24 février 2021

Luca Attanasio était l’ami des pauvres, en Italie et au Congo

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Luca Attanasio, l’ambassadeur d’Italie tué lundi matin au nord de Goma, dans la zone du parc des Virunga alors qu’il allait visiter un centre de distribution de vivres dans une école gérés par le Programme alimentaire mondial, était plus qu’un diplomate, qu’un politique. Il a laissé au Congo le souvenir d’un homme de cœur et les témoignages commencent à se multiplier. Depuis son arrivée au Congo voici 5 ans, d’abord attaché d’ambassade puis ambassadeur, il s’était donné une double mission : représenter son pays comme diplomate européen mais aussi se montrer attentif aux pauvres, faire pour eux ce qu’il pouvait, à titre personnel et avec son épouse mère de ses trois enfants.
Proche des sœurs des pauvres de Bergame, il multipliait les visites auprès des plus humbles des Congolais, les malades, les vieillards, les enfants des rues. On le vit à la mission de Tumikia, à Kikoti. Son épouse et lui se rendaient régulièrement dans le home de vieillards de Masina où ils préparaient de la nourriture et partageaient le repas des personnes agées . A Kingasani, où les religieuses manquaient de courant, ce qui mettait en danger les couveuses et la banque de sang, le diplomate trouva bien vite la solution : son épouse et lui achetèrent un groupe électrogène de 100 KVA et la livraison se fit sans caméras ni communiqué de presse.
A Kinshasa, il organisa à l‘hôtel Pullman une collecte de fonds pour soutenir des actions de bienfaisance et sa femme ouvrit dans la capitale un centre appelé « Mama Sophia » destiné à accueillir les enfants de la rue. C’est là qu’il découvrit une fillette, presque à l’agonie et l’emmena à l’hôpital du Cinquantenaire, couvrant tous les frais d’une opération coûteuse…
Son engagement social était bien antérieur à sa nomination au Congo : proche de la communauté Sant Egidio, il avait monté des projets pour les personnes handicapées, pour les vieillards et en Italie, il avait reçu le Prix Nassiryia, récompensant les œuvres de paix mais jamais il ne se vantait de cette distinction.
Il connaissait bien l’Est du Congo et compatissait avec les victimes de la guerre. A plusieurs reprises il avait visité l’hôpital de Panzi où il avait rencontré le Docteur Mukwege. La veille de sa mort, il se trouvait à Bukavu, et avait assisté à une messe en compagnie du père Franco, très connu dans la ville et rencontré Marie Masson, une religieuse belge qui avait longtemps dirigé le bureau des œuvres diocésaines et qui s’occupe actuellement d’une organisation qui prend soin des personnes âgées, Wawe Wetu. L’ambassadeur s’était aussi informé de la situation des ressortissants italiens vivant au Sud Kivu dont plusieurs prêtres et religieuses. Avec de tels contacts, le diplomate engagé aux côtés des pauvres et des victimes n’ignorait rien des souffrances subies depuis un quart de siècle par les populations de l’Est du Congo et c’est discrètement, trop discrètement sans doute, qu’il rendait visite aux plus démunis et en compagnie de son épouse, tentait de les aider. Lors de sa mission au Nord Kivu, il avait emprunté une route classée « jaune » et pour laquelle aucune autorisation particulière n’était nécessaire et il n’était pas homme à se faire escorter par des caméras et précéder par des jeeps chargées d’hommes armés jusqu’aux dents…
A son retour en Italie, l’ambassadeur mort en héros des pauvres reçut un accueil ému. Quant aux Congolais, ils se souviendront d’un homme qui les aimait vraiment et qui, à force de fréquenter et d’écouter les plus humbles d’entre eux, en avait peut-être appris trop sur les secrets de la région…

23 février 2021

La mort très suspecte de l’ambassadeur d’Italie en RDC

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L’ambassadeur d’Italie en RDC a-t-il été victime du « business du kidnapping » ?

