les traiter comme de dangereux meneurs, tenus pour responsables des éventuels débordements ?
Mais au vu de cette dérive du Congo, chaque jour plus rapide, c’est surtout la colère qui prévaut. Colère car la crise actuelle, qui annihile des années d’efforts et de croissance et qui décapite les espoirs de la population, était parfaitement évitable. Lors des années de « vaches grasses », alors que les recettes de l’Etat augmentaient, rien n’empêchait le gouvernement, dominé par la majorité présidentielle, de prévoir les budgets nécessaires à la préparation des élections dans les délais légaux. Si rien n’a été fait, ou trop tard, c’est parce que M. Kabila et les siens, s’estimant indispensables, ont tout fait pour prolonger leur présence au pouvoir et imposer un « glissement » de fait. Et si, depuis la signature de l’accord du 31 décembre, négocié par les évêques, la mise en œuvre de la transition a pris tellement de retard, c’est aussi parce que les partis de l’opposition se sont laissé diviser par les calculs et les ambitions personnelles, à tel point que le crédit de la classe politique dans son ensemble s’est effondré.
Pour qui prend la peine de l’écouter, la population congolaise est unanime : elle récuse tractations et compromissions, elle exige que soit appliquée une Constitution qui, au sortir de la guerre, avait été ratifiée comme une garantie de la paix, elle refuse la « marche arrière toute » qui lui est aujourd’hui imposée, elle veut que l’Etat fonctionne et que soit partagé le bénéfice des ressources naturelles, actuellement confisqué par les « élites ». Dans ce pays immense et divers, le respect de la loi fondamentale est le seul véritable ciment, l’aspiration à la démocratie réunit la plupart des citoyens. Ne pas y répondre, laisser à la population seule le soin de « se prendre en charge », c’est aussi prendre le risque de libérer toutes les forces centrifuges…

25 juillet 2017

Congo: la classe politique tourne en rond, comme dans un film…

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Le film « Tribunal sur le Congo » se rejoue en direct

