16 octobre 2019

Abyi Ahmed, soldat de la paix à 19 ans et Prix Nobel

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C’était le 6 avril dernier à Kigali. Vingt cinq ans déjà qu’avait commencé le génocide des Tutsis. Témoins et survivants d’alors retenaient leur émotion, des généraux bardés de médailles et déjà à la retraite se souvenaient, les discours se succédaient, celui de Charles Michel, le Premier Ministre belge étant l’un des plus applaudis. Soudain un frémissement parcourut l’assistance lorsqu’à la tribune un homme jeune, au visage résolu, s’empara du micro. « Lorsque je découvris votre pays, j’avais 19 ans ; je faisais partie d’un bataillon de Casques bleus éthiopiens déployé du côté de la frontière congolaise, dans le cadre de la Minuar II ( la force des Nations unies renvoyée au Rwanda après un retrait initial). J’ai découvert, de mes yeux, ce qu’était le génocide, et je pris alors la résolution de toujours me battre pour la paix. C’est ce que je suis venu vous dire, « plus jamais cela ».
C’est une ovation debout qui salua de tels propos et durant longtemps, les Rwandais, bouleversés, allaient commenter ces paroles tout droit sorties du cœur d’un homme qui avait été l’un des témoins directs de la tragédie. Particulièrement appréciée était la détermination de Abyi Ahmed à ramener, sur tous les fronts, la paix en terre africaine.
Quelques semaines plus tôt, c’est à Asmara, la capitale de l’Erythrée, que nous avions croisé le jeune premier Ministre éthiopien. Dans l’hôtel, son passage avait été salué par les acclamations du personnel et des clients et en ville, lorsqu’il était apparu aux côtés du président IssaiasAfeworki et que les deux hommes s’étaient étreints avec chaleur, la foule avait crié de joie.
C’est que, un an plus tôt, à peine arrivé au pouvoir, le nouveau Premier Ministre éthiopien ne s’était pas seulement contenté de lever d’état d’urgence, de libérer les prisonniers politiques, de supprimer la censure, il avait pris l’initiative de nouer contact avec l’Erythrée afin de tenter de mettre fin au conflit frontalier qui opposait les deux pays. Une guerre de tranchées qui avait fait plus de 300.000 morts et incité l’Erythrée à instaurer un service militaire illimité, provoquant ainsi un véritable exode de sa jeunesse…Dès juillet 2018, la réconciliation avait été menée tambour battant : les postes frontière avaient été rouverts, les liaisons aériennes entre les deux capitales étaient devenues quotidiennes et, pour sceller la réconciliation, l’Ethiopie, privée d’accès à la mer et obligée de recourir aux ports de Mombasa (Kénya) ou de Dar es Salaam (Tanzanie) avait été autorisée à utiliser les ports érythréens d’Assab et de Massawa sur la mer Rouge. Même si la concrétisation de ces accords s’est fait attendre, Abyi Ahmed est désormais considéré comme un ami par les Erythréens et, à Asmara, il multiplie les visites et les initiatives de paix, le président Afeworki le recevant fréquemment dans sa maison de campagne d’où il surveille personnellement la construction d’un barrage.
C’est là de là que les deux hommes ont préparé plusieurs déplacements dans la région, se rendant ensemble dans un Sud Soudan ravagé par la guerre civile, proposant leur médiation en Somalie et aussi au Yemen, sur l’autre rive de la mer Rouge…
D’origine oromo, le plus important des groupes ethniques d’Ethiopie, longtemps méprisé par les Amharas des hautes terres, Abyi Ahmed apparaît comme un homme à la fois modeste et habile, aussi désireux de prendre des initiatives de paix dans la Corne de l’Afrique que d’éviter l’implosion de son propre pays, l’immense et multiple Ethiopie où le « nationalisme ethnique » professé par l’ancien parti au pouvoir, le Front populaire pour la libération du Tigré avait suscité la fronde croissante des autres nationalités et provoqué le déplacement de plus de trois millions de personnes.

