12 septembre 2020

Une dent, dernier souvenir de Patrice Lumumba, sera enfin restituée à la famille

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La mémoire des Congolais, le souvenir de ses proches et une dent dans un tiroir : ce qui reste de Patrice Lumumba

Voici quelques semaines, Juliana, la fille de Patrice Lumumba, adressait au roi Philippe une lettre au nom de toute la famille du défunt. Elle rappelait que depuis le 17 janvier 1960, « nous n’avons aucune information qui détermine avec exactitude les circonstances de la mort tragique de notre Père, ni ce qu’il est advenu de sa dépouille. » (…)Héros sans sépulture, corps sans ossements, la dépouille de notre Père a été condamnée à demeurer une âme en errance à perpétuité, sans l’ombre d’une tombe pour son repos éternel. »
Soixante ans après l’assassinat du Premier ministre congolais, vingt ans après la fin des travaux d’une commission d’enquête parlementaire qui a établi les responsabilités de la Belgique dans l’assassinat du héros de l’indépendance, non seulement la famille n’a jamais été dédommagée, mais les derniers restes du défunt sont demeurés parmi les pièces du dossier judiciaire ouvert à Bruxelles en 2011. Ces restes se résument à … une dent, saisie chez un policier belge Gérard Soete, qui contribua à faire disparaître le corps de Patrice Lumumba, après son assassinat le 16 janvier 1961.
Cette semaine, répondant favorablement à la requête de la famille Lumumba, le Parquet fédéral a annoncé que la dent serait restituée, mais qu’il s’agissait d’un geste avant tout symbolique. Eric Van Duyse, le porte parole du Parquet fédéral, a rappelé qu’il n’y avait pas de certitude absolue établissant que cette dent ait bien appartenu au père de l’indépendance : « il n’y a pas eu d’analyse ADN sur cette dent, cela l’aurait détruite. »
Pour Juliana Lumumba, malgré son caractère objectivement dérisoire, cette restitution minimale représente un moment important : « c’est une grande victoire. Enfin, mon père pourra être enterré dans la terre de ses ancêtres. On pourra l’inhumer, il y aura un lieu de recueillement. »
Puisque cette demande répond aux voeux de la famille,on ne glosera pas sur la désinvolture de la Belgique, qui attendit tant d’années pour découvrir que derrière Lumumba, tribun politique et martyr de l’indépendance, il y avait aussi une famille, une épouse, des enfants, des hommes et des femmes qui ne purent jamais faire leur deuil puisque, à propos des derniers moments de l’être cher, la vérité ne fut jamais complètement reconnue…
A Berlin, à Leipzig, à Moscou, dans son village natal d’Onalua, des statues honorent la mémoire d’un homme plus grand que ses 35 ans de vie, un homme privé de sépulture mais à propos duquel Jean Paul Sartre écrivait en 1963 « mort, il va cesser d’être une personne pour devenir l’Afrique tout entière ».
A Bruxelles, la ville où cet « évolué » fit ses premiers pas en politique, seul un bout de trottoir, cédé par la Ville de Bruxelles à l’orée du quartier ixellois de Matonge rappelle la brûlante mémoire du disparu. Brûlante, oui, car la mémoire de Lumumba n’a cessé de hanter la Belgique et elle planera encore sur les prochains travaux de la commission parlementaire consacrée à la colonisation.
On sait aujourd’hui que lorsque Gérard Soete, dans une clairière proche d’Elisabethville (aujourd’hui Lubumbashi) dépeça les corps de Patrice Lumumba et de ses deux compagnons Okito et M’Polo l’ancien policier, imbibé de whisky pour être capable de mener à bien ce qu’il qualifia de « travail diabolique », n’était pas isolé. Il exécutait des ordres bien précis, faire en sorte que, précisément, plus rien ne subsiste du corps de Lumumba et de ses compagnons.
La veille, le 17 janvier 1961, après avoir été arrêté, torturé puis expédié au Katanga où, enfermé dans la maison Brouwez il sera battu à mort, entre autres par les ministres du gouvernement sécessionniste katangais, Patrice Lumumba a été emmené dans une clairière et fusillé. Si des soldats congolais ouvrent le feu, ce sont deux Belges, le commissaire de police Verscheure et le capitaine Gat qui donnent l’ordre de tirer. Auparavant ils ont informé les prisonniers déjà agonisants, du sort qui les attend. A l’arrière plan, des ministres katangais observent la scène en tremblant de froid et les corps des suppliciés sont jetés dans une tombe fraîchement creusée dans la terre sablonneuse.
Dès le lendemain, la rumeur de la mort de Patrice Lumumba se répand dans Elizabethville et les Belges comme les leaders katangais, au premier rang desquels le Mwami Munongo, ennemi déclaré du Premier Ministre déchu, se réjouissent sans retenue. Pas pour longtemps : un missionnaire a rapporté que dans la région de Tshilatembo, où les prisonniers ont été tués, des charbonniers ont entendu des coups de fusil. Au petit matin, ils ont aperçu un bras qui émergeait d’une trouée de terre fraîchement remuée. Ainsi que le relate Ludo de Witte, reprenant le témoignage de Jacques Brassine, (1) des policiers reçoivent l’ordre de clôturer hermétiquement le voisinage tandis qu’une réunion d’urgence se tient au Ministère de l’Intérieur du Katanga et Gérard Soete y participe au titre de commissaire en chef de la police katangaise. Alors que la joie des officiels fait place au désarroi, Soete mesure immédiatement les conséquences de la probable découverte des corps : le lieu va attirer des curieux, susciter des pèlerinages.