Goma et Bukavu, envoyé spéciale,

« Si nous voulons que nos droits soient respectés , nous devons retrouver notre sens de l’honneur et de la dignité… Dans ce pays, des hommes politiques ne se gênent pas pour venir assister à un tribunal fictif où sont évoqués des crimes bien réels, pour lesquels ils savent bien que personne ne leur demandera des comptes »…Dans la grande salle paroissiale de Panzi, à quelques mètres de son hôpital, le Docteur Mukwege ne mâche pas ses mots. Au premier rang d’une assistance de 3000 personnes, il a, durant presque deux heures, assisté à la « première » du film de Milo Rau, « Tribunal sur le Congo ». Un tribunal imaginaire, monté sous forme de documentaire, mais dans lequel tout est vrai, la procédure, les juges, mais surtout les témoins et les faits décrits : massacre de Mutarule près d’Uvira, où 35 villageois ont été tués par des militaires et jetés dans une fosse commune, spoliation des terres par des multinationales avides d’exploiter les ressources en or et en coltan, constitution de milices d’autodéfense des communautés…Durant des années, crimes de sang et crimes économiques se sont succédé au Congo, sans autre réponse que l’impunité des coupables et l’impuissance voire la complicité des dirigeants. Le « Tribunal sur le Congo » faisant appel à l’opinion entend apporter une première réponse à cette exigence qui fuse de partout et réclame la fin de l’impunité…
Apostrophant de autorités qui, pour certaines ont accepté de figurer dans le film et de répondre aux questions des jurés, le médecin-chef de Panzi visait aussi, avec une vigueur inhabituelle, un invité de marque, qui ne manqua aucune des projections du film au Sud et au Nord Kivu : Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale et aujourd’hui président d’un parti politique d’opposition, l’Union pour la nation congolaise. Dans ses fonctions, alors qu’il était le deuxième personnage de l’Etat, Kamerhe, fut, à l’époque, informé des accaparements de terres, des interprétations abusives d’un code minier déjà très libéral. Mais aujourd’hui, sans revenir sur le passé, il se contente d’écouter les revendications de ses compatriotes qui réclament la justice, la fin de l’impunité et il relaie avec éloquence un vœu partout exprimé : que l’ Etat congolais prenne ses responsabilités, garantisse la loi et l’ordre , défende les droits de chacun…Envisageant de se porter candidat à l’élection présidentielle, Kamerhe, visiblement, a entamé sa campagne en commençant par son fief du Sud Kivu, Bukavu et surtout Walungu, son village natal, où le film a également été projeté.
Captant la lumière des projecteurs, présent sur la scène lors des débats et ovationné par ses fans, même lorsqu’il arrive en retard et interrompt la projection, Kamerhe est apparu comme un politicien chevronné, beau parleur, habile à dévier les flèches et à botter en touche lorsque les questions se font trop pointues. Mais au-delà de la curiosité et de l’enthousiasme que suscite toujours l’apparition d’une vedette politique, l’ancien président de l’Assemblée nationale, présenté naguère comme un dauphin potentiel de Kabila, jusqu’à ce que surviennent le choc et la rupture, a-t-il gardé son crédit d’antan ? Ce qui est sûr, c’est qu’ à l’inverse d’autres opposants, il peut s’exprimer librement et utiliser à son profit les feux de la rampe…
Mais même dans son fief du Kivu, on lui reproche d’avoir accepté les dialogues successifs avec le pouvoir, en octobre avec le médiateur togolais Edem Kodjo et en décembre sous la houlette des évêques désireux d’éviter l’affrontement. Ces dialogues sont aujourd’hui largement considérés comme des jeux de dupes, où l’opposition, en acceptant d’entrer dans le jeu de la majorité présidentielle s’est discréditée par les rivalités, les luttes pour le pouvoir, les soupçons d’ « achat des consciences »… Avec le recul, les faits donnent raison au docteur Mukwege qui, l’automne dernier, était bien seul lorsqu’il réclamait, purement et simplement, que les élections soient organisées dans les délais requis et qu’au-delà de la date fatidique du 19 décembre, (jour de l’expiration du deuxième mandat du chef de l’Etat) les tenants de pouvoir cèdent la place à un pouvoir de transition…
Aujourd’hui, le dernier acte le la récupération des concessions accordées en décembre aux évêques vient de se jouer : après avoir désigné Bruno Tshibala au poste de Premier ministre, (ancien proche de Tshisekedi, Tshibala est aujourd’hui récusé par les plus radicaux du Rassemblement et n’incarne donc pas le consensus) le chef de l’Etat a achevé de diviser l’opposition en nommant Joseph Olenghankhoy (connu pour ses fréquents retournements) à la tête du CNSA. La manœuvre s’accompagne de cynisme : dans une récente interview au « Spiegel, » Joseph Kabila allait jusqu’à affirmer qu’en décembre, « il n’avait rien promis ».
Alors que la violence s’étend sur de larges portions du territoire, que l’opposition politique est discréditée et les évêques dupés, d’où viendra le verdict final de ce « Tribunal sur le Congo » qui se joue en direct, sur la large scène de ce pays- continent ? Le 31 juillet prochain, les organisations de la société civile, dont Lucha et le Docteur Mukwege, ont appelé à une journée de manifestations pacifiques…

25 juillet 2017

Vital Kamerhe: il est minuit moins une

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Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale, croit encore à une sortie de crise pacifique

Interview de Vital Kamerhe, président de l’UNC (Union pour la nation congolaise ) et ancien président de l’Assemblée nationale

Bukavu,
Vous avez refusé votre nomination au poste de vice président du Comité national de suivi de l’accord (qui devait superviser la mise en œuvre de l’accord de la Saint Sylvestre) et le MLC, (Mouvement pour la libération du Congo, un autre parti de l’opposition a fait de même. Pour quelles raisons ?

Il s’agît d’une manœuvre de plus destinée à distraire l’opinion et les partis politiques. Revenons en arrière : en décembre dernier, lorsque les évêques avaient réussi à conclure un accord, il avait été décidé de confier la présidence du comité de suivi à Etienne Tshisekedi, compte tenu de la personnalité de ce dernier, de son intransigeance. Après son décès, il y eut des querelles internes au sein du Rassemblement de l’opposition, pour savoir qui allait le remplacer et être capable de faire contrepoids face à la Commission électorale indépendante (CENI), peser de tout son poids pour que l’accord soit appliqué intégralement et mène à l’organisation des élections.
Quant au président Kabila, conformément à ce qui était prévu, il a fait son choix et nommé Bruno Tshibala, issu de l’UDPS le parti de Tshisekedi, au poste de Premier Ministre. (ndlr. Une nomination contestée car elle n’a pas été avalisée par l’ensemble de l’opposition)
Pour le comité de suivi de l’accord, (CNSA) le président a entamé des consultations et finalement, il y a eu signature de l’arrangement particulier. Dans l’entendement de tout le monde, il fallait rechercher des consensus et il y avait plusieurs candidats. Joseph Olenghankhoy était proposé par le groupe de Bruno Tshibala, devenu premier ministre. Ma candidature avait été présentée par plusieurs de mes pairs et une lettre avait été adressée au président. Mais je posais des conditions : pour moi, il fallait consulter tout le monde, y compris le Rassemblement de l’opposition et Félix Tshisekedi. D’autres candidats à ce poste de président du CNSA étaient possibles, comme Pierre Lumbi, membre du du Rassemblement…