16 octobre 2019

Congo: un pari sur la beauté

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Et si, avant tout, il y avait la beauté ? La jeunesse ? L’espoir ? L’éditeur Olivier Weyrich, l’agronome Alain Huart, qui ont déjà écrit et publié tant d’ouvrages sur le Congo, en ont assez du « Congopessimisme » cette paresse de la pensée qui consiste à se cantonner aux mauvaises nouvelles et aux sombres prévisions. Ils en ont eu assez des sempiternelles critiques sur les relations belgo congolaises, toujours perçues comme un sac d’épines, où le passé n’est valorisé que pour mieux dénigrer le présent et hypothéquer l’avenir. Bref, ils ont pensé qu’il était temps de dire autre chose, de montrer la beauté et de parier sur les chances du Congo.
D’où le premier numéro d’une publication originale, un « mook », -condensé de livre et de magazine- qui porte un titre déjà engagé « Beauté Congo », sorti de presse à l’occasion d’une « semaine belge » organisée à Kinshasa. Les auteurs ne renient pas l’histoire : au-delà des crises périodiques, ils connaissent la profondeur des relations entre les deux pays, ils ont mesuré la force des liens personnels, des solidarités, de cette insatiable curiosité que le Congo suscite encore en Belgique, y compris, quoiqu’on en dise, au sein des jeunes générations qui ne demandent qu’à illustrer leurs rêves. C’est pourquoi ce « mook « est aussi un livre d’images : de page en page, les photos se succèdent, montrant la splendeur de la forêt inondée, du parc marin des mangroves, l’ingéniosité des femmes sur le chemin de l’eau…A feuilleter ce premier numéro, on découvre (sans trop de distance critique…)que les entreprises belges sont encore bien présentes au Congo, qu’il s’agisse de groupes comme Chanic (chantiers navals) ou Texaf, entreprise textile reconvertie dans l’immobilier. Lors du voyage en Belgique du président Tshisekedi, l’accueil qui lui a été réservé a démontré, si besoin en était, combien l’ ADN belgo congolais demeure une réalité et surtout combien la diaspora congolaise faisait désormais partie du paysage de Bruxelles et des autres grandes villes…
Cependant, parier sur l‘avenir du Congo, c’est aussi, en même temps, montrer son potentiel et ne pas ignorer les menaces qui hypothèquent l’espoir. Alain Huart, qui arpente les brousses depuis des décennies, connaît tous les cours d’eau du pays et s’extasie toujours devant la diversité des peuples du Congo est aussi un scientifique lucide, aussi conscient des périls écologiques que des solutions que le Congo pourrait apporter au dérèglement climatique. C’est ainsi, par exemple, qu’il consacre un long reportage au puit de carbone gigantesque que représente, au cœur de la forêt vierge, la plus grande zone tourbière du monde. Soit 145.000 km2 couverts de feuilles qui dans l’humidité de la forêt se décomposent lentement et sont capables d’absorber l’équivalent de trois années de pollution mondiale ! Comme le reste du territoire, la tourbière est cependant attaquée, par les feux de savane, les coupes sauvages, l’exploitation agricole (banane et riz entre autres) et, in fine, par l’explosion démographique d’un Congo qui n’est pas encore entré en phase de transition. Les mangroves qui bordent le littoral atlantique représentent elles aussi un puit de carbone, aussi fascinant que menacé. Tout est ainsi dans ce « mook » inhabituel, à l’image du Congo : des zooms sur des paysages prodigieux, sur des galeries d’art qui commencent enfin à révéler de jeunes talents mais aussi des mises en garde environnementales et démographiques. Un pari sur l’avenir certes, mais dont l’optimisme est balisé par la lucidité…

Beauté Congo, Octobre 2019, éditions Weyrich

16 octobre 2019

Bruxelles, “Africapitale” de la diversité