Au lendemain de la mort de l’ambassadeur d’Italie en RDC et de l’arrivée aux Emirats arabes unis de Joseph Kabila, plusieurs questions demeurent en suspens. Essai de réponses.
1. Pourquoi l’ex président Kabila a-t-il quitté Lubumbashi pour Dubaï ?
D’après ses proches, il a répondu à une invitation de longue date et le séjour dans les Emirats arabes unis ne devrait durer que quelques jours. Dubaï est devenue pour les Congolais, et en particulier pour la famille Kabila, une capitale familière, d’où opèrent, off shore, plusieurs sociétés minières et autres présentes en RDC. A Dubaï, au cours d’une réunion, Joseph Kabila a rencontré des officiers supérieurs occidentaux, dont des Américains. Il a laissé une situation tendue à Lubumbashi : sa propre garde personnelle a été remplacée par des policiers, 1800 soldats de la garde républicaine sont arrivés dans la ville. La question de l’arrestation du général Numbi, commanditaire possible de l’assassinat de Floribert Chebeya est présente dans tous les esprits et dans cette hypothèse, Joseph Kabila a peut-être préféré se trouver à l’extérieur du pays.
2. Pourquoi l’ambassadeur italien Luca Attanasio voyageait il au Nord Kivu ?
Devenu familier de l’est du Congo, Luca Attanasio était parfois considéré comme plus humanitaire que diplomate : à Kinshasa, il avait créé avec son épouse une association s’occupant d’ex-enfants soldats, « socia mama » et il était un visiteur régulier de l’hôpital Panzi à Bukavu. Au Nord Kivu, invité par le Programme alimentaire mondial, il visitait des projets onusiens et, lundi matin, il se rendait dans un centre scolaire. Arrivé le vendredi à bord d’un vol de la Monusco, il ne s’était pas présenté aux autorités locales et n’avait pas averti la police de son déplacement, contrairement aux usages diplomatiques. L’absence d’une escorte armée avait surpris, mais plusieurs ONG de la place, dont MSF et Médecins du monde, préfèrent opérer ainsi, estimant que des hommes en armes, susceptibles d’ouvrir le feu, peuvent représenter un danger supplémentaire. En outre, la région où se déroula l’attaque était qualifiée de « zone jaune », où la protection armée n’est pas obligatoire.
3.Qui pouvait avoir intérêt à s’en prendre au diplomate ?
Parmi les 120 groupes armés ( !) qui opèrent au Nord Kivu, certains pratiquent régulièrement les prises d’otages. De nombreux notables congolais nous confirment ce « business du kidnapping » : après l’enlèvement par des hommes armés, une demande de rançon est adressée aux familles. Les circuits de paiement étant bien rodés, la somme requise peut atteindre les 10.000 dollars . Aussitôt versée, elle est acheminée via des intermédiaires et permet la libération de l’otage. Identifié au départ de Goma comme une « prise » intéressante, le diplomate italien pourrait ainsi avoir été «pisté » dès le départ de Goma par des kidnappeurs et leurs complices. C’est pour cela que les assaillants tentèrent d’abord de l’entraîner à pied dans la brousse voisine et l’échange de coups de feu fut déclenché par l’irruption de gardes du parc des Virunga. Le garde du corps italien et un accompagnant congolais furent tués sur le coup et l’ambassadeur mortellement atteint.
3. Les rebelles hutus peuvent ils être mis en cause ?
Les FDLR (qui pratiquent cependant les prises d’otages) ont fermement démenti leur éventuelle participation à l’attaque. Mais surtout, ils sont peu présents dans cette région située à moins de 5 km de la frontière du Rwanda où opèrent les forces congolaises avec à leurs côtés, des éléments de l’armée rwandaise. Ces derniers collaborent désormais étroitement avec leurs voisins en vertu d’un accord entre les deux pays, renouvelé voici quelques jours par le général rwandais Kazura et François Beya, conseiller du chef de l’Etat en matière de sécurité. Voici deux semaines des opérations conjointes avaient repris dans la région, Rutshuru, Masisi et Walikale) perturbant les activités humanitaires. Les opérateurs économiques du Nord Kivu dénoncent régulièrement des opérations de déstabilisation de leur région à la veille de l’inauguration de projets touristiques importants, à Goma ou dans le parc des Virunga. En outre, des photos diffusées sur les réseaux sociaux montrent qu’au cours de son dernier week end dans le Nord Kivu, le diplomate avait visité des sites miniers non officiels où travaillent de jeunes mineurs, ce qui aurait pu l’amener, au retour, à formuler des conclusions dérangeantes.
Depuis Kinshasa, un dirigeant dissident de l’UDPS, Valentin Mubake, s’est demandé pour sa part pourquoi les 1800 hommes de la garde républicaine avaient été envoyés au Katanga et non dans le « chaudron » du Nord Kivu.

22 février 2021

L’ambassadeur d’Italie victime d’une embuscade au nord de Goma

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Alors que les regards sont tournés vers Lubumbashi, c’est au Nord de Goma que l’ambassadeur d’Italie tombe sous les balles d’un groupe armé