Mort, Lumumba risque de devenir plus subversif encore ! On peut se douter qu’à Bruxelles, où le ministre des Affaires africaines d’Aspremont Lynden suit d’heure en heure l’évolution de la situation et tient à s’assurer de l’élimination définitive de l’ancien Premier Ministre, on se montre plus inquiet encore. Pour mettre fin aux rumeurs, une fable est montée selon laquelle les prisonniers auraient tenté de s’évader. A toutes fins utiles, Bruxelles réclamera, plusieurs jours après le crime, que les prisonniers soient traités correctement.
Soete et Verscheure, eux, ne tergiversent pas. Ils ne se perdent pas dans les méandres et les mensonges de la diplomatie. Dans la soirée du 18 janvier, équipés d’une scie à métaux, de deux dame jeanne d’acide sulfurique, d’un fût à essence vide de 200 litres, ils quittent Elizabethville à bord d’un camion des Travaux publics et regagnent les lieux de la fusillade accompagnés de soldats katangais. Arrivés en pleine nuit et ne retrouvant pas immédiatement la fosse ils ne se mettent au travail que le lendemain soir. Déterrer les corps, les couper en morceaux, broyer les crânes après en avoir extrait les balles : cette macabre besogne leur prend du temps. Les cendres, les ossements sont éparpillés sur le chemin du retour, les dents également, mais Soete en glissera une ou deux dans sa poche. Des souvenirs qu’il ramènera en Belgique. Auparavant, pour se remettre de ses émotions, le commissaire prendra deux semaines de vacances en Afrique du Sud en compagnie de son frère qui avait participé à l’opération.
Alors que la nouvelle de la mort de Lumumba suscite dans le monde une émotion considérable (des ambassades belges sont prises d’assaut en Inde, à Belgrade, à Varsovie, au Caire…) Bruxelles maintient la thèse officielle : l’assassinat est attribué aux Katangais, mus par une « haine tribale » à l’encontre d’un Premier Ministre qui défendait l’unité du Congo et s’opposait à la sécession.
Pourquoi une telle détestation ? Pourquoi cette volonté d’écarter définitivement un homme qui avait présidé les associations d’évolués, avait été présenté au roi Baudouin en 1955, avait défendu en 1956 l’idée d’une « communauté belgo congolaise » ? Loin d’être le leader radical, prétendument courtisé par les communistes tel qu’on le présenta à la fin de sa vie, il voulait que soient satisfaites les aspirations simples des Congolais : un salaire décent, l’admission des plus compétents à des postes à responsabilité, l’intégration de nationaux dans l’administration coloniale, la fin des humiliations. Il rêvait d’un grand Congo uni, transcendant les appartenances ethniques auxquelles les Belges voulaient si souvent réduire les Congolais et ce n’est que bien tard, après Joseph Kasa Vubu qui défendait d’abord le peuple Bakongo, qu’il réclama l’indépendance. « Personne n’avait vu venir Patrice Lumumba » répète son biographe Jean Omasombo, qui le compare à un Ovni en politique. Préférant se former lui-même, il quitte les écoles des Blancs dont il juge l’enseignement trop faible, gagne le Maniéma puis Stanleyville où il gagne sa vie comme employé dans l’administration et la Poste. Autodidacte, il dévore les livres, se montre curieux de tout. Ambitieux, il milite au sein des associations d’ « évolués » et ce n’est qu’à la fin des années 50, lorsqu’il constate que les Belges se montrent sourds à ses revendications et le mettent en prison qu’il finit par réclamer l’indépendance. Il crée le Mouvement national congolais en 1958 et ayant rencontré au Ghana les leaders des mouvements de libération africains il s’inscrit dans le vaste mouvement qui secoue le continent. Aux yeux des Belges, cet homme inclassable, populaire dans toutes les régions du pays, est vite qualifié d’ « incontrôlable ». Et pour cause, il ne se laisse ni séduire ni corrompre et les peines de prison qui le frappent ne font qu’accroître sa popularité. Lorsque s’ouvre la Table ronde de janvier 1960, les autres leaders congolais qui sont cependant des rivaux politiques, refusent d’entamer les travaux sans lui. Les Belges le libèrent et montrant ses poignets encore marqués par les menottes il s’installe triomphalement à la table de négociations.
Le fameux discours qu’il prononce devant le roi Baudouin, le 30 juin 1960, qui résume les griefs et les aspirations des Congolais ne sera pas la cause de sa mort : il y a longtemps que Patrice Lumumba était l’homme à écarter. Politiques, médiatiques, militaires : tous les moyens seront mis en oeuvre et la fusillade dans une clairière du Katanga ne sera que le point d’orgue d’une histoire tragique. Mais la mémoire des peuples est têtue et le souvenir de Lumumba s’impose toujours.

