26 juin 2020

Justine Kasa-Vubu revisite l’histoire politique de son père

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Justine Kasa-Vubu, sociologue, diplôme de l’UCI, vit en Belgique depuis plus de vingt ans. D’abord nommée ambassadeur du Congo à Bruxelles par Laurent Désiré Kabila, le « tombeur » du président Mobutu, elle ne tarda pas à rompre avec un homme qui l’avait déçue. Durant les années précédent la chute du régime Mobutu, elle avait été la très éloquente porte parole de l’opposition congolaise en exil et est toujours très active au sein de la diaspora.
Au terme d’un long travail de recherches, elle vient de contribuer à la mémoire nationale par un livre important, consacré à son père, le premier président du Congo, Joseph Kasa-Vubu. Un homme calme, pondéré, qui n’avait peut-être pas le charisme et la verve d’un Patrice Lumumba, mais dont la légitimité était incontestable, car elle s’enracinait dans la longue tradition du peuple Bacongo.
Mme Kasa-Vubu se repose sur sa mémoire personnelle, sur celle de sa famille, de sa maman Hortense et elle replonge avec talent dans ce Congo de l’après guerre. Elle rappelle la déception de son père, qui s’appelait encore K’hasa, lorsqu’il ne put poursuivre ses études au séminaire et devenir prêtre car son esprit avait été jugé trop indépendant pour l’époque. Elle évoque ses débuts modestes et difficiles comme buraliste puis moniteur, ses réflexions portant sur l’émancipation des Congolais alors qu’il participait aux réunions des anciens élèves des Pères de Scheut.
Pas à pas, le livre retrace la lente prise conscience d’un jeune intellectuel, les difficultés matérielles et les injustices rencontrées à l’époque, la fondation, en 1950, de l’association culturelle Abako « Alliance des Bakongo pour l’unification, le perfectionnement, la conservation et l’expansion de la langue et la culture Bakongo. » Autrement dit, les descendants de ce royaume de Kongo que le Portugais Diego Cao « découvrit » au 15 e siècle, rêvaient de reconstituer leur unité d’autrefois, de s’émanciper des tutelles successives qui avaient pesé sur eux. Les objectifs de l’association étant d’abord culturelles, Kasa et ses amis s’adressèrent à ceux des Belges qui se montraient ouverts aux « évolués », ils nouèrent de bonnes relations avec le professeur belge Jef van Bilsen, qui proposera bientôt son plan de trente ans. Lorsque l’Abako se transforma en formation politique, il remporta les élections communales à Léopoldville. Vers la fin des années 50, c’est donc l’Abako, jugé mouvement « tribal » mais très bien implanté dans la capitale, qui était considéré comme dangereux voire subversif par le pouvoir colonial, qui tenta par tous les moyens de l’affaiblir. C’est le 4 janvier 1959 que tout s’accélère : à Léopoldville éclatent des émeutes menées par des partisans du prophète Simon Kimbangu, elles secouent les Belges et provoquent les premiers départs. La mécanique menant à l’indépendance est lancée. L’histoire est en marche. Avec talent, soutenue par une documentation abondante, Justine Kasa-Vuvu revisite une histoire qui est aussi celle de sa famille et elle aide à mieux comprendre les rapports difficiles qui, très vite, s’établissent entre un Joseph Kasa-Vubu, enraciné dans la longue histoire du peuple Kongo et Patrice Lumumba, un « évolué » brillant, autodidacte, trop vite courtisé par la gauche de l’époque, parmi laquelle des militants communistes… Témoin de premier plan, Mme Kasa-Vubu décrit aussi les interférences belges de l’époque et le « grand jeu international » qui se transforma en piège pour le jeune Congo et ses dirigeants.

Justine M’Poyo Kasa-Vubu

Kasa-Vubu, biographie d’une indépendance
Édition Samsa Histoire

26 juin 2020

Le sort du Congo s’est joué en 1959

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Partageant sa vie et son enseignement entre Kinshasa et Tervuren, Jean Omasombo, auteur d’une remarquable biographie de Patrice Lumumba a eu accès à des archives inédites, enfin déclassifiées, et il s’est attaché à reconstituer les derniers mois ayant précédé l’indépendance du Congo. C’est alors que, loin de l’improvisation souvent invoquée, s’est jouée la partie décisive entre Belges et Congolais.

Après 80 ans de présente coloniale, les Belges, à la veille de l’indépendance, connaissaient ils réellement le Congo ?
La propagande coloniale, très présente, voilait le vécu réel des Congolais…La version officielle, qui s’est imposée jusqu’aujourd’hui, c’est qu’il y avait là un pays qui fonctionnait et qui, soudain, a basculé dans le chaos le 30 juin 1960. La période antérieure, c’est à dire les mois qui précédèrent l’indépendance, est restée peu connue, alors que c’est là que tout s’est joué. Bien avant le discours de Patrice Lumumba le 30 juin 1960.
Les seuls qui avaient compris et mis Bruxelles en garde, c’étaient les trois gouverneurs qui avaient précédé le dernier, Cornélis : Pierre Ryckmans, Jungers, Pétillon. De par leurs fonctions, ils avaient fait des tournées dans les provinces, lu les rapports de la Sûreté coloniale. Dans son discours d’adieu prononcé en 1946, Pierre Ryckmans dit déjà « le temps du colonialisme est révolu, il faut autre chose ».
En face des gouverneurs, il y avait les coloniaux. Eux, ils savaient, mais, comme ils profitaient de la situation, ils ne voulaient rien changer. Ils préféraient donc nier, compter sur la Force publique. Quant à la presse belge elle ne pouvait pas voyager au Congo comme elle l’entendait et ceux qui y allaient ne voyaient qu’un aspect des choses.
C’est ainsi qu’on a retenu le voyage royal de 1955, présenté comme un succès et minutieusement préparé. Mais il y en eut un autre, plus décisif, en 1959, où le roi Baudouin fut hué. De ce voyage là, politiquement délicat, la presse ne fut informée qu’au moment où le roi était déjà dans l’avion…
Outre les gouverneurs, qui a vu clair et prévenu Bruxelles?
Un homme, venu de Belgique, avait tout compris : Van Hemelrijck, le ministre des Colonies, mais il fut insulté et obligé de démissionner. Rappelons qu’après avoir réglé en Belgique la question scolaire, Van Hemelrijk, un social chrétien, débarque dans un Congo qu’il ne connaît pas. Auparavant, en 1956, le professeur van Bilsen avait publié un rapport dans lequel figurait le mot tabou « indépendance », qu’il prévoyait dans un délai de trente ans.
Les Belges réagirent en disant que c’était impossible, puisqu’il n’y avait pas d’élites, pas assez d’écoles… Certes, il y avait déjà de grandes villes, Léopoldville (Kinshasa), Elizabethville (Lubumbashi) , Jadotville (Likasi) , mais elles avaient été conçues et construites pour les Blancs. Congolais et Européens ne vivaient pas dans le même monde. Ces derniers ne savaient pas comment vivaient les Congolais, et dans leur ignorance ils pensaient être là pour cent ans.
Même si, officiellement, il faut distinguer la période de Léopold II et la période coloniale, dans la réalité et dans la pensée des coloniaux, il y a une continuité : tous pensent que ce pays leur appartient.
Comment expliquer que les Belges aient été tellement surpris par l’indépendance ?
Deux Etats fonctionnaient côte à côte : celui des Blancs avec la loi écrite, et le monde des Congolais, celui des chefferies, de la tradition. Les villages africains étaient une espèce de dépotoir, de pâturage, que l’on ne pouvait pas quitter sans autorisation. Avant tout déplacement, les Congolais devaient informer le chef de poste. Au chef coutumier il était demandé de fournir X nombre de personnes requises par les Belges pour tel ou tel travail, le village était une sorte de réserve de main d’œuvre.

