27 novembre 2020

La descente aux enfers de Vital Kamerhe

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La vie de Vital Kamerhe, l’un des hommes politiques les connus du Congo et toujours très populaire dans l’Est du pays, ne tient plus qu’à un fil. Hospitalisé au centre Nganda à Kinshasa, il aurait perdu 18 kilos, sa tension serait tombée à 8,5 et, inconscient, il a été placé sous assistance respiratoire. Voici deux jours, au sortir d’une visite, le vice-ministre de la justice avait déjà déclaré que l’ancien allié du président Tshisekedi qui, en titre, est toujours son directeur de cabinet, serait dans un état critique. Seule une évacuation sanitaire urgente pourrait,- peut-être- le sauver mais une telle décision dépend directement du chef de l’Etat Félix Tshisekedi.
Autres temps autres mœurs : alors que jadis le père du président actuel, Etienne Tshisekedi, opposant farouche au président Mobutu, bénéficia plusieurs fois d’évacuations sanitaires autorisées, (sinon financées) par le chef de l’Etat, il apparaît que son fils serait trop occupé par la fin des consultations nationales pour autoriser une telle mesure. D’après certaine sources, Vital Kamerhe, condamné à vingt ans de travaux forcés, aurait contracté le covid durant son séjour à la prison de Makala, mais selon d’autres informations, il pourrait avoir été victime d’un empoisonnement.
La « descente aux enfers » de Vital Kamerhe a commencé l’été dernier, lorsque le jusque là tout puissant directeur de cabinet du chef de l’Etat a été accusé d’avoir détourné 50 millions de dollars. Dans le cadre du « programme des cent jours du président » cette somme devait être affectée à la construction de 3500 maisons préfabriquées destinées à des programmes sociaux. A l’issue d’un procès très médiatisé, qui débuta par la mort mystérieuse de l’un des juges, Kamerhe fut condamné en même temps qu’un homme d’affaires libanais Kamih Jammal, mais ce dernier, vu son âge et ses relations, fut autorisé à quitter le pays, de même que l’homme d’affaires américain Erwin Blattner.
Depuis sa cellule de Makala, Kamerhe, lui, ne cessa de clamer son innocence, mais tous ses recours furent systématiquement rejetés, même s’il est apparu plus tard que les maisons en question avaient bien été construites et livrées par l’Angola et la Zambie. Si elles n’ont pas été remises à leurs destinataires, c’est parce que l’Etat congolais n’a pas encore payé les frais de douane….
En réalité, le procès fait à Kamerhe fut aussi politique que judiciaire : le directeur de cabinet du président a peut-être, aussi, été victime de lui-même. Son train de vie, la munificence de son mariage avec Hamida Shatur, ex épouse de la star JB Mpiana avaient fait jaser et une certaine arrogance avait fait le reste. Car Kamerhe ne se privait pas de rappeler, un peu imprudemment, que c’est grâce à lui que Félix Tshisekedi était devenu président et qu’il lui était aussi redevable que naguère un certain Joseph Kabila. Au Congo comme ailleurs, il n’est pas bon de souligner que l’on a été faiseur de roi et que le pouvoir suprême n’est pas hors de portée…
Nul n’a oublié en effet qu’au lendemain des élections du 31décembre 2019, alors que Martin Fayulu était donné pour vainqueur par les observateurs de l’Eglise catholique (qui n’ont cependant jamais publié leurs résultats) c’est avec Félix Tshisekedi que président sortant Joseph Kabila avait accepté de former une coalition menant à une passation de pouvoir pacifique, la première dans l’histoire du pays. A la veille des élections, le 13 novembre 2019, Kamerhe et son parti l’UNC (Union pour la nation congolaise) avait conclu un accord avec le parti de Tshisekedi, l’UDPS et présenté une liste commune CaCh, Cap pour le changement. Plusieurs sources avaient alors assuré que les deux hommes, Tshisekedi et Kamerhe avaient conclu un accord secret, prévoyant qu’en 2023, lors des prochaines élections présidentielles, Kamerhe serait lui=même candidat à la présidence. Cette ambition expliquerait pourquoi l’homme politique puissant, ancien commissaire à la Monuc, (première version de la force des Nations unies) artisan du dialogue intercongolais et des accords de paix de Sun City en 2002, allait se contenter du simple poste de directeur de cabinet. Une situation modeste en apparence, mais permettant de contrôler tous les rouages du pouvoir et suscitant inquiétudes et jalousies, sans parler de la vindicte de diplomates occidentaux soupçonnant des liens secrets avec Kabila… Outre des lézardes dans la coalition CaCH, l’éventuelle disparition de Kamerhe serait très mal vécue dans son Kivu natal où l’UNC demeure très populaire et pour beaucoup de Congolais elle serait synonyme d’ « ingratitude », un terme qui valut à la chanteuse Tshala Mwana de passer une nuit en prison…