Sources : Ludo DE WITTE, l ’assassinat de Lumumba, Editions Kharthala
Jacques Brassine, Enquête sur la mort de Lumumba, Racines

12 septembre 2020

Bernard Remiche, un homme au-delà du droit, de l’économie, de la politique et même du Congo…

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Un grand ami du Congo s’en est allé en la personne de Me Bernard Remiche. Avocat près la Cour d’Appel de Bruxelles, professeur d’université (UCL, Nice, Coïmbra, Buenos Aires…)il s’était spécialisé dans le droit économique et plus particulièrement les questions de propriété intellectuelle. Sa dernière grande victoire avait été remportée contre la société multinationale Monsanto, qui avait voulu implanter en Argentine les semences OGM.
Ses liens avec le Congo étaient anciens et particuliers : n’étant pas issu d’une famille ayant des attaches en Afrique il avait découvert le pays alors que, dans les années 70, il était chef de cabinet du Ministre de la Coopération d’alors, Lucien Outers. A ce titre, il eut à gérer en 1978 une crise exceptionnelle : l’incursion au Katanga de rebelles venus du pays voisin, les fameux « gendarmes katangais ». Cette crise, marquée par une avancée fulgurante en territoire katangais au départ de la localité de Dilolo sur la frontière se termina de manière tragique et spectaculaire lorsque les paras français, devançant leurs alliés belges qui arrivèrent à la fin des opérations, sautèrent sur Kolwezi, délivrèrent les otages européens retenus à la villa P2 et mirent les rebelles en déroute, ce qui conforta le pouvoir de Mobutu. Après la fin de la participation du FDF (Front pour la défense des francophones) au gouvernement, Bernard Remiche, qui avait été témoin et acteur d’une politique belge déjà marquée par les querelles communautaires s’impliqua davantage dans le Zaïre de l’époque et noua de nombreux contacts avec l’entourage du président Mobutu mais aussi avec des opposants notoires. Passionné par le pays, cet homme affable, doté d’un solide sens de l’humour qu’il légua à son fils Gilles, comptait de nombreux amis à Kinshasa ; il défendit les intérêts de la maison d’édition De Boeck et, bien plus tard, tenta de remettre de l’ordre dans les finances et la gestion du Grand Hôtel de Kinshasa, une tâche de Sisyphe…Il fut aussi l’avocat de la famille Lumumba et se tint à ses côtés lorsque la Belgique, après une commission d’enquête parlementaire, reconnut enfin sa responsabilité dans la mort du héros de l’indépendance. Auparavant, il s’était passionné pour la musique congolaise, plaidant la cause des musiciens, -des hommes aux affaires compliquées et aux visas parfois difficiles à obtenir- et il suivait toujours, même de loin, la politique du pays, alimenté qu’il était par les informations que lui donnaient ses nombreux amis et collègues
Fin observateur de la politique belge, il avait été l’un des sages du FDF et à l’époque, l’un des artisans du rapprochement de ce parti avec le Rassemblement wallon. Passionné par la presse depuis ses études universitaires, comptant de nombreux amis parmi les journalistes, il avait soutenu plusieurs aventures éditoriales, dont, au début des années 70, Quatre Millions Quatre, puis Dimanche Matin et enfin la version belge de l’hebdomadaire français Marianne.
Devenu professeur émérite, il avait gardé ses activités d’avocat, ses passions intellectuelles, son goût pour la politique et d’immenses lectures éclectiques. Porté par un sens indéfectible de l’amitié, il avait aussi maintenues intactes ses nombreuses relations en Belgique et à travers le monde. C’est pour cela que le jour de ses funérailles à Bruxelles, une messe sera dite aussi à l’église Sainte Anne de Kinshasa, jumelée pour l’occasion avec l’église Sainte Anne d’Uccle… Entre Belges et Congolais et en dépit des règles sanitaires et des « distanciations » multiples, il est de ces amitiés qui demeurent sans frontières…

