18 avril 2019

Richard Sezibera: “l’hostilité de l’Ouganda est surprenante et inacceptable”

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Lors de la commémoration du 25 e anniversaire du génocide des Tutsis, l’absence des voisins immédiats du Rwanda n’est pas passée inaperçue, pas plus que la menace à peine voilée adressée par le président Kagame à ceux qui envisageraient de « ramener la guerre au Rwanda. »
Richard Sezibera, Ministre des Affaires étrangères du Rwanda refuse cependant de dramatiser : « le président congolais Felix Tshisekedi était déjà venu au Rwanda le 24 mars, l’Ouganda était représenté par son ministre des Affaires étrangères, la Tanzanie et le Kenya étaient présents…Nos relations avec la RDC sont très bonnes et les autorités sont de plus en plus déterminées à refuser aux « forces négatives » (ndlr. Les rebelles hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) le passage par le Nord et le Sud du Kivu. C’est ainsi que, voici quelques semaines, ont été arrêtés au Congo le chef des services de renseignements des FDLR et l’ex porte parole du mouvement, qui ont été renvoyés ici. Transitant par le Congo, ils venaient d’Ouganda où ils avaient eu des réunions avec des personnalités officielles et ils vont être jugés ici.

Comment expliquez vous que l’Ouganda puisse entretenir des contacts avec les FDLR, vos adversaires ?
C’est à la fois surprenant et inacceptable et nous avons exprimé notre préoccupation au gouvernement ougandais. D’autant plus que ces responsables des FDLR s’étaient rendus en Ouganda pour y rencontrer, grâce à un ministre ougandais, des représentants du RNC venus d’Afrique du Sud (ndlr. Le RNC (Congrès national rwandais) est dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général Kayumba Nyamwasa, un dissident du Front patriotique rwandais, devenu le principal opposant au président Kagame). Le RNC dispose d’appuis en Ouganda et en Tanzanie, 47 recrues du RNC ont été arrêtées, en possession de faux documents délivrés par les services de renseignement ougandais et devant passer par le Burundi et le Congo. Au lieu d’ être jugés pour terrorisme, ils ont été relâchés. En Ouganda, le RNC reçoit soutien et protection policière et il procède à des recrutements.
En Ouganda il y a beaucoup de rwandophones, plusieurs camps de réfugiés et il est facile d’y recruter. Les services de renseignement ougandais peuvent arrêter et accuser d’espionnage ceux qui refusent.

Est-il exact que l’Ouganda a fermé le « corridor Nord » qui permettait au Rwanda d’exporter via Mombasa…

Les incidents se multiplient : des camions venus du Rwanda ont été arrêtés durant plusieurs mois, mais surtout, un accord avait été conclu, prévoyant la construction d’une ligne de chemin de fer qui aurait relié Mombasa, Kampala puis Kigali, Bujumbura et l’Est du Congo. L’Ouganda a préféré, en dernière minute et sans explications, annuler le projet et diriger cette ligne de chemin de fer vers Juba au Sud Soudan, ce qui affecte le Rwanda, le Burundi et le Congo. Nous songeons maintenant à une ligne qui relierait Dar es Salam à Kigali…
Il y a deux ans que les relations se détériorent. Nous préférerions rétablir des relations de bon voisinage ou vivre vivre chacun de son côté… Mais si l’Ouganda se comporte de manière hostile, nous serons obligés de réagir.
Nous savons que ces adversaires ont été entraînés en Ouganda puis envoyés au Burundi d’où ils lancent des attaques via la forêt de Nyungwe, attaques que nous avons pu contenir car le RNC n’a pas d’idéologie politique, de soutien dans la population.
Par ailleurs, des leaders de groupes hostiles au Rwanda ont pris la nationalité de leur pays d’accueil. Certains d’entre eux ont formé une coalition rassemblant plusieurs groupes armés et annonçant qu’ils vont attaquer le Rwanda. Ils sont autorisés à circuler, à s’organiser, à récolter des fonds, aux USA, au Canada, en Belgique, en Allemagne. ..En Belgique les révisionnistes sont très nombreux. On trouve chez vous la deuxième génération, les enfants des auteurs du génocide, ils partagent la même idéologie et ont la double nationalité. La loi qui va être votée en Belgique, interdisant le négationnisme du génocide, représente un pas très important à nos yeux.

15 avril 2019

Touadera en Belgique: “le diamant reste le nerf de la guerre”

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Le président de la République centrafricaine Archange Touadera se félicite de la semaine passée en Belgique où il a été reçu par le roi Philippe, le Premier Ministre Charles Michel, le Parlement wallon et plusieurs universités mais aussi par la ville d’Anvers. Si dans son pays il fait toujours face aux groupes armés présents sur 80% du territoire, il a le sentiment que les appuis extérieurs, en Europe entre autres, visent à conforter sa légitimité et à encourager la mise en œuvre des derniers accords de paix conclus à Khartoum en février dernier. Mais à Anvers, c’est surtout du diamant qu’il a été question : alors que la République centrafricaine est l’un des principaux pays producteurs, le président constate que « les diamants extrais dans mon pays ne bénéficient en rien à l’Etat… En effet, le processus de Kimberley a pris des mesures pour combattre le diamant du sang mais aujourd’hui ces mesures sont devenues inefficaces et poussent à l’exportation frauduleuse. Le diamant ne rapporte rien au pays, tout passe par la fraude. Auprès des diamantaires anversois, j’ai indiqué que nous avions pris quatre grandes mesures : la création d’une brigade qui veillera à améliorer la fiscalité, l’abaissement des taxes d’exportation de 12 à 4, 5%, le retrait de leur agrément aux entreprises incapables d’exporter via les voies légales. Actuellement, le diamant part en direction de tous les pays voisins et beaucoup de groupes armés sont installés autour des mines de diamants, ce qui leur permet de résister au processus de paix. Chez nous, le diamant nourrit la guerre. Non contents d’exploiter les mines d’or et de diamant, les groupes armés taxent aussi le bétail…
Alors que, voici deux ans, la France avait donné son accord au fait que la Centrafrique puisse recevoir des armes d’origine russe, aujourd’hui ce fait provoque des tensions avec la France qui s’inquiète de cette montée en puissance de Moscou. Pour le président Touadéra cette inquiétude est sans fondement : Les Russes qui sont chez nous sont des instructeurs qui forment les militaires centrafricains au maniement des armes. Il n’y a pas de base militaire russe chez nous.
Le comité des sanctions de l’ONU avait autorisé au début le déploiement de 175 instructeurs et le nombre augmenté un peu par la suite. Notre armée demeure en reconstruction, elle n’a pas encore atteint son niveau potentiel et nous n’avons qu’une seule levée d’embargo. Nous manquons de matériel léthal et logistique. Même si nous organisons des déploiements conjoints entre notre armée et les forces de la Minusca, les formations continuent. Au lieu d’une armée de projection, nous allons créer une armée de garnison autour de zones de défense. Nous plaidons pour que certains pays amis nous aident à réussir cette transformation, mais l’embargo qui se poursuit nous pose des problèmes financiers.

Alors que la dernière conférence de paix avait eu lieu à Khartoum, le président centrafricain suit de près l’évolution au Soudan et l’éviction du président Bechir : « tous les pays voisins, et pas seulement le Soudan, avaient signé l’accord conclu à Khartoum au sujet de mon pays. En outre, il y a eu engagement des 14 groupes armés et nous allons travailler à la mise en œuvre de cet accord. Indépendamment de l’évolution de la situation à Khartoum…

8 avril 2019

Rwanda: vingt cinq ans ce n’est rien

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Paul Kagame a eu raison de rendre hommage à la résilience, au courage de son peuple, de dire que dans son pays désormais plus personne n’est seul car les Rwandais réunis forment à nouveau une famille, raison de dire que si dans la nuit noire on se demandait hier où était Dieu, il est aujourd’hui revenu dormir au pays, comme l’assure le vieux proverbe. Et c’est à juste titre que les invités à ce 25 e anniversaire ont salué la vision, le courage, la tenacité des Rwandais, cet incroyable miracle qui, en un quart de siècle, a changé le visage du pays et a fait de lui l’un des phares de l’Afrique.
Mais ce dimanche soir au stade, comme durant les jours précédents où on se préparait à cet anniversaire tragique, comme dans les cent jours de deuil national qui vont suivre, on mesurera aussi l’intensité de la douleur qui subsiste. Des dizaines de milliers de familles manqueront à l’appel, les femmes pleureront leur mari, les enfants, même s’ils ont pu étudier, se souviendront de leurs parents engloutis dans le flot de haine. On se rappellera que les survivants sont toujours à la recherche des corps des disparus tandis que les chiffres ne cessent de s’alourdir : cette semaine encore, des aveux incroyablement tardifs ont permis, à Kabuga, à la périphérie de Kigali, de découvrir une fosse qui contenait plusieurs des milliers de corps et aujourd’hui, les vêtements sont accrochés à des cordes, attendant que les familles viennent y reconnaître des indices !
Dans ce pays, rappelle Kagame, les survivants sont les seuls qui ont quelque chose à donner : le pardon. Mais qu’il est difficile d’apprivoiser tant de souffrance, de se résoudre à offrir la réconciliation, et de savoir que, même si la jeunesse rwandaise est éclatante, elle ne sera pas exempte du fardeau de la perte.
Tant de douleur, de courage, de volonté, donnent le frisson. Eveillent la crainte aussi, car il serait bien imprudent de croire que le danger est totalement écarté. On sait que la haine avait de longues racines, et que ses tentacules ont essaimé dans des sols étrangers. Des livres, des films, des discours, démontrent que le négationnisme (désormais légalement interdit en Belgique) sévit toujours, même si en Belgique ou en France, il a revêtu des habits neufs et recyclé sa rhétorique. Les amis du Rwanda, en Afrique ou ailleurs, ont le devoir de se montrer vigilants, car si, pour les survivants, vingt cinq ans, ce n’est rien au regard de leur chagrin, pour les tenants d’une idéologie mortifère qui s’est enracinée depuis les années 60, un quart de siècle ce n’est rien non plus.
Le Rwanda c’était hier ? Faisons en sorte que ce ne soit pas demain. Que ce ne soit pas ailleurs.

