3 décembre 2019

Pour son 20e aniversaire, la Monusco est conspuée

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C’est avec des images de véhicules en flammes, de bases attaquées et détruites par la foule en furie, de manifestants réclamant le départ des Casques bleus que la Monusco a « célébré » le 20eme anniversaire de son intervention en République démocratique du Congo.
Dans le périmètre que les Congolais appellent désormais le « triangle de la mort » et qui s’étend désormais de Beni en Ituri jusqu’à Goma, au Nord Kivu, l’opinion accuse, en vrac, la Monusco de non assistance à civils en danger, d’inefficacité voire de complicités diverses avec les groupes armés. A l’occasion d’une rapide visite à Beni, menée sous très haute surveillance, le sous secrétaire général de l’ONU Jean-Pierre Lacroix, chargé des opérations de maintien de la paix, a défendu la Monusco et répété qu’elle assisterait l’armée congolaise dans son offensive dirigée contre les groupes rebelles ADF d’origine ougandaise. Il a aussi demandé à la population « de ne pas se tromper d’ennemi ».
1. Comment expliquer un mois de massacres ?
Les tueries de civils qui ont fait plus de 100 morts autour de Beni, coïncident avec le début des opérations, menées par l’armée congolaise, désireuse de supprimer les bases des rebelles établies dans les forêts et aux abords du parc des Virunga. Cette opération avait été décidée par le président Tshisekedi qui avait même promis d’installer son gouvernement à Beni ( !) et l’offensive annoncée longtemps à l’avance a permis aux groupes armés d’organiser des manœuvres de dissuasion. La première d’entre elles a été de ramener la guerre, et donc l’armée, vers les villes : c’est dans la périphérie de Beni, à Oicha, à Kamanda qu’ont eu lieu des pires tueries. Ces massacres ont permis de saper la confiance en l’armée mais surtout de désigner la Monusco, et derrière elle, la « communauté internationale » comme bouc émissaire.
2. Qui sont les rebelles ADF ?
Installés en Ituri depuis un quart de siècles, les ADF (Allied democratic forces) étaient initialement composés de réfugiés ougandais hostiles au président Museveni. Depuis lors, ce dernier s’est ostensiblement désintéressé de ces opposants considérant qu’il s’agissait d’un problème « congolais » ! De fait, au fil, des années, les ADF ont conclu des alliances diverses avec les populations locales : des mariages, des accords commerciaux portant sur l’exploitation des ressources (l’or, le bois, les minerais…), alliances scellées aussi par des politiciens congolais désireux de pouvoir ainsi conquérir ainsi une place au sein des pouvoirs locaux voire nationaux. Les ADF sont aussi devenus les avant postes de groupes jihadistes opérant depuis le Kenya et la Tanzanie.
3.Quelles sont les faiblesses de la Monusco ?
Les détachements opérant en Ituri et originaires du sous continent indien font face à de nombreuses accusations : accointances d’ordre religieux avec des groupes armés musulmans, prosélytisme passant par le financement de mosquées et la distribution de bourses permettant d’étudier dans des pays musulmans, complicités diverses avec des trafiquants de minerais. Le plus lourd reproche est la passivité face aux massacres et désormais, militants de Lucha en tête, les manifestations se multiplient réclamant le départ de la Monusco. Quant à la Brigade d’intervention rapide, composée de 3000 soldats africains (Tanzanie, Malawi, Afrique du Sud) elle semble avoir été gagnée par l’inefficience généralisée.
3. Les Forces armées congolaises sont elles efficaces ?
Menant seule, sans le soutien des Casques bleus, des opérations très difficiles et déplorant de nombreuses pertes, l’armée congolaise est elle-même minée par la défiance : elle est accusée de trafics divers et surtout, les opérations sont dirigées par des officiers jugés proches de Joseph Kabila et potentiellement dangereux pour Félix Tshisekedi ! Seules les unités jadis formées par les Belges à Kindu sont considérées comme fiables et le retour de la coopération belge est vivement souhaité. Cependant, dans une atmosphère extrêmement tendue, les opérations militaires conjointes ( MONUSCO/PARDC ) ont enregistré de notables succès et plus de 80 ADF ont été neutralisés, leurs bases détruites et leurs accointances avec le mouvement jihadiste mondial dûment démasquées…
4. Une nouvelle opération de type Artemis (intervention limitée de l’armée française en soutien à la Monusco) représente-t-elle une solution ?
Cette hypothèse est examinée à Paris, entre autres à l’Elysée et soutenue par le Docteur Mukwege. Mais elle suscite l’inquiétude du Rwanda qui a entrepris d’éliminer définitivement ses propres opposants FDLR encore présents au Kivu tandis que les financements, la durée et l’envergure d’une telle opération risquent de dépasser les moyens de la France déjà engagée au Sahel. Dans l’atmosphère de défiance généralisée qui caractérise la région, une intervention de soldats européens risquerait d’aggraver encore tous les soupçons et la meilleure solution demeure une offensive de l’armée nationale, à condition… qu’elle s oit couronnée de succès…A noter que les équipes de riposte à l’épidémie Ebola, visées par la méfiance générale, ont également été attaquées par la population…

27 novembre 2019

Guillaume Soro: lutter autrement contre les djihadistes au Sahel

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Guilaume Soro, candidat à la présidence en Côte d’Ivoire : il faut lutter autrement contre la menace djihadiste, la solution militaire ne suffit pas…

