18 décembre 2018

Dernière ligne droite avant les élections au Congo

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La République démocratique du Congo se prépare à affronter, d’ici une semaine, l’un des défis majeurs de son histoire mouvementée : des élections générales (provinciales, législatives et présidentielle) auxquelles sont convoqués 40 millions d’électeurs. Si tout se passe comme prévu, cette passation pacifique du pouvoir devrait représenter une première dans l’histoire du pays car jusqu’à présent seule la violence avait mené aux changements de régime.
Rappelons que Joseph Kabila, qui a prolongé de deux années son deuxième et en principe dernier mandat, a décidé, respectant la Constitution, de s’effacer au profit d’un dauphin, Emmanuel Shadary Ramazani. Invoquant sa souveraineté, sa dignité, le régime congolais a voulu se passer de l’assistance étrangère, en particulier celle des Nations Unies et a récusé les observateurs de l’Union européenne et les Américains du Centre Carter, n’acceptant que quelques centaines d’observateurs africains et ceux de la francophonie. Cependant l’Eglise catholique a formé 40.000 observateurs nationaux, la société civile 20.000 tandis que les partis politiques enverront leurs propres témoins dans les 80.000 bureaux de vote à travers le pays. « Tous électeurs, tous observateurs » a lancé la société civile en appelant chaque citoyen à se montrer vigilant.
Jusqu’au bout, la campagne a été marquée par de vives tensions : jeudi dernier, un entrepôt de la Commission électorale à Kinshasa a été détruit par un incendie criminel, et 8000 machines à voter seraient parties en fumée. Si on se demande toujours qui a pu bouter le feu dans cet entrepôt gardé par l’armée, Corneille Nangaa le président de la CENI assure qu’il pourra recourir à des « stocks de réserve » afin de rééquiper les bureaux de vote de la capitale. A Beni (Nord Kivu) un entrepôt de la CENI, situé en face d’une résidence du président Kabila, a été attaqué dimanche par des hommes en armes mais l’armée a repoussé les assaillants. Si Nangaa assure qu’il garde le cap, dans d’autres milieux l’inquiétude monte : les Etats Unis ont appelé leurs compatriotes à éviter tout voyage dans l’est et le centre du pays et toutes les ambassades occidentales conseillent la plus grande prudence.
C’est cette semaine que les « finalistes », c’est à dire Martin Fayulu (à la tête de la coalition « Lamuka »lle binôme Felix Tshisekedi et Vital Kamerhe (« Fatshivit ») et Shadary Ramazani le dauphin de Kabila vont regagner la capitale pour y tenir leurs derniers meetings.
A ce jour, le bilan est mitigé pour Shadary Ramazani: malgré la forte mobilisation en sa faveur des FCC (Front commun pour le Congo), et même des proches du chef de l’Etat, il lui est arrivé d’être conspué, son cortège caillassé car malgré ses promesses de changement, la population voit en l’ancien ministre de l’intérieur, frappé par des sanctions européennes, la perpétuation du système Kabila. Quant au tandem Felix Tshisekedi et Vital Kamerhe, il a surpris sur plusieurs points : le fils d’Etienne Tshisekedi, qui brigue la présidence, a tenu des propos modérés, acceptant dès le départ la machine à voter et il a fait le plein des militants de l’UDPS au Kasaï et ailleurs tandis qu’ au Kivu Vital Kamerhe le confortait par son indéniable popularité. En outre, les deux hommes, qui ont tenu des meetings monstres, n’ont guère été inquiétés par les forces de sécurité. Ce qui n’est pas le cas de Martin Fayulu : élu à Genève candidat unique de l’opposition puis lâché par « Fatshivit » ce dernier est considéré par le pouvoir en place comme le plus « dangereux » des opposants, le plus proche des Occidentaux. Sur ses affiches, il figure aux côtés de Jean Pierre Bemba et Moïse Katumbi ses deux alliés politiques empêchés de faire campagne. A plusieurs reprises, des tirs à balles réelles ont marqué ses déplacements et fait quatre morts, les incidents graves se sont multipliés et les Nations unies se sont inquiétées de ses conditions de sécurité. Cependant, à quelques jours du scrutin, Fayulu, qui jusqu’à présent récusait totalement la machine à voter a changé de position et accepte désormais la fameuse imprimante sud coréenne.
S’il est désormais probable, sauf accident, que les élections auront bien lieu le 23 de ce mois, il est beaucoup plus certain encore que la mise en cause de la régularité du scrutin commencera dès la clôture du vote sinon avant…

11 décembre 2018

A Oslo, le Docteur Mukwege, Prix Nobel de la paix, interpelle ses compatriotes^pelle avec Nado

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Oslo,

Le regard grave, portant à bout de bras des torches enflammées et enjambant les plaques de verglas, les femmes norvégiennes étaient nombreuses à manifester en cette soirée du 10 décembre. « C’est la journée des droits de l’homme » nous expliquait Helena, emmitouflée dans ses fourrures, « mais cette année, grâce aux deux lauréats du Prix Nobel, c’est surtout la journée des droits de la femme…. »A l’instar des milliers de participants à la marche aux flambeaux qui a traversé Oslo depuis la gare jusqu’au centre-ville , Helena a donc battu la semelle devant le Grand Hôtel, attendant l’apparition au balcon des deux héros de la journée, la jeune yezidie Nadia Mourad et le très connu Docteur Denis Mukwege. Durant la matinée déjà, durant la cérémonie de remise des prix, le contraste était frappant entre ces deux personnalités aussi surprenantes, aussi charismatiques l’une que l’autre. A la tribune de l’hôtel de ville, en présence du roi et de la reine de Norvège, comme sur le balcon face à la foule enthousiaste, Mukwege est apparu à l’aise, levant les bras en l’air tandis que, les pieds dans la neige, des centaines de Congolais, vivant en Norvège ou qui avaient fait le voyage, chantaient « Kabila va partir, Mukwege Leo, Mukwege président » ou se contentaient d’applaudir à tout rompre. Quant à Nadia Mourad, très réservée, elle semblait prendre appui moralement sinon physiquement sur le géant congolais qu’elle appelle désormais « mon grand ami » et c’est sans un sourire que la jeune Irakienne affrontait la foule chaleureuse.
Quelques heures auparavant, lors de la cérémonie, Nadia avait ému tout le pays lorsqu’au moment où retentissaient les trompettes royales, on avait vu des larmes rouler sur son visage grave. Sans doute songeait elle aux siens, à son peuple dispersé dont elle devait décrire le martyre en termes sobres…Dans son discours, prononcé d’une voix neutre et sans une note, elle devait, quelques instants plus tard, rappeler sa vie d’avant, celle de sa communauté yezidie dans le village de Kodjo en Irak, jusqu’à ce que les milices de l’Etat islamique transforment en cauchemar ses rêves modestes de terminer ses études, de devenir coiffeuse, mère de famille. En quelques heures la vie de Nadia fut brisée : ses parents et grand parents, ses six frères et leurs enfants furent massacrés et elle-même, faite prisonnière, se retrouva esclave, à la merci de ses bourreaux. Depuis sa libération lors de la chute de Mossoul, Nadia est devenue à son tour une combattante. Sa lutte, sa raison d’être, c’est l’exigence de justice : « notre tissu social a été lacéré et la communauté internationale n’a rien fait pour sauvegarder nos droits ; j’exige que des enquêtes soient menées sur le génocide dont nous avons été victimes, sinon les crimes se poursuivront. En Irak, en Syrie, en Afrique, les enfants continueront à servir de combustible pour les guerres… »
Prenant la parole à ses côtés, Mukwege ne dit pas autre chose. Lui aussi raconta le massacre de Lemera au Sud Kivu, les viols d’enfants à Kavumu, un village proche de Bukavu, les deux décennies de violences traversées par les populations du Kivu, du Kasaï, de Beni (il aurait même pu remonter plus haut dans l’histoire…), soulignant à son tour que si de telles tragédies sont possibles, c’est parce que les crimes demeurent impunis.
Après avoir accepté le prix Nobel au nom du peuple congolais et l’avoir dédié à toutes les victimes, Mukwege sembla soudain sortir du texte convenu. Il apostropha les consommateurs du Nord, leur demandant de se rappeler la provenance de leurs batteries électriques, de l’or de leurs bijoux, de se souvenir que bon nombre de ces minerais indispensables viennent de son pays…Avec une éloquence de tribun, le médecin de Panzi s’exclama : « notre pays est pillé, avec la complicité de ceux qui prétendent être nos dirigeants » et, sans nommer les agresseurs (qui, à l’époque étaient des milices armées s’exprimant en kinyarwanda…) il exigea que soit sorti des tiroirs de l’ONU le rapport « mapping » qui, en 2009 avait documenté 617 crimes de guerre. « La justice ne se négocie pas, le travail de mémoire doit se faire » plaida-t-il, s’adressant à un auditoire international. Mais longuement, aussi bien lors de la cérémonie officielle que le soir, lorsqu’il rencontra des centaines de ses compatriotes réunis pour une soirée de gala, Mukwege interpella les Congolais eux-mêmes : « nous devons prendre notre destin en mains, personne ne le fera à notre place… » S’adressant à la diaspora, il demanda que soit créée une « banque de données », afin que les Congolais de l’étranger puissent mettre leurs talents au service de leur pays : «Au travail, peuple congolais ! » devait-il s’exclamer, « pourquoi tant de souffrances, de mépris ? Nous ne devons pas accuser les autres, alors que c’est nous qui sommes capables de trouver des solutions, de changer le destin de l’Afrique… »Rappelant les paroles de Patrice Lumumba,il devait conclure en disant : « il faut que l’histoire du Congo soit écrite par les Congolais eux-mêmes »…
Ce qui est certain, c’est que, depuis le héros de l’indépendance disparu en 1961, Denis Mukwege, par son courage quotidien, son engagement aux côtés des femmes et sa vision volontariste de l’avenir, est devenu le premier Congolais à s’être hissé à un tel niveau du panthéon national, celui des prophètes…