8 avril 2019

Les amis font bloc autour du Rwanda

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Autant le Rwanda était seul voici vingt cinq ans, autant ses amis aujourd’hui ne ne se comptent plus. Cependant, tant lors de la conférence de deux jours qui avait précédé l’anniversaire du génocide qu’à l’occasion de la cérémonie officielle de commémoration, priorité a été donnée aux amis les plus fidèles, ceux qui depuis plus de deux décennies ont combattu contre l’impunité des génocidaires comme le Français Alain Gauthier et son épouse, parfois appelés les « Klarsfeld » rwandais ou ceux qui, en France surtout, ont milité pour que la vérité soit enfin établie et les archives rendues accessibles. Si les amis français du Rwanda, bien représentés étaient plus combatifs que jamais, en revanche leur nombre important contrastait avec la faiblesse de la délégation officielle emmenée par Hervé Berville, un élu du parti de Macron dans les Côtes d’Armor et dont le principal mérite est d’être d’origine rwandaise, ayant été adopté par une famille de Brest alors qu’il n’avait pas cinq ans.
S’il est certain que le Rwanda risque d’attendre longtemps encore la demande de pardon de la France, on a l’impression que l’essentiel, désormais, est ailleurs. Il est incarné par la solidarité africaine, par la confiance en soi que manifeste ce pays en pleine croissance (7% l’an) et qui lors de la commémoration, a choisi de pousser en avant la nouvelle génération : ce sont des moins de vingt ans qui ont entonné l’hymne national ou celui de Kwibuka « souviens toi », animé une performance théâtrale du metteur en scène Dorcy Rugamba et incarné la résilience.
C’est pour cela que l’initiative du gouvernement belge d’inviter les enfants de quatre écoles secondaires à accompagner la délégation conduite par Charles Michel a été particulièrement bien accueillie à Kigali, comme si la Belgique aussi avait compris l’importance de la transmission de la mémoire.
Du reste, le président Kagame s’était déplacé lui-même à l’aéroport pour accueillir un Premier Ministre belge avec lequel il entretient des relations suivies et le discours prononcé par ce dernier suscita de chaleureux applaudissements. Il faut dire que Charles Michel, « poisson froid » sur la scène politique belge, n’a pas craint, au Rwanda, de laisser parler ses émotions. Evoquant l’ « horreur absolue », le «crime abject » que représente le génocide, rappelant le souvenir des citoyens belges, civils et militaires, qui ont trouvé la mort au Rwanda, citant les excuses prononcées par Guy Verhofstadt en 2000, le Premier Ministre martelait lui aussi, la voix ferme mais les yeux trop brillants, « je me tiens devant vous, au nom d’un pays qui a su assumer sa part de responsabilités »…
Auparavant, au nom de l’Union européenne, Jean-Claude Juncker avait lui aussi salué « la remontée du Rwanda vers la lumière » et son spectaculaire renouveau.
Si les discours des Occidentaux furent salués comme il se doit, la cérémonie fut surtout marquée par la présence africaine. Tchad, Congo Brazzaville, Niger, Djibouti, Nigeria, Zimbabwe, Tanzanie, Mozambique, Djibouti, étaient représentés par leur chef d’Etat ou leur ministre des affaires étrangères et le Premier Ministre d’Ethiopie Abyi Ahmed fut l’un des plus remarqués. Lui, c’est en 1995 qu’il a découvert le Rwanda : il avait 19 ans lorsque, jeune militaire, il fit partie de la force d’interposition africaine dans un pays qui, se souvint-il, était alors un « blind spot », une tâche aveugle sur la carte du continent. Pour le jeune Premier Ministre d’un pays en pleine transformation, qui se réconcilie avec tous ses voisins dont l’Erythrée et veille à ce que ses peuples multiples retrouvent l’harmonie, le Rwanda représente un modèle, car « c’est dans sa propre histoire qu’il a cherché les sources de son relèvement et les fondements d’une citoyenneté commune. »
Si le Rwanda peut désormais compter sur la solidarité du continent africain, d’autant plus que Kagame, à cause de ses succès et peut-être aussi de son long bras de fer avec Paris, est particulièrement populaire dans les pays du pré carré francophone, peut-il pour autant se fier à ses voisins ? Les relations avec Bujumbura sont tellement exécrables que le Burundi de Pieter Nkurunziza n’avait même pas été invité et la RDC n’était représentée que par l’ambassadeur itinérant Marcellin Cishambo. Il est vrai que voici quelques jours la visite à Kigali du président Félix Tshisekedi avait été très appréciée et en particulier le très long passage au mémorial du génocide à Gishozi, suivi d’un message dans le livre d’or qui n’omettait pas de rappeler que les Congolais avaient été des « victimes collatérales ». Reste l’Ouganda : alors que le président Museveni s’était fait applaudir en 2004, cette fois seul était présent Sam Kutesa le ministre des Affaires étrangères. Chacun, en outre, s’est demandé à qui le président Kagame faisait allusion lorsque, dans son discours de clôture, après avoir rappelé que le peuple rwandais avait su se réconcilier et était devenu une famille, il lança une mise en garde sans équivoque : « que ceux qui pensent que nous n’avons pas encore assez souffert et veulent nous ramener le chaos sachent que la force de combat qui nous anime est intacte et que ce désordre, nous pourrions le renvoyer chez eux… » Visait il l’Ouganda, ou le mouvement de l’ancien général Kayumba Nyamwasa, le RNC (Rwanda National Congres) qui recrute d’anciens génocidaires et les fait transiter entre les forêts du Sud Kivu et le Burundi tandis que Kampala devient la base arrière de nombreux opposants. ? Bien installés au cœur de la salle, plusieurs rangées d’officiers rwandais, des vétérans bardés d’étoiles et de décorations, héros de toutes les guerres, ont applaudi comme un seul homme…

6 avril 2019

Le cri des survivants: “rendez nous les corps”

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Magerageri, district Nyarugenge

Tôt le matin, les femmes sont descendues depuis le village construit pour les rescapées et depuis les autres collines du district pour se réunir au collège Butambwa. L’équipe de Liwoha (lifewounds healing association) soutenue par la coopération suisse, les attend et Rose, l’animatrice, prévient tout de suite : « la journée ne sera pas facile. » Les femmes le savent, elles craignent ces journées consacrées à la commémoration du génocide et plusieurs d’entre elles reconnaîtront plus tard que ces premiers jours d’avril, elles les passent généralement portes et fenêtres fermées, évitant de croiser des voisins qui parfois les narguent. Cette année c’est différent : ces femmes rescapées du génocide, veuves ou remariées avec des Hutus qui leur répètent parfois « tu me dois tout, car tu n’as plus d’autre famille… » se sont engagées à soutenir les autres lors des cérémonies du souvenir le 7 avril prochain. Pour pouvoir évacuer les corps raidis par des crises traumatiques, calmer les cris et les sanglots, elles devront être fortes et pour cela, dit Rose, « il faut qu’elles laissent elles-mêmes parler leurs émotions ».
Serrées dans une salle de classe, vêtues avec coquetterie, une soixantaine de femmes , des jeunes et des vieilles au visage noble, des musulmanes en foulard et des chrétiennes, commencent par écouter un texte simple, qui s’ouvre par cette phrase déconcertante : « je veux me pardonner ». « Me pardonner, car je suis faible, car j’ai voulu aller au-delà de mes forces, car j’ai été en contradiction avec mon cœur. » Le pardon est au cœur de toutes les prises de parole, les femmes s’en veulent d’en être incapables et les souvenirs se bousculent : « j’avais fui avec mes quatre enfants, j’en ai perdu deux, deux autres ont été tués devant moi », « j’avais 16 ans ils ont déshabillé mon père sous mes yeux avant de le tuer en lui coupant les membres, systématiquement et on l’obligeait à réciter le Notre Père », « dans ma famille, neuf corps n’ont toujours pas été retrouvés dont deux de mes enfants »…
Vingt cinq ans après, le génocide ce n’était pas hier, c’est aujourd’hui. La douleur est intacte, la même demande revient : « ils doivent nous dire où sont les corps, il faut que nous puissions enterrer nos morts. » Une femme pleure : « j’ai retrouvé un corps dans une fosse, on m’a dit que c’était mon frère, mais il était nu. Ses habits avaient disparu, je ne sais pas si c’est lui et j’ai refusé de le laisser partir. » Sortis de prison, revenus du Congo, les voisins hutus se taisent. Parfois lors des « gacacas » (justice traditionnelle) des bourreaux ont parlé, mené les survivantes vers des fossés ou des latrines et le deuil a pu se faire. Mais aujourd’hui le silence est revenu sur les collines. On vit côte à côte, on ne se dit rien. Un homme, un Hutu, prend lui aussi la parole car il souffre : « mon père avait caché des enfants tutsis, les tueurs sont venus les chercher et ils ont disparu. Depuis lors, les voisins se méfient de moi, alors que dans ma famille, nous sommes innocents… »
Rose, l’animatrice du séminaire, Simon, le psychologue, ont réuni les femmes en petits groupes serrés dans les salles de classe, la confidentialité est assurée, les émotions peuvent remonter à la surface. L’après midi, Simon a mis en place un rituel simple, sur lequel chacune peut inscrire sa propre symbolique : un beau feu dont la fumée masque la colline d’en face, où la grande prison de Mageragiri abrite 6000 prisonniers. Une table avec deux grandes bougies blanches et des stocks de mouchoirs en papier, des bouteilles d’eau. Déjà amorcé le matin, le flux de la parole s’intensifie. Les femmes, tenant chacune une bougie allumée, autorisent leurs souvenirs à se réveiller, et toujours revient cette phrase lancinante : «que veut dire la réconciliation aussi longtemps qu’on ne nous a pas rendu les corps ? »
Une femme jeune, joliment vêtue, raconte, longuement, qu’elle avait 12 ans en 1994 et qu’elle a tout vu : « je glissais au milieu des blessés, des mourants et je leur donnais un peu d’eau. Un homme, un voisin, découpait les gens à la machette ; je me souviens de tout, son visage, ses vêtements et bien plus tard, devant les tribunaux gaçaça j’ai tout raconté, je l’ai dénoncé. Bien qu’il ait nié, il a été mis en prison, et libéré, il est revenu sur la colline. Un jour il m’a demandé de l’eau. J’ai refusé, je lui ai dit : « montre moi d’abord où sont les corps d’Emmanuel et de tous les autres. Comment pourrais je pardonner ?»
Pour toutes ces femmes, le chemin a été long, infiniment douloureux. La plupart d’entre elles vivent seules, employées à la journée dans des champs de coton pour 500 francs rwandais ou cultivant leur potager, celles qui ont encore leur mari prennent soin de lui : « il souffre de maux de tête, pendant les jours de commémoration il refuse de parler, reste immobile »» Les remariées gardent le silence : « je ne peux rien expliquer à ma belle famille ». Une très jolie jeune fille, née après le génocide, avoue que parfois elle se retrouve paralysée par des crises traumatiques : « cela se transmet il ? »
Rose et Simon, silencieux, bienveillants, encouragent les prises de parole, suivent le flot de tous ces chagrins ; les femmes veillent les unes sur les autres, apportent de l’eau, un mouchoir à celles qui s’écroulent, se tiennent par la main ou les épaules. Une grande douceur flotte dans l’air, les bougies se consument lentement, le soleil décline. Apprivoisera t-on jamais tant de douleur, d’aussi atroces souvenirs ? Lorsque la réunion se termine, les femmes se sont redressées, elles rajustent leurs foulards et se disent à dimanche. Dimanche, jour de la commémoration officielle, leur tour viendra d’aider les autres, elles auront repris des forces.

5 avril 2019

Seul l’accès à toutes les archives éclairera la vraie politique de la France au Rwanda

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Voici un an, alors que Louise Mushikiwabo était nommée à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie, on avait pu croire que les relations entre la France et le Rwanda allaient se normaliser et que viendraient l’heure de la vérité, le temps des excuses. Des espoirs prématurés : quoique invité, le président Macron ne viendra pas à Kigali et sera remplacé par Hervé Breville, d’origine rwandaise et militant de LRM. Par contre, à la veille de la commémoration du génocide, il devrait répondre à une demande de plus en plus pressante : l’ouverture des archives de l’Elysée, de la Défense et des Affaires étrangères. Mais qui aura accès à ces précieux documents : des chercheurs triés sur le volet et soigneusement dirigés vers des pistes balisées, ou des historiens travaillant en toute indépendance ?
Seule une ouverture complète permettrait de distinguer le vrai du faux, de savoir si la « main droite » de la France, la politique officielle que rappelle Hubert Védrine défenseur de la mémoire de François Mitterrand, était ou non en phase avec la « main gauche » c’est-à-dire une armée française qui soutenait ouvertement les extrémistes. Les documents de l’époque devraient faire le tri entre les véritables injonctions de l’Elysée ou les « électrons libres » dont parle Védrine et dont Guillaume Ancel nie catégoriquement l’existence « c‘est rigoureusement impossible ».
Nos deux interviews exclusives témoignent de l’âpreté du débat et aussi de la gravité de l’enjeu. En effet, l’ancien secrétaire général de l’Elysée assure que la France politique ne soutenait que la mise en œuvre des accords d’Arusha, soit une solution négociée, et cela afin d’éviter le pire. Pour lui le volet politique et le volet militaire allaient de pair, alors que les faits semblent démontrer le contraire. Si la deuxième hypothèse devait se confirmer, si des militaires agissaient en sens inverse des directives politiques, cela révélerait un sérieux problème de cohérence et de discipline.
Une hypothèse que Guillaume Ancel, officier, ayant participé à l’Opération Turquoise, dément absolument. L’ancien lieutenant colonel est devenu l’un des plus rudes pourfendeurs de la politique des années 90 et il réclame lui aussi l’accès total aux archives, afin que soit connue toute la vérité.
Car in fine, la seule question qui importe est de savoir à quel niveau le gouvernement intérimaire, alors qu’il orchestrait les tueries, disposait encore de soutiens du côté français, et à quel niveau. Il s’agit d’une question à la fois morale et judiciaire, et, à la limite, le temps importe peu : la complicité de génocide est un crime contre l’humanité, reconnu comme imprescriptible

5 avril 2019

Pour Hubert Védrine, la France a toujours défendu au Rwanda une solution négociée

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Lorsque l’on retourne en arrière, au début des années 90, il apparaît que la France prend le relais de la Belgique, alors que le Rwanda ne présente guère d’intérêt économique ni même stratégique. Hubert Vedrine, qui fut porte-parole puis secrétaire général de l’Elysée a accepté, en exclusivité pour Le Soir, de revenir sur l’engagement, très controversé, de la France au Rwanda de 1990 à 1994.