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Aux halles de Schaerbeek, c’est la fête. Fête de Bruxelles, la ville aux 184 nationalités, fête des Africains, qu’ils soient du Nord, du Sud, du Centre… Fête du talent aussi, qui éclate dans la poésie, la mode, le théâtre, la danse… Mardi soir, Seiffeddine Manaï, venu de Tunis, a pris possession de la Grande Halle. Pour l’occasion, ce vaste espace a été rendu méconnaissable, avec ses structures de bois, ses cloisons qui séparent afin de permettre la rencontre, le repos…Pendant que les uns déambulent, ou, assis quelques instants, font connaissance et entament d’infinies conversations, le danseur venu de Tunisie se déploie au centre de la Halle devenue place publique à ciel couvert. Avec énergie, ici comme hier à Tunis pendant la révolution, il joue avec l’espace urbain, fédère les énergies. Mardi prochain, entouré de ses pièces de bois, éclairé par ses lasers, Qudus Onikeku, le grand chorégraphe nigérian, prendra lui aussi possession des lieux, il oscillera entre le monde des rêves et celui des esprits et interprétera Spirit Child, l’une de ses créations…D’autres danseurs encore, programmé ou spontanés seront appelés à évoluer dans un espace qui se transformera de jour en jour, grâce à des plasticiens amenés en résidence à Bruxelles par la Fondation Montresso, installée près de Marrakech. Depuis le premier jour d’Africapitales, le peintre et sculpteur béninois Nathanaël Vodouhé s’affaire. Concentré sur son travail, il taille de hauts troncs d’arbres élancés, les effile plus encore, les peint, les fixe au sol. Bientôt émergera au cœur des Halles un étrange ensemble de 25 pièces qu’il appellera « la forêt de nos addictions ». Un autre résident provisoire, l’Ivoirien Pascal Konan réalise à même le sol une fresque géante, à base de composantes électroniques. Son but est d’ illustrer la difficulté de la gestion des déchets de la plus modernes des activités humaines.
Durant ces trois semaines d’octobre, les Bruxellois sont invités à visiter ce vaste lieu, devenu capitale de la création africaine, à se promener en curieux sur ce chantier toujours mobile. Dès le 22 octobre, les visiteurs découvriront aussi Bruxelles, exposée sur les murs dans toute sa diversité.
Gens de Bruxelles

Bwanga Pili Pili, travaillant surtout à Paris, est à l’origine, avec Laïd Liazid, d’un projet ambitieux : « avec notre équipe, nous avons sillonné les principaux marchés de la ville, commençant le lundi par le marché de Saint Job, poursuivant par la place du Châtelain, la place du Jeu de Balle, les Abatttoirs, la place Bara… Partout, nous avons trouvé des «Afrodescendants », des Africains installés à Bruxelles depuis plus ou moins longtemps… Non contents de faire leur portrait, nous avons écouté leurs récits. Plusieurs dizaines de portraits liant photographies et interviews minute aboutiront ainsi à une œuvre plastique à format multiple, appelée « gens de Bruxelles » : les photos seront exposées sur les murs des Halles, et un site ainsi que des QR codes donneront accès à l‘histoire des habitants. » Mwanga Pili Pili, originaire de Goma, s’extasie des « mélanges » bruxellois : « quelle diversité ! Il y a eu les diverses vagues de migrations, la première génération arrivée au lendemain des indépendances, mais aussi les réfugiés d’aujourd’hui ou, à Uccle ou Ixelles, des employés de sociétés ou d’organisations internationales… »Toutes ces histoires qui vont s’entrecroiser sur les murs des Halles stupéfient d’avance le romancier marocain Mahi Binebine, venu de Marrakech présenter son dernier livre « Rue du Pardon » et qui ne s’attendait pas à un tel foisonnement d’identités et de créations artistiques. Et s’il n’y avait que la danse, les spectacles, les livres, les créations en devenir ! Les Halles, grâce à Africapitales seront aussi un haut lieu de la mode : Aïssa Diome a réhabilité des fibres africaines traditionnelles, Julie Menays présentera le travail qu’elle mène dans son atelier voisin de la place du jeu de Balle, une autre créatrice montrera son travail sur les turbans, tandis que, en clôture, le Brussels Africa Market se présentera comme un véritable incubateur de cette créativité africaine qui enrichit Bruxelles. La direction des Halles, un peu débordée par le foisonnement des initiatives, a décidé de « laisser rouler » : « nous avons fixé le cadre du festival, modifié en conséquence la disposition des lieux, invité les artistes avec l’aide de la Coopération belge, mais maintenant, nous laissons la place aux Bruxellois Afrodescendants. A leur tour d’occuper les lieux, de déployer leur imagination et leur talent, de créer les liens… »

