13 février 2017

Julien Paluku, gouverneur du Nord Kivu: nous n’avons eu ni la paix ni la justice et

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Goma, 12 février,

« Mixages et brassages c’est fini, nous n’avons eu ni la paix, ni la justice… »

Au lendemain du festival Amani, marqué par la mort de Norbert Djoo Paluku, un jeune formateur du centre culturel de Goma, nous avons rencontré le gouverneur du Nord Kivu, en poste depuis dix ans et qui regrette vivement qu’un policier de la ville ait tiré à bout portant sur le jeune homme qui été enterré lundi, en présence de tous les animateurs du Festival, Congolais et Belges et de plusieurs représentants du corps diplomatique.
« Il s’agît d’un accident malheureux, qui ne restera pas sans suite : le policier a été arrêté et la procédure d’urgence a été mise en oeuvre. En outre, nous allons assister la famille. Ce n’était ni un sabotage du festival ni un acte planifié, mais un triste accident… »

Quels sont les grands travaux qui ont changé le visage de Goma ces dernières années ?

Il y a d’abord la voirie… Autrefois, la population, les mouvements citoyens des étudiants de l’université se plaignaient de la poussière, réclamaient que la ville soit asphaltée, qu’il y ait l’eau courante etc… Avec d’autres, nous avons tenté de répondre à ces besoins. La Monusco qui a déplacé son quartier général à Goma a voulu marquer sa présence et elle a asphalté huit kilomètres dans la ville. Nous avons aussi bénéficié du financement de l’Union européenne, et la route a été refaite jusqu’à Sake, à 7 kilomètres de Goma. Au niveau de la ville, c’est le gouvernement provincial qui a fait le travail. En ce qui concerne l’électrification, nous avons de bonnes perspectives et tout d’abord le barrage de Matebe réalisé dans le parc des Virunga grâce à M. Howard Buffet.
Nous envisageons aussi l’exploitation du gaz méthane qui se trouve dans le lac Kivu. Un appel d’offres avait été lancé et des Français sont en compétition pour gagner ce marché. Le Rwanda a déjà commencé à exploiter le gaz et nous sommes en voie de produire entre 25 et 50 mégawatts. A ce moment, les besoins de la ville seront partiellement couverts, ce qui suscitera de nouvelles industries et de l’emploi. Autrement dit les perspectives sont très bonnes.
Nous pensons aussi que la fin de la guerre va renforcer le tourisme.
Emmanuel de Merode, qui gère le parc des Virunga, s’y attelle avec beaucoup d’efficacité.
Durant la guerre, les gorilles avaient migré vers le Rwanda, aujourd’hui ils commencent à réapparaître. Même les éléphants qui avaient fui vers l’Ouganda reviennent. Tout cela va attirer les touristes et nous rapporter beaucoup de devises. Je me souviens que pour le premier semestre de 2010, le Rwanda avait mobilisé 400 millions de dollars dans le secteur du tourisme, avec 280.000 visiteurs. Nous, nous pourrions arriver à un milliard. Ici, il y a tout pour satisfaire les touristes.

Le manque de sécurité n’est-il pas souvent mis en cause ?On parle d’attaques à main armée, d’enlèvements, de prises d’otages…

Pour mesurer le problème, il faut tout de même se rappeler la situation qui régnait ici en 2010, 2011…Entre cette époque et ce que nous connaissons aujourd’hui, il y a une très grande évolution. Les enlèvements auxquels on assiste sont le fait de petits groupes de bandits qui cherchent la survie. Ils arrêtent une voiture, emmènent les passagers puis par téléphone ils réclament 10.000 dollars pour leur libération.
En fin de compte, on leur donne 500 ou 1000 dollars, ce sont de petits bandits qui cherchent l’argent…On ne peut pas dire que les enlèvements soient systématiques…Les cas isolés que nous déplorons sont les séquelles de la guerre, de la pauvreté, de tous les conflits que nous avons connus. Depuis 1994, tous les mouvements armés de la région sont passés par le Nord Kivu, depuis les réfugiés hutus rwandais jusqu’à la guerre de 1996-97, en plus de tous les mouvements rebelles dont le dernier, le M23, n’a été chassé que voici trois ans. Tous ces mouvements ont laissé des armes dans la population, des groupes dont vous entendez parler ici et là. Ces groupes ne sont pas nés de la gouvernance d’aujourd’hui, mais ils tirent leurs origines de tous ces parcours de groupes armés. Les grands mouvements rebelles ont disparus mais les groupes résiduels subsistent et on en parle plus qu’auparavant..

Est il exact que des groupes se réclamant du M23, de mouvement de rebelles tutsis défait en 2013, seraient revenus dans la province ?

J’ai été le premier à dénoncer ce fait. Le 15 janvier j’ai alerté l’opinion lorsque j’ai appris que chez notre voisin ougandais, dans le camp de Bihanga, des éléments du M23 avaient quitté les lieux, y compris leur chef Sultani Makenga. L’Ouganda a commencé par nier puis a déclaré avoir intercepté 101 éléments du M23 dont 40 hommes se seraient volatilisés dans la nature. En même temps la police ougandaise a reconnu avoir arrêté, à Kisoro, sur la frontière avec Bunagana, une voiture qui contenait sept armes AK47. Je suppose que la police qui faisait son travail ordinaire a attrapé ces éléments du M23 sans savoir quelle était la « machine » qui tournait derrière eux. Ces hommes venaient avec l’intention de se replier dans le parc national d’où ils auraient fait incursion vers d’autres zones de la RDC, reprenant ainsi les hostilités.
Makenga a toujours pensé qu’il fallait reprendre militairement une partie du Nord Kivu pour contraindre le gouvernement congolais à négocier avec son mouvement car il considère que les accords de Nairobi n’ont jamais été respectés. Cependant, la partie gouvernementale a déjà voté la loi d’amnistie au niveau du Parlement, dont le M23 pourrait bénéficier, et le Ministre de la justice l’a déjà signée. Ils sont des centaines sinon des milliers à pouvoir jouir de cette loi. Mais Makenga veut que l’on amnistie aussi des individus qui se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité. Tous ces colonels sur lesquels pèse la charge de crimes contre l’humanité sont dans cet élan de folie meurtrière, je ne crains pas de le dire. Ils n’ont pas d’autre choix que faire la guerre car ils risquent la Cour pénale internationale.

Ces combattants sont ils encore soutenus par le Rwanda et l’Ouganda ?

Ces deux pays se vantent de disposer des meilleurs services de sécurité de la région. Donc je ne peux pas imaginer que ces gens puissent quitter les camps dans des bus et parcourir plus de 200 kilomètres sans que les services ougandais soient au courant. Il s’agît donc d’un soutien tacite. D’ailleurs, c’est la présidence ougandaise elle-même qui a publié le communiqué assurant que des hommes avaient été interceptés, ce que j’interprète comme une manœuvre de diversion. Le sommet de l’Etat était au courant. En fait, l’Ouganda a toujours joué un double jeu : il veut trouver des solutions à la crise et en même temps, il veut pousser les rebelles à contraindre le gouvernement congolais à respecter les accords. En réalité, le point 5 des accords d’Addis Abeba interdit cependant aux Etats de la région de soutenir des mouvements rebelles menaçant ls pays voisins…

Ces rebelles disent que le Congo doit les réintégrer, en particulier dans l’armée gouvernementale…