C’est sur une route nationale toute droite, menant à la ville de Rutshuru et bien connue des touristes qui visitent le parc des Virunga, que l’ambassadeur d’Italie en RDC, Luca Attanasio, 44 ans, a trouvé la mort. Dans la province du Nord Kivu, tous savent que le croisement dit des « trois Antennes », à 10 km de Goma, est un lieu dangereux, où le conservateur du parc des Virunga, Emmanuel de Merode a lui-même failli trouver la mort voici quelques années alors qu’il se rendait à Goma en moto. Le lieu se trouve en effet au milieu d’un « sanctuaire » où opèrent divers groupes armés, rebelles rwandais FDL R, Mai Mai congolais ou simples malfaiteurs et « coupeurs de route ». C’est là que, lundi matin, à 10h 15, l’ambassadeur d’Italie a été victime d’une attaque d’hommes armés sortis de la brousse. Le véhicule du diplomate, qui était encadré par deux jeeps du Programme alimentaire mondial, a été pris pour cible par un groupe d’assaillants qui ont d’abord tenté d’enlever les sept occupants. Des gardes de l’ICCN (Institut congolais pour la préservation de la nature) qui opéraient à la lisière du parc voisin, sont aussitôt intervenus mais le chauffeur du véhicule et le garde du corps du diplomate avaient déjà été mortellement touchés par les tirs des assaillants. Quant à l’ambassadeur, atteint à l’abdomen de plusieurs balles, il a été emmené à Goma dans un état critique et il a succombé en cours de route.
Le diplomate avait été invité à visiter des centres de distribution de vivres gérés par le PAM dans le Nord Kivu et, s’il voyageait dans un convoi de trois véhicules portant les sigles du PAM et des Nations unies, il ne disposait pas d’une escorte de la Monusco ou de l’armée congolaise, précaution qui est cependant d’usage pour des personnalités de son rang. Le commissaire provincial de la police s’est déclaré surpris du fait que l’ambassadeur d’Italie se soit déplacé dans une zone à risque sans en informer la police et l’armée.
La disparition de Luca Attanasio, le premier assassinat d’un diplomate européen depuis la mort à Kinshasa de l’ambassadeur de France Philippe Bernard victime en 1991 d‘une « balle perdue », a suscité une vive émotion à Kinshasa et elle a confirmé la détérioration de la situation sécuritaire dans le nord est de la RDC , qu’il s’agisse des abords du parc des Virunga au dessus de Goma ou de l’Ituri. Ces dernières années, plus de 200 gardes du parc, sur près de 700 au total, ont perdu la vie dans des affrontements avec des groupes armés. Ces groupes sont le plus souvent des rebelles hutus d’origine rwandaise, qui subsistent dans la région depuis deux décennies grâce à la fabrication et à la vente du charbon de bois, ou des groupes ADF (Allied démocratic forces) venus d’Ouganda et ayant fait souche au Congo. De religion musulmane, ils sont souvent considérés comme des « djihadistes » en liaison avec la nébuleuse islamiste. Des observateurs militaires relèvent aussi que cette prolifération de groupes armés est le résultat paradoxal d’une politique initiée après les accords de paix de 2002, où les membres des groupes rebelles furent intégrés dans l’armée congolaise à la faveur des programmes DDR (Désarmement, démobilisation, intégration) financés par la communauté internationale. Actuellement, cette dernière préconise la réintégration dans des réseaux communautaires civils, mais le mal est fait, l’assurance de l’impunité suscite sans cesse de nouvelles « vocations ».
L‘assassinat du diplomate italien rappelle cruellement que la situation dans l’Est est loin d’être réglée, alors que c’est à Lubumbashi, la capitale économique du Katanga, que 1800 soldats de la Garde Républicaine ont atterri dimanche, traversant la ville à l’occasion d’une « marche sportive ». Ils ont pour mandat de poursuivre les milices « Bakata Katanga » qui avaient ouvert le feu sur une caserne militaire voici quelques jours, mais beaucoup se demandent si les GR ne devraient pas accompagner l’éventuelle arrestation du général John Numbi, l’ancien inspecteur général de la police, que de récents témoignages désignent comme le responsable de l’assassinat du militant des droits de l’homme Floribert Chebeya.
« Homme fort » du Katanga, le général Numbi se trouve toujours dans sa ferme située non loin du domaine de l’ex-président Joseph Kabila. Ce dernier a quitté la capitale du Katanga pour une mission dans les Emirats arabes unis et sa garde armée vient d’être remplacée par de simples policiers.

22 février 2021

Le” transfèrement” de Paul Rusesabagina demandé par sa famille

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La famille de Paul Rusesabagina demande son « transfèrement » en Belgique

Le héros du film « Hôtel Rwanda » était arrivé à Kigali « à l‘insu de son plein gré »

La famille de Paul Rusesabagina, ancien gérant de l’hôtel des Mille Collines et héros du film Hôtel Rwanda, comparaît cette semaine devant ses juges à Kigali, accusé de financement de groupes armés et de soutien à des opérations terroristes. Visé par neuf charges distinctes, il risque une peine de réclusion criminelle à perpétuité.
Dans une conférence de presse à Bruxelles, son avocat Me Vincent Leurquin a rappelé qu’il n’avait pas été autorisé à se rendre à Kigali pour assister son client tandis que la famille du détenu a expliqué que ce dernier ne recevait pas les médicaments qui lui étaient envoyés et elle a comparé sa situation à celle du chanteur Kizito Mihigo, dont le corps avait été découvert voici un an dans la cellule d’un commissariat de police. Me Leurquin rappelle aussi que M. Rusesabagina, qui a des affaires en Europe et aux Etats Unis, a obtenu la nationalité belge. Or celle-ci est exclusive et M . Rusesabagina, qui a donc perdu sa nationalité rwandaise devrait, estime l’avocat, avoir droit à l’assistance consulaire de son pays d’adoption et être extradé afin de pouvoir être jugé en Belgique. Comme l’avait été en son temps le père Guy Theunis, un religieux belge arrêté et jugé au Rwanda puis extradé mais qui ne purgea jamais de peine au départ de la Belgique, d’autant moins qu’il n’avait jamais encouragé aucune action violente.
Rappelons que les circonstances dans lesquelles M. Rusesabagina s’est retrouvé à Kigali sont dignes d’un film de James Bond : il a été piégé par un pasteur d’origine burundaise, Constantin Niyomwungere, détenteur lui aussi de la nationalité belge et à la tête d’une église dont les ramifications s’étendent au Burundi, au Rwanda, en Tanzanie et en RDC. En Belgique, les deux hommes sont entrés en relation et, selon le pasteur Niyomwungere, son interlocuteur, mis en confiance, lui aurait confié le véritable visage de son engagement: ayant fondé un parti politique, le Mouvement rwandais pour un changement démocratique, l’ancien directeur d’hôtel soutenait aussi un groupe armé, le FNL(Forces de libération nationales) menant des attaques contre le Rwanda depuis le Burundi et le Sud Kivu.
Ce qu’ignorait le héros d’ « Hôtel Rwanda » c’est qu’entretemps l’homme de Dieu avait été « retourné » par les services de renseignements rwandais, qui, avec le soutien de leurs homologues belges, poursuivaient leurs investigations sur les activités de Rusesabagina en Europe et en Afrique. Ces recherches sur les groupes terroristes dans la région des Grands Lacs bénéficient aussi du soutien des Américains.
Selon un récit confié à Jeune Afrique, le pasteur, lors de l’un de ses séjours au Rwanda, aurait été interrogé durant cinq jours par les enquêteurs du Rwanda Investigation Bureau (RIB) qui lui auraient finalement demandé de maintenir ses contacts avec la » cible ».
Quelques mois plus tard, il fut question d’un voyage au Burundi. La famille de Paul Rusesabagina assure que ce dernier avait été invité par le pasteur pour « parler dans les églises » tandis que ce dernier soutient que l’invitation est venue de l’homme d’affaires. Selon d’autres sources, Paul Rusesabagina ne souhaitait pas se rendre au Burundi pour prêcher ou rencontrer des membres de son parti mais surtout pour se trouver à proximité du Rwanda au cas où le président Kagame, qu’il croyait gravement malade, serait venu à disparaître.
Toujours est-il que le 27 août 2020, Rusesabagina arrive à Dubaï en provenance de Dallas via Chicago. Epuisé par le voyage, il fait confiance au » bishop » qui l’accueille puis l’amène, après un bref repos à l’hôtel, vers un aéroport secondaire où un Challenger 605 de la compagnie Gainjet est prêt à décoller. Les deux passagers disposant d’un passeport belge, les formalités sont rapides et à peine installé dans l’avion, Rusesabagina s’endort en confiance et ne se réveillera qu’à l’atterrissage. Il croit être arrivé à Bujumbura mais en réalité, il débarque à Kigali où l’attendent les services du bureau d’investigation. « Une procédure illégale » tempête Me Leurquin, qui demande un « transfèrement » de son client vers la Belgique, afin de lui assurer un procès équitable et des soins médicaux appropriés.