9 septembre 2020

Au Congo, la coalition au pouvoir prend l’eau de toutes parts

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Lorsque Félix Tshisekedi a été présenté par la Cour Suprême comme le vainqueur des élections présidentielles de décembre 2019 et a conclu un, accord de coalition entre le Front Commun pour le Congo, soutenant Joseph Kabila et la Coalition pour le changement (CaCh) réunissant son propre parti l’UDPS et la formation dirigée par Vital Kamerhe, de nombreux Congolais ont cru que le rêve devenait réalité : pour la première fois dans l’histoire du pays, la passation de pouvoir se déroulait de manière pacifique, «civilisée ».
Démentant les prophètes de malheur et le clan des perdants, dont Martin Fayulu présenté comme le véritable vainqueur par l’Eglise catholique et ses observateurs, l’opinion, dans sa grande majorité, a voulu donner sa chance à Félix Tshisekedi, relativement inconnu mais de bonne volonté et surtout héritier d’un nom prestigieux.
Moins de deux ans plus tard, force est de constater que les attelages politiques sont grippés : du côté de la coalition pour le changement, les partisans de l’UNC, le parti de Vital Kamerhe, et avec eux les ressortissants du Kivu, pleurent la mise à l’écart de leur leader pour faits de corruption avérés, même s’il a pu quitter la rude prison de Makala pour un hôpital où il est traité pour le Covid 19.
Le président Tshisekedi et les siens sont donc seuls aux commandes et, fortement encouragés par les Etats Unis, ont essayé d’élargir leur champ de manœuvres, en rognant sur les bastions de leur allié Kabila : de nouveaux juges ont été nommés à divers niveaux, dont cette même Cour Suprême qui avait cependant proclamé la victoire du nouveau président, d’importantes nominations ont eu lieu au sommet de l’armée, non sans provoquer grogne et ressentiment, des protections ont été retirées, ce qui a permis, entre autres, l’arrestation de Christian Ngoy, l’un des assassins de Floribert Chebeya qui se croyait en sécurité au Katanga. La nomination des juges a d’ailleurs permis à des membres du FCC de menacer d’accuser le président en exercice de haute trahison.
Face à cet « imperium » que Felix Tshisekedi exerce avec de plus en plus d’assurance et qu’il focalise sur la lutte contre la corruption, les partisans de Kabila ont jeté le masque à leur tour: il est clair que pour eux, l’effacement du président sortant n’était que momentané et que la nouvelle date à retenir est 2023, où doivent se tenir de nouvelles élections.
D’ici là, les grandes manœuvres ont commencé, les hostilités aussi. Le premier terrain est évidemment la CENI (Commission électorale indépendante) dont le président Corneille Nangaa doit être remplacé par un candidat issu de la société civile et présenté par les confessions religieuses. Ronsard Malonda, un homme du sérail qui avait efficacement secondé Corneille Nangaa, a été récusé et aucun autre nom n’a encore fait l’unanimité.
Cette semaine, une autre carte a été abattue : certains membres du FCC ont suggéré de modifier le mode de scrutin présidentiel ! Le député Alphonse Ngoyi, ancien gouverneur du Kasaï oriental, a lancé une réflexion sur le suffrage indirect : le scrutin direct serait remplacé par le recours à de « grands électeurs », ce qui permettrait de réduire les coûts au niveau de l’organisation. Mais dans l’hypothèse de l’ « achat des consciences », pratique courante s’il en est, ces économies pourraient s’avérer illusoires.
Parallèlement à la « cour des grands », -le microcosme politique-, la « cour des petits » c’est à dire celle des populations s’agite aussi : dans l’Est du pays, la violence sévit plus que jamais . Dans l’Ituri, ( Bunia et Bén)i les tueries, attribuées aux rebelles musulmans des ADF, sont quotidiennes. AU Sud Kivu, les pasteurs tutsis Banyamulenge subissent depuis des mois l’incendie de leurs villages et les raids sur leurs troupeaux sont attribués aux diverses milices qui évoluent en contrebas, dans la plaine de la Ruzizi. L’assassinat d’une quinzaine de personnes dans le village de Kipupu (et non 220 comme l’avaient clamé les députés provinciaux) a fait monter la tension et incité le Rwanda à lancer une mise en garde très médiatisée au Docteur Mukwege qui avait dénoncé cette nouvelle tuerie…