A 47 ans, Guillaume Soro appartient déjà à l’histoire de la Côte d‘Ivoire : ancien leader étudiant, son arrivée en politique, en 1999, coïncide avec la crise qui secoue le pays dès qu’en 2000 Alassane Ouattara se porte candidat à la présidence de la République et que son principal rival, Henri Konan Bedié, successeur d’Houphouet Boigny, se défend en recourant au concept d’ « ivoirité ». Considéré comme la tête politique des Forces nouvelles de Côte d’Ivoire, un mouvement considéré comme rebelle, Soro, à la faveur de plusieurs accords politiques, occupe divers postes ministériels jusqu’à devenir Premier Ministre de Laurent Gbagbo en 2007 puis, après la chute de Gbagbo et l’accession de Ouattara à la présidence, il préside l’Assemblée nationale jusqu’en février 2019. Depuis lors, l’ancien chef rebelle, l’ex-dignitaire qui a traversé toute la scène politique ivoirienne s’emploie à lisser son image, à prendre contact avec ses anciens adversaires et à prôner la réconciliation, dans la perspective des élections présidentielles qui doivent se tenir en octobre 2020.
Venu de Paris et aussi de La Haye où il a rencontré son ancien adversaire Charles Blé Goudé, lui aussi ancien leader étudiant et allié de l’ex-président Laurent Gbagbo, Guillaume Soro a présenté à Bruxelles le programme de son mouvement citoyen « Génération et peuples solidaires » (GPS) mais surtout insisté sur le principe de la réconciliation, encore inexistante : «entre Alassane Ouattara et moi, c’est l’un des principaux points de divergence.. Or rien ne sera possible en Côte d’Ivoire sans un processus de réconciliation viable et fiable et M. Blé Goudé a accepté d’y participer. Même si je n’ai pas encore rencontré M. Gbagbo, il y a des contacts entre nos équipes et j’ai bon espoir de voir l’ancien président intégrer le processus… Comme en Afrique du Sud, il nous faut instituer un processus de « vérité, repentance et réconciliation ». Les réparations viendront ensuite… » Au président sortant Alassane Ouattara, Soro reproche « la dérive autoritaire et l’augmentation du nombre de prisonniers politiques. En outre, le président sortant a voulu ramener le pays au parti unique d’avant 1990, revenant sur les acquis démocratiques.. »Se souvenant des troubles qui avaient marqué les élections précédentes, Soro considère que « tous doivent y participer… Nos alliés naturels sont tous les partis qui sont dans l’opposition, nous parlons avec tout le monde… »
Rappelant que, face à des adversaires septuagénaires, il incarne la jeunesse et calquant visiblement son mouvement GPS sur LRM( La République en marche) d’Emmanuel Macron, Guillaume Soro accepte cependant de quitter la scène ivoirienne pour un sujet plus brûlant encore, la poussée islamiste en Afrique de l’Ouest : «dans toute la sous région la menace est bien réelle, on voit la guerre au Mali, la fragilisation du Burkina Faso, du Niger. Face à ce péril, il nous faut apporter des solutions et notre priorité doit être la réconciliation, la stabilisation de notre pays. La solution militaire seule ne suffira pas : si les populations sont aussi impatientes et tentées par la radicalisation, c’est à cause de la pauvreté. En outre, elles ne comprennent pas pourquoi il y a cinq armées engagées sur le terrain, et sans aucun résultat ; en plus des armées nationales, il y a l’opération française Barkhane, la Minusma (force des Nations Unies au Mali) le G5 Sahel. A Paris, j’ai dit à mes interlocuteurs qu’il ne s’agissait pas d’une guerre conventionnelle mais que d’autres problèmes devaient être réglés en amont, comme la question de la pauvreté, de l’éducation, des injustices sociales… Tous ceux qui ne sont pas allés à l’école sont des candidats à la radicalisation et ils grossissent aussi le flux migratoire. J’ai abordé ces questions à Paris et ici, je compte le faire avec mes interlocuteurs européens, car il y a urgence…Nous sommes le prochain objectif des djihadistes et je préconise une solution dynamique, une réforme des services qui donnerait priorité au renseignement humain, une meilleure coopération au niveau de la région. Les frappes chirurgicales ne peuvent suffire, il faut la coopération des populations civiles, donc leur rendre confiance…»
Propos recueillis à Bruxelles

