18 février 2019

Elikia M’Bokolo: la Belgique rattrapée par son passé colonial

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« De l’ombre à la lumière » L’Université libre de Bruxelles organise ce vendredi un colloque consacré à la gestion des collections comprenant des restes humains et se trouvant dans les universités belges. Il s’agît d’ouvrir un débat sur les collections scientifiques constituées dans la seconde moitié du 19e siècle, après l’apparition de nouvelles disciplines comme l’anthropologie. L’ULB possède en effet des crânes venus d’Afrique, déposés au Musée des sciences naturelles. Dans ce cadre, le professeur Elikia M’Bokolo a été invité pour replacer la question dans son contexte historique.

L’héritage colonial est-il assumé par la Belgique ? Comment expliquer que des experts de l’ONU aient dénoncé un « mur de silence » sur la colonisation ?

La Belgique est en train d’être rattrapée par son passé colonial et par une sorte d’incapacité à prendre en charge les problèmes qui découlent de la colonisation. Celle-ci a été dure, du début jusqu’à la fin. Aujourd’hui on sort les dossiers de M’Siri, de Lusinga : ils étaient présentés comme des esclavagistes, mais en réalité, ils étaient les dirigeants d’Etats en train de se construire, de sociétés en recomposition après les ravages de la traite négrière.
Pour recomposer une société après l’esclavagisme, il fallait des chefs forts, des sociétés qui disposaient, bien avant l’arrivée des Belges, de ressources diverses, fournies par le du commerce de l’ivoire, du caoutchouc, des métaux, comme le cuivre…Lorsque la Belgique prend pied au Congo, sous l’impulsion de Léopold II, sa population est dans une situation d’ignorance totale. Elle ne sait rien de ces sociétés d’Afrique centrale, les explorateurs comme Livingstone et Stanley sont totalement parachutés sur des terres inconnues. Il n’y avait aucune connaissance de ces sociétés.
La colonisation léopoldienne était bien différente de la colonisation française, britannique, allemande… Les Allemands avaient déjà des entreprises sur la côte orientale d’Afrique, l’Angleterre était présente sur la côte Ouest en Sierra Leone entre autres, la France connaissait les Antilles… La Belgique, elle, n’avait rien, guère de passé colonial, c’était un peuple que la colonisation n’intéressait pas, qui n’était pas sensibilisé aux aventures explorateurs, au thème de la conquête.
Pire encore, le peuple belge était ignorant : il ne savait pas qu’en Afrique centrale, existaient des sociétés organisées, des Etats en formation, qui entretenaient des relations économiques. Tout l’Est du Congo était en relation avec le monde swahili, avec les côtes de l’Océan Indien et donc avec le continent asiatique, le Nord du Congo était en contact avec la vallée du Nil, avec l’Islam…On a trop parlé le l’esclavage : la richesse principale du Congo c’était l’ivoire, recherché en Orient, en Inde mais aussi en Occident. Dans parler du cuivre, dont les croisettes étaient une monnaie connue jusqu’à la côte angolaise et dont on faisait des bijoux très appréciés. Je me souviens de ma grand-mère, née en 1910, qui portait de très lourds bijoux de cuivre massif, qui avaient une grande valeur…Les Belges n’ont rien vu, rien su de tout cela. On ne leur parlait que de « sauvages », vivant dans la brousse. Non seulement les Belges ne connaissaient pas le pays et ne voulaient pas le connaître, mais ils étaient pressés de l’exploiter au plus vite, d’une manière rentable. Ce qui explique les méthodes utilisées, cette extrême violence de l’Etat qui persistera jusqu’au bout…Le Congo a été totalement mal représenté en métropole…

En quoi consiste la violence de l’Etat colonial ?

Le régime colonial était très dur, et il est resté contraignant jusqu’après l’indépendance, jusqu’au milieu des années 60…Au début de la colonisation, il s(agissait de gagner de l’argent au plus vite et de rentrer dans les frais, avec le caoutchouc puis le cuivre ; on a utilisé la chicotte, la violence était très forte. Par la suite, jusqu’à la fin, le régime colonial a pratiqué une sorte d’apartheid interne: chaque jour, à 17h 30, les Noirs devaient quitter les quartiers européens. La discrimination était féroce, je me souviens encore de l’avoir vécue dans mon enfance… Les Belges s’étaient aussi fabriqué une sorte de légende sur eux-mêmes, une mythologie qu’ils imposaient aux Congolais : la civilisation supérieure, la maîtrise des technologies, de l’argent…La représentation que le Belges avaient des Congolais était fausse, on les présentait comme n’ayant pas de savoir faire…Du côté belge il y eut cependant des résistances : des missionnaires catholiques du côté de l’Equateur, mais surtout des protestants…

Pourquoi les principales mises en cause de la colonisation belge sont-elles venues d’Amérique ?
Justement, à cause des missionnaires protestants, parmi lesquels des Noirs américains…Ces derniers ont prononcé des réquisitoires terribles, sans rémission. Même aujourd’hui la mémoire anticoloniale n’a pas disparu de la société congolaise : il y a encore au Congo des gens qui se souviennent des Noirs américains et qui se demandent quand ils ont revenir pour les aider…Ce sont les Américains qui ont formulé les pires accusations sur le plan international, car ils avaient des missionnaires qui les informaient sur le terrain…
Il faudrait que l’on s’attelle dans le calme aux problèmes d’histoire et de mémoire que nous avons avec la Belgique…

Pourquoi les conclusions des experts de l’ONU, formulées cette semaine, ont-elles tellement choqué en Belgique ?

Justement parce que la connaissance des faits manque encore, et que l’histoire coloniale n’est pas enseignée.. A Tervuren le nouveau musée représente un pas en avant mais il reste beaucoup à faire…
Maintenant se pose la restitution d’un certain nombre d’œuvres à la RDC. Le musée va se trouver délester de certains de ses trésors.

Encore faut-il que le musée de Tervuren accepte…

Je pense que le Congo va mettre dans la balance des arguments de poids, y compris des mesures de rétorsion…Cette question de la restitution des œuvres d’art congolaises n’est pas nouvelle, elle figurait déjà dans le dossier des négociations de l’indépendance en 1960. La revendication est ancienne, elle a été gonflée lors des conflits qui ont opposé le régime Mobutu et la Belgique mais il s’agissait d’un problème de fond.

Au vu du nombre de pièces qui se trouvent à Tervuren, peut-on parler d’une véritable razzia qui aurait été opérée par la Belgique ?