9 décembre 2018

A Kinshasa un nouveau musée réclamera bientôt les trésors de Tervuren

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Lorsque le président Macron a lancé l’idée d’une restitution des biens culturels africains dans un délai de cinq ans, le musée du Quai Branly n’a pas été le seul à frémir. A Tervuren aussi, à la veille de la réouverture du Musée de l’Afrique, un souffle d’effroi est passé. Car, avec ses 180.000 pièces d’origine africaine, venues essentiellement du Congo, le musée créé par Léopold II est l’un des plus riches du monde et c’est toute la culture du bassin du Congo qui se trouve exposée dans les armoires de bois tropical ou dans des caves immenses où des chefs d’œuvre soigneusement rangés et répertoriés dorment dans les tiroirs…Au Congo aussi, les demandes de restitution sont anciennes : en 1955 déjà, lorsque les premiers visiteurs venus de la colonie arrivèrent à Bruxelles, ils dénoncèrent, en termes prudents, l’ « expatriation » de leur patrimoine. En avril 1960, à la veille de l’indépendance, la restitution du œuvres saisies par les administrateurs coloniaux, les militaires ou les missionnaires faisait partie des revendications congolaises tandis que les Belges assuraient que les Congolais étaient « immatures », incapables d’accueillir dans de bonnes conditions des pièces dont Tervuren aurait été le « refuge ».
Au cours des années 70 cependant, le président Mobutu fut entendu et 1042 pièces quittèrent Tervuren pour l’Institut des musées nationaux du Zaïre et en particulier le musée installé sur le Mont Ngaliéma, dans le domaine présidentiel de la N’Sele. Surplombant la courbe du fleuve, des statues de Léopold II et de Stanley, grandeur nature et coulées dans le bronze veillent sur les lieux. Lorsque les pièces quittèrent la Belgique, on évita le terme « restitution » pour parler de «cadeau », au titre des bonnes relations avec le Maréchal. Par la suite, des spécialistes avancèrent que les œuvres cédées n’auraient pas été de premier plan…
Au moment de la chute du régime Mobutu en 1997, alors que les troupes de l’AFDL conduites par Laurent Désiré Kabila envahissaient la ville, plusieurs dizaines de pièces disparurent et les plus belles furent emportée manu militari, malgré les efforts du personnel de la N’Sele qui prit des risques pour les protéger face à des hommes qui semblaient en service commandé…Par la suite certaines pièces furent identifiées à Bruxelles, mises en vente au Sablon…A l’époque, des Congolais travaillant au musée nous expliquèrent que, par précaution, ils avaient emporté chez eux les plus belles des œuvres les cachant soigneusement dans leur maison avant de les rapporter lorsque le calme revint…
De 1970 à 1975, sous l’ impulsion du président Mobutu et de son conseiller belge le major Powis de ten Bossche, les autorités de Kinshasa organisèrent une grande « collecte » à travers tout le pays afin de rassembler des pièces significatives du patrimoine culturel et de faire en sorte que chaque province soit représentée dans le futur grand musée national. Mais jusqu’aujourd’hui, sur les 500 tribus que compte la RDC, une centaine seulement, les plus grandes, sont représentées par leurs créations artistiques. C’est durant les années 70 aussi que le musicologue belge Benoît Quersin récolta à travers le pays une impressionnante collection d’instruments de musique.
Jusqu’aujourd’hui, les demandes de restitution, émanant essentiellement de la diaspora congolaise, se heurtent à de sérieuses objections : il est fait état des vols qui ont fait disparaître des objets restitués en 1970, du mauvais état du musée de KInshasa, de la relative indifférence du public congolais lui-même, de l’absence d’un musée digne de ce nom dans la capitale…
D’ici juin 2019, cette objection sera caduque : au cœur de Kinshasa, sur le « Boulevard Triomphal » qui longe l’Assemblée nationale, l’agence de coopération de la Corée du Sud, achève la construction d’un vaste musée qui devrait accueillir les œuvres actuellement logées à la N’Sele ainsi que des productions contemporaines.
Pour l’instant, les bâtiments en train de s’ériger sont jalousement protégés, aucune visite n’est autorisée et les informations disponibles sont rares. Selon certaines sources, la Corée du Sud se serait surtout chargée du « gros œuvre » et elle remettra à la RDC un bâtiment « clé sur porte » qu’il s’agira ensuite d’aménager afin que les œuvres soient mises en valeur et conservées dans de bonnes conditions. Guido Grysseels, le directeur du Musée de Tervuren, s’attend déjà à des demandes congolaises et se montre disposé à les examiner favorablement : « il est évident que nous proposerons notre expertise en matière de conservation, d’hygrométrie, de présentation… »Grysseels se dit également disposé à imaginer des formules d’expositions temporaires, des prêts et aussi le rapatriement d’œuvres que Tervuren posséderait en plusieurs exemplaires et qui dorment dans les caves du musée.
Quant au musée national, tel qu’il existe aujourd’hui, son état confirme les objections de ceux qui s’opposent aux restitutions.
Les deux salles ouvertes au public sont relativement bien entretenues et elles accueillent surtout un public scolaire, qui découvre des présentations assez didactiques d’œuvres issues des diverses tribus du Congo. Malgré la bonne volonté du personnel, en poste depuis les années 70 et qui se plaint d’être sous payé, ce musée national a les dimensions d’une institution de province. Il est bien en deçà de la formidable production culturelle qui caractérise le Congo et aucune place n’est réservée aux artistes contemporains. Ces derniers sont d’ailleurs totalement ignorés par les plus hautes autorités du pays, le mécénat étant toujours inconnu en RDC…. Pour découvrir des artistes contemporains il faut visiter le centre Bilembo, une institution privée installée sur le site de la société Texaf ou les salles d’exposition du magasin « la Symphonie des Arts » où les œuvres sont proposées à d’éventuels acheteurs…
Sur le Mont Ngaliéma, à côté des salles d’exposition, d’autres bâtiments couverts de tôle ondulée abritent des œuvres collectées à l’intérieur du pays, masques, instruments de musique, grandes statues et autres artefacts. Les lieux sont dans un état lamentable : lorsqu’il pleut, de larges flaques d’eau s’élargissent entre les étagères et les pièces sont éclaboussées par les averses, lorsque la journée est ensoleillée, on voit la poussière danser sur les rayonnages, maladroitement protégés par des pièces de tissu ou de mousseline épinglées sur les montants de bois. Le personnel, navré, montre les ravages des termites qui rongent les statues, les plaies laissées par l’humidité, des pièces irrémédiablement endommagées par l‘usage imprudent de certains produits chimiques comme le white spirit… Dans l’atelier de réparation, tout manque, la colle, les spatules, les produits insecticides.. L’impression d’abandon, de dénuement que dégagent les lieux confirme la réflexion désabusée de certains membres du personnel : intellectuellement séduits par l’idée d’un retour des œuvres logées en Belgique, ils estiment que, pour le moment en tous cas, la sécurité de ces dernières est mieux garantie à Tervuren et que les Sud Coréens doivent encore faire leurs preuves…