Aujourd’hui, alors que je me trouve à Walungu (Sud Kivu) j’apprends que j’ai été désigné vice président du CNSA et que Joseph Olenghankhoy en est le président. Non seulement je suis surpris, mais je ne me sens pas concerné et la direction de mon parti estime qu’il faut rester dans la logique de l’accord et aller aux élections. Cette nomination est mal ficelée et je crois que M. Olenghankhoy, au lieu d‘être indépendant, demeurera dans la logique du pouvoir présidentiel. J’ai donc décliné cette offre de la manière la plus claire possible, il n’y a pas de confusion…

Maintenant vous refusez, mais à l’automne 1917 vous avez été critiqué pour avoir accepté de participer au dialogue qui s’est mené à la cité de l’Union africaine, sous la houlette de l’ancien président togolais Edem Kodjo ; on vous avait qualifié de traître…

Nous avons été vilipendés par tous. Mais mon principe était qu’on ne peut pas refuser le dialogue, qu’il faut incarner une opposition responsable. Je rappelle qu’à ce dialogue étaient présents des représentants des Nations unies, de l’Union européenne, de l’Union africaine…L’objectif était d’organiser des élections, de se mettre d’accord. Nous savions tous que le mandat du président Kabila expirait le 19 décembre et nous avions le choix entre deux positions : on le met dehors mais alors il faut être sûr que tout le monde suit, la population mais aussi l’armée et la police et qu’un « troisième larron » ne va pas surgir, rafler la mise et mettre tout le monde en congé. Cela s’est déjà vu. L’intelligence c’est aussi la ruse. Dire non à tout, on a vu ou cela mène.
Nous avons donc accepté le dialogue et exigé un délai raisonnable pour organiser les élections, une année, pas plus. La CENI proposait les élections avant novembre 2018 mais pour nous qui étions à l’intérieur cela nous paraissait trop lointain, et nous avions ramené ce calendrier au 19 avril 2018. Nous exigions aussi la décrispation politique, c’est-à-dire la libération de prisonniers d’opinion. Dans mon idée, il fallait que tôt ou tard on se retrouve tous ensemble, ceux qui participaient au dialogue, comme nous, et aussi les autres qui avaient initialement refusé.
Pour moi, au-delà des postes à pourvoir, Premier ministre ou autre, ce qui comptait, c’était obtenir un calendrier précis en vue d’organiser les élections et savoir comment surveiller le processus. Je souhaitais que soit mis sur pied une sorte de « comité d‘accompagnement » congolais, avec des prérogatives clairement définies, ce qui donna naissance au « CNSA », une institution dotée d’une autorité certaine. C’était la dernière carte à jouer…
Si après le dialogue mené par Edem Kodjo j’ai accepté de participer aux négociations de décembre menées par les évêques, c’était pour donner au président Kabila et à sa majorité une chance de trouver une porte de sortie honorable. Si le président avait sincèrement appliqué cet accord, il aurait pu se construire un autre avenir, conseiller son successeur, être sénateur à vie, être chargé de missions internationales. Mais voilà, entre ce qu’il promet et ce qu’il fait, il y a de la marge…

Au fil de toutes ces négociations qui ne débouchent sur rien, de ces accords qui ne sont pas appliqués,n’avez-vous pas l’impression d’être roulé dans la farine, dupé à chaque coup ?