Nous avons décidé de ne plus le faire. La RDC ne peut plus réintégrer automatiquement des gens dans l’armée. Ce sont des erreurs que le gouvernement congolais a commises. Nous avons fait des mixages, des brassages, pris des groupes entiers de rebelles que nous avons mis avec des troupes gouvernementales. Nous avons vu des gens qui n’avaient aucune formation, même scolaire et qui se sont retrouvés être des généraux aujourd’hui… Nous avons vu des gens qui ne savaient même pas lire et qui ont reçu la direction d’une unité de l’armée. Ils ont été remerciés parce qu’ils ont été rebelles… Avec pour conséquence la naissance de groupes armés : tout le monde pense qu’il peut se replier dans le maquis et à partir de là, lorsqu’il se rendra, obtenir le grade de général. Si nous réintégrons à nouveau ces gens c’est comme si nous encouragions en même temps d’autres à partir en brousse à leur tour, afin de négocier plus tard leur réintégration et leur grade…Plus vous tuez, plus on vous récompense. Désormais, pour entrer dans l’armée, il faut réussir un concours, appliquer la réforme du système de sécurité. Au début, on nous avait obligé de pratiquer cette réintégration et nous avions accepté de le faire au nom de la paix. Mais aujourd’hui c‘est fini. J’ai même vécu dans la même ville que Bosco Ntaganda (qui comparaît aujourd’hui devant la CPI pour crimes contre l’humanité…) ; à Goma, nous étions comme chien et chat ce qui paraît incroyable aujourd’hui…
A l’époque, on disait que l’on préférait la paix à la justice. Et après, in fine, on a constaté que l’on n’avait gagné ni la paix ni la justice. De tout cela, nous avons tiré les leçons : l’Ouganda doit laisser la République démocratique du Congo organiser son système de défense,le Rwanda également.
Je ne vois pas le Rwanda accepter que les rebelles hutus FDLR intègrent son armée sans autre forme de procès.
Je le dis souvent : tous les Rwandais ne sont pas génocidaires. Les enfants qui sont arrivés en 1994 ne peuvent pas avoir participé au génocide. Aujourd’hui ils ont 23 ans, ils n’ont pas tué au Rwanda et certains sont nés dans les brousses congolaises.
Si on nous impose l’intégration automatique de tous ces criminels qui sont au Rwanda et en Ouganda, on peut dire que eux aussi, les Rwandais, doivent prendre tous ces enfants et de les intégrer dans leur armée…Le Rwanda va évidemment refuser, mais alors nous, pourquoi devrions nous accepter cela ? Il ne faut pas continuer à affaiblir notre armée, et à se moquer de nous. Je ne suis pas responsable de l’armée mais je ne suis pas d’accord : comme gouverneur, j’ai vu les conséquences d’une telle politique et j’ai un point de vue à émettre, y compris au niveau national.

Où en sont les relations entre les Hutus et les Nande, on parle de nombreux affrontements entre ces communautés ?

Dans cette province, à la suite de tous les mouvements insurrectionnels des forces de réaction sont apparues, qui sont surtout communautaires : dans le territoire de Walikale, il y a le NDC Cheka, qui parle la langue des Nyangas. Dans le territoire de Masisi, il y a l’ACPLS de Janvier, qui parle le kihunde. Il y a les Nyatura des Hutus qui parlent le kinyarwanda. Les mai Mai Mai Mazembe sont composés de gens qui parlent le kinande.
Tous sont des groupes armés et quand l’un de ces groupes attaque, on assure que les tous les Nyanga en tant que tels, sont responsables, ou les Hunde, les Hutus, les Nande. Mais les populations Nande, Hutu, Nyanga n’ont pas mandaté ces groupes pour attaquer, même s’ils parlent leur langue. On ne peut accuser globalement les communautés elles mêmes alors qu’en réalité, elles vivent toujours ensemble…
Ces groupes se sont repliés dans des brousses très éloignées où l’on n’a pas encore déployé l’armée ou la police. Dès que l’armée aura mis fin à ces groupes armés, le problème dit communautaire sera terminé. La réalité c’est qu’ici les gens vivent ensemble…Au niveau de la province, nous essayons d’organiser des dialogues sociaux afin d’éviter que l’on verse dans le communautarisme. Nous devons nous dissocier de tous ces groupes et les sanctionner.

LA NEBULEUSE DE BENI

Quelle est la situation à Beni, dont les nouvelles qui parviennent à l’extérieur sont très inquiétantes…

Beni, c’est une nébuleuse, il y a de tout. Je confirme qu’il y a là bas des djihadistes…Le terrorisme qui naît chez nous n’est pas revendiqué, à l’inverse de ce qui se passe au Nigeria, avec Boko Haram par exemple. Chez nous, le terrorisme est en phase d‘installation, les massacres ont commencé en octobre 2014. Des gens viennent tuent les enfants et les femmes, commettent des atrocités…Huit cent otages ont été emmenés en brousse, des enfants ont été obligés d’apprendre les versets coraniques…
Alors que ce terrorisme est en train de s’installer, le monde entier ne l’a pas encore compris ? Beni risque de se transformer en trou noir dans lequel va se développer un terrorisme qui va finir par exploser. Il y a parmi ces gens des Ougandais, des Kényans, des Somaliens, des Rwandais et même des Tchadiens…
Il y a aussi des endroits où ne vivent que trois ou quatre musulmans et où
apparaît soudain une grande mosquée… On se demande qui l’a payée…
Comment peut on dire, à Kinshasa entre autres, que c’est le gouvernement qui tue à Beni, alors que le président vient sur place pour calmer le jeu, c’est lui que l’on accuse ! Tout cela c’est du délire.

Des rebelles originaires du Sud Soudan ont été installés au dessus de Goma et la population a manifesté son hostilité. Comment expliquer cette présence ?

La Monusco a fait venir ces rebelles sud soudanais qui se trouvaient dans la Province orientale et elle les a installés ici, ce qui a soulevé l’opinion. Nous avons déjà suffisemment de rebelles qui nous ont causé du tort…La population souhaite que ces gens soient délocalisés et c‘est mon sentiment aussi. Je l’ai fait savoir à Said Djinnit, l’ envoyé spécial des Nations unies dans la région des Grands Lacs. Je souhaite que ces gens soient délocalisés, écartés de la frontière. Car le Rwanda et l’Ouganda soutiennent les opérations qui se passent au Sud Soudan au bénéfice du président Salva Kiir. Ces combattants qui sont ici appartiennent à la faction adverse celle de Riek Machar, ce qui est très dangereux… Cette présence de réfugiés soudanais représente un baril de poudre, ils doivent être délocalisés, car ils pourraient attaquer le Rwanda ou l’Ouganda en guise de représailles pour le soutien apporté au président Salva Kiir. Il ne faudrait pas donner prétexte à nos voisins d’exercer une fois de plus ce qu’ils appellent le droit de poursuite…Je ne suis pas d’accord, c’est clair et je l’ai fait savoir à tous les niveaux.

Le processus d’enrôlement des électeurs a-t-il déjà commencé ?

Certainement : nous avons déjà enregistré deux millions 200.000 électeurs en deux mois et nous attendons quatre millions d’électeurs au total. Les opérations avancent tellement bien que d’ici trois mois nous aurons enrôlé ces quatre millions. Je constate que les femmes s’enrôlent massivement : à Beni, 51,6% des femmes sont enrôlées, il faut que les femmes s’engagent en politique, à tous les niveaux des institutions…Jusqu’à présent, elle militaient plus dans les ONG mais maintenant il faut que les femmes s’engagent en politique. Dans mon gouvernement, j’ai déjà trois ministres femmes sur dix, il faut que l’on arrive à la parité.
On constate aussi un fort engouement, les gens veulent s’enrôler, ils veulent voter. Je les encourage car le Nord Kivu représente 10% des électeurs de la République.