27 novembre 2020

Le président Tshisekedi termine son tour de piste poliique

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Clap. Ce devrait être la fin. Le rideau aurait du se baisser définitivement sur les consultations nationales lancées le 2 novembre dernier par le président Félix Tshisekedi. Le président congolais, s’éloignant de plus en plus de son allié initial Joseph Kabila avait annoncé le 23 octobre son intention de mettre fin à une coalition qui, selon lui, bloquait le fonctionnement du pays. Depuis lors, évitant d’aller au clash frontal, il a gagné du temps, recevant durant près d’un mois les principaux acteurs politiques et sociaux du pays, dont des généraux à la retraite et d’éminents acteurs de la société civile comme le Docteur Mukwege qui, lui, aborda des questions concrètes et désintéressées comme la nécessité de mettre fin à l’impunité et d’améliorer les conditions sociales des Congolais.
Très vite, il est apparu que le chef de l’Etat cherchait à mettre sur pied une « Union sacrée » afin de contourner la majorité représentée par la plate forme FCC (Front commun pour le Congo) qui compte 300 députés à l’Assemblée. Cependant, cette plate forme s’est révélée plus solide que prévu et les débauchages plus difficiles. Cette semaine encore, la présidente de l’Assemblée, Jeanine Mabunda, deuxième personnage de l’Etat est sortie victorieuse d’une tentative de déboulonnage, le député Puela ayant été mis en échec par le Conseil d’Etat. Ce qui démontre, au minimum, que les institutions congolaises sont plus solides qu’il n’y paraît… A quelques heures de la fin de l’exercice de consultation le président devait recevoir ses anciens alliés, une délégation de la plate forme « kabiliste » Front Commun pour le Congo, ce dernier soulignant cependant qu’il ne s’agissait pas d’une « consultation politique » mais d’un « dialogue », ce qui laisse entendre que le partenariat initial n’est pas brisé.
Il est probable que la diplomatie a joué son rôle : si l‘ambassadeur des Etats Unis ne cesse d’exiger que l’ex-président Kabila soit totalement mis sur la touche, les Européens, ayant financé les observateurs électoraux et sachant mieux que personne dans quelles circonstances Tshisekedi est arrivé au pouvoir, auront vraisemblablement plaidé pour la modération et le réalisme. A ce stade en effet, la dissolution de l’Assemblée nationale se révèle impossible, de même que la convocation d’élections législatives, d’autant plus que la Commission électorale n’a pas de nouveau président, que son bureau est démissionnaire et que les fonds (500 millions de dollars…) sont loin d’être réunis.
Quant à la création d’une nouvelle majorité, qui serait obtenue par le débauchage d’un certain nombre de députés jusqu’ici fidèles à Kabila, elle se heurte à des obstacles majeurs, comme le fait que les transfuges éventuels devraient obligatoirement renoncer à leur mandat ! Faut-il dire que la manœuvre consistant à renier la parole donnée et à faire basculer le pays dans une crise inutile affaiblirait la stature morale du chef de l’Etat mais aussi sa crédibilité internationale alors qu’en janvier prochain, il doit accéder à la présidence de l’Union africaine. Et cela alors que son allié et ancien directeur de cabinet Vital Kamerhe, condamné à vingt ans de prison pour détournement de fonds, a quitté le centre pénitentiaire de Makala pour le centre Nganda et se trouve dans un état grave, toutes ses demandes de transfert sanitaire à l’étranger ayant été repoussées. Avec ses anciens alliés, M. Tshisekedi espère sans doute élargir son champ de manœuvre. Mais deux ans après son accession au pouvoir, le Congo se révèle à nouveau instable : les tueries reprennent dans l’Ituri, l’aviation angolaise démontre sa force en survolant Kinshasa, les dépassements budgétaires sont sept fois supérieurs aux montants prévus. Et au Congo, nul n’a oublié que les changements de pouvoir aux Etats Unis coïncident souvent avec des bouleversements politiques en Afrique centrale…

22 novembre 2020

Un désastre humanitaire est redouté dans le Tigré

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Le 4 novembre dernier, alors que le monde n’avait d’yeux que pour les élections américaines, qui s‘est soucié d’une action militaire, présentée comme une simple opération de police, se déroulant dans le Tigré, l’une des provinces de l’Ethiopie ? Le « crime » du TPLF (Front populaire pour la libération du Tigré) était d’avoir organisé des élections régionales sans l’assentiment du gouvernement central d’Addis Abeba qui avait reporté les scrutins dans les provinces en invoquant la pandémie du covid 19.
En réalité, le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed, lauréat du Prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir signé la paix avec l’Erythrée, entendait remettre définitivement au pas un mouvement politico militaire qui, prônant le fédéralisme ethnique, avait contrôlé durant trois décennies l’appareil sécuritaire et militaire de l’Ethiopie, un pays clé pour la stabilité régionale et, avec ses 110 millions d’habitants, l’un des plus peuplés d’Afrique.
Moins d’un mois plus tard, l’intervention présentée comme une offensive-éclair marque le pas : bénéficiant du terrain montagneux, les forces du Tigré composées de combattants ayant l’expérience de la guérilla opposent une forte résistance aux troupes venues du sud. Ces dernières sont composées d’Amharas, les fondateurs de l’ancien empire éthiopien de Menelik et Hailé Sélassié et aussi d’Oromos, présents dans les provinces méridionales jusqu’aux abords de la capitale Addis Abeba. En pleine expansion démographique, les Oromos se sont souvent jugés spoliés par les expropriations décrétées par les « nouveaux riches » d’une Ethiopie largement ouverte aux investissements chinois. Appuyé par les Amharas, le Premier Ministre Abyi, d’origine oromo , a poursuivi une logique purement militaire et refusé jusqu’à présent toutes les offres de médiation dont celle de l’Afrique du Sud, assurant que la fin de l’offensive finale sur Mekele la capitale du Tigré, ne serait qu’une question de jours. Même si les observateurs sur le terrain sont peu nombreux, nul ne partage cet optimisme et dans la région, les pays voisins, eux-mêmes fragiles, craignent de devoir faire face à un afflux de réfugiés. Le Soudan a déjà du accueillir en catastrophe près de 30.000 civils hébergés dans des camps de fortune et arrivés à pied, en tracteur ou en tuk tuk, ces petits taxis des pauvres et les humanitaires citent le chiffre de 200.000 réfugiés potentiels…Les fuyards assurent être pris en étau entre les forces gouvernementales venues du Sud et les forces érythréennes verrouillant l’autre côté de la frontière et qui pourraient prêter main forte au premier Ministre éthiopien. Abyi Ahmed en effet entretient d’excellentes relations avec Issaias Afeworki, le président de l’Erythrée, ennemi juré du TPLF et qui a dénoncé des bombardements sur l’aéroport d’Asmara la capitale de l’Erythrée.
L’impuissance de la communauté internationale, de plus en plus inquiète face au risque de déstabilisation de la Corne de l’Afrique s’explique par le nationalisme sourcilleux des divers protagonistes, par l’expérience militaire des forces en présence, y compris les techniques de la guerilla, par de fortes concentrations de population dans un environnement précaire.
Nul n’a oublié en en effet les famines « bibliques » des années 80 qui, après la fin de l’empire éthiopien s’étaient soldées par un million de morts. Nul n’ignore qu’aujourd’hui encore, malgré les remarquables progrès réalisés depuis trois décennies, entre autres dans le domaine de la santé et des droits des femmes, les haut plateaux semi désertiques du Tigré représentent toujours un éco système fragile, où les populations pratiquent une agriculture de subsistance et se nourrissent essentiellement de céréales. Or, en plus de la guerre et des déplacements de population, des invasions de criquets pélerins menacent aujourd’hui toute la Corne de l’Afrique en empêcheront sans doute les populations des haut plateaux éthiopiens d’opérer la soudure entre les récoltes. Autrement dit, si ce n’est la guerre, ce sera la faim qui poussera les civils à chercher refuge dans les pays voisins. En effet, les systèmes d’alerte précoce qui devaient avertir des risques de famine ont été mis à l’arrêt pour cause de conflit, les distributions de vivres devant permettre de faire la soudure entre les récoltes ont été suspendues et dans le Tigré les communications ont été coupées tandis que l’approvisionnement en eau s’avère problématique.
Même si l’alerte n’a pas encore été donnée, l’Europe a toutes les raisons de craindre l’intensifications des flux de réfugiés qui, plus nombreux que jamais, traverseront le Soudan instable et la Libye en guerre pour venir échouer sur les rives de la Méditerranée. Alors qu’elle était dirigée par le TPLF, un mouvement radical, autoritaire, mais qui était crédité de notables succès économiques, l’Ethiopie a longtemps été considérée comme un pays phare, voire un modèle de développement par les Etats Unis. En revanche, son éventuelle déstabilisation, avec les flux migratoires qui pourraient en découler, représenterait un défi majeur pour une Europe déjà affaiblie par la pandémie…