Alors que François Mitterrand est l’un des rares, en France, à être informé des problèmes ethniques qui existent au Rwanda et qui ont déjà mené à des massacres, il décide, en 1990, de faire intervenir l’armée française afin de stopper l’offensive du Front patriotique rwandais. Pourquoi cette décision?
R/ Justement parce qu’il mesure aussitôt le risque. Cette décision initiale en 1990, n’est pas fondée sur une relation étroite, à l’instar de celle qui existait avec la Côte d’Ivoire ou le Sénégal. Le Rwanda n’était pas un enjeu économique ou stratégique. Ayant réétudié cette période, j’explique cet engagement par le fait que le Président de Mitterrand avait vécu les années 30 et a toujours réagi vigoureusement aux tentatives de changement de frontière ou d’interventions venues de l’extérieur pour changer un régime par la force. Il y a eu d’autres exemples que le Rwanda : alors que le Tchad était presque complètement passé sous influence libyenne, Mitterrand l’a fait reculer. A propos des Malouines, le président avait tout de suite pris position contre le coup de force argentin et après l’invasion du Koweit il était déterminé à en faire ressortir l’Irak.
Il me semble que Mitterrand a raisonné comme l’aurait fait de Gaulle : si un pays lié à la France, dans cette zone « transversale » de l’Afrique qui va du Sénégal à Djibouti n’est pas capable d’empêcher une « micro minorité » venue d’un pays voisin et appuyée par l’armée d’un pays voisin de déclencher une guerre civile pour prendre le pouvoir par la force (puisque électoralement ce n’était pas possible) et cela malgré la garantie de la France, alors cette garantie ne vaut plus rien. C’est la source vraie de l’engagement français. Il est possible que par la suite, des militaires, des diplomates, aient évoqué Fachoda, mais je ne crois pas que François Mitterrand ait raisonné ainsi, il pensait plutôt en termes de stabilité et de garantie.

Cependant, la demande initiale du FPR ne portait que sur le retour des réfugiés tutsis qui se trouvaient dans les pays voisins…
R/Précisément. Quand on reprend la décision initiale de Mitterrand, et que l’on observe l’action menée par les des diplomates français, en 90, 91, 92 puis sous la cohabitation en 1993, on voit que la même politique est poursuivie : elle comporte un volet militaire, – aider l’armée du régime de Kigali à stopper les attaques venues d’Ouganda- et un volet politique, exiger un compromis entre les protagonistes. Tous les procureurs auto-désignés qui attaquent cette politique zappent cette séquence, qui est pourtant essentielle.

Un engrenage terrible s’est mis en place, sur un fonds ancien de tensons inter ethniques : plus le FPR attaquait, plus le mouvement hutu se durcissait, assurait qu’il n’allait pas céder aux pressions ni se laisser envahir par les Tutsis de l’Ouganda qui allaient reprendre les terres, le bétail, etc. Une course de vitesse était engagée, d’où les pressions de la France pour un compromis politique. L’argument « vous ne pouviez pas ne pas savoir » est une tautologie : précisément, Mitterrand avait compris tout de suite qu’il y avait un risque géant, c’est même la raison principale de son engagement de 1990. Qui se souvient de cela aujourd’hui ? A cette époque, le président n’a pas expliqué les raisons de cet engagement à la fois militaire et politique, et c’est dommage. En fait, le FPR voulait tout conquérir et les extrémistes hutus ne voulaient rien lâcher, avec la menace d’un engrenage génocidaire. La France avait pour devoir de tenter d’empêcher cela. Avec le gouvernement de cohabitation du Premier Ministre Balladur, cette politique s’est poursuivie. C’est la France qui a obtenu que soient conclus les accords d’Arusha. Alain Juppé, ministre de cohabitation qui s’entendait bien avec Mitterrand, s’était personnellement investi pour cela. Avec les accords d’Arusha, à l’été 1993, les autorités françaises ont cru, et espéré, avoir réussi à arrêter la guerre civile et des horreurs. Ces accords étaient l’aboutissement de la politique menée depuis 1990, le résultat de la pression énorme qui avait été exercée. D’autres pays, comme la Belgique, ont aussi poussé à ce compromis.

A côté du volet politique, le volet militaire semble différent : depuis 90, les militaires français se sont engagés au Rwanda de manière très déterminée, et cela alors que les Belges retirent leurs troupes. L‘armée française aurait elle été en roue libre ?
R/Je ne pense pas que l’on puisse dire cela. Evidemment je ne suivais pas la situation sur le terrain et ce que je vous rappelle ce sont les décisions politiques au sommet. Mais, il n’y a pas eu une politique militaire et une politique diplomatique. Ce sont les deux faces d’une même médaille : la France devait s’engager sur le plan militaire, sinon elle n’avait plus de levier politique. Je ne me souviens pas que la Belgique ait désapprouvé cette double approche. En tout cas, la présence militaire française n’avait pas pour but de “soutenir un régime”, mais au contraire d’obliger ce dernier à partager le pouvoir, ce que la France avait cru avoir obtenu en 1993.

Mais pendant ce temps se développait au sein du monde hutu, immensément majoritaire dans le pays, au rythme des attaques du FPR, le refus radical de tout partage du pouvoir avec les Tutsis, et l’idée démente d’éliminer les Tutsis, devenus une menace, avec en parallèle, un rejet radical des pressions françaises.

Les officiers français travaillaient en étroite collaboration avec les officiers d’Habyarimana et l’aidaient à faire la guerre…
R/Les militaires, c’est les militaires. Ils avaient eu pour mission d’aider l’armée rwandaise huttu à tenir la frontière du nord. Des liens se sont créés à cette occasion, renforcés par les informations sur les massacres commis par le FPR là où il avançait. Mais la ligne politique n’a jamais changé : imposer un accord de partage du pouvoir. Il n’y a aucune contradiction, au contraire, et ces liens noués sur le terrain n’ont pas changé la ligne. Au lieu de “soutenir un régime qui allait devenir génocidaire”, la France a au contraire tordu le bras à des protagonistes dont les uns, les Hutus, voulaient tout garder et les autres, les Tutsis, voulaient tout prendre. La France a voulu imposer un partage du pouvoir. Cela me parait clair. Les questions que je me pose moi, portent plutôt sur l’ « après Arusha ».
En effet, si les accusations récurrentes contre la France sont à mon avis insensées, des questions sérieuses se posent néanmoins.

Les militaires français n’étaient pas tellement contents de partir, ils traînaient les pieds… Le « levier militaire » restait engagé.
R/C’est possible pour certains d’entre eux, mais pas au sommet. Ce qu’ont ressenti les militaires de terrain est un autre sujet. Les politiques décident, les militaires exécutent. Vu ce qui se passait du côté FPR il se peut que certains militaires français aient été fiers d’avoir aidé les Rwandais à arrêter le FPR, mais l’objectif politique au sommet restait le compromis politique, celui d’Arusha.

Avec le recul, (à l’époque je ne traitais pas cette question, même si j’étais informé, et c’est maintenant que je pense cela) je me dis qu’on n’aurait pas dû retirer nos troupes après Arusha. Certes, le FPR exigeait ce retrait (ce qui trahit d’ailleurs son intention pour la suite) Mais, on aurait dû comprendre qu’en réalité, les protagonistes n’avaient signé que contraints et forcés et que sans présence internationale beaucoup plus forte, avec un mandat beaucoup plus offensif que le simple « maintien de la paix », Arusha avait peu de chances d’être appliqué. C’est une vraie question.

En réalité, la France s’est montrée trop confiante. A Paris, le soulagement a dominé chez les autorités d’où la décision de retirer les troupes. Certains militaires n’ont pas compris la manœuvre. La France n’était pas engagée militairement pour prendre parti pour un camp, mais pour imposer une solution politique. Quelques militaires de terrain ont pu dire des choses qui ont semé le trouble car ils n’avaient pas compris l’objectif stratégique de Mitterrand, Balladur, de Juppé, etc. Les chefs militaires, eux, l’avaient compris, et l’ont souvent redit depuis.

Compte tenu des solidarités entre compagnons d’armes, peut-on imaginer que les militaires français, aient maintenu des relations,, de manière autonome, sans être couverts par les politiques ? Le lien organique entre les militaires rwandais et rwandais n’a pas été rompu…
R/Quand les militaires français, ont été retirés, à part une trentaine de conseillers environ qui ont été laissés sur place, il y a pu avoir des états d’âme de frustration chez certains – il y a des exemples de cela, par exemple à l’époque des décisions de de Gaulle en Algérie – mais la politique de la France était claire. C’était celle du gouvernement et du Président. En revanche, je le répète, comme les Hutus ne voulaient rien lâcher et que les Tutsis voulaient tout conquérir ; ils voulaient le pouvoir, donc après Arusha, la France a peut-être eu trop confiance Si l’ont peut reprocher quelque chose à la France, c’est une certaine naïveté. Cela n’a rien à voir avec les horribles accusations habituelles. La France aurait eu besoin de plus de leviers encore pour forcer les uns et les autres à respecter les accords.

Pourquoi la France insistait elle pour que les extrémistes du CDR fassent partie du gouvernement de transition alors qu’ils n’avaient pas signé les accords ?
R/ Il s’agissait de les contraindre, de les mouiller, qu’ils seraient moins dangereux dedans que dehors et que quand on veut faire la paix, il faut intégrer les extrêmes… Cela se défend. On a fait cela dans d’autres conflits.

Revenons aux militaires. Pourquoi, après le retrait officiel de l’automne 93, des militaires français sont ils restés au Rwanda, plus nombreux que ce que l’on disait et aux côtés des durs du régime ? Y aurait il eu des électrons libres ?
Si, sur le plan militaire, s’il y a eu des “électrons libres”, par définition, ces derniers n’engageaient qu’eux et étaient incontrôlables. L’Afrique grouille de gens comme çà, d’«électrons libres» parfois de soldats perdus issus des armées, ou des services français, belges, américains, israéliens ou africains. Par définition ils ne sont pas soumis à une hiérarchie. Aux Etats Unis aussi, il y a bien des cas où le président a dit une chose, où la CIA en a fait une autre… Je ne veux pas me défausser puisque je juge honorable ce que la France a fait, mais ce que je vous décris, c’est le processus de décision politique des dirigeants français.