Du côté des fonctionnaires de l’Etat, on s’agît réellement d’une razzia, ils avaient des instructions venues de Bruxelles. Les responsables de l’Association internationale africaine disaient aux explorateurs de revenir avec des fétiches des objets rituels ; Storms a reçu une lettre lui enjoignant de ramener quelques têtes destinées aux études anthropologiques. Cela dit, les Allemands faisaient de même, mais par la suite, ils ont été beaucoup plus loin que les Belges : on a renvoyé des objets, donné des noms de rues aux chefs massacrés ; les Allemands, à la suite de Hannah Arendt, se sont même interrogés sur la relation entre ces recherches anthropologiques et ce qui s’est passé en Allemagne par la suite…

Les Congolais avaient ils conscience d’être spoliés ?

Mais certainement, alors que ces objets rituels avaient un sens pour eux, on les en dépossédait. Les gens voyaient des missionnaires s’emparer des « fétiches », soi-disant pour les détruire alors qu’en fait ils les mettaient dans des caisses qui étaient embarquées à destination de la Belgique. Il y avait même des chansons, qui disaient : « tout est Blanc, Jésus, la Vierge Marie… Et nous, il ne nous reste rien… »
Tout cela explique pourquoi la demande de restitution existe bel et bien au sein de la société congolaise, ce n’est pas le fait de quelques intellos, de la diaspora…Ces objets gardent de la puissance, ce ne sont pas des « choses », les gens savent que leurs objets se trouvent là bas et qu’en plus ils rapportent de l’argent. Le dossier est important et on attend de la Belgique qu’il y ait des échanges intellectuels équilibrés entre le Congo et l’ancienne métropole…
Des experts congolais, si on recourait à eux, pourraient aussi contribuer à apaiser ces tensions…Il est étonnant de voir que ces enseignements, ces recherches, n’impliquent que peu de Congolais…. Cela perpétue des situations d’inégalité, prolonge des frustrations qui sont fondées…

18 février 2019

A Goma, le festival Amani est aussi un pari sur l’avenir

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Pour sa 6e edition, le festival Amani à Goma a affiché complet. Sold out ! Plus de 36.000 spectateurs, venus de l’Est du Congo et des pays voisins, ont applaudi de grandes vedettes congolaises comme Falu Ipupa ou Youssoufa, chanté la beauté de la femme africaine et surtout dansé jusqu’au crépuscule, sur la pelouse du collège Mwanga. « Quant on danse on est tous égaux » chantaient les jeunes Congolais, Rwandais, Burundais, poussés par un souffle d’optimisme sans précédent. Les années précédentes en effet, le festival avait, à chaque fois, été marqué par les incertitudes : risques de guerre, tensions pré électorales. Cette fois, seule l’épidémie d’Ebola qui sévit à Beni et est apparue à Butembo a justifié des précautions rigoureuses : chaque participant devait non seulement exhiber son bracelet d’entrée (obtenu pour le prix modique de un euro…) mais se laver soigneusement les mains…Lucha, plus militante que jamais, a cependant fait la grimace et critiqué le fait que, dans les circonstances actuelles, on puisse faire la fête. Il est vrai que des morts avaient été déplorés dans le quartier de Mugunga, que MSF a suspendu ses opérations dans le Masisi. En revanche, le parc des Virunga est à nouveau ouvert aux touristes…
Au Congo, si on veut critiquer et se lamenter, les raisons ne manquent jamais. C’est précisément pour cela que le festival Amani n’est pas seulement un divertissement : il est aussi un acte de foi et de courage. Des milliers de jeunes bravent les incertitudes de l’heure pour se rencontrer et, en dehors de la musique, pour échanger. Des dizaines d’associations, d’ONG présentent leurs projets et mobilisent l’attention du public. Des relations se nouent, on se parle, on fait des plans, on apprend à se connaître. Lorsque les volontaires repartent, ils sont réconfortés par ces trois jours de joie et de solidarité et bien après la fermeture des barrières du collège Mwanga, alors que les cours ont repris et que la vie continue, les contacts se maintiennent. Pourquoi bouder les bonnes nouvelles, les initiatives positives ? Ceux qui croient que défendre le « Congopessimisme », c’est faire preuve d’intelligence et marquer des points sur le plan international, devraient venir à Goma. Ils y feraient le plein d’énergie et découvriraient qu’au Congo, malgré tous les malheurs, l’espoir du peuple est têtu et que l’avenir ne mérite pas d’être hypothéqué…

18 février 2019

Comment restituer au Congo 14 crânes détenus par l’ULB?

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S’agirait il de l’un des derniers chapitres de la décolonisation, qui, comme les précédents, se traduit par un dialogue belgo congolais difficile mais nécessaire, assorti de polémiques, de malaise, mais aussi de bonne volonté ? Durant une journée, en présence du recteur Yvon Englert, l’ULB a tenté de faire le point sur l’un des volets les plus sensibles de sa relation avec l’Afrique centrale : le fait que l’université soit en possession de « restes humains » c’est-à-dire de 14 crânes, ramenés du Congo dans les premiers temps de la conquête coloniale, le plus souvent par des militaires. Ces crânes se trouvent en dépôt au Musée des sciences naturelles et leur existence suscite l’indignation des représentants de la diaspora congolaise, qui réclament, non sans virulence, leur rapatriement. Il est vrai que l’un de ces crânes est porteur d’une forte charge symbolique : le chef Lusinga qui s’opposait au capitaine Storms fut décapité par ce dernier et sa tête envoyée en Belgique comme trophée de guerre. A l’époque, Lusinga était présenté comme un esclavagiste, mais aujourd’hui Elikia M’Bokolo rappelle que ce « résistant » s’opposait à l’avancée des Belges mandatés par Léopold II et avait déclaré à Storms : « si vous venez en ami, vous serez accueilli comme tel. Si vous venez pour occuper notre pays, je vous tuerai ».
Ramené en Belgique, le crâne de Lusinga fut confié à la société d’anthropologie de Bruxelles et le professeur Emile Houzé, médecin, anthropologue et professeur à l’ULB, conclut, après examen, que le chef congolais était un être « cruel, avide et vindicatif ». Le journaliste Michel Bouffioux, qui « redécouvrit » le crâne de Lusinga, rappelle aussi qu’à l’époque, le même Emile Houzé se livrait à la comparaison des crânes des Wallons et des Flamands…
« De l’ombre à la lumière » : dans la tradition du livre examen, le colloque de l’ULB a éclairé crûment les postulats de la recherche à l’époque coloniale, qui supposait des différences entre les êtres humains. Elikia M’Bokolo rappela que les Congolais, à la veille de l’indépendance déjà, exigeaient que leur patrimoine leur soit restitué et si Maarten Couttenier, historien et membre du staff de l’actuel Africa Museum refit l’historique des crânes, des squelettes ramenés en Belgique, Alain Fromont, anthropologue au Musée de l’homme à Paris, souligna qu’au 19 e siècle, l’anthropologie physique était pratiquée dans toute l’Europe. Dans la collection mondiale de restes humains détenue à Paris, 37% d’entre eux sont d’origine française : « on mesurait et comparait les hommes, les femmes, les Bretons, les Auvergnats »… Expliquant l’anatomie génétique, la bioarchéologie, le Dr Fromont soutient que «ces restes sont les archives de l’humanité, ils doivent pouvoir être déchiffrés par les générations futures ».
En Belgique, le débat porte plutôt sur la repentance, sur les perspectives de restitution et, à entendre les représentants des Afrodescendants, il apparaît qu’au delà des restes humains, le malaise de cette communauté est suscité par la discrimination et par le manque de connaissance de l’histoire africaine (ce qui fait sursauter le professeur Pierre Des Marets qui a enseigné le sujet pendant 35 ans…). Venu de Kinshasa, l’anthropologue Placide Mumbembele évoqua l’envoi de 113 objets dans les années 70, à la demande du président Mobutu, qui furent volés dans les années 90 et il rappela les préalables indispensables à toute restitution : des garanties de sécurité et la formation d’un personnel compétent. Empreint de passion, le colloque de l’ULB a