21 novembre 2020

Message adressé à l’Université catholique de Bukavu

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Message adressé à l’Université catholique de Bukavu à l’occasion de la proclamation des titres de Docteur Honoris Causa 2020

S’il est une reconnaissance professionnelle et humaine qui me touche particulièrement, c’est bien ce titre de Docteur Honoris Causa, décerné par l’ Université catholique de Bukavu . Recevoir ce titre en mains propres et au jour prévu aurait représenté une joie immense, une sorte d’aboutissement d’un long engagement aux côtés du Congo, qui avait pris, au milieu des années 80, r, un tournant décisif… J’avais rêvé revenir cette année à Bukavu en compagnie de Hugues Dupriez, ou au moins l’associer à cet honneur, mais le cours de nos existences en a décidé autrement : la situation sanitaire ne m’a pas permis de voyager et surtout Hugues Dupriez, de manière inopinée, a quitté cette vie terrestre. Pour être de cœur avec vous, les amis de Bukavu, avec qui j’ai cheminé durant d’aussi longues années et partagé tant de moments de vie, il ne me reste qu’une mémoire fidèle, colorée par tant de souvenirs…
Avant l’année 1985, le pays qui s’appelait alors le Zaïre ne m’était pas étranger. Depuis l’enfance je savais qu’un jour je découvrirais le Congo, que j’irais voir sur place si mes rêves correspondaient à la réalité. Mais en cette fin des années 70, ce que j’avais appris à connaître comme journaliste, c’était le prétentieux visage d’une dictature, l’ambition d’un homme, la sujétion d’un peuple, le combat de quelques opposants essayant de se faire entendre depuis la Belgique. J’avais déjà rencontré Etienne Tshisekedi, après sa rupture avec le parti unique, Laurent Désiré Kabila qui passait quelque fois par l’ Europe en quête d’hypothétiques soutiens, je connaissais les aller retour de Nguz Karl I bond entre le pouvoir et l’opposition. Mais en 1985, alors que se préparait le 25eme anniversaire de l’indépendance du pays, l’évidence qui s’imposait à moi était que je ne savais rien. Rien du peuple des campagnes, rien des creuseurs dans les carrières, rien des femmes commerçantes ou cultivatrices, rien des aspirations de la jeunesse, rien de ceux qui résistaient dans l’ombre et préparaient sans bruit un autre avenir.
Puisque le Soir préparait un numéro spécial consacré à cet anniversaire, c’est tout naturellement que je me portai volontaire pour quitter les salons de Kinshasa, oublier les indicateurs macro économiques et les polémiques avec la Banque mondiale, négliger les politiciens qui tenaient le haut du pavé. C’est un autre pays que je voulais découvrir, mais comment l’approcher ?
C’est à la fin d’une conférence organisée à l’Université Libre de Bruxelles et dénonçant le régime Mobutu, que tout s’est noué. Littéralement, mon premier voyage au Kivu n’a tenu qu’à un fil.
Ce fil, c’était un brin de laine dépassant du tricot de mon voisin et qui, au hasard d’un mouvement brusque, s’était accroché à sa chaise. A la fin de la réunion, la chaise fut distraitement traînée par le participant et lorsque je parvins à en faire la remarque à l’intéressé, son pull de laine vierge était déjà bien détricoté. Mieux valait rire de l’incident et faire connaissance.
C’est ainsi que je découvris un agronome qui se préparait à se rendre à Bukavu pour y retrouver les associations qu’il connaissait et qui faisaient partie du réseau de Solidarité paysanne, fondé par Pierre Lumbi. Comment aurais je résisté à l’envie d’avancer mes pions et de préparer mon reportage ?
Tentant ma chance, je proposai au voyageur de me joindre à lui, dans le but de découvrir en sa compagnie l’intérieur du pays, loin des salons de la capitale et en partageant les frais de transport…Moins d’un mois plus tard, nous nous retrouvions à Goma, avec l’intention de descendre en land rover jusque Bukavu en longeant le lac Kivu.
Tout s’est joué à l’occasion de ce voyage : nous avons découvert le site de Kamituga, où la société belge Symetain était dirigée par Serge Lammens, frère d’Yvon, le cinéaste et ami avec qui j’allais réaliser un documentaire « l’or noyé de Kamituga ». Alors déjà, autour des installations industrielles, des centaines de creuseurs artisanaux essayaient de grappiller quelques miettes de minerai. Nous avons découvert aussi l’hôpital de Walungu que le Docteur Mertens s’efforçait de maintenir en état, rencontré une société civile qui voulait s’organiser indépendamment de l’Eglise catholique, nous nous sommes arrêtés sur la piste pour deviser avec un jeune médecin qui, au delà de son souci de la santé des femmes épuisées par trop de grossesses et de trop longs trajets, abordait déjà le contexte politique. Par la suite, pour avoir parlé avec une journaliste étrangère, il allait être interrogé par les services de sécurité de Mobutu… Si ma mémoire ne me trahit pas, ce médecin s’appelait Denis Mukwege et je ne me doutais pas que j’allais le retrouver des années plus tard à Panzi… Au cours de ce voyage l’ « agronome de terrain » qu’était Dupriez m’a fait découvrir les bananeraies, expliqué le savoir qui présidait aux cultures associées, la sagesse des agriculteurs traditionnels si souvent qualifiés d’ « arriérés » par des techniciens aux chaussures bien cirées et formés à l’occidentale. A plusieurs reprises, nous nous sommes enfoncés dans les ornières remplies d’eau et nous avons acheté des brochettes aux femmes des villageois qui nous avaient sortis de là en poussant et en tirant le véhicule…