Je ne me suis pas senti roulé. Je connais l’homme et aussi sa majorité, mais j’ai plusieurs tours dans mon sac… Mon objectif premier, c‘est qu’il n’y ait pas de bain de sang. Eviter d’aller au choc, à la violence. Eviter que les militaires aillent s’affronter avec une population que ne demande qu’une chose, s’exprimer librement…En fait, au sein de la majorité présidentielle, ils se sont roulés eux-mêmes dans la farine. Mobutu avait fait la même chose, il a voulu rouler tout le monde à l’époque, créer un vide autour de Tshisekedi. Et à la fin, c’est lui qui s’est retrouvé tout seul.
Se retrouvent aujourd’hui à crier dans l’opposition des hommes comme Olivier Kamitatu, qui, alors qu’il était ministre du Plan assurait que tout allait pour le mieux…Aujourd’hui il dit que le président Kabila a échoué. Mais cet échec est aussi le sien.

Précisément, en plus d’une crise politique, le Congo traverse une crise économique. Le Premier Ministre assure que les caisses sont vides, alors que hier encore son prédécesseur Matata Mponyo assurait que le taux de croissance était de 7 ou 8%, que le budget était en équilibre. Que s’est il passé ?

En prenant ses fonctions le premier Ministre Badibanga avait trouvé 800.000 dollars dans les caisses de l’Etat, et pour Bruno Tshibala, c’est pareil il constate que l’Etat n’a pas d’argent. Or le président ne dit rien, la Cour des Comptes non plus… Où est parti le fruit de la croissance ? Or en même temps le Ministre de la Justice assure devant la communauté internationale que pour organiser les élections, le pays n’a pas besoin d’aide étrangère, qu’il a les moyens de le faire tout seul. Allez comprendre…
De deux choses l’une. La première hypothèse, c’est qu’il y a eu duperie : si le taux de croissance avait réellement été de 8% les conditions de vie de la population auraient changé, il y aurait eu création d’emplois. Ou alors il y a vraiment eu de la croissance, une augmentation des recettes, mais dans ce cas, l’argent a été détourné. Quand on gouverne on prévoit, et le budget de élections n’a pas été prévu…
Chaque jour dans les médias internationaux apparaissent des rapports qui accablent le chef de l’Etat et sa famille, les accusent de détournements de fonds publics. Pourquoi n’y a-t-il ni sanction, ni démenti ? On accuse la Gecamines d’avoir dilapidé ses avoirs, pourquoi n’y a-t-il pas de réponse à ces accusations ?
Il faut savoir qui a fait quoi ?

Parce que vous ne le savez pas ?

C’est pour le savoir qu’à l’époque, lorsque j’étais président de l’Assemblée nationale j’avais demandé que l’on revisite les contrats miniers…
Trouvant les caisses vides, le Premier ministre qui ne peut même plus payer les fonctionnaires devrait démissionner..La réalité, c’est que l’argent ne se trouve pas là où il devrait se trouver. S’il n’est plus dans les caisses de l’Etat il est ailleurs… Rappelez vous qu’avant de céder son poste, le Premier Ministre Matata Mponyo en accord avec le président Kabila avait nommé tous les responsables des régies financières…

Vous aussi vous avez été proche du président Kabila, président de l’Assemblée nationale. Et puis vous avez rompu, vous êtes passé à l’opposition…

Si j’ai rompu et démissionné c’est à la suite d’une divergence fondamentale. Il fallait mettre fin à la présence des rebelles hutus sur notre territoire, mais j’estimais que recourir à l’armée rwandaise, lui permettre de revenir sur notre territoire, ce n’était pas la bonne manière. Et aujourd’hui ces mêmes rebelles, les Interhahamwe, sont toujours là…

Une autre question : au Kasaï, à Beni et aussi ailleurs, il y a une explosion de violence. Est-ce un accident, ou le résultat d’un plan délibéré ?

Ce qui est sûr c’est que le pouvoir est incapable d’endiguer cette violence. Ce pays a bénéficié de la présence de 20.000 Casques bleus, d’une brigade spéciale de 3000 hommes, de résolutions de l’ONU renforçant tous les mandats. Et avec tout cela on n’est pas en mesure de mettre fin aux activités de tous ces petits groupes, les Kamwina Nsapu et autres, les Mai Mai, qui n’ont tout de même pas tellement de moyens… Au Kasaï nous sommes dans le cœur du Congo. Si une tumeur part de là, c’est tout le corps qui va s’infecte…C‘est un conflit inutile qui gagne tout le pays. Or l’Etat s’avère incapable de sécuriser toute la population et le président de la CENI déclare que son institution sera incapable d’assurer l’enrôlement des électeurs dans le Kasaï alors que dans l’Ituri, il a pu avoir lieu.