11 février 2019

Neil Turok, Docteur Honoris causa à l’UCL, cherche Einstein en Afrique

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A 60 ans, le scientifique sud africain Neil Turok n’a plus rien à prouver. Astrophysicien mondialement reconnu, ayant longtemps mené des recherches aux côtés de Steve Hawking, titulaire de la chaire de Physique mathématique à l’Université de Cambridge après être passé par l’Impérial College de Londres et l’Université de Princeton, il est un spécialiste du « big bang » qui tente d’expliquer l’origine de l’univers, tandis que l’Université catholique de Louvain vient de lui conférer le titre de Docteur honoris causa.
Cependant, lors de son bref passage en Belgique, c’est moins de l’espace, de l’univers et des grandes théories mathématiques que le savant a entretenu ses auditoires. Natif de Johannesbourg, il estime avoir été façonné par l’Afrique et souhaite restituer au continent noir un peu de ce qu’il en a reçu. Ouvrir aux jeunes du continent de nouvelles perspectives, l’accès à la science pure, à la recherche fondamentale, chemins vers de possibles découvertes. Et quand Turok lance que « le prochain Einstein sera Africain » il ne s’agît pas d’ une boutade : il fait tout pour que ce vœu se réalise.
Dans ses combats, le savant a de qui tenir : son père, Ben Turok, d’origine lithuanienne, est considéré, de même que son épouse, comme un véritable héros de la lutte contre l’apartheid. Actif aux côtés de l’ANC, militant de la première heure pour la libération de Nelson Mandela, Ben Turok et sa femme connurent les prisons du régime raciste, puis l’exil en Grande Bretagne. En 1994, lorsque Nelson Mandela fut élu premier président noir d’une Afrique du Sud démocratique, le couple Turok se retrouva au parlement dans les rangs de l’ANC, poursuivant le combat sur le plan politique. Pendant ce temps, formé en Grande Bretagne, leur fils Neil poursuivait ses études du cosmos, enseignait dans les plus prestigieuses des universités, collectionnait les distinctions académiques, mais sans jamais perdre de vue son ambition initiale : amener en Afrique la science, et en particulier les mathématiques, qui seraient nées sur le continent noir.
C’est ainsi qu’en 2003, Turok, estimant que l’Afrique du Sud offre un environnement particulièrement favorable à la recherche, fonde à Muizenberg en Afrique du Sud l’Institut africain pour les sciences mathématiques (AIMS en anglais). A ses yeux «en Afrique du Sud le contexte était particulièrement favorable et surtout le continent africain présente un maximum d’opportunités, un incroyable réservoir de talents et d’énergie. » De l’Afrique, le savant a gardé le goût de la danse, de la musique et, alors qu’il vient de recevoir la toge louvaniste, il n’hésite pas à esquisser un pas de danse avec une autre lauréate, Barbara Moser-Mercer, sous les applaudissements de l’assistance ! « Que serions nous sans les racines africaines, sans l’art de ce continent, ses rythmes, ses créations artistiques.. Maintenant doit venir le tour de la science, elle fascine les jeunes, ils sont plus d’un million à être diplômés en sciences, ce qui représente un extraordinaire réservoir de talents… »De ses propres observations, Turok relève que les Africains sont particulièrement doués pour les mathématiques, il explique que c’est un jeune étudiant du Nigeria qui a inventé un bras articulé connecté au cerveau. Il faut donc travailler à créer sur le continent un environnement favorable à l’innovation technologique, mais encourager aussi la recherche pure.
Il cite en exemple ses origines, la mémoire de sa famille : « en Europe, jusqu’à la moitié du 19 e siècle, les citoyens d’origine juive se voyaient interdire les études scientifiques. Lorsque cette mesure fut levée, les jeunes se ruèrent sur les sciences et, finalement, sur ce terreau favorable, naquit un Einstein.Si l’Afrique s’ouvre à la science, elle nous réservera des surprises équivalentes… »
Pour que l’utopie se réalise, il faut la faire advenir, créer les conditions matérielles suffisantes. Neil Rurok explique : « c’est pour cela que j’ai développé, dans six pays d’Afrique, (Ghana, Kenya, Lesotho, Afrique du Sud, Rwanda et Tanzanie) des instituts voués aux sciences mathématiques, où les plus doués des étudiants africains sont invités à venir suivre les enseignements des meilleurs professeurs du monde, « the best and the brightests » les meilleurs et les plus brillants. »
Modeste, Turok, qui a mis un an et demi à mûrir son business plan avec l’aide de son frère, décrit ses instituts comme « des sortes d’hôtels voués à la science. Une cinquantaine d’étudiants, triés sur le volet, vivent sur le même lieu que leurs professeurs, tous prennent leurs repas côte à côte, se voient au petit déjeuner, discutent durant les pauses. Pour les étudiants africains, souvent victimes de racisme, de discriminations lorsqu’ils vont étudier en Europe, un environnement africain est beaucoup plus favorable et les professeurs sont ravis de quitter leurs auditoires. » C’est depuis Kigali qu’est gérée la « chaîne » d’instituts africains, sous la direction du professeur Sam Yala, d’origine congolaise, qui souligne la volonté d’excellence qui marque son pays d’accueil et qui rêve de créer au moins deux centres équivalents au Congo. La liste des sujets abordés est impressionnante et montre que les mathématiques mènent à un vaste champ de recherches et d’innovations: les « big data » des ordinateurs, l’intelligence artificielle , les finances, la physique…Informés de la création de ces « incubateurs » de talents, les entreprises les plus en vue de la planète n’ont pas hésité : Facebook et Google ont donné à Neil Turok respectivement quatre et deux millions de dollars, investissant ainsi dans la formation de 1700 étudiants triés sur le volet, qui font l’équivalent d’un PHD. Parmi eux, Turok y croit vraiment, se trouve peut-être un nouvel Einstein, qui changera le monde de demain.