18 février 2021

Les Belges aussi ont soutenu les réfugiés hutus en fuite au Congo

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Lorsqu’en août 1994, alors que se termine l’Opération Turquoise, les militaires français encadrent le gouvernement intérimaire hutu et aident des génocidaires à gagner le Zaïre de Mobutu, une histoire se termine, une autre ne fait que commencer. En effet, plus d’un million et demi de réfugiés, encadrés par leurs anciennes autorités politiques, les ministres mais aussi les bourgmestres, s’installent dans des camps qui depuis le Nord Kivu jusqu’au sud de Bukavu s’égrènent tout le long de la frontière entre le Zaïre et le Rwanda. Contrairement aux règles internationales qui exigent une distance de plus de 50 km avec la frontière du pays d’origine, les camps s’installent à portée de fusil du Rwanda et sont pris en charge par l’aide humanitaire internationale. Le HCR reconnaît que, compte tenu de la rapidité de l’exode et de la masse humaine, il a été obligé de collaborer avec les anciennes autorités politiques rwandaises qui maintiennent l’ordre dans les camps et empêchent ceux qui le souhaiteraient de rentrer au Rwanda.
Très vite, les éléments armés, militaires et miliciens, imposent leur autorité dans les camps, organisent des entraînements, frappent les civils d’un « impôt de guerre », payé par des prélèvements sur les rations alimentaires ou sur ce que gagnent les réfugiés qui trouvent à s’employer auprès des Congolais. Au fil des mois, Amnesty International et Human Rights Watch s’inquiètent de la militarisation des camps, dénoncent la complicité des militaires congolais dans les trafics d’armes et le HCR finit même par payer 1500 militaires de la Division spéciale présidentielle pour qu’ils assurent la surveillance des camps, une tâche dont il s’acquitteront avec zèle…
Les anciens dirigeants politiques rwandais ne sont dépourvus ni de moyens (ils sont partis en emportant les coffres de la banque du Rwanda…) ni d’amis. Pierre Galand, qui était à l’époque président du CNCD, (Centre national de coopération au développement) se souvient avoir été chargé par les Nations Unies d’un rapport sur le financement international du génocide, ce qui lui permit de découvrir des ordres de paiement pour acheter des armes, émis depuis les camps de réfugiés à l’adresse de la Banque nationale du Rwanda.
Si les Français s’activaient autour des camps, les milieux démocrates chrétiens belges qui avaient soutenu la révolution hutue depuis l’indépendance ne demeuraient pas passifs : nombre d’ ONG belges travaillaient dans les camps, aveugles aux recrutements de futurs combattants, tandis que des militaires belges à la retraite avaient été engagés par Caritas ou la Croix Rouge pour contribuer à la logistique. L’un d’entre nous confia un jour que, dans l’un des « blindés » (tentes de branchages couverts de toile abritant les réfugiés) il avait découvert des pièces d’un uniforme appartenant à l’un des casques bleus belges ayant été assassinés au camp Kigali…
Pierre Galand se souvient aussi qu’à cette époque, le gouvernement dirigé par Jean-Luc Dehaene (CVP) donna instruction au secrétaire d’Etat belge à la Coopération, Reginald Moreels, (CVP) de reprendre la coopération avec le Zaïre de Mobutu, malgré la rupture officielle. Ce qui permit aux appareils belges apportant de l’aide humanitaire aux réfugiés de recevoir l’autorisation de survoler le Congo et de se poser à Goma, un aéroport alors contrôlé par les Français. Des témoins présents au déchargement se souviennent avoir vu, en plus des colis d’aide alimentaire, des cargaisons d’armes qui occupaient la moitié de la soute, mais Reginald Moreels déclara tout ignorer de cette affaire qui fut promptement étouffée.
Lorsque, quelques mois plus tard, le secrétaire d’Etat se rendit au Rwanda (et que nous faisions partie du groupe de journalistes invités à l’accompagner) sa première destination, sitôt arrivé à Kigali, fut la prison dite 1930, (date de sa construction par les Belges), où se trouvaient les principaux responsables du génocide. Gagnant le fin fond de la prison, applaudi au passage, le secrétaire d’Etat, durant de longs moments, s’entretint avec les anciens ministres et bourgmestres qui « tenaient salon » au milieu de la masse des détenus qui nous regardaient fixement. A la sortie, Moreels s’étonna d’être reçu assez froidement par les nouvelles autorités.
Par la suite, Paris et Bruxelles unirent leurs efforts pour faire pression sur Kigali, au nom de la « réconciliation », poussant le nouveau régime à dialoguer avec des Hutus se présentant comme porte parole des réfugiés au Zaïre. Ces derniers étaient considérés comme plus représentatifs que les « Hutus modérés » présents au sein du gouvernement rwandais. Les personnalités qui s’étaient opposées au génocide étaient alors appelées « Hutus de service ».
Au sein de l’Union européenne, Belges et Français unirent également leurs efforts pour que la commissaire européenne Emma Bonino (nommée avec le soutien de Paris) s’active sans compter pour acheminer vers les réfugiés hutus au Zaïre aide alimentaire et équipements. Lorsqu’en 1996 les camps furent dispersés lors de l’offensive militaire qui allait mettre fin au règne de Mobutu et que les réfugiés qui refusaient de rentrer au Rwanda se lancèrent sur les pistes en direction de Kisangani, Mme Bonino se rendit à Tingi Tingi. Là, fortement émue par des enfants qui lui avaient été présentés, elle s’adressa à la presse en traitant de « bourreau » Laurent Désiré Kabila, alors porte parole des « envahisseurs ».
En 1994, l’Internationale démocrate chrétienne avait envoyé une délégation à Bukavu, d’ où elle conclut son séjour en déclarant : « nous avons été frappés par la capacité des réfugiés à s’organiser démocratiquement. Les chefs de camps sont appelés à être élus ou confirmés à Bukavu tandis que les réfugiés ont déjà désigné leurs représentants au niveau des quartiers. »
Si les Français sont souvent mis en cause pour leur aveuglement et pour le soutien apporté aux génocidaires hutus, il faut rappeler qu’ils n’étaient pas seuls : la démocratie chrétienne belge leur tenait compagnie. Il faut rappeler aussi que si le crime de génocide est imprescriptible, la complicité l’est également. .