La question est de savoir si le pouvoir organise cette violence, ou s’il s’avère impuissant…

Je préfère rappeler qu’à l’époque où j’étais président de l’Assemblée nationale, nous avions organisé au Nord Kivu une rencontre de toutes les communautés, de toutes les forces en présence, écouté leurs revendications et mis au point un plan de sortie de crise.
Aujourd’hui on ne peut pas laisser nos frères du Kasaï seuls dans leur drame, il faut organiser un dialogue. Je suis prêt à tout faire pour essayer d’éteindre l’incendie.

Le président Kabila peut il encore organiser son départ d’une manière pacifique, en évitant la casse ?

La pression du peuple sera telle qu’il n’aura pas le choix. Ce n’est pas un téméraire, il ne va pas accepter de mourir. On ne fait pas la guerre à son peuple et pour celui-ci c’est clair, tout le monde dit la même chose partout, on veut des élections. Personne ne veut la mort de Kabila, ce que l’on veut c’est qu’il soit ancien président…C’est aussi simple que cela. On veut voir un ancien président de la République circuler librement dans son pays. Une sortie digne et pacifique est encore possible, à condition que les extrémistes des deux camps mettent de l’eau dans leur vin. On ne gère pas un pays dans les extrêmes…J’ai envie de dire au président : « vous avez encore l’occasion de reprendre la situation en mains et d’inscrire votre nom dans l’histoire du Congo. Méfiez vous des flatteurs, des petits stratèges… »Aujourd’hui nos généraux sont sur la liste des sanctions de l’Union européenne, des Etats-Unis, alors même que certains d’entre eux n’ont pas participé à la répression. Vers où va notre armée ? Et si les militaires aussi disaient « nous aussi, nous sommes le peuple, nous voulons que l’on organise des élections, conformément à la Constitution… »
Il est minuit moins une et le temps n’est pas nécessairement du côté du pouvoir…