9 décembre 2018

Comment Denis Mukwege a toujours associé pratique médicale et engagement citoyen

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Lorsqu’à Oslo, ce 10 décembre, il recevra le Prix Nobel de la paix aux côtés de Nadia Mourad, le Docteur Mukwege, -on peut en être certain- utilisera cette prestigieuse tribune pour développer, une fois de plus, des idées qui lui paraissent essentielles. Antigone en blouse blanche, récusant les contingences politiciennes, il plaidera pour la justice, dénoncera l’impunité qui, sous ses yeux et celui des victimes, bénéficie toujours aux auteurs des pires forfaits. Comme il le fait désormais à chacune de ses interventions publiques, il ira probablement plus loin. Il soulignera peut-être le peu de confiance que lui inspirent les élections prévues au Congo pour le 23 décembre, sa préférence pour une « transition sans Kabila », une sorte de période intermédiaire qui serait gérée par des personnalités considérées comme au dessus de la mêlée. Denis Mukwege redoute en effet que le système actuel, tel qu’il est mis en place, se livre à des truquages, des achats de voix et de consciences. « Ce ne sera pas un vote, mais une imposition » clame-t- il déjà, récusant par avance la victoire (pas nécessairement acquise du reste…) du candidat Shadary Ramazani, choisi comme son dauphin par le président sortant, Joseph Kabila. Rappelons que ce dernier a finalement accepté de ne pas se présenter pour un troisième mandat, conformément au prescrit de la Constitution congolaise et après une « prolongation » de deux ans. Mukwege, sceptique face au changement annoncé, préférerait une sorte de prise de pouvoir pacifique menée par une population qui « reprendrait son destin en mains »….
S’il utilise sa renommée internationale pour donner un large écho à des prises de position de plus en plus politiques et très soutenues au sein d’une diaspora largement hostile au régime actuel, l’engagement du docteur Mukwege ne date pas d’hier.
Comment pourrait-il en être autrement ? Ce fils d’un pasteur protestant a grandi dans la paroisse pauvre de Kadutu, un quartier de Bukavu, où il a parfois été victime des railleries des catholiques qui tenaient le haut du pavé dans le Congo d’après l’indépendance ; il a accompagné son père dans ses visites aux malades, aux délaissés et c’est là que naquit sa volonté de devenir médecin, avec priorité aux femmes et aux enfants. Denis Mukwege a aussi vécu dans l’ombre des guerres qui ont toujours endeuillé l’horizon de son Kivu natal, il a été témoin des injustices, de l’accaparement des richesses… Il connut, dans sa prime jeunesse, les séquelles du pouvoir colonial et de l’apartheid feutré qui régnait alors au Congo, le choc des rebellions de Jean Schramme, cet ancien colon qui s’empara brièvement de Bukavu dans les années 60.
Alors que le président Mobutu était à l’apogée de son règne, soutenu par les Occidentaux qui lui passaient toutes ses frasques au nom de la guerre froide et de leurs intérêts bien compris, Denis Mukwege étudiait en France. Il se spécialisait en gynécologie et obstétrique à l’université d’Angers, après avoir mené ses études de médecine à Bujumbura. A la fin de ses études, ses condisciples tentèrent de le dissuader de regagner un Zaïre dont le chef de l’Etat était de plus en plus contesté. C’était mal connaître le fils du pasteur pentecôtiste qui entendait bien mettre ses actes en concordance avec ses valeurs et qui avait hérité du talent oratoire de son père…
Durant neuf années, Mukwege travaillait à Lemera, non loin de la frontière burundaise, mais le week end il rejoignait femme et enfants à Bukavu, une ville remuante, qui fut toujours à la pointe de la contestation. C’est là que le jeune médecin assista à l’éclosion de la société civile congolaise, qui prenait son essor sous l’impulsion de Pierre Lumbi et de son ONG Solidarité paysanne. C’est Lumbi qui, vingt ans plus tard, créa le MSR (Mouvement social pour le renouveau) un parti politique composé de membres de la société civile et d’intellectuels, qui devait apporter son appui à Joseph Kabila « première mouture », avant de prendre ses distances par rapport à un régime jugé de plus en plus répressif et inégalitaire.
Mais surtout, à Lemera puis à Bukavu, le docteur Mukwege devait devenir, bien malgré lui, le témoin des deux guerres qui furent imposées au Congo. C’est de justesse qu’à Lemera il échappa au massacre de 35 personnes, malades et membres du personnel, c’est à Kisangani que, devenu « humanitaire » par la force des circonstances, il fut témoin de l’afflux des réfugiés hutus, de l’exode des Congolais. C’est là aussi qu’il découvrit l’ampleur des massacres que les futurs maîtres du pays, les « tombeurs de Mobutu », allaient commettre dans le silence de la forêt tropicale. C’est de là que date son exigence de justice, jamais assouvie : les auteurs de ces tueries, non seulement n’ont jamais été inquiétés mais surtout, ils ont pu tranquillement regagner le Rwanda ou l’Ouganda ou prendre des galons au sein de l’armée congolaise qui les avait amnistiés et intégrés.
Par la suite, installé à Panzi, qui n’était dans les années 2000 qu’un village proche de Bukavu, Mukwege allait être confronté à de nouvelles horreurs : les viols avec extrême violence. Le médecin, non content de soigner des femmes dévastées, sera l’un des premiers à décrypter les mobiles réels de ce « féminicide » : des groupes armés, désireux de s’approprier des carrés miniers pour en extraire le désormais célèbre coltan, faisaient régner la terreur dans le milieu paysan, et ces viols, commis en public avec une cruauté extrême, allaient devenir ce que Mukwege appellera une arme de guerre. Le gynécologue ne se contenta pas d’affiner ses techniques d’interventions, de se former à la réparation de la fistule et autres déchirures, d’accompagner ses patientes sur le plan psychologique afin de les aider à se reconstruire, à se réinsérer. Le fils du pasteur, l’intellectuel engagé mit ses talents oratoires, son indiscutable charisme, au service des femmes de son pays. Devant des auditoires de plus en plus larges, il plaida, dénonça, faisant le lien entre l’appétit pour les ressources naturelles et la violence qui ravageait les campagnes du Kivu. Il s’adressa aux grands de ce monde, aux patrons des multinationales, plaidant pour la traçabilité des « minerais de sang », il dénonça aussi la complicité des autorités de son pays et les exactions commises par les militaires…
Répercuté par la presse internationale et les nombreux visiteurs de Panzi, le cri de Mukwege a fini par être entendu au-delà des frontières du Congo. Conforté par de nombreuses distinctions prestigieuses, (dont le prix Roi Baudouin pour le développement, le prix Sakharov..) le médecin-chef de Panzi a été invité à la tribune des Nations unies. Mais, les soirs de découragement, il s’est souvent demandé si les honneurs qui lui étaient prodigués ne servaient pas aussi d’alibi pour ne pas agir…
Nul n’étant prophète en son pays, c’est peut être au Congo que Denis Mukwege est le moins bien connu : Joseph Kabila estime qu’il ternit l’image du pays à l’étranger et noircit délibérément le tableau (il est vrai que, sous l’aiguillon de la justice militaire, le comportement de l’armée nationale s’est amélioré) ; les chaînes de télévision nationales diffusent rarement ses interventions, et, depuis la tentative d’assassinat dont il faillit être victime en 2012, le médecin ne quitte plus son hôpital, où il vit sous la protection des Casques bleus… A cela s’ajoutent les inévitables jalousies, les critiques de ceux qui relèvent que le docteur parle peu de planning familial, qu’il refuse, conformément à la loi congolaise, de pratiquer des avortements, même dans les cas de viols avec extrême violence, sans oublier les objections des démographes qui, études à l’appui, mettent en cause de chiffre devenu mythique des 6 millions de morts…
Ces réserves passent aujourd’hui au second plan. Idole de la diaspora, Denis Mukwege a aussi misé sur la jeunesse de son pays : son association « les chemins de la paix » forme des jeunes au leadership politique et à la non violence et Luc Nkulula, l’un des leaders de la LUCHA, décédé dans l’incendie de sa maison à Goma, était l’un de ses plus fidèles disciples et ami.
Premier Congolais à recevoir le Prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, l’enfant de Kaziba, (le village d’origine de sa famille) le reclus de Panzi, le « réparateur » de femmes et le citoyen debout, est devenu un héros national. Une fierté pour tous ses compatriotes.

9 décembre 2018

La galaxie Mukwege

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Si Denis Mukwege se trouve auréolé l’éclat du Prix Nobel de la paix, c’est aussi parce qu’en 1955, une institutrice suédoise, Majken Bergman, qui travaillait dans une école de filles pentecôtiste à Kadutu, ouvrit sa porte à une jeune mère affolée : le nouveau né du pasteur Mukwege se mourait, atteint d’une grave infection et les protestants de l’époque n’avaient pas de dispensaire à leur disposition. Chez les catholiques, l’institutrice réussit des doses de pénicilline et le bébé fut sauvé.
Lorsqu’en 2009 le Docteur Mukwege reçut à Stockholm le prix Olof Palme, Majken Bergman était présente…La vie de Mukwege, c’est aussi une incroyable chaîne de solidarité, qui a permis à ce Congolais issu d’ une famille modeste de gravir tous les échelons des études, de l’engagement professionnel, du plaidoyer en faveur des femmes du Kivu jusqu’à devenir une sorte de prophète des droits de l’homme.
En toute occasion, Denis Mukwege rend hommage à ses proches, sa vieille maman, sa chère épouse Madeleine, son père, le premier pasteur protestant de Bukavu qui l’emmenait au chevet de ses malades. Il se souvient de ses professeurs et amis à l’Université d’Angers, qui l’ont soutenu depuis son retour à Lemera, aux confins du Sud Kivu, dans un hôpital installé par les pentecôtistes suédois. Jamais l’appui des églises protestantes, norvégienne et suédoise, ne lui fit défaut : après le massacre des patients et du personnel de l’hôpital de Lemera, en 1996, Denis Mukwege entreprit de construire un nouvel hôpital à Panzi, qui n’était alors qu’un village au sud de Bukavu, afin de réduire les temps de trajet des patientes. Par deux fois, l’hôpital fut détruit et pillé par les assaillants, par deux fois l’argent des Scandinaves permit de le reconstruire.
C’est au détour de l’an 2000 que le médecin chef de l’hôpital de Panzi commença à s’alarmer : les femmes qu’on lui amenait présentaient des blessures effroyables, du jamais vu. Au fil des récits, il comprit que ces femmes qui lui avaient été amenées pantelantes, étendues sur des brancards portés le long des pistes de montagne, n’étaient pas seulement victimes de viols en série, mais d’une entreprise de terreur systématique. Plaçant tous leurs espoirs dans le « docteur miracle », de nombreuses associations de femmes du Kivu se mobilisèrent, pour référer à Panzi les cas les plus graves, référencer les exactions commises et leurs auteurs. Ces dossiers explosifs dorment toujours dans les archives de Panzi. En attendant la justice internationale, les nombreux défenseurs des droits de l’homme du Kivu appuient le plaidoyer contre l’impunité mené par Mukwege. Lorsque ce dernier dédie son prix à la population congolaise, sans doute pense-t-il aussi à ses collaborateurs de Panzi, dont, entre tant d’autres, le Dr Tina Amisi, spécialisée dans les réparations de la fistule, Maman Zawadi qui gère la Fondation Panzi, la belgo congolaise Christine De Schrijver, qui, avant de diriger la « Cité de la Joie » financée par Eve Enssler, a si souvent réconforté un homme ébranlé par l’horreur au quotidien. A Bukavu, nombreux sont ceux qui relaient l’action du médecin : Muna Murhabazi, qui va chercher les enfants, dont des filles, présents dans les groupes armés, la journaliste Solange Lusiku, récemment décédée, docteur honoris causa de l’UCL, Nono Mwavita qui mobilise les femmes des villages… Si Panzi capte désormais la lumière-et les financements- il faut souligner aussi l’action de longue durée menée par le Bureau-catholique des œuvres missionnaire (BDOM) animé par Marie Masson.
En Belgique aussi, la fondation Roi Baudouin appuya de mille manières son lauréat de 2011, Louis Michel prit le relais et mena le médecin de Panzi jusqu’au prix Sakharov, l’industriel Georges Forrest permit financièrement au docteur Guy-Bernard Cadière de se rendre à Panzi avec son équipe, l’UCL, l’ULB et l’ULg ont honoré Mukwege et ont renforcé son cursus académique…Quant au film « l’homme qui répare les femmes » il a fait le tour du monde…