7 février 2019

Les premiers pas du président Tshisekedi et la” fatshimétrie”

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A Beni, les militants du mouvement citoyen La Lucha vont avoir du pain sur la planche : ils ont créé un nouvel instrument de mesure, la « Fatshimétrie » qui, cent jours après sa prestation de serment, évaluera point par point le degré de réalisation des promesses du nouveau président Félix Tshisekedi, communément appelé Fatshi. Ce sera là le véritable « deuxième tour » des élections contestées de décembre dernier : même si les chiffres, collectés et interprétés par la Conférence épiscopale, semblaient donner la victoire à Martin Fayulu et si l’élection de Felix Tshisekedi est apparue comme le résultat d’une négociation de dernière minute avec le président sortant Joseph Kabila compte tenu de l’échec de son successeur désigné, la population avait gardé son calme. La plupart des Congolais, lassés peut-être par la saga électorale, avait retenu que, in fine, c’est un opposant qui avait accédé à la présidence, au terme d’une passation de pouvoir pacifique, historique dans le cas de la RDC et peu fréquente en Afrique centrale. Mais surtout, l’opinion, pour se fixer définitivement, attendait le passage aux actes.
Les images d’Epinal de la prestation de serment sont déjà passées à l’histoire : les Congolais n’oublieront pas de sitôt le malaise d’un président étouffant dans son costume trop serré et reprenant la phrase de Mobutu « Comprenez mon émotion », démontrant en cela qu’il avait saisi tous les codes politiques congolais, le sourire bienveillant d’un Kabila rasé de frais, le repas convivial et l’élégance des « premières dames ». Tous furent impressionnés par le discours de réconciliation prononcé par Félix Tshisekedi, saluant la vaillance de son rival évincé Martin Fayulu et rendant hommage à son prédécesseur, vilipendé quelques mois plus tôt…
Ce qui n’a pas empêché Fayulu de poursuivre sa contestation des résultats : même après avoir prié dans la même église que son rival, il a annoncé son intention de présenter son dossier à la Cour africaine des droits de l’homme.
Les images de la prestation de serment appartiennent déjà au passé : Félix Tshisekedi n’a pas eu droit à une période de grâce et dès le lendemain de son accession au pouvoir il a été confronté au malaise social. Dénonçant les coupures d’eau et d’électricité ainsi que la hausse des frais de scolarité, les étudiants sont descendus dans la rue et les échauffourées ont fait quatre morts. Mais dans le Congo de Fatshi, l’impunité ne semble plus de mise : même s’ils ont compté un mort dans leurs rangs, plusieurs policiers ont été interpellés et leur procès a commencé. Deux jours plus tard, Kinshasa était paralysée par la grève de la société de bus Transco, dont les employés réclamaient des arriérés de salaire remontant jusqu’à 50 mois pour certains. Le directeur général fut suspendu, la négociation entamée et deux jours plus tard les bus reprenaient leur service. Dans d’autres entreprises publiques, un même mouvement s’est amorcé : les employés des Postes et télécommunications, ceux de la société nationale d’assurance sont partis en grève et descendus dans la rue pour exiger à la fois une meilleure gestion et le règlement de leurs arriérés de salaire. Par ce geste, ils rappelaient à la fois la mauvaise gestion des entreprises publiques, mais dénonçaient aussi les retenues sur salaire opérées ces derniers mois. En effet, pour que le Congo soit à même de financer seul le coût exorbitant de ces élections réalisées sans assistance extérieure, l’Etat avait été obligé de décaisser plus de 500 millions de dollars, officiellement, sinon le double en réalité. Et cela un budget total oscillant entre cinq et six milliards de dollars, qui n’a pas encore perçu le bénéfice de la hausse des taxes minières…
Malgré le manque de moyens, Félix Tshisekedi s’est montré confiant et dès le départ, il a exprimé ses préoccupations sociales. Ainsi par exemple, rendant visite au camp Tshashi vaste camp militaire au cœur de la capitale, il s’est engagé à améliorer les conditions de la troupe, ajoutant, «à l’instar de son prédécesseur ». Une incise qui n’est pas passée inaperçue.. ;
S’il n’y avait que le social ! Passation pacifique oblige, le nouveau président doit aussi veiller à « co diriger » le pays avec certains membres de l’équipe de son prédécesseur. C’est ainsi que laissant Kalev Mutomb, le très redouté chef de la sécurité de Kabila se mettre en retrait, Fatshi a choisi de le remplacer par François Beya, chef de la DGM (Direction des migrations) un homme du renseignement lui aussi, mais réputé plus proche des Occidentaux que son collègue katangais. Quant à l’armée, aucune modification n’a été apportée dans son commandement, toujours très proche de Joseph Kabila.
En fait, le visage politique de la RDC est encore en train de se recomposer et on y verra plus clair lorsque Tshisekedi et surtout son directeur de cabinet et allié Vital Kamerhe, vieux routier s’il en est, annonceront la composition du nouveau gouvernement dans lequel les FCC, la coalition pro Kabila, sera largement représentée, en fonction de son poids déterminant à l’Assemblée nationale.
En attendant, le nouveau président, en quête de reconnaissance internationale, a mené une tournée dans les pays de la région, l’Angola, le Kenya et le Congo Brazzaville. A Luanda comme à Brazza, Félix Tshisekedi a été accueilli par des communautés congolaises nombreuses et enthousiastes mais aussi par des dirigeants qu’il a du convaincre de sa légitimité et de sa volonté de changement. Au Kénya, c’est sans réserves que le président Uhuru Kenyatta, qui a lui aussi connu une élection difficile, autrement plus violente qu’en RDC, lui a accordé son soutien.