2 octobre 2019

Les rebelles hutus perdent leur chef au Congo

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La mort du général Sylvestre Mudacumura, abattu par l’armée congolaise alors qu’il se trouvait en réunion avec son état major à proximité du parc des Virunga au nord de Goma représente un coup sérieux pour les rebelles hutus réfugiés au Congo depuis 1994. Cette attaque concrétise aussi le nouveau climat des relations entre Kinshasa et Kigali, présentées comme excellentes… Durant un quart de siècle en effet, les rebelles hutus arrivés au Congo au lendemain du génocide des Tutsis étaient quasi introuvables et leur nombre exact était sujet à caution : à certains moments Kigali assurait qu’ils n’étaient plus que 2ou 3000 combattants, fortement affaiblis par les assauts militaires successifs et par la défection de leurs partisans rentrés au Rwanda. A d’autres époques, lorsqu’il s’agissait de justifier l’apparition d’un groupe paramilitaire chargé par le Rwanda de les traquer à l’intérieur du Congo, les effectifs des rebelles hutus, toujours supposés, pouvaient décupler.
La seule certitude, c’étaient leurs exactions contre les populations civiles, parfois commises en complicité avec l’armée gouvernementale, parfois perpétrées en représailles contre des groupes d’autodéfense congolais. Depuis le procès mené en Allemagne contre leur président Ignace Murwanashyaka (décédé en avril dernier) nul n’ignorait plus que, sous leur nouvelle appellation, les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) c’est-à-dire les réfugiés hutus présents au Congo en 1994 représentaient un mouvement puissant et bien organisé.
Au cours des derniers mois, assurés d’importants soutiens, entre autres financiers, au sein de la diaspora rwandaise, les FDLR étaient à nouveau considérés comme une menace sérieuse par le régime de Kigali. D’autant plus que le président Kagame accusait le général Kayumba, passé à la dissidence après avoir été l’un des fondateurs du FPR, d’avoir noué des contacts avec les anciens rebelles hutus et de mener des actions conjointes à l’intérieur du territoire rwandais, avec le soutien actif ou tacite de deux pays voisins, le Burundi et l’Ouganda… Bujumbura était accusé de laisser entrer au Rwanda, par la forêt de la Kibira, sur la frontière entre les deux pays, des groupes de combattants hutus qui seraient descendus d’Ouganda en passant par la rive congolaise du lac Kivu…
Lorsque le président congolais Félix Tshisekedi se rendit à Kigali à la veille de l’anniversaire du génocide, il ne se contenta pas d’évoquer les douloureux souvenirs du passé, il s’engagea aussi à tout mettre en œuvre pour sécuriser son voisin et encourager une réelle coopération entre les militaires des deux pays afin d’enfin pacifier l’Est du Congo.
C’est ainsi que, dans la nuit du 17 au 18 septembre, le général Mudacumura, qui dirigeait une importante réunion politique dans la localité de Bwito, près de Rutshuru au Nord Kivu, fut attaqué par l’armée congolaise bien renseignée sur sa présence. Avec plusieurs de ses lieutenants, il fut tué sur place tandis que l’armée congolaise qui avait essuyé une forte résistance enregistra également des pertes. Selon le porte parole des FARDC, l’attaque avait été menée par l’armée congolaise et non, comme on avait pu le lire sur les réseaux sociaux, par un nouveau groupe de rebelles congolais appuyé par Kigali.
Depuis des années, Sylvestre Mudacumura et ses hommes vivaient aux abords du parc des Virunga, où, coupant les arbres, ils produisaient du charbon de bois vendu dans toute la région y compris au Rwanda, pratiquaient le braconnage et terrorisaient les paysans de la région. Poursuivi depuis 2013 par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, Mudacumura avait toujours échappé à la justice et Human Rights Watch regrette aujourd’hui que sa « liquidation » n’ait pas permis de faire la lumière sur ses crimes. Pas plus que sur les complicités dont il bénéficiait…