Des « électrons libres » qui continuent à livrer des armes ne peuvent pas faire cela de leur propre initiative…
Si bien sûr. Il y a beaucoup de trafics d’armes en Afrique hélas. On pourrait citer dix conflits en Afrique où cela a eu lieu. Où les protagonistes ont reçu des armes américaines, israéliennes, russes, tchèques, chinoises, françaises ou autres par l’intermédiaire de trafiquants locaux et d’anciens militaires, ou même en activité !

Après l’attentat, revenir ou pas ? La question s’est posée à Paris. Ce qui est sûr c’est que l’armée française et donc le Ministre de la défense, François Léotard, ne voulait pas retourner au Rwanda. Très vite après le début du génocide, Juppé dit qu’il fallait revenir pour essayer d’arrêter les massacres, Mitterrand dit « oui sous certaines conditions ». Balladur était résolument hostile. Les grands chefs militaires, eux, freinaient : « on a fait notre job, c’est terminé. »

Un tel refus ne les empêche pas de recevoir des émissaires du gouvernement intérimaire…
R/En effet, au début Paris a gardé le contact avec tout le monde car, pendant quelques semaines l’idée a persisté que, peut-être, on pouvait encore sauver Arusha. Mais, c’est comme remettre le dentifrice dans le tube !

Sur l’intervention, (y aller ou pas ?) l’arbitrage de Mitterrand/Balladur, a été finalement d’y aller mais uniquement si la France obtenait un mandat du Conseil de sécurité pour une mission humanitaire pour un temps limité.
Avec le recul, de même que je pense qu’après Arusha il aurait fallu imposer une présence militaire internationale très forte pour tordre le bras tous les protagonistes, je pense que la France aurait du mettre son veto à la décision de retirer tous les Casques bleus (ndlr. décision prise le 21 avril, après le retrait unilatéral des Casques bleus belges) . Mais c’est facile à dire avec le recul !

Considérez-vous le capitaine Barril comme un électron libre ?
Il en est l’exemple type. Il n’a jamais eu de fonction à l’Elysée. Vu son amitié antérieure avec le commandant Prouteau, il se présentait comme mandaté par l’Elysée, ce qui était faux mais lui a permis d’obtenir des missions dans toute l’ Afrique. On a dû finalement lui retirer sa carte d’accès à l’Elysée. Quant à François de Grossouvre, (qui s’est suicidé dans son bureau le 7 avril) c’était un homme courtois et sympathique, mais mythomane, que Mitterrand gardait près de lui par gentillesse car il l’avait beaucoup aidé durant sa traversée du désert. Il était là, mais il ne jouait plus aucun rôle, et en avait conçu une amertume certaine …Grossouvre, Barril, ou d’autres, c’était le paquet « électron libre », cela n’était pas la politique de la France…

Quelles étaient vos propres responsabilités à l’époque ?
R/ J’étais en contact en tant que conseiller diplomatique avec la cellule africaine de l’Elysée. On s’informait une fois par semaine environ. Lorsque j’étais Porte-parole de l’Elysée, j’étais tenu au courant. Lorsque j’étais Secrétaire-Général, je voyais tout passer, les notes du Quai, de la défense, de l’Etat-major particulier, de la cellule africaine, mais je n’avais pas de position personnelle ni de décision à prendre moi-même sur ces questions africaines…Et n’oubliez pas qu’en 1993/1995 on est en cohabitation. Je trouve que ce que la France a fait a été honorable, même si cela a échoué.

Sur Turquoise : si l’Opération n’a été lancée que fin juin, c’est parce qu’il a fallu plusieurs semaines pour obtenir le mandat de du Conseil de sécurité de l’ONU du fait des réticences ou de l’indifférence des autres membres permanents. SI la France avait réellement voulu aider « un régime ami génocidaire » (!) elle aurait envoyé des parachutistes tout de suite, en avril, et pris Kigali.

La France y a donc été (seule !) avec un mandat humanitaire. Cette opération a sauvé, quand même, des milliers de gens, et elle s’est terminée à la date prévue. En outre Turquoise n’avait pas tellement d’armement. A propos de Bisesero, les français ont expliqué qu’ils étaient allés dès qu’ils avaient pu, ils sont pourtant arrivés trop tard pour empêcher ce massacre. Je rappelle que l’armée française ne voulait pas revenir au Rwanda, elle jugeait que c’était compliqué et très risqué. Les militaires détestent être envoyés dans des guerres civiles…

Il est possible que des génocidaires soient partis vers le Zaïre en passant par cette zone, entre autres, mais comment les distinguer, au milieu d’une foule qui fuit le pays ? De plus, le mandat, donné par l’ONU n’était pas d’arrêter des gens qui, d’ailleurs, pouvaient fuir le Rwanda par bien d’autres frontières !Toutes ces accusations sont vraiment injustes ou absurdes.

Vous avez travaillé jusqu’au bout avec le président Mitterrand …Prenait il encore lui-même les décisions ?
Bien sûr, personne ne pouvait trancher à sa place. Il est toujours resté l’autorité finale. Il ne m’est jamais arrivé de ne pouvoir le joindre lorsque j’avais besoin d’une décision urgente, et cela jusqu’en mai 1995. Et même au-delà ila reçu beaucoup de visiteurs jusque fin 95. Ses détracteurs disent, soit que Mitterrand ne contrôlait plus rien ou que, au contraire, tout est de sa faute !Tout cela n’a pas de sens.

C’est pour moi l’occasion de rappeler qu’il fut le premier président occidental à être invité par Mandela à l’été 1994 à venir dans l’Afrique du Sud Arc en Ciel. Mandela ne croyait rien des accusations contre la France .

Propos recueillis à Paris

5 avril 2019

Guillaume Ancel: “le premier but de Turquoise était de prendre Kigali”

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“le Rwanda, Tchernobyl de nos interventions extérieures, mais la chape se fissure”

Sorti de Saint Cyr en 1965, spécialiste du guidage des frappes aériennes, « missilier » envoyé au Rwanda en 1994 lors de l’Opération Turquoise, Guillaume Ancel quitte l’armée française avec le rang de lieutenant colonel. Auteur de plusieurs ouvrages dont « Rwanda, la fin du silence » (Editions « Les Belles Lettres ») et « Vent sombre sur le lac Kivu ».

Est-il imaginable, dans l’armée française ou ailleurs, qu’après que les politiques aient pris une décision, les militaires fassent le contraire ?

Après vingt ans dans l’armée de l’air, je pense que c’est rigoureusement impossible. Jamais je n’ai vu mes camarades prendre une décision à l’inverse de la décision politique. Cela n’existe pas. Au Rwanda, où la France a été extraordinairement présente depuis 1990 rien n’a pu être fait sans une décision politique. Le général Jean Varret, qui dirigeait la coopération militaire, s’est rendu plusieurs fois au Rwanda avant 94. Au retour, il a signalé à l’Elysée que l’on préparait des gens qui parlaient ouvertement de « solution finale ». L’amiral Lanxade l’a alors démis de ses fonctions en disant il n’avait rien compris à la politique de la France. Le général Quesnot, qui a remplacé Varret, a proposé, lui, une « stratégie indirecte » après avril 1994, un soutien qui n’apparaîtrait pas directement. Mais j’insiste : Quesnot ne peut rien décider, c’est à l’Elysée que cela se passe. Soit c’est le président qui décide, soit c’est son secrétaire général Hubert Védrine. Ce dernier est le directeur exécutif, il pilote les décisions de François Mitterrand et veille à ce qu’elles soient exécutées. Il n’est pas un notaire, un « passe plat ». Sa responsabilité est engagée. Dans la marge d’une note, il a écrit qu’il fallait livrer des armes aux génocidaires et on distingue clairement son paraphe…

En 1990, qu’est ce qui pousse le président Mitterrand à décider d’une intervention ?

Jusqu’aujourd’hui, on ne comprend pas ce qui a pu motiver l’Elysée à décider à bout de bras de soutenir un régime qui dérivait totalement… Il y a des faisceaux de raisons : le Rwanda se trouve aux frontières de la « Françafrique » zone d’expression francophone, particulièrement lie à la France et qu’il faut préserver face aux Anglais. Le pays est aussi un « porte avion » par rapport aux richesses de l’Est du Zaïre. S’y ajoute une sorte de néo colonialisme car la France se croit encore un peu propriétaire d’une partie de l’Afrique. Sans oublier une sorte de condescendance : on croit qu’on pourra facilement maîtriser ces « extrémistes hutus »… La réalité, c’est que ces derniers n’ont jamais cessé de nous manipuler, c’est eux qui nous « géraient »…

Quel fut le rôle de la DGSE, le service de renseignement extérieur ?

Ce service a remarquablement fait son travail :il a produit plusieurs notes destinées à l’Elysée, selon lesquelles la France risquait d’être accusée de complicité ! Le système d’information n’a pas failli, mais d’autres sources ont du interférer…Je me demande si, puisqu’on s’était fait battre dans tous les conflits insurrectionnels des années 60, un petit groupe de personnes n’a pas voulu démontrer que la France possédait encore la maitrise de la guerre insurrectionnelle…
Alors que les Belges nous avaient conseillé de ne pas intervenir, nous nous sommes précipités avec une arrogance toute française. Je le répète : en France, c’est toujours l’Elysée qui a piloté la politique africaine et à propos du Rwanda, il y avait un blanc seing présidentiel. En plus, il était impossible de se tromper : les extrémistes ont toujours dit clairement que leur objectif était de liquider les Tutsis. Dans les notes de l’Elysée, on parlait du « Tutsiland », de l’armée « tutsi » et non du FPR, des « Khmers noirs », un vocabulaire raciste.
Comment comprendre qu’après le 6 avril la France ait soutenu un groupe d’extrémistes dont l’objectif était de faire exploser les accords d’Arusha ?
Le gouvernement intérimaire, composé uniquement d’extrémistes, été formé le 8 avril dans les locaux de l’ambassade de France. Ces extrémistes ne vont jamais perdre le soutien de la France. Ils seront reçus à l’Elysée, on va leur donner des armes et même après ils seront abrités soutenus, défendus…

Les missiles sont partis du camp Kanombe

Que pensez vous de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana ?
Ma formation initiale est d’être un « missilier », un spécialiste du tir de missiles et du repérage aérien…En 2012, des experts, dans un rapport demandé par la justice française, ont établi que les missiles avaient été tirés trois quart avant, depuis le camp Kanombe. C’était le camp de la garde présidentielle, dirigé par le colonel Bagosora, où se trouvent des unités d’élite formées par la France..
Comment peut-on dire aujourd’hui que l’avion a été touché par des missiles venus par derrière ? Il aurait alors fallu que l’avion fasse demi- tour pour être percuté ! En réalité l’amiral Lanxade, comme Hubert Védrine, comme le président Mitterrand, ont été informés par la DGSE dès septembre 1994 du fait que les missiles avaient été tirés depuis le camp Kanombe. Les Belges et les Américains le disaient depuis longtemps ainsi que les Américains. Il y avait unanimité, Sachant tout cela, comment le général Lanxade peut-il encore accuser le FPR ? Comment les décideurs peuvent ils affirmer, depuis 25 ans, que c’est le FPR qui a fait tirer sur l’avion, insinuant que ce sont des Tutsis qui auraient fait tirer sur des Tutsis ? Il s’agissait de décrédibiliser le pouvoir en place mais aussi de donner une « alternative à la réalité ». Le génocide a été une entreprise sophistiquée, machiavélique, préparée et financée depuis plusieurs années et dont le seul but était de liquider les Tutsis. Pourquoi nos décideurs français continuent ils à transformer les bourreaux en victimes ? C’est insoutenable…Ce qui m’effare c’est que les dirigeants français de l’époque, Mitterrand, Védrine, Lanxade, ont pris des décisions et tenu un discours tel que la France pourrait être accusée de complicité de génocide…Jusqu’en 93, on s’est battu aux côtés des forces génocidaires. Védrine oublie de dire que le soutien français aux accords d’Arusha a été très mitigé. Des conseillers du président parlent de « Khmers noirs », refusent le partage du pouvoir avec le FPR. Un conseiller écrit même « Arusha c’est Munich » ! Affirmer que les accords d’Arusha ont été signés grâce à la France, c‘est un « fait alternatif », digne de Donald Trump.
En réalité, ces accords ont été signés grâce à l’ONU, à cause des pressions belges et américaines. Les Français qui ne soutiennent pas réellement ces accords n’envoient à Arusha qu‘un diplomate de troisième plan, troisième secrétaire de l’ambassade de France en Tanzanie et non un « ponte » des Affaires étrangères….
En réalité, les Français sont furieux parce que le président du FPR leur a adressé une lettre rappelant l’exigence du départ des « forces étrangères » c’est-à-dire françaises. Sans respecter complètement ces accords, les Français laissent au Rwanda une trentaine de coopérants militaires, présents à tous les échelons du gouvernement rwandais. La France reste donc omniprésente durant la préparation du génocide.
On peut aussi se demander pourquoi on a soutenu des gens tels que le CDR, (Comité pour la défense de la République) des extrémistes radicalement opposé aux accords d’Arusha.
Dans les premiers jours des massacres , quand la France intervient avec l’Opération Amaryllis, il ne s’agît que d’évacuer ses ressortissants. Elle n’agit pas militairement contre un gouvernement d’extrémistes qui a pris le pouvoir. Au contraire, ses émissaires sont reçus à l’Elysée…Il y a là contradiction complète avec ce que dit aujourd’hui Hubert Védrine…