9 décembre 2018

Africa Museum: à la recherche des rêves d’enfant

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La lumière filtre enfin sous les hautes verrières, des paysages de rêve, aux couleurs pastels minutieusement restaurées, racontent à nouveau une Afrique des premiers jours. Cheminant dans un long couloir immaculé, j’ai envie de caresser la longue pirogue et de chanter, comme jadis à l’école primaire « Uele, Uele ». L’éléphant est là, et la bête a repris du poil, les crocodiles, dans leur vitrine, montrent toujours des crocs menaçants. Les papillons sont épinglés comme avant, des pierres vertes, malachites aux formes biscornues, racontent le sous sol du Katanga. Tout y est, j’en suis certaine. Je sais que sous les dallages de marbre, il y a les caves, des armoires de bois blond, des tiroirs bien rangés dans lesquels dorment les trésors du Congo, classés suivant les régions d’origine, les tribus. Ramenés au pays par les administrateurs, les militaires, les missionnaires, les commerçants aussi, sauvés des incendies, des pillages, ou emportés de force, trafiqués, vendus sur les marchés…Cent quatre vingt mille pièces qui dorment dans les limbes de l’histoire, un pour cent d’entre elles ayant été choisies pour retrouver le jour. Je sais aussi que dans une section spéciale sont soigneusement gardés le fusil de Stanley, ses cahiers couverts de dessins et d’une écriture minuscule, ses malles et sa bouteille de whisky…Je sais que la mémoire du Congo repose ici, bien scellée dans son sarcophage de marbre et que le nouveau musée a pour vocation, prudemment, morceau par morceau, de la réveiller, de nous raconter une autre histoire, plus conforme à la réalité telle qu’elle fut vécue par les Congolais. De pièce en pièce, je chemine, et je me réjouis d’être immergée dans ce « temps long » d’un Congo qui avait sa monnaie, -les croisette du Katanga-, ses religions et ses médecines, ses grands chefs, aussi politiques et respectés que l’étaient les nôtres, à la même époque, le 15 eme siècle, lorsque ce qu’on n’on n’appelait pas encore la mondialisation, amenée par les explorateurs portugais s’invita, sans visa, sur les côtes africaines…
C’est avec respect que je rencontre le Congo d’avant les Européens, avec joie que je retrouve le Congo de toujours avec ses rythmes et ses fabuleux instruments de musique dont ces tambours à fente qui portaient si loin les messages, le Congo d’aujourd’hui qui m’est raconté par des interlocuteurs familiers, que j’aurais pu avoir rencontré dans le tram en venant.
Dans l’immense couloir, sur l’escalier aussi raide que les pentes du volcan Nyiragongo, à travers la grande rotonde et les salles bien éclairées, je chemine en terrain connu. Mais quelque chose me tarabuste : où sont mes souvenirs d’enfant ? D’accord, c’était il y a bien longtemps, et j’ai eu largement le temps de partager le Congo avec d’autres générations. Avec les gosses de demain, je n’aurai plus les mêmes frémissements, je ne calmerai plus les mêmes terreurs ; les rêves se sont évanouis en même temps que l’amoncèlement parfois hétéroclite des statues à clous, des masques grimaçants, des armes de guerre et des sabres encore luisants.
Il m’a fallu chercher longtemps pour retrouver mes vieilles connaissances, l’homme léopard, l’esclavagiste au manteau bleu que l’on qualifiait à l’époque d’ « arabisé », et tous leurs compagnons aux visages burinés, aux muscles effrayants, immortalisés par le sculpteur Howard Ward. En cherchant bien, je les ai retrouvés presque cachés dans un coin, comme ces parents pauvres qui font fonte sur les photos de famille, surmontés d’une mention presque infamante « hors jeu » ! Plus dignes d’être montrés, n’ayant plus leur place dans un musée politiquement correct car ils témoignent du regard que les Européens à l’époque, portaient sur les « sauvages ». Du coup, j’ai eu l’impression que l’homme-léopard avait rétréci, que ses ongles immenses, qui tranchaient les gorges nuitamment, avaient été limés. Et puis j’ai souri devant l’ironie des temps qui changent : regroupés dans un coin du musée, cachés aux regards de la foule, ces parias d’un passé révolu se retrouvent désormais en bonne compagnie, aux côtés des têtes et des bustes des officiers et administrateurs de Léopold II qui participèrent à la conquête ! Tout à coup j’ai recommencé à rêver: je me suis demandé ce que se racontent les vaincus d’hier et les conquérants désavoués, lorsque ferment les portes du musée, que la nuit retombe sur le parc immense et que le grand roi hante à nouveau son palais…

6 décembre 2018

Une sainte colère… bien tardive

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Le plaidoyer développé par la Gecamines est éloquent et il traduit un réel sentiment d’exaspération devant l’avalanche de rapports produits par de nombreuses ONG étrangères. Souvent hémiplégiques, ces dernières dénoncent plus volontiers les exactions locales que le comportement arrogant et prédateur de certaines sociétés multinationales.
Cependant, même si la réaction de la Gecamines est compréhensible, et derrière elle le souverainisme exprimé par les plus hauts responsables congolais, cette « sainte colère » serait plus crédible si elle avait éclaté plus tôt. Car enfin, a—t-il réellement fallu 16 ans pour découvrir que les termes de l’échange étaient déséquilibrés ? Que les creuseurs artisanaux étaient des citoyens congolais luttant pour leur survie quotidienne et non des délinquants qu’il fallait chasser, parquer dans des réserves et traiter comme les dernières tribus indiennes ? Depuis longtemps, il aurait fallu les défendre, leur donner les moyens d’éduquer leurs enfants, de protéger leurs femmes au lieu de les laisser ponctionner par l’armée et les innombrables services de l’Etat. Il aurait fallu clamer leurs droits, au lieu de permettre que ces citoyens soient chassés de leurs terres au profit de sociétés étrangères. Des sociétés qui, à Kinshasa, n’ont cessé de trouver des interlocuteurs compréhensifs et sensibles au slogan national : « de combien est ma part ? »
Si elle est légitime, l’indignation d’aujourd’hui est bien tardive : pourquoi la justice corrompue est elle demeurée au service des riches et du pouvoir ? Pourquoi, face aux crimes économiques et aux crimes tout court, l’impunité est elle demeurée la règle ? Si la justice militaire s’est améliorée, comment comprendre que la justice civile soit restée en état ?
Il est bien beau d’accuser les multinationales, mais il faut aussi balayer devant sa propre porte : interroger les chefs de guerre promus et enrichis, vérifier la légalité des innombrables expropriations dont ont bénéficié les proches du chef de l’Etat, donner plus d’informations sur le rôle de personnalités comme Dan Gertler, à l’origine de nombreux contrats miniers, vérifier les sources de la fortune des nombreux Libanais et autres sympathisants du Hezbollah qui placent leurs fonds dans des gratte ciels à Kinshasa…
Attaquer les étrangers, fût-ce à juste titre, en s’abstenant de nettoyer sa maison et son entourage, cela ressemble aussi à une fuite en avant.

6 décembre 2018

La Gecamines règle ses comptes avec les ONG et publie ses propres chiffres

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KInshasa,
Trop c’est trop…A trois semaines des élections, Albert Yuma, le « patron des patrons » congolais, à la tête de la Gécamines, l’opérateur minier national, a décidé de contre attaquer. De réfuter point par point, au dollar près, les accusations de détournement qui pèsent sur sa société. La meilleure défense étant l’attaque, c’est billes en tête qu’il accuse d’influentes organisations comme Global Witness, le Centre Carter, Enough Project et son patron John Prendergast, -un activiste américain longtemps partisan de l’indépendance du Sud Soudan- d’avoir répandu des « mensonges » qui auraient ensuite tourné en boucle. Selon lui, ces ONG présenteraient la corruption comme la principale cause du sous développement de la RDC et elles la rendraient responsable de la faible contribution du secteur minier au budget de l’Etat et au redressement de l’économie nationale.
Le plaidoyer pro domo rédigé par les services de la Gecamines porte un titre sans équivoque : « la vérité sur les mensonges des ONG en RD Congo » tandis que le sous titre indique le véritable enjeu de cette opération de communication : démontrer « comment, sous couvert de morale, on voudrait priver un pays de sa souveraineté sur les matières premières. »
Dans le grand salon de l’hôtel Pullmann à Kinshasa, en présence de plusieurs ministres, dont She Okitundu chargé des affaires étrangères, de la presse nationale et internationale, la Gecamines a donc mené une double offensive. La première phase, assez technique, a porté sur les chiffres. Le Français Stéphane Cormier, sorti des meilleures écoles parisiennes dont HEC et collaborateur direct d’Albert Yuma, a ouvert les comptes de la Gecamines et démonté l’un après l’autre les principaux chefs d’accusation : absence de transparence financière, vente d’actifs sous évalués, faiblesse de la contribution au budget de l’Etat, retards dans le paiement des salaires du personnel et surtout disparition de 750 millions de dollars dans les bilans comptables. Un chiffre qui a permis de qualifier le système politique congolais de « kleptocratie » et la Gecamines de « machine à financer le système Kabila ». Point par point, consultant ses registres comptables et s’appuyant entre autres sur des audits de Pwc (Price Waterhouse Cooper) la Gecamines a donc retracé les sommes manquantes et corrigé les erreurs de l’acte d’accusation. Il apparaît -par exemple- qu’un prêt remboursable a été assimilé à un revenu de partenariat, qu’un pas de porte de 175 millions de dollars, payé directement à l’Etat congolais par l’entreprise chinoise Sicomines aurait été comptabilisé comme un revenu manquant de la Gecamines, que 115 millions de royalties et pas de porte ne figureraient pas dans les comptes alors qu’ils y trouvent bel et bien.
Quant au bradage des actifs miniers, les affirmations de l’African Progress Panel, portant sur la vente des sites de Mutanda Mining et de Kansuki, selon lesquelles leur sous évaluation aurait fait perdre à la Gecamines donc à l’Etat congolais 634 et 116 millions de dollars, elles sont également démenties vigoureusement. D’un ton sec, l’économiste français estime que se baser uniquement sur des calculs d’estimations réalisées par la Deutsche Bank est pour le moins léger…
Non contents de réfuter les critiques, les patrons de la Gecamines tiennent à souligner les efforts réalisés par la société d’Etat: entre 2010 et 2014 la dette de l’entreprise a baissé de 164 milllions de dollars, les arriérés de salaires ont été réduits de 41 mois à 2 mois, et surtout 860 millions de dollars ont été investis….
C’est la deuxième partie du rapport qui révèle les véritables ressorts de cette contre offensive menée tambour battant : la société d’Etat congolaise estime que les revenus de l’exploitation minière, générés par les partenariats avec des sociétés multinationales, n’ont pas été partagés équitablement avec les Congolais.
Les dirigeants de la Gecamines reconnaissent cependant qu’à la fin de l’ère Mobutu, la société était moribonde, car elle avait servi de tire lire au régime, sans que soit réalisés de nouveaux investissements et l’effondrement de la mine de Kamoto avait scellé le glas de la production de cuivre qui n’avait plus atteint que 40.000 tonnes par an. Pour relancer la production, appel avait donc été lancé aux investisseurs étrangers.
Mais aujourd’hui, les Congolais entendent modifier les termes de l’échange et le rapport-réquisitoire estime que le dénigrement systématique de l’entreprise d’Etat, de l’intégrité de ses dirigeants et de ses capacités de gestion n’aurait d’autre but que maintenir un système injuste. Autrement dit, il s’agirait d’empêcher la RDC de se réapproprier ses richesses naturelles ou, au minimum, de la dissuader d’en bénéficier aux mêmes conditions que d’autres pays producteurs : en RDC, les recettes fiscales tirées des sociétés minières ne représentent pas plus que 25% des recettes du secteur public, contre 48% au Botswana.
« Nous avons eu tort » reconnaît aujourd’hui Albert Yuma, « tort de confier aux seules multinationales étrangères le développement de nos ressources minières : nous avons proposé à des partenaires étrangers des réserves équivalant à 32 millions de tonnes de cuivre et 3,2 millions de tonnes de cobalt. Au rythme actuel des exploitations, -un million de tonnes de cuivre par an- d’ici trente ans nos gisements auront été épuisés. Et qu’en aurons nous retiré ? »
Un Code minier issu de la guerre
Pour comprendre ce constat amer, il faut se rappeler les conditions dans lesquelles le premier Code minier a été rédigé, en 2002. A cette époque, le Congo sortait affaibli d’une guerre menée par des armées étrangères et qui avait failli consacrer sa division. En 2001, Joseph Kabila avait succédé à son père assassiné, Laurent Désiré Kabila. Le vieux révolutionnaire avait voulu mener une politique économique « dirigiste », contrôler les prix et lutter contre la corruption. Novice en politique, désireux de se concilier les bonnes grâces de la communauté internationale, Joseph Kabila avait choisi de se réconcilier avec les institutions financières comme le FMI et la Banque Mondiale. Soucieuses d’attirer les investissements étrangers, ces dernières rédigèrent alors un code minier très libéral, soutenant une économie extravertie, dont les ressources seraient essentiellement fournies par la rente minière : le cuivre et de cobalt représentent, aujourd’hui encore, plus de 80% des exportations.
Malgré le boom du cuivre, ce pari d’une croissance extravertie a cependant déçu les Congolais. Alors que le secteur minier artisanal, si souvent critiqué à cause du travail des enfants, emploie plus de trois millions de « creuseurs», les multinationales ont généré peu d’emplois -77.709 en 2014 pour une population active de 20 à 20 millions de personnes. Elles n’ont guère financé les infrastructures publiques (mis à part les contrats chinois) et ne sont pas souciées de l’environnement et de la santé publique.
Mais surtout, le Code minier de 2002 a très libéralement autorisé le rapatriement des profits et la déduction des frais d’exploration, du coût et de l’amortissement du capital investi.
C’est en 2014 déjà que le chercheur belge Stefaan Marysse, (Université d’Anvers) relevait que « depuis 2013 les profits rapatriés dépassaient les montants des investissements étrangers indirects, à raison de deux milliards d’entrées pour 7 milliards de profits rapatriés ». Marysse établissait aussi que la perte nette occasionnée par les profits rapatriés dépassait d’au moins trois fois la perte représentée par les ventes d’actifs miniers dans des conditions de mauvaise gouvernance autrement dit de corruption.
Quatre ans plus tard, la Gecamines partage ce constat et Albert Yuma assène que « la « mauvaise gouvernance » -lire la corruption- est le seul facteur mis en exergue par les ONG étrangères, qui occultent délibérément l’ « hémorragie légale »provoquée par les rapatriements de bénéfices, qui représenteraient aujourd’hui une perte nette de 17 milliards de dollars.
Selon la Gecamines, les partenaires miniers ont utilisé plusieurs techniques pour échapper à l’impôt : les coûts de production n’ont cessé d’être réévalués, les dépenses d’investissements ont augmenté de 125% , les dépenses d’exploitation ont été 80% plus élevées que ce que prévoyaient les études de faisabilité… Quant aux frais financiers, ils ont augmenté de 180%… « Ils ont gonflé les charges pour minorer les résultats » assure la Gecamines et Yuma assène : » pourquoi les ONG n’ont-elles observé qu’un, silence abyssal devant de telles pratiques, se bornant à réclamer la libéralisation complète du secteur minier ? » Pour lui, la conclusion est claire : certaines de ces ONG seraient financées par des multinationales voire des spéculateurs…