2 octobre 2019

D’autres viendront… Un roman “conradien”…

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Sous la plume d’un diplomate, spécialiste de l’Afrique mais qui a aussi mené sa carrière dans l’audiovisuel (TV5 Monde, Arte…), voici un roman dont le véritable héros est le fleuve Congo et dont l’action ne se situe pas au temps de Conrad ou des aventuriers modernes, mais dans une autre époque, celle qui s’annonce…Embrayant sur les sombres prévisions écologiques qui hantent aujourd’hui les esprits, Richard Boidin ne se transporte pas très loin dans le temps, juste quelques années après 2020, un temps où la Cour pénale internationale fonctionnera toujours, où les Nations unies n’auront pas encore fermé boutique, où le génocide rwandais sera encore présent dans les souvenirs…Mais dans ce temps que nous pourrons encore connaître, la situation de la planète aura encore empiré, la destruction des espèces vivantes se sera accélérée. A tel point qu’un survivant des époques antérieures (la génération de l’après guerre en Europe…) aura eu le temps de concevoir et de concrétiser une utopie, celle de vastes « zones libérées » où quelques rescapés tenteront de préserver les espèces animales et végétales, se retranchant d’un monde dominé par les prédateurs… Voilà pour la vision, prémonitoire peut-être… La trame du roman est, elle, plus concrète : on y retrouve une grand-mère qui rêve de retrouver son petit-fils, disparu quelque part le long des rives du fleuve Congo, un juge à la CPI, des accusés mis sur le gril par la justice internationale.. Une intrigue compliquée, prenante, à la fois improbable mais possible, une fiction dont on a quelquefois du mal à démêler les fils mais dont on ne peut interrompre la lecture car elle évoque un monde qui pourrait advenir…
Boidin a ratissé large, entrecroisé plusieurs histoires, plusieurs prémonitions et son récit parfois touffu est sauvé à la fois par son évocation d’un Congo « conradien » qui sacrifie parfois au mythe du « coeur des ténèbres » et par ses personnages dont l’humanité transcende la «thèse » du roman.

25 septembre 2019

Ebola: Médecins sans frontières dénonce le “rationnement” des vaccins

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Plus d’un an après le début de l’épidémie, Ebola tue toujours dans le Nord Est de la RD Congo : au 18 septembre, l’OMS avait enregistré 2108 décès sur un total de 315O cas recensés (soit environ deux sur trois…) et si à Goma on n’a pas déploré de nouvelles victimes, en revanche des cas suspects ont été enregistrés dans les environs de Bukavu, au Sud Kivu. Si la mobilisation des équipes chargées de la riposte reste intense, elle demeure cependant handicapée, non seulement par l’insécurité due aux groupes armés mais surtout par le manque de vaccins disponibles.
Médecins sans Frontières-France, qui opère en première ligne dans la lutte contre le fléau aux cotés des équipes congolaises de la riposte, déplore cette carence et, dans un communiqué cinglant, met en cause l’Organisation Mondiale de la santé, chargée de la gestion des stocks, qu’elle accuse de « rationnement ». Le Docteur Isabelle Defourny, directrice des opérations à MSF, relève qu’à Genève, « la gestion s’avère bureaucratique, manquant de transparence, et cela alors que c’est l’OMS qui coordonne exclusivement toutes les données concernant l’épidémie, dont les protocoles d’études et les données vaccinales. »
Rappelons qu’en juillet dernier, qualifiant Ebola d’ «urgence sanitaire internationale » l’OMS avait, dans les faits, dépossédé l’autorité congolaise de son droit d’initiative, ce qui avait, entre autres raisons, entraîné la démission du Ministre congolais de la santé Oly Ilunga. « Après un an, les résultats pourraient être meilleurs » relève Isabelle Defourny, car, à la différence des autres occurrences d’Ebola, nous disposons ici d’un outil performant, à savoir un vaccin qui a fait la preuve tant de son innocuité que de son caractère performant. »
Il s’agît du vaccin dit rVSV-Zebov, produit par la société Merck, il a été utilisé avec succès contre la souche « Zaïre » du virus Ebola qui a sévi en Guinée en 2015 2016 et son usage a été recommandé par le groupe d’experts SAGE (Strategic Advisory Group of Experts Of Immunization). « Le seul handicap du vaccin Merck » , relève la directrice de MSF, « c’est qu’il est difficile à produire. » Par contre, relève-t-elle, « la fabrication du deuxième vaccin, produit par la société Johnson et Johnson, est plus facile et deux millions de doses pourraient être disponibles. Le problème, c’est que si le vaccin Merck a été testé avec succès en Guinée, le vaccin de J and J, lui, est toujours en phase d’évaluation et n’a pas encore été testé dans des conditions réelles d’épidémie. En outre, il demande deux prises, à 56 jours d’intervalle… »
MSF relève cependant que la société Merck a déclaré qu’en plus des 245.000 doses déjà délivrées à l’OMS, elle était prête à envoyer 190.000 autres doses si nécessaire et que 650.000 doses seraient mises à disposition dans les 6 à 18 prochains mois.
Durant longtemps, pour expliquer les lenteurs de la vaccination et celles de l’administration des traitements, (efficaces s’ils sont administrés aux malades endéans les huit jours) on a mis en avant la méfiance, l’ignorance des communautés congolaises, ainsi que l’insécurité dans la région de Beni. MSF, tout au contraire, relève que « davantage de gens demanderaient à être vaccinés si on leur faisait clairement savoir qu’ils pourraient être protégés grâce à un vaccin efficace et si on leur faisait connaître l’existence de traitements qui ont fait leurs preuves. Il faut cesser de rendre les communautés responsables de leurs morts ».
De son côté, l’OMS a répliqué qu’elle ne pouvait envoyer au Congo tous les vaccins disponibles car des stocks d’urgence demeuraient nécessaires au cas où le virus se propagerait dans les pays voisins et que sur le terrain, les vaccins ne pouvaient être envoyés en grande quantité, au risque d’interrompre la chaîne du froid…
A noter que le Rwanda a déjà décidé de faire vacciner les milliers de travailleurs frontaliers qui chaque jour se rendent au Kivu et que l’Ouganda a pris des mesures similaires.
Sur le terrain, la méfiance persiste cependant : à Beni, le comité d’appui à la riposte nous communique que la semaine dernière encore 18 maisons accueillant le personnel soignant avaient été incendiées dans le village de Lwemba, près de Mambasa après la mort d’un infirmier et que beaucoup se demandent si les retards dans la distribution du premier vaccin ne s’expliqueraient pas aussi par la volonté d’imposer le deuxième…

