11 août 2019

Le conseil d’Herman de Croo à Kinshasa: “un président doit se faire élire chaque jour”

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A la veille de ses 82 ans, Herman De Croo, ministre d’Etat, pilier de l’Open VLD et président du CREAC (Centre de recherches et d’expertise sur l’Afrique centrale) revient de son 37eme voyage au Congo. Chaque année, depuis près de 40 ans, il tient à passer une ou deux semaines sur l’Equateur, et pas seulement pour veiller sur les affaires d’UtexAfrica, dont il est membre du conseil d’administration depuis 1981. Politique avant tout, très branché sur la coopération via son fils Alexander, Herman De Croo tient beaucoup à garder intact son carnet d’adresses et surtout à maintenir le contact non seulement avec les élites congolaises, de Mobutu à Tshisekedi père et fils en passant par le clan Kabila, mais aussi avec les Congolais, sinon de base du moins représentatifs d’une population en pleine croissance.
L’explosion démographique, c’est d’ailleurs ce qui a frappé le bourgmestre de Brakel, souvent apostrophé par ses concitoyens à propos des migrants : « à Kinshasa comme ailleurs, la population ne cesse de croître, la transition démographique est loin de s’opérer et cette croissance rogne les éventuels progrès économiques : le Congo compte aujourd’hui 90 millions d’habitants ! . Lorsqu’on étudie la question on découvre que ce ne sont pas les plus misérables qui partent les premiers, mais les autres, sitôt qu’ils ont les moyens de migrer. A ce stade, où les apports de la diaspora représentent bien plus que toutes les aides internationales cumulées, il me paraît évident que les Congolais, comme leurs voisins du reste, persisteront à vouloir tenter leur chance à l’étranger, en Europe ou ailleurs…Pour vivre mieux, pour aider leur famille… Je leur dis toujours « quand vous avez un coffre fort fermé et que vous n’en avez pas la clé, ce coffre fort ne sert pas à grand-chose… »

Herman De Croo est aussi frappé par des phénomènes de longue durée : « alors que Mobutu avait voulu créer un sentiment d’appartenance, en unissant ces populations si diverses, on constate qu’aujourd’hui le Congo tend à se fragmenter : sur les 84 groupes ethniques que compte le pays, aucun ne compte plus que 7% de la population et la division administrative en 26 provinces a renforcé cette ethnicité. Le sentiment « ethno tribal » gagne du terrain…Lors de l’élection de Felix Tshisekedi, les quatre évèques du Kasaï, (la province d’origine de la famille Tshisekedi) l’ont soutenu sans hésiter … »
Même s’il considère que « la situation demeure préoccupante » Herman de Croo constate cependant que, contrairement à de nombreuses prévisions, les élections du 31 décembre 2018 se sont déroulées de manière relativement pacifique : « en 2015 et 2017 il y a eu des épisodes très violents, très meurtriers mais cette fois le pire ne s’est pas produit. Constatant l’échec de Shadary, le « poulain » de Joseph Kabila, le président sortant n’a pas voulu forcer la main et une solution de compromis été recherchée. Finalement, la paix a été préférée à la vérité électorale, ce « verdict des urnes » défendu par l’Eglise catholique. L’annonce des résultats s’est déroulée de manière très subtile : on a d’abord proclamé le résultat des élections provinciales, ce qui a rassuré le « clan Kabila » qui a vu que sa coalition, les FCC, Front commun pour le Congo, gardait le contrôle du Sénat, de l’Assemblée et et de la majorité des postes de gouverneurs. »
Par deux fois, Herman De Croo a rencontré le président Félix Tshisekedi, arrivé à la tête de l’Etat dans les circonstances que l’on sait, sa victoire ayant été proclamée par la Cour constitutionnelle. Le Ministre d’Etat belge, vieil animal politique, constate que, manifestement, « Félix veut bien faire, il essaie de stabiliser la situation, mais autour de lui, il y a du monde qui tourne… Je lui ai donné un seul conseil : « un président doit se faire élire chaque jour… » Et de constater que la série d’actes posés par le nouveau chef de l’Etat ont à chaque fois contribué à conforter sa légitimité : voyages dans les pays voisins, libération des prisonniers politiques, normalisation des relations avec la Belgique et l’Union européenne, retour au pays de Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba… “Il y a une nouvelle brise qui souffle… Tout cela élargit la marge de manœuvre du nouveau président, même si son prédécesseur contrôle encore les postes clés que sont aussi la justice, la sécurité, l’armée… »
Durant son séjour kinois, Herman de Croo a été invité à quatre mariages ainsi qu’à un banquet donné en son honneur et, même s’il est un vieil ami du Congo, il a encore réussi à être surpris : « l’adaptabilité des Congolais m’étonnera toujours… Des gens qui, hier encore apparaissaient comme des adversaires irréductibles aujourd’hui s’embrassent, se comportent comme les meilleurs amis du monde… » Et de soupirer : « peut –être ces gens, les privilégiés, appartiennent ils à la même couche sociale ? Avec un point commun, hélas, une grande indifférence à l’égard des plus pauvres… A Kinshasa, j’ai aussi rencontré des enfants de la rue, des familles où les hommes et les femmes mangent alternativement, un jour sur deux… Mais qui se soucie de ceux là, à part ceux qui craignent une explosion populaire ? »
Bénéficiant du recul de l’expérience, Herman De Croo distingue aussi les problèmes à long terme qui menacent le Congo : « aujourd’hui déjà des réfugiés climatiques, des éleveurs venus du Soudan du Tchad mènent leurs troupeaux vers le Sud et sont perçus par les Congolais comme des envahisseurs… En Europe, même si cela ne plaît pas, il faut comprendre que les migrations africaines sont inévitables. Si la population s’accroît, si les ressources ne sont pas mises en valeur, les flux de migrants ne feront qu’augmenter et en Europe, on ferait mieux de s’y préparer…De se rappeler aussi qu’au 19e siècle, 63 millions d’Européens ont quitté le Vieux continent, fuyant les famines et les guerres et peuplant l’Amérique… »
D’ici quelques semaines, le président Félix Tshisekedi qui semble avoir obtenu le soutien des Américains, reviendra enfin en Belgique, un pays où il a passé l’essentiel de sa vie adulte. Il s’agira d’une visite officielle, celle du premier président congolais pacifiquement arrivé à son poste et là, Herman De Croo, ministre d’Etat sinon diplomate malgré lui, est très clair : « il faut que cette visite, qui se prépare déjà très sérieusement à Kinshasa, se traduise par un succès… »

11 août 2019

J.J. Muyembe: un rideau de vaccins contre Ebola

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Interview du Dr Jean-Jacques Muyembe, directeur de l’IRNB (Institut de recherches biomédicales)à KInshasa et responsable de la coordination multisectorielle de lutte contre Ebola.