31 août 2020

Le héros du film Hotel Rwanda, passé à l’opposition, arrêté à Kigali

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Sur toutes les rumeurs qui traversaient Kigali depuis des jours, portant entre autres sur la santé du président Kagame ou les raisons de la sortie de James Kabarebe contre le Docteur Mukwege, c’est une certitude qui l’a emporté, relançant un autre train d’interrogations : Paul Rusesabagina, arrêté au Rwanda, se trouve en garde à vue dans un commissariat de Remera, l’un des quartiers de la capitale. Cette information a été rendue publique par un communiqué laconique publié par le Rwanda Investigation Bureau qui rappelle que l’ancien patron de l’hôtel des Mille Collines est soupçonné d’être le fondateur et l’un des principaux financiers de groupes armés, dont le MCRD (Mouvement rwandais pour le changement démocratique) et le PDR-Ihumure (parti pour la démocratie), deux formations qui opèrent au départ des pays voisins du Rwanda sont qualifiées de « groupes terroristes adeptes de la violence » par le RIB.
Le personnage de Paul Rusesabagina est connu dans le monde entier depuis que son histoire inspira le film Hôtel Rwanda, avec Don Cheadle dans le rôle principal. En 1994, alors qu’il était directeur par interim de l’hôtel des Mille collines, Paul Rusesabagina avait joué un jeu double, qui avait sauvé plus de 1200 Tutsis qui tentaient d’échapper aux massacres. En effet, alors qu’au dernier étage de l’hôtel de luxe, propriété de la Sabena, les officiers et politiciens extrémistes multipliaient les réunions et orchestraient le génocide, dans les étages inférieurs s’entassaient des Tutsis menacés de mort et des personnalités politiques « modérées ». En accord avec les directives de la compagnie aérienne, données depuis Bruxelles, Paul Rusesabagina accueillait tout le monde, mais contre promesse de paiement et par la suite des factures furent envoyées par la société à ceux qui avaient survécu.
Avec efficacité et courage, le directeur de l’hôtel avait caché ces hôtes terrorisés jusqu’à leur évacuation vers les zones contrôlées par le FPR. Depuis le film Hôtel Rwanda, qui raconte son histoire, Paul Rusesabagina était considéré comme un héros dans les pays occidentaux et il reçut plusieurs prix, mais au Rwanda, il n’allait pas tarder à apparaître comme un opposant.
Réfugié en Belgique, cet homme astucieux et débrouillard monta des compagnies de taxi, embauchant nombre de ses compatriotes, puis déplaça ses affaires aux Etats Unis.
Devenu un opposant déclaré au régime, il mit au service de l’opposition ses relations et ses moyens financiers et fut très rapidement accusé de financer des groupes armés appuyant l’opposant numéro un au régime de Kigali, le général Kayumba Nyamwasa, un ancien responsable de la sécurité du FPR et compagnon de maquis de Kagame. Depuis l’Afrique du Sud où il est réfugié, Kauymba, qui a fondé le RNC (Rwanda National congres) a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat et il organise des milices opérant entre l’Ouganda, le Sud Kivu et le Burundi.
Paul Rusesabagina, opposant déclaré au régime de Kigali, faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international justifié par de nombreuses charges, dont des incendies criminels, des assassinats ciblés, des actes de terrorisme perpétrés contre des civils. Le porte parole du Rwanda Investigation bureau, Thierry Murangira, a refusé de nommer les pays qui avaient permis la capture de l’opposant, invoquant seulement « la coopération internationale ». Rusesabagina voyageait régulièrement aux Etats Unis et en Belgique où se trouvaient ses affaires mais aussi dans les pays d’Afrique centrale voisins du Rwanda, dont la RDC et le Burundi. A noter que plus de 1800 réfugiés burundais qui se trouvaient dans un camp situé dans le sud du Rwanda ont actuellement amorcé un mouvement de retour vers leur pays d’origine. ..