Pas d’accès aux archives de l’Elysée

La vérité se trouve sans doute dans les archives de l’Elysée. Pourquoi ne sont elles pas accessibles ?

Le discours selon lequel ce qu’on a fait est irréprochable est totalement incompatible avec le refus de laisser accéder librement aux archives.
En 1998 la Mission d’information sur le Rwanda dirigée par Paul Quilès entendra à peu près tout le monde. Son premier objectif est de couler une chape de béton sur le Rwanda, le Tchernobyl de nos interventions extérieures. On enfouit, le plus profondément possible. Mais les années passent, des témoignages remontent à la surface. Thierry Prungnaud livre un récit accablant sur la manière dont on a soutenu aveuglément des unités d’élite rwandaises qui ont été le fer de lance des massacres. Comment, à Bisesero, les tueurs ont massacré sous nos yeux sans que l’on ne fasse rien…Plus tard, la polémique ayant enflé, le président Hollande a annoncé qu’il allait ouvrir les archives sur le Rwanda. Mais en réalité, la conservatrice de ces archives, Mme Bertinotti, a écrit que ces archives étaient ouvertes mais non consultables ! A ce moment, recevant des menaces très claires, j’ai pris la décision d’écrire « Rwanda la fin du silence ». Afin que le silence des militaires et des politiques ne se transforme pas en amnésie.
L’an dernier, le président Macron a annoncé un travail de mémoire, la mise sur pied d’une commission d’universitaires et d’historiens ayant accès aux archives. En même temps, il a donné un signe de rapprochement politique au Rwanda. Or maintenant, voilà qu’on apprend par l’amiral Lanxade que cette « commission d’historiens » va être dirigée par un commissaire qui n’aura aucune autonomie. La « commission spéciale » va être débarrassée de tous les contradicteurs et n’aura accès qu’aux archives fléchées par les services de l’Etat français ! Trois ans plus tôt, Lanxade avait déjà conclu que cette commission allait montrer qu’il n’y a rien dans les archives de la France. Circulez il n’y a rien a voir….
Vingt cinq ans après, refuser de savoir ce qui s’est passé en dit long sur notre faiblesse dans le contrôle démocratique des décisions de l’Elysée.
Les archives importantes sont celles du renseignement militaire français et surtout celles de l’Elysée. On devrait y trouver les arguments expliquant pourquoi on a décidé de continuer à soutenir les génocidaires, à essayer de les mettre au pouvoir, à protéger leur fuite…

Comment l’Opération Turquoise a bifurqué

Quelle fut la vraie nature de l’Opération Turquoise à la quelle vous avez participé ?

Lorsque je m’embarque pour Turquoise en juin 1994 c’est sans avoir reçu le moindre briefing sur la situation politique, sans aucune connaissance du contexte. J’appartiens alors au 68ee régiment d’artillerie d’Afrique, lié à la Légion étrangère. A la veille du départ, mes camarades m’expliquent que la France est engagée secrètement depuis des années : on a fait la guerre au Rwanda depuis 1990, c’est nous, officiers d’artillerie, qui avons stoppé l’avance du FPR de 92 et 93 avec des feux d’artillerie d’une très grande violence qui ont fait des centaines de morts et nous aussi on a failli mourir sous le feu du FPR.
Etant donc déjà très engagés au côtés du régime en place, nous sommes partis avec les meilleures unités de combat de l’armée française appuyés par des avions de chasse. Officier d’artillerie, spécialisé dans le guidage des avions de chasse et des bombardements, je n’ai jamais pratiqué de frappe humanitaire, seulement des frappes aériennes. Le premier ordre que je reçois est de préparer un raid terrestre sur Kigali : nous emparer de la capitale du Rwanda pour y mettre en place un gouvernement que l‘on soutient depuis des années et qui est en train de s’effondrer face au FPR. Cet effondrement est du au fait que les forces gouvernementales consacrent l’essentiel de leurs efforts à liquider les civils tutsis et non à se battre! Lorsque nous débarquons, c’est au milieu de ces forces gouvernementales. Belle neutralité ! On se fait acclamer par les Hutus qui viennent de commettre des massacres car ils sont persuadés qu’on va les remettre au pouvoir. Mais le raid sur Kigali n’est pas mené : il est remplacé par une autre ordre, déclencher des bombardements pour bloquer militairement l’arrivée du FPR. Donner un coup d’arrêt.
Au petit matin du 1er juillet, alors que je dois conduire une opération de bombardement, que les avions de chasse Jaguar sont déjà en vol et que nous embarquons dans les hélicoptères qui doivent se rendre sur les sites de guidage, nous recevons l’ordre de tout annuler. Cet qui venait directement de l’Elysée ! A mon avis c’était la suite de l’affaire de Bisesero. Des militaires étant tombés sur des rescapés tutsis, ils avaient promis de revenir mais à leur base, on le leur interdit car leur mission est de bloquer le FPR.
Certains militaires décident alors de désobéir et font mine de se perdre. Ils retrouvent des rescapés et comme ils emmené des journalistes avec eux, le commandement est obligé de monter une opération de secours ! A l’Elysée on s’avise que sauver quelques rescapés et en même temps se battre contre les ennemis des génocidaires (le FPR) cela ne tient pas. Il faut donc tout arrêter et l’opération bifurque le 1er juillet. D’un côté on mène des opérations humanitaires mais de l’autre la zone Turquoise se transforme en havre de paix de paix… pour les forces génocidaires qui peuvent s’y replier avec armes et bagages, y compris avec la radio des Mille Collines ! Un ordre vient directement de l’Elysée : escorter les génocidaires jusqu’à la frontière du Zaïre, avec leur argent (la Banque du Rwanda…) et leurs armes. J’ai aussi assisté à une livraisons d’armes sur la base de Cyangugu au Sud Kivu : des containers remplis d’armes, entreposés sur des camions militaires français, ont été livrés dans les camps de réfugiés. A Goma, l’amiral Lanxade a donné son accord pour que des avions se posent avec des armes destinées aux génocidaires, ce qui a été confirmé par le coordinateur logistique de la Croix Rouge.
Personnellement, je crois qu’au moment de l’attentat, l’Elysée avait préparé une opération militaire pour prendre le pouvoir et le donner aux génocidaires. Mais Edouard Balladur, le premier ministre de la cohabitation, s’y est opposé en faisant traîner les choses…C’est très troublant…
J’aimerais que la justice ait accès aux archives et qu’elle examine clairement les responsabilités : ce n’est pas la France qui doit être accusée, ce sont quelques personnes… Hubert Védrine, Jacques Lanxade, ont des responsabilités dans ce qui s’est passé et c’est à la justice française d’en juger. Mes compagnons d’armes, eux, ont fait ce qu‘on leur demandait de faire. Il faut se tourner vers les responsables, en particulier Hubert Védrine, l’amiral Lanxade. Il était l’interface et avait une relation de confiance avec le président Mitterrand.
Accepter que l’on livre des armes à des génocidaires cela s’appelle complicité de génocide mais c’est à la justice d’en décider. Je comprends que le président Macron n’aille pas au Rwanda pour les commémorations s’il doit leur annoncer que les archives ne seront ouvertes qu’à une commission spéciale !
Notre engagement au Rwanda a pollué nos relations avec les partenaires européens et un Togolais m’a dit un jour « toute l’Afrique est témoin de ce que nous avez fait au Rwanda et aussi longtemps que vous ne vous présenterez pas des excuses, les Africains ne pourront avoir confiance en la France. »

3 avril 2019

Souvenirs du Rwanda, un quart de siècle plus tard

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Un quart de siècle, ce n’est rien. Les souvenirs que j’avais gardés du Rwanda sont remontés brusquement. Aussi brûlants qu’au premier jour. En voici le récit.