A l’issue de ce bref périple, tout était joué : Bukavu faisait partie de ma vie, mon compagnon de voyage aussi.
Depuis lors, durant trois décennies, jamais je n’ai été séparée de ce Kivu où je me suis sentie chez moi. Durant les années 90, j’ai suivi, aux côtés de Hamuli Kabarhuza puis de Sylvain Mapatano les combats de la société civile et je me souviendrai toujours de ce moment où à Kinshasa, la délégation du Kivu invitée à la conférence nationale souveraine avait refusé dès son arrivée de loger dans les hôtels proposés par le dictateur. Installés sur les marches du Palais du Peuple, les gens de l’Est préféraient chercher des chambres dans la cité, chez l’habitant plutôt que se compromettre avec le régime…
Après le génocide au Rwanda, durant lequel les membres du groupe Jérémie m’informaient d’heure en heure de la tragédie qui se déroulait sur l’autre rive de la Ruzizi, j’ai vu le flux de réfugiés hutus traverser la frontière et s’installer dans des camps immenses. Là, en même temps que se déployait l’aide humanitaire, une autre guerre se préparait et le recrutement des futurs miliciens allait bon train. Deux ans plus tard, c’est à Bukavu, dans les jardins du gouvernorat, que j’ai retrouvé Laurent Désiré Kabila. Alors porte parole de l’AFDL il m’a salué avec chaleur en disant « cette fois c’est la bonne, on ira jusque Kinshasa ». Je me souviens d’avoir soupiré, sceptique : « bonne chance vous n’y êtes pas encore… » tandis que Kisase Ngandu qui allait être assassiné quelques jours plus tard, me ramenait à l’hôtel… Autour de nous, des combattants armés jusqu’aux dents, venus du Rwanda ou recrutés au Congo se préparaient à s’avancer dans la grande forêt . Ils étaient rejoints par de jeunes volontaires congolais, des étudiants ou des paysans qui voulaient libérer leur pays de la dictature et avaient quitté l’école ou le village pour prendre les armes…
Quelque temps plus tard, lorsque l’horreur s’est invitée à Bukavu, j’étais là aussi : j’ai vu les gens, Congolais et Rwandais côte à côte, fuir en masse en direction de Kisangani à travers la forêt ; j’ai vu la course- poursuite menée par ceux qui se présentaient comme des libérateurs ; j’ai vu au cœur de la forêt des arbres calcinés et de la terre fraîchement remuée et j’ai deviné au milieu des clairières, les ombres des fosses communes… J’ai partagé la surprise, l’indignation, la colère, la peur de la population congolaise prise en otage dans un conflit qui n’était pas le sien. J’ai rencontré, chez Marie Masson au BDOM ou en compagnie de Nono Mwavita de Sarcaf des dizaines de femmes brisées par le viol et j’ai découvert, dans une aile de l’hôpital de Panzi, des femmes au vagin pulvérisé, qui malgré les soins qui leur étaient prodigués par le Docteur Mukwege se considéraient comme des mortes vivantes. J’ai accompagné ma consoeur Maryse Jacob de la RTBF qui, à l’intention de ces femmes détruites en leur corps et en leur âme, avait rassemblé et transporté des caisses de savons, de shampoings, de déodorants et autres crèmes de soin… Des articles apparemment futiles mais qui rendaient aux bénéficiaires leur dignité de femmes… J’ai écouté Denis Mukwege dénoncer cette guerre menée contre les femmes, suivi Elisabeth Burdot qui, pour la RTBf et bien avant tout le monde, s’intéressait au travail de la justice et dénonçait l’impunité dont jouissaient les criminels avec ou sans uniforme.. J’ai rencontré Mouna Murhabazi qui s’efforçait d’arracher aux groupes armés des enfants qui avaient été recrutés de force. J’ai pris part à la marche internationale des femmes qui nous a conduits jusque Mwenga, au delà du parc de Kahuzi Biega et j’ai deviné la présence des tueurs qui, cachés dans la forêt, guettaient celles qui tardaient à rejoindre le cortège des voitures…
Lorsque Monseigneur Munzihirwa a été assassiné après qu’il eut dénoncé cette guerre menée au bénéfice d’intérêts étrangers, j’ai partagé le chagrin et la colère de tous, de même que lorsque Monseigneur Kataliko fut emporté par une mystérieuse maladie ; j’ai applaudi Solange Lusiku lorsque l’Université de Louvain UCL lui décerna un titre honoris causa, mais je savais que malgré son prestige cette reconnaissance ne protégerait pas cette journaliste de ses ennemis et je me souvenais des nombreux journalistes et activistes qui avaient déjà disparu…
Au fil des années, Bukavu est devenu ma deuxième patrie. Mes nombreux amis, Mouna, Sylvain, Mwavita, Tonton et ses fils mes chers neveux , Luc et Espérance et tant d’autres dont Denis Mukwege, son épouse et son équipe sont devenus ma « famille de cœur »… A plusieurs reprises, Hugues Dupriez faisait le voyage et lorsque nous nous retrouvions sur les rives du lac Kivu, nous parcourions nos souvenirs et retrouvions les élans de notre jeunesse…C’est lui qui m’encouragea à interroger le Docteur Mukwege pour en tirer un livre- témoignage qui avait pour but de briser le silence qui pesait sur la souffrance des femmes.
En fait, jamais je n’ai quitté Bukavu, mon cœur est resté pris au bord du lac, jusqu’à ce jour où les circonstances sanitaires et d’autres raisons m’ont empêchée de quitter la Belgique contaminée…
Avec ceux qui ont morts, avec ceux qui sont vivants, avec ceux qui sont proches et ceux qui sont loin, je ne peux que reprendre cette expression que l’on prononce si souvent au Congo :« nous sommes ensemble ». Ensemble dans les tribulations de la vie, ensemble dans cet espoir d’un avenir meilleur que les Congolais ne cessent jamais d’entretenir, avec force et obstination…