22 janvier 2019

Comment la RDC a retenu les leçons de la crise ivoirienne de 2012

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Le désistement de la délégation africaine qui, sous l’impulsion du président rwandais Kagame devait se rendre à Kinshasa lundi et qui a été prise de court par la décision de la Cour constitutionnelle, la vague de félicitations venue du continent africain, (les Etats d’Afrique australe mais aussi l’Egypte qui présidera l’Union africaine dès février) rendent l’issue des élections congolaises bien différente de la crise post électorale qui avait éclaté en Côte d’Ivoire en 2010.
Au départ cependant, quelques similitudes s’imposaient : en Côte d’Ivoire, le président sortant, Laurent Gbagbo s’était attiré l’ire des Français pour avoir voulu diversifier les partenariats économiques et remplacer les contrats de gré à gré par des appels d’offres internationaux. A Kinshasa, le président Kabila, dont le bilan social était bien moins positif que celui du social démocrate ivoirien, avait lui aussi offensé les « maîtres du monde », d’abord en introduisant les partenaires chinois et en concluant des contrats opaques assortis de dessous de table, mais surtout, au début de cette année, en modifiant le Code minier, faisant passer de 2,5 à 10% la taxe sur les minerais stratégiques, dont le cobalt, outil de la transition énergétique.
Rappelons qu’en Côte d’Ivoire, le scrutin s’était déroulé en deux tours. Lors du premier round, Laurent Gbagbo l’avait emporté avec 38,04% des voix contre son rival Alassane Ouattara, qui avait réuni 32,07% tandis que Henri Konan Bédié successeur du père fondateur Houphouet Boigny, avait recueilli 25,24% des suffrages. Le deuxième tour avait été d’une intensité dramatique, opposant le président sortant, drapé dans son nationalisme, à son rival Ouattara, ami du président Sarkozy et favori des Européens. Bédié s’étant rallié à Ouattara, ce dernier obtint 54,10% des voix, contre 51,45% à Gbagbo. Mais le président sortant, autres chiffres à l’appui, cria à la fraude, invoqua l’arbitrage de la Cour constitutionnelle et cette dernière consacra sa victoire. Ce verdict allait être immédiatement contesté par Ouattara et le mouvement rebelle qui se réclamait de lui et contrôlait le nord du pays, tandis que la France, suivie par les Européens, intervenait activement dans la crise. Jusqu’à mener une attaque armée contre Gbagbo, retranché dans sa résidence puis fait prisonnier, remis entre les mains de ses adversaires et finalement transféré à La Haye, où la Cour pénale internationale vient de… l’acquitter après neuf ans de détention, sans qu’il soit pour autant remis en liberté.
A l’époque, malgré le verdict de la Cour Constitutionnelle et les doutes sur l’issue du scrutin, les Français, en grande pompe, se déplacèrent pour consacrer l’investiture de leur ami Ouattara, et plusieurs pays européens dont la Belgique tinrent à être présents. On peut croire qu’ à Kinshasa, Joseph Kabila et les siens ont tiré des enseignements de cette crise ivoirienne : tout d’abord en limitant le scrutin à un seul tour, afin d’éviter le jeu des désistements et autres « achats de consciences ». Les autorités congolaises veillèrent aussi à écarter les observateurs européens, à financer sur fonds propres cette triple élection, à doter la Cour constitutionnelle d’un pouvoir de décision irrévocable. Et, sur le plan politique, une vaste coalition, le Front Commun pour le Congo, présenta des candidats à travers tout le pays, dominant largement les formations de l’opposition, par les moyens mais aussi par le nombre, à la fois de candidats et de témoins habilités à signer les procès verbaux des bureaux de vote.
L’histoire dira peut-être si, dans l’ hypothèse d’un échec possible du successeur désigné de Kabila, le peu charismatique Shadary Ramazani, un « plan B » n’avait pas été discrètement préparé, et cela dès la réunion de Genève, en novembre 2018, où Martin Fayulu, désigné candidat unique de l’opposition, dut faire face, sans tarder, à la défection de deux personnalités de poids, disposant de « bases » électorales structurées, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. Ces derniers, à l’inverse de la Côte d’Ivoire, allaient permettre d’éviter l’affrontement frontal. Alors que leur coalition, CaCh, menait campagne « à la régulière » sans être inquiétée, les adversaires principaux abattaient leurs cartes sans fausse honte : Shadary Ramazani proclamait qu’il serait le candidat de la continuité kabiliste, affichait de gros moyens, jusqu’à finir par être identifié à un système dont la population ne voulait plus. Quant à Martin Fayulu, cet ancien cadre d’Exxon Mobile, réussissait à faire oublier des décennies d’engagement militant et de défense des prisonniers politiques, au profit d’alliés et de sponsors nettement plus inquiétants, comme Moïse Katumbi, Jean Pierre Bemba ou Antippas Nyamwisi notoirement lié aux milices armées qui sèment la terreur à Beni.
La « communauté internationale », c’est-à-dire les Européens, les Américains et leurs relais dans l’opinion furent tellement occupés à soutenir et promouvoir Fayulu, à le donner gagnant avant même la fin du comptage de la CENI et à créditer sans discussion des témoins de l’Eglise catholique (qu’(ils avaient eux-même financés) qu’ils ne virent pas arriver le troisième larron, Félix Tshisekedi, tout de blanc vêtu…
Le deuxième et le troisième tour
Le piège de l’affrontement binaire avait cependant été écarté, la RDC avait évité le schéma ivoirien et finalement, même les « alliés internationaux » de Martin Fayulu furent obligés de s’incliner et de reconnaître, qu’elle ait été confectionnée ou non, la victoire de Félix Tshisekedi, qui représente, tout de même, l’alternance, non conflictuelle de surcroît et acceptée par ses compatriotes. Quant au « deuxième tour » celui d’une éventuelle agitation populaire, il n’a pas eu –encore- lieu : les Congolais, satisfaits d’avoir obtenu le retrait de Kabila et la reconnaissance de la défaite de son dauphin, n’ont guère montré d’envie de manifester ou de se battre en faveur du « soldat du peuple » Fayulu…
Reste le troisième tour, économique et social, le plus difficile à remporter sur le moyen et le long terme: alors qu’en Côte d’Ivoire Alassane Ouattara a réussi à remettre sur les rails l’économie de son pays et à attirer les investisseurs, en RDC les milieux d’affaires se montrent plus que réservés. Ils craignent que la répartition des postes qui s’annonce ne signifie un nouveau « partage du gâteau » et que la rente minière, qui devrait en principe augmenter, ne soit détournée, une fois de plus, à des fins politiques et d’enrichissement personnel. C’est à cette aune là que devra, ou non, se construire la véritable légitimité du nouveau président Felix Tshisekedi…