De quand datez vous le basculement ?

La période charnière c’est 1958 : tout bascule lorsque le gouverneur Pétillon quitte le pays. Arrivé au Congo en 1929, à 25 ans, il connaît vraiment le Congo de l’intérieur et il déclare à ses compatriotes: « que vous le vouliez ou non sachez que l’évolution politique est un phénomène inéluctable. » Jungers le gouverneur précédent disait lui aussi : « une main tendue trop tard peut être refusée. » La Belgique refusait d’écouter ces avertissements et, en 1955, le voyage du Roi Baudouin, très bien préparé, fut l’apogée de la propagande. Pour les coloniaux de l’époque, l’accueil réservé au roi était la démonstration du fait que le colonisation était une réussite.
Mais aux yeux des Congolais, l’accueil terminé, ce fut la déception : le roi, considéré comme le « grand chef de tous les Blancs », donc tout puissant, n’avait rien changé, ni la carte du Mérite civique, ni les salaires trop bas. C’est alors qu’apparaissent les premières revendications, que le manifeste de Conscience africaine est publié.
Certains Belges de métropole, plus lucides ou mieux informés, étaient ils solidaires des Congolais?
A propos du Congo, les Belges se querellaient surtout sur une base partisane, dans le cadre de la guerre scolaire, des rivalités entre libéraux ou catholiques ; on créait au Congo des « amicales », chrétienne, libérale, socialiste, mais c’était sur le modèle belge. Mais dès qu’il était question de l’indépendance, de l’avenir du Congo, tous, quel que soit leur parti, devenaient des Belges… Quant aux communistes, ils étaient surveillés, quadrillés. N’oubliez pas que le climat était celui de la guerre froide. Je le répète, le gouverneur Pétillon avait compris, mais n’osant pas froisser les coloniaux, il met en place un groupe de travail qui est composé de sept personnalités belges.
Depuis 1957, le journal Présence congolaise, créé dans le sillage du Courrier d’Afrique, a obtenu l’autorisation de paraître et il rassemble des intellectuels congolais qui veulent être représentés dans le groupe de travail. Mais Pétillon refuse en disant que dans ce cas, il faudrait aussi intégrer des Belges du Congo…A ce même moment, en août 1958, de l’autre côté du fleuve, le général de Gaulle prononce son grand discours proposant l’indépendance. Mais à Léopoldville on n’entend rien et les Congolais sont même exclus de la commission où se décidera leur avenir. C’est alors que se crée le Mouvement national congolais, le parti de Lumumba. Cette attitude des Belges s’explique encore plus par le mépris que par l’ignorance. La démission de Pétillon, c’est le tonnerre qui annonce l’orage.
Les Belges avaient cependant fait un travail d’inventaire et ils connaissaient le Congo…

Certes, ils avaient tout inventorié, classifié : les pierres, les papillons, les oiseaux, et même les populations. Mais ils sont passés à côté de l’âme des gens. Les Belges surveillaient tout le monde, connaissaient toutes les facettes matérielles du pays, à l’instar d’un propriétaire qui a fait l’inventaire de ses biens. Les Congolais eux-mêmes étaient classés, répertoriés suivant leur ethnie, la démarche était presque entomologique. Mais les Belges ne connaissaient pas l’être humain dans sa complexité.

Pourquoi l’arrivée de Patrice Lumumba sur la scène congolaise a-t-elle pris les Belges de court ?

Tout simplement parce qu’ils ne l’avaient pas vu arriver ! Pour eux, cet homme qui avait quitté l’école en 4e primaire était un simple vendeur de bière, qui avait ensuite travaillé à la Poste. Il était autodidacte mais aux yeux des Belges il n’avait pas étudié. Lorsqu’il a tout à coup surgi, assénant que l’indépendance n’était pas un cadeau mais un droit, tout le monde s’est demandé d’où il sortait. En fait, Lumumba avait échappé à tous les radars : la famille, l’école, l’ethnie puisqu’il avait quitté son village natal pour arriver à Stanleyville (Kisangani). A l’inverse des autres leaders qui avaient fréquenté les écoles et les missions, on ne pouvait pas le « gérer », on n’avait pas prise sur lui.
C’est en novembre 58 au moment où Van Hemelrijck est nommé ministre des Colonies, que Lumumba se rend à la conférence d’Accra, il y rencontre ceux que l’on appelait alors les non alignés. L’accueillant à son retour, la foule crie « Dipenda », indépendance. En janvier 59 les émeutes éclatent à Léopoldville, à l’initiative de l’Abako, qui regroupe les originaires du Bas Congo. Joseph Kasavubu, séminariste, fait partie de l’association des Bakongo, mais surtout, il a évolué à Léopoldville. N’étant pas un grand orateur il est donc considéré comme moins redoutable que Lumumba, même si son parti est considéré comme dangereux.
Lorsque Van Hemelrijck, devenu ministre des colonies, se rend au Congo il n’hésite pas à se rendre dans les quartiers africains. A Elisabethville (Lubumbashi) il voit encore des écriteaux disant « viande pour chiens et Noirs ». Très vite, il comprend la situation et exige que change le type de relations entre Noirs et Blancs. Mais les coloniaux le détestent, disent qu’il n’a rien à leur apprendre car eux, ils connaissent le Congo. Les catholiques le détestent aussi car comme il veut unifier les écoles, il touche aux intérêts de l’Eglise. Il demande que l’on libère les détenus politiques, dont Kasavubu et autres leaders du Bas Congo. Au lieu de fouetter les prisonniers, le gouverneur général les fait libérer.

Pourquoi le roi Baudouin décide- t- il, presque seul, de se rendre au Congo fin 1959 ?

A l’issue du groupe de travail le mot « indépendance » n’avait pas été prononcé. Pour les Belges, c’était impensable, ils considéraient les Congolais comme des sauvages…Ceux que le sujet passionne comme le leader pacifiste Jean Van Lierde sont très peu nombreux, les Belges s’intéressent à autre chose. Seul le Roi Baudouin, soucieux de sa position, des intérêts de sa famille, de l’héritage de son arrière grand oncle, s’intéresse réellement au Congo.
En 59, Baudouin veut garder le Congo et il se sert de son image pour maintenir le contrôle de la situation A un moment, il songe même à céder le Congo à son père Léopold qui est « disponible » depuis son abdication et qui a fait plusieurs tournées au Congo.
Quant aux Européens ils détestent Van Hemelrijck qui jette l’éponge le 2 septembre 59 et est remplacé au ministère des Colonies par Auguste De Schryver.

Que se passe –t-il à la table ronde de janvier 1960 ?

La table ronde de janvier 1960 avait été organisée car le Congo bougeait de toutes parts mis aussi parce que le Roi avait prononcé sa phrase demeurée célèbre, « aller à l’indépendance sans atermoiements funestes et sans précipitation inconsidérée ». Lumumba est en prison depuis novembre 59 et son procès doit commencer le 18 janvier. Si les Belges l’appelaient « la gueule », les délégués congolais, tous partis confondus refusaient que la réunion commence en son absence. Il était question de discuter de la loi fondamentale, de la forme de l’Etat et en dernier point, de l’indépendance. La Belgique misait sur le fait que les Congolais présents n’allaient rien comprendre à ces points juridiques. Le 21, Lumumba, détenu à Stanleyville est condamné à 6 mois de prison et le 22 , il est transféré, sans souliers et en singlet, vers une destination inconnue. Lorsque les délégués congolais à Bruxelles apprennent cela, ils posent deux préalables : la libération de Lumumba et la fixation de la date de l’indépendance.
Surprise par une telle unanimité, la Belgique décide le 25 janvier de libérer Lumumba. Le 26, il arrive à Bruxelles et le 27 il assiste à la première séance, montrant encore la trace de ses menottes. A Bruxelles on commence à comprendre la réalité, et cela alors que les Belges, au Congo, refusent de voir les choses en face et haussent les épaules. Très vite, de Schryver annonce que la décision est prise : le Congo sera indépendant le 30 juin.
Lorsque Lumumba reprend la parole il demande à ses amis s’ils comprennent bien le sens de l’annonce : cette date a été décidée par les Belges avant même son arrivée, elle n’est donc pas le fruit d’une négociation.