L’épidémie d’Ebola, d’Ebola, en atteignant Goma, a été qualifiée d’ « urgence sanitaire de portée internationale ». Cela signifie-t-il qu’elle atteint un nouveau stade et vous-même, en vous installant dans la capitale du Nord Kivu, avez-vous repris le contrôle du fléau ?
Le contrôle, c’est trop dire. Mais il est un fait que nous avons identifié les membres de la famille de l’orpailleur qui était venu du Nord Kivu, (Mongwalu,province d’Ituri). Sa femme et son fils, qui avaient été contaminés, ont été hospitalisés à Goma, traités et aujourd’hui leur état s’améliore, d’ici quatre jours ils pourraient sortir guéris. L’épidémie ne s’est pas étendue, mais il nous faudra attendre un total de 21 jours pour avoir toutes nos garanties à ce sujet.

L’arrivée d’Ebola à Goma a inquiété les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda. Avez-vous pris des mesures communes ?

Nous avons eu une réunion de concertation avec nos voisins rwandais. S’y trouvaient des experts de haut niveau, mais qui avaient surtout une connaissance théorique de l’épidémie. Ici, au Congo, nous avons des cas bien réels… Ils l’ont reconnu, en disant qu’ils étaient bien préparés à toute éventualité, mais qu’au Congo, nous avions la connaissance pratique, c’est la dixième épidémie Ebola à laquelle nous faisons face. C’est en 1976 que j’ai participé à la première découverte du virus Ebola et les autres épisodes ont suivi.
Je reconnais cependant qu’au Nord-Kivu, la situation est plus complexe que ce que j’ai connu auparavant : l’insécurité est permanente, la population n’a plus confiance en personne. Dans les jours qui viennent, je serai à Beni,Mangina et Mabalako pour me rendre compte personnellement du problème. Il est difficile de surveiller, de se maintenir informé quand la population n’a pas confiance…
Ce déficit de confiance est dû aux conflits armés qui durent depuis trop longtemps, mais aussi aux politiciens locaux qui répandent les rumeurs et attisent la méfiance. C’est précisément pour cela que je vais me rendre à Beni, je compte y parler avec tout le monde, les chefs de communautés, les responsables religieux etc…Le message que je vais tenter de faire passer, c’est qu’il faut que la population s’implique, collabore avec nous dans la lutte contre Ebola. Nous avons besoin de l’engagement de tous.
Au Nord Kivu la situation est bien différente de ce que j’avais connu naguère dans l’Equateur, les gens n’ont pas confiance.

Quelles sont les erreurs qui avaient été commises par votre prédécesseur le ministre de la santé Oly Ilunga, qui a démissionné mi juillet ?
Je ne veux pas entrer dans la polémique, dans les histoires personnelles. Je crois qu’il faut tenir compte des particularités du Nord Kivu. Si les gens sont méfiants, c ‘est pour de multiples raisons et si on n’a pas la population avec soi, tout devient inefficace.

Le fait que deux vaccins, l’un produit par la société Merck, l’autre par la multinationale Johnson et Johnson, aient été mis en concurrence, n’a-t-il pas aggravé le problème, renforcé la méfiance ?

Les deux vaccins n’ont jamais été mis en concurrence. Seul le vaccin Merck(rVSV-ZEBOV) a été utilisé dans l’épidémie de Maladie à virus Ebola (MVE) dans à l’Equateur en (2018) et maintenant au Nord-Kivu et en Ituri.Le rapport préliminaire sur l’efficacité de ce vaccin est fort encourageant avec un taux de protection de plus de 97%.Ce vaccin est destiné à couper la chaîne de transmission entre un malade Ebola confirmé par le laboratoire et son entourage direct (ses contacts) et les contacts de ces contacts.Les autres cibles sont les agents de santé et les travailleurs de première ligne. (front line workers).Ce vaccin n’est donc pas destiné à une population générale.
Le SAGE (groupes d’experts internationaux pilotés par l’OMS) lors de sa réunion du 5 mai 2019, avait estimé que, si l’épidémie actuelle de MVE dure plus longtemps, il pourrait avoir un sérieux risque de pénurie de vaccin Merck. C’est pourquoi SAGE avait fait deux recommandations importantes : d’abord d’utiliser en RDC les doses ajustées de 0,5ml (ce qui correspondait à la quantité qui avait été utilisée avec succès en Guinée) au lieu de 1ml utilisé jusqu’ici ; ce qui ramènera notre stock à 500.000 doses.En deuxième lieu, SAGE conseille au pays de recourir à un second vaccin qui soit préventif.
D’après les données de l’OMS, le vaccin Johnson et Johnson est le candidat vaccin préventif qui présente le plus de données scientifiques par rapport aux vaccins russes et chinois.
Ce sont là les raisons qui nous ont poussés à faire un projet d’étude sur le vaccin JnJ afin de créer un « rideau d’immunité » pour protéger la population habitant la bande de terre entre Kayina (zone infectée) et Goma, une ville de plus de 2 millions d’habitants. L’étude devait être réalisée en consortium avec la London School of Hygiene and Tropical Medicine et l’Institut de Médecine d’Anvers.Le vaccin JnJ était donc un projet et n’a jamais été utilisé sur le terrain. Le vaccin JnJ a l’avantage de protéger contre les différents sérotypes du virus Ebola, soit contre « Ebola Zaïre » lors de la première injection et contre « Ebola Soudan », Bundibugyo et Forêt de Taï et contre le virus Marburg après la deuxième injection.(ndlr. les virus portent le nom du lieu où ils sont apparus la première fois) Le grand défi est d’adresser le bon message à la population pour la deuxième injection, qui a lieu plus de 20 jours après la première. Mais ce défi n’est pas insurmontable.
Le vaccin JnJ est déjà utilisé en utilisation en Guinée où il a fonctionné et cette année, il a été introduit en Ouganda où l’on redoute aussi une expansion de l’épidémie.