20 janvier 2019

Au nom du Père mais autrement: les défis de Félix Tshisekedi

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Sa vie durant, Félix Tshisekedi aura été le fils d’un homme quasi mythique, Etienne Tshisekedi, surnommé, suivant les circonstances, le « Sphynx », le « Lider Maximo », le « Combattant Suprème » et faisant l’objet d’un véritable culte. Aujourd’hui, à quelques mètres de la petite maison de Limete où Félix passa son enfance, une photo grandeur nature du père disparu voici deux ans domine le quartier et les jeunes Kasaïens, chevauchant leurs motos pétaradantes, aiment se réunir sous le regard du grand homme. Mais Félix, en une année, a réussi à atteindre le pouvoir suprême, celui que son père avait dédaigné du temps de Mobutu alors qu’il avait été nommé Premier Ministre après la Conférence nationale du début des années 90, repoussé en 2006 en refusant de participer aux élections, puis échoué à conquérir lors du dernier scrutin présidentiel de 2011 où il avait été battu, non sans contestations, par Joseph Kabila.
Ayant passé de longues années en Belgique, Félix Tshisekedi a été longtemps tenu à l’écart des combats et des tribulations politiques de son père jusqu’à ce que sa mère, Maman Marthe, le désigne comme successeur potentiel. C’est ainsi qu’ au début de la cinquantaine, le fils aîné se trouva enfin associé aux négociations menées par son père, qui allaient mener, le 31 décembre 2016, aux accords de la Saint Sylvestre, prévoyant des élections dans un délai de deux ans. Epuisé par le marathon politique, Etienne Tshisekedi devait succomber trois mois plus tard dans une clinique bruxelloise, obligeant Felix à assurer la succession et à se faire accepter par un parti politique turbulent, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) ayant servi d’ « incubateur » à de nombreux dirigeants qui essaimèrent ensuite à travers tout le spectre politique congolais. S’il n’a pas d’expérience directe du pouvoir, Félix fut en tous cas été un témoin privilégié du combat de son père, de son travail mais aussi de ses foucades et de ses échecs. Calme, posé, doté d’un solide bon sens, le fils aîné en impose par sa carrure et, à plusieurs reprises durant la campagne comme le jour des élections, nous l’avons vu tenir des propos empreints de modération, qu’il s’agisse de la machine à voter ou du report momentané du scrutin. Alors que le lièvre Fayulu courait vite, parlait beaucoup et soulevait les foules à travers le pays, Félix, en compagnie de Vital Kamerhe son directeur de campagne, efficace et expérimenté, enchaînait les meetings sans être autrement inquiété, manifestant une inébranlable confiance en soi.
C’est peut-être le soir du 30 décembre déjà que son sort a basculé, lorsqu’il est apparu que le dauphin de Kabila Shadary Ramazani allait être le grand perdant du scrutin, un échec qui devait bousculer l’ordre des arrivées. Durant la journée, alors que le scrutin n’était pas encore terminé, Félix se montrait déjà sûr de ses atouts. IL rappelait que le triomphe que la foule de Kinshasa lui avait réservé à son retour de Genève, il expliquait que, dans le Kasaï, la population s’était bousculée pour saluer le fils d’Etienne, tandis qu’à Bukavu, il avait pu mesurer la popularité de son allié Kamerhe, aujourd’hui champion des voix de préférence.
Dans les cénacles certes, on se gausse encore du manque de diplômes de Félix, considérant que cette fragilité pourrait affaiblir sa position politique, même si les certificats attestant de son expérience professionnelle, entre autres à la Poste, sont eux bien réels ; on souligne son absence d’emprise sur les services de sécurité, sur l’armée et la police, sans parler d’une possible ignorance des grands enjeux économiques et du secteur des Finances. Dans ces domaines sensibles, il est évident qu’il y aura cohabitation avec le pouvoir sortant. Cependant, le fils de Tshisekedi n’est pas dépourvu d’atouts : le parti UDPS et la communauté kasaïenne, dans le pays et dans la diaspora, comptent de nombreux intellectuels qui pourraient mettre leurs talents au service du nouveau pouvoir, le co-listier Vital Kamerhe, qui fut président de l’Assemblée nationale et fit élire Kabila en 2006, est l’un des hommes politiques les plus expérimentés du pays, malgré ses volte faces, François Mwamba, ancien ministre du Budget, fut l’un des cadres du MLC, le parti de Jean-Pierre Bemba. D’aucuns présentent déjà Félix Tshisekedi comme l’otage de Joseph Kabila, sénateur à vie, à la tête d’une coalition politique qui dominera l’Assemblée nationale. Cette hypothèse n‘est évidemment pas à écarter mais tous ceux qui n’avaient pas vu Félix arriver doivent se souvenir que la tortue, sous sa carapace, sait elle aussi où elle veut aller et que la cohabitation peut être le meilleur moyen de conjurer la guerre.