Lumumba soupçonnerait il une ruse du côté belge ?

Exactement : il y a eu ruse ! Les Congolais sortent en chantant et Lumumba explique à la presse le sens que les Congolais donnent à ce mot indépendance. Lorsque la table ronde commence, il lève la main et demande quel sera le contenu de cette indépendance. Il prend soin de préciser : « pour moi ce mot signifie que les Congolais sont devenus maîtres de leur pays ». Lorsque les Belges avancent que, puisque les Congolais n’ont pas d’intellectuels, on pourrait peut-être garder le Roi, comme chef de deux Etats séparés, avec deux gouvernements, Lumumba précise : « dès le 30 juin, jour de l’indépendance c’est un Congolais qui sera chef de l’Etat du Congo, les Congolais seront maîtres de leur pays. » Le sénateur socialiste Rolin compare alors le mot indépendance à un trousseau de clés qui va être remis aux Congolais…
Pour les Congolais l’essentiel est acquis, mais la ruse doit encore venir.
La Table ronde s’étant arrêtée le 28 février, on annonce la Table ronde économique. Désormais, au lieu d’un ministre des Colonies, le Congo en aura trois. C’est là qu’est entamé le démantèlement du Congo, bien avant le 30 juin. Il est décidé d’organiser les élections en mai, mais si on garde en Belgique des gens comme Moïse Tshombe et Justin Bomboko, c’est parce que la Belgique commence à choisir ses partenaires, qui deviendront ses alliés.

Des alliés qu’on appellera très vite des « modérés »

Soyons plus clairs : la Belgique les choisit mais surtout elle les achète. Par exemple dans la commission politique, les Belges choisissent des amis, comme Justin Bomboko. Dans la commission économique, ils choisissent un homme comme Albert Ndele qui sera gouverneur de la Banque. Ces deux hommes doivent orienter le tout. André Mandi, un étudiant en sciences politiques à l’ULB qui suit les travaux de la table ronde économique écrit le 13 juin à Lumumba « Patrice, je te l’écris ; on nous a corrompus, il ne faut pas faire confiance à l’élite universitaire congolaise et le pire de tous c’est Albert Ndele. » C’est Joseph Désiré Mobutu se chargera de remettra cette lettre à Lumumba…

Peut on dire que c’est à ce moment que la Belgique a « mis le ver dans le fruit » en corrompant l’élite intellectuelle congolaise ? Auparavant les Congolais étaient hors jeu, mais sitôt qu’ils y entrent, on les corrompt…

C’est bien cela : il faut savoir qu’auparavant, même les rares Congolais qui avaient fait l’université ne trouvaient pas de travail à Kinshasa, les postes étaient réservés aux Blancs. Thomas Kanza, le fils d’une grande famille catholique du Bas Congo, avait terminé ses études de psychopédagogie à Louvain en 1956 , aux frais de ses parents. Comme il pouvait prétendre à un salaire égal à celui des Blancs, il ne trouva pas de travail à Léopoldville et il dut revenir en Belgique où il fut engagé par la jeune commission européenne.
Dans les premiers mois de 60, alors que l’indépendance est décidée, les Belges multiplient les visites sur le terrain puis ils refilent toute la dette coloniale au Congo. Le 27 juin, soit trois jours avant l’indépendance, le gouvernement Eyskens prend un décret suivant lequel toutes les entreprises jusque là congolaises, comme l’Union minière, sont devenues belges.
Lorsque le Congo, le 30 juin 60, arrive à la date de l’indépendance, le pays est totalement rasé, vidé… Il gardait son unité, mais tout, argent, entreprises, était parti, transféré… En outre, les Belges avaient posé partout de la dynamite, d’autant plus que Lumumba avait remporté les élections de mai 60…
Après la table ronde politique, le 1er mars 1960 une réunion s’était tenue au cabinet du Premier Ministre Eyskens en présence du ministre des Affaires africaines e d’Aspremont Linden et du professeur Doucy de l’ULB. J’en ai retrouvé le PV : il y était clairement dit qu’il fallait tout faire pour garder le Congo et le texte mentionnait le nom de tel ou tel Congolais qu’il fallait corrompre . La conclusion était claire : celui qu’il fallait éliminer à tout prix, c’est Patrice Lumumba. Au cours de cette réunion, on évoque aussi le sort des 90.000 fonctionnaires belges se trouvant au Congo, en sachant déjà que le pays indépendant n’aura pas les moyens de les payer. Je rappelle qu’à cette époque, le Congolais le mieux payé, au sommet de l’échelle, gagnait 80.000 francs par an, tandis que le Belge le plus mal payé, le moins gradé gagnait 100.000 francs.
Lorsque Lumumba posa la question des bases militaires belges se trouvant au Congo, le Premier ministre Eyskens lui déclara que cette question ne pourrait être décidée qu’après l’indépendance car devant faire l’objet de négociations entre les deux gouvernements. J’en conclus que la Belgique voulait garder ses bases militaires car elle savait que cela allait sauter.
Dans ce document du 1er mars 60, on découvre au point 3 que décision est prise d’éliminer Lumumba, de faire jouer la propagande, de mettre l’accent sur ses contacts avec l’étranger et les communistes. Il faut aussi identifier, province par province, les « modérés », regrouper les forces politiques opposées à Lumumba, au Katanga, la Conakat, dans la province orientale le PNP et les Arabisés, l’Union Mongo dans l’Equateur, le Mwami Kabare au Sud Kivu, Albert Kalonji au Kasaï…. Des techniciens, de la propagande et des fonds seront mis à disposition, l’ensemble des frais étant évalué à 50 millions de francs belges…
Le 3 mars 60 le gouvernement belge décide de rapatrier toutes les archives du Congo, ce que Léopold II avait déjà fait en son temps.
Résumons : c’est après la table ronde politique de janvier 1960 qu’en quelques mois, les Belges pillent le Congo, transfèrent l’argent, cherchent des alliés et les corrompent. On discute aussi de l’éventuelle sécession du Katanga et on cultive Moïse Tshombe, qui ne rentrera pas avec les autres. Tout ce qui se prépare au cabinet du premier ministre Eyskens n’est pas l’affaire d’un individu, mais du gouvernement composé de sociaux chrétiens et de libéraux, et les socialistes ne protestent pas. A la veille de l’indépendance les entreprises sont transférées du Congo vers la Belgique.
La guerre froide intervient comme argument : aux yeux des Américains et même des Français, on brandit la menace des communistes qui pourraient s’emparer du Congo et on veille à garder la Belgique au centre du jeu…
Est-ce de là que vient la fameuse « expertise » belge sur le Congo ?
Cette expertise, c’est de détenir les dossiers, les archives : voyez tout ce dont nous disposons à Tervuren. Même aujourd’hui, il faut passer par la Belgique. L’expertise belge sur le Congo, c’est aussi la capacité de manipuler, de corrompre..
Il est faux d’affirmer que la Belgique n’aurait pas voulu d’une guerre au Congo. La réalité, c’est que la Belgique était incapable de garder le Congo : dès 55, les économistes avaient averti : « le Congo va coûter cher, partez. Il allait falloir beaucoup investir, construire des routes, cesser d’utiliser la chicotte et mieux payer les gens. » Lorsqu’éclatèrent les émeutes de janvier 1959, on a constaté que la Force Publique était incapable de mater le mouvement. Elle ne savait que fouetter et tirer sur les manifestants et, sous le regard du monde entier c’était devenu gênant. En 1959 déjà il avait été question de faire intervenir des troupes de l’ONU… En plus, en Belgique des voix, comme celle de Jean Van Lierde, s’élevaient « pas un soldat belge pour le Congo » et on savait bien que la Belgique n’avait pas assez de monde pour mener une guerre au Congo. La colonie avait tenu grâce à la peur, au respect qu’inspirait le Blanc, plus que par la force.