Ce vaccin polyvalentse trouve au « niveau deux » des tests, mais il a déjà été étudié avec succès par l’Institut tropical d’Anvers, par l’Institut d’études tropicales de Londres dont le directeur est Peter Piot, qui a découvert Ebola avec moi en 1976…
Nous recommandons d’étendre la vaccination à ce vaccin là, afin que la population soit la mieux protégée possible et que nous puissions agir en amont, là où l’épidémie ne sévit pas encore, afin que sa progression puisse être stoppée.

Avez-vous confiance dans vos forces, réussirez vous à stopper, encore une fois, l’avancée d’Ebola ?

Oui, j’ai confiance, car la communication avec mes compatriotes s’est améliorée … C’est un virus que nous connaissons, que nous avons déjà combattu, nous disposons déjà de médicaments efficaces qui sont administrés avec succès et nous allons utiliser des vaccins performants. Bien sûr, nous avons le soutien de l’OMS, d’ONG internationales, mais ce qui compte c’est que l’expertise est nationale : à la manœuvre se trouvent des Congolais qui connaissent ce virus et l’ont déjà combattu et vaincu…

2 août 2019

Dans l’Est du Congo, la violence a fait plus de morts qu’Ebola

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Ce message nous est adressé depuis un bateau qui fait la navette entre Goma et Bukavu : « tous les bateaux sont empêchés d’accoster dans la capitale du Sud Kivu à cause d’un cas suspect d’Ebola. Le temps passé dans ce bateau surchargé nous indigne car durant ce temps, la personne infectée est en contact avec d’autres passagers. Des vies humaines sont en danger. Un peu d’humanisme par pitié… » Un autre message précise : » nous sommes au port avec toutes les autorités, dont la mairie, la GDM (migrations) la Monusco, l’OMS, l’hygiène, la santé, tous les services spécialisés. Je comprends que cette épidémie est vraiment l’affaire de tous… »
Depuis que le 17 juillet, un pasteur de 49 ans venu de Butembo et originaire de Bukavu est mort dans un centre de santé de Goma après avoir tenté de dissimuler son état de santé et son identité, la panique a gagné la capitale du Nord Kivu, où une deuxième victime est décédée ce mercredi tandis que les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda, sont en état d’alerte. Chaque mois en effet, plus de 100.000 personnes traversent la frontière tandis que chaque jour des vols relient Goma à Kinshasa et de là au reste du monde.
Le 1er août, il y aura exactement un an que le premier cas de fièvre hémorragique a été détecté à Beni et après avoir par trois fois minimisé le phénomène, l’Organisation Mondiale de la santé a enfin décrété une situation d’urgence de portée internationale. Le premier objectif de cette déclaration est de mobiliser davantage de fonds et déjà, 300 millions de dollars ont été débloqués plus 100 millions de dollars provenant de
Le deuxième effet de cette mobilisation est de confier la responsabilité finale de la lutte contre le fléau à des instances internationales, dépossédant ainsi de leurs prérogatives les autorités sanitaires congolaises, dont le Ministère de la Santé.
A Beni, où il dirige les équipes de volontaires chargées de la riposte à Ebola, Me Omar Kavota ne cache pas son inquiétude : « alors que le Congo a déjà connu neuf occurrences d’Ebola et réussi à les maîtriser, cette fois la situation est différente : l’épidémie s’est déclarée dans une région en guerre, infestée de groupes armés qui compliquent le travail et rendent la situation difficile. Au sein de la population, la colère le dispute à la méfiance : les gens relèvent que les massacres de civils n’ont suscité que l’indifférence. A Beni, les élections ont été retardées de trois mois à cause de l’insécurité et accessoirement, d’Ebola. Mais qui s’en est soucié ? La violence a fait bien plus de morts que l’épidémie, mais rien n’a été fait pour maîtriser les groupes armés…Par contre, Ebola provoque aujourd’hui le débarquement de gens que nous ne connaissons pas, disposant de gros moyens, et la méfiance est généralisée… La démission du ministre de la Santé, qui venait de Kinshasa chaque semaine pour suivre la riposte, n’a fait qu’accentuer la méfiance… »
Le Dr. P, un médecin de la place, abonde dans ce sens : « la violence des groupes armés a fait plus de 30.000 morts , bien plus que les 1756 victimes d’Ebola, et personne n’a réagi. En fait, les gens pensent qu’on veut les exterminer et ils se méfient de tout le monde… » Aussi bien le médecin que l’avocat reconnaissent que « seule une approche multi sectorielle pourrait vaincre les résistances au sein de la population. Il faudrait que tout le monde travaille ensemble, mais on en est loin… Dans les cas où, ensemble, les leaders religieux et politiques, le personnel soignant se faisaient vacciner en public, ils réussissaient à vaincre la méfiance de la population, mais ce n’est pas arrivé souvent. » Pour les équipes chargées de la riposte, la tâche est ingrate, et dangereuse : des voitures ont été caillassées, un épidémiologique camerounais qui accompagnait une équipe a été tué, des centres de santé incendiés. Le délabrement général du système congolais, en particulier dans ce Nord Kivu en guerre, aggrave les problèmes : les derniers chiffres de l’OMB établissent que 30% des infections sont d’origine nocosomiales ! Autrement dit, c’est dans les centres de santé, les institutions hospitalières que les risques d‘infection sont les plus élevés ! Me Kavota ajoute : « les gens fréquentent aussi les centres privés, tenus par des religieux de toutes obédiences ou par des personnes désireuses de faire de l’argent mais ignorant les règles de base. »
Et de rappeler que le pasteur, décédé à Goma, avait, avant de quitter Béni, pratiqué l’imposition des mains au nom du Christ

2 août 2019

Nathalie Roberts, chef de mission MSF à Goma: il ne faut pas mettre le Congo en quarantaine

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Comment la population de Goma réagit-elle à l’apparition de nouveaux cas d’Ebola ? Une troisième victime , fille du premier cas décelé, vient de mourir…

C’est le deuxième cas qui est des plus inquiétants : la victime est un orpailleur de Mongwalu (une zone minière dans l’Ituri) qui s’était rendu à Butembo. De là, il s’est rendu à Goma en bus, ce qui lui a pris deux jours. Il a séjourné à Goma durant dix jours avant que la maladie soit détectée et durant tout ce temps, il a évidemment été en contact avec beaucoup de monde. Il faut donc retrouver tous ces gens et les vacciner d’urgence, ce qui ne sera pas simple.

Pourquoi les gens semblent ils avoir des réticences à se rendre directement dans les centres de traitement Ebola (CTE) ?