La bagarre avec les opérateurs miniers

En 2012 déjà, la RDC aurait pu revoir le Code minier de 2002 mais elle a attendu 2018 pour promulguer un nouveau Code, plus restrictif mais toujours favorable aux investisseurs : les 3,5 % de royalties restent l’un des taux les plus bas au monde.
Cependant deux des dispositions du nouveau code ont suscité l’opposition frontale des principaux opérateurs miniers : elles mettent fin à la stabilité des contrats sur dix ans et surtout elles multiplient par cinq la taxe sur les minerais dits stratégiques. Désormais, le cobalt, le germanium et le colombo tantalite seront frappés d’une taxe de 10%. Furieux, sept grands opérateurs miniers ont claqué la porte de la Fédération des entreprises du Congo, dont la multinationale suisse Glencore, que Yuma soupçonne même d’avoir financé la réunion de l’opposition congolaise à Genève. En outre, ces entreprises ont fondé la « Mining promotion initiative » une organisation qui affirme vouloir empêcher l’application du nouveau code.
Jusqu’à présent rien n’y a fait : un décret du Premier Ministre vient de confirmer le classement des substances jugées stratégiques et cette semaine, la Gécamines a annoncé un accord de partage de la production minière de deux gisements détenant un million de tonnes de cuivre et 100.000 tonnes de cobalt avec une société chinoise de Hong Kong filiale de la société Shangai Pulatai New Energy Tech Co Ltd.
Cette « bataille de géants » est suivie de près par la presse locale : Frank Mwamba, un journaliste du Katanga, vient de fonder une association qu’il a appelée « Touche pas à mon cobalt » et qui vise à empêcher une éventuelle « internationalisation » des minerais congolais. Mwamba dénonce aussi les mécanismes internationaux de certification. Pour lui, ils représentent une ponction supplémentaire et ils favoriseraient les exportations de cobalt congolais via les pays voisins. « Notre pays possède 60% des réserves mondiales de cobalt » rappelle le journaliste militant, « la transition énergétique ne se fera pas sans nous… »

1 décembre 2018

Dignité avant tout: l’interview-bilan du président Joseph Kabila

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Alors que les élections sont prévues dans trois semaines, le temps est venu, pour les décideurs congolais, de mettre cartes sur table et de répondre à l’avalanche de rapports émis par les ONG internationales, plus critiques les uns que les autres, qui se sont invitées dans la campagne électorale.
Patron de la Gecamines, non tenu par une prudence de politique, Albert Yuma, -menace de poursuites judiciaires à la clé- avait convoqué la presse pour démonter, un à un, chiffres à l’appui, ce qu‘il appelle les « mensonges « des ONG internationales. Nous reviendrons sur son argumentation dans une chronique économique. Dans la foulée, celui qui fut le « patron des patrons » congolais, le président de la FEC,(Fédération des entreprises du Congo) nous a introduite chez le «Chef », le Boss, le Raïs. C’est-à-dire chez Kabila lui-même, qui avait suivi et approuvé l’offensive d’Albert Yuma, dont il est très proche.
Tenue saharienne, manches retroussées, poil dru et barbe poivre et sel, Joseph Kabila nous reçoit ans le bureau sans apprêt de sa résidence au bord du fleuve, où seuls des cris de chimpanzés brisent le calme des lieux.. Le fils du Mzee a depuis longtemps abandonné son allure de « bon garçon » rasé de près pour un look de « freedom fighter » ou, à 47 ans, -déjà- de « père de la nation ». « Ce n’est pas un look », précise-t-il en constatant notre surprise, « cela traduit plutôt un état d’esprit… »
« Nous sommes dans la dernière ligne droite avant les élections » constate le chef de l’Etat. « Nous avons eu l’enrôlement des électeurs, puis le dépôt des candidatures, et, à 90 %, tout s’est passé normalement. La campagne a commencé et se déroule dans le calme, sans incidents majeurs même si elle est encore un peu timide par rapport aux élections de 2006 et 2011. Nous n’avons pas encore connu d’incidents comme en 2006 et surtout en 2011, ce qui traduit la maturité politique de la population qui a déjà compris les enjeux réels.
Reste le défi de la sécurisation, le jour même du vote. Après le 23 décembre, restera à attendre les résultats. Je crois que tout va bien se passer..

A l’étranger, on s’interroge sur cette volonté du Congo d’organiser seul ces élections, de se passer de l’ aide de la Monusco, qui avait déjà mobilisé des avions pour vous aider. Pourquoi refuser l’aide ?

Mais tout simplement parce que nous ne sommes pas des mendiants. Le Congo, c’est un pays qui a des problèmes certes, mais c‘est aussi un pays d’hommes et de femmes dignes. Compte tenu de cela, il faut poser des actes. L’idée n’était pas de refuser ou de demander l’appui de la « communauté internationale »…Les pays voisins, eux non plus, ne sollicitent pas l’appui de la Monusco et autres… Si la Monusco a des avions disponibles, elle peut certainement en faire beaucoup d’usages. C’est ce que j’ai expliqué à la représentante du secrétaire général de l’ONU. Pour le moment nous avons pris l’option d’organiser les élections nous-mêmes. Certes, cela coûte cher, mais c’est une question d’indépendance, de souveraineté. On est sur la bonne voie…

Cependant, l’absence d’observateurs internationaux peut poser problème. Leur présence est un aussi gage de crédibilité, de confiance…

Mais les observateurs seront là : il y aura plus de 40.000 observateurs nationaux, qui ont déjà été formés dans ce but. Il y aura des témoins des partis politiques. Mais aussi des observateurs de la région, la SADC (Communauté de développement des Etats d’Afrique australe) l’Union africaine, la Communauté des Etats d’Afrique centrale (CCEAC) l’Organisation internationale de la francophonie…Il est vrai qu’il n’y aura pas d’observateurs venus de l’Union européenne ou des Etats-Unis. Je considère que ces pays ont déjà préparé leur rapport avant même le jour du vote, alors pourquoi les inviter ? Ce qui comptera ce sera surtout l’observation menée par les Congolais eux-mêmes…

Que de temps passé depuis notre première rencontre, en 2001, peu de temps après l’assassinat de votre père…Quel est le bilan de toutes ces années ?