Est-ce le discours de Lumumba du 30 juin qui a précipité les choses ?

Contrairement à ce qu’on a dit, il ne l‘a pas écrit en quelques minutes… Le discours de Kasa Vubu avait été rédigé par les Belges, Lumumba n’y a pas été associé et quand il a vu le texte, il a fait savoir qu’il n’était pas d’accord et que le texte devait être réécrit. Il est vrai que la prestance de Lumumba écrasait un peu Kasa Vubu, qui devait lire ses discours…
Je l’affirme : en 60 le Congo a été assassiné, il n’y avait plus rien. L’unité formelle était là, mais la Belgique avait tout siphonné avant le 30 juin et elle avait aussi placé des bombes à retardement pour saboter Lumumba.
Le citoyen belge ne savait rien de tout cela. Mais à Léopoldville, lorsque le général Janssens écrit « avant l’indépendance égale après l’indépendance » il exprime une pensée politique profonde : « nous allons garder ce pays, il est à nous. »
Cette histoire va d’ailleurs se poursuivre : Lumumba est éliminé mais en 63 le feu reprend, des rébellions éclatent. Les militaires belges interviennent lors des opérations Ommegang et Dragon rouge ; ils sautent sur Stanleyville (Kisangani) et en 1965 les Belges et les Américains mettent Mobutu au pouvoir.

En résumé : en 1960, on a mis le ver dans le fruit grâce à la corruption. Par la suite, on a entouré les dirigeants congolais avec des conseillers belges, aide de camp, chef de la maison civile… Même si la forme change les Belges sont toujours là…Lorsqu’il prend le pouvoir en 1965, Mobutu est un croisement, un métis, né de deux pères qui ne s’aiment pas : Léopold II pour la forme autoritaire, Lumumba pour l’identité et le nationalisme .
Par la suite lors de la zaïrianisation, (nationalisation des biens des Belges au Congo) la forme était mauvaise mais sur le fond, Mobutu avait raison. De même pour l’authenticité : les Congolais devaient se réapproprier leur histoire, leur culture, mais il Mobutu l’a fait de la mauvaise façon.. Quand il disait aux Belges, « c’est vous qui m’avez appris la corruption », il savait de quoi il parlait…

Propos recueillis à Tervuren

26 juin 2020

L’enlèvement des métis, un crime contre l’humanité?

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Quand les « enfants de l’Etat » interpellent et assignent l’Etat belge

Trop c’est trop. Ou plutôt c’est trop peu. Lorsqu’en 2018, la Chambre des représentants avait officiellement reconnu la « ségrégation ciblée » dont les métis avaient été victimes sous l’administration coloniale et admis la pratique des enlèvements forcés, Mme Monique Bitu Bingi, 70 ans, un nom qui signifie «beaucoup de chance », avait commencé, pour la première fois, à raconter sa vie à ses enfants et petits enfants. Un an plus tard, le Premier Ministre Charles Michel avait présenté les excuses du gouvernement fédéral et, en famille, l’alerte grand-mère avait poursuivi son récit. Elle avait expliqué pourquoi, quand elle était jeune, on l’appelait « l’enfant du péché » et pourquoi à l’école on lui disait « vous êtes de l’eau mélangée, de l’eau de source mélangée avec de l’eau âcre ».
Aujourd’hui, avec quatre autres plaignants, Mme Bitu Bingi va plus loin : elle accuse l’Etat belge. « Demander pardon, c’est facile. Mais j’aimerais que l’Etat sache bien qu’il nous a détruits moralement, physiquement. Chaque personne a droit à son identité et nous, on n’en a pas. Quand je viens en Belgique on me dit « allez Noire, rentre chez toi. Et quand je passe dans une rue au Congo, on m’appelle « la Blanche ».
Le mercredi 24 juin à midi pile, devant le tribunal de première instance de Bruxelles, représentées par Me Hirsch et Sophie Colmant, par Me Christophe Marchant et Me Jehosheba Bennet, tous avocats au barreau de Bruxelles, cinq plaignantes ont assigné l’Etat belge et l’audience d’introduction a été fixée au 10 septembre. Ces cinq femmes, septuagénaires, représentent bien faiblement les 12.000 enfants métis dont la Belgique, en 196O, tenait encore le méticuleux décompte. Lourd est le chef d’accusation : crimes contre l’humanité. Pour ces vies naguère volées, les excuses ne suffiront plus : il sera question de réparations, à commencer par une somme provisionnelle de 50.000 euros par partie citante ainsi que la désignation d’un expert chargé d’évaluer le préjudice moral subi par les plaignantes.
L’argumentaire des avocats ne se contentera pas de rappeler le racisme ordinaire de la colonisation, où ceux que l’on qualifie aujourd’hui de « métis » portaient le nom de «mulâtres»(un terme dérivé de l’espagnol « mulato », mulet, qui désignait l’animal hybride, produit de l’accouplement d’un cheval et d’une ânesse) et étaient considérés comme des « enfants de l’Etat ».
Rappelons qu’au début de la colonisation, les Belges arrivaient seuls, sans épouse. Ils vivaient dans des conditions difficiles, sombraient quelquefois dans l’alcoolisme, ou la « congolite », une forme de dépression, et, le temps de leur affectation sous les tropiques, ils vivaient en concubinage avec une femme pudiquement appelée « ménagère », tandis que le « boy » s’acquittait de toutes les tâches véritablement domestiques. Lorsque les épouses européennes commencèrent à arriver dans les années 30, les « ménagères » se firent discrètes, reléguées dans la cité indigène. A Léopoldville, leurs enfants étaient admis dans un home pour mulâtres, à la lisière de la ville des Blancs, un lieu « neutre » où parfois leur père venait les retrouver. Plus tard, les métis eurent leur cercle, leurs associations séparées, on les encouragea à se marier entre eux et, puisqu’ils se trouvaient « à mi chemin » entre les Noirs et les Blancs, on les traita comme tels : ils devinrent catéchumènes dans les couvents, contremaîtres sur les chantiers… Quant aux enfants nés de l’union d’un Européen et d’une Africaine (on en comptait 5000 à la veille de la deuxième guerre mondiale) l’Etat belge s’en préoccupa depuis le début de la colonisation : à la fin du 19 e siècle déjà, les enfants arrachés aux caravanes esclavagistes tombaient sous l’autorité de l’Etat indépendant. Plus tard, l’administration coloniale hérita de cette responsabilité : au vu du « sang blanc » qui coulait dans leurs veines et les différenciait de autres Congolais, tout fut mis en œuvre, au Congo et au Rwanda, pour séparer des autres les enfants métis. Les documents que Me Hirsch et ses confrères produiront à l’audience rappellent que les enfants métis étaient, le plus légalement du monde et jusqu’en 1960, retirés à leur famille africaine pour être placés dans des internats, des sortes de colonies scolaires confiées aux missions catholiques.
Dans ces établissements subventionnés par l’Etat, la nourriture devait, en principe, être plus soignée et l’enseignement de meilleure qualité puisqu’il s’agissait d’arracher ces enfants à leurs racines africaines et de former des individus plus proches du « mundele », le « modèle » blanc qui trônait au sommet de l’échelle des races.
Durant des décennies, les fonctionnaires de l’Etat belge opérant comme agents territoriaux eurent pour attribution, le plus légalement du monde, de procéder à des rapts d’enfants dans les villages congolais afin de soustraire à toute influence de la mère et, plus largement, du milieu congolais, celui des « basendji », (les paysans) ceux que l’on appelait des « mulâtres » mais plus souvent encore des « enfants du péché ».
Mme Binti, à l’instar des autres plaignants eux aussi originaires du Kasaï, se rappelle encore du couvent des sœurs de Katende, où elle fut déposée avec sa sœur aînée Léa : « dans notre dortoir, on dormait par terre, sur des nattes, on allait au ruisseau pour se laver. L’une des portes de notre dortoir donnait sur la morgue, je me souviens encore des odeurs, et du fait qu’on arrachait des feuilles de patates douces pour les mélanger au foufou. La viande, je ne connaissais pas, les souliers, je n’en avais pas. Quand on me demandait qui était mon père, je répondais « mon papa c’est l’Etat ».
Comme nous étions les « enfants du péché » c’est durant les vacances, quand les autres étaient partis, que nous avons été baptisés, fait notre communion. »
Mais le 30 juin 1960, le « papa-Etat » disparaît : « c’était l’indépendance et nous avions fait 22 km à pied pour faire la fête. Mais sur le chemin du retour, nous avons vu des bras coupés, des cadavres, des combis qui filaient sur la route de Lusambo. Les sœurs nous ont dit que ça n’allait pas, qu’il fallait partir car il y avait la guerre. Le matin, un avion est venu, il a emmené tous les Belges, dont la plupart des sœurs. Pour nous, il n’y avait pas de place et ma sœur et moi nous avons été ramenées à Katende dans un camion militaire. A la mission, nous avons trouvé des enfants morts ou affamés, les sœurs étaient parties… »
Mmme Bitu Bingi ne s’appesantit pas sur les abus sexuels commis par les miliciens, les attouchements, les plaisanteries. « C’était la guerre, ils voulaient voir si les filles métisses étaient les mêmes que les blanches. (…) Finalement, après beaucoup d’aventures, je me suis retrouvée en Belgique où on m’a dit que la reine Fabiola allait être notre marraine. Ma sœur et moi lui avons écrit, elle nous a répondu, conseillant d’aller voir le ministre. Ce dernier nous a renvoyées au CPAS. Ma marraine, j’attendais qu’elle me donne le peu d’amour dont j’ai manqué dans ma vie. »
Par la suite, Monique apprendra que son père est parti en Argentine après 60 et qu’il y a refait sa vie. Lorsque longtemps, longtemps plus tard, elle retrouve cette famille là, ce souvenir calme ses pleurs et ses cauchemars : « là, j’ai été accueillie, nous avons fait la fête durant trois jours ».
Toutes les autres plaignantes partagent les mêmes souvenirs d’enfance, et même au soir de leur vie les « orphelins de l’Etat » transmettent leurs souvenirs aux générations suivantes.
C’est cela, les crimes contre l’humanité : ils sont imprescriptibles parce que la douleur n’a pas de fin.