Tout simplement parce qu’au début, ils ne savent pas de quoi ils souffrent : les premiers symptômes, ce sont des poussées de fièvre, ce qui n’est pas rare ici. A ce moment, croyant qu’ils font une crise de paludisme, les gens se rendent dans les petites pharmacies de quartier, ou chez les tradi praticiens, les guérisseurs, moins chers et plus nombreux que les médecins formés à l’occidentale. S’il sont contracté Ebola, les remèdes habituels ne servent à rien, et les patients ignorent qu’ils sont hautement contagieux. Lorsqu’ils finissent par se rendre dans un traitement Ebola, ils ont généralement attendu trop longtemps et peuvent mourir en quelques heures. D’où la mauvaise réputation de ces centres, les gens disent que c’est là que l’on meurt…

Un an après son apparition, non seulement l’épidémie n’est pas maîtrisée mais elle s’étend. Comment les gens jugent ils les vaccins ?

Depuis le début, la population réserve un bon accueil aux vaccins, tout le monde en veut et on se demande pourquoi certains sont vaccinés et d’autres pas. En fait, on vaccine d’abord les sujets à risque, comme le personnel de santé. Viennent ensuite les contacts des personnes contaminées et les contacts des contacts. C’est ce que l’on appelle la « vaccination en anneau », mais elle a des limites : il n’y a tout simplement pas assez de vaccins pour tout le monde et donc les gens protestent : « pourquoi mon voisin et pas moi ? »
Il y a aussi des malentendus tragiques : le vaccin, c’est une prévention, pas un traitement. Si on vaccine quelqu’un qui a été en contact avec une personne infectée, il a peut-être déjà été contaminé. Dans ce cas, le vaccin ne l’empêchera pas de tomber malade, voire de mourir. Ce qui fera mauvaise impression et nourrira les rumeurs anti vaccin…
Pour moi, et c’est la position défendue par MSF, il faut vacciner le plus de monde possible.

Disposez vous de vaccins en nombre suffisant ?
Il y a un problème : le vaccin Merck est utilisé, mais on ignore combien de doses sont disponibles, elles arrivent au compte goutte, parfois par lots de mille vaccins, alors qu’il en faudrait beaucoup plus. On nous a dit que 300.000 doses, sinon plus, avaient été produites en urgence, mais nous, on ne sait pas où elles sont. En tous cas elles ne sont pas au Congo. Il arrive qu’on doive arrêter la vaccination, car on est à court.
Pour disposer de plus de vaccins, on dilue le doses. La FDA (Food and Drug Administration) des Etats Unis a donné le feu vert, assurant que le vaccin produit pour le Congo était deux fois plus fort que celui qui avait été utilisé en Afrique de l’Ouest et que, par conséquent, on pouvait diviser les doses par deux. De son côté, Merck assure qu’on peut diviser les doses par cinq, voire par dix. Mais dans ce cas, quel est le degré et la durée de la protection ? En fait, on n’en sait rien car il faut se souvenir que, malgré ses bons résultats, ce vaccin là aussi demeure expérimental : les doses réduites ont été testées sur des singes, mais par sur des humains. Nous, on se pose des questions : qu’en est il des gens vaccinés voici un an ? Faut il refaire l’opération, le vaccin est il toujours valable ?

Un deuxième vaccin est proposé par Johnson et Johnson. Approuvez vous son utilisation ?

Il n’est pas le même que le vaccin produit par Merck : son usage est plus compliqué, il doit se faire en deux fois, avec 56 jours d’intervalle, mais la deuxième dose augmente la protection. Johnson et Johnson assure que 1,5 million de doses sont disponibles pour la population, mais même si c’est beaucoup, ce n’est pas suffisant à l’échelle du pays.. J and J assure avoir déjà vacciné 6.000 personnes, dans d’autres pays, mais ce n’était pas pendant que sévissait l’épidémie, donc sur ce point là non plus on ne sait rien…Pour avoir la réponse, il faut procéder à la vaccination. Donc la position de MSF est la suivante : on sait que le premier vaccin existe et qu’il n’est pas dangereux, donc il faut l’administrer à un maximum de personnes. Mais il n’est pas suffisant, donc il faut pouvoir administrer le deuxième vaccin, celui de J and J , à tous ceux qui le demandent. Ainsi que le dit Isabelle Defourny, directrice des opérations de MSF, « actuellement le nombre de personnes vaccinées demeure trop faible pour limiter la propagation de l’épidémie et les équipes rencontrent des difficultés à acheminer les vaccins depuis Kinshasa, car ils doivent être conservés à une température de moins 60 degrés. »

En plus des vaccins, qui sont préventifs, des traitements existent-ils ?

On a progressé, entre autres au niveau des soins. Si on arrive très tôt, le malade a une chance de s’en sortir. Mais dans la plupart des cas, il se présente trop tard et s’est soigné pour autre chose. De toutes façons, les médicaments utilisés le sont encore à titre expérimental. Quatre médicaments sont actuellement utilisés, il en faudrait des stocks importants à Goma…

Comment expliquez vous la méfiance à l’égard des centres Ebola ?

Le paradoxe, c’est que les gens se rendent dans les centres de santé où ils ont l’habitude d’aller mais ces centres sont sous équipés, manquent de personnel et de médicaments et en outre, ils sont payants. Lorsque les gens arrivent dans un centre Ebola, ils sont d’abord isolés, durant deux ou trois jours, avant d’être éventuellement soignés. Durant ce temps de quarantaine, ils peuvent mourir d’autre chose, d’où la méfiance : les malades se plaignent d’être stigmatisés, abandonnés, privés de soins…

Le Congo, ou en tous cas le Nord Kivu, risque-t-il d’être mis en quarantaine ?