25 août 2020

Les propos tenus à Kigali par James Kabarebe visent le Docteur Mukwege

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La sécurité du Docteur Mukwege, prix Nobel de la paix, es- elle menacée au départ du Rwanda ? Les propos tenus par James Kabarebe, conseiller du président Kagame et qui dirigea les guerres menées au Congo au lendemain du génocide, ont semé l’inquiétude et le président Tshisekedi a demandé que des mesures de sécurité soient prises.
S’exprimant à l’occasion d’une interview télévisée pour laquelle il est apparu en uniforme, le général Kabarebe, qui dirigea la guerre menée au Congo par les Forces armées rwandaises en soutien à l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) dirigée par Laurent Désiré Kabila nie fortement le fait que les RDF (Rwanda defense forces) aient massacré des réfugiés rwandais lors de l’ offensive menée au Kivu en 1996-97. Rappelons qu’à la fin du génocide en 1994, à la faveur de l’opération française Turquoise, près de deux millions de civils hutus, poussés par la peur des représailles et entraînés par les auteurs du génocide, avaient fui en direction des pays voisins, dont le Zaïre de Mobutu.
L’officier rwandais a rappelé que dans les immenses camps qui s’égrenaient alors sur la frontière entre le Rwanda, le Nord et le Sud Kivu, les civils soutenus par l’aide humanitaire avaient été pris en otages par les hommes en armes. Ces derniers les utilisaient comme « boucliers humains » et se protégeaient derrière eux. Rappelant la version donnée par Kigali depuis 1996/1997, le général Kabarebe insiste sur le fait que l’objectif des RDF était de forcer le retour au Rwanda des Hutus réfugiés au Zaïre afin qu’ils puissent se réintégrer dans la société et il rappelle que par la suite l’état rwandais paya même les études des enfants de nombre d’entre eux.
D’après lui, ce retour des réfugiés fut mal perçu par les ONG qui se trouvaient alors au Kivu car nombre d’entre elles auraient souhaité garder sous leur emprise ces civils dépendant de l’aide internationale. Selon Kabarebe, le dépit ressenti par les humanitaires, bien plus que l’indignation, serait l’une des motivations du « rapport Mapping », une cartographie des crimes commis au Congo entre 1993 et 2003. Ce document onusien, sorte de catalogue d’une décennie d’horreurs, a toujours été récusé par Kigali et à l’époque, le Rwanda menaça même, en cas de publication, de retirer ses troupes présentes au Darfour sous l’ uniforme de l’ONU.
Depuis une décennie, ce rapport explosif se trouve dans les tiroirs de l’ONU, tandis que le Docteur Mukwege, au nom de la justice, réclame précisément la publication du document, la divulgation du nom des principaux accusés, et la mise sur pied d’un tribunal international sur le Congo.
Récusant les arguments du médecin congolais, James Kabarebe ne se contente pas de nier la réalité des massacres, comme le fait aussi l’ambassadeur du Rwanda à Kinshasa. Il déclare aussi, textuellement, que « le Docteur Mukwege, originaire du Sud Kivu, de la tribu des Bashi, est comme tant d’autres qui avaient intérêt à ce que les réfugiés rwandais ne puissent rentrer chez eux car ils en tiraient des bénéfices… » Si ces propos, tels qu’ils ont été communiqués à la presse, ne représentent pas une menace de mort explicite, ils sont cependant inquiétants compte tenu de la personnalité de leur auteur et de la qualité de leur cible. Rappelons en effet que l’un des premiers massacres de la première guerre du Congo fut commis à l’hôpital de Lemera, où travaillait le docteur Mukwege. Les combattants de l’AFDL, considérant peut-être que des réfugiés hutus étaient soignés ou accueillis dans cet hôpital protestant, ne firent pas de quartier : les malades furent achevés sur leur lit et le personnel soignant, 35 personnes, fut tué par les assaillants. Si le futur prix Nobel échappa à cette tuerie, c’est parce qu’il venait de prendre la route de Bukavu pour y convoyer un de ses collègues médecins mais il fut durablement marqué par cette tragédie.