Je m’en souviens, nous nous sommes rencontrés à la Cité de l’Union africaine…La période écoulée peut se diviser en trois étapes. Durant la première, de 2001 à 2006, la priorité des priorités était la stabilisation du pays, sa pacification et l’organisation des élections. C’était la promesse, le défi…Nous avions réussi à stabiliser la situation politique et sécuritaire, mais aussi économique.
La deuxième phase, c’est la période qui va de 2006 à 2011. Comme objectifs, il nous fallait stabiliser davantage et amorcer la reconstruction du pays. La plupart des infrastructures que l’on voit aujourd’hui ont été construites à ce moment. Mais à cette période, nous étions aussi confrontés à des défis liés à la sécurité. Il y avait des rébellions à l’Est, dans l’Equateur, plusieurs guerres dans le Kivu. La dernière phase va de 2012 jusqu’aujourd’hui, où nous avons tenté de poursuivre la modernisation, la stabilisation, et aussi engager le pays sur le terrain des réformes. C’est aujourd’hui chose faite : des lois ont été adoptées concernant l’organisation du territoire, son découpage qui nous a fait passer de 11 à 26 provinces. Le challenge c’est aussi d’organiser le troisième cycle des élections… On a connu des hauts et des bas, mais l’essentiel, c’est que nous sommes à la veille de ces élections…On pourrait écrire plusieurs livres sur cette histoire… Je dirais que c’était un long, un si long voyage, et qui n’est pas fini……

Puisque le chemin est encore long, n’est il pas difficile de céder la place ?

Je suis surpris par le fait que ma décision ait pu surprendre : j’ai fait ce que j’avais toujours dit. Jamais, ni en privé ni en public ou en aparté avec un autre chef d’Etat, je n’ai exprimé autre chose. J’ai toujours été constant… Rappelez vous qu’un jour, à Matadi, je vous avais dit aussi que j’étais au service de mon pays et que j’allais le rester toujours.
Je considère que l’œuvre de reconstruction de ce pays, de consolidation de la paix, c’est un travail de longue haleine, qui est proposé à 80 millions de Congolais et pas seulement à M. Kabila…Il y a tellement à faire. Même si le bon Dieu devant nous donner deux ou trois vies, elles seraient remplies…

D’ici quelques semaines, redevenu simple citoyen vous allez donc rester au service de votre pays ? Que pensez vous faire ?

En tous cas, je ne songe pas à aller en vacances aux Bahamas, ni même en Espagne, à Dubaï ou ailleurs. Ce que je pense faire ? J’avoue que je ne me suis pas encore posé la question…Blague à part : je resterai certainement dans mon pays, où je vais m’occuper de beaucoup de choses. Il y a tellement à faire…

Vous avez la réputation d’aimer la nature…

Oui, il y a ceux qui parlent de la nature… Moi je suis passionné par la nature mais surtout par la protection de l’environnement. Je vais continuer, en tant que citoyen…Il y a tellement de travail dans ce domaine…Je vais m’occuper de mes fermes, au début il n’y avait que quelques paillottes, et il y a encore beaucoup de travail…

Quel que soit votre successeur, vous allez certainement lui donner des conseils…

Cela dépend…S’il a besoin de mes conseils, je serai toujours là, volontiers…Mais quel que soit mon successeur, il aura non seulement besoin de l’ancien président, mais surtout besoin de dignité. De la participation des 80 millions de Congolais qui sont ici, et de ceux qui sont dans la diaspora, afin que nous puissions aller de l’avant dans la reconstruction du Congo.

Est-ce dans cet esprit, dans ce but, que vous avez créé le grand rassemblement appelé FCC, Front commun congolais ?

Qu’est ce que le FCC finalement ? C’est une idée qui date du lendemain des élections de 2006. Je voulais alors travailler avec tout le monde, j’étais conscient du fait que tous les Congolais devaient cheminer ensemble. A l’époque, j’avais fait appel à Jean-Pierre (Bemba), mon ancien vice président, et même nos amis de l’UDPS, afin que nous travaillions ensemble. J’ai toujours pensé que, pour relever les défis de ce pays, les défis de la paix, de la reconstruction, de la sécurité, de la stabilité, il faut que tout le monde s’implique.
C’est pourquoi, l’an dernier, après les accords de la Saint Sylvestre (31 décembre 2016), après l’entrée de plusieurs partis d’opposition dans le gouvernement, je leur avais posé la question : « maintenant que nous travaillons ensemble depuis une année, allons nous aller aux élections en tant que frères et sœurs ou en tant qu’ennemis ? » C’était le début d’une réflexion qui a abouti à la création des FCC…
On soutient un même candidat, on a un même programme de reconstruction économique afin de poursuivre le travail…

Cette vaste plate forme ressemblerait elle à un début de parti unique ?

Je ne crois pas, il y a plusieurs tendances au sein des FCC, il y a des libéraux, des socialistes, d’autres encore……D’ailleurs au lieu d’avoir 600 partis politiques, je crois préférable d’avoir de grands ensembles, avec un total de quatre à cinq partis politiques qui transcendent les régions, les ethnies…Que les autres se regroupent aussi, il n’y a pas de problème, c’est une bonne tendance..

C’est ce qui a été tenté lors de la réunion de l’opposition à Genève, même si la tentative a échoué…

La question n’est pas l’échec, mais ce qui était à la base de cette initiative…Quels étaient ses objectifs… On peut espérer que d’ici le 23 décembre, ils soient toujours ensemble et qu’après cette date le gagnant, quel qu’il soit, fasse appel à tout le monde et que le perdant accepte d’avoir perdu…

D’aucuns estiment que les promesses de décrispation du climat politique liées à l’accord de la Saint Sylvestre n’ont pas été tenues et rappellent que des détenus politiques se trouvent toujours en prison…

Demandez à un diplomate s‘il peut citer le nom d’un détenu « politique ». Je ne veux pas discuter des affaires qui relèvent strictement de la justice mais à ma connaissance il n’y a pas de détenu strictement « politique ». S’il y a des problèmes au niveau de la justice, c’est là qu’il faut intervenir mais moi je ne le peux pas…On a toujours été accusés d’avoir été laxistes…Nous avons un ex-gouverneur arrêté pour viol, des généraux en prison pour la même raison. Ce n’est pas parce qu’on est en politique que l’on peut espérer être libéré face à ce type de charges (le viol..)

Il y a encore d’autres détenus, comme Carbone Beni, un militant activiste de Lucha, ou des détenus plus anciens, accusés d’avoir été impliqués dans l’assassinat de votre père en 2001…Tout cela n’est pas clair…

A propos de ceux qui ont été arrêtés après la mort de mon, père je ne ferai pas de commentaire car cela me concerne personnellement…Pour les autres, la situation doit être traitée cas par cas mais on ne peut pas généraliser, exiger qu’on libère tout le monde….Le travail de réforme, d’assainissement de la justice doit certainement être poursuivi…

LE BRAS DE FER AVEC LES MINIERS

Voici quelques années, vous aviez lancé la « révolution de la modernité » Etes vous satisfait de la voie suivie, des résultats obtenus ? Beaucoup d’inégalités se sont creusées…

Lorsqu’en 2002 nous avions levé l’option de libéraliser l’économie, cette décision avait pour objectif d’attirer les investisseurs afin de créer des entreprises qui allaient embaucher, donner du travail à des Congolais. Au fur et à mesure, nous nous sommes rendu compte qu’il y a eu quelques failles, à gauche et à droite. Dans le secteur minier il a d’ailleurs été décidé, sept ou huit ans après sa promulgation, de revoir le Code minier de 2002. C’est déjà en 2012 qu’on aurait du faire ce changement…Nous avons constaté que, certes, les « majors » c’est-à-dire les grandes sociétés minières, avaient pris des risques et commencé la production, mais nous n’en avons pas vu les dividendes. Le Code recélait beaucoup de faiblesses… Aujourd’hui, même si nous l’avons modifié, il y a encore de la résistance. Je pensais qu’on allait avancer dans l’implication des Congolais dans la prise en charge et surtout dans la production, et là on est très en retard… Beaucoup de nos compatriotes travaillent encore dans l’informel…Avec les « miniers » on a d’abord essayé la persuasion, tenté de dialoguer puis on a joué cartes sur table…

Au début de cette année, vous avez reçu les plus grands patrons des multinationales minières qui voulaient vous dissuader de revoir le Code minier. Comment s’est passée la réunion ?

C’était tendu. Que m’ont-ils dit ? Qu’ils étaient prêts à faire des concessions, mais que la loi, c‘est à dire le nouveau Code, ne devait pas être promulguée. Je leur ai répondu qu’on pouvait continuer la discussion, mais que le Code, de toutes façons, allait être promulgué. Car c’était dans l’intérêt de mon pays. Je leur ai dit qu’eux n’avaient à gérer que leur société, tenter de réaliser quelques millions de dollars à la Bourse en quelques mois. Mais que moi, je devais veiller aux intérêts de 80 millions de Congolais. Ceux là sont mes actionnaires à moi, et c’est leur sort qui m’intéresse…La loi a donc été promulguée, même s’il y a encore de la résistance, on avance, on a tenu bon dans l’intérêt de notre peuple, parce que c’est cela, la justice.

Un autre chantier est celui de la lutte contre la corruption…Depuis le temps de Mobutu elle gangrène le pays…

On a mis en place des structures, mais la lutte contre la corruption, c’est tout un système, cela requiert un changement de mentalité, des fonctionnaires, des policiers … Quand on est arrivé ici avec Mzee (son père, Laurent Désiré Kabila) notre désir c’était de changer les mentalités, de transformer le Congo…Changer l’homme, sa façon de voir… Aujourd’hui, peut on dire qu’on a réussi ?Le pays n’est plus le Zaïre, il est devenu la République démocratique du Congo mais au niveau de la mentalité, je dois bien reconnaître qu’on a connu quelques difficultés. Mais l’essentiel, c’est que la société ne nous a pas transformés, nous. On va continuer à travailler…

IL Y A PLUS IMPORTANT QUE REPONDRE AUX CALOMNIES

Le patron de la Gecamines dénonce les campagnes de dénigrement dont sa société a été l’objet. Avez-vous aussi, personnellement, été victime de telles calomnies ? Avez-vous répondu ou choisi de laisser dire ?
Je n’ai jamais répondu à tout cela pour une simple raison : parce que moi, j’ai des choses beaucoup plus importantes à faire que m’occuper de cette fabrication de mensonges…Je dois veiller à la sécurité de mon pays, à son développement, c’est beaucoup plus important que tout le reste…On a fini par comprendre que ces mensonges faisaient partie de toute une stratégie de communication…Des mensonges mis en place pour abattre M. Kabila, pour orienter nos choix… Je remercie d’ailleurs notre population qui a fait preuve de maturité politique et qui est arrivée à la conclusion que ce sont là que des ragots…L’important, c’est que notre peuple continue à nous faire confiance…Faut il passer son temps, consacrer ses moyens, à traduire en justice tous ceux qui nous critiquent injustement ?
Souvenez vous du président Mobutu : on disait que sa fortune dépassait les 14 milliards de dollars, plus que la dette du pays…Quand nous sommes arrivés à Kinshasa, nous avons cherché en vain ces 14 milliards…Peut être étaient ils dans les banques suisses ? Lorsque la présidente de la Confédération helvétique est venue ici, elle nous a dit que sur les comptes, il n’y avait que trois ou quatre millions de dollars. Et cela alors qu’on avait tellement craché sur le Maréchal…