12 février 2017

Vu de Goma, Tshisekedi paraît loin mais l’avenir tout proche

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Goma, envoyé spéciale,

Hier, de part et d’autre de la frontière rwando congolaise, on se haïssait. Aujourd’hui encore de jeunes écrivains comme Philemon Mukendi ou Arsène Tungali tentent de vendre aux participants du Festival Amani de modestes ouvrages publiés à compte d’auteur. Ils y font le récit des années de guerre et d’occupation, des pillages, des déplacements de population.
Goma n’a rien oublié de ce passé douloureux mais, au festival Amani qui a réuni 35.000 participants venus de toute la sous région des Grands Lacs, les jeunes veulent aller de l’avant. Dans un nuage de poussière grise, ils tentent de suivre les gracieux mouvements des mains des danseuses rwandaises, ils sautent au rythme des grands tambours du Burundi. La veille, ces mêmes jeunes ovationnaient leur voisin Mani Martin qui chantait en français et en kinyarwanda et tentaient de suivre le troubadour kinois Jean Goubald. Ce dernier, une casquette à la Tshisekedi vissée sur la tête, chantait en lingala, la langue de Kinshasa, que tous les swahiliphones semblaient comprendre pour l’occasion. Mais surtout Goubald abordait par le rire la diversité de l’immense Congo et amenait chacun à se gausser des particularismes régionaux, obligeant le public à danser comme un Muluba (Kasaï), à se trémousser comme un habitant de l’Equateur, à danser le dombolo comme à Kinshasa, ou à imiter le reggae comme aiment à le faire les voisins Nande (Nord Kivu). Diversité et métissage… Tel est le Congo d’aujourd’hui, celui de ces milliers de jeunes réunis à Goma pour le week end le plus festif de l’année et qui, outre les podiums, se pressaient devant les multiples stands présentés par les associations et ONG de la place qui proposaient de multiples mobilisations.
Mais derrière la joie partagée, le drame n’est jamais loin, la politique non plus. Le drame, c’est la mort de Djoo, l’un des animateurs du centre culturel de Goma, abattu à bout portant par un policier après une brève altercation et dont le portrait lumineux était projeté à côté de la grande scène qui porte désormais son nom. Sur des panneaux d’affichage des centaines de mains avaient signé des messages communs « non à la violence policière », « les policiers doivent être désarmés », « nous voulons la vie ». Chacun sait que, malgré la pacification apparente, l’insécurité persiste et prend de nouvelles formes : les enlèvements, le banditisme urbain, les règlements de compte. C’est pour cela que, sitôt terminé le dernier concert à la nuit tombante, chacun se précipite pour rentrer chez lui.
Les consignes des organisateurs avaient été strictes : pas de politique dans l’enceinte du festival. Autant retirer l’air que l’on respire…Tout en réalité était politique, depuis les stands des ONG jusqu’aux textes des slameurs et rappeurs qui criaient « justice » ou déclinaient sur tous les tons le mot « liberté », liberté d’expression, d’association, liberté de vivre en paix… »
Très présents dans le public et discrets jusqu’à la fin, les jeunes de Lucha, dimanche après midi, ont tout de même réussi à déjouer les consignes : durant de longues minutes, ils ont brandi des panneaux affichant l’essentiel de leurs revendications : « Justice pour les membres de Lucha », « la paix dans le Kasaï « (une province déchirée par de terribles affrontements tribaux qui ont déjà fait des dizaines de morts) et aussi « Cenco, où en sommes nous ? », une interpellation dirigée vers les évêques du Congo, qui peinent à faire appliquer l’accord signé le 31 décembre dernier.
Pour les jeunes militants de Lucha, comme pour la plupart des habitants de Goma que nous avons interrogés, Kinshasa est loin, les tergiversations autour du rapatriement de la dépouille d’Etienne Tshisekedi représentent des manœuvres politiques assez méprisables. Ici, on se souvient encore du fait que le leader de l’UDPS, après être passé par Kigali du temps de l’occupation rwandaise avait passé les troupes rebelles en revue à Kisangani et, à l’inverse des Kinois, son souvenir ne soulève guère l’enthousiasme. Certains assurent même que, assurés de voir leur parti enfin participer à un gouvernement, des cadres locaux de l’UDPS auraient déjà acheté une nouvelle maison, renouvelé leur voiture…
A l’égard de la majorité présidentielle, on n’est pas plus tendre : chacun estime que les partisans de Kabila veulent gagner du temps, faire traîner les choses et qu’ils refusent de mettre en application un accord cependant dûment signé. « Même les mesures de décrispation, promises en décembre dernier n’ont pas été mises en œuvre » soulignent des jeunes de Lucha, particulièrement sensibles au fait que les prisonniers politiques n’ont pas été libérés, que Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga n’a pas été autorisé à rentrer au pays car faisant toujours l’objet d’un mandat d’arrêt.
Fred Bauma, l’un des fondateurs de Lucha, a cependant été remis en liberté en août dernier, après 17 mois de détention. Il n’en éprouve aucune reconnaissance envers le régime : « ils m’ont privé de liberté alors que je n’avais rien fait. Sauf participer à une conférence de presse à Kinshasa en compagnie d’artistes du Sénégal (le groupe « y en a marre ») et du Burkina Faso (le balai citoyen). » Fred se rend compte de la crainte que son mouvement, né à Goma, inspire dans les « hautes sphères » : « refusant toute forme de corruption, nous ne touchons pas à l’argent et sommes considérés comme « non gérables »Ce que nous voulons, c’est un Congo nouveau, une révolution des mentalités…”
Même si, après la prison, l’exil en Europe aurait été possible, Fred refuse absolument cette perspective: « c’est ici qu’il faut être, pour lutter,pour changer les choses. » Et de conclure : « je n’ai pas d’autre pays que le Congo. »

11 février 2017

Le décès d’Etienne Tshisekedi provoque des accès de mythomanie

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Les évènements dramatiques sont de nature à exciter les imaginations fertiles, à déclencher des crises de mythomanie et aussi à être récupérés sur le plan politique.
Le décès d’Etienne Tshisekedi n’a pas seulement ouvert une nouvelle crise au Congo, avec le débat politique qui accompagne tristement la question de ses obsèques. Par le biais d’Internet, des réseaux sociaux , la disparition du leader de l’UDPS a aussi fait fleurir toutes les spéculations et donné à certaines personnes avides de publicité l’occasion de se mettre en avant et de poser en victimes. M. Willy Mishiki est de ceux là.
Dans une lettre adressée au Premier Ministre et à tous les responsables politiques (et qui n’est pas supposée être un faux…)cette personnalité originaire de Walikale et qui se présente volontiers comme « Prince » dénonce les menaces de mort dont elle ferait l’objet. A l’origine de ces menaces, des propos attribués à M. Mishiki, dans lesquels ce dernier aurait dit que M. Tshisekedi, étant utilisé comme un « tremplin politique » par les leaders du Rassemblement, n’aurait, en réalité, pas été intéressé par la fonction de président du Comité national de suivi et ne reviendrait sans doute pas de Belgique pour occuper ces fonctions.
Comment savoir si M. Mishiki, in tempore non suspecto, communiqua réellement de tels doutes ? Toujours est il que certains militants interprétèrent ces propos, véritables ou apocryphes, comme la prémonition, voire l’information selon laquelle M. Tshisekedi ne reviendrait pas vivant de son séjour à Bruxelles ! Lorsque fut connue la nouvelle du décès, M. Mishiki assura que sa maison à Kinshasa ayant été attaquée, il avait du prendre la fuite. .
Le « Prince » de Walikale, que l‘on connaît assoiffé de publicité, n’allait pas liasser passer une telle occasion pour se mettre en évidence et, non content de rappeler ses propos, il ajouta même que sur les ondes de la RTBf, l’auteur de ces « carnets » aurait déclaré que M. Tshisekedi aurait été empoisonné par le régime kabiliste et que M. Mishiki lui-même serait serait tué ou disparaîtrait suite à ce meurtre secret d’Etat. Si la lettre de M. MIshiki, amplement diffusée sur Internet, n’est pas un faux (tout est possible…) ce qui est sûr, c’est que cette citation est une pure affabulation : jamais de tels propos n’ont été tenus, ni sur les antennes de la RTBF (qui a d’ailleurs démenti) ni ailleurs et les faits eux-mêmes n’ont aucune vraisemblance.
En effet, sitôt que fut connue l’information selon laquelle seraient en danger les jours de M. Tshisekedi, soigné à Sainte Elisabeth, une visite à la clinique bruxelloise permit d’obtenir la confirmation du fait que le leader de l’UDPS avait été emporté par une embolie pulmonaire. Sauf relever que le décès d’une personne de 84 ans, de santé fragile et fatiguée par de longues discussions politiques, ne présente à première vue rien de suspect, il n’y avait rien d’autre à ajouter. Cet évènement qui a bouleversé la République et chamboulé l’échiquier politique ne mérite que le deuil, la dignité et une certaine retenue dans les commentaires. L’exploitation de ce décès, à des fins politiques ou de publicité personnelle, par qui que ce soit, est particulièrement choquante car par la constance de son engagement, par sa stature humaine et politique et par le rôle majeur joue jusque dans les derniers jours, M. Tshisekedi appartient à tous les Congolais. Un homme qui a contribué à écrire l’histoire du Congo depuis l’indépendance ne mérite pas d’être ainsi récupéré et de devenir le prétexte à de minables polémiques. Le seul hommage à la mesure d’un tel personnage, c’est le respect, la retenue et l’application honnête des accords qu’il a accepté de signer quelques jours avant sa mort et qui sont un gage de paix.