25 septembre 2019

La Corée du Sud offre un nouveau musée au Congo

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C’est dans le « quartier noble » de Kinshasa, celui de l’Assemblée nationale, de l’Institut national des Beaux Arts, qu’a été installé le nouveau Musée national du Congo, dont l’ouverture officielle est prévue en novembre prochain. Maître d’œuvre du projet, la coopération sud coréenne « Koika » a bien fait les choses : un vaste bâtiment immaculé posé en retrait du Boulevard et dominé par des tourelles de brique, très décoratives, des salles dotées d’un mobilier sobre, des vitrines modernes et bien éclairées…
Qui a dit que le Congo avait été dépossédé de tout son patrimoine, qu’il ne restait plus rien, à part quelques masques et statuettes rongés par les insectes et prenant la poussière dans le musée situé sur le Mont Ngaliéma, créé du temps de Mobutu sous la houlette du colonel Powis ? Penser cela, c’est faire fi de l’extraordinaire créativité des Congolais, de la diversité des ethnies , de la profusion des objets symboliques…Il suffit de déambuler dans les allées du nouveau musée pour être confronté à toutes les formes d’expression de la population congolaise, et admirer, dans d’aussi bonnes conditions qu’à Tervuren, les masques Tchokwe, les velours du Kasaï, les appuie tête de bois sculpté, les couvercles de bois exprimant des proverbes, les cannes de chef, les croisettes de cuivre du Katanga…Sans oublier la multitude d’objets liés à l’alimentation, les bols, les racloirs, les assiettes de bois…
« Tout est là, nous avons tout » nous explique Henri Bundjoko, directeur des recherches au Musée national, « ce qui nous manque, même dans ce nouveau musée, c’est la place pour exposer tous nos trésors : 427 objets sont présentés ici, sur un total de 12.000 dont nous disposons et dans le seul musée du Mont Ngaliéma dorment 45.000 pièces…Certaines d’entre elles nous avaient été cédées par Tervuren, mais la plupart ont été ramenées de l’intérieur du pays à l’occasion de plusieurs opérations de collecte… »
Institution de statut « national »,le nouveau musée de Kinshasa entend présenter des œuvres illustrant toute la diversité du Congo. Par contre, les musées qui seront créés dans les 26 capitales régionales, ou qui sont déjà ouverts, devraient montrer les œuvres issues de chacune des provinces : « nous voulons décentraliser » explique Henri Bundjoko « des musées provinciaux existent déjà à Lubumbashi, Mbandaka, Kikwit, Goma, Bukavu, Butembo, Kananga… »
Lorsqu’il évoque la richesse et la diversité culturelle de son pays, le directeur du Musée est intarissable : «alors que le Congo compte 450 peuples différents, seulement 66 d’entre eux sont représentés par les pièces exposées ici…Or toutes nos ethnies, aussi petites soient elles, ont exprimé leurs croyances, laissé parler leur imaginaire, créé des objets usuels en fonction de leurs besoins…Dans l’immédiat, nous n’avons pas l’intention de demander au Musée de Tervuren de nous ramener des pièces, car il nous faut d’abord gérer ce que nous possédons…De toutes manières, nous sommes en contact avec Tervuren depuis 2009, et nous travaillons en bonne collaboration…Mais à l’avenir, peut-être tenterons nous, ensemble, de compléter nos collections en demandant aux Belges de nous restituer des pièces manquantes, issues de groupes ethniques plus petits, moins connus, afin que l’ensemble des populations congolaises soit ici représenté…Des pièces importantes qui ont quitté le pays après 1960 pourraient nous être restituées car elles n’appartiennent pas à l’ héritage colonial… »
Dans l’interview accordée au Soir, le président Tshisekedi a confirmé (à l’inverse des propos tenus par son prédécesseur Joseph Kabila) que, dans l’immédiat, il n’avait pas l’intention de demander la restitution des œuvres se trouvant à Tervuren : « ce n’est pas nécessaire, nous devons d’abord gérer ce que nous possédons. Mais à terme, des échanges, des expositions itinérantes seraient envisageables.. »
Déambulant de salle en salle, le visiteur est frappé les qualités didactiques de la scénographie du musée : chaque pièce est exposée dans son contexte, le lieu de la création est mentionné tout autant que l‘histoire de l’objet, qui est donc « accompagné »par le peuple dont il est issu…
Pour Henri Bundjoko, les deux musées, Kinshasa et Tervuren) différent dans leur philosophie elle-même : «En Europe, la conception même des musées coloniaux était idéologique. Les descriptions des pièces étaient d’ordre physique, mais pas « théologique ». Il s’agissait, au départ, de défendre une politique, celle de la conquête coloniale, une vision du monde, celle de l’Europe…Nous, nous avons une autre approche : en Afrique, on ne crée pas « gratuitement », pour le seul plaisir de produire une « œuvre »… On crée pour légitimer un pouvoir, pour commémorer un ancêtre, pour marquer un rite de circoncision… Chaque objet a une portée symbolique, il est aussi le véhicule de nos valeurs morales. Ce qui signifie que, pour le comprendre, il faut recourir à la littérature, à la tradition orale, aux proverbes, à l’histoire, à la culture au sens large… Ces objets que les Européens appellent « fétiches » ont une histoire profonde. Nous devons la retrouver, la réécrire… Notre objectif, c’ est de faire comprendre au visiteur le contexte de la création des objets. Notre approche est donc très différente de celle des musées européens.
Ce travail là, cette mise en perspective de l’objet, seuls des Congolais peuvent le faire, dans leur propre musée. Lorsque les Européens qualifient certaines de nos pièces de « fétiches » nous, nous avons une autre histoire à raconter. De plus, alors que souvent les Européens ne s’intéressent qu’aux pièces apparues après les grandes découvertes, au 15eme siècle, nous, nous remontons bien plus haut : à Kalina, on a retrouvé des objets qui datent de la préhistoire, des débuts de l’homo sapiens, tandis que le bâton d’Ishango est l’un des premiers témoignages du calcul mathématique… Au Katanga, les croisettes signalent l’apparition de la métallurgie.. »
Dans le musée de Kinshasa, les pièces ne s’accumulent pas, ne s’annulent pas les unes les autres dans la profusion, voire l’empilement. Elles se détachent clairement sur un fond lumineux, elles respirent dans toute leur beauté. Leur histoire ou les légendes qui les accompagnent donnent le temps de comprendre sinon de rêver…
Henri Bundjoko insiste sur la bonne coopération avec les Sud Coréens : « nos chercheurs ont été associés, depuis le début, à la création du musée, nous avons travaillé avec le groupe PMC, tous appuyés par la coopération sud coréenne…Ce musée est le reflet de notre histoire : au début, lorsqu’il s’agissait d’élaborer les plans du bâtiment, nous avons consulté des photos d’archives et on peut dire, au final, que l’architecture du musée est à la fois congolaise et coréenne ! »
Familier des musées d’Europe, l’historien Isidore Ndaywel se souvient de sa première visite : « en découvrant ce lieu simple et beau, j’étais ému aux larmes, car ce musée va permettre à notre jeunesse de renouer avec son passé. Auparavant, les masques, les figurines étaient vus par les jeunes comme des « objets magiques », issus de la « sorcellerie », ils en ignoraient presque tout…Désormais les jeunes vont mieux appréhender leur histoire, en être fiers. Il faut que toutes les écoles du Congo puissent venir visiter ce musée, il est aussi un lieu d’apprentissage de la citoyenneté… »