Ce qui se dit aujourd’hui, c’est que vous-même, vous êtes plus riche que le Maréchal…

Vous croyez vraiment qu’un homme plus riche que le Maréchal peut travailler dans un bureau pareil ? Je n’ai pas le temps de répondre à de telles histoires, cela fait partie de la désinformation. Des fake news.. je ne vais pas passer toute ma vie à me justifier. Ces histoires émanent d’officines basées à Paris, Bruxelles, New York…

Certaines injustices sont aussi révélées par des nationaux, comme le cas de ces villageois qui ont été chassés de M’borero, le long du lac Kivu…Une école catholique (le collège SaintPpaul) y a même été détruite… Tout cela pour construire un hôtel…

A ma connaissance l’école est toujours là…Des conflits entre voisins cela peut exister mais il ne faut pas en faire une affaire internationale…

Ce que je voulais dire en citant ce cas, c’est qu’il y a aussi des témoignages qui viennent du terrain, de l’intérieur du Congo. Tout n’est pas fabriqué dans des « officines »…Même si l’échelle est limitée, il y a des contestations…

Pour moi, c’est tout à fait normal. On n’est que des êtres humains, et les conflits existent… Les disputes pour des parcelles, voilà qui a toujours existé…Ou est le problème ? L essentiel, c’est que l’on recherche des solutions pour continuer à vivre ensemble.

EN RESERVE DE L ARMEE

Rajeunie, modernisée, l’armée a été réorganisée. Elle n’est plus la même que voici quinze ans. Etes vous satisfait de cette réorganisation ?

L’ armée est au service de notre peuple et elle est sous le contrôle des institutions. Plusieurs lois de réforme de la police et de l’armée ont été adoptées, les équipements ont été modernisés : le travail de réformes va se poursuivre et aujourd’hui déjà l’armée n’est plus ce qu’elle était quand nous avons été bousculés par différentes rébellions. Mais il reste un grand travail…Cette armée va monter en puissance… Nous avons tenu à faire ce travail nous-mêmes, seuls, avec l’appui de quelques partenaires. Mais au fur et à mesure, ces derniers sont en train de se désengager, ce sont nos officiers qui sont chargés de la formation… Nous serons aussi obligés d’avoir une industrie de la défense : fabrication de tenues, bottines, mais aussi engins, véhicules de combat, de blindés tel est notre plan a moyen terme. Certes, il y a encore quelques cas d’indiscipline mais dans l’ensemble, je peux le dire, notre armée est maîtrisée, disciplinée, les abus sont sanctionnés.

Voici 15 ans il n’a pas du être facile d’intégrer au sein des forces armées divers groupes rebelles. Aujourd’hui avez-vous réussi à lutter contre l’impunité ?

Je crois que la justice militaire fonctionne même mieux que la justice classique ; des généraux ont été jugés, condamnés et mis en prison ! Si nous avons pu mettre fin aux violences faites aux femmes, à 90% c’est en grande partie grâce à la justice militaire. L’armée, c’est un chantier qui se poursuit…Il y a un travail à faire en amont et en aval dans le domaine des droits de l’ homme et de la femme ; il faut travailler aussi sur le plan mental…C’est aussi une armée qui continue à être en opérations dans des situations difficiles, à opérer sur la ligne de front entre autres en Ituri. Notre armée va aussi devoir s’adapter aux nouvelles tactiques de ceux quelle affronte sur le terrain…

LA MENACE TERRORISTE

Dans la région de Beni, l’armée est-elle confrontée à des attaques qualifiées de terroristes ?

« Qualifiées » ? Mais c’est bien de terroristes qu’il s’agît ! Nos amis en Occident devraient se réveiller : c’est en 2012, au cours de plusieurs réunions, que j’ai commencé à parler du terrorisme des ADF (Allied Democratic Forces, rebelles d’origine ougandaise opérant dans la région du Ruwenzori) A l’époque, je disais aux chefs d’Etat que ces ADF étaient les mêmes que les « shebabs « de Somalie, que les Boko Haram en Afrique de l’Ouest, que l’Etat islamique lui-même…C’est-à-dire une menace pour la sécurité régionale. Aujourd’hui les Ougandais s’agitent mais aussi les Tanzaniens… Voici une semaine, à Cabo Delgado au Mozambique, des inconnus ont égorgé des civils, brûlé les maisons avant de prendre la fuite. C’est le même mode opératoire qu’à Beni, où on a arrêté des groupes radicaux dans lesquels se trouvaient des Somaliens, des Kényans, des Ougandais, des Mozambicains…
Cette menace nouvelle, inédite, exige une très bonne coopération des services de sécurité de la région. Il ne s agit plus d’une guerre classique mais de groupes qui veulent tuer un maximum de gens puis disparaître, quand ils n’hésitent pas à se tuer eux-mêmes…Pour nous c’est un grand défi, c’est la plus grande menace pour l’avenir… Nous avons encore des Mai Mai, à gauche et à droite, mais nous sommes capables de les affronter. Par contre cette menace terroriste doit être prise très au sérieux, elle requiert une stratégie particulière, une bonne coordination des pays de la région Le Congo ne représente pas un nouveau front mas une cible…Au Mozambique, des assaillants qui avaient été arrêtés ont dit qu’ils avaient été entraînés dans les forêts du Congo !

On vous sent très lié à l’armée. Même du temps du Mzee votre père, vous étiez déjà militaire. Allez vous rester lié à l’armée? Est-ce dans votre ADN ?

Mon ADN ? Je ne dirais pas…Mais j’ai beaucoup de camarades qui sont devenus aujourd’hui de très bons officiers et je les encourage a continuer à encadrer les jeunes qu on est en train de former… Evidemment, en cas de besoin, je suis dans ce qu on appelle la réserve…

Vous êtes trop jeune pour être mis à la retraite…

La retraite , non, j’ai bien dit la réserve. En cas de besoin on peut toujours faire appel à nous, à moi, pour servir la nation, la cause …

CONGO-BELGIQUE : DES HAUTS ET DES BAS

Vous avez déjà connu des moments de froid avec la Belgique lorsque Karel de Gucht était ministre des Affaires étrangères. L’histoire est-elle appelée à se répéter ?

Ma lecture -qui n engage que moi- c est que pour mieux comprendre les relations entre la Belgique et le Congo il faut remonter à 1960. C’est à cette époque que le Congo a perdu son Premier Ministre Patrice Lumumba (assassiné en 1961). La Belgique était très impliquée dans la disparition de Lumumba. Ensuite, on a fait du maréchal Mobutu l’homme fort du Congo, mais même avec lui, il y avait des frictions, des hauts et des bas. Avec le Mzee, mon père, c’ était pareil… Lorsque Karel de Gucht est venu ici, je lui ai dit qu’entre le peuple belge et le peuple congolais, il ne pouvait pas y avoir de problèmes, mais que je considérais que, sur le plan politique, il était finalement un petit raciste. Et moi, je n’aime pas les racistes.
D’accord de tels propos n’étaient pas diplomatiques mais c’était la vérité. Le problème avec les Belges, c’est ce que j’appelle l’état d’esprit. Il y des gens qui, en Belgique, croient que le Congo est encore une colonie, que les Belges doivent toujours avoir de l’ascendant sur les Congolais. Cela fonctionnait peut-être avec nos pères, -qui ne sont plus là- mais avec nous, les enfants de ceux qui ont combattu le colonialisme dans ce pays, c’est inadmissible, cela ne marche pas… Le peuple congolais n’acceptera jamais cela. Certes, les Belges peuvent recruter dix, vingt, Congolais pour qu’ils soient leurs pions, mais ils n’auront pas le soutien de 80 millions de Congolais.
C’est l’occasion de le dire. Ce qui ne va pas avec les Belges, je l’appelle une certaine animosité vis-à-vis de notre peuple, cette tendance qu’ils ont d’humilier le peuple congolais à travers ses dirigeants. Et cela, nous ne l’accepterons plus jamais.
Qu’est ce qui nous divise avec la Belgique ? Je considère que nous sommes des hommes libres, que le Congo est un pays indépendant et que nous n’avons pas de comptes à rendre à un Ministre des affaires étrangères qui se trouve en Belgique.

Vous a-t-il jamais demandé des comptes ?

Directement ou indirectement ; il disait, entre autres, que M. Kabila doit se prononcer à propos des élections.. A cela, je répondais : « mais cela ne vous regarde pas, ce ne sont pas vos affaires, occupez vous de vos problèmes chez vous et nous allons nous occuper de notre peuple, de notre pays. Ne vous ingérez pas dans la politique interne du Congo. »
Il n’appartient pas à la Belgique de faire le choix des dirigeants de ce pays, d’inviter des opposants à Genval, de leur offrir des chocolats… Cela ne m’a pas choqué, non, mais surpris, oui : ce sont des tendances néocolonialistes. Si on ne peut pas accepter cela de la Chine, de la Russie ou des Américains, on ne l’acceptera pas non plus des Belges…Inviter ainsi des gens à Bruxelles, à Genève et ailleurs, c’est une façon d’essayer d’ imposer des dirigeants à ce pays alors que cela dépend de notre peuple. C’est lui qui doit choisir….