18 février 2021

Le nouveau premier ministre congolais incarne une nouvelle génération

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Un homme jeune (43 ans), originaire de Likasi au Katanga, le Premier Ministre congolais Jean-Michel Sama Lukonde Kyenge, que la presse appelle Sam Lukonde, représente la génération montante et sa nomination en remplacement d’ Ilunga Ilunkamba, un vieux routier de la politique, a été plutôt bien accueillie par l’opinion congolaise. En effet, cet ingénieur de formation, qui venait d’être nommé à la Gécamines au poste de directeur général dans l’espoir qu’il contrebalance le très puissant Albert Yuma, « coche plusieurs cases » de l’échiquier politique et il dispose d’un réseau de relations personnelles au sein de plusieurs partis. Député national en 2011, ministre des sports sous Joseph Kabila en 2014, il démissionne un an plus tard, en désaccord avec l’hypothèse d’un troisième mandat. Il est apparenté à Cécile Kyenge, qui vit en Italie où elle est devenue ministre de la Santé puis députée au Parlement européen où elle mettait régulièrement en cause le régime Kabila.
Rejoignant le G7 de Moïse Katumbi, Sama Lukonde soutient la candidature de Félix Tshisekedi aux élections présidentielles, un cheminement qui lui permet de traverser tout le spectre politique et d’y nouer des relations. Sa nomination devrait satisfaire les Katangais qui imaginaient déjà Moïse Katumbi accepter le poste, mais ce dernier, peut-être parce qu’il se souvient de la cruelle disgrâce de Vital Kamerhe et veut préparer calmement les élections présidentielles de 2023, a déclaré forfait. Sama Lukonde pourrait aussi neutraliser les éventuelles manœuvres d’un Joseph Kabila toujours replié dans sa ferme katangaise et dont le silence et le calme apparent inquiètent toujours ses adversaires.
Le faible poids du parti politique du premier ministre est de nature à rassurer ses alliés et à conforter un président qui veut manifestement contrôler tous les leviers du pouvoir sans qu’on lui porte ombrage.
Le respect des équilibres régionaux a également inspiré les récentes nominations. En effet, l’assemblée nationale sera désormais présidée par Christophe M’Boso, originaire du Bandundu (au centre du pays), le Sénat sera probablement présidé par un vieux routier de la politique, Bahati Lukwebo, originaire du Sud Kivu (Est) tandis que les Kasaïens sont massivement représentés dans les cours et tribunaux incarnant un pouvoir judiciaire sur lequel le président s’appuie beaucoup pour faire avaliser ses décisions.
Présentant ses priorités, le nouveau premier ministre a mis en avant la lutte contre l’insécurité à l’Est, alors que la situation ne cesse de se détériorer dans la région de Beni où une nouvelle attaque vient de faire 10 morts parmi les civils. Il devra aussi tenter d’améliorer la situation économique dans un pays où le budget de l’Etat ne s‘élève qu’à 7,1 milliards de dollars tandis que la majorité dont il dispose l’obligera à de périlleux arbitrages entre un FCC « historique » demeuré fidèle à Kabila et les « nouveaux venus » qui ont massivement intégré l’Union sacrée mise en piste par Tshisekeki, mais qui sont souvent d’anciens compagnons de route de l’ex président. Autrement dit, le jeune premier ministre incarnant le changement devra réussir à faire du vin nouveau dans les outres anciennes et s’ils devaient échouer, ni le chef de l’ Etat ni lui-même ne pourraient présenter comme excuse les blocages venant d’un « camp Kabila » désormais pulvérisé…