17 novembre 2020

“Ingratitude”, la star congolaise Tshala Mwana avait prononcé un mot de trop

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Après avoir été interpellée, la chanteuse Tshala Mwana a été libérée après une nuit passée en détention dans les locaux de l’ANR (agence nationale de renseignements). En cause, une chanson appelée « Ingratitude » accompagnée d’un clip video illustrant un certain nombre de trahisons historiques dont la fable de La Fontaine, le Corbeau et le Renard, la trahison de Jésus de Nazareth par Judas, la rébellion de Satan contre son créateur… Et, in fine, des images de la passation pacifique du pouvoir entre Joseph Kabila et l’actuel président Félix Tshisekedi, à l’issue d’un accord de coalition dénoncé par les dirigeants actuels qui tentent de trouver une majorité de rechange. Quant aux paroles, elles racontent l’histoire classique d’un homme qui trahit son épouse et l’abandonne pour une autre femme. Jusqu’à se trouver lui-même délaissé par sa nouvelle conquête… La moralité de la chanson est vieille comme le monde : elle incite les uns et les autres à tenir leurs engagements.
Niant toute référence à l’actualité, expliquant qu’elle travaille sur cette chanson depuis 2013 et qu’elle n’est pas l’auteur du clip vidéo qui aurait fait l’objet d’une fuite, la chanteuse se défend d’avoir visé le chef de l’Etat Félix Tshisekedi, même si elle ajoute « il n’est pas mon ami ». Elle précise aussi qu’au cours de sa longue carrière, elle a connu beaucoup de trahisons. Visant à rassurer la « commission de censure » (dont on découvre qu’elle existe toujours et s’offusque rapidement…) ces démentis n’ont dupé personne : comme beaucoup de stars de la chanson congolaise, la diva est très politique et, souvent appelée « Mamu nationale », elle a même présidé la ligue des femmes du PPRD, le parti fondé par Joseph Kabila.
Agée de 62 ans et d’origine kasaïenne comme la famille Tshisekedi Elizabeth Muidikayi s’est fait connaître comme la reine du Mutuashi, popularisant à Kinshasa les rythmes séculaires du peuple Luba. Après avoir vécu à Paris durant les dernières années du mobutisme, elle regagna Kinshasa en 1997 et face aux guerres d’agression, elle incarna une sorte de résistance patriotique . Même si ses relations personnelles avec Laurent Désiré Kabila, le tombeur de Mobutu défrayèrent la chronique et si elle adhéra dès le départ au Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, son engagement nationaliste ne fut jamais mis en doute et malgré des éclipses dues à la maladie, sa popularité était demeurée intacte.
L’arrestation de cette chanteuse « iconique » à l’instar d’une Oum Koulsoum en Egypte a suscité une vague de protestations : des femmes ont manifesté devant les bureaux de l’ANR, les activistes de Lucha, de l’Asadho, de l’ACAJ (Association pour l’accès à la justice) ont réclamé sa libération, la presse et les réseaux sociaux se sont emparés de son cas. Le docteur Olly Ilunga, ancien médecin personnel de feu Etienne Tshisekedi, Vital Kamerhe, artisan de la coalition qui porta Félix Tshisekedi au pouvoir, tous deux accusés de corruption et embastillés, avaient déjà pu mesurer la portée du mot « Ingratitude ». Prononcé par Tshala Mwana, il a fait l’effet d’une bombe, les censeurs et autres zélotes ne s’y étaient pas trompés. Mais dans ce pays où les stars de la scène pèsent plus que les politiciens, ils ont du lâcher prise…

17 novembre 2020

Addis Abeba remet au pas la pas les dirigeants du Tigré

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L’entrée en guerre de l’Ethiopie menace la stabilité de la Corne de l’Afrique

1.Pourquoi le Premier ministre éthiopien, Prix Nobel de la paix a-t-il envoyé des troupes attaquer la région du Tigré ?

Le 4 novembre dernier, le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed a décidé d’envoyer l’armée fédérale attaquer la région du Tigré, après des mois de tensions avec le Front populaire pour la libération du Tigré. Rappelons qu’ayant pris le pouvoir après la chute du dictateur communiste Mengistu Hailé Mariam, le TPLF, pro chinois puis soutenu par Washington et courtisé par les Occidentaux a contrôlé durant trente ans la politique et les forces de sécurité en Ethiopie. Devenu Premier Ministre en 2018, Abyi Ahmed, d’origine oromo, le deuxième groupe ethnique du pays, avait obtenu en 2019 le Prix Nobel de la paix pour avoir réussi le rapprochement entre l’Ethiopie et l’Erythrée et tenté de mettre fin à un conflit frontalier qui s’était précisément déroulé sur la frontière entre l’Erythrée et le Tigré. Cette réconciliation -qui ne s’est pas encore traduite par des mesures concrètes comme l’ouverture des frontières- avait été perçue comme une trahison par les Tigréens, redoutant d’être marginalisés et pris en tenaille entre les nouveaux alliés. ais. Prônant toujours le fédéralisme ethnique, le pouvoir tigréen avait organisé en septembre dernier des élections régionales qui ne furent pas reconnues par le pouvoir central, l avait attaqué ensuite des bases militaires éthiopiennes et maintenu des relations exécrables avec le pouvoir érythréen. Craignant une sécession et des manoeuvres de division du pays, le premier Ministre éthiopien a répondu par la force.
2.Le conflit peut-il se traduire par des affrontements interethniques ?
C’est déjà le cas : les Tigréens, montagnards de religion copte, ont affronté des troupes composées d’Amharas (population des haut plateaux autour d’Addis Abeba) et d’Oromos (populations noires du Sud du pays). Dans cette mosaïque ethnique qu’est l’Ethiopie, des Tigréens vivant dans la capitale Addis Abeba pourraient être pris à partie par des Amharas extrémistes, qui n’ont pas oublié la suprématie qu’ils exerçaient du temps de l’empereur Hailé Sélassié. Des limogeages de Tigréens, présents dans la police, les forces de sécurité et la fonction publique sont déjà en cours. Des Oromos du sud, ces populations noires souvent converties par les évangélistes, pourraient être pris à partie par les originaires des Haut Plateaux.

3.La guerre pourrait elle déstabiliser la région ? L’Erythrée est déjà impliquée : des roquettes sont tombées à proximité d’Asmara la capitale de l’Erythrée , le président de la région du Tigré ayant accusé les forces éthiopiennes d’avoir utilisé l’aéroport d’Asmara pour prendre ses forces à revers. En Erythrée, le service militaire étant obligatoire et… illimité (ce qui explique l’afflux de réfugiés en Occident) il serait étonnant que le pouvoir du président Afeworki, autoritaire et nationaliste, allié récent du premier ministre Abyi Ahmed et ennemi juré des Tigréens, demeure sans réagir. Le débordement du conflit vers les pays voisins est à redouter: 200.000 Ethiopiens pourraient se réfugier au Soudan et 25.000 civils sont déjà arrivés dans les provinces limitrophes de Gedaref et de Kassala. Avec ses 110 millions d’habitants, l’Ethiopie est l’un des pays les plus peuplés du continent et un basculement dans la guerre entraînerait une crise migratoire et humanitaire majeure.
3. Le conflit menace-t-il l’unité sinon l’existence même de l’Ethiopie ?
L’Ethiopie, longtemps présentée comme un miracle économique en raison des investissements chinois dans la sous traitance d’articles manufacturés et courtisée par l’Occident (entre autres la Belgique du temps de Louis Michel…) est aussi une mosaïque fragile et fascinante, composée de peuples très divers, unis dans une fédération d’Etats ayant gardé une forte autonomie. Un conflit prolongé pourrait exacerber les forces centrifuges à l’instar de ce qui se passa naguère dans l’ex Yougoslavie. Le chercheur René Lefort, comme les services de renseignement français, estime que si le premier ministre Abyi Ahmed favorise un pouvoir central fort, fondé comme naguère sur les élites amharas alliées aux Oromos du Sud la disparition du « fédéralisme ethnique », respectant l’autonomie des diverses provinces, pourrait mener au chaos. L’éventuelle déstabilisation de l’Ethiopie, siège historique de l’Union africaine, serait une catastrophe pour l’Afrique tout entière et elle affaiblirait considérablement la lutte contre les militants de Al Shebab, le mouvement islamiste basé en Somalie. Ce qui explique pourquoi le président sud africain Cyril Ramaphosa s’est d’urgence attelé à rechercher une solution.