Le Rwanda a déjà fermé sa frontière.. Une quarantaine, ce serait la pire des choses…En Afrique de l’Ouest les frontières avaient été fermées, mais ce n’était pas une bonne idée…Il ne faut pas isoler le Congo, il faut l’aider, beaucoup plus…

2 août 2019

La méfiance est la meilleure alliée d’Ebola

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Désormais député national à Kinshasa, le Docteur Bathe Nzoloko, jusqu’aux élections de décembre dernier, dirigeait à Butembo les équipes chargées de la riposte à Ebola. Aujourd’hui, il se demande, malgré les efforts déployés depuis un an, ce qui n’a pas bien fonctionné. Pourquoi, partie initialement de Beni, l’épidémie a gagné Butembo, puis Goma où elle a enfin été qualifiée d’ « urgence sanitaire internationale » par l’Organisation Mondiale de la santé qui a mobilisé 330 millions de dollars tandis que la Banque mondiale a promis de verser 100 millions de dollars pour développer les opérations.
« Dès le début, nous avons tout fait pour construire la confiance », explique le nouveau député. « Nos équipes sont allées sur le terrain, et elles s’exprimaient en swahili pour être comprises de tous, nous avions avec nous des anthropologues, des prêtres, des pasteurs. Certains de ces religieux acceptaient de se faire vacciner en public, pour rassurer les gens, donner l’exemple. On croyait qu’on allait y arriver : les gens allaient dans les centres, demandaient le vaccin. C’était positif… »
Un an après le début de l’épidémie, le médecin est cependant obligé de conclure à l’échec relatif : le fléau n’a pas été endigué, il se propage dans des villes très peuplées comme Goma, et la confiance, si difficilement construite, ne s’effrite chaque jour davantage. Que s’est il donc passé ?
Pour le Docteur Nzoloko, « d’autres acteurs ont commencé à envoyer des signaux très négatifs. A mesure que les groupes armés qui sévissent dans l’Ituri et au Nord Kivu multipliaient les attaques, des messages passaient, disant : « dans les villages on vous égorge, et là, la communauté internationale, Monusco en tête, ne bouge pas. C’est l’indifférence… » Lorsque des Blancs sont arrivés à Butembo, avec des véhicules tout terrain, des avions, des casques de protection, des gilets pare balles, les gens ont commencé à les conspuer : « on nous tue et vous ne faites rien. Si vous voulez nous protéger contre Ebola, vous devez aussi nous protéger contre les tueries… »
Dans notre région la méfiance est devenue terrible. Il faut dire aussi que les expatriés qui débarquaient, ainsi que les missions envoyées par Kinshasa ont commis des erreurs. Chez nous, il faut respecter la hiérarchie de la société, rendre visite aux autorités locales, demander leur appui, ce qui n’a pas été fait suffisamment. Soumis à une propagande négative, les gens ont commencé à se méfier, ils se sont sentis laissés pour compte car les nouveaux venus négligeaient de se rendre dans les villages, de travailler à la base. Des erreurs ont été commises et les dysfonctionnements doivent être identifiés… »
Prenant le relais des propos du député, Esther, qui a fondé une organisation de soutien aux femmes, Lamuka, poursuit : « en fait, la population est fatiguée , la guerre dure depuis trop longtemps, la population se méfie de tout le monde…Les Nande (population de Beni et Butembo) ont le sentiment que leur région est convoitée, que leurs communautés sont marginalisées. Ils craignent la balkanisation du pays, certains croient qu’on veut éliminer les Congolais de souche pour faire venir des étrangers… Dans ce contexte, les gens refusent de se rendre à l’hôpital ou dans les centres de santé car ils assurent que c’est là qu’on est contaminé, là que l’on meurt.
En outre, les gens racontent qu’une infirmière gagne 60 dollars par mois mais que si elle rejoint les équipes de la riposte à Ebola, elle gagnera tout de suite 260 dollars, ce qui fait des jaloux…Tout le monde parle désormais de l’ « Ebola business » et chacun croit qu’avec cet argent, on aurait pu défaire les groupes de rebelles qui font bien plus de victimes… »
La méfiance est le principal frein à la lutte contre Ebola et des évènements récents, comme les élections organisées avec trois mois de retard, la démission du Ministre de la Santé, les dissensions au sommet de l’Etat ou l’introduction d’un nouveau vaccin approfondissent le fossé entre la population et ses dirigeants. Pire encore : entre la population de Beni et Butembo et le reste du monde, c’est un gouffre qui se creuse.