20 janvier 2019

La Cour Constitutionnelle déboute Fayulu et consacre Félix Tshisekedi

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A Kinshasa, la Cour constitutionnelle n’a tenu aucun compte de la recommandation émanant de plusieurs pays membres de l’Union africaine, qui avaient souhaité que soit « suspendue » la proclamation des résultats finaux des élections du 30 décembre dernier : dans la nuit de samedi à dimanche, les cinq juges ont prononcé leur sentence. Rejetant le recours déposé par Martin Fayulu, ils ont confirmé que Félix Tshisekedi, ayant obtenu 38% des voix, était bien le vainqueur du scrutin et qu’il serait donc le futur président de la République démocratique du Congo. A 55 ans, le fils du vieil opposant Etienne Tshisekedi, décédé voici deux ans, réalise le rêve de son père : il mettra en œuvre la première transmission pacifique du pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1960. Mais, au vu des résultats des élections législatives, il devra cohabiter avec un Premier Ministre issu de l’actuelle majorité pro-Kabila. La Cour a récusé le recours introduit par Martin Fayulu, considéré comme « recevable mais non fondé faute de preuves » et estimé qu’il était « absurde » d’exiger le recomptage des voix.
Estimant avoir remporté l’élection présidentielle avec 60% des suffrages, Martin Fayulu avait fondé sa demande sur les estimations des témoins de la CENCO, l’épiscopat congolais qui, très tôt, avait déclaré que les résultats provisoires présentés par la CENI ne correspondaient pas à la « vérité des urnes ».
A la veille de la décision de la Cour Suprême, le président du Rwanda Paul Kagame, qui préside jusque fin janvier l’Union africaine, avait réuni à Addis Abeba plusieurs chefs d’Etat africains afin d’examiner la crise congolaise et il avait été prévu qu’une délégation de l’UA se rendrait à Kinshasa lundi. Cette initiative a été victime de deux torpilles : la première est venue de secrétaire général de l’ONU Antonio Gutierrez qui a rappelé que la rencontre d’Adis Abeba n’était pas un sommet de l’Union africaine en tant que telle, mais seulement une réunion de quelques pays invités par le président en exercice et il a émis le vœu que le processus électoral en RDC s’achève sans violences et dans le respect de la volonté de la population. La deuxième torpille est venue des Congolais eux-mêmes : au lieu de suspendre son verdict dans l’attente d’une médiation africaine non sollicitée, la Cour constitutionnelle s’est empressée de se prononcer dans les délais prévus. La perspective de voir le président Kagame se présenter à Kinshasa en tant que médiateur en compagnie du président sud africain Cyril Ramaphosa avait d’ailleurs suscité un tollé au sein de la classe politique congolaise et le bureau de l’UDPS avait rappelé que la RDC « restait un Etat souverain » et souligné la compétence exclusive de la Cour Constitutionnelle.
L’ UDPS avait même soupçonné, derrière cette initiative de certains Etats membres de l’Union africaine, « l’œuvre de certains lobbys miniers qui cherchent à pérenniser le pillage des ressources du pays. » Alors que l’Union africaine annulait une visite qui n’avait plus lieu d’être, plusieurs chefs d’Etat de la région (dont le président du Burundi) ont commencé à adresser leurs félicitations au vainqueur tandis que la Communauté de développement de l’Afrique australe, une fois de plus, demandait le « respect » de la souveraineté de la RDC. DE son côté, Martin Fayulu, contestant le verdict de la Cour, a appelé la population à manifester pacifiquement et, dénonçant le « putsch électoral », il s’est autoproclamé président élu de la RDC.
L’appel de l’opposant vaincu a cependant fait long feu : la journée de de dimanche s’est déroulée dans le calme à travers le pays, les citoyens préférant se rendre dans leurs lieux de culte respectifs. Internet ayant été rétabli, plusieurs de nos interlocuteurs, désormais joignables, nous ont expliqué que l’élection présidentielle s’était surtout traduite par un « vote sanction » visant le président Kabila et donc son dauphin Shadary Ramazani qui avait, maladroitement, fait campagne sur le thème de la « continuité ». Ayant obtenu satisfaction sur le principe de l’alternance et de l’accession d’un opposant à la présidence, les Congolais auraient ainsi accepté l’élection de Félix Tshisekedi, sans se mobiliser davantage pour Martin Fayulu. Ce dernier s’était longtemps opposé aux élections et à la machine à voter, sans toutefois être soutenu par un parti politique bien implanté. Appuyé par ses sponsors étrangers, il avait surtout symbolisé la radicalité de l’opposition au système Kabila.

20 janvier 2019

L’Union africaine jette un pavé dans le marigot congolais

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L’Union africaine, convoquée en mini sommet par son président en exercice Paul Kagame, a jeté un fameux pavé dans le marigot congolais : les chefs d’Etat et de gouvernement, parmi lesquels les voisins immédiats du Congo, Rwanda, Angola, Zambie, Tchad, Congo Brazzaville, Zambie et les alliés d’Afrique australe ont exprimé leurs « sérieux doutes » à propos des résultats provisoires proclamés par la Commission électorale indépendante (CENI), qui avait accordé la victoire à Felix Tshisekedi et non à Martin Fayulu. Rappelons que des « fuites » émanant de la Conférence épiscopale et de la CENI elle-même avaient désigné ce dernier comme le véritable vainqueur des élections du 30 décembre.
L’Union africaine va beaucoup plus loin que la recommandation d’un recomptage des voix, elle suggère de suspendre la proclamation du vainqueur par la Cour Constitutionnelle congolaise ! Celle-ci est la seule instance congolaise habilitée à trancher définitivement et son verdict était attendu pour vendredi ou samedi. La Cour attendra-t-elle la visite à Kinshasa d’une délégation de l’Union africaine ? Plusieurs chefs d’Etat, dont le président rwandais Paul Kagame, le Namibien Jage Geingob, le Zambien Edgar Lungu et le Sud Africain Cyril Ramaphosa doivent se rendre à Kinshasa lundi, ainsi que le président de la Commission politique de l’UA, le Tchadien Moussa Faki.
D’après une première réaction du ministre congolais de l’Information Lambert Mende, « il n’appartient pas à l’Union africaine de dire à la Cour constitutionnelle ce qu’elle doit faire, ni même au gouvernement congolais, elle ne peut interférer dans une procédure légale ».
Alors qu’en l’absence d’observateurs électoraux européens, des dizaines d’observateurs venus de plusieurs africains s’étaient déployés pour suivre les élections, d’aucuns avaient spéculé sur leur supposée mansuétude, voire sur la « compréhension » des voisins africains du Congo, dont la plupart n’ont guère de leçons de démocratie à donner à Kinshasa. Ce calcul s’est avéré faux : non seulement les observateurs africains ont rempli leur tâche mais surtout les chefs d’Etat sont allés beaucoup plus loin que le Conseil de Sécurité qui, sous la pression de la Chine et de l’Afrique du Sud, avait choisi la prudence. Quant à l’Union européenne, elle s’est associée à l’Union africaine « pour inviter tous les acteurs congolais à travailler constructivement avec la délégation qui fera le voyage de Kinshasa pour trouver une issue post électorale qui respectera le vote du peuple congolais. »
Quelques heures avant la réunion de l’Union africaine, la communauté de développement d’Afrique australe (SADC) sous l’impulsion de l’Afrique du Sud, s’était montrée plutôt conciliante à l’égard de Kinshasa, félicitant la CENI ainsi que le président Kabila pour l’organisation des élections et « demandant instamment » à la Communauté internationale de respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RDC. » Le rôle joué par la Cour constitutionnelle avait également été reconnu, la communauté internationale étant invitée à respecter tant la Constitution que les processus politiques et juridiques nationaux.
Quelques heures plus tard, ces propos positifs étaient balayés par la position beaucoup plus dure de l’Union africaine qui, au Congo, a suscité une double levée de boucliers : celle du porte parole du gouvernement mais aussi celle du directeur de cabinet de Félix Tshisekedi Peter Kazadi, qui a souligné que cette position de l’Union africaine n’avait aucune valeur juridique.
Bon nombre de Congolais, dont les sympathisants de l’UDPS, estiment que l’Union africaine a été influencée par le président rwandais Kagame, dont la présidence se termine fin janvier. Si cette hypothèse devait se confirmer, elle pourrait susciter la création d’une sorte de « front commun » anti rwandais, beaucoup de Congolais rappelant que Paul Kagame a été réélu avec 98% des suffrages et est susceptible de rester au pouvoir jusque 2034. En outre, ils tiennent toujours leur voisin pour responsable de plusieurs guerres, rébellions et autres tentatives de déstabilisation, sans oublier de rappeler le syphonnage des ressources.
Quelles que soient ses motivations réelles, l’Union africaine a déstabilisé le Congo et plusieurs hypothèses sont désormais offertes à la Cour constitutionnelle : soit passer outre et proclamer le vainqueur convenu, Félix Tshisekedi, qui pourraît prêter serment le 22 janvier, soit retarder la promulgation du vainqueur, soit annuler l’ensemble des élections, ramenant ainsi aux affaires un Joseph Kabila dont la population fêtait déjà le départ.
Reste aussi la possibilité de se sortir du guépier sans perdre la face, en décrétant que le vainqueur des élections présidentielles ne sera proclamé qu’à l’issue du vote des 1,5 millions d’ électeurs de Beni, Butembo et Yumbu qui avaient été écartés du scrutin jusqu’en mars prochain, à cause de violences ethniques et de l’épidémie d’Ebola….