25 novembre 2019

Face aux morts la colère s’empare de Beni

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Mairie incendiée par des manifestants, base de l’ONU évacuée en urgence par des hélicoptères après que des manifestants aient tenté de pénétrer de force dans l’enceinte des Casques bleus où des armes sont entreposées, véhicules incendiés et matériel emporté : la situation est explosive à Beni et la colère populaire est surtout dirigée contre la force des Nations unies qui se voit reprocher son inaction. A Goma aussi, des manifestations ont visé les bâtiments de la mission onusienne et le départ de la Monusco a été réclamé.
Cette colère résulte de l’exaspération croissante d’une population qui voit s’alourdir le chiffre des victimes : plus de 75 civils ont été sauvagement massacrés depuis le début de la grande offensive menée par les forces armées congolaises contre des rebelles que l’on présente toujours comme des ADF Nalu (Allied defense forces), des groupes d’origine ougandaise liés aux shebabs du Kenya et de Somalie et d’idéologie jihadiste. Lors de son passage à Beni le président Tshisekedi avait promis d’en finir avec les violences et l’armée avait lancé une grande offensive contre les « terroristes islamistes » avec le soutien de la Brigade d’action rapide formée à Kindu par les Belges et dirigée par le général Evariste Somo. L’idée d’une opération menée conjointement avec les armées des pays voisins (Rwanda et Ouganda) ayant provoqué un tollé général, les FARDC sont entrées seules en action, sans même solliciter l’appui de la Monusco, ce qui a permis à cette dernière de justifier la non application de la résolution de mars 2013 lui permettant de mener des offensives ciblées et robustes en marge des actions des FARC afin de protéger les populations civiles. A l’issue d’une réunion à Kinshasa, des opérations conjointes ont finalement été décidées. En réalité, la méfiance est maximale entre tous les protagonistes de la tragédie de Beni : les forces onusiennes ne sont pas considérées comme fiables et d’aucuns les accusent même de fournir des armes et de la nourriture aux rebelles musulmans ;
au sein de l’armée gouvernementale on retrouve des officiers fiables et compétents mais aussi des haut gradés issus des diverses rébellions, qu’il s’agisse du CNDP de Bosco Ntaganda ou du M23, deux mouvements qui étaient soutenus par le Rwanda et les noms d’officiers demeurés fidèles à l’ex président Kabila et ciblés par des sanctions internationales sont fréquemment cités. A cela s’ajoutent les soupçons qui pèsent sur des politiciens locaux et des notables écartés par Tshisekedi et qui agissent par le biais de mouvements Mai Mai en phase avec une population révoltée et méfiante.
L’échec d’une « pacification » de Beni voulue par un Félix Tshisekedi qui n’a peut-être pas mesuré tous les paramètres d’une situation complexe pourrait convenir aux nostalgiques de Joseph Kabila, mais aussi être présentée comme une tentative de déstabilisation du nouveau chef de l’Etat. Ajoutons aussi que sur ce cocktail explosif flotte une forte odeur de pétrole, des gisements ayant été découverts dans le Graben et dans la rivière Semliki et que des concessions auraient été accordées à Total.
Dans l’immédiat, des observateurs locaux interprètent les récents massacres de civils comme une tactique appliquée par les ADF Nalu, dont les bases opérationnelles sont attaquées par l’armée et qui réagissent comme des guèpes soudain dispersées. De son côté le Prix Nobel de la paix, le Docteur Mukwege, a lancé un appel au soutien militaire de l’Union européenne et de la France, comparable à l’opération Artemis qui avait été déployée dans l’Ituri.
L’un des effets de la méfiance généralisée et du regain de violence est le temps d’arrêt imposé à la lutte contre l’épidémie Ebola…

20 novembre 2019

Spirale de violence au Sud Kivu

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Depuis plusieurs mois, le Sud Kivu est pris dans une spirale de violence, et plus particulièrement la région de Fizi et la zone dite des hauts plateaux où vit la communauté des Tutsis congolais Banyamulenge.
Le représentant de l’ONU à Kinshasa, François Grignon, s’en est ému, relevant qu’en octobre seulement, 90 « incidents » avaient été recensés entraînant le déplacement de plusieurs centaines de personnes dont les maisons avaient été incendiées. Des différends fonciers opposant les pasteurs Banyamulenge aux agriculteurs d’autres groupes ethniques(les Babembe et les Bafuleros entre autres) et portant sur la gestion des pâturages et des champs sont l’explication généralement donnée à ces violences qui ont entraîné plusieurs assassinats de chefs coutumiers et en mai dernier le meurtre d’un important notable banyamulenge. Au-delà de ces rivalités d’ordre foncier se trouve un conflit bien plus ancien : les Congolais du Sud Kivu n’ont jamais accepté la présence parmi eux de Tutsis banyamulenge, dont les premiers groupes, venus du Rwanda voisin, s’étaient installés sur les hauts plateaux du temps de la colonisation belge. Malgré la nationalité congolaise accordée par le président Mobutu à ces réfugiés tutsis et à leurs descendants, les relations avec les « autochtones » ont toujours été difficiles, aggravées par les guerres qui ont secoué la région depuis l’intervention des troupes rwandaises en 1996 lorsqu’il s’agissait de démanteler les camps qui abritaient les réfugiés hutus et de hâter la chute du président Mobutu. L’hostilité des « Congolais de souche » à l’encontre des Banyamulenge a été aggravée par le projet de donner le statut de commune à la petite ville de Mulenge au cœur des hauts plateaux. Aujourd’hui encore, cette région est hantée par les groupes armés de diverses obédiences : des Mai Mai congolais se présentant comme des défenseurs de leur terroir, des groupes d’opposants burundais, des Rwandais hostiles au régime de Kigali et, pour certains, appartenant au mouvement d’opposition dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général Kayumba Nyamwasa, des groupes armés hutus semant la terreur parmi les civils… Bien décidé à rétablir l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire, le président Félix Tshisekedi a déjà ordonné une offensive militaire contre les groupes rebelles du côté de Beni au Nord Kivu et il entend faire de même au Sud Kivu. Ces perspectives de guerre inquiètent d’autant plus les civils que, dans un premier temps, il avait été question d’associer les armées des pays voisins (Rwanda et Ouganda) à ces opérations dirigées, en territoire congolais, contre leurs opposants respectifs. Des plans, provisoirement suspendus, qui ravivent toutes les craintes d’invasion sinon de balkanisation du pays…