La lente descente aux enfers

Lorsque je découvris le Rwanda à la fin des années 80, le « pays des milles coopérants » bénéficiait de toutes les indulgences. Le président Habyarimana venait régulièrement partager les prières du château de Laeken et les fidèles se pressaient dans les églises catholiques. En août 1990, le président Habyarimana mesurait cependant la montée des périls. A l’occasion d’une longue interview qu’il m’accorda dans sa villa de Remera, à l’extérieur de la ville, il souligna les difficultés économiques du pays, invoquant le surpeuplement pour exclure toute idée d’un retour des Tutsis réfugiés dans les pays voisins : « vous voyez bien qu’il n’y a pas de place ! ». Me présentant son épouse Agathe il déclara en souriant : « c’est elle le véritable chef ». Commentant la prochaine venue du Pape, il s’interrogea sur le coût que son pays devrait supporter, à tel point que je me permis une plaisanterie de mauvais goût : « un malheur n’arrive jamais seul. »
J’ignorais alors qu’un mois plus tard, le 1er octobre 1990, le Front patriotique rwandais allait déclencher la guerre depuis la frontière ougandaise avec, dans ses rangs, les enfants des exilés tutsis qui avaient grandi dans les camps de réfugiés et dont le retour était obstinément refusé. Grâce au soutien des troupes de Mobutu, grâce à l’intervention de ceux que Jean-Christophe Mitterrand appelait « quelques bidasses »français, l’offensive fut rapidement bloquée et Fred Rwigema, le charismatique commandant en chef des rebelles fut tué sur le front. Pendant que Paul Kagame réorganisait les troupes, les Tutsis, à l’intérieur du pays, étaient pris pour cibles : plus de 10.000 d’entre eux avaient été regroupés dans le stade de Kigali et les assassinats se multipliaient. Multipartisme oblige, la vie politique était polarisée entre les « modérés » d’un côté et des « Hutu power » extrémistes de l’autre. A l’époque, me rendre au Rwanda était, presque, devenu une obsession. Reportage humanitaire ou de développement, visite ministérielle, halte sur la route du Burundi…C’est que le Rwanda, jusque là si ordonné, donnait peu à peu l’impression de basculer. La « carte postale » se couvrait de lézardes, de zones d’ombre..
Chaque déplacement réservait des surprises. Comme, dans la forêt de Nyungwe, me trouver soudain en face d’une patrouille militaire qui revenait d’exercice. Des commandos surgissaient des fourrés, suants, haletants. Des Européens, Français de toute évidence, le visage noirci au charbon, menaient le train et auraient préféré passer inaperçus. Dans le Bugesera, cette zone aride où, dans les années 60, les Tutsis du Nord du pays avaient été déportés sur la terre sablonneuse, les assassinats se multipliaient mais il fallut qu’une religieuse italienne, Mme Locateli, soit abattue à bout portant pour que l’on mette en cause un commando venu de Kigali à la demande du bourgmestre.
Le Nord, du côté de la frontière ougandaise, était zone interdite. Le FPR qui s’y était installé avait poussé vers la capitale des dizaines de milliers de Hutus. Lorsque je les découvris en compagnie de Michel Lebrun et Joëlle Miquet, ils campaient dans la boue, à peine abrités sous des morceaux de toile et leurs regards luisaient de colère. Un peu plus loin, sur quelques terrains vagues, des jeunes multipliaient les exercices physiques. A Butare, la dernière ville avant la frontière, des réfugiés venus du Burundi s’étaient installés après l’assassinat de leur président Melchior Ndadaye, un Hutu élu démocratiquement. Ici aussi, la haine prenait à la gorge.
Dans la ville tanzanienne d’Arusha, les négociations de paix s’étaient étirées. Le FPR exigeait le partage du pouvoir, le retour des réfugiés mais aussi l’intégration des deux armées, soit le mariage de l’eau et du feu. En même temps que les discussions politiques, les achats d’armes se multipliaient tandis que des jeunes désoeuvrés ou des déplacés venus des zones en guerre participaient à des entraînements militaires sur les collines. Des amis avaient beau m’expliquer que des instructeurs, Français dans certains cas, leur montraient comment tuer à l’arme blanche, -couper la carotide ou sectionner les tendons-, je refusais de le croire. D’autant que j’avais assisté au départ du contingent français déployé depuis octobre 1990 et qui avait stoppé l’avancée du FPR. Ce départ était le fruit des accords d’Arusha, signés en août 1993. Les Belges, pour faire fléchir leur ami Habyarimana, avaient utilisé les grands moyens : « si vous ne signez pas, vous ne serez pas invité aux funérailles du roi Baudouin. » « Ces accords sont un chiffon de papier » murmuraient les durs du régime.
Les Belges, eux, y croyaient. Ils avaient proposé d’envoyer des paracommandos pour garantir la paix et former l’ossature de la Minuar (Mission des Nations unies au Rwanda), placée sous le commandement d’un Canadien, le général Dallaire, qui jusque là travaillait dans un bureau de l’OTAN à Bruxelles. Pour des raisons d’économie, le gouvernement belge avait réduit à 450 le contingent de mille soldats demandés au départ et il fallut compter sur des soldats venus du Bangladesh pour faire l’appoint.
L’arrivée des Belges coïncida avec le départ des Français, exigé par le FPR. Assistant à leur empaquetage, j’avisai un officier et lui dis, pour nouer la conversation : « mes compatriotes considèrent cette mission comme des vacances, une sorte de club Med…… » Peu loquace, mon interlocuteur se contenta de maugréer : « Ainsi donc, c’est ce que pensent nos amis belges ? Je leur souhaite bien du plaisir, ils seront coincés entre les deux armées… »
Le lendemain, Agathe Uwilingyimana, Premier Ministre issue d’un parti d’opposition hutu, le MDR, devait me convoquer chez elle à l’aube, pour me dire, en achevant sa toilette, que, « contrairement à ce qu’ils pensent, les Belges ne sont pas les bienvenus. Du reste, les extrémistes voudraient en tuer quelques uns, afin de provoquer le départ du contingent. Mes services m’en ont informée… » Peut-être aurais je du publier cet avertissement, mais il me parut plus sage de le transmettre discrètement à l’autorité militaire et de prévenir l’ambassade. Agathe craignait aussi pour sa propre vie : « moi aussi je suis visée, la presse extrémiste m’attaque, multiplie les caricatures…Tout peut arriver… »
Nous étions en octobre 1993. Six mois plus tard, à l’aube du 7 avril, Agathe, Premier Ministre, était traquée dans sa maison par des militaires, chassée comme un gibier vers la villa des voisins. Blessée, violée, achevée. Abandonnée. A l’extérieur, des Casques bleus belges, chargés de sa protection, s’étaient vus interdire de franchir la barrière du jardin. Quelques instants plus tard, le peloton mortier, dirigé par le lieutenant Lotin, était interpellé par une patrouille rwandaise et sommé de remettre ses armes.
La nuit précédente, l’avion du président Habyarimana, qui revenait d’Arusha, avait été abattu en phase d’atterrissage.
Quelques jours plus tôt, fin mars, à l’issue d’un séminaire consacré à « l’honnêteté et l’objectivité des journalistes » organisé par l’ambassade de Belgique, un journaliste tutsi, André Kameya, m’avait proposé de prendre un verre au bar de l’hôtel des Mille Collines, sans plus se préoccuper de l’heure tardive. «Ce sera le dernier verre » disait- il calmement, « car nous allons tous mourir. » Il allait être assassiné dans la nuit du 6 au 7 avril, à peu près au même moment qu’Agathe Uwilingyimana.

L’attentat qui déclencha le génocide

La dernière fois que j’ai vu le président Habyarimana, c’était fin mars 1994. Venant de recevoir le ministre belge de la Défense Leo Delcroix, il s’entretenait brièvement avec la presse. Traits bouffis, cheveux ébouriffés, il était méconnaissable. Des officiers de la garde présidentielle, des hommes aux carrures de gorilles, impassibles derrière leurs Ray Ban, serraient de près un président qui ressemblait à un détenu gardé à vue, un homme en sursis. En ville, on murmurait qu’il avait déjà échappé à plusieurs tentatives d’attentat. J’écrivais alors que le Rwanda était plus proche de la guerre que de la paix.
Dans la soirée du 7 avril, c’est à Bruxelles que j’appris que l’avion présidentiel, un Falcon 50 offert par la France, avait été abattu par un tir de missiles, alors qu’il se trouvait en phase d’atterrissage.
Le téléphone se mit à crépiter : des amis belges, depuis leur terrasse, avaient vu l’avion se transformer en boule de feu et tomber dans le jardin de la présidence. Ils avaient même entendu le souffle du ou des missiles, tirés de très près.
Le Burundi aussi était en deuil. Son jeune président, Cyprien Ntariyamira, qui avait succédé à Melchior Ndadaye, assassiné en octobre, avait embarqué en dernière minute dans l’appareil rwandais et péri dans le crash. Quelques jours plus tard, remontant vers Kigali depuis Bujumbura, j’allais croiser le cercueil du président burundais. A quelque distance de ce convoi funèbre, il y en avait un autre : des dizaines de véhicules, jeeps blanches, 4X4 tout terrain, voitures particulières, descendaient vers le Burundi, hérissées de drapeaux nationaux, placardées de sigles onusiens ou humanitaires. C’était le sauve qui peut : expatriés, coopérants, agents de l’ONU quittaient le Rwanda en catastrophe. Des femmes pleuraient, car aux barrières des employés rwandais avaient été arrachés de la voiture et massacrés sous leurs yeux. Tous les étrangers avaient du prouver, passeport à l’appui, qu’ils n’étaient pas Belges, car ces derniers étaient présentés comme des alliés des Tutsis.
Bon nombre d’expatriés, vivant au Rwanda depuis longtemps, s’accordaient sur un point : le président avait été tué par les siens, par les extrémistes hutus qui l’accusaient de trahison après qu’il eut accepté de partager le pouvoir avec le Front patriotique rwandais.
Arrivée à Kigali via le Kenya, car à Butare j‘avais rebroussé chemin, je campais à l’aéroport d’où partaient les expatriés évacués. Peu à peu, au fil des récits qui se croisaient, des témoignages de première main, je tentais de reconstituer les circonstances de l’attentat.
Le soir du 6 avril, il est 20h21 lorsque le pilote du Falcon présidentiel annonce à la tour de contrôle qu’il entame la phase d’atterrissage. Jean-Pierre Minaberry, le pilote, s’entretient brièvement avec son épouse, mais la conversation est interrompue par des déflagrations. Les lumières de la piste s’éteignent brusquement et, à 20H23, deux missiles trouent la nuit, tirés à quelques secondes d’intervalle. Touché de plein fouet, l’appareil se transforme en boule de feu et s’écrase dans les jardins même de la présidence tandis que les corps des passagers, expulsés sous le choc, tombent sur la pelouse ou restent accrochés aux arbres.
Depuis la maison, la famille du président se précipite, le fils Jean-Pierre a la présence d’esprit de faire quelques photos, la garde présidentielle envahit le jardin et bloque l’accès à des Casques bleus belges. Le commandant de Saint Quentin, membre de la mission d’assistance militaire française, se précipite jusqu’à l’épave fumante et recueille divers objets échappés de l’avion, dont, sans doute, la fameuse boîte noire.
Au même moment, des barrières se dressent dans Kigali, les civils sont contrôlés, triés. Les Tutsis sont tués sur le champ. Des militaires se dirigent vers les résidences des principaux politiciens de l’opposition et les massacrent dans la nuit. Vers une heure du matin, provenant de l’ambassade de France, un message est communiqué à la Radio des Mille Collines, « ce sont des Belges qui ont tiré sur l’avion ».
Cette information équivaut à une condamnation à mort : lorsqu’à l’aube, le peloton mortier est appelé à la résidence du Premier Ministre, les dix Casques bleus sont interceptés par des militaires rwandais, désarmés et amenés au camp Kigali.
Depuis un quart de siècle, l’attentat contre l’avion présidentiel est unanimement considéré comme l’élément déclencheur du génocide, l’allumette qui mit le feu au bûcher depuis longtemps préparé. Cependant, de nombreux ouvrages, publiés en France pour la plupart, ont eu pour objectif d’attribuer le tir au Front patriotique rwandais, qui aurait ainsi, sciemment, pris le risque de sacrifier les siens. Tel n’était cependant pas le sentiment des témoins qui se trouvaient à Kigali le soir du 6 avril, et, en juin 1994, « Le Soir », se référant aux nombreux témoignages recueillis sur place et se fondant aussi sur une dénonciation manuscrite arrivée à la rédaction du journal, avait titré, en manchette, que les auteurs du tir de missiles étaient des Français ! Il s’agissait d’une opération militaire de haut niveau, requérant une grande expertise technique et menée depuis un camp militaire. Ce titre fit sensation et le Premier Ministre belge, Jean-Luc Dehaene, devait confier au rédacteur en chef de l’époque, Guy Duplat, qu’il avait reçu un appel de Paris, lui enjoignant de présenter des excuses et de sermonner le Soir. Avec bon sens, Dehaene avait répondu qu’en Belgique, la presse était libre et qu’il fallait s’adresser à la rédaction du journal…
Un quart de siècle plus tard, le site Médiapart a mis la main sur une note de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) classée « confidentiel défense », datant du 22 septembre 1994. Le document désigne les colonels Théoneste Bagosora, ancien directeur de cabinet du Ministre de la Défense, et Laurent Serubuga, ancien chef d’Etat major des FAR comme « les principaux commanditaires de l’attentat du 6 avril 1994 ». La note souligne que « cette opération aurait été préméditée de longue date par les extrémistes hutus. » Le 11 avril 1994 déjà, la DGSE avait estimé que les missiles avaient été tirés depuis « la bordure du camp militaire de Kanombe » contrôlé par la garde présidentielle et le 12 avril, les services de renseignement belges relevaient : « au Rwanda chacun pense que c’est le colonel Bagosora qui est le responsable de l’attentat contre l’avion présidentiel. »
Dans les jours qui suivirent l’attentat, c’est d’abord la mort tragique des dix Casques bleus qui bouleversa l’opinion.