26 juin 2020

Une goutte de sang blanc sur l’échelle

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Les théories et les justifications intellectuelles qui ont entouré les décisions concernant les métis et le sort qui leur a été réservé à l’époque coloniale ont la clarté d’une épure : jusqu’au bout, la « goutte de sang blanc » qui coulait dans les veines des « mulâtres »a été le prétexte justifiant les traitements particuliers et les douteux privilèges qui leur étaient accordés.
L’échelle raciale en vigueur dans les colonies belges n’avait rien à envier aux théories qui sous tendaient l’apartheid en Afrique du Sud : les Blancs se trouvaient tout en haut de l’échelle et de préférence ceux qui venaient de Belgique dotés de quelques économies, d’un certificat de bonne vie et mœurs, de relations sociales. Les autres, Portugais, Grecs, souvent d’origine juive pour ces derniers, étaient déjà des citoyens de seconde zone et n’habitaient pas dans les mêmes quartiers. Pour ne pas parler des « Levantins » ni des Asiatiques… Venaient ensuite les heureux détenteurs de la « goutte de sang blanc » les métis, différenciés des Congolais pur jus, les « indigènes », relégués dans des cités (aujourd’hui on dirait confinés) qu’ils devaient regagner au coucher du soleil, sauf autorisation écrite. Lorsque certains Congolais découvraient Brazzaville sur la rive d’en face, ils étaient stupéfaits de pouvoir s’attabler à une terrasse et être servis comme tout le monde.
Dans sa cruelle candeur, le vocabulaire exprime tout : vers 1955, des Congolais « méritants » pouvaient recevoir la « carte du mérite civique » et, peut-être, prétendre au titre d’ « évolués ». Pour accéder à cet insigne privilège et se retrouver sur un barreau supérieur de l’échelle, il fallait remplir de strictes conditions, que des inspecteurs venaient scrupuleusement vérifier : utiliser des couverts à table, servir les repas dans une assiette. Bref, adopter les signes extérieurs de la vie des Belges, mais sans en avoir les moyens car les salaires, eux, restaient à l’échelon le plus bas. Dès 1955, autodidacte, ambitieux, Patrice Lumumba qui ne parle pas encore d’indépendance, défend tout simplement les droits des « évolués » et souhaite que leur ascension sociale soit assortie d’augmentations de salaires…
Il faut souhaiter qu’une future commission d’enquête sur la colonisation aille plus loin que la « piste de l’argent » ou l’examen des abus les plus flagrants du système léopoldien. Il faut qu’elle dissèque le cœur du système, l’idéologie de la suprématie raciale qui a rendu possibles de tels abus, de telles ignominies. Ce « darwinisme » tropical, cette théorie de l’évolution des espèces transposée à l’Afrique centrale porte un autre nom, bien actuel celui-ci : le racisme. Pur et dur, ou dilué dans un certain paternalisme, il sévit toujours. Remonter jusqu’aux sources de cette idéologie mortifère ne guérira pas les blessures du passé, mais la démarche aidera peut-être à comprendre les injustices, les malentendus et les révoltes du présent.

26 juin 2020

Le contentieux économique entre le Congo et la Belgique n’a pas disparu

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« J’attendais des amis j’ai trouvé des comptables » Le contentieux économique entre la Belgique et le Congo est toujours pesant