10 février 2017

Le festival Amani endeuillé par une violence policièrei

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Goma, envoyée spéciale,

Amani, le festival qui met le feu à Goma durant trois jours, est bien plus qu’un festival. C’est un défi, une fête, une opportunité…Depuis le début de la semaine, des orchestres, juchés sur d’antiques camions, parcourent les quartiers populaires avec à bord des stars décorées de poussière qui se font applaudir autant par les mamans qui tiennent les échoppes que par les jeunes. Depuis des mois, des bénévoles belges rassemblés par Eric de Lamotte, préparent contrats et budgets et sur place, ils dressent les deux chapitaux, posent des barrières, veillent sur la sono et font des tests de sons jusqu’au milieu de la nuit. Dans ce pays où tout se monnaie, plus de 400 jeunes Congolais sont eux aussi bénévoles. Scouts, membres d’une équipe de basket, étudiants ou en attente d’emploi, ils sont tous volontaires pour une semaine exceptionnelle, mise au service de la musique évidemment mais également vouée aux rencontres, à l’ambiance joyeuse qui saisit la ville et fait oublier les guerres du passé. Pour rien au monde François, qui nous ramène au collège Mwamba, ne renoncerait à cette semaine exceptionnelle : « j’ai délaissé mes études de sciences administratives pour quelques jours car les contacts humains, c’est plus important… »
Vendredi matin cependant, la consternation régnait dans l’enceinte du collège Mwamba : Djoo, l’un des piliers du foyer culturel, animateur de danse et de percussions, deux fois formé en Belgique aux arts de la scène, n’était plus. Peu après minuit, l’animateur s’était interposé dans une querelle qui mettait aux prises des policiers en état d’ivresse et des jeunes scouts qui refusaient de céder les matelas qu’ils s’étaient bien engagés à restituer à l’issue du festival. Alors que le ton montait, de part et d’autre, un policier tira, à bout portant et Djoo s’effondra. Un autre jeune ayant reçu une balle dans l’abdomen se trouve dans un état critique. Témoins de la scène, les scouts devinrent « amok », fous de rage : après avoir ligoté le policier, ils se préparaient à venger Djoo à coups de bâton. C’est alors que leur chef, accompagnant de Lamotte, intervint énergiquement. Sifflant le rassemblement général il réussit, par miracle, à rétablir le calme, à éviter une bagarre généralisée et à sauver le festival.
Vendredi après midi, lorsque les premiers groupes s‘emparèrent du podium, ce dernier avait déjà été débaptisé et portait le nom de l’animateur défunt. Alors que lors des éditions précédentes, quelques stars comme le Kinois Werrason attiraient le public (et plombaient le budget) Amani, cette année plus que jamais a davantage misé sur les ressources locales et sur les découvertes. Nul ne s’en est plaint : dès le premier jour, le public était plus nombreux que prévu pour applaudir des artistes aussi atypiques que Bolivar M’Vulu, par exemple : né à Kinshasa, réfugié aux Pays Bas pendant vingt ans, ce compositeur de reggae et de rap ne s’exprime qu’en néerlandais et en lingala. Ce qui n’empêcha pas le public de se trémousser sur ses compositions.
Frank Issa, dit le Rossignol, originaire du Sud Kivu, jouait pratiquement « à domicile » mais ses chansons illustrent parfaitement le métissage culturel qui caractérise les artistes congolais d’aujourd’hui. Son maître, c’est Papa Wemba, l’idole de la rumba congolaise, décédé l’an dernier et auquel Kinshasa réserva l’an dernier des funérailles de chef d’Etat. Frank Issa, lui, chanta en l’honneur de Papa Wemba une chanson qui bouleversa le public. Il retrouva dans ses compositions les accents et la tessiture si particulière du Maître et réussit à faire tanguer au rythme de la rumba les jeunes de l’Est, swahiliphones et habitués à d’autres mélodies, comme le rap, de plus en plus populaire.
Métissage culturel, coexistence obligée entre des populations très différentes, effet des réseaux sociaux qui ouvrent sur le monde et décloisonnent les esprits : c’est de tout cela que le festival Amani est la démonstration. Le chanteur rwandais Mani Martin, ovationné comme un frère, est la preuve de cette ouverture des esprits. Alors que certains de ses compatriotes n’osent pas encore franchir la frontière, lui, il est à l’aise à Goma : le public connaît par couer ses compositions, entonne ses gospels, ses chansons dans lesquelles se mêlent l’afro soul et la musique traditionnelle du Rwanda…Adulé, Mani Martin, qui chante la paix promet de revenir à Goma tandis que la foule hurle, les bras tendus…

10 février 2017

Quand le mort saisit le vif: polémique autour du deuil Tshisekedil

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Malgré les accusations insensées suggérant qu’Etienne Tshisekedi pourrait avoir été empoisonné lors de son bref et dernier séjour à la clinique Sainte Elizabeth, l’ancienne métropole a tenu à rendre un hommage solennel à l’un des derniers acteurs des années 60, qui aura marqué l’histoire des relations entre les deux pays. Après trois jours de deuil au palais du Heysel, dont une veillée funéraire qui a vu défiler de milliers de Congolais mais aussi de personnalités belges de premier plan comme Herman De Croo, un requiem solennel organisé à la cathédrale de Koekelberg a réuni la famille du vieil opposant, des centaines de sympathisants et, à nouveau, plusieurs personnalités politiques comme la présidente du Sénat Christine Defraigne ou Louis Michel, qui avait souvent rencontré Etienne Tshisekedi, y compris lors d’échanges orageux. Ponctuée par l’intervention de plusieurs orateurs, marquée par des chants et de la musique, la messe a été concélébrée par plusieurs prêtres congolais et belges et cette cérémonie représentera sans doute l’hommage le plus serein rendu au vieux Combattant.
Car à Kinshasa, la polémique bat son plein, comme pour mettre en application le précepte juridique « le mort saisit le vif », selon lequel l’héritage du défunt conditionnerait le comportement des vivants.
En effet, considérant qu’Etienne Tshisekedi, ancien ministre de l’Intérieur et de la Justice, compagnon de route de Mobutu jusqu’en 1980, irréductible opposant et Premier ministre éphémère, appartient à l’histoire de tous les Congolais, le porte parole du gouvernement Lambert Mende avait annoncé que les autorités prendraient totalement en charge le rapatriement du corps du défunt, les funérailles nationales et l’érection d’un mémorial dans la capitale.
C’était compter sans son parti, l’UDPS, (Union pour la démocratie et le progrès social) dont il était le maître absolu et qui revendique aujourd’hui l’exclusivité de l’hommage : le secrétaire général du principal parti d’opposition M. Jean-Marc Kabund, a fait savoir que les dates du rapatriement et de l’enterrement du corps seraient conditionnés à la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Rappelons que c’est le 31 décembre dernier qu’un accord avait été conclu in extremis, prévoyant qu’en échange du maintien au pouvoir de M. Kabila jusqu’à la date des élections, le poste de Premier ministre reviendrait à un représentant de l‘opposition tandis que M. Tshisekedi se présiderait le comité de suivi de la transition.
Depuis lors, ayant engrangé un accord sur son maintien au pouvoir jusque fin 2017 au moins, le président Kabila se tenait en retrait d’une nouvelle négociation mettant aux prises les factions de l’opposition et des porte parole de sa majorité qui exigeaient que le chef de l’Etat puisse choisir le futur Premier Ministre sur une liste de plusieurs candidats présentés par l’opposition.
Ce débat, qui portait entre autres sur la nomination de Felix Tshisekedi au poste de Premier Ministre et sur les ambitions des uns et des autres, fut brutalement interrompu par le décès du patriarche. Mais l’unanimité du chagrin et du deuil, toujours partagé par la population, n’aura pas uni longtemps la classe politique : l’UDPS entend aujourd’hui organiser et récupérer l’hommage au défunt et dénie au pouvoir en place toute légitimité pour ce faire. En réalité, le Rassemblement de l’opposition, naguère uni derrière le leader charismatique, se trouve aujourd’hui en plein désarroi et plusieurs fronts sont ouverts : le premier place le Rassemblement face au pouvoir qui, qu’on le veuille ou non, garde le contrôle des forces de sécurité et entend bien endiguer tout débordement lors du retour de la dépouille.
L’héritage politique de Tshisekedi représente évidemment l’enjeu d’une autre bataille : sont en jeu le poste de Premier Ministre, celui de président du comité de suivi et, à plus long terme, la candidature à l’élection présidentielle. L’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, exilé en Europe et visé par un mandat d’arrêt au Congo, n’a pas hésité à se positionner, déclarant, lors du te deum à Koekelberg, qu’il avait l’intention de rentrer au pays en accompagnant le cercueil du défunt !
A part la défense du prescrit constitutionnel, qui fixait au 19 décembre dernier la fin du mandat de Kabila et la cohabitation au sein du Rassemblement, peu de choses, en vérité, unissaient les deux hommes : ni le parcours intellectuel et politique, ni la génération, ni l’origine…Dénonçant déjà la volonté de récupération menée par le pouvoir, l’UDPS devra aussi veiller aux tentatives de captation d’héritage.
A moins que la réalité ne soit plus bien plus simple : dans les jours à venir, tout devra être mis en œuvre pour éviter qu’ à Kinshasa le deuil ne se transforme en explosion de violence et à terme, il apparaîtra peut-être que le seul héritier du courage et de l’obstination de Tshisekedi, c’est le peuple congolais tout entier plus que les partis politiques se réclamant du défunt.