20 novembre 2019

Le Rwanda convoque ses souvenirs au théâtre Varia à Bruxelles

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Lorsque le silence fut revenu sur les collines du Rwanda, Carole Karemera, comédienne, musicienne, danseuse, artiste multiple et femme engagée, décida de quitter les scènes bruxelloises et européennes pour rentrer dans son pays. Il était temps d’y créer un centre culturel dédié aux arts de la scène, afin de ranimer la parole, de danser les émotions, d’exprimer enfin des souvenirs mis sous le boisseau. Désireuse de commémorer cette année encore le 25eme anniversaire du génocide, Carole Karamera a convaincu le Varia de s’associer à son initiative et d’organiser une semaine exceptionnelle où le théâtre apportera son modeste tribut, dans le domaine de la mémoire, du travail de justice, du réenchantement du réel, et fera le pari de redessiner l’avenir avec de nouvelles générations, via le théâtre du Papyrus et ses spectacles destinés aux enfants, « le petit peuple de la brume » ou « les enfants d’Amazi. »
A tout seigneur tout honneur : la semaine s’ouvrira sur « Rwanda 94 », le spectacle magistral de Jacques Delcuvellerie et Marie-France Collard, une création du Groupov, présentée à la fin des années 90 comme « une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants ». Sur deux soirées, le spectacle sera présenté dans son intégralité, dans sa forme filmée ou jouée mais il sera surtout l’occasion de revoir l’inoubliable cantate de Bisesero, dédiée à ces Tutsis, derniers survivants d’une colline du même nom, qui avaient résisté aux bourreaux avec des armes traditionnelles et qui attendirent en vain le retour de soldats français qui avaient promis de revenir pour les secourir.
L’année du génocide, Felwinne Sarr, aujourd’hui écrivain, philosophe et musicien n’était qu’un étudiant sénégalais qui, à Paris, lisait et relisait les lettres que son père lui envoyait depuis le Rwanda. Casque bleu dans la Mission des Nations unies au Rwanda, cet officier avait suivi jour après jour la descente aux enfers du Rwanda et ses missives prenaient son fils à témoin de son impuissance et de son désespoir. Un quart de siècle plus tard, Felwinne Sarr a prêté sa plume à Carole Karemera lorsque cette dernière a voulu raconter l’histoire toute simple, dont elle avait été le témoin : celle d’une veuve rwandaise, qui vit seule avec ses souvenirs. Un jour, sur sa colline, elle découvre un jeune homme qui non seulement à l’âge de son fils disparu, mais qui a probablement participé à son assassinat. Entre le bourreau et l’agricultrice isolée, une étrange histoire se noue : lui, il évoque le président défunt Habyarimana, elle, elle évoque Imana, le Dieu qui, avant l’arrivée des Blancs était commun à tous les Rwandais…Felwinne Sarr a rédigé le récit de cette histoire exceptionnelle, le metteur en scène d’origine congolaise Denis Mpunga l’a montée en spectacle, le théâtre Varia accueillera Carole Karemera elle-même, accompagnée de Michaël Sengazi pour faire revivre cette parole puisée au plus profond de la honte et le la douleur et présenter « We call it love ». Seuls manqueront plusieurs acteurs burundais, privés de visa.
Dans son centre culturel installé sur l’une des collines qui surplombe Kigali, Carole Karemera ne cesse d’apprivoiser la parole, pour qu’elle perpétue la mémoire ou nourrisse auteurs et créateurs. C’est ainsi que, dans le cadre de son projet « Arts and mémory » elle a créé à Kigali ce qu’elle appelle « une cathédrale sonore ». A à partir de recherches documentaires, d’interviews, d’extraits de chansons traditionnelles ou de hits qui étaient diffusés en 1994, elle a tenté de recréer les souvenirs de ces temps heureux où l’orage s’annonçait sans que l’on y croie vraiment. Tout au long de la semaine, les visiteurs du Varia pourront, casque sur la tête, fermer les yeux et visiter ce Rwanda d’avant, ce pays dont on disait que Dieu venait y passer la nuit…