Ce dimanche de novembre 1988, le maréchal Mobutu joue le grand jeu. Il a invité le Premier Ministre belge Wilfried Martens à Gbadolite, son palais de marbre construit dans la province de l’Equateur et, avant toutes choses, il convoque la presse belge. Les journalistes qui ont passé la nuit et la journée dans l’avion sont hâves, épuisés. Certainement ni prêts ni qualifiés pour affronter le grand déballage qui se prépare. En guise d’apéritif, le président, toque de léopard bien enfoncée, martèle le sol avec sa canne de chef et les apostrophe. Il se plaint d’avoir été insulté, traité de bâtard par certains journaux, il rappelle qu’à l’époque coloniale il a reçu des coups de chicotte (ce redoutable fouet tressé avec de la peau d’hippopotame). Et puis , tout doucement, il se rapproche du but. Il rappelle que la Belgique n’a jamais payé les pensions des anciens combattants congolais de la Force publique, il juge trop « cérébral » le plan de règlement de la dette qui sera proposé par Wilfried Martens, et soudain il conclut, d’une voix de basse menaçante : « j’attendais des amis, j’ai trouvé des comptables ». La crise est ouverte, la plaie ne guérira plus.
C’est en s’attaquant à la Belgique que le président veut enfoncer un coin dans le « front des créanciers », ces pays occidentaux qui désormais le harcèlent, le somment de payer la dette extérieure du Congo devenu Zaïre. Et lorsque Kinshasa avance que le pays est devenu exportateur net de capitaux, qu’il transfère chaque année 830 millions de dollars vers l’Occident, que, de 1983 à 1987 deux milliards de dollars sont sortis vers le Nord, contre 1,1 milliards d’investissements ou d’aides, Bruxelles fait la sourde oreille. Les journalistes eux rappellent la gabegie du régime, la corruption, la désastreuse « zaïrianisation » du début des années 70, où les biens des étrangers ont été nationalisés et…distribués à des amis voire à la famille du président. C’est l’histoire d’un désastre économique qui mènera dix ans plus tard à la chute du régime, lorsqu’en 1997 le Zaïre redeviendra le Congo.
Cependant, lorsqu’il s’exclamait « qui doit à qui ? « et envoyait à Bruxelles, en 1989, une « mission de clarification » chargée de mettre cartes sur table, celui qui avait été l’homme de confiance de Patrice Lumumba savait de quoi il parlait et sa mémoire était demeurée intacte.
Alors qu’en janvier 1960 la table ronde politique avait décidé d’une indépendance bâclée, qui allait être proclamée le 30 juin suivant, une autre conférence belgo-congolaise, plus discrète mais plus importante encore s’était ouverte le 27 avril à Bruxelles, la Table ronde économique. A ce moment, Patrice Lumumba était rentré au Congo pour préparer les élections et Joseph Désiré Mobutu, journaliste stagiaire, militaire en formation, indicateur de la Sûreté belge, était resté en Belgique, d’où il informait son ami Lumumba. Des années plus tard, il n’avait pas oublié combien la partie avait été inégale. De jeunes Congolais, étudiants de dernière année ou stagiaires inexpérimentés encadrés par des conseillers belges qui fournissaient leur argent de poche, se retrouvent en face d’une équipe de choc : le ministre belge des Affaires économiques Raymond Scheyven, entouré d’hommes d’affaires et d’économistes de premier plan, des professionnels qui maîtrisent parfaitement leurs dossiers.
Même s’ils ne le disent pas ouvertement, les négociateurs belges ont un objectif précis : les « clés politiques » du Congo vont être cédées le 30 juin, mais les « clés économiques » doivent rester à Bruxelles. Ou, plus clairement encore, les sociétés présentes au Congo et qui sont de droit congolais (payant des impôts à Léopoldville et non en Belgique) se préparent à opérer, avant l’indépendance, un choix joué d’avance : elles auront le droit de choisir entre le droit belge et le droit congolais.
La grande majorité d’entre elles vont choisir la première option, qui leur permet de transférer leur capital en Belgique et désormais elles paieront leurs impôts en métropole. Les caisses de sécurité sociale des Belges vivant au Congo et alimentées par les ressources de la colonie, deviennent belges elles aussi et leurs avoirs sont ramenés en métropole. Dans plusieurs sociétés, les représentants du Congo perdent leur droit de vote.
Autrement dit, le capital des grandes sociétés est transféré en Belgique. Que reste-t-il au Congo indépendant ? Rien d’autre que les dettes. A l’époque, seuls s’insurgent les journalistes Pierre Joye et Rosine Lewin qui avaient co-signé un ouvrage très documenté sur les trust au Congo. Ils expliquent dans le Drapeau Rouge, l’organe du parti communiste, que le Congo a perdu de puissants leviers de commande sur son économie. Plusieurs délégués congolais se réveillent après la table ronde économique avec une sale migraine et accusent la Belgique « d’avoir vidé les caisses ».
Certes, les concessions accordées aux compagnies à charte en 1908 lors de la reprise du Congo par la Belgique sont abolies, certes, le Congo récupère, en principe, son patrimoine minier, mais il devra accorder des indemnisations financières à la Belgique.
Les colons, les commerçants, les chefs des petites entreprises qui avaient bien l’intention de poursuivre leurs activités au Congo sont plus inquiets que les grandes sociétés qui ont veillé au grain. Eux, ils savent qu’en réalité il y a plusieurs années que le Congo est en crise et ils se demandent même si cela n’explique pas le « lâchage » par la Belgique : le cours des matières premières a chuté et avec lui les recettes d’exportation, le budget de la colonie est en déficit, les dépenses augmentent trop vite, entre autres parce que les Belges ont emprunté, au nom du Congo, afin de financer un « plan décennal ». Ce dernier est destiné à renflouer le secteur social et surtout à enfin développer l’enseignement et ainsi faire face aux critiques internationales qui s’intensifient.
A la veille de l’indépendance, ce Congo que l’on croit riche n’a plus de réserves de trésorerie ; les caisses sont vides, les capitaux fuient le pays. Rétrospectivement, on peut se dire que début 60, le Congo était arrivé à un point de basculement : son développement économique et social risquait de coûter à la métropole, ce qui explique pourquoi l’idée de tout lâcher suscita si peu d’opposition, y compris au sein des partis de gauche.
Les troubles de l’indépendance, les rebellions vont achever de saper la confiance.
Lorsqu’il prend le pouvoir en 1965, Joseph Désiré Mobutu aurait pu redresser la situation, car le Congo était riche, les infrastructures léguées par les Belges auraient pu tenir à condition de les entretenir, les impôts des entreprises d’Etat auraient pu financer les investissements sociaux, le développement des transports, l’entretien des routes. Mais voilà, depuis la « zaïrianisation » de 1973, depuis les guerres du Shaba, et même depuis le renversement de Mobutu remplacé par Laurent Désiré Kabila en 1997, le pays est considéré « à hauts risques » et il l’est resté. Malgré la succession des régimes et des slogans, l’authenticité, la révolution populaire, la modernité, un seul principe a résisté aux années, qu’il s’agisse des nationaux ou des étrangers: « take the money and run ». Prends l’argent et tire toi. Jusqu’aujourd’hui, la valse des millions donne le tournis. En 1960, les Belges avaient donné le « la ».