13 novembre 2020

La “Blitzkrieg” de Tshisekedi contre Kabila marque le pas

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Depuis le 2 novembre, la classe politique congolaise se livre à son exercice favori : les consultations autrement dit la palabre. Désireux d’élargir sa marge de manœuvre face à son prédécesseur et néanmoins allié Joseph Kabila et reniant dans les faits l’accord qui l’avait mené la présidence à l’issue des élections de décembre 2019, Félix Tshisekedi, s’est lancé dans le « grand jeu ».
Députés appartenant à des partis ne participant pas à la coalition CACH (Cap pour le changement), transfuges potentiels ou opposants déclarés, anciens candidats à la présidence comme Moïse Katumbi l’ancien gouverneur du Katanga ou Jean Pierre Bemba toujours très écouté dans l’Equateur, tout le monde défile, y compris les gouverneurs de province, des représentants de la société civile, des écclésiatiques comme le cardinal Fridolin Ambongo, d’éminentes personnalités comme le Docteur Mukwege. Le chef de l’Etat écoute les doléances et les propositions des uns et des autres mais surtout, il tente de mettre sur pied une majorité alternative, qui, au terme de débauchages monnayés ou de promesses d’ordre politique, lui permettrait sinon de se passer de son allié initial, du moins d’élargir sa marge de manœuvre et de l’emporter dans plusieurs différends, qu’il s’agisse de la Cour Constitutionnelle, de la nouvelle direction de la Commission électorale indépendante, de la nomination d’un nouveau Premier Ministre… Ce « putsch pacifique », c’est-à-dire le reniement d’un accord conclu, visiblement encouragé par l’ambassadeur des Etats Unis jouant un rôle de pro consul (du temps de Donald Trump…) se heurte cependant à de sérieux obstacles : la majorité de la plateforme FCC (Front commun pour le Congo) soutenant Joseph Kabila, avec ses 300 élus, s’avère difficile à éroder. Même s’il observe un lourd silence, celui que l’on appelle « le fermier barbu de Kingakati » c’est-à-dire l’ancien président reconverti en « gentlemen farmer », ne reste pas inactif : non seulement il tente de dissuader des défections au sein de ses partisans mais ses émissaires se sont adressés aux pays africains, dont l’Afrique du Sud et l’Egypte qui avaient parrainé l’accord de paix, à la représentante de l’ONU à KInshasa, Mme Leila Zerroughi. Cette dernière avait désamorcé la crise post électorale en janvier 2019, ce qui avait pris de court ceux qui, en Europe et même en Belgique, avaient parrainé Martin Fayulu, opposant radical à Joseph Kabila et présenté comme vainqueur par les observateurs de l’Eglise catholique, qui cependant ne produisirent jamais leurs rapports…En outre, l’armée, régulièrement appelée à prendre parti a clairement balayé les appels à la révolte émis par certains protagonistes, faisant savoir, lors d’une conférence de presse, que les militaires devaient soumission et loyauté aux institutions légalement établies et qu’ils disposaient des moyens nécessaires à l’accomplissement de leur mission.
Défendant sa politique de lutte contre la corruption, Félix Tshisekedi est aussi visé par des critiques directes : le niveau de dépenses de la présidence a dépassé de 1400% le budget prévu (du jamais vu au Congo, ce qui n’est pas peu dire), il apparaît que les accusations ayant mené en prison pour vingt ans Vital Kamerhe, directeur de cabinet, allié et futur rival de Tshisekedi sont moins fondées qu’on ne l’a dit, car les maisons préfabriquées qu’il avait commandé à la Tanzanie et à l’Egypte ont bel et bien été acheminées au Congo. Et si elles n’ont pas été livrées c’est parce que l’Etat n’aurait pas payé les droits de douane !
Autrement dit, la Blitzkrieg de Tshisekedi s avère moins foudroyante que prévu et au vu du rapport des forces, le « principe de réalité » pourrait l’emporter : de nouvelles élections s’avérant trop coûteuses, une rencontre au sommet entre Kabila et Tshisekedi serait imminente, menant à une renégociation des termes de l’accord initial et un rééquilibrage des forces, le terme « gentlemen’s agreement » ne faisant plus partie du vocabulaire…