1 août 2019

La “guerre des vaccins” perturbe la riposte à Ebola

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Depuis que l’épidémie de fièvre Ebola a gagné Goma, une ville de plus d’un million d’habitants d’où partent des vols nationaux et internationaux et qu’elle menace Bukavu, tout aussi surpeuplée, l’inquiétude gagne toute la région et a été enfin déclarée « urgence sanitaire de portée internationale » par l’OMS, après trois refus successifs. Cette reconnaissance de la gravité de la situation devrait permettre de débloquer des fonds supplémentaires (350 millions de dollars plus 100 millions mis à disposition par la Banque Mondiale) et de placer la gestion de la crise entre d’autres mains que la seule autorité congolaise.
Il est vrai que le fléau s’inscrit dans un contexte marqué par la guerre qui sévit dans la région de Beni où les groupes armés ont déjà fait des milliers de morts, tandis que l’insécurité avait obligé les citoyens du Nord Kivu et de l’Ituri à participer aux élections générales avec trois mois de retard. Doutant de leurs politiciens, s’estimant mal défendus par leurs militaires (qui ont cependant payé très cher leur engagement contre les rebelles islamistes ADF Nalu), n’ayant plus confiance en la Monusco, les habitants de la région sont gagnés par le doute : dénonçant le «Business Ebola », ils contestent les équipes de la riposte venues de Kinshasa qui se déplacent à grands frais et ne connaissent ni la langue ni les coutumes de leur province et choquent souvent le particularisme des populations Nande. Mi juillet, la démission spectaculaire du ministre congolais de la santé, Oly Ilunga, a ajouté à la confusion.
Une fois de plus, les populations sont prises en otages de guerres qui les dépassent. Guerre des hommes d’abord : diplômé de Harvard, ancien médecin personnel d’Etienne Tshisekedi et directeur à Bruxelles des cliniques de l’Europe (Saint Michel et Sainte Elizabeth) Oly Ilunga a regagné son pays deux ans avant les élections, recruté et soutenu à l’époque par les « kabilistes ».De quoi s’attirer la méfiance de l’opposition, malgré un parcours brillant et les services rendus à la famille Tshisekedi. Compétent, déterminé, Ilunga s’est engagé à fond dans la lutte contre Ebola, se rendant sur le terrain chaque semaine et survolant les complexités de la politique locale. Mais il commit peut-être l’erreur de tenir éloigné le Dr Jean-Jacques Muyembe, 77 ans, vétéran de la lutte contre Ebola, directeur de l’IRNB (Institut national de recherche biomédicale) et spécialiste mondialement reconnu. Le président Félix Tshisekedi a tranché : sacrifiant Ilunga, il a placé le docteur Muyembe à la tête du comité national de lutte contre Ebola et l’a envoyé à Goma.
C’est la deuxième guerre, celle des vaccins, qui a entraîné la disgrâce puis la démission d’Ilunga : depuis un an, seul le vaccin produit par la société américano canadienne Merck était utilisé, avec succès mais en quantités insuffisantes. Or la firme américaine Johnson et Johnson s’est également positionnée sur le marché, désireuse de mettre en circulation son propre vaccin, à plus large spectre et qui doit être administré en deux prises, avec 56 jours d’intervalle. Un vaccin dont l’efficacité n’a encore été démontrée que sur les primates et qui a besoin, pour être validé, d’opérer sur des cohortes humaines. Or, outre ses difficultés d’utilisation, plusieurs scientifiques remettent en cause son vecteur, l’adénovirus, qui pourrait favoriser d’autres contaminations, dont le VIH.
Dénonçant le forcing opéré par la société américaine, Oly Ilunga a souligné qu’ « introduire un vaccin en pleine épidémie, sans l’aval des autorités sanitaires congolaises représente une atteinte tant à l’éthique médicale qu’à la souveraineté congolaise » et il a dénoncé un « consortium opaque » et un « lobby malveillant ». Sur le terrain, l’ex ministre a été entendu. Me Omar Kavota, qui dirige les équipes de riposte de la société civile à Beni, se fait le porte parole de ses concitoyens : «ce vaccin suscite une forte résistance ; les gens disent qu’il rend stérile, qu’en fait on veut exterminer la population…Nous refusons d’être des cobayes, de permettre aux Américains de gagner des millions sur notre dos ; nous savons que, sur le marché des vaccins, il y a une grande compétition… »
Le Belge Peter Piot, ancien directeur d’ONUSIDA et aujourd’hui directeur de la London School of Tropical Medicine, associée à la recherche sur le vaccin J and J, réfute ces objections : « tout d’abord, tous les protocoles de sécurité ont été établis, mais surtout, il est fou de dire que J and J pourrait gagner ces millions avec ce vaccin. La réalité, c’est que dans ce domaine la recherche se fait pratiquement à fonds perdus : les populations africaines sont pauvres, il n’y a tout simplement pas de marché pour ces produits… C’est sur fonds propres que J and J a financé elle-même la recherche sur le vaccin Ebola ! Personne d’autre ne voulait travailler sur ce sujet et, en réalité, les deux vaccins sont complémentaires…»
A l’origine de ce deuxième vaccin, si controversé, un Belge, le Docteur Paul Stoffels, ancien du Congo, ancien du Rwanda, qui, après avoir travaillé pour la société Janssens Pharmaceutica, rachetée par J and J, a été nommé à la tête du département « recherche » de la société américaine. Durant quinze ans, le Dr Stoffels a travaillé sur les vaccins capables de neutraliser les maladies à virus, qu’il s’agisse d’Ebola, de la fièvre de Marburg ou de Lhassa, de Zika ou de l’influenza.. . Joint par téléphone, il nous explique que « c’est après les attentats du 11 septembre que les autorités américaines, prenant en compte la menace du bio terrorisme, ont demandé aux sociétés pharmaceutiques de mener des recherches sur des vaccins à large spectre, capables de neutraliser ces divers virus, 14 au total. En cas de réussite, ces vaccins pourraient être stockés par les gouvernements occidentaux afin de protéger leurs populations ou leurs armées contre d’éventuelles menaces de guerre biologique… »
C’est donc au départ de la lutte contre Ebola que J and J a mis au point un vaccin hautement protecteur, capable d’agir à long terme et des essais cliniques ont déjà eu lieu sur des volontaires, en Ouganda, en Tanzanie, en Côte d’Ivoire. Le Dr Stoffels précise que la société met en œuvre une stratégie à long terme : « il y aura d’autres explosions de maladies à virus, et nous voudrions être capables de vacciner des populations entières, en produisant des millions de vaccins, pour créer des sortes d’ « autoroutes de sécurité » et faire échec aux épidémies comme Ebola… Le Dr Muyembe, désormais placé à la tête de la lutte contre Ebola et impliqué depuis 1976, veut créer une sorte de « rideau arrière » pour stopper la propagation. »
Le Dr Stoffels assure lui aussi que l’aspect financier est secondaire : « notre recherche a coûté 700 millions de dollars en quinze ans, dont 50% payés par la société J and J… Au bénéfice de l’humanité… »
A côté de ces brillantes perspectives, que pèsent les objections des Congolais, qui refusent de servir de cobayes, même pour leur bien ?

1 août 2019

Ebola, un malheur, une trahison de plus…

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Trop c’est trop. Les populations de l’Est du Congo sont recrues de violences, de mensonges et l’épidémie d’Ebola, qui a commencé voici un an continue à ronger un tissu social déjà dévasté par les exodes, les tueries, les accaparements de terres et de ressources minières, l’insécurité généralisée…
Alors qu’il essayait de faire face au fléau de manière coordonnée, le ministre de la santé a été obligé de jeter l’éponge car il s’était opposé à de puissants intérêts. Aujourd’hui, les populations n’en peuvent plus, elles n’ont plus foi en personne et dans leurs cerveaux fatigués, leurs âmes blessées, les pires hypothèses, les plus invraisemblables théories du complot trouvent un terreau fertile. Comment croire en la solidarité internationale alors que tant de fois, face aux massacres, bien plus meurtriers que l’épidémie Ebola, les Casques bleus sont arrivés trop tard ? Comment croire en la bienveillance des pays de la région qui offrent l’asile à des groupes de prédateurs ou de psychopathes comme les combattants ADF Nalu qui massacrent à l’arme blanche au nom de l’Islam ? Comment les gens de Beni, de Goma et d’ailleurs peuvent ils faire confiance à leurs propres politiciens, aux généraux de leur armée issus de tant de brassages et d’amnisties ? Tous mènent leur politique en fonction de leurs intérêts, nouent et dénouent les alliances, se font construire des hôtels de luxe, appuient des projets pétroliers qui ruineront l’environnement et appauvriront les cultivateurs locaux…Tous parlent de justice, mais cultivent l’impunité… Dans cette région si belle qu’elle a des allures de paradis, les gens vivent l’enfer au quotidien et l’épidémie Ebola n’est qu’une autre de leurs infinies souffrances…
Si au moins ceux qui assurent vouloir soutenir les victimes du fléau pouvaient ne pas ajouter à la confusion sinon au mensonge ! On se serait bien passé du changement d’attelage à la tête du ministère de la Santé comme de la réorientation de la riposte à Ebola, passée entre d’autres mains : est-il bien raisonnable de bifurquer au milieu du gué et d’alimenter une nouvelle vague de soupçons ? De même, la polémique à propos des deux vaccins rivaux, qui mine davantage encore la confiance, paraît obscène : de toutes façon, ils sont expérimentaux et en nombre insuffisant ! Comment les gens de Beni ou de Goma pourraient ils croire que la rivalité entre deux sociétés américaines soit inspirée par le seul intérêt des populations ou le souci désintéressé de protéger le genre humain d’une éventuelle guerre biologique ? Si tel était le cas, on se battrait aussi pour découvrir et imposer de nouveaux traitements afin de guérir ceux qui sont déjà atteints, au lieu de les laisser se vider de leur sang …Cobayes malgré eux, victimes d’intérêts masqués, si souvent trahis par leurs propres élites, les Congolais du Kivu sont aux avant postes d’un monde qui semble s’avancer vers la guerre et le désordre. De tristes précurseurs…