16 février 2021

Exode des génocidaires: Juppé a donné les ordres, Védrine a interprété Mitterrand

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Déclassifiées, les archives de la France au Rwanda sont bavardes : elles rappellent que Paris a laissé les génocidaires s’enfuir vers le Zaïre

Alors que la commission d’historiens chargée par le président Macron d’examiner les responsabilités de la France dans le génocide commis au Rwanda en 1994 devrait remettre ses conclusions le 2 avril prochain, les archives « Rwanda » de la présidence Mitterrand, enfin « libérées » sur décision du Conseil d’Etat et accessibles aux chercheurs parlent bien plus vite. Le chercheur indépendant François Graner, qui a pu consulter des documents estampillés « confidentiel diplomatie » a ainsi découvert et transmis à Mediapart un télégramme émis le 15 juillet 1994 par le cabinet du ministre des affaires étrangères Alain Juppé et transmis à l’ambassadeur Yannick Gérard. Ce dernier, qui représentait le Quai d’Orsay auprès des militaires français participant à l’opération Turquoise, demandait des instructions claires à propos du sort à réserver aux membres du « gouvernement intérimaire ». Ces derniers avaient été le « cerveau » du génocide, commanditant et dirigeant les massacres. Ces dignitaires, mis en fuite par la victoire militaire du Front patriotique rwandais, s’étaient réfugiés dans la zone Turquoise contrôlée par l’armée française, à proximité de la frontière de l’ex Zaïre. Alors que le diplomate estimait qu’il n’y avait pas d’autre choix que les arrêter ou de les mettre en résidence surveillée avant la décision des instances judiciaires internationales compétentes, Paris en décida autrement : dans un télégramme daté du 15 juillet, le cabinet Juppé donna pour instruction de transmettre aux autorités génocidaires « notre souhait qu’elles quittent » la zone contrôlée par les militaires français.
Autrement dit, le gouvernement français de l’époque et l’Elysée n‘ignoraient rien des agissements des dignitaires rwandais placés sous leur protection. Mais au lieu de les arrêter et de les empêcher de nuire, ils leur offrirent une sorte de sauf conduit qui devait les mener vers le Kivu, en attendant l’occasion de fuir ultérieurement vers Nairobi. Théodore Sindikuwabo, ancien président de l’Assemblée nationale et placé à la tête du « gouvernement intérimaire », un homme qui avait personnellement incité à « l’élimination totale des Tutsis », put ainsi rallier le Zaïre en juillet 1994 sans être inquiété par les militaires français.
L’éventualité d’une arrestation des membres du gouvernement génocidaire, dont la responsabilité dans les massacres ne faisait plus aucun doute, suscita cependant un certain débat à Paris. Selon une « source autorisée » reprise à l’époque par l’Agence France Presse, il aurait d’abord été décidé que, « s’ils apparaissaient dans la zone humanitaire protégée par l’Opération Turquoise, les membres du gouvernement intérimaire seraient mis aux arrêts. »
Les archives sont loquaces. Dans la marge de cette dépêche imprimée à l’époque par les services de l’Elysée figure une annotation sous la plume d’Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée : « Lecture du Président : ce n’est pas ce qui a été dit chez le Premier Ministre ».
Dans un document émanant du cabinet Juppé apparaît alors l’ ordre de laisser filer les génocidaires. Autrement dit, Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, était d’accord avec l’Elysée tandis qu’Edouard Balladur, qui dirigeait le gouvernement de cohabitation, était opposé à l’exfiltration des génocidaires. En 1998, Balladur rappellera d’ailleurs qu’« il n’était pas question, aux yeux de Mitterrand, de châtier les auteurs hutus du génocide tandis qu’aux miens, il n’était pas question de permettre à ceux-ci d’aller se mettre à l’abri au Zaïre. »
Il ne s’agissait pas seulement de fermer les yeux : Médiapart rappelle que, dans les jours qui suivirent, l’exfiltration fut organisée par l’état- major tactique et pilotée par le lieutenant-colonel Jacques Hogard qui commandait le groupe Sud Turquoise au Rwanda, formé de troupes de la Légion étrangère.
Est il besoin de rappeler que la guerre fut ainsi transportée au Zaïre où, sous l’œil des Français, les autorités génocidaires reconstituèrent leurs forces et se préparèrent à la revanche. Deux ans plus tard, les camps de réfugiés hutus étaient attaqués par des hommes de Kagame et la première guerre du Congo commençait.

16 février 2021

VItal Kamerhe, seul devant ses juges

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L’ancien directeur de cabinet du président Tshisekedi comparaît en appel, trop malade pour se présenter devant ses juges

Dès dimanche, dans plusieurs villes du Congo, des militants du parti UNC priaient pour l’acquittement de leur leader Vital Kamerhe, condamné en première instance à vingt ans de travaux forcés pour corruption. Le procès en appel a commencé lundi, interdit de retransmission télévisée, tandis que l’accusé, malade et sous assistance respiratoire, était représenté par ses avocats. Les avocats de la défense ont plaidé l’acquittement, avançant que, dans l’affaire des maisons préfabriquées qui devaient être construites dans le cadre du programme des cent jours du président, les accusations de corruption n’avaient jamais pu être prouvées. Par contre tous les biens et avoirs de l’ancien directeur de cabinet du président Tshisekedi ont été saisis, ce qui hypothèque ses moyens de défense et l’empêche, par exemple, de recourir à des avocats étrangers. Pour sa part, la presse congolaise rappelle dans plusieurs articles que les maisons préfabriquées existent bel et bien, en attente de livraison dans plusieurs ports, les frais de dédouanement n’ayant pas été payés par l’Etat.
Co inculpé de Kamerhe l’homme d’affaires Samih Jamal n’a pas comparu, car il a été autorisé, lui, à recevoir des soins à l’ étranger.