18 novembre 2019

La Fleur en papier doré offre un bouquet à Pierre Mertens

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S’il est bien un endroit mythique à Bruxelles, c’est « la Fleur en papier doré » rue des Alexiens. Rénové, agrandi, doté d’une salle de réunion, d’une cuisine moderne, animé par l’équipe dirigée par Geert van Bruaene, le bistrot n’a gardé de son passé glorieux que la petite salle donnant sur la rue des Alexiens, avec ses tables en bois, son sol carrelé et cette ambiance inimitable qui séduisit tant d’écrivains « belges ». Qu’il s’agisse de Marcel Marien ou d’Hugo Claus, d’Irène Hamoir ou de Louis Scutenaire, de Paul Colinet ou de Louis Paul Boon, ils sont nombreux à s’être attablés ici, pour écrire, discuter autour d’une chope, ou pour démontrer ainsi que devait le rappeler Jacques de Decker, secrétaire de l’ Académie, qu’il existe bien une littérature « belge » qui s’exprime, aujourd’hui encore, dans les deux langues, le français et le néerlandais…
Il était donc logique que, pour fêter son 80e anniversaire, Pierre Mertens, aussi « nobélisable » qu’Hugo Claus, et l’un des derniers « monstres sacrés » du panthéon littéraire belge ( la prétention en moins) ait choisi à son tour de réunir ses amis dans le petit estaminet, à l’occasion d’une soirée consacrée à l’œuvre mais surtout à la vie même de l’écrivain…
Jacques Sojcher, Jacques de Decker, Guy Scarpetta et tant d’autres ont d’abord parlé de l’amitié qui les lie à Pierre Mertens depuis des décennies, une amitié parfois nouée sur les bancs de l’école ou les travées de l’université. Ils ont aussi rappelé à quel point Pierre Mertens était ancré dans une littérature d’engagement, de témoignage, côtoyant des écrivains comme Jorge Semprun, Milan Kundera, Garcia Marquez, inscrivant son œuvre dans une époque marquée par l’après guerre, par les grands combats de la fin du siècle dernier et des questionnements sur l’ art, l’écriture, le témoignage, qui se poursuivent jusqu’aujourd’hui… Evoquer l’œuvre de Pierre Mertens, c’est aussi parler musique et rêver de Schubert, entrelacer l’intrigue romanesque par d’intenses échappées au cœur de la culture européenne, rencontrer des personnages comme celui de Godfried Benn ou les protagonistes de la question royale…
Une soirée avec Pierre Mertens et ses amis, c’est plonger dans le siècle, revivre ses combats et ses passions politiques tout autant que se laisser envahir par des souvenirs d’amour et d’affection, mais c’est aussi ouvrir les yeux sur le présent : dans cette petite salle capitonnée, entendre Scarpetta se demander si la deuxième guerre mondiale a jamais été réellement terminée ou de Decker évoquer les périls qui menacent nos démocraties, c’est aussi rester attentif au monde tel qu’il va, aux acquis menacés, aux périls nouveaux et, comme le héros de cette soirée d’exception l’a fait durant toute sa vie, lutter contre l ’endormissement de l’esprit et la soumission de l’âme…

17 novembre 2019

Procès Rwanda: les souvenirs d’une journaliste

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Alors que Fabien Neretse, accusé de génocide, comparaît devant un jury de Cour d’Assises au Palais de Justice de Bruxelles, la journaliste du Soir a été invitée à présenter son témoignage au titre de « témoin de contexte ». La première question posée par la présidente du tribunal a porté sur les voyages effectués au Rwanda depuis le milieu des années 80 jusqu’au 25eme anniversaire du génocide, qui a été commémoré cette année à Kigali et dans l’ensemble du Rwanda.
La première impression que laissa le Rwanda, alors qu’il était comparé au Zaïre de Mobutu vers la fin des années 80, était celle d’un pays tout entier tourné vers le développement, d’où la politique était, apparemment, reléguée au second plan. Une vitrine, où la beauté des paysages et la discipline des habitants n’allaient plus longtemps dissimuler des problèmes soigneusement tus, mais que nul ne pouvait ignorer : pauvreté accablante dans les campagnes, surpopulation, effets dévastateurs d’une dévaluation de 40% du franc rwandais qui allait réduire de moitié un pouvoir d’achat déjà minimal. La « vitrine rwandaise » tant appréciée par la coopération belge, entre autres, n’allait pas tarder à voler en éclats lorsqu’en octobre 1990 les Tutsis réfugiés en Ouganda qui s’étaient vus maintes fois refuser le retour au pays déclenchèrent la guerre sur la frontière, affrontant l’armée rwandaise rapidement appuyée par des troupes zaïroises et surtout par un détachement de l’armée française, soucieuse de barrer la route à des « rebelles » considérer comme anglophones. La guerre d’octobre fut l’occasion d’une première découverte : plusieurs milliers de Tutsis et d’opposants politiques furent arrêtés, détenus au stade de Kigali et leur identification n’avait été possible grâce à des listes pré existantes. Les années suivantes furent celles d’une descente aux enfers : offensive militaire et apparition d’immenses camps de réfugiés venus du Nord entassés aux portes de Kigali, dégradation de la situation économique, apparition de tendances « hutu power » extrémistes au sein des partis politiques existants, achats d’armes et création de milices tandis que les accords de paix d’Arusha, signés en août 93 ouvraient la voie au multipartisme, à la liberté d’expression mais aussi à une presse extrémiste, de plus en plus virulente et haineuse tandis que des armes achetées en grandes quantités étaient progressivement distribuées sur les collines. Longuement, tout au long du témoignage, il fut question du génocide, de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, de la mort des Casques bleus belges, de l’exode des Hutus vers les pays voisins et plus particulièrement vers le Nord et le Sud Kivu, où les milices se reconstituèrent dans les camps de réfugiés, jusqu’à l’éclatement de la première guerre du Congo, en 1996.
Tirant la leçon d’un quart de siècles de voyages au pays des Mille collines, la journaliste insista sur ses conclsions d’aujourd’hui, à savoir que le génocide et ses conséquences ne peuvent être circonscrits dans le temps et dans l’espace. Les tueries ont duré cent jours et fait un million de morts, mais les techniques mises en œuvre et en particulier le viol avec extrême violence, comme moyen d’extermination d’un groupe humain, se sont répandues dans la sous région, et en particulier dans l’actuelle RDC. Le génocide n’a pas seulement bouleversé l’espace rwandais, ses conséquences ont déstabilisé, jusqu’à aujourd’hui, toute l’Afrique centrale. De plus, les traumatismes qui hypothèquent l’existence des survivants ont été transmis aux générations suivantes : de nos jours encore, des adolescents qui n’étaient pas nés en 1994 sont réveillés par des cauchemars, hantés par des atrocités qu’ils n’ont cependant pas vécues en direct et ce fait rappelle un avertissement qui avait été lancé en 1995 à Kigali par le directeur de l’Institut Yad Vashem, dédié aux victimes de l’Holocauste: les générations à venir seront elles aussi marquées par le génocide, les traumatismes seront, plus que probablement, appelés à se transmettre.
Les questions posées au témoin à propos de la gacaca (justice communautaire, ou réparatrice) ont permis d’expliquer la complexité du vivre ensemble dans le Rwanda d’aujourd’hui, où des survivants du génocide sont obligés de vivre aux côtés des bourreaux de leur famille et, un quart de siècle après les faits, ne cessent de poser la question qui les hante toujours : « où se trouvent les corps des nôtres, dont nous ne pouvons faire le deuil tant qu’ils n’ont pas été retrouvés et inhumés dans la dignité…”