10 novembre 2020

Ces 32 Congolais qui ont combattu pour la Belgique dans la boue de l’Yser

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Ils ont été pilonnés devant le fort de Walhem , se sont battus pour qu’Anvers ne tombe pas. A Tervaete, Honoré Nkulu est monté à l’assaut de la digue de l’Yser, baïonnette au poing. Deux officiers, d’Oltremont et Von Stockhausen se sont effondrés devant lui, mais lorsqu’il a réussi à la nuit tombée à gagner l’arrière du front pour signaler la mort des deux officiers, il n’a pas été cru et fut renvoyé au front avec pour mission de ramener le képi des intéressés. D’autres, comme Paul Panda Farnana, fut fait prisonnier et déporté en Allemagne. A son retour, il consacrera toute son énergie à exiger qu’un monument rappelle les exploits de ses compatriotes mais il fallut attendre 1970 pour qu’au square Riga à Schaerbeek, un monument soit érigé à la mémoire de tous les soldats congolais morts au combat.
Même si un modeste panneau rappelle leurs noms à Tervuren, qui sait encore que 32 Congolais se sont engagés aux côtés des Belges durant la guerre 14-18 ? Certains sont morts sous les balles, ont été victimes des gaz ou du froid, ont quitté les tranchées boueuses pour l’hôpital, été déportés en Allemagne puis réexpédiés au Congo. Mais que faisaient ils là, ces Africains qui en principe auraient du se limiter aux guerres africaines sous la bannière de la Force Publique ? Le ministre des colonies de l’époque, Jules Renkin, avait été formel. Interrogé sur l’opportunité de faire venir des Congolais pour épauler les troupes belges à l‘instar des spahis marocains, des sikhs indiens ou des tirailleurs d’Afrique de l’Ouest qui combattaient aux côtés des Français ou des Anglais, il avait sèchement refusé. Pèle mèle, il avait assuré que ce ne serait pas bon pour le prestige de la civilisation blanche en Afrique, que la Belgique ne pouvait associer les Africains à cette mêlée infernale et surtout que « les Blancs perdraient leur autorité morale au Congo si les Noirs venaient à apprendre que Blancs et Noirs avaient côte à côte, pataugé dans la boue jusqu’aux genoux. »
Si la cause fut promptement entendue, il apparut cependant, après la guerre, que 32 Congolais avaient bel et bien combattu sous le drapeau belge, été tués, blessés, déportés. Qu’ils s’étaient engagés volontairement, aux côtés des 20.000 belges qui en août 1914 s’étaient présentés dans les centres de recrutement pour défendre leur pays dont les troupes allemandes avaient franchi la frontière.
Une étude de Griet Boosen (https://cairn.info/revue-cahiers bruxellois 2014) rappelle d’où venaient ces hommes qui, en principe n’auraient pas du se trouver là : au tournant du siècle dernier, certains matelots naviguant à bord de la Compagnie maritime belge étaient restés à Anvers, d’autres vendaient à Bruxelles des sucreries appelées « carabouyas » tandis que des « boys » avaient suivi leur maître blanc avant que la pratique soit interdite. Le plus célèbre d’entre aux était Paul Panda Farnana, emmené en Belgique par Jules Derscheid, qui confia son éducation à sa sœur Louise. Le jeune homme fréquentera l’athénée d’Ixelles, étudiera la musique et le dessin, puis l’horticulture à Vilvorde. Après la guerre, fréquentant des intellectuels comme Paul Otlet fondateur du Mundaneum et Henri La Fontaine qui recevra le prix Nobel de la Paix, il entretiendra une correspondance suivie avec les leaders du mouvement panafricaniste W.E.Dubois et Blaise Diagne. S’il critiquait la politique coloniale de la Belgique et fut l’un des premiers nationalistes congolais, cela ne m’empêchait pas de défiler chaque année dans les rangs des anciens combattants et de défendre les droits de ces derniers.
Les historiens se sont longtemps demandé pourquoi ces Congolais s’étaient ainsi engagés dans un combat qui n’était pas le leur : promesse d’une solde régulière, pression du groupe, sentiment que la guerre ne durerait que quelques semaines, attachement à la Belgique ? Ce que l’on sait, c’est qu’en novembre 1914, sur les 32 engagés, il n’en reste déjà plus que neuf dans le Westhoek. Les autres ont été tués ou blessés, sont détenus dans des camps de prisonniers en Allemagne ou des camps d’entraînement en France où leur situation est à peine meilleure ; ils tombent malades au même rythme que les soldats belges, subissent les mêmes gaz toxiques, souffrent du froid et de l’humidité…
Après la guerre, les survivants se retrouvent presque aussi démunis qu’avant, et se concentrant à Bruxelles, c’est dans le quartier d’Ixelles qui deviendra Matonge qu’ils trouvent à se loger et fondent l’Union congolaise, « société de secours et de développement moral de la nation congolaise ».
Dans les années 20 , ils ouvrent un « front » au cœur même de la métropole, plaidant pour l’émancipation de leurs compatriotes. Paul Parnana, le plus intellectuel, le plus brillant de tous, se verra fortement conseiller de regagner le Congo. Quelques mois après son retour, mal vu qu’il était par l’autorité coloniale, il trouvera la mort dans son village natal, sans doute empoisonné.
Le député écolo Kalvin Soiresse Sall et sa collègue Aurélie Sapa qui mènent depuis longtemps un combat mémoriel au sujet de la colonisation et qui ont exhumé le dossier, se demandent où sont les statues de ces hommes là, qui ont combattu pour défendre la Belgique sans jamais perdre de vue l’émancipation de leurs compatriotes congolais. Les représentants d’Ecolo souhaiteraient que ceux qui n’ont jusqu’à présent été récompensés que par le silence et l’oubli figurent désormais dans les livres d’histoire et au programme de l’enseignement…

9 novembre 2020

Le Docteur Mukwege est reçu par Félix Tshisekedi

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Reçu par Tshisekedi dans le cadre des concertations, le Docteur Mukwege s’élève au dessus du marécage politique