9 février 2021

Sur les traces de l’exode des réfugiés hutus à travers le Congo

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De Bukavu jusqu’aux rives du fleuve Congo : la traversée d’un voyageur solitaire à la recherche de témoignages sur la fuite en avant des réfugiés hutus lors de la première guerre du Congo de 1996 à 1997

Jaloux de son indépendance, refusant toute aide logistique ou politique, Patrick de Saint Exupéry,(1) grand reporter, créateur de la revue XXI et témoin du génocide commis au Rwanda en 1994 s’est lancé en 2020 dans une aventure solitaire. Il a refait le parcours qui, voici deux décennies, fut celui des réfugiés hutus refusant de rentrer dans leur pays et fuyant à travers la forêt congolaise. Rappelons que, arrivés au Kivu après la défaite de leur armée et à la fin du génocide durant l’été 1994, un million et demi de réfugiés hutus s’étaient établis dans d’immenses camps soutenus par l’aide internationale.
Ces camps furent disloqués deux ans plus tard par une offensive conjointe, menée par les armées du Rwanda et de l’Ouganda qui avaient mis en avant un opposant congolais Laurent Désiré Kabila désireux, lui, de chasser Mobutu. Alors que plus d’un million de réfugiés rentraient au Rwanda, deux cent mille d’entre eux furent « portés disparus ». Furent ils massacrés systématiquement par leurs poursuivants, ce qui fut à l’origine de l’accusation de « deuxième génocide » ou se lancèrent ils dans une fuite éperdue en direction du Congo Brazzaville, ou bien tentèrent ils de s’installer, de gré ou de force dans leur pays d’accueil ? Patrick de Saint Exupéry a tenté d’y voir plus clair, de la manière la plus évidente qui soit pour un reporter : se rendre sur le terrain, interroger les derniers témoins, retrouver les étapes de la douloureuse traversée de ce pays-continent.
S’il ne s’agît pas d’une enquête exhaustive, mais d’un récit de voyage (un travel writing à la mode anglo saxonne) le témoignage est passionnant.
Au contraire de ces enquêteurs à thèse qui n’avaient pas jugé utile d’aller voir sur place, le journaliste, durant une longue saison des pluies, crapahute à travers l’immense forêt congolaise, qu’il appelle curieusement la « mousse ». Depuis les rives du lac Kivu, il retrace l’itinéraire des fuyards qui s’engagent toujours plus avant sur les sentiers de brousse, de Bukavu vers Walikale, puis vers Tingi Tingi, Lubutu, Ubundu et enfin Kisangani, à la courbe du fleuve Congo.
Le voyageur solitaire n’ emprunte pas les appareils de la Monusco, ne se glisse pas dans les convois humanitaires signalés par des croix et des drapeaux et son arrivée n’est annoncée par personne. Il n’a pas d’agenda précis, sauf, comme naguère les réfugiés et leurs poursuivants, avancer vers l’Ouest, jusqu’aux rives du grand fleuve. Le plus simplement du monde, il prend place dans un bus déglingué, se cale à l’arrière d’un moto-taxi prenant de front les flaques de boue et il avance, logeant au hasard d’un hôtel décati, d’une mission de brousse où il partage l’ordinaire d’un curé jovial.
Son voyage se termine à bord d’un « pousseur » ces bateaux qui vont de Kisangani à Mbandaka et de Mbandaka à Kinshasa en faisant avancer devant eux d’immenses radeaux de bois assemblés, des villages de toile, grouillant de monde, des attelages aquatiques qui progressent lentement entre les frondaisons immenses et parfois chavirent.
Voyageur sans bagages et se contentant d’un petit sac à dos, le journaliste est cependant lesté de mémoire. Durant vingt ans, il a lu les témoignages des uns et des autres, les élucubrations, les mensonges et il a aussi entendu les cris de désespoir et les promesses de nouvelles guerres. Ces souvenirs là forment la toile de fond des rencontres de hasard qui jalonnent son périple : des conducteurs de taxi moto, des vieillards qui n’avaient plus osé parler depuis longtemps, des prêtres bavards, des passagers anonymes, des capitaines de bateaux improbables…Chacun lui offre quelques lambeaux de souvenirs, des interprétations, des « choses vues » ou des rumeurs fanées par le temps…
Ce qui émerge de cette « première guerre du Congo » c’est l’image d’un immense imbroglio, où des Rwandais aux ordres de Kagame détruisent des camps de réfugiés et obligent leurs compatriotes à rentrer de force au pays, où des chefs de guerre craignant la prison ou les représailles poussent devant eux une sorte de « bétail humain », des fuyards terrorisés qui, à la fois, attirent l’aide humanitaire et servent de bouclier à des hommes qui n’ont pas rendu les armes et préparent la revanche.
Le rythme du récit est à l’image du pays, où le chaos apparent est traversé par une étrange logique, où les références historiques se mêlent aux observations de terrain et à des anecdotes personnelles aussi légères qu’un trou dans la chaussette… Même si l’abondance des détails risque d’ obscurcir la vision d’ensemble, le récit de cette plongée dans le passé et dans une réalité bien éloignée de l’immédiateté du monde, est ahurissant.
La conclusion qui s’en dégage est limpide : si après la destruction de leurs camps, un quart de million de réfugiés hutus manquèrent à l’appel, ils ne furent pas pour autant exterminés systématiquement, même si le périple se révéla mortel pour nombre d’entre eux, tombés entre les mains de leurs poursuivants ou victimes de la faim et des maladies.
Et alors ? Pourquoi avoir entrepris cette odyssée que Conrad n’aurait pas renié, tandis que Stanley au moins avait des porteurs et du whisky dans ses bagages…Ce que Patrick de Saint Exupéry a réussi à démontrer, peut-être par l’absurde, c’est que les Congolais de l’Est du pays ont été victimes d’une tragédie qui n’était pas la leur et que la mise en avant du rapport Mapping et de ses quelque 600 cas répertoriés fut peut-être, aussi, une ultime manœuvre de diversion menée, avec le soutien de quelques belles âmes, dans le but d’oblitérer l’essentiel, de plus en plus évident, c’est-à-dire la responsabilité directe de la France de Mitterrand dans le dernier génocide du siècle dernier.