18 septembre 2019

La descente aux enfers de “Docteur Jim”

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Alors qu’en Belgique, le président congolais Félix Tshisekedi plaide pour l’Etat de droit et la séparation des pouvoirs, à Kinshasa, la pression s’accentue sur l’ex- Ministre de la santé, le Docteur Oly Ilunga tandis que les services de police prennent de sérieuses libertés avec la véracité des faits.
Samedi dernier en effet, un communiqué de la police annonçait que le médecin avait été arrêté dans le Congo central alors qu’il tentait de fuir le pays en direction de Brazzaville. Durant plusieurs jours, détenu au « casier judiciaire »l’un des bureaux de la police judiciaire où se trouvent des salles pour les personnes gardées à vue. Samedi , à part ses avocats, lunga n’a pu recevoir aucune visite et il n’a été libéré que mercredi matin, mais se trouve toujours en résidence surveillée.
Ses avocats ont démenti formellement toute tentative de quitter le pays. En réalité, samedi matin, le Dr Oly Ilunga se trouvait en compagnie d’un ami lorsqu’un appel de son domestique lui apprit que la police était descendue dans l’appartement qu’il louait en face du Fleuve Congo (avec vue sur Brazzaville…)et qu’il était prié de regagner les lieux. Dès son retour, il fut arrêté et accusé de tentative de fuite.
Il ne s’agît là que de l’une des péripéties de ce qui apparaît déjà comme l’ « affaire Ilunga », la descente aux enfers d’un homme qui, très proche de la famille de l’actuel président, fut longtemps le médecin personnel d’Etienne Tshisekedi avant d’être soupçonné d’avoir détourné des fonds destinés à la lutte contre l’épidémie Ebola, ce qui a entraîné l’ouverture d’une information judiciaire.
Originaire du Kasaï et né à Lubumbashi, Oly Ilunga, un fils de militaires, qui étudia à l’UCL et à Harvard, est bien connu en Belgique où il fut longtemps directeur des Cliniques de l’Europe. Celui que l’on surnommait « Docteur Jim » était unanimement apprécié par ses collègues qui le décrivent comme un homme intègre, très croyant et qui gérait avec efficacité une grande institution hospitalière. Très bien implanté dans notre pays, époux d’une ressortissante belge, « Docteur Jim » avait cependant gardé des liens avec le Congo, et en particulier avec la famille Tshisekedi, dont il était un ami depuis 2014. date. C’est ainsi qu’à l’hôpital Sainte Elizabeth à Uccle, où il rendait des visites presque quotidiennes au vieil opposant. Le Dr Oly n’était cependant pas le médecin personnel d’Etienne Tshisekedi puisqu’il ne pratiquait plus depuis qu’il avait été nommé à une fonction de direction en 2012. Cependant, c’est un proche de la famille qui a organisé l’évacuation sanitaire d’Etienne Tshisekedi en Belgique, en août 2014 et qui a profité de sa position pour permettre au “Lider Maximo” d’avoir accès aux soins que nécéssitait son état de santé déjà très dégradé.
Mais en 2017, Oly Ilunga prit une grande décision : lorsqu’il invita ses collègues pour un drink d’adieu, il leur expliqua qu’il avait accepté le poste de Ministre de la Santé dans le gouvernement Badibanga. Il estimait qu’à 57 ans, il était temps d’être utile à son pays, mais son départ rapide surprit tout le monde.
Aux commandes de l’un des seuls départements épargné par les sanctions internationales et encore soutenu par les coopérations étrangères, « Docteur Jim » se révéla un gestionnaire efficace qui s’efforça de moderniser le ministère de la santé. Mais sur le plan politique, ayant été engagé sous la présidence très contestée de Joseph Kabila qui prolongeait son mandat, il fut considéré comme un « traître » par ses anciens amis de l’UDPS, malgré le fait qu’avant d’accepter le poste de ministre, Ilunga avait eu avec Etienne Tshisekedi un long entretien, et que finalement le vieux leader lui avait donné sa bénédiction. Lorsque se déclara l’épidémie Ebola, Oly Ilunga prit la tête de la riposte, se rendant presque chaque semaine à Beni pour mobiliser les équipes et surveiller les mesures de prévention. L’Ituri se révéla un terrain difficile, miné par les attaques des rebelles ADF, la méfiance d’une population terrorisée, tandis que les agents de terrain travaillant dans des conditions dangereuses redoutaient d’être supplantés par les équipes venues de la capitale avec des moyens importants. Le report des élections pour cause d’Ebola accentua encore le malaise général.
En juillet dernier, après une visite à Beni, en mai, du nouveau président Félix Tshisekedi, qui avait constaté que l’épidémie n’était pas endiguée et avait mesuré les résistances de la population locale, Oly Ilunga décida de jeter l’éponge et il démissionna brusquement de ses fonctions de Ministre de la Santé.
IL avait constaté que depuis février Félix Tshisekedi essayait de réintroduire le Dr Muyembe dans le dispositif de la riposte. Dans une lettre ouverte, sans précautions oratoires, il leva le voile sur les dissensions au sein de la coordination de la riposte, critiqua l’OMS qui, après l’apparition de deux cas à Goma, venait de qualifier l’épidémie d’ « urgence sanitaire mondiale » (ce qui marginalisait les autorités congolaises au profit des internationaux).
Et surtout, il révéla ce qui allait s’appeler la « guerre des vaccins », entre le vaccin produit par la société Merckx et déjà testé et un nouveau produit, mis au point par le laboratoire belge Janssens Pharmaceutica et fabriqué par la multinationale américaine Johnson et Johnson. Expliquant que ce deuxième vaccin à large spectre n’avait pas encore été testé sur des cohortes humaines, citant les critiques de scientifiques américains, Oly Ilunga s’opposait à son utilisation au Congo et dénonçait « confusion » et « cacophonie » dans la ligne de commandement de la riposte à l’épidémie. Lé décision de démissionner fut arrêtée après qu’Ilunga, qui se trouvait alors à Goma, ait appris par voix de presse que le président avait décidé de ramener la gestion de l’épidémie sous sa supervision, s’appuyant sur des décrets antidatés du Premier ministre sortant.
C’est alors que le président Tshisekedi décida de placer à la tête de la coordination de la riposte un vétéran de la lutte contre Ebola, le Docteur Jean-Jacques Muyembe, qui avait découvert le virus en 19976 avec le Belge Peter Piot et qui approuvait l’utilisation du deuxième vaccin.
Trois mois plus tard, Ebola continue à tuer tandis que les ennuis du Docteur Ilunga se sont aggravés : il est aujourd’hui accusé d’avoir détourné des fonds publics destinés à la lutte contre Ebola, et en particulier 4,3 millions de dollars Ses avocats assurent que lors de la démission du médecin, tous les documents étaient parfaitement en ordre et que toutes les pièces comptables ont été fournies dès le mois d’août au ministère des Finances. En outre, 1,9 millions de dollars ont été décaissés pour la lutte contre Ebola alors qu’Ilunga n’était même plus aux affaires !
Dans la foulée des accusations contre l’ancien ministre, toute son équipe a fait l’objet de convocations et d’auditions, et le conseiller financier est toujours placé en détention préventive…
Si, avec beaucoup de cahots et de contradictions, l’affaire suit son cours judiciaire d’autres raisons à la disgrâce d’Ilunga sont avancées en coulisse : la famille Tshisekedi tiendrait la clinique Sainte Elizabeth pour responsable du décès du patriarche (un homme de plus de 80 ans qui était revenu en Belgique en janvier 2018 épuisé par d’interminables négociations politiques) et qui aurait été victime d’une phlébite tandis que l’UDPS considère l’ancien ministre de la santé comme un « traître », puisqu‘il avait accepté un poste sous Kabila, dans un gouvernement considéré comme illégitime.
Même si, à la veille de son retour au pays, « Docteur Jim » avait renoncé à sa nationalité belge et qu’il n’est plus, officiellement, qu’un simple citoyen congolais, ses tribulations judiciaires -il est en détention préventive depuis plus de deux semaines, n’a jamais été déféré au Parquet et aucune charge n’a été orésentée contre lui- sont suivies de près à Bruxelles car elles représentent aussi un baromètre de cet Etat de droit promis par le nouveau président…