18 janvier 2019

Félix Tshisekedi et Joseph Kabila étrangement “unis par le sort”

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Les résultats des élections législatives ne confirment pas ceux des présidentielles : alors que deux candidats présentés par l’opposition, Martin Fayulu et Félix Tshisekedi étaient arrivés en tête, devançant largement le successeur désigné du président Kabila, Emmanuel Shadary Ramazani, c’est le Front Commun pour le Congo, une vaste coalition rassemblée autour du parti présidentiel le PPRD qui arrive en tête à l’Assemblée nationale et revendiquera donc le poste de Premier Ministre. Une cohabitation donc, qui, de manière surprenante, satisfait et rassure une grande partie de l’opinion congolaise. Nombre de nos interlocuteurs, à part les partisans de Martin Fayulu qui dénoncent toujours une manipulation des bulletins de vote, assurent que « personne n’a tout gagné, personne n’a tout perdu… » Autrement dit, personne n’a perdu la face, la réconciliation est possible, le spectre de la guerre civile est écarté, pour le moment en tous cas.
Comment expliquer ces scrutins surprenants, critiqués par les Européens et en particulier par les anciennes puissances coloniales?
Lors du scrutin présidentiel, les électeurs, clairement, ont exprimé un vote sanction : ils souhaitaient le départ de Joseph Kabila, craignaient qu’il ne s’accroche malgré tout et redoutaient aussi le « passage en force » de son dauphin, ce qui aurait perpétué un système rejeté par la majorité de la population. Autrement dit, tous souhaitaient la victoire d’un membre de l’opposition, qu’il s’agisse de Martin Fayulu qui a capitalisé sur son éphémère réputation de « candidat unique de l’opposition » ou de Félix Tshisekedi. Ce dernier, il faut le rappeler, est relativement novice en politique mais il est appuyé par une formation politique bien implantée, l’UDPS, le plus ancien parti de l’opposition et il est auréolé du prestige de son défunt père dont la dépouille devrait être bientôt rapatriée… Même s’il est possible, comme le suggère la Conférence épiscopale, -sans livrer aucun chiffre-, que Fayulu ait totalisé plus de voix que son rival Tshisekedi, aux yeux de beaucoup de Congolais, l’important c’est que la transition soit pacifique et qu’un représentant de l’opposition accède à la magistrature suprême Sur ce point, un Congo qui a financé lui-même l’exercice électoral et où une majorité de la population se réjouit de l’alternance, représente un exemple pour bien des pays d’Afrique et nombreux sont ceux qui, même s’ils n’ont pas voté Tshisekedi, acceptent mal les jugements voire les injonctions d’un pays comme la France, bien moins sourcilleuse lorsqu’il s’agît d’Etats appartenant à son « pré carré. »
Félix Tshisekedi se prépare donc à régner sur un pays qu’il connaît encore mal, mais pourra-t-il gouverner ? Parmi ses amis politiques, les cadres bien formés ne manquent pas, et, à ses côtés, Vital Kamerhe, qui fut l’un des artisans de sa victoire est un homme politique brillant, expérimenté, quoique parfois considéré comme versatile (il contribua naguère à la victoire de Kabila…) . Mais de toutes manières, le nouveau président devra donner, très vite, un signal fort : celui du changement, il devra répondre aux exigences d’intégrité et de progrès social.
Félix Tshisekedi ne sera cependant pas tout puissant : les résultats indiquent qu’à l’Assemblée nationale, le parti de Kabila sera le plus important et qu’à la Chambre haute, il aura la main sur l’élection du deuxième personnage de l’Etat, le président du Sénat. En cas de disparition du président élu, c’est le maître du Sénat qui sera, automatiquement, le successeur de ce dernier. Si Joseph Kabila, qui est déjà sénateur de droit, accède à la présidence du Sénat, il ne sera donc pas très éloigné du pouvoir qu’il vient de quitter, d’autant moins qu’il gardera la main sur les forces de défense et de sécurité !
Une telle cohabitation, où le président et le Premier Ministre appartiendront à des partis différents, représente un phénomène relativement neuf en Afrique et totalement inédit au Congo, mais beaucoup considèrent que c’est le prix à payer pour la paix civile et l’unité du pays. Celle ci demeure cependant fragilisée par la contestation des résultats et les fuites émanant tant de la CENCO que de l’intérieur de la CENI et qui assurent que le véritable vainqueur aux points demeure Martin Fayulu. Reste à souhaiter que l’ancien et le nouveau président, « unis par le sort » comme le proclame l’hymne national, veilleront tous deux à créer « un pays plus beau qu’avant », à défendre son indépendance et, surtout, à améliorer le sort d’une population dont le vote, calme, digne et résolu, a démontré la maturité et l’exigence de changement.