20 juin 2020

Le procès Kamerhe fut historique… et inquiétant

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Le procès intenté à Vital Kamerhe, accusé d’avoir, en tant que directeur de cabinet du président Tshisekedi détourné quelque 50 millions de dollars a tenu tout le Congo en haleine. D’un bout à l’autre du pays, via les réseaux sociaux et la retransmission en direct des séances, tous les Congolais ont pu suivre la descente aux enfers de l’un des hommes les plus puissants du pays, qui appartient déjà à l’histoire des 25 dernières années.
Le verdict vient de tomber, il est implacable : le tribunal de Grande Instance de Kinshasa a condamné Vital Kamerhe et Samih Jammal à vingt ans de travaux forcés et dix ans d’inégibilité dans le cas du premier, confiscation des fonds se trouvant sur les comptes bancaires et biens acquis avec les fonds détournés. Ce que l’on appelle déjà le procès des 100 jours est passé à l’histoire et même si les intéressés iront en appel, le mal est fait et la carrière politique de Vital Kamerhe, qui n’a jamais cessé de proclamer son innocence, s’est probablement arrêtée.
Tous ceux qui déplorent la corruption en la mal gouvernance en RDC, qui soulignent sans relâche le côté immoral, scandaleux, de la « valse des millions » qui caractérise le pouvoir de ce pays, où les députés viennent encore de voter, en toute légalité, une augmentation substantielle de leur salaire, ne peuvent que se réjouir de ce précédent et espérer qu’il serve de leçon.
Cependant, depuis le début, ce procès suscite le malaise, ne serait ce qu’à cause de la mort mystérieuse du juge Raphaël Yanyi : au deuxième jour de l’instruction, ce magistrat réputé pour son intégrité avait succombé à ce que l’on croyait d’abord être un empoisonnement mais que les experts viennent d’attribuer à un choc sur la tête et cela alors que, dès sa sortie du tribunal, le juge n’avait plus quitté son domicile et que ses gardes du corps ne l‘avaient pas lâché. Qui donc dérangeait il à ce point ?
Le malaise est aussi suscité par la personnalité de l’accusé principal : Vital Kamerhe directeur de cabinet de Tshisekedi, ne pouvait pas prendre seul la décision d’affecter de telles sommes . En outre, il faut se rappeler que cet homme qui entra en fonctions du temps de Laurent Désiré Kabila assurait voici quelques mois non sans morgue « j’ai créé Joseph Kabila, j’ai fait Félix Tshisekedi » Autrement dit, l’ex-président Kabila, avant de rompre avant le patron de l’UNC (Union pour la nation congolaise) lui a été redevable et les deux hommes partagent bien des secrets. Quant à l’actuel chef de l’Etat, il sait que Kamerhe a été l’artisan de la coalition Cach qui l’a mené au pouvoir. On se demande aujourd’hui qui, de l’ancien ou du nouveau président, est le plus atteint par la disparition de cet homme clé, et même lequel des deux a encouragé la manœuvre…
Il apparaît probable aussi que les Etats Unis ont fortement encouragé le recours à la « république des juges ». S’il ne s’agît que d’une « Opération mains propres », de lutte contre la corruption, on ne peut que peut s’en réjouir et féliciter ses protagonistes, en leur demandant cependant d’élargir le champ de leurs investigations, par exemple à certains citoyens américains actifs dans le domaine minier… S’il s’agît de mettre à l’écart un homme qui avait des ambitions présidentielles et avait péché par trop d’arrogance, il faut s’inquiéter de ces ingérences étrangères.
Mais surtout, à la veille du 60 e anniversaire de l’indépendance du Congo, on se demande quand s’arrêtera la kleptocratie de ces « élites » qui se succèdent à la tête du Congo, en suscitant toujours les mêmes attentes puis les mêmes déceptions…

20 juin 2020

Il n’est jamais trop tard pour rechercher la vérité

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Les parlementaires qui vont s’engager dans une commission « Vérité et réconciliation » sur la colonisation mesurent ils à quoi ils s’engagent ? Car en Belgique, « expertise » oblige, nous croyons volontiers tout savoir du Congo, un pays que nos ancêtres ont arpenté, sondé, classifié, qui a rempli des milliers d’albums de famille et nourri des souvenirs toujours brûlants et controversés. Cependant, de la réalité de la conquête coloniale, de sa brutalité, de ses contraintes, nous savons si peu. Certes, nous avons répertorié les groupes ethniques, inventorié le sol et le sous sol. Mais du « ressenti » de la domination, de ce qu’a retenu la mémoire populaire, nous savons si peu, au point, aujourd’hui encore d’être surpris. A double titre. Tout d’abord par la colère qui anime certains ressortissants d’origine africaine, victimes de discriminations persistantes et qui se heurtent, sur notre territoire, à d’hermétiques « plafonds de verre ». Mais surpris aussi, pour ceux qui ont la chance de pouvoir se rendre au Congo, par l’attachement que la population congolaise éprouve encore à l’égard des Belges, par la multitude des liens, des solidarités qui ont persisté malgré les épreuves et le passage du temps. Dans la complexité des relations belgo congolaises, le facteur humain, si souvent négligé, devra certainement être examiné de plus près.
Mais aussi, comme dans toute famille qui se respecte, il faudra, enfin, faire les comptes. Tenter de savoir, comme disait naguère le président Mobutu :« qui doit à qui ? » Certes, la Belgique, au tournant du siècle dernier, ne s’est pas développée grâce au Congo car elle était déjà une puissance industrielle, mais la transfusion de richesse de la colonie vers la métropole a été considérable et, après la seconde guerre mondiale, c’est parce qu’elle était un passage obligé vers l’Afrique centrale que la Belgique a conquis sa place auprès des puissances.
Le temps est venu pour qu’une enquête parlementaire, multidisciplinaire, fasse la lumière sur le passé, exhume les secrets de famille et les bilans comptables des sociétés, rappelle le racisme, l’injustice mais aussi, bien souvent, la volonté de bien faire, suivant les critères de l’époque.
Rappelons que si les relations entre la Belgique et le Rwanda, malgré quelques tensions sporadiques, sont aujourd’hui sereines, c’est parce qu’au lendemain du génocide, une commission d’enquête a courageusement mené un patient travail de vérité. Le temps est venu de mener un tel exercice à propos du Congo, car alors, parmi les autres nations colonisatrices la Belgique, à l’instar de ce qu’elle a fait avec le Rwanda, montrera l’exemple. En Europe, elle pourrait ainsi contribuer à l’apaisement des esprits, au recul du racisme et, qui sait, à l’humilité…

14 juin 2020

Pierre Lumbi, fondateur de la société civile et ancien conseiller spécial de Kabila disparaît en emportant ses secrets

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Pierre Lumbi, né à Bukavu, élève du Collège Saint Esprit, aurait pu rester en France après ses études et ne pas rentrer dans un Zaïre contrôlé par Mobutu. Au début des années 80, il choisit de regagner son Sud Kivu natal et, avec l’aide de l’ONG suisse Frère des Hommes, il fonde l’une des premières associations paysannes du Kivu, Solidarité paysanne. La particularité de cette dernière, c’est que ses membres, des agriculteurs, des petits producteurs, croient plus en leurs propres forces, leur propre savoir ancré dans l’histoire et la mémoire de leur peuple que dans les enseignements promulgués par des coopérants et des intervenants extérieurs. Les initiatives sur le terrain coexistent avec les séances de formation et, inévitablement, avec la réflexion sur le développement, sur les rapports entre le Nord et le Sud. Au cours des années 80, la dictature de Mobutu entre en crise et Pierre Lumbi comprend qu’il n’échappera plus longtemps à la politique. Sous son impulsion et suivant son exemple, d’autres ONG apparaissent au Sud Kivu, dont ADI Kivu tandis que Lumbi gagne Kinshasa, désireux de rejoindre le combat contre la dictature. C’est ainsi qu’au début des années 9O, il se retrouve ministre de l’agriculture dans un éphémère gouvernement dirigé par Etienne Tshisekedi, qui se réunit sous les arbres, dans la parcelle de l’ « éternel opposant » qui refuse de se saisir d’un pouvoir à portée de mains. Ayant rejoint Joseph Kabila, qui porte, au début des années 2000, les espoirs de la modernité et du changement, Pierre Lumbi crée le MSR, Mouvement social pour le renouveau, un parti qui recrute largement au sein de la société civile, des cadres, des intellectuels et qui apportera à Kabila un soutien à la fois critique et crucial. Devenu « conseiller spécial » du chef de l’Etat qui lui accorde sa confiance (ce qui est rare…) Lumbi, dans la plus grande discrétion, sera envoyé à Pékin où il négociera les fameux « contrats chinois », la construction d’infrastructures en échange de cuivre et de cobalt,pour une valeur initiale de 10 milliards de dollars, passée à 6 par la suite. Seul Lumbi aurait pu donner le détail de l’indignation occidentale, des pressions subies, voire du chantage le plus éhonté, mais cet homme de l’ombre, aussi discret qu’influent, préféra garder le silence.
Par la suite, déçu par Joseph Kabila, il choisit de passer à l’opposition et devint le secrétaire général d’ « Ensemble pour la République », le mouvement créé dans le but de porter au pouvoir Moïse Katumbi lors des dernières élections du 31 décembre 2018.
Affaibli, « fatigué » comme on dit au Congo, Lumbi a été victime d’un virus qui, dans les premiers temps, s’en prend d’abord aux plus âgés et aux élites et il a quitté le monde avec bien des secrets….