29 juillet 2019

Thambwe Mwamba a remporté la rude bataille pour le Sénat congolais

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Les jeux sont faits, la bataille est terminée, mais la victoire n’est pas totale: avec 65 voix contre 43, Alexis Thambwe Mwamba, ministre de la Justice dans le gouvernement sortant et considéré comme un pilier du système Kabila a été élu à la présidence du Sénat congolais, contre Modeste Bahati Lukwebo, président de l’Alliance des Forces démocratiques et alliés, (AFDC) la plus importante des formations qui, à la veille des élections, composèrent la coalition FCC (Front commun pour le Congo). Refusant de se désister, M. Bahati avait été exclu des FCC, mais quinze sénateurs ont bravé les consignes d’une coalition qui se prévalait de 90 sièges sur 108. En outre, l’ex-ministre de l’Intérieur, Evariste Boshab, candidat pro-Kabila à la première vice-présidence du Sénat, a été évincé par l’ancien Premier Ministre Sammy Badibanga, qui a obtenu 60 voix contre 34. Ce dernier, qui avait été membre de l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) fut Premier Ministre sous Joseph Kabila et il s’était porté candidat à l’élection présidentielle du 30 décembre dernier.
L’issue du vote a démontré que la coalition FCC, qui domine, en sièges, tous les leviers du pouvoir et qui devrait obtenir les deux tiers des postes dans le futur gouvernement de coalition, est moins inexpugnable que prévu : au scrutin secret, l’argent et la discipline de vote n’ont pas toujours le dernier mot et même vaincu, le sénateur Bahati, un homme coriace et ambitieux, a remporté une victoire morale.
Thambwe Mwamba, un politicien chevronné, qui commença ses classes du temps du président Mobutu au sein de l’UDI (Union des démocrates indépendants) devient ainsi le deuxième personnage de l’Etat. Selon la Constitution congolaise, c’est lui qui devrait être appelé à remplacer le chef de l’Etat Félix Tshisekedi si ce dernier venait à disparaître.
A vrai dire, la surprise ne vient pas de l’élection elle-même, pratiquement jouée d’avance, mais de l’âpre bataille qui a précédé le scrutin. En effet, Modeste Bahati Lukwebo, originaire de la société civile et natif du Sud Kivu, où il se prévaut, entre autres, d’appuis au sein de la communauté Banyamulenge(Tutsis congolais) a guerroyé avec bec et ongles contre le favori du sérail. Ayant échoué l’an dernier à être désigné comme le dauphin de Kabila ou à occuper le poste de Premier ministre, il n’a pas reculé devant l’épreuve de force, refusant de retirer sa candidature au Sénat, une fronde qui a fait monter sa cote dans l’opinion.
La raison du plus fort a cependant fini par imposer Alexis Thambwe Mwamba, un homme au passé mouvementé : avocat originaire du Maniéma, il fut naguère directeur de la Symetain, la société fondée par le baron Empain, devenue la Sominki et rachetée à vil prix par la société canadienne Banro, il rejoignit les rebelles pro rwandais du RCD Goma au nom desquels il revendiqua l’attaque menée à Kindu en 1998 contre un avion qui transportait 50 civils, avant de se rallier au clan Kabila. Visé par la justice belge et internationale, sa vulnérabilité fait aussi sa force : cet homme expérimenté doit sa survie politique au clan Kabila qui peut donc compter sur sa totale loyauté. Thambwe Mwamba sera cependant privé d’un autre homme fort, Evariste Boshab, évincé de la vice-présidence. En outre, l’élection de Thambwe Mwamba, moins facile que prévu, n’aura sans doute pas été gratuite : lorsqu’ils se sont rencontrés au sommet, voici une semaine, le président sortant Joseph Kabila et le président en titre Félix Tshisekedi se sont ouvertement réjouis d’avoir trouvé un terrain d’entente et jeté les bases d’une cohabitation pacifique. Dans les jours qui viennent, la publication du gouvernement de coalition devrait révéler le résultat de ces tractations qui auront peut-être été influencées par la bataille du Sénat…