(1)Patrick de Saint Exupéry, La Traversée, éditions les Arènes, en librairie le 4 mars

9 février 2021

Rwanda: les archives de l’Elysée parlent enfin

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Enfin accessibles aux chercheurs et historiens, les archives de l’Elysée sur le Rwanda révèlent la profondeur de l’implication française et mettent en cause Hubert Védrine.

La recherche de la vérité sur le rôle de la France au Rwanda en 1994 et durant les années qui ont précédé le génocide est comme une table gigogne : à peine certains éléments sont ils enfin, après 26 ans, considérés pour acquis que s’ouvrent de nouvelles polémiques. Qu’on en juge : une commission d’enquête composée d’historiens et présidée par Vincent Duclert, chercheur à Sciences Po et spécialiste d’Albert Camus, a obtenu l’accès à toutes les archives de l’Elysée enfin déclassifiées. Elle devrait déposer ses conclusions d’ici le 2 avril, date prévue pour un voyage à Kigali du président Macron. Entretemps, le chercheur indépendant François Graner, après avoir essuyé un premier refus, a obtenu gain de cause auprès du Conseil d’Etat qui l’a autorisé à consulter les documents déposés aux Archives nationales par François Mitterrand et ses principaux collaborateurs de l’époque, dont Hubert Védrine qui était son secrétaire particulier et Bruno Delhaye, conseiller de l’Elysée pour les affaires africaines et décédé depuis lors. (1)
De ces documents, il apparaît que l’Elysée, soucieux de défendre un « bastion francophone » contre les « Anglo-Saxons » n’a jamais cessé de soutenir le régime Habyarimana, en dépit de tous les avertissements, émanant entre autres de la DGSE, les services de renseignement français. Après le début du génocide, Paris a maintenu son appui aux extrémistes hutus et en particulier au « gouvernement intérimaire », constitué dans l’enceinte de l’ambassade de France au lendemain de l’attentat et qui a dirigé les tueries visant à exterminer les Tutsis du Rwanda.
Enfin exhumés de « tiroirs » aussi profonds que la raison d’Etat, des dossiers accablants reviennent au jour, comme le refus de paralyser la radio des Mille Collines alors qu’elle appelait au crime, le refus d’arrêter des ministres du gouvernement intérimaire hutu –la tête pensante du génocide- alors qu’en août 1994 ils se trouvaient encore dans la « zone Turquoise » contrôlée par l’armée française. Au lieu d’être neutralisés, ces dignitaires du régime déchu furent dirigés vers le Kivu, entraînant avec eux une armée vaincue emmenant toutes ses armes et plus d’un million et demi de réfugiés. Installés dans des camps le long de la frontière entre le Kivu et le Rwanda, ces réfugiés soudain transformés en victimes bénéficièrent de l’aide internationale alors que la veille encore ils massacraient leurs voisins tutsis.
Le soutien français aux génocidaires ne s’arrêta pas à l’été 1994 : il se poursuivit dans les camps de réfugiés , et lorsque Kigali, deux ans plus tard, décida de monter une armée chargée de disloquer les camps et de forcer le retour au pays de la plupart des réfugiés, une nouvelle rhétorique apparut, celle d’un « deuxième génocide » qui aurait été commis dans les forêts du Congo, contre les Hutus cette fois, par l’armée de Paul Kagame et ses alliés congolais parmi lesquels Joseph Kabila…
Au fil du temps, de nombreux ouvrages, sous la plume de Pierre Péan, Charles Onana, Judi Rever et bien d’autres ont été publiés, s’ajoutant à des témoignages de réfugiés hutus. Tous ont convergé vers la même conclusion, qui enflamma une opinion publique congolaise indignée par les massacres bien réels commis à l’Est du pays : non seulement les troupes de Kagame auraient commis un deuxième génocide dans les forêts du Kivu, mais au Rwanda même, elles auraient tenté de faire « place nette » au bénéfice des tutsis réfugiés en Ouganda et désireux de se réinstaller dans le pays dont leurs parents avaient été chassés. Bien souvent évoqué, mais jamais publié officiellement, un document des Nations unies, le « rapport Mapping » a tenté voici dix ans de documenter une décennie de violences au Congo de 1993 jusque 2003, et il est souvent évoqué par les tenants du « deuxième génocide ».
A l’instar de François Graner, le chercheur indépendant qui s’est engagé dans le labyrinthe des archives de l’Elysée, un journaliste, tout aussi indépendant, Patrick de Saint Exupéry s’est lancé, lui, sur les pistes traversant la forêt congolaise, de Bukavu jusque Mbandaka pour y rechercher les traces de ce « génocide oublié » en interrogeant la mémoire des derniers témoins.