14 novembre 2019

La chaire Mukwege, créée à Liège, examinera le viol sous tous ses aspects

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Face au viol, qu’il soit utilisé comme arme de guerre ou qu’il résulte de l’effondrement des barrières morales, la riposte s’organise. Dans son hôpital de Panzi au Sud Kivu, le Docteur Mukwege, confronté depuis des années à la violence physique, à ses conséquences psychologiques, à la stigmatisation des victimes souvent rejetées par leur famille, à leur détresse matérielle et à l’impunité des coupables a tenté, progressivement, de répondre aux besoins multiples suscités par le fléau.
C’est ainsi qu’au-delà des soins médicaux et de la reconstruction physique des femmes détruites, l’hôpital de Panzi met désormais à la disposition des victimes une cellule de conseil juridique et un centre de réhabilitation, la maison Dorcas ou la Cité de la Joie. Là, les femmes acquièrent des compétences professionnelles qui leur permettent de contracter un petit crédit afin de se lancer dans une activité rémunératrice et de retrouver leur autonomie.
Depuis plus de quinze ans, cette approche qualifiée de holistique, qui prend en compte les victimes dans tous les aspects de la reconstruction de leur vie s’est mise en place au fil des évènements et des besoins. Panzi, dont le Docteur Mukwege est le médecin-chef, est devenu bien plus qu’un simple hôpital, c’est désormais un lieu où on soigne les corps mutilés et les âmes blessées, où les femmes viennent chercher refuge, soins et réconfort. Véronique de Keyser, ancienne députée européenne, professeur émérite à l’Université de Liège et psychologue de formation, a voulu aller plus loin encore. S’interrogeant sur l’avenir des enfants nés du viol, des gosses qui sont issus de la violence et n’ont rien connu d’autre, elle a créé une asbl, « les enfants de Panzi et d’ailleurs » qui tente d’aborder une autre des conséquences des violences sexuelles : le destin brisé d’enfants souvent rejetés par le milieu villageois, où on les appelle « les enfants du serpent », des gosses qui n’ont pas les moyens de fréquenter l’école, d’apprendre un métier et pour qui le retour à la guerre est souvent la seule perspective.
On le constate : dans cette région où la violence sexuelle n’avait jamais été systématique, son apparition pose des problèmes inédits, multidimensionnels ; elle représente un défi pour de nombreux professionnels dans le domaine de la santé physique et mentale, du droit, de l’économie domestique. Or jusqu’à présent, pris par l’urgence, la plupart des spécialistes en ces diverses matières avaient paré au plus pressé et travaillé en ordre dispersé.
Désormais, les échanges entre les professionnels de plusieurs disciplines seront organisés de manière systématique, des échanges seront prévus, des synthèses seront publiées : tel sera le « cahier des charges » de la « chaire Mukwege » qui a été inaugurée à Liége en présence de la reine Mathilde et du Prix Nobel de la paix 2018.
Cette chaire multidimensionnelle, d’un genre nouveau, a été lancée à l’ initiative de Véronique de Keyser mais elle sera portée au quotidien par le professeur Adelaïde Blavier, attachée au centre d’expertise en psychotraumatismes et psychologie légale à l’ Université de Liège et collaborant avec le CHU de Liège. Réunissant des scientifiques de diverses disciplines elle travaillera aussi en étroite collaboration avec les psychologues et autres professionnels travaillant sur le terrain, dans l’enceinte de l’hôpital de Panzi ou ailleurs dans l’ Est du Congo.
Cette initiative permettra de développer des recherches interdisciplinaires dans le domaine des violences sexuelles et de mettre au point, de manière scientifique, des méthodes de travail qui jusqu’à présent avaient été inspirées par le pragmatisme, par la nécessité d’apporter des réponses immédiates à la multiplication des drames individuels. Les enseignements de cette chaire dépasseront d’ailleurs le cas de la RDC : au Kosovo, en Irak auprès des femmes yezidies, le docteur Mukwege a découvert de nombreuses similitudes dans le processus de destruction autant que dans les conséquences des viols systématiques. Mais après avoir fait plusieurs fois le tour du monde et approfondi sa connaissance du problème, le Prix Nobel a répété son intime conviction devant son auditoire liégeois : qu’il s’agisse des Balkans ou du Kivu, la principale blessure des femmes victimes de viol, c’est le silence qui leur est imposé, c’est l’impunité dont bénéficient leurs bourreaux. Et, avant l’assistance matérielle, leur première exigence, c’est la justice. Ancienne magistrate à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, Françoise Tulkens devait rappeler que le corollaire de la justice, c’est aussi la réparation et qu’à cet égard, le colloque de Liège et les futurs travaux de la Chaire Mukwege pourraient représenter un tournant…