COLETTE BRAECKMAN
Quand le mort saisit le vif : polémique autour du deuil d’Etienne Tshisekedi

Malgré les accusations insensées suggérant qu’Etienne Tshisekedi pourrait avoir été empoisonné lors de son bref et dernier séjour à la clinique Sainte Elizabeth, l’ancienne métropole a tenu à rendre un hommage solennel à l’un des derniers acteurs des années 60, qui aura marqué l’histoire des relations entre les deux pays. Après trois jours de deuil au palais du Heysel, dont une veillée funéraire qui a vu défiler de milliers de Congolais mais aussi de personnalités belges de premier plan comme Herman De Croo, un requiem solennel organisé à la cathédrale de Koekelberg a réuni la famille du vieil opposant, des centaines de sympathisants et, à nouveau, plusieurs personnalités politiques comme la présidente du Sénat Christine Defraigne ou Louis Michel, qui avait souvent rencontré Etienne Tshisekedi, y compris lors d’échanges orageux. Ponctuée par l’intervention de plusieurs orateurs, marquée par des chants et de la musique, la messe a été concélébrée par plusieurs prêtres congolais et belges et cette cérémonie représentera sans doute l’hommage le plus serein rendu au vieux Combattant.
Car à Kinshasa, la polémique bat son plein, comme pour mettre en application le précepte juridique « le mort saisit le vif », selon lequel l’héritage du défunt conditionnerait le comportement des vivants.
En effet, considérant qu’Etienne Tshisekedi, ancien ministre de l’Intérieur et de la Justice, compagnon de route de Mobutu jusqu’en 1980, irréductible opposant et Premier ministre éphémère, appartient à l’histoire de tous les Congolais, le porte parole du gouvernement Lambert Mende avait annoncé que les autorités prendraient totalement en charge le rapatriement du corps du défunt, les funérailles nationales et l’érection d’un mémorial dans la capitale.
C’était compter sans son parti, l’UDPS, (Union pour la démocratie et le progrès social) dont il était le maître absolu et qui revendique aujourd’hui l’exclusivité de l’hommage : le secrétaire général du principal parti d’opposition M. Jean-Marc Kabund, a fait savoir que les dates du rapatriement et de l’enterrement du corps seraient conditionnés à la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Rappelons que c’est le 31 décembre dernier qu’un accord avait été conclu in extremis, prévoyant qu’en échange du maintien au pouvoir de M. Kabila jusqu’à la date des élections, le poste de Premier ministre reviendrait à un représentant de l‘opposition tandis que M. Tshisekedi se présiderait le comité de suivi de la transition.
Depuis lors, ayant engrangé un accord sur son maintien au pouvoir jusque fin 2017 au moins, le président Kabila se tenait en retrait d’une nouvelle négociation mettant aux prises les factions de l’opposition et des porte parole de sa majorité qui exigeaient que le chef de l’Etat puisse choisir le futur Premier Ministre sur une liste de plusieurs candidats présentés par l’opposition.
Ce débat, qui portait entre autres sur la nomination de Felix Tshisekedi au poste de Premier Ministre et sur les ambitions des uns et des autres, fut brutalement interrompu par le décès du patriarche. Mais l’unanimité du chagrin et du deuil, toujours partagé par la population, n’aura pas uni longtemps la classe politique : l’UDPS entend aujourd’hui organiser et récupérer l’hommage au défunt et dénie au pouvoir en place toute légitimité pour ce faire. En réalité, le Rassemblement de l’opposition, naguère uni derrière le leader charismatique, se trouve aujourd’hui en plein désarroi et plusieurs fronts sont ouverts : le premier place le Rassemblement face au pouvoir qui, qu’on le veuille ou non, garde le contrôle des forces de sécurité et entend bien endiguer tout débordement lors du retour de la dépouille.
L’héritage politique de Tshisekedi représente évidemment l’enjeu d’une autre bataille : sont en jeu le poste de Premier Ministre, celui de président du comité de suivi et, à plus long terme, la candidature à l’élection présidentielle. L’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, exilé en Europe et visé par un mandat d’arrêt au Congo, n’a pas hésité à se positionner, déclarant, lors du te deum à Koekelberg, qu’il avait l’intention de rentrer au pays en accompagnant le cercueil du défunt !
A part la défense du prescrit constitutionnel, qui fixait au 19 décembre dernier la fin du mandat de Kabila et la cohabitation au sein du Rassemblement, peu de choses, en vérité, unissaient les deux hommes : ni le parcours intellectuel et politique, ni la génération, ni l’origine…Dénonçant déjà la volonté de récupération menée par le pouvoir, l’UDPS devra aussi veiller aux tentatives de captation d’héritage.
A moins que la réalité ne soit plus bien plus simple : dans les jours à venir, tout devra être mis en œuvre pour éviter qu’ à Kinshasa le deuil ne se transforme en explosion de violence et à terme, il apparaîtra peut-être que le seul héritier du courage et de l’obstination de Tshisekedi, c’est le peuple congolais tout entier plus que les partis politiques se réclamant du défunt.

C

8 février 2017

Le festival Amani à Goma: une pépinière de talents

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Goma, envoyée spéciale,

D’année en année, le foyer culturel de Goma, au cœur du collège Mwamba, prend des couleurs. Alors que jadis les briques noires de la vieille bâtisse, se confondaient avec la poussière des volcans tout proches, cette fois, en l’honneur de la quatrième édition du Festival Amani, des paillottes ont été construites à partir de vieilles palettes de bois, soigneusement parées de couleurs vives. Dès vendredi, lorsque retentiront les premières notes du festival, les jeunes de Goma se retrouveront ici pour fuir le vacarme et discuter un peu.
Belamy, le directeur du foyer culturel de la capitale du Nord Kivu, n’en finit pas de s’étonner du succès croissant rencontré par ce festival, le seul du genre dans la région sinon en Afrique. « Tout a commencé presque par hasard. En 2010, notre centre culturel, désireux d’occuper les jeunes de la ville, de les faire rêver à autre chose qu’à la guerre, organisait des formations culturelles : la musique, les arts de la scène et même des concours d’éloquence. Des formateurs, envoyés par WBI, (Wallonie Bruxelles International) venaient de Liège, de Verviers et durant trois mois, découvraient puis aidaient de jeunes talents à se développer. Jusqu’au jour où un rappeur venu de Bruxelles, Pitcho, d’origine congolaise et qui avait travaillé avec Papa Wemba, le père de la rumba congolaise, eut l’idée de créer un évènement et lança l’idée d‘un festival. Eric de Lamotte, à l’origine du foyer culturel, embraya immédiatement… »
Belamy préfère ne pas rappeler combien, à l’époque, le projet paraissait insensé : des groupes armés campaient encore sur les contreforts du volcan Nyiragongo, des bombes tombant sur la ville obligèrent les organisateurs à potposer la première édition du festival…
La foi soulèverait-elle les montagnes, sinon les volcans ?
En 2013 en tous cas, le premier festival Amani (paix en swahili) vit le jour. De jeunes artistes de toute la sous région (Burundi, Rwanda, Nord et Sud Kivu) convergèrent vers Goma pour se partager les deux scènes d’un immense chapiteau et, moyennant une participation d’un dollar par jour, les jeunes, par milliers, convergèrent vers le collège Mwamba.
« Le premier festival était marqué par le hip hop » se souvient Belamy, le second par la musique congolaise. Avec comme tête d’affiche Werrasonn le « lion de la forêt » la rumba de Kinshasa débarquait à l’Est. Puis vint le Malien Tiken Jah Fakoli et avec lui le reggae, dans lequel s’engagèrent de nombreux jeunes du Burundi. Et cette année, avec Yoande Austen, nous allons découvrir la musique noire américaine… »
A Goma, découvrir, cela signifie aussi apprendre : en marge de leurs récitals, les stars participent à des ateliers avec des jeunes participants et chaque année, de nouveaux talents apparaissent.
C’est pour cela que les jeunes se pressent avec tant d’enthousiasme : Amani, c’est la fête de tous les artistes de la sous région. Durant les mois qui précèdent le festival, des pré sélections sont organisées tous les samedis au foyer culturel : chaque week end, les jeunes artistes viennent y présenter leurs créations et, au terme d’une sélection rigoureuse, les meilleurs sont invités à se présenter sur la grande scène, ce qui leur ouvre quelquefois la voie d’une carrière artistique. C’est que leur publicité a déjà été faite : via Facebook et les autres réseaux sociaux, des milliers de jeunes ont déjà été amenés à désigner leurs favoris. Le Rwandais Mani Martin, découvert voici deux ans est aujourd’hui une star, tandis que Voldie, originaire de Goma met désormais le feu à sa ville d’origine…
Quelle sera la vedette de cette année, dont l’exemple suscitera de nouveaux talents ? Peut-être le Kinois Jean Goubald, poète, musicien, qui officie comme un barde à travers toute la francophonie ? A moins que « Pinochet » Kasay, un chanteur de blues, n’emporte les suffrages au soir du 3e jour ?
Pour Belamy comme pour Eric de Lamotte, Amani est bien plus que trois jours de musique : « pour tous les jeunes de la sous région, c’est une occasion de se rencontrer, de chanter et danser pour la paix, de mobiliser des dizaines de bonnes volontés, qu’il s’agisse des scouts chargés de l’encadrement, des basketteurs qui assurent le service d’ordre, des mamans qui, inlassablement font cuire les haricots et enfilent les brochettes… »
Même s’il faut dépasser les obstacles techniques ou bureaucratiques (au Congo la « rage taxatoire » est plus virulente que jamais) et se battre avec les caprices du « réseau », les aléas de la sono, les défaillances du courant, le principal enseignement du festival Amani est double : non seulement les jeunes de la région sont prêts à vivre en paix mais surtout c’est sur eux que repose la seule richesse du pays, multiforme et encore trop peu explorée, le talent…