21 juillet 2017

Les pénuries s’aggravent à Bukavu et le Rwanda suscite l’envie

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Bukavu,

A première vue, Bukavu est une ville d’eau. Ceinte de tous côtés par les rives étincelantes du lac Kivu. Traversée par une demi douzaine de rivières et autant de ruisseaux qui dévalent depuis les haut plateaux. Et pourtant, en cette période de saison sèche, qui dure jusqu’en septembre, la capitale du Sud Kivu a des allures sahéliennes. Des nuages de poussière rouge tourbillonnent dans les rues, tout le monde crache ou toussotte, les buissons de fleurs s’étiolent, les arbres naguère luxuriants se craquèlent sous le soleil. Et surtout l’eau manque, tragiquement. Même dans les quartiers huppés d’Ibanda ou de la Botte, qui accueillent la bourgeoisie locale ou les expatriés, le personnel est obligés, tôt matin, d’aller puiser l’eau dans le lac pour remplir de seaux qui seront délicatement posés dans les chambres. Les affichettes recommandant d’économiser l’eau potable ou de fermer soigneusement les robinets sont inutiles : plus aucune goutte ne suinte, tout est désespérément sec.
L’eau n’est pas seule à manquer. Dans beaucoup de voitures, des petits panneaux solaires placés derrière le pare brise captent les généreux rayons et alimentent l’indispensable outil de communication, le précieux marqueur social qu’est le portable. Car dans les maisons, fussent elles à étages, avec vue sur lac et dotées de portails hollywoodiens, l’électricité est absente ou n’apparaît que sporadiquement. Seuls les vraiment riches sont dotés de générateurs qui fonctionnent à l’essence mais dans cette ville où les fonctionnaires n’ont plus été payés depuis huit mois, où le franc congolais a perdu 50% de son pouvoir d’achat, chacun est obligé de compter ses sous et de rationner le carburant.
Cependant le miracle congolais tient bon : privés d’eau, obligés de coltiner des bidons jaunes depuis le lac ou les rivières, nos amis congolais sont habillés avec autant de soin que d’habitude, les épouses arborent chaque jour des tenues aux couleurs soigneusement assorties, vacillent sur leurs chaussures compensées et leurs talons hauts.
Certes, Marie nous souffle qu’elle améliore son ordinaire en louant des robe de mariage, en faisant tourner les toilettes entre ses amies. Lors de chaque réception robes ou costumes sont impeccables et, puisque les mariages se succèdent chaque week end, les fiancés et leurs familles veillent à s’y prendre des mois à l’avance pour louer les salles…
« Le Congo, c’est ainsi, on vit, on se débrouille… » assurent nos amis en nous faisant les honneurs de leur nouvelle maison avec vue sur lac, une demeure qui fait allègrement fi des plans d’urbanisme (à supposer qu’il y en ait…) et qui nous expliquent que tous ceux qui ont réussi à mettre un peu d’argent de côté l’investissent désormais dans l’immobilier, les banques étrangères se montrant réticentes à accepter ou à changer de l’argent venu d’un Congo placé sur la liste noire des pays à risque…
Certes, au Congo, on vit, envers et contre tout, et le miracle est quotidien. Mais on râle aussi. On épingle les puissants qui roulent carrosse, entourés de nuages de poussière, on désigne les autorités, et plus particulièrement le gouverneur et ses adjoints, comme boucs émissaires de tous les maux qui accablent la ville.
Il est vrai que Kinshasa la boulimique, où la misère est tout aussi grande, est bien loin, et que les autorités locales, à portée de main, ou de cailloux, font l’objet de tous les récits de corruption, vrais ou excessifs et représentent les boucs émissaires les plus accessibles… Pharaoniques, les chiffres qui détaillent la fortune accumulée par la famille Kabila dépassent l’imagination et l’homme de la rue mélange allègrement les millions et les milliards, retenant simplement que les ressources captées au sommet de l’Etat sont autant de moyens qui font défaut pour assurer le quotidien de chacun… Même même chez les “petits”, les simples citoyens la politique st omniprésente, elle absorbe toutes les énergies. Dans l’ombre des paillottes qui protègent du vent brûlant, on discute de l’insécurité qui se répand, des morts inexpliquées, des prisons qui se vident mystérieusement, des politiciens qui créent des milices pour imposer un improbable dialogue et qui recrutent sans scrupules parmi les dizaines de milliers de jeunes sans emploi malgré leurs diplômes chèrement obtenus…
Au pays des aveugles, les borgnes sont rois… Dans ce Congo privé d’élections, où le échéances électorales reculent sans cesse, les élections présidentielles qui se dérouleront au Rwanda voisin le 4 août prochain finissent par faire rêver. Et pourtant elles seront sans surprise : le pays voisin est couvert de banderoles « Tora Kagame » votez pour Kagame, les adversaires et rivaux du « boss » qui remportera certainement un mandat de sept ans, renouvelable, sont presque invisibles, le drapeau du Front patriotique rwandais flotte partout, et chacun lorsqu’il s’agît de politique, ne s’exprime qu’à mi voix…
Au Congo, et plus particulièrement dans la turbulente Bukavu, un tel unanimisme susciterait une levée de boucliers, une poussée généralisée de scepticisme et de critiques acerbes. Mais dans la capitale du Sud Kivu en ce moment, on préfère relever que Kagame, l’ennemi d’hier, le voisin si longtemps abhorré et encore redouté, est aussi « un homme qui a une vision pour son pays , qui l’a mis sur les rails du développement. »
Et chacun d’énumérer, avec un mélange d’envie et de sentiment d’humiliation, les réalités du Rwanda d’aujourd’hui : « nos minerais sont raffinés chez eux, mais les légumes que nous consommons viennent du Rwanda ; grâce à la fibre optique, ils ont Internet partout, les routes, où la vitesse est drastiquement limitée, sont en excellent état…”
Il fut un temps où rancuniers, hostiles, humiliés par les défaites successives et l’exploitation de leurs ressources naturelles, les gens de Goma et de Bukavu préféraient faire un détour par le Burundi ou l’Ouganda plutôt que passer par le Rwanda. Tout cela est bien loin. Aujourd’hui, ceux qui le peuvent voyagent via Rwandair qui offre des tarifs très compétitifs vers l’Europe. Les sédentaires traversent une frontière ouverte jusque 22 heures pour s’en aller passer la nuit au Rwanda : à Cyangugu en face de Bukavu comme à Gisenyi en face de Goma des logements modernes sont désormais loués ou vendus à des Congolais, de plus en plus nombreux, qui travaillent dans leur pays (quand ils ont un emploi) mais traversent la frontière pour jouir, à bas prix, de privilèges devenus introuvables chez eux : eau courante, électricité, réseau Internet. Sans oublier le bien le plus précieux de tous, la sécurité, garantie dans un pays où des la tombée de la huit les militaires envahissent les rues, silencieux, disciplinés, mais arme au poing…