27 octobre 2019

Une opération militaire régionale suscite la méfiance à l’Est

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Vive émotion à l’Est du Congo : selon des documents provenant de l’état major les chefs d’état major des pays de la région (RDC, Burundi, Rwanda et Ouganda) devraient, fin octobre, mettre au point une offensive commune contre les groupes armés étrangers qui dévastent le Nord et le Sud Kivu. Un état major intégré serait mis sur pied et il travaillerait en coordination avec la Monusco et la force africaine Africom.
Cette offensive serait destinée à réaliser la promesse faite par le président Tshisekedi lors de ses voyages dans l’Ituri et dans les deux Kivu : mettre définitivement hors course les groupes armés, congolais et étrangers, qui dévastent la région depuis plus de vingt ans. Les principales cibles de l’offensive sont les ADF Nalu, (Allieddefense forces). Ce groupe, d’origine ougandaise, opère dans l’Ituri mais possède des bases dans le parc des Virunga. Présenté comme « islamiste », il compterait dans ses rangs des « shebabs » somaliens et kenyans. Sont également visés les FDLR rwandais (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) : ces descendants des réfugiés hutus arrivés au Congo en 1994 au lendemain du génocide se sont depuis longtemps « enkystés » dans la forêt congolaise. Ils s’y livrent au trafic de charbon de bois, (vendu au Rwanda…)contrôlent des mines de colombo tantalite et sont accusés des pires exactions à l’encontre des populations civiles, viol des femmes et recrutement d’enfants soldats. D’autres groupes d’origine congolaise sont aussi visés : lesRedTabara, les Nyatura et le NDC rénové, sans oublier des factions burundaises.
Si les préparations d’opérations militaires qui seraient menées sur le sol congolais par des armées des pays voisins inquiètent vivement les populations de l’Est, c’est parce que la méfiance est généralisée : tous ces groupes armés, qui vivent de l’exploitation des ressources et de la terreur exercée sur les civils, ont aussi multiplié entre eux des alliances autant opportunistes qu’équivoques. Un seul exemple : il est régulièrement question d’infiltrations au Rwanda, via l’Est du Congo et le Burundi, d’hommes armés appartenant au RNC, le mouvement d’opposition rwandais dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général KayumbaNyamwasa. Ces opposants au régime du président Kagame sont des Tutsis, mais sur le terrain, ils auraient noué des alliances avec les Hutus des FDLR, tout en bénéficiant de certains soutiens au sein de l’armée ougandaise, qui est cependant alliée de Kigali…
A ces équivoques régionales s’ajoutent des complicités au sein de l’armée congolaise elle-même qui demeure infiltrée par d’anciens rebelles. En effet, depuis les accords de paix de 2002, des groupes armés, bénéficiant de mesures d’amnistie, ont été réintégrés au sein des forces régulières et certains de leurs chefs, non seulement occupent des postes de commandement mais bénéficient d’une impunité totale, soutenus qu’ils étaient par l’ex président Joseph Kabila.
Le député Juvénal Munobo, élu dans la zone minière de Walikale sur les listes du parti UNC (Union pour la nation congolaise) s’est déjà opposé très explicitement à cette opération militaire conjointe et plus particulièrement à la pénétration de troupes étrangères (ougandaises et rwandaises) en territoire congolais.
Le député assure qu’en réalité, des militaires rwandais seraient déjà rentrés en territoire congolais, dont deux bataillons des forces spéciales.Selon des sources locales, des militaires rwandais portant uniforme congolais seraient déjà déployés dans le Ruwenzori, près de la frontière ougandaise, chargés de combattre les hommes du RNC du général Kayumba.
Le mouvement citoyen Lucha critique lui aussi ce projet de force armée interrégionale et rappelle les échecs cuisants des opérations précédentes, UmojaWetu et Amani Leo, menées avec les pays voisins et, comme le député Munobo, Lucha considère que l’apport des armées étrangères doit se limiter à l’échange de renseignements. Lucha rappelle aussi que la brigade d’intervention régionale de la Monusco dispose de moyens importants et pourrait suppléer à l’apport contesté des pays voisins. Une autre couac de mauvais augure vient de surgir, l’Ouganda refusant de participer aux opérations aux côtés de son voisin rwandais…

27 octobre 2019

Congo: l’enseignement primaire sera gratuit, mais comment le payer?