8 février 2017

La recette parisienne du pâté d’alouette

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C’est ce que l’on appelle l’équilibre : donner la parole à toutes les parties, laisser chacun libre de donner son opinion, sans interférer…Quelle formule magnifique, mise en œuvre par le magazine « le Un » dans sa dernière édition…. Lorsque fut annoncée la préparation d’un numéro spécial, consacré au Rwanda, comment aurais je pu refuser de rédiger une tribune à côté d’Hubert Védrine, qui fut secrétaire général de l’Elysée en 1994 ? Depuis lors le brillant diplomate n’a cessé de défendre l’action de la France au Rwanda. Pour ma part, témoin oculaire d’une réalité beaucoup plus glauque, il me paraît, aujourd’hui comme hier, important de rappeler comment un grand pays démocratique se retrouva aux côtés d’un régime qui préparait le génocide et qui le mit en œuvre dans les premières minutes qui suivirent l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 6 avril 1994.
Pour ce qui concerne l’article, le diable gisait dans un détail, mal expliqué ou mal compris au moment de la commande du texte : le format demandé. Comment imaginer que le deux modestes colonnes qui m’étaient proposées, tenant sur 3500 signes, allaient représenter la seule opinion divergente face aux quatre longues colonnes dans lesquelles Hubert Vedrine justifiait, une fois encore l’action de la France.
Pierre Péan de son côté, sur une double page ironiquement appelée la « manipulation »- exemple parfait d’accusation en miroir- exposait une « enquête » consistant à remonter une fois de plus le cours du processus judiciaire et à discréditer un juge d’instruction qui, comme Marc Trevidic, s’était donné la peine de se rendre au Rwanda, d’écouter de nombreux témoins et de prendre des mesures balistiques destinées à déterminer d’où avaient pu partir les tirs de missiles qui abattirent l’avion présidentiel.
Sans surprise, aux yeux de Péan, le spécialiste qui sait tout du Rwanda sans avoir eu besoin d’y aller, la seule instruction valable demeure celle du juge Jean-Louis Bruguière, qui lui non plus ne posa pas un orteil sur le terrain. Instruction qui, par la suite, fut contredite par de nombreux témoignages et par les revirements de plusieurs interlocuteurs…
C’est que le roulement de tambours, surprenant au milieu d’une actualité qui offre tant d’autres sujets, annonce peut-être un autre scoop en train de mijoter dans le chaudron de la désinformation : le témoignage du général Kayumba Nyamwasa. Aujourd’hui réfugié en Afrique du Sud, celui qui fut naguère le patron du DMI rwandais (les services de renseignements) se prépare à venir témoigner contre Paul Kagame dont en 1994 il était le plus proche lieutenant sur le terrain.
Peut-on se prévaloir de sa propre turpitude ? Kayumba se prépare vraisemblablement à le faire devant les juges français, auxquels il expliquera que c’est Paul Kagame, alors chef militaire du Front patriotique rwandais, qui donna l’ordre d’abattre l’avion présidentiel. Kayumba fut un élément de poids au sein du Front patriotique rwandais : ayant grandi en Ouganda comme Kagame, d’ascendance royale comme lui, il dirigea les services de renseignement puis fut, après de premiers désaccords, il fut désigné comme ambassadeur à Londres et en Inde. Après la rupture définitive, il passa à l’opposition et fut l’objet de deux tentatives d’assassinat alors qu’il était réfugié en Afrique du Sud.
Comment Kayumba, qui en 1994 dirigeait la branche armée du FPR, pouvait il ne pas être associé à l’action qu’il dénonce aujourd’hui, -l’attentat contre l’avion du président Habyarimana- dont, pas plus que Kagame, il ne pouvait ignorer les probables conséquences, c’est-à-dire le début du massacre systématique des Tutsis du Rwanda ?
Le témoignage que Kayumba sera appelé à livrer prochainement sera sans doute dicté par son opposition à Kagame mais aussi par le désir de vengeance : non seulement il échappa lui-même à la mort mais Patrick Karegeya, un autre haut responsable du FPR lui aussi en exil en Afrique du Sud, fut assassiné dans son hôtel malgré la protection dont il jouissait. Sa déposition alimentera une nouvelle fois la polémique et représentera un niveau rideau de fumée destiné à masquer une vérité accablante qui, au fil des enquêtes, tend à se préciser davantage chaque année : celle de la responsabilité française dans le dernier génocide du siècle dernier.
Mais pour l’instant, le détail qui nous frappe dans la démarche du magazine « le Un », ce n’est pas la résurrection d’une polémique vieille déjà de deux décennies, c’est l’étonnant calcul qui met sur le même pied de longs articles qui font plus de trois pages au total et un modeste billet. Comme si « 1 plus 0,001 faisaient deux ». Si c’est cela l’objectivité, l’équidistance à la française, elle a le goût amer du pâté d’alouette…

4 février 2017

La disparition de Tshisekedi ouvre une nouvelle page

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Alors que la négociation sur les « arrangements particuliers » c’est-à-dire la véritable discussion politique battait son plein, Etienne Tshisekedi a quitté la scène. Le décès d’un homme de 84 ans, que l’on savait malade, ne devrait pas surprendre, mais il a ému tout le Congo et bouleversé l’échiquier politique.
Certes, le « Rassemblement de l’opposition », cette coalition de formations politiques qui s’ étaient fermement opposées au prolongement du mandat présidentiel, négociait le partage du pouvoir et cette démarche, encouragée par la conférence épiscopale, avait désamorcé la crise de décembre dernier. Mais même si les ambitions individuelles demeuraient une réalité, le « Rassemblement » demeurait adossé à cet homme intraitable, le seul capable le cas échéant de dire non et de remettre les cartes sur la table. La disparition d’Etienne Tshisekedi, qui aurait du diriger le « comité de suivi des accords » c’est-à-dire être la « belle mère » du gouvernement de coalition, sinon occuper lui-même le poste de Premier Ministre, affaiblit sérieusement l’opposition et Joseph Kabila perd le plus coriace de ses interlocuteurs. Plus que jamais, l’équation s’impose : du point de vue du président » ce qui est à moi est à moi » c’est-à-dire une prolongation de son mandat d’au moins un an, s’impose, tandis que ce qui appartient aux autres, c’est-à-dire à l’opposition qui revendique le poste de Premier ministre, demeure négociable. Une fois de plus, le temps a joué en faveur de Joseph Kabila, un homme qui, comme l’était Tshisekedi, est capable de cultiver l’art du silence et faire durer le suspense…
Il est fort probable que, associant le nationalisme au calcul politique, Joseph Kabila et les siens réservent des obsèques nationales à un homme qui a marqué le Congo depuis l’indépendance, ce que les opposants interpréteront comme une tentative de récupération mais qui sera aussi un hommage mérité.
Les « kabilistes » auraient cependant tort de pavoiser trop vite : les obsèques et le deuil pourraient aussi se transformer en manifestations massives et radicales, récusant le compromis envisagé par la classe politique. Ces démonstrations de colère seraient d’autant plus dangereuses qu’ en face, il n’y aurait plus d’interlocuteur écouté et respecté par tous.
Par ailleurs, la disparition de Tshisekedi marque la fin d’une époque et on peut aussi se demander quelles en seront les conséquences pour son parti, l’UDPS. Au vu des nombreux intellectuels qui l’ont rallié depuis longtemps, compte tenu de son expérience politique et de la popularité de Tshi Tsi parmi les jeunes, il est possible que la « fille aînée de l’opposition » surmonte la crise. Mais il n’est demeure pas moins que le vieil opposant n’avait pas désigné d’héritier politique, son fils Félix manquant encore d’expérience sinon d’envergure pour assumer un aussi lourd héritage. Le parti endeuillé risque de traverser une zone de turbulences, d’autant plus dangereuse que s’y ajoute l’attrait d’un pouvoir à portée de mains.
La statue du Commandeur ayant disparu, le dernier des acteurs des années 60 s’étant éteint, une nouvelle page s’ouvre pour le Congo et des millions de jeunes se préparent à l’écrire. Mais nul ne sait en quels termes.