Reçu en audience par le président Tshisekedi dans de cadre des consultations nationales, le Docteur Mukwege, s’est élevé bien au dessus des manœuvres qui ont pour but de contourner la majorité dont, avec 300 députés, disposent les partisans du Front commun pour le Congo de Joseph Kabila face au chef de l’Etat Félix Tshisekedi. Rappelons que ce dernier, au vu des nombreux blocages qui paralysent la coalition en place se cherche de nouveaux alliés au sein de la classe politique afin d’éviter de devoir recourir à la solution à la fois la plus simple, mais aussi la plus coûteuse et la plus hasardeuse, de nouvelles élections.
La consultation engagée dépassant largement le cadre du vivier (sinon du marécage…) politique, le prix Nobel de la Paix n’a pas hésité à rappeler l’essentiel : rappelant que la misère de la population était insupportable et la crise sociale pire que jamais, il a insisté sur la nécessité de lutter contre l’impunité et d’ériger la justice comme pilier majeur d’un Etat de droit. Soulignant la gravité des crimes commis en RDC depuis le début des années 90 il a souhaité, une fois encore, la mise en place d’un Tribunal International pour la RDC afin que soient jugés les auteurs étatiques ou non, nationaux et étrangers, des innombrables atrocités dont les Congolais ont été victimes. Il a plaidé aussi en faveur de réformes institutionnelles profondes, qu’il s’agisse des secteurs de la sécurité, de la justice, de la commission électorale indépendante.
Les temps à venir diront si ce plaidoyer a une chance d’être entendu à deux niveaux : celui d’une classe politique invitée à se livrer à son jeu favori, celui du « dialogue » et de la « concertation », exercice qui se traduit trop souvent par le débauchage et par la recomposition des alliances, ce que la population appelle plus simplement « partage du gâteau ». Et celui aussi de la « communauté internationale » à l’heure où l’on s’interroge sur les éventuels changements de la politique américaine.
Sur ce plan, le plaidoyer du Prix Nobel de la Paix risque de trouver ses limites : la politique américaine à l’égard de Kinshasa demeurera sans doute, demain comme aujourd’hui, inspirée davantage par le « principe de réalité », à savoir tenter de limiter voire de supplanter la Chine dans un pays détenteur de matières premières aussi essentielles que le cobalt, le lithium et autres minerais stratégiques. Ces impératifs de base s’agrémenteront sans doute d’éléments plus moraux comme la lutte contre la corruption, contre l’impunité dont ont longtemps bénéficié des acteurs locaux, piliers du régime Kabila, en particulier au sein de l’armée et de la sécurité. Mais nul n’a oublié que la première et la deuxième guerre du Congo, de 1998 jusque 2002, furent aussi des guerres inspirées par l’avidité que suscitaient les ressources minières du pays et par le choix de nouveaux alliés régionaux comme le Rwanda et l’Ouganda, fortement soutenus par les Etats Unis. S’il est probable que des membres éminents des administrations démocrates de l’époque Clinton reprennent du service aux côtés de Joe Biden, on peut se demander s’ils iront jusqu’à soutenir une justice internationale qui pourrait embarrasser leurs alliés de l’époque…
En attendant, sur le terrain strictement congolais, les consultations initiées par le président Tshisekedi ont libéré la parole : les militants de la campagne anti corruption « le Congo n’est pas à vendre » dénoncent les activités du fonds spéculatif américain Och Ziff et la responsabilité de Dan Gertler, le mouvement citoyen Filimbi exige « le démantèlement d’un système prédateur et criminel » tandis que la Lucha a déposé un mémorandum très complet rappelant entre autres qu’à Beni, 659 Congolais ont été massacrés au cours de l’année écoulée sans que le pouvoir ait semblé s’en émouvoir…
Les consultations initiées par le président Tshisekedi semblent aussi libérer l’imagination des journalistes : plusieurs de nos confrères travaillant pour des medias en ligne nous ont prêté des propos selon lesquels « défier le FCC serait tout simplement du suicide pour Tshisekedi ». Une prévision qui n’a jamais été exprimée, ni verbalement ni par écrit !

5 novembre 2020

En hommage à Hugues Dupriez

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Un mot de bienvenue, prononcé sous le grand arbre de son jardin…

Nous sommes peu nombreux ici, à peine plus que les doigts de nos deux mains. Mais nos bras sont ouverts et nous savons tous que nos amis sont là, que notre famille de cœur s’étend à l’Amérique latine, à l’Afrique, à la France, à la Suisse . Hugues, on l’a dit souvent lors de ses fêtes mémorables, était un baobab, ses branches étaient puissantes et lourdes, elles donnaient de la fraîcheur, il y avait à boire et à manger. Tous, nous nous sommes frottés à son écorce rugueuse, nous avons protesté, puis nous sommes revenus dans son ombre protectrice. Et aujourd’hui, après tant de fêtes et de promenades, tant de réunions familiales, nous revoici réunis. Présents physiquement, moralement, rassemblés autour de ce feu de campagne et unis par le souvenir, l’affection. L’ amour tout simplement.
Vous ici présents, vous là bas, sachez que nous sommes proches et ensemble. Qu’au Burkina Faso, la poussière aux pieds d’Hugues s’est transformée en terre fertile et que Diobass va se poursuivre, même sous une autre forme. Qu’avec les amis du Kivu, dans ces vertes collines où lui et moi nous nous sommes rencontrés pour la première fois du côté de Kamituga, nous sommes côte à côte. Unis comme voici trente ans, solidaires, partageant les peines, les joies, poursuivant ce long chemin aux côtés des femmes, des paysans, des animateurs de la société civile qu’Hugues l’iconoclaste voulait affranchir des donneurs de leçons quels qu’ils soient…
Ces métiers de la terre, ces images de jardins maraîchers et de puits à l’orée du désert, ces souvenirs de marchés villageois et d’offrandes modestes, ces leçons de courage au quotidien qu’il évoquait dans ses livres, Hugues les gardait en lui . Plus que sa mémoire, c’est son cœur qui lui permettait d’évoquer les visages de ces héros ignorés, car ses pièces de terre s’inspirent de votre histoire et parlent de la vie.
Ses livres aussi voyagent encore. Hier, Michelle les déposait à la poste, par cartons entiers. Aujourd’hui, les voilà traduits, diffusés, mis sur Internet, distribués gratuitement. On les réclame, on s’en inspire. Dupriez, c’est notre René Dumont, mais à l’époque, il était presque le seul à savoir qu’il avait raison et qu’il voyait juste et loin. Il a toujours été un batailleur solitaire et à l’époque de ses combats, bien rares étaient ceux qui savaient que ces ouvrages là, avec leurs dessins, leurs photos, leurs textes minutieusement relus et corrigés par Michelle qui ne laissait rien échapper ne parlaient pas du passé, mais du futur d’une planète qu‘il voulait plus viable.
« Terres et Vie » : dans ces trois mots, tout était dit, et aujourd’hui la terre est toujours là, la vie va continuer sans lui, mais le chemin est tracé.
Sachez que le soir qui précédait son départ, Hugues s’est rempli les yeux et le cœur des œuvres de Freddy Tsimba, des textes de Jean Bofane, la beauté de quelques statues maternelles présentées par le musée rappelait les personnages qui peuplent son salon et lui tenaient compagnie. Après avoir eu le bonheur de revoir quelques amis, il a traversé la route, il s’est avancé sous la pluie comme un jour nous le ferons tous. La douceur de la nuit nous attendait. Hugues ne connaissait ni le jour ni l’heure mais il était prêt au grand départ et par ces temps de noirceur et d’angoisse, il n’avait plus envie de traîner.
Cet homme était fait pour rester debout.
Il a planté des arbres, il a cultivé ses amours, il a chéri ses enfants et petits enfants, il s’est souvenu de ses amis si chers, proches ou lointains, il se rappelait tous les combats partagés.
Sous l’arbre de sa vie, abrités par les longues branches de la mémoire et de l’amour, nous sommes ensemble, une fois encore, physiquement mais aussi dans les airs et les réseaux. Mais surtout nous sommes avec lui. Sans prévenir, son cœur a lâché, mais ceux qui sont ici comme ceux qui sont au loin savent qu’il est toujours là.
Il faut le répéter pour conjurer le chagrin : nous sommes ensemble et dans l’ombre du baobab, Hugues donne place à chacun d’entre nous…