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Lors de son passage à Bukavu, le président Félix Tshisekedi a pu mesurer l’impact de la décision de rendre gratuit l’enseignement primaire : lors de la rentrée de septembre, des parents d’élèves avaient refusé de payer, même partiellement, les frais scolaires qui leur étaient réclamés, surtout par les écoles catholiques et manifesté avec bruit leur opposition.
Soulignant que le droit à l’éducation figure dans la Constitution, les autorités ont tenu bon, même si cette gratuité représente un saut dans l’inconnu : le financement de l’enseignement primaire par l’Etat devrait absorber 20% d’un budget porté à sept milliards de dollars par an, (contre 5 milliards auparavant). Alors qu’auparavant, la RDC n’accordait que 500 millions de dollars par an à l’ensemble du secteur de l’éducation, le gouvernement devra, chaque mois, affecter 26 millions de dollars au paiement des salaires des enseignants du primaire. Ces derniers, quant à eux, devront aussi faire face à une affluence record dans tous les établissements d’enseignement tant la mesure est populaire.
Il faut rappeler que c’est à la moitié des années 80 que le Zaïre du président Mobutu, inaugurant les politiques dites d’ajustement structurel ou d’austérité, fut obligé de mettre fin à la gratuité de l’enseignement. Depuis près de quatre décennies, les parents sont obligés de s’acquitter d’une partie du salaire des enseignants et des frais d’entretien des écoles et chaque rentrée scolaire représente un cauchemar pour les parents obligés de payer, pour chaque enfant, des sommes oscillant entre 300 et 900 dollars par an.
Si, au moment de la rentrée, les enfants se présentent les poches vides, ils sont impitoyablement chassés par les directions d’école et, au sein des familles, les parents se voient souvent obligés de choisir lequel des enfants pourra étudier et leur choix défavorise généralement les filles…
En outre, c’est le retrait des coopérations étrangères suivant la rupture entre le président Mobutu et la Belgique, qui ouvrit la voie à une sorte de privatisation de l’enseignement au début des années 90. Cohabitent ainsi des écoles publiques, officielles, des écoles privées ouvertes par de simples particuliers et, majoritaires, des écoles dites conventionnées, souvent d’inspiration catholique ou protestante.
Dans tous les réseaux, les enseignants, encadrés par leur syndicat, n‘hésitent pas à mener des grèves pour défendre leurs droits et aujourd’hui encore ils redoutent que la fin de la contribution des parents porte atteinte à leur revenu.
Arsène Lumpali, l’un des dirigeants de la Commission Justice et Paix à Bukavu, de passage à Bruxelles, décrit l’ampleur du problème : « les seuls enseignants à percevoir le salaire prévu par les barèmes de l’Etat sont ceux qui sont « mécanisés » : connus, dûment répertoriés comme agents de l’Etat ils gagnent, en principe, un salaire qui va de 250 à 300 dollars par mois. Dans les écoles de village, ce salaire ne dépasse pas les 100 dollars. C’est ce revenu régulier, considéré comme insuffisant, que les parents étaient invités à compléter. A ces enseignants enregistrés s’ajoutent les « non mécanisés » : ne figurant pas sur les listes officielles, ils sont cependant indispensables pour faire face à la surpopulation scolaire et les parents sont les seuls à les rémunérer…A l’avenir, il faudra que ces enseignants surnuméraires soient régularisés… »
Danny Singoma, qui préside à Kinshasa la Maison de la Laïcité et soutient, via l’ONG Laïcité et Humanisme, bon nombre d’écoles officielles, souligne à quel point, dans la capitale comme ailleurs les écoles sont en crise, y compris dans l’enseignement dit conventionné : « elles vendent leurs terrains, y compris les cours de récréation, à des entreprises immobilières, autorisent des commerces à s’installer à front de rue…Pour l’enseignement conventionné, généralement plus cher, l’instauration de la gratuité représentera un sérieux manque à gagner puisque les parents payaient jusque 500 dollars par enfant, dans des classes de 40 enfants ! »
Malgré les nombreuses grèves, la société civile soutient la décision du gouvernement et Danny Singoma précise que « la Coalition nationale de l’enseignement pour tous » (CONEP) une structure qui rassemble plus de 60 organisations, a lancé le mot d’ordre « on ne recule pas.. »
Assistant à Rome à la cérémonie de cardinalat de Mgr Fridolin Ambongo, le président Tshisekedi a réussi à réduire les tensions avec l’Eglise catholique. « De toutes façons » relève Arsène Lumpali « les autorités devront composer, puisque dans une ville comme Bukavu, par exemple, les écoles catholiques et protestantes représentent 80% de l’offre scolaire…. « Le représentant de Justice et Paix se demande tout de même « si l’Etat n’aurait pas du y aller progressivement, par paliers. » Tout en reconnaissant que « le nouveau pouvoir avait envie de frapper un grand coup sur le plan social… »
Danny Singoma se montre lui aussi optimiste : « la mesure a suscité un tel engouement que les bailleurs vont nous aider… La Banque mondiale aurait déjà promis une aide d’un milliard de dollars…»..
C’est qu’ il y a urgence : relevant qu’à l’Est le principal problème demeure la persistance des groupes rebelles, Arsène Lumpali relève que « tout est lié, car les enfants privés de scolarité risquent de devenir de nouvelles recrues pour les groupes armés… »