18 septembre 2019

Matonge s’enflamme pour et contre Félix Tshisekedi

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Pendant qu’au siège de la FEB et ensuite au Cercle Gaulois, le président Félix Tshisekedi s’efforce de séduire l’establishment belge et de convaincre les investisseurs potentiels de revenir au Congo, à quelques centaines de mètres d’embouteillages plus loin, c’est une autre scène qui se joue au sein de la diaspora congolaise. Depuis leur fief de Matonge, les opposants les plus radicaux, autoproclamés « combattants » sont désormais divisés. Hier, toutes tendances confondues, ils étaient unis contre Joseph Kabila, qualifié de « Rwandais ». Ils prenaient d’assaut l’ambassade de la RDC, traquaient les dignitaires du régime et rendaient impossibles des concerts des stars de la rumbas, qu’ils accusaient de pactiser avec le pouvoir. Aujourd’hui, il y a les partisans de Félix, tout heureux de voir leur ancien ami endosser son costume de président et qui, pour la circonstance, se présentent volontiers comme chargés de la sécurité ou comme conseillers du nouveau chef d’Etat. Et puis il y a les autres, en tenue militaire « tâche tâche »et casquette portant la flamme rouge du MPR, le parti de Mobutu… Ils défendent Martin Fayulu, l’homme qui n’a pas renoncé à sa victoire électorale, soutiennent Jean-Pierre Bemba, regrettent Mobutu, l’homme qui avait uni tous les « Zaïrois » et dénoncent la « trahison » de Félix, leur ancien compagnon qui a fait alliance avec Kabila, l’ennemi d’hier qui préparerait son retour au pouvoir en 2023……
La mobilisation est générale et sur la place Lumumba, cette languette de trottoir concédée au souvenir, tout le monde se croise, y compris des dizaines d’agents de l’ANR venus de Kinshasa pour dépister les trublions, des agitateurs dépêchés de Paris par l’Apareco d’Honoré N’Ngbanda, l’ancien chef des services spéciaux de Mobutu, des militants de l’UDPS venus d’Allemagne et de Hollande et qui se presseront au meeting prévu au Heysel.
Dans les bistrots de Matonge, tandis que les femmes ferment les salons de coiffure et les ongleries, on discute ferme tandis que la bière circule généreusement… Tous déplorent qu’une femme ait été tabassée et loin, sur le boulevard, une voiture brûlée. Dans le café Riviera, on sert du poisson comme à Kinshasa, sur de larges assiettes décorées de bananes plantain et de patates douces et Maman Alphonsine, Alpha pour les intimes, règne sur sa cuisine.
Aux tables, toute la politique congolaise est passée en revue, l’affaire des 15 millions disparus, les promesses d’enseignement primaire gratuit, la diaspora désormais divisée, où certains sont de plus en plus tentée par le retour au pays, tandis que d’autres assurent qu’à distance ils soutiennent leur famille restée à Kinshasa…Dehors des garçons passent en roulant des mécaniques, bérêt vert sur le crâne et veste provenant sans doute d’un stock américain. Soudain tout s’arrête dans un grand bruit de table renversée et les injures volent à travers la pièce, « traître », « vendu » et autres amabilités en lingala. Les chaises volent aussi, brandies à bout de bras par des garçons excités et elles atterrissent sur le trottoir.
Soudain, un cri puissant jaillit de la cuisine enfumée, Maman Alpha, longue cuillere en main, tablier serré sur sa large poitrine, se jette dans le tumulte et sépare énergiquement combattants, militants et autres forts en gueule. De toutes façons elle crie plus fort qu’eux et sa voix domine le tumulte. Ses injures et ses menaces en lingala font mouche et les garçons reculent vers le trottoir, jusqu’à heurter deux combis de la police d’Ixelles appelés sur les lieux et dont les policiers demandent en ouvrant les portières « qu’est ce qui se passe ici ? » Au moment où ils pénètrent dans le restaurant, maman Alpha peut leur répondre calmement que tout est rentré dans l’ordre, que la discussion se poursuit un peu plus loin…Jusqu’à la prochaine échauffourée

18 septembre 2019

Chasser les poussières sous le tapis rouge

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C

La politique a ses raisons… Pour accueillir le président congolais Felix Tshisekedi, la Belgique n’a pas lésiné sur les symboles de légitimation : honneurs militaires, réception par le Roi Philippe, signatures de lettres d’intention et rencontres multiples, entre autres avec les milieux d’affaires. Il y avait longtemps que l’on n’avait, à ce point, mis les petits plats dans les grands et ni Laurent Désiré Kabila le vieux rebelle ni son fils Joseph qui avait cependant rendu hommage à l’œuvre de Léopold II n’avaient eu droit à tant d’égards…
Visiblement, l’ancienne puissance coloniale a voulu mettre fin à l’ère glaciaire des dernières années d’un Kabila de plus en plus impopulaire et soupçonné de vouloir rester au pouvoir. Après les réticences suscitées par le déroulement des élections (dont les chiffres définitifs n’ont jamais été publiés par la CENI) comment expliquer que l’on sorte le tapis rouge et que l’on balaie sans états d’âme les poussières d’un passé encore proche ?
La position adoptée par l’Eglise catholique fut sans doute le premier moteur du changement : tout en affirmant connaître le véritable vainqueur des élections, les évêques choisirent de s’incliner devant le verdict de la Cour Constitutionnelle, cette « vérité judiciaire » qui n’a rien à voir avec l’arithmétique mais qui eut, à l’évidence, une capacité de pacification des esprits. Une autre raison fut l’attitude de la région : les Etats voisins du Congo accueillirent sans réserve le nouveau chef d’Etat, qui se retrouva même deuxième vice président de l’Union africaine. Et la troisième raison, non la moindre, fut la personnalité de Félix Tshisekedi lui-même : dès sa prestation de serment il adressa à Bruxelles un message très chaleureux souhaitant la normalisation des relations entre les deux pays. Mais surtout, il prit un certain nombre de mesures de décrispation, comme la libération des prisonniers politiques, le retour des exilés, l’ouverture de l’espace médiatique, tout en mettant en œuvre des mesures sociales, avant même de savoir comment les financer. Multipliant les voyages à l’étranger mais aussi les bains de foule à l’intérieur du pays, Félix Tshisekedi a révélé un réel charisme et si la Belgique, s’était obstinée à l’ostraciser à cause de sa cohabitation avec Kabila, elle se serait écartée elle-même du dossier congolais, perdant définitivement une expertise de plus en plus fragile.
Le réalisme politique a donc prévalu et on a envie de reprendre le refrain d’ « indépendance chacha » : tout oublier, tout pardonner…Mais entre la chanson et la réalité, il y a de la marge : certains Congolais n’ont pas oublié l’intransigeance de l’ancienne métropole ni les préférences ouvertement affichées envers certains candidats , d’autres lui reprochent une volte face opportuniste tandis qu’à Bruxelles nul n’ignore les failles et les contradictions du nouveau régime bicéphale. Mais au pessimisme de la raison on préfère désormais l’optimisme de la volonté et en ces jours de lune de miel chacun se surprend à soupirer « pourvu que ça dure… »