4 février 2017

Le dernier baobab du Congo a disparu

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Il n’a pas fallu attendre le décès d’Etienne Tshisekedi à 84 ans, emporté par une pulmonie dans une clinique bruxelloise, pour que l’ « homme à la casquette » entre dans la légende du Congo. Celui qui hier encore négociait à Kinshasa avec la majorité présidentielle et s’apprêtait à prendre la tête du « Comité de suivi des accords » régulant la transition est l’une des dernières personnalités congolaises à avoir accompagné l’histoire du Congo depuis l’indépendance.
En 1960, une époque où les universitaires se comptaient sur les doigts d’une main, il est le premier diplômé en droit de l‘histoire du Congo et fait partie de ces intellectuels appelés à rentrer au pays après le premier coup d’Etat de Mobutu en 1960. Il fait alors partie du « collège des commissaires » où il est chargé de l’intérieur puis de la justice. C’est à ce titre qu’il aurait signé l’arrêté d’emprisonnement de Patrice Lumumba.
Compagnon de route du général Mobutu, qui prend le pouvoir en 1965, c’est Etienne Tshisekedi qui rédige les statuts du parti unique le Mouvement populaire de la révolution et, en juin 1966 ratifie la pendaison de quatre opposants, les « pendus de la Pentecôte », exécution publique qui marquera durablement le régime Mobutu. Mais en 1980, à la suite d’un massacre de mineurs à Katekalay dans sa province d’origine le Kasaï, Etienne Tshisekedi décide de rompre avec le tout puissant dictateur : en compagnie de douze autres parlementaires, il adresse une lettre ouverte au « Guide Suprème » dénonçant les errements et la corruption du régime et fonde le « deuxième parti », l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) qui deviendra la « fille aînée de l’opposition », brisant le monopole du parti unique.
Vaincre la peur…
Durant une décennie, les dirigeants et les militants de l’UDPS de plus en plus nombreux s’identifient au combat démocratique et le grand mérite de Tshisekedi et de ses compagnons est d’avoir vaincu la peur. D’avoir osé défier un dictateur orgueilleux et courtisé par les alliés Occidentaux qui voyaient en lui un rempart contre l’influence communiste.
Comment oublier ces images des fondateurs de l’UDPS tabassés par la police, enfournés dans un minibus, stoïques malgré le sang qui leur coulaient dans les yeux et qui galvanisaient la foule par leur exemple ?
Après la chute du mur de Berlin, le vent tourne, l’heure est à la démocratisation de l’Afrique, les aspirations populaires se font pressantes. Tshisekedi se présente alors comme le principal adversaire d‘un dictateur vieillissant et miné par la maladie. L’heure de gloire de celui que l’on appelle déjà « Moïse », ou le « Sphynx de Limete » sonne lorsque la conférence nationale souveraine, qui réunit les forces vives de la nation, l’élit comme Premier Ministre. A l’époque, incarnant la révolte et l’espoir du peuple congolais, légitimé par le suffrage de la CNS, soutenu par les Occidentaux qui souhaitent un changement de régime, Tshisekedi a toutes les cartes en mains, le pouvoir est enfin à sa portée.
Mais l’homme du « non » est d’abord un éternel opposant, construire n’est pas son fort : le gouvernement qu’il met en place est faible, le programme léger, il se résume à « refaire les routes ». Rien n’émerege, ni une école, ni un dispensaire…rès vite l’espoir retombe et Tshisekedi, congédié par Mobutu, retrouve le jardin de sa maison de Limete où, sous les arbres, il réunit ses ministres et les membres de son parti, tandis qu’à l’extérieur, occupant la 25e rue, les « combattants » veillent, conspuent la police et aussi, à toutes fins utiles, les Occidentaux ou les journalistes. Dans le petit bureau, les visiteurs illustres se succèdent en quête d’une improbable conciliation. A chaque passage ils retrouvent un homme qui semble coulé dans le bronze, calé dans son fauteuil, éclairé par une lumière chiche et penché sur un livre qui semble toujours ouvert à la même page.
Dans ce pays où le pouvoir se confond souvent avec l’arrogance et l’ostentation matérielle, la simplicité de la vie et du message de Tshisekedi déconcerte les étrangers mais ravit les Congolais. Autant Mobutu est brillant orateur, parfois outrancier et grandiloquent, autant Tshisekedi, le « Sphynx », se révèle avare de paroles, se bornant à rappeler les questions de principe… Mais lorsqu’il se décide à parler, par exemple pour démonétiser les billets ornés de gorilles (les fameux « mayeshe » la monnaie de singe…) crachés par une infatigable planche à billets, ou pour convoquer des manifestations, le peuple répond massivement : les mamans du marché refusent de toucher les billets maudits et les jeunes bravent les dispositifs de sécurité sans peur de risquer leur vie.
Prônant la non violence, le combat politique et non la lutte armée, même si ses partisans, recrutés dans les quartiers populaires n’hésitent pas à employer la manière forte, ce n’est cependant pas Tshisekedi qui poussera vers la sortie le président Mobutu, son vieil adversaire et néanmoins ami des premières années. C’est l’ancien rebelle lumumbiste Laurent Désiré Kabila, à la tête d‘un mouvement armé hétéroclite dans lequel le Kasaïen, lucide, verra très vite le rôle décisif de forces étrangères, le Rwanda et l’Ouganda, ce qui le poussera une fois de plus à refuser de s’associer au nouveau pouvoir. « Débarrassez vous d’abord de ces étrangers qui vous entourent » assénera-t-il à Laurent Désiré qui, pour toute réponse, l’enverra dans son village natal du Kasaï doté d’un motoculteur avec le commentaire ironique de son ministre de l’Intérieur Gaëtan Kakudji, « cela lui apprendra à travailler un peu ».
Lorsque Laurent Désiré Kabila est assassiné en 2001, une page se tourne, son fils Joseph lui succède et le pays, en guerre depuis 1996, divisé par plusieurs rébellions, entre dans une phase délicate. L’UDPS participe aux accords de Sun City, en Afrique du Sud, qui déboucheront sur la fin de la guerre et un accord de partage du pouvoir, le fameux « un plus quatre » un président, quatre vice présidents dont deux « rebelles » Jean Pierre Bemba et Azarias Ruberwa. Mais Tshisekedi, qui s’est laissé inviter au Rwanda et a flirté avec l’un des mouvements rebelles, le RCD de Ruberwa, n’est pas preneur. Il recommande à ses partisans de boycotter le referendum constitutionnel dont il conteste la validité, interdit la participation aux élections de 2006, le scrutin le plus démocratique jamais organisé dans l’histoire du pays sous la surveillance et avec le financement de la communauté internationale. Là aussi, il laisse passer une chance de peser sur le cours des évènements, de se « mouiller » dans le pouvoir mais aussi de s’impliquer dans la reconstruction du pays qu’entame Joseph Kabila. Construire, voilà qui n’est pas son fort, une fois de plus…
Lors des élections de 2011, bien plus mal organisées et marquées par la violence et la fraude, où le deuxième tour a été supprimé, Etienne Tshisekedi accepte cependant de jouer le jeu. Sa campagne électorale, qui draine des foules immenses et enthousiastes à travers tout le pays confirme une fois de plus la popularité dont il jouit à travers tout le Congo.
A tel point que pour le vieux leader le doute n’est pas possible, il estime qu’il a gagné les élections que la présidence lui revient. En réalité, les chiffres sont contestables et ont été trafiqués, le désordre a été omniprésent, et nul ne connaîtra jamais la vérité des urnes.
Ce doute plombera le deuxième mandat de Joseph Kabila et en 2016, Tshisekedi et son parti se retrouveront en première ligne pour demander le respect d’une Constitution (qu’ils avaient initialement refusé de ratifier…) et exiger le départ de Joseph Kabila à la date prévue.
En décembre dernier encore, le pouvoir redoute les capacités de mobilisation de l’UDPS et de son leader : à la veille de l’expiration du mandat présidentiel, chacun sait que « Ya Tshi Tshi » est capable de faire descendre dans la rue les jeunes des quartiers populaires, de les pousser à affronter les forces de l’ordre, quitte à mourir sous les balles de policiers et de militaires qui n’hésitent pas à recourir à la manière forte. Cependant, chacun sait aussi que depuis des mois des négociations sont en cours, réunissant l’UDPS et des émissaires de Kabila afin d’amener la seule véritable force politique du Congo à accepter le « glissement » c’est à dire un report des élections, période durant laquelle l’ opposition serait associée au pouvoir.
Alors que tous les voyants sont au rouge, les évêques en décembre dernier, réussissent à réduire la pression et à ouvrir un nouveau cycle de négociations qui déboucheront sur l’accord du 31 décembre, où l’opposition se voit proposer le poste de Premier Ministre. En échange de quoi le président est autorisé à demeurer en poste pour une année, le temps d’organiser enfin les élections. L’intraitable Tshisekedi négocie-t-il un poste pour son fils Felix, ou se satisfait-il de devenir la « belle mère » de la transition en dirigeant le « Comité de suivi » ? Alors que le doute persiste, la négociation sur les « arrangements particuliers » prend du retard à cause des objections de la majorité présidentielle, qui veut pouvoir choisir le futur Premier ministre sur une liste qui lui sera proposée. Pendant ce temps, gagné par la maladie, usé par les palabres, le vieux leader se fatigue, jusqu’à devoir être ramené en Belgique par avion particulier pour y recevoir des soins médicaux.
Même si la disparition d’un homme de 84 ans que l’on savait fragile ne devrait pas surprendre, elle a suscité la colère parmi ses partisans et tous les Congolais se sentent aujourd’hui orphelins de l’un des « pères de l’indépendance. » A Limete rassemblés dans la désormais mythique 25e rue, des jeunes mettent en cause, pèle mèle, le pouvoir de Kabila mais aussi les Occidentaux, et en particulier la Belgique qui a cependant longtemps prodigué gratuitement des soins médicaux au leader de l’opposition, avec l’appui des mutualités socialistes, et qui se voit aujourd’hui accusée de l’avoir… empoisonné! Cependant, tous ne partagent pas cette tristesse : des témoins locaux nous rapportent qu’au Katanga, des proches de Kabila ont sabré le champagne en apprenant la disparition de « Moïse », l’homme qui n‘avait jamais renoncé à combattre mais qui ne verra pas la Terre Promise, celle d’un Congo démocratique et réconcilié avec lui-même et qui s’en est allé sans désigner de véritable héritier politique…