La maison Schengen reste fermée. C’est tout de même une mesure qui frappe en premier lieu les Congolais eux-mêmes…

Ils peuvent aussi aller ailleurs dans le monde, il y a plus de 150 pays où ils pourraient aller… Il y a un prix à payer pour tout, y compris pour la dignité..
De toutes façons, je ne crois pas que cette situation va durer. Il faudra trouver une solution, qui soit en faveur du respect, envers nos deux peuples…

DES SANCTIONS ILLEGALES ET ARBITRAIRES

Quel est votre sentiment face aux sanctions décrétées par l’ Union européenne qui visent des responsables congolais, y compris votre dauphin M. Shadary…

De toutes façons, si Shadary est élu, il sera le président de la RDC ; en Belgique, il ne possède rien…Certains ont regretté que les individus visés n’aient pas eu l’occasion de se défendre. Moi je dis « pourquoi devrions nous aller nous justifier » ? Ces sanctions pour moi ont tout à fait illégales, injustes, arbitraires, orientées politiquement…Quelques pays d’Europe ne peuvent s’arroger de nous sanctionner ainsi. Dans quel monde vivons nous, où ceux qui ont la force ou croient l’avoir peuvent se réveiller un jour et s’ arroger un tel droit ?
Moi, je fais pleinement confiance à tous ceux qui ont été sanctionnés et surtout les officiers; je sais qu’ ils défendent l’état de droit…On me dit que si tout se passe bien lors des élections, les sanctions pourraient être levées. Mais moi je m’en fous ; ils n’ont qu’à continuer s’ils le veulent. Pour les élections, tout va très bien se passer, c’est bien cela notre objectif et cela ne dépendra pas des sanctions. Ce seront les meilleures élections que ce pays aura connues depuis 1959..L’histoire nous donnera certainement raison, je crois que nous aurons été du bon côté de l’histoire…Le Congo ne sera jamais à genoux, il sera toujours debout…
La polémique sur la machine à voter, -qui est presque terminée- a aussi été entretenue pour une histoire d’argent : pourquoi avoir confié cela à la Corée du Sud et non à une société se trouvant en Belgique ?

Lorsque le docteur Mukwege a reçu le Prix Nobel de la Paix, quel a été votre sentiment ?
C est un compatriote, je l’ai félicité à travers Mme Mabunda (envoyée spéciale du chef de l’Etat pour traiter des violences sexuelles). Mais il faut aussi commencer à donner une image positive de notre pays. A un moment on disait que le Congo et surtout Bukavu était la capitale du viol. Or ce n’est plus le cas, donc il ne faut plus le dire ; il ne faut pas propager des images qui ne sont plus justifiées…

LES ŒUVRES D ART

Nous sommes à la veille de la réouverture du Musée de Tervuren, et en France, le président Macron envisage de renvoyer des pièces d’art africain dans leur pays d’origine. Le Congo va-t-il lui aussi réclamer des restitutions ?

C’est en cours. Mais pour le faire, nous attendons la fin des travaux et l’ouverture de notre propre musée, en partenariat avec la Corée du Sud. Nous allons aussi réhabiliter notre musée à Lubumbashi, et la demande de restitution sera sur la table. Un mois avant la fin des travaux, qui est prévue pour le mois de juin, il y aura une requête officielle. La coopération entre Tervuren, dont nous apprécions l’expertise, et nos musées nationaux va se poursuivre En outre Tervuren possède un grand nombre de nos archives et nous voudrions les récupérer.

Tervuren possède quelques clés du Congo dans ses coffres…

Oui, mais nous sommes en train d’en fabriquer d’autres…

INVESTIR AU CONGO

Où serez vous l’année prochaine ? Dans vos fermes ? Serez vous transformé en gentlemen farmer ?

Mes fermes, à Kingakati, au Katanga, sont le résultat d’années de travail…J’ai construit petit à petit…C’est aussi un choix que j’ai fait, une leçon que je voudrais donner aux Congolais : il faut qu’ils investissent dans leur propre pays, c’est un devoir patriotique. A ceux qui, depuis l’étranger nous critiquent, je leur dis de revenir, d’investir au Congo, de créer des entreprises. Au lieu de 600 partis, je préférerais que l’on crée 600 entreprises ! C’est un appel que le lance à la diaspora, revenez au Congo, il y a de la place pour tout le monde, investissez, construisez votre pays…A l’époque du Maréchal Mobutu, on parlait de ses propriétés en Suisse, en France. Je n’ai jamais songé à faire cela. Moi, je pense que c’est au Congo qu’il faut investir. C’est aussi ce que j’ai dit aux membres de ma famille. On les critique parfois, même souvent, mais je tiens à souligner qu’aucun d’entre eux n’est employé dans un ministère, dans une fonction publique, ils n’ont pas de sinécure. Tous, ils doivent travailler dans le pays. C’est cela le message, l’exemple que je voudrais donner…

25 novembre 2018

Comment Kinshasa compte accueillir l -éventuel- retour des oeuvres d’art

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Lorsque le président Macron a lancé l’idée d’une restitution des biens culturels africains dans un délai de cinq ans, le musée du Quai Branly n’a pas été le seul à frémir. A Tervuren aussi, à la veille de la réouverture du Musée de l’Afrique, un souffle d’effroi est passé. Car, avec ses 180.000 pièces d’origine africaine, venues essentiellement du Congo, le musée créé par Léopold II est l’un des plus riches du monde et c’est toute la culture du bassin du Congo qui se trouve exposée dans les armoires de bois tropical ou dans des caves immenses où des chefs d’œuvre soigneusement rangés et répertoriés dorment dans les tiroirs…Au Congo aussi, les demandes de restitution sont anciennes : en 1955 déjà, lorsque les premiers visiteurs venus de la colonie arrivèrent à Bruxelles, ils dénoncèrent, en termes prudents, l’ « expatriation » de leur patrimoine. En avril 1960, à la veille de l’indépendance, la restitution du œuvres saisies par les administrateurs coloniaux, les militaires ou les missionnaires faisait partie des revendications congolaises tandis que les Belges assuraient que les Congolais étaient « immatures », incapables d’accueillir dans de bonnes conditions des pièces dont Tervuren aurait été le « refuge ».
Au cours des années 70 cependant, le président Mobutu fut entendu et 1042 pièces quittèrent Tervuren pour l’Institut des musées nationaux du Zaïre et en particulier le musée installé dans le domaine de la N’Sele à Kinshasa, sur lequel veillent des statues de Léopold II et de Stanley, grandeur nature. Evitant le terme « restitution » on parla alors de « cadeau », au titre des bonnes relations avec le Maréchal et certains spécialistes avancèrent que les œuvres cédées n’auraient pas été de premier plan…Au moment de la chute du régime Mobutu en 1997, alors que les troupes de l’AFDL conduites par Laurent Désiré Kabila envahissaient la ville, plusieurs dizaines de pièces disparurent et les plus belles furent emportée manu militari, malgré les efforts du personnel de la N’Sele qui prit des risques pour les protéger face à des hommes qui semblaient en service commandé…Par la suite certaines pièces furent identifiées à Bruxelles, mises en vente au Sablon…
De 1970 à 1975, sous l’ impulsion du président Mobutu et de son conseiller belge le major Powis, les autorités de Kinshasa organisèrent une grande « collecte » à travers tout le pays afin de rassembler des pièces significatives du patrimoine culturel et de faire en sorte que chaque province soit représentée dans le futur grand musée national. Mais jusqu’aujourd’hui, sur les 500 tribus que compte la RDC, une centaine seulement, les plus grandes sont représentées par leurs créations artistiques. C’est durant les années 70 aussi que le musicologue belge Benoît Quersin récolta à travers le pays une impressionnante collection d’instruments de musique.
Jusqu’aujourd’hui, les demandes de restitution, émanant essentiellement de la diaspora congolaise, se heurtent à de sérieuses objections : il est fait état des vols qui ont fait disparaître des objets restitués en 1970, du mauvais état du musée de la N’Sele, de la relative indifférence du public congolais lui-même, de l’absence, à Kinshasa, d’un musée digne de ce nom. Qu’en est il exactement ?
D’ici juin 2019, la dernière objection sera caduque : au cœur de Kinshasa, sur le « Boulevard Triomphal » qui longe l’Assemblée nationale, l’agence de coopération de la Corée du Sud, achève la construction d’un vaste musée qui devrait accueillir les œuvres actuellement logées à la N’Sele ainsi que des productions contemporaines. Pour l’instant, les bâtiments en train de s’ériger sont jalousement protégés, aucune visite n’est autorisée et les informations disponibles sont rares. Selon certaines sources, la Corée du Sud se serait surtout chargée du « gros œuvre » et elle remettra à la RDC un bâtiment « clé sur porte » qu’il s’agira ensuite d’aménager afin que les œuvres soient mises en valeur et conservées dans de bonnes conditions. Guido Grysseels, le directeur du Musée de Tervuren, s’attend déjà à des demandes congolaises en ce sens et se montre disposé à les examiner favorablement : « il est évident que nous proposerons notre expertise en matière de conservation, d’hygrométrie, de présentation… »Grysseels, en prévision des probables demandes de restitution, se dit également disposé à imaginer des formules d’expositions temporaires, des prêts ou des rapatriement de pièces que Tervuren posséderait en plusieurs exemplaires.
Quant au musée de la N’Sele, tel qu’il existe aujourd’hui, son état confirme les objections de ceux qui s’opposent aux restitutions. Les deux salles ouvertes au public sont relativement bien entretenues et elles sont surtout ouvertes à un public scolaire, qui découvre les présentations assez didactiques des œuvres représentant les diverses tribus du pays. Malgré la bonne volonté du personnel, en poste depuis les années 70 et qui se plaint d’être sous payé, le musée de la N’Sele a les dimensions d’une institution de province, bien en deçà de la formidable production culturelle qui caractérise le Congo et aucune place n’est réservée aux artistes contemporains, qui sont d’ailleurs totalement ignorés par les plus hautes autorités du pays, le mécénat étant toujours inconnu en RDC….
A côté des salles d’exposition, d’autres bâtiments couverts de tôle ondulée abritent des œuvres venues de l’intérieur du pays, masques, instruments de musique, grandes statues et autres artefacts. Leur état est lamentable : lorsqu’il pleut, de larges flaques d’eau s’élargissent entre les étagères et les pièces sont mouillées, lorsque la journée est ensoleillée, on voit la poussière danser sur les rayonnages, qui sont parfois protégées par des pièces de tissu ou de mousseline épinglées sur les montants de bois. Le personnel, navré, montre les ravages des termites qui rongent les statues, les plaies laissées par l’humidité et souligne que, dans l’atelier de réparation, tout manque, la colle, les spatules, les produits insecticides tandis que des interventions intempestives, à l’aide de white spirit par exemple, ont définitivement abîmé certaines pièces…
L’impression d’abandon, de dénuement que dégagent les lieux confirme la réflexion de certains membres du personnel : intellectuellement séduits par l’idée d’un retour des œuvres, ils estiment que, pour le moment en tous cas, la sécurité de ces dernières est mieux garantie à Tervuren et que les Sud Coréens doivent encore faire leurs preuves…