14 juin 2020

Enfin, rechercher la vérité sur le Congo et la Belgique…

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Dans le fracas des statues précipitées au sol et des cris de protestation, les politiques s’émeuvent enfin, se demandent pourquoi tant de colère. Il était temps qu’ils se posent la question et se demandent s’il n’est pas déjà trop tard. SI une commission d’enquête décide de faire le point sur ce qui s’est réellement passé durant l’Etat indépendant du Congo et durant les 80 années de la colonisation, les politiques auront malgré tout un temps d’avance sur de nombreux citoyens mais aussi sur certains historiens, certains faiseurs d’opinion et plus encore sur les économistes.
Certes, nul n’ignore plus rien de la chronologie des événements, mais les ressorts de la domination ont-ils réellement été démontés ? Il y en avait deux et le premier, que Léopold II affichait sans honte, c’était l’appât du gain : l’entreprise « Congo » devait rapporter et l’ivoire, le caoutchouc ne tardèrent pas à rembourser les frais de la conquête. Lorsqu’en 1908, l’Etat belge reprit la succession de l’Etat indépendant, le principe demeura le même, formulé autrement « le Congo ne doit rien coûter ». Pour beaucoup de Belges, depuis les héritiers de Léopold II jusqu’aux simples particuliers, il rapporta beaucoup : des dividendes, des salaires bien supérieurs à ceux de la métropole, des bénéfices en tout genre. Ce compte là n’a jamais été fait, en particulier au niveau de nos grandes entreprises présentes au Congo à l’époque et même après. C’est pourquoi, en plus des historiens reconnus, il faudra s’adjoindre des franc tireurs, des gens qui ont déjà travaillé en dehors des institutions et des subventions. Après tout n’est ce pas Jules Marchal, un ex diplomate, qui a inspiré l’écrivain Adam Hochkild, Ludo de Witte qui a mené l’enquête sur l’assassinat de Lumumba, David Van Reybroeck qui a touché l’opinion avec sa fresque monumentale « Congo, une histoire »? Il faudra évidemment interroger les Congolais eux-mêmes, leurs travaux de recherche mais aussi la mémoire populaire.
Le second ressort, plus délicat encore que le premier, plus difficile à démonter, c’est une forme de racisme latent, qui a pu prendre des formes multiples au fil des années. Ce racisme non déclaré mais intériorisé va du rejet brutal, aujourd’hui difficilement soutenable en public, de la discrimination légalement condamnable, à des exclusions plus discrètes, des disparités subtilement masquées, qu’il s’agisse d’emploi, de logement, de « distanciation » sociale. Il faudra démontrer que si l’entreprise coloniale fut possible, c’est aussi parce l’ « échelle raciale » avait été intégrée, y compris par les dominés eux-mêmes. Lumumba s’interrogeait déjà : « pourquoi dit on “tu” à un Noir » ? Et pourquoi, aujourd’hui, encore des quidams venus de Belgique se permettent ils, sitôt arrivés au Congo, de tutoyer des inconnus qui ne peuvent leur rendre la pareille ?
Au-delà des seuls parlementaires, chacun peut se sentir concerné par une éventuelle enquête : la colonisation appartient au temps long de l’histoire, les relations avec le Congo, avec l’Afrique ne se sont pas réellement rompues en 60. Elles font toujours partie de notre imaginaire, de nos lâchetés, mais aussi, et c’est le plus important, de nos solidarités, de nos affections personnelles. Dans notre société multiple et métissée, la connaissance du passé doit pouvoir baliser l’avenir.

11 juin 2020

Un “mini trip humanitaire” mal perçu au Congo

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Dans les premiers jours de la pandémie, alors que les autorités dotées de pouvoirs spéciaux assignait à résidence la population belge et que la courbe ne cessait de grimper, des messages affluaient, venus de Kinshasa et d’ailleurs : stupéfaction devant l’état d’impréparation et les pénuries, émotion au vu de l’hécatombe dans les maisons de repos, qui choquait d’autant plus qu’en Afrique les aînés sont respectés et entourés, inquiétude à propos des amis belges et d’une diaspora dont beaucoup de membres font partie du personnel soignant et sont donc exposés en première ligne.
Durant trois mois, en dépit de l’hécatombe annoncée, entre autres par l’OMS, l’Afrique a tenu le choc ; des mesures ont été prises, des médicaments locaux mis en œuvre (dont la chloroquine familière à tous) et la relative résilience a surpris les spécialistes qui ont multiplié les tentatives d’explication.
Aujourd’hui les choses se gâtent : en RDC, la courbe monte de manière exponentielle, (4 .390 cas dont 116 nouveaux à Kinshasa),et à Bukavu, le Docteur Mukwege qui avait été nommé à la présidence de la Commission santé chargée de la riposte a jeté l’éponge et démissionné. Il dénonce le retard de Kinshasa dans la mise à disposition et l’analyse des tests, l’impossibilité de faire respecter les mesures barrières et surtout la porosité des frontières, qui a permis, sans contrôle ni quarantaine, le retour de milliers de Congolais qui se trouvaient, entre autres, au Burundi. Le Prix Nobel préfère désormais se recentrer sur l’hôpital de Panzi, qui connaît un afflux de malades.
Malgré cette situation inquiétante et qui pourrait se détériorer davantage, la mission « humanitaire » de l’Union européenne, menée par le Slovène Janez Lenarcic en charge de la gestion des crises à l’UE, le Ministre français des Affaires étrangères Yves Le Drian et son homologue belge Philippe Goffin a été fraîchement accueillie, malgré l’audience accordée par le président Tshisekedi. Les messages personnels, les communications sur les réseaux sociaux, les articles de presse expriment un même scepticisme : dans la capitale en effet, les premières victimes et les principaux transmetteurs du virus étaient des voyageurs venus d’Europe et beaucoup se demandent s’il était bien prudent d’amener à Kinshasa pas moins de 340 passagers parmi lesquels une majorité d’humanitaires, tous interdits de traverser les frontières de leurs pays respectifs. Quant au matériel fourni,- 40 tonnes de produits médicaux, des respirateurs, des médicaments- des fournitures qui seront bien utiles vu la pénurie dramatique, beaucoup se demandent pourquoi, au pire moment de la crise, l’Italie n’a pas été aidée par ses voisins européens mais bien par des équipes venues de Cuba…
Bref, dans ce Congo aux frontières rongées par les guerres, (du côté de la Zambie, de l’Angola, du Rwanda) où nul n’arrête la vague de massacres qui dévaste l’Ituri, où les filières de la corruption présentées devant les tribunaux, -entre autres lors du procès Kamerhe- remontent jusqu’à des ressortissants libanais mais aussi européens, la solidarité de l’Union européenne suscite le scepticisme. Même si Ebola continue à sévir, si la rougeole fait des ravages et si le 11e programme FED prévoit 180 millions de dollars dans le secteur de la santé. Et beaucoup de nos correspondants, désabusés, se demandent s’il ne s’agissait pas avant tout, face à la Chine et à l’influence politique des Etats Unis, de rappeler, à l’occasion de ce mini trip humanitaire, que l’Afrique centrale demeure pour l’Europe une zone d’influence et d’intérêt. En plus de la solidarité, c’est aussi ce qui s’appelle marquer son territoire.