4 février 2017

Moïse est mort sans avoir vu la Terre Promise

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Epuisé par de longues négociations politiques à Kinshasa, Etienne Tshisekedi avait du rentrer en Belgique voici quelques jours à bord d’un avion médicalisé et avait été immédiatement hospitalisé à la clinique Sainte Elizabeth à Bruxelles. C’est là que mercredi en milieu d’après midi, il a été emporté par une embolie pulmonaire à l’âge de 84 ans. La famille, réunie dans la maison de son fils à Woluwe, s’est refusée à tout commentaire mais à la clinique, quelques proches et membres du parti, éplorés, se sont présentés individuellement ou en délégation. A Kinshasa, dans le quartier populaire de Limete où la famille Tshisekedi vivait depuis les années 80 la rumeur, puis la confirmation de la disparition du « lider maximo » a aussitôt provoqué un rassemblement de foule. C’est que, qu’on l’ait aimé ou critiqué, un fait est demeuré incontestable, Etienne Tshisekedi était resté, malgré son âge et ses longs séjours à l’étranger, l’homme le plus connu et le plus populaire du Congo.
Était ce du à sa radicalité ? A son attachement au combat non violent ? A sa fermeté touchant quelquefois à l’obstination ? A la simplicité de sa vie, aux années de quasi réclusion dans une modeste maison ceinte d’un jardin où il aimait recevoir ses partisans ? A la peur qu’il inspira tant au président Mobutu qu’à Kabila père et fils, qui voyaient en lui leur seul véritable adversaire ? Toujours est il qu’Etienne Tshisekedi malgré son âge n’avait rien perdu de son prestige, non seulement parmi ses compatriotes originaires du Kasaï, mais aussi parmi les Kinois volontiers sceptiques ou frondeurs tandis que les jeunes admiraient cet homme qui avait le courage de dire non. A tel point que, nommé Premier Ministre par Mobutu au terme de la Conférence nationale souveraine en 1992, il brisa bien vite la cohabitation avec le dictateur.
Ces derniers mois cependant, Etienne Tshisekedi, peut-être parce qu’il se sentait décliner et qu’il était soucieux de sa succession politique, avait accepté de discuter avec les émissaires de Joseph Kabila qui lui proposaient une participation au pouvoir en échange de son accord sur le « glissement » c’est-à-dire la prolongation du mandat présidentiel, qui expira le 19 décembre dernier. Après des tractations de coulisses, Etienne Tshisekedi préféra cependant dire non, une fois de plus, aux propositions du pouvoir et prendre la tête du Rassemblement de l’opposition qui exigeait que la Constitution soit respectée sans autre forme de procès. C’est là, en décembre dernier, qu’intervinrent les év^ques du Congo et qu’au bout d’âpres négociations à huis clos fut conclu un accord de la dernière chance, par lequel l’opposition accordait un an de « bonus » au chef de l’Etat en échange d’un poste de Premier Ministre chargé d’organiser les élections dans un délai de douze mois. Quant à Tshisekedi, « statue du Commandeur » et gardien des principes, il devait être nommé à la tête du Conseil de surveillance de l’accord. Mais les négociations pour les postes gouvernementaux s’enlisèrent, comme si le pouvoir, jouant sur les ambitions des uns et des autres, tentait de jouer la montre. Durant ce temps, chacun savait que la santé de Tshisekedi épuisé par ces interminables tractations, ne tenait plus qu’à un fil….
Ce fil vient de se rompre et dans les couloirs de Sainte Elizabeth, un Congolais, membre de la cellule stratégique du parti UDPS, ne cache pas son émotion en apprenant la nouvelle : « nous sommes orphelins, c’est une tragédie pour notre pays ».
C’est qu’Etienne Tshisekedi, que tous appelaient Moïse, n’aura pas vu la Terre Promise, l’accession de son parti au pouvoir, l’avènement d’un Congo réellement démocratique. Il se sera épuisé dans les combats politiques, les défis aux pouvoirs successifs et les refus sans avoir eu l’occasion de mettre réellement ses idées en chantier et de se salir les mains dans le cambouis de la gestion quotidienne.
Au début de sa carrière cependant, Etienne Tshisekedi, le premier diplômé en droit de l’histoire du Congo, s’était lancé sans hésitation dans la politique : il fait partie du « groupe de Binza » ces premiers intellectuels congolais qui interrompent leurs études à l’étranger pour, en 1960 relever le défi de l’indépendance. Etienne Tshisekedi fait partie du collège des «commissaires généraux » puis en 1965 après la coup d’Etat de Mobutu, il devient Ministre de l’Intérieur puis de la Justice, et rédige les statuts du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution. Mais en 1980, rompant avec Mobutu, il crée l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) qui deviendra rapidement la principale force d’opposition.
Depuis lors, c’est avec fierté qu’Etienne Tshisekedi collectionnait les surnoms, « l’éternel opposant », « Ya Tshitshi » « Moïse »… Inflexible, obstiné, imperméable à la peur, il incarna le cauchemar des présidents successifs et l’éternel espoir de changement d’une population qui aujourd’hui se sent orpheline…