La mort des dix Casques bleus

Fin mars 1994, le ministre belge de la Défense Leo Delcroix se rend à Kigali, puis au quartier général du FPR à Mulundi, escorté par des Casques bleus belges. Lorsqu’il passe devant les militaires rwandais, le convoi suscite des regards de haine, des injures. Des miliciens crachent au sol car pour eux les Belges sont complices des Tutsis. Les Casques bleus se plaignent de leur éparpillement dans 14 cantonnements, de la vétusté de leurs blindés ramenés de Somalie, et surtout des règles d’engagement qui les soumettent à l’autorité des officiers rwandais. Certains d’entre eux assurent que des pièces de leur uniforme ont été perdues à la lessive et par la suite ils comprendront pourquoi.
Après l’annonce de l’attentat contre l’avion, une autre nouvelle éclate très vite : dix Casques bleus belges chargés de la protection du Premier Ministre ont été faits prisonniers et emmenés vers un camp militaire. Dans la journée du 7 avril, l’annonce de leur mort tragique éclipse tout le reste.
Il fallut des semaines pour que ce précise l’enchaînement des faits.
Dans les minutes ayant suivi le crash de l’avion présidentiel, les Casques bleus belges se sont vu interdire l’accès à l’épave, alors que des Français dont le commandant de Saint Quentin se précipitent. Une rumeur traverse la ville, selon laquelle des Belges ou en tous cas des militaires européens portant l’uniforme des Casques bleus ont été vus sortant de l’aéroport dans les minutes suivant l’attentat. La radio des Mille Collines, sur base d’ une information émanant de l’ambassade de France, met aussitôt en cause les Casques bleus belges. Dès 5 heures du matin, ils sont accusés d’être les auteurs du tir de missiles. Au même moment, Agathe Uwilingyimana, qui désire se rendre à la radio, demande la protection des Belges et le lieutenant Lotin qui rentre d’une mission dans le parc de l’Akagera reçoit son ordre de mission.
Alors qu’ils stationnent dans leurs jeeps, sans pouvoir entrer dans la maison,les Belges voient s’avancer vers eux une patrouille rwandaise, dirigée par le major Ntyuahaga, qui exige qu’ils lui remettent leurs armes. Thierry Lotin interroge son chef, le commandant Dewez et ce dernier lui suggère de « palabrer à l’africaine », de « gagner du temps ». Lotin objecte : «on va se faire lyncher ». Il obtempère cependant et les Casques Bleus- des paracommandos, des soldats d’élite- acceptent l’impensable : remettre leurs armes sans même ébaucher un geste de défense. Dépourvus de cartes, ignorant la topographie de la ville, les hommes ne savent pas où on les emmène, et leurs supérieurs dont le colonel Marchal, n’en savent guère plus. Cependant, le camp Kigali où ils aboutissent n’est qu’à 500 mètres de la maison d’Agathe, à quelques dizaines de mètres de l’ambassade de Belgique.
Là, les soldats rwandais, des invalides et blessés de guerre sont surexcités : croyant tenir les assassins du président ils entreprennent de les lyncher. Jusque 14 heures, les prisonniers sont frappés à la baïonnette, au couteau. Ceux qui tentent de se défendre à mains nues seront retrouvés les doigts brisés, le crâne fendu. Le dernier commando, retranché derrière le corps de ses camarades, résistera le dos au mur dans une petite casemate et une grenade jetée depuis le toit finira par l’achever.
Des années plus tard, lorsque les familles des Casques bleus se rendent sur les lieux, leur douleur se mêle de rage : il apparaît que le capitaine Theunissen et ses 22 hommes bien armés, qui se trouvaient à proximité, auraient pu intervenir mais l’autorisation ne fut pas accordée. Quant au général Dallaire, désireux d’assister à une réunion convoquée par le colonel Bagosora, il passe en voiture devant le camp Kigali et il est impossible qu’il n’ait pas vu les corps des Casques bleus qui gisaient au sol. Cependant il ne s’arrête pas et durant la réunion, il n’évoque pas le sort de ses hommes. Le général canadien, qui n’aura jamais un mot pour les familles, confirmera plus tard que jamais, à aucun moment, il n’avait eu l’intention de donner aux autres Casques bleus l’ordre d’intervenir : « devenir partie prenante aurait mis en danger l’ensemble de la force onusienne… »
Plus tard, rapatriés en Belgique en même temps que les dépouilles de leurs camarades, des paras de Flawinne découpent au couteau leur béret onusien et accusent leurs chefs de non assistance à personne en danger.
Il faudra attendre avril 1999 pour que le Premier Ministre belge Guy Verhoftadt, à la tribune du stade de Kigali, prononce enfin quelques mots décisifs : « au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon. » L’épouse de l’un des Casques bleus assassinés se précipite alors vers lui, les larmes aux yeux : « je me sens enfin fière d’être Belge ».

Comment les tuer tous ?

Comment les tuer tous ? Jusqu’au dernier bébé dans le ventre de sa mère, pour éviter qu’un jour il ne revienne d’exil, les armes à la main…Il m’a fallu du temps pour comprendre. Depuis l’aéroport où les journalistes belges étaient cantonnés, on distinguait, au-delà des limites gardées par des militaires européens chargés d’évacuer leurs ressortissants, des groupes d’hommes qui couraient, machettes dressées. De temps en temps, des balles fracassaient les vitres du grand hall, et une nuit, les Français avaient laissé passer un groupe d’hommes munis de listes qui recherchaient des journalistes particulièrement honnis. Les hommes de l’Opération Silver Back sortaient chaque jour, chargés de ramener des Belges terrés dans leur maison ou regroupés à l’école belge. Les civils étaient couchés sur le sol du camion blindé et, littéralement, les militaires les couvraient, ouvrant le feu vers des tireurs embusqués dans les maisons. Des hommes, le chef couvert d’une sorte de couronne en feuille de bananier, tentaient de bloquer le passage et brandissaient des machettes dégoulinantes de sang. Entre l’aéroport et l’école belge, la distance était courte, le trajet interminable. Avant d’arriver à l’hôpital de Kigali, le camion a du rouler au pas, car il suivait un camion poubelle dont la benne, comme une gueule béante, éraflait le sol. De chaque côté de la route, des corps étaient empilés comme des gravats. Dans un bruit de mâchoires, la benne les jetait dans le camion et après notre passage, d’autres corps étaient aussitôt jetés dans le fossé. A la radio, le directeur de l’hôpital suppliait « n’amenez plus personne, on tue les gens sur leur lit. »
C’est là que mes amis médecins ont failli devenir fous. Ils refusaient de quitter leurs malades, de baisser les bras devant les blessés qu’on leur amenait. Après avoir congédié les militaires, ils restèrent seuls face aux tueurs, jusqu’au dernier jour des évacuations.
A l’école belge nous avons enfourné tout le monde dans le camion. Couché au sol les professeurs, les coopérants, les enfants, les animaux et les domestiques des Européens. A l’aéroport, on n’a pas fait le détail, le C130 a emporté tout le chargement. Même les chiens sont partis, mais pas les Tutsis. Ni les gardiens, ni les cuisinières, ni les fiancées. Pas de visa. Pas la bonne nationalité. Alors que les tueurs attendaient de l’autre côté de la barrière, les Tutsis pleuraient sur le tarmac. Dans l’avion, une femme essayait de se rassurer : « dans notre maison, nous avons laissé le personnel, avec trois jours de vivres. » Trois jours de sursis, et peut-être moins.
Depuis le tarmac de l’aéroport, j’ai vu des caisses de munitions sortir d’un avion français et être déposées en bout de piste. Cadeau. J’ai vu un militaire belge, béret bleu dans la poche, s’adosser au mur et viser calmement un homme qui, à bonne distance, brandissait sa machette. Sur le moment, j’ai gommé cette scène de ma mémoire.
Lorsque le dernier C130 emmenant des civils s’est envolé lourdement, peinant à décoller, il était accompagné d’une pluie de balles, mais n’a pas été touché.
Je tournais le dos au Rwanda mais en mai il m’a fallu revenir. En Afrique du Sud où je suivais les premières élections démocratiques, les équipes américaines avaient été les premières à donner le signal du départ : « trop calme ici, c’est au Rwanda qu’il faut aller, les rivières charrient des cadavres. »
Au départ de la frontière ougandaise, en compagnie de Jean Hélène, de RFI, j’ai alors suivi la progression du FPR en direction de Kigali, la chute de la capitale semblait imminente mais elle mit encore un mois à tomber.
Nous avons traversé les arrières de la guerre ; deux soldats du FPR avaient pris place dans la voiture et nous dissuadaient de nous aventurer en dehors des chemins indiqués. Dans le village de Gahini, 600 femmes avaient été regroupées, des veuves, des blessées. Prostrées, silencieuses, elles refusaient de parler et pleuraient leur mari, leurs enfants. Des gosses pourtant, il y en avait, par dizaines. Leurs mains étaient couvertes de bandages car en voulant protéger leur visage des coups de machette, leurs doigts avaient été sectionnés ou leurs poignets tranchés. La tête prise dans des turbans blancs sur lesquels s’étalaient des tâches de sang, ils se balançaient d’avant en arrière, muets, tétanisés. Certains d’entre eux avaient été ramassés dans des marécages où ils se cachaient, aspirant l’air grâce à des roseaux car des chiens rodaient pour tenter de les débusquer et d’autres gosses, d’anciens camarades de jeux, participaient à la traque.
A un jour de distance, nous suivions la progression du FPR qui encerclait lentement Kigali via le Bugesera. Nyamatta, Nyanza, Zaza, et d’autres lieux encore, jusqu’aujourd’hui ceints d’une banderole mauve. Dans chaque village, l’église se dressait, façade noircie, vitres brisées par des grenades. A l’intérieur, le nez droit des Vierges de plâtre avait été brisé, des cadavres gisaient entre les prie Dieu. Sur les murs étaient éclaboussés de tâches de sang, comme si des petits corps saisis par la nuque avaient été jetées à la volée, et les têtes fracassées comme des œufs.
Parfois un prêtre étranger, Italien ou Polonais, surgissait des bananeraies et prenait la mesure du désastre : « je me suis caché en attendant que ce soit fini…La moitié de mes paroissiens a tué l’autre… »
Des curés rwandais, reprenant pied dans leur paroisse, se montraient plus pragmatiques : « balayez moi toute cette crasse »… Des corps roulaient dans les fossés, la terre meuble s’amoncelait.
A Nyarubuye, vers la frontière de la Tanzanie, j’ai trébuché sur des corps qui gisaient dans les massifs de fleurs, parcouru des salles de classe aux pupitres ensanglantés, croisé un petit homme qui errait encore parmi les cadavres, comme s’il cherchait quelque chose. « C’est l’adjoint du bourgmestre » a murmuré l’un de mes compagnons et lorsque j’ai entendu le déclic de son arme, j’ai détourné les yeux. Mais il n’a pas tiré, et l’homme a détalé.
Tout le long des chemins menant à Kigali, il y avait des corps dans les fossés, des latrines qui débordaient de cadavres, des rivières aux eaux rougies. Les soldats du FPR, retrouvant le pays de leurs aïeux après des années d’exil, traversaient un cimetière à ciel ouvert. L’un de mes compagnons de voyage termina le périple avec à côté de lui deux gamines tétanisées, deux nièces découvertes par hasard, les dernières survivantes de sa famille.
La haine avait frappé les corps, décimé les familles, mais cela n’avait pas suffi aux tueurs. Ils avaient aussi coupé les bananiers, dévasté les jardins potagers, abattu et dévoré le bétail des Tutsis. Les tueurs, fonctionnaires de la mort, suivaient des horaires bien précis: au coucher du soleil ils s’arrêtaient, se contentant de sectionner les tendons de ceux qu’ils n’avaient pu achever, en leur promettant de revenir le lendemain terminer le travail. Les femmes ne se contentaient pas de s’emparer des vêtements et de la vaisselle de leurs voisines, elles cuisinaient chaque soir pour leur homme. C’était la fête, il y avait de la viande, et aussi la bière, il fallait faire disparaître les Tutsis de la surface de la terre.
C’est pour cela aussi que les maisons avaient été rasées. Aujourd’hui encore on distingue des pans de murs dévorés par les plantes grimpantes, des herbes hautes qui dissimulent des fondements d’habitations. En ces temps là, les chemins menant à Kigali étaient jalonnés de ruines où erraient des fantômes.
Un jour, alors que nous avions rejoint un groupe de soldats du FPR qui prenait place à bord d’une barge pour franchir une rivière, un officier sortit de sa poche un étrange document et me le confia : le compte rendu qu’un officier de l’armée adverse, le major Ephrem Rwabalinda, livrait de son entretien à Paris avec le général Huchon, chef de la Mission de coopération française. Il apparaissait que ce dernier avait promis de livrer à l’armée rwandaise des téléphones sécurisés, afin que, depuis Paris, les Français puissent suivre les opérations…
Je glissai de papier dans mon sac, puis je le perdis de vue car cette histoire me paraissait trop énorme…