29 juillet 2019

Sharon Courtoux, ou l’honneur d’une France engagée

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Les grands départs suscitent quelquefois des collisions : alors que la disparition de Pierre Péan incitait l’Elysée à publier un commentaire élogieux, relevant entre autres que lui, il respectait le « secret défense »…Sharon Courtoux, membre fondatrice de l’association Survie s’éteignait bien plus discrètement.
Cependant Sharon Courtoux, aux côtés de François Xavier Verschave, fondateur de Survie et bien trop tôt disparu, a incarné, à sa manière, l’honneur non pas de la France politique, , mais du peuple français. Militante tiers mondiste au départ, Sharon Courtoux, durant plus de trente ans, a milité pour une aide au développement plus efficace. Mais surtout, instruite par l’expérience, elle a, au fil des années, posé un regard de plus en plus lucide sur la politique française en Afrique et dénoncé, au fil des « Billets » de Survie, l’affairisme, les compromissions, les petits services entre amis…
Jamais, ni de près ni de loin, Sharon Courtoux n’a fréquenté la « cour des grands ». Elle, elle n’a pas été invitée à l’Elysée, elle n’a pas flirté avec les barbouzes, les envoyés très spéciaux, les chargés de mission. Elle n’a pas du sélectionner les bonnes pages de dossiers trop chargés. Normal : elle n’était « que » militante de base, citoyenne désireuse de s’informer, Française soucieuse de l’honneur de son pays.
Cependant, elle aurait pu donner des leçons de géopolitique à de nombreux spécialistes médiatisés… Car pour comprendre les mécanismes compliqués de la Françafrique et parcourir tous les étages de la complicité, il lui suffisait, dans son petit bureau encombré, d’écouter les victimes, de recueillir les témoignages, de collationner les écrits des uns et des autres. Et surtout d’utiliser comme une arme de poing son téléphone personnel, qui n’était ni crypté ni payé par l’employeur, mais seulement alimenté par un immense carnet d’adresses…
SI elle était déjà une citoyenne consciente, une militante engagée, le génocide au Rwanda, en 1994, la dévasta, tout autant que François Xavier Verschave : elle prit fait et cause pour les victimes et aussi pour un régime qui se réclamait d’elles et qui, armes à la main, avait mis fin aux massacres. Lorsque le Rwanda porta la guerre au Congo, afin de neutraliser les conséquences de l’Opération Turquoise et de provoquer le retour des réfugiés hutus, Sharon Courtoux, honnête et engagée, eut du mal à cacher sa perplexité et son chagrin …
Durant plus d’un quart de siècle, cette femme de cœur est restée fidèle au Rwanda, sans négliger pour autant d’autres « fronts » comme le Tchad, le Togo, le Congo Brazzaville et au fil du temps, elle avait fini par se faire écouter avec respect par les journalistes, les diplomates et, au sens large, les amis de l’Afrique.
Ce sont ceux là qui la pleurent aujourd’hui et se retrouveront au Père Lachaise, ceux là qui tenteront encore, comme elle le disait si souvent, de faire reculer les limites de l’impossible. Plume au poing.

26 juillet 2019

Pierre Péan le premier bretteur de la Françafrique, puis le pourfendeur du Rwanda

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Veste de cuir, cheveux au vent, grande gueule et moustachu… Dans les années 80, Pierre Péan était un familier de la rédaction du Soir, il y avait ses entrées, ses amis, dont René Haquin, avec lequel il partageait volontiers un carafon de vin rouge et quelques bonnes histoires de mercenaires recrutés à Liège ou à Bruxelles, de trafics en tous genres, sans oublier les tueurs du Brabant wallon à propos desquels le journaliste du Soir était intarissable. Mais à l’époque, Péan, l’ancien reporter qui avait travaillé à l’AFP et surtout au Canard Enchaîné, était déjà fasciné par l’Afrique, les pays du pré carré francophone bien sûr mais aussi le grand voisin, l’ami de tous, le président Mobutu avec son appartement avenue Foch, sa villa de Nice et ses relations d’amour-haine avec la Belgique et ses journalistes… Au Douro, en face du Soir, sur notre territoire, au à la terrasse du Métropole, lorsqu’il nous y invitait, nous avions toujours plaisir à discuter avec Péan, ce remarquable confrère, cet ami de longue date.
La sortie de son livre «Affaires africaines » fit l’effet d’une bombe : il avait osé ! Alors qu’ à propos des « pays du champ » » c’est-à-dire ces pays d’Afrique francophone qui entretenaient tous des relations particulières avec Jacques Foccart la presse française se montrait extraordinairement prudente, Péan, avec fougue et courage, avait porté le fer dans la plaie, révélé les petits arrangements entre amis et surtout les formidables bénéfices que la France –le budget de l’Etat ou les grandes entreprises- avait tiré de son ancien empire si peu décolonisé. A l’époque, Péan, journaliste d’investigation « chevalier de la plume » comme on dit au Congo, était une icône pour tous ses jeunes confrères qui suivaient ses démêlés avec le président du Gabon Omar Bongo ou le président du Congo Brazzaville, dévoraient son enquête sur le crash de l’avion d’UTA en plein désert libyen et rêvaient de le suivre sur ces pistes où se croisaient barbouzes, opposants politiques ou héros révolutionnaires…
En 1994 cependant, deux évènements firent basculer la vie de Pierre Péan : le premier, auquel il ne s’intéressa pas beaucoup au départ, c’est le génocide au Rwanda. Et le second, qui conforta sa notoriété et lui permit de récolter un grand succès éditorial, fut la parution de « Une jeunesse française » où il apparaissait que le président Mitterrand, l’homme à la rose, avait aussi été l’ami de Bousquet et n’avait jamais renié ses relations pétainistes. Grâce à Bruno Delhaye, ami de longue date et conseiller à l’Elysée, Pierre Péan avait obtenu un accès privilégié au chef de l’Etat qui lui avait confié ses archives personnelles, peut-être dans l’intention d’allumer un contre feu pour torpiller un autre ouvrage beaucoup plus incisif, rédigé par une historienne indépendante. Publié chez Fayard, « Une jeunesse française » secoua le pays et jeta une lumière nouvelle sur l’équivoque jeunesse du chef de l’Etat mais d’une certaine manière, l’attaque avait été circonscrite, l’incendie avait été maîtrisé. De sa rencontre avec François Mitterrand, Pierre Péan était sorti subjugué, ébloui :«c’est l’homme le plus intelligent, le plus captivant que j’aie jamais rencontré ».
L’investigateur, le bretteur de la Françafrique, avait soudain perdu le tranchant de sa plume et quelques années plus tard, Péan s’avérait incapable de mettre en cause la parole de François Mitterrand à propos du Rwanda. Car Bruno Delhaye, conseiller Afrique au moment du génocide, lui avait subtilement permis de renvoyer l’ascenseur en lui confiant l’accès aux documents disponibles, à la Défense, au Quai d’Orsay, et bien sûr à l’Elysée…Pierre Péan connaissait déjà le Burundi et le Zaïre de Mobutu, il découvrit le Rwanda par les yeux d’un chef de l’Etat gravement atteint par la maladie et par les dires de ses proches conseillers qui voulaient que l’histoire soit écrite à leur manière. « Pourquoi devrais je me rendre sur le terrain, alors que je dispose déjà de toutes les informations ?» nous déclarait Péan tout à son « enquête », qui déboucha sur un livre, « Noires fureurs, Blancs menteurs » qui devint la Bible de tous les révisionnistes et contribua à alourdir le chagrin des victimes.
Depuis lors, nous ne nous sommes plus revus, mais le souvenir qui demeure est celui d’un journaliste qui fut le premier à briser les tabous qui entouraient les relations entre la France et l’Afrique, une sorte de cow boy qui menait seul ses chevauchées et assumait autant ses engouements que ses inimitiés…