La fin de l’Opération Turquoise

En août de cette même année, je suis retournée au Rwanda. Depuis le 4 juillet, où le FPR avait pris Kigali, la guerre, officiellement, était finie. Les tueurs étaient en fuite et les survivants parcouraient le pays en traînant des sacs en plastique. Partout, dans les fossés, les latrines, les ruines des maisons écroulées, ils étaient à la recherche de leurs morts. Parfois un lambeau de robe suffisait à identifier la femme perdue, un jouet abandonné menait vers le corps d’un enfant. Les chiens erraient et les militaires avaient l’ordre de les abattre. On enterrait les dépouilles dans la dignité, avec un peu de terre et quelques prières. Les survivants étaient tétanisés, ils parcouraient la surface de la terre comme des ombres muettes tandis que d’anciens réfugiés revenaient d’Ouganda, du Zaïre, du Burundi et même s’ils ne retrouvaient plus leur famille, ils redécouvraient le pays de leurs ancêtres.
L’Opération Turquoise se terminait fin août, il me fallait descendre jusque Cyangugu. Un jeune homme s’était improvisé chauffeur de taxi et durant des heures, une fois franchie la ville de Butare et dépassé Kibeho, où campaient des milliers de Hutus autour de la statue de la Vierge miraculeuse, (Kibeho et ses apparitions était le Lourdes du Rwanda…) nous descendions vers le lac Kivu.
La voiture avançait au pas. Elle dépassait, difficilement, des foules compactes. Des femmes qui portaient des ballots sur la tête et tiraient des enfants, des gens qui poussaient des charrettes, des voitures surchargées qui râclaient le sol. Le « gouvernement intérimaire » qui avait orchestré jusqu’au bout les massacres et mené la guerre jusqu’à la défaite finale, avait plié bagages depuis longtemps, en direction du Zaïre. On disait que même le corps d’Habyarimana avait été emporté et déposé à la brasserie de Gisenyi puis, de l’autre côté de la frontière, dans une chambre froide, malgré l’opposition d’un Mobutu superstitieux…
C’était la fuite de tout un peuple. Récusant la victoire du FPR, craignant la vengeance des Tutsis, les Hutus, sous l’autorité de leurs bourgmestres, de leurs curés et de leurs notables, marchaient vers la frontière. A Cyangugu, des militaires français armés jusqu’aux dents réglaient la circulation. « La frontière c’est par là, une fois passé le pont vous allez tout droit, direction Bukavu. » La foule, sans hésiter, s’engageait sur le vieux pont Bailey, et franchissait la Ruzizi qui avait charrié tant de cadavres. Tout le monde se mélangeait, les civils, les familles, les militaires en déroute, les artificiers qui poussaient leurs batteries, les Interhahamwe qui portaient leur machette à l’épaule.
La fuite absorbait l’attention de tous et notre voiture noire passait inaperçue. Mais devant l’hôpital de Cyangugu, je laissai le chauffeur pour un bref instant. Les malades qui pouvaient marcher se redressaient et partaient eux aussi vers la frontière, en pyjama. Les autres étaient abandonnés. Un jeune médecin français protestait. Il refusait de laisser les blessés, et un officier en uniforme l’apostrophait durement, le traitant d’idiot : « tu as vraiment cru que nous étions dans une opération humanitaire ? »
Tout à coup, j’ai songé au jeune taximan, et je me suis précipitée vers la voiture. De grands gaillards l’entouraient, obligeaient le garçon à baisser la vitre. On lui criait au visage : « mais c’est un Tutsi ! » Comme des militaires français n’étaient pas loin, les hommes ne frappaient pas. Pas encore. Je me suis précipitée dans la voiture et j’ai crié : « on remonte. On fonce. On ne s’arrête devant rien ni personne. » Et nous avons foncé jusque Butare, remontant les interminables colonnes d’un peuple en fuite.
Vers Bukavu et vers Goma, deux millions de Hutus ont ainsi traversé la frontière du Zaïre. Les tueurs sont devenus des réfugiés. Les assassins se sont transformés en victimes. Des innocents étaient parmi eux, et même des Tutsis pris dans le mouvement. De l’autre côté de la frontière, les humanitaires attendaient et à Goma, le choléra a fait 30.000 morts et capté l’attention des cameras. Les Français invitaient des journalistes et ces derniers décrivaient l’exode en termes bibliques.
Peu à peu, les camps de réfugiés se sont organisés et les prochaines guerres se sont annoncées. Au Congo cette fois. Le viol, la haine, la brutalité avaient traversé la frontière. Depuis 1994, la meule de l’histoire n’a jamais cessé de broyer.

31 mars 2019

Rwanda Belgique: comment le colonisateur a défait la tresse de la nation

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Les commémorations qui vont se succéder en ces jours d’anniversaire, les demandes de pardon, n’y changeront rien : la responsabilité de la Belgique face au génocide au Rwanda est multiforme, et elle s’étend sur près d’un siècle !
C’est en 1916 en effet que la Belgique se voit attribuer par la Société des nations le mandat de cette ancienne colonie allemande. Si le colonisateur allemand avait respecté la monarchie rwandaise et pratiqué une sorte de gouvernement indirect dans un pays où les clivages étaient régionaux et n’opposaient guère les Hutus, les Tutsis et les Twa, les Belges s’emploient à transformer, à homogénéiser les structures sociales mouvantes. Administrateurs et missionnaires suivent le conseil du cardinal Lavigerie, qui recommande de « miser sur les Tutsis », qualifiés de « plus aptes au commandement » et que les Allemands considéraient déjà comme une « race supérieure » venue d’Abyssinie. La « tresse de la nation » se défait lentement : malgré la résistance de la monarchie peu à peu dépossédée de son pouvoir, les Tutsis sont désignés comme les alliés du pouvoir colonial, les missionnaires s’emploient à les convertir en masse tandis que les Hutus, considérés comme une « masse » moins « évoluée » sont exclus du pouvoir, traités en subalternes et aussi soumis aux corvées que leur imposent les nouveaux maîtres : construction des églises, des terrasses anti érosives, travaux routiers…
Les Belges, ayant gardé la pratique du pouvoir indirect, transforment les Tutsis en contremaîtres, en percepteurs d’impôts…. A tel point que si certains Tutsis adhèrent à l’idéologie coloniale qui les désigne comme supérieurs, les Hutus en revanche conçoivent à leur égard une animosité croissante. Dans les années 30, les Belges introduisent au Rwanda la carte d’identité et sur chaque livret figure désormais la mention ethnique, Hutu, Tutsi ou Twa. En 1994, ces documents seront toujours d’usage et pour les Tutsis contrôlés aux barrières, ils auront les mêmes conséquences que l’étoile jaune qui marquait les Juifs : une condamnation à mort.
Dans les années 50, le colonisateur change dramatiquement d’alliance : les Tutsis commençant à réclamer l’indépendance et à rêver de la fin de la tutelle belge, le pouvoir colonial, poussé par la démocratie chrétienne, commence à s’intéresser aux Hutus, considérés comme plus « dociles » et surtout, à l’instar de la Belgique elle-même, ils font coïncider majorité ethnique et majorité politique : puisqu’ils sont les plus nombreux, c’est aux Hutus que revient le pouvoir. La « révolution sociale » de 1959 est fortement encouragée par les milieux catholiques belges qui s’émeuvent fort peu des actes de violence à l’encontre des Tutsis, dont 300.000 sont condamnés à l’exil et deviendront « les plus anciens réfugiés d’Afrique ». Kayibanda puis Habyarimana, les deux présidents hutus du Rwanda, pourront compter sur le soutien de la Belgique, d’autant plus qu’au moment de sa prise de pouvoir Juvénal Habyarimana, considéré comme un « modéré » met fin aux massacres de Tutsis approuvés par son prédécesseur.
En 1990 encore, lorsque les Tutsis réfugiés en Ouganda tentent de rentrer de force, la Belgique tente de soutenir ses amis hutus : Bruxelles tente une médiation diplomatique et envoie des troupes en soutien à l’armée rwandaise, mais les Français, sans états d’âme, renforceront leur appui militaire et supplanteront les Belges trop frileux ou trop avertis des risques.
Tout au long de la guerre, les Belges prônent la négociation avec le FPR, mais ils ne cesseront jamais de considérer comme des « rebelles » les descendants des Inyenzi, les réfugiés des années 60. Du reste, si la querelle avec Mobutu mobilise la classe politique belge, le Rwanda suscite moins de passions : les socialistes préfèrent s’intéresser aux luttes de libération d’Afrique australe, les libéraux se détournent d’un pays si pauvre et seuls les partis chrétiens, le CVP ou en Belgique francophone l’Internationale démocrate chrétienne d ’André Louis s’impliquent dans la politique rwandaise, prônant officiellement la négociation, mais avec des sympathies évidentes pour le « pouvoir hutu » toujours considéré comme légitime puisque majoritaire…
Se prévalant de cette longue amitié, la Belgique accepte d’envoyer au Rwanda 450 Casques bleus, dotés par l’ONU d’un mandat insuffisant, purement défensif, et d’équipements obsolètes. En échange, les Français, à contre cœur, se résolvent à quitter le Rwanda en octobre 1993. A ce moment, la Belgique, jugée pusillanime, est déjà la cible de la Radio des Mille Collines, mais à Bruxelles nul ne s’en émeut : dans le chef du pouvoir politique, les Tutsis du FPR demeurent des « rebelles », dotés d’une moindre légititimité que le « peuple majoritaire » » et que ses dirigeants, avec lesquels le contact n’est jamais rompu.
Ce long compagnonnage entre le pouvoir hutu et la Belgique, surtout flamande et catholique, explique le désarroi ressenti en avril, lorsque les dix Casques bleus seront massacrés et que le Hutu power assimilera les Belges aux Tutsis détestés. Lorsque le 14 avril, le ministre Willy Claes décide, sans concertation avec New York, de retirer le contingent de Casques bleus belges, qui formait l’ossature de la force onusienne, il est mu par un sentiment d’impuissance, par l’incompréhension de ce qui se joue réellement. Il rappellera plus tard que non seulement il ne regrette pas sa décision, mais que ce retrait, qui condamnait les Tutsis du Rwanda être massacrés à huis clos, n’avait guère suscité de réaction au sein de l’opinion publique belge. Le 21 avril, lorsque l’ONU elle-même décida de retirer l’essentiel de son contingent de Casques bleus, ne laissant au général Dallaire qu’une petite force de protection, la Belgique se félicita de cette décision qui lui évitait d’avoir le monopole de la lâcheté.