Les propos de James Kabarebe, interprétés comme des menaces à peine dissimulées, ont suscité une tempête de protestations sur les réseaux sociaux congolais et étrangers. Qu’il s’agisse de l’ambassadeur des Etats Unis à Kinshasa Mike Hammer et d’autres diplomates occidentaux ou de nombreuses ONG défendant les droits de l’homme, comme Physician for Human rights, la pression est montée pour exiger un renforcement du dispositif de sécurité autour du médecin-chef de Panzi et depuis Kinshasa le président Tshisekedi a lui aussi demandé une enquête.
L’enchaînement des faits actuels remonte à juillet dernier lorsque la localité de Kipupu, au Sud Kivu, fut endeuillée par le massacre de plus de 220 villageois (un chiffre contesté depuis Kigali, où il n‘est question que de douze morts mais qui nous fut confirmé par plusieurs sources locales). Depuis des mois, dans cette région montagneuse voisine du Burundi et du Rwanda, les groupes armés se croisent, traversent les frontières et font régner une insécurité généralisée : certaines milices sont hostiles au pouvoir de Bujumbura, d’autres sont composées d’opposants à Kigali, qu’il s’agisse de troupes du RNC (Rwanda national congres, dirigé par le général Kayumba) ou de groupes de Hutus membres des FDLR. Sans oublier les Mai Mai congolais Yakutumba, plusieurs groupes d’autodéfense locaux, ( d’ethnie Bembe, Bavira, Fuliro) et aussi les Tutsis congolais Banyamulenge. Installés dans les haut plateaux au dessus de la ville d’Uvira, la nationalité de ces derniers est contestée. Ils sont accusés d’être les avant postes de Kigali, tandis que leurs troupeaux sont régulièrement décimés par des groupes armés de diverses obédiences installés dans la plaine de la Ruzizi. Dans ce contexte explosif, marqué par l’insécurité et la haine ethnique, tout indique que Kipupu a été le théâtre d’une sanglante vengeance, comme à Mutarule voici une dizaine d’années, où des militaires tutsis intégrés dans l’armée congolaise avaient fait payer chaque tête de bétail abattu par trente vies humaines…
Indigné par les évènements de Kipupu, le Docteur Mukwege avait dénoncé l’absence de protection des civils mais surtout, en termes très durs, il avait affirmé que cette tuerie se situait dans la droite ligne des massacres commis depuis 1996 en RDC, « ce sont les mêmes… ». Autrement dit, il avait attribué ces tueries à des hommes armés dépendant du régime de Kigali, sans rappeler le fait qu’à l’époque, parmi les réfugiés hutus se trouvaient aussi de nombreux auteurs du génocide qui commirent bien des atrocités à l’encontre des populations congolaises.
Le plaidoyer développé par le docteur Mukwege, qui plaide aussi en faveur d’un futur Tribunal international pour le Congo, irrite Kigali pour plusieurs raisons : tout d’abord parce que le rapport met en cause la responsabilité d’officiers officiers rwandais –dirigés par James Kabarebe- ayant mené les deux guerres du Congo et que l’évocation des massacres ternit l’image du régime. Dans la violence et la confusion qui régnaient à l’époque, le décompte des morts n’a jamais été fait et des chiffres invérifiables sinon invraisemblables, se chiffrant en millions, furent avancés. L’agacement de Kigali est aussi politique : depuis sa parution voici dix ans, le rapport Mapping – d’autant plus redoutable qu’il est gardé sous le boisseau- est utilisé dans la guerre de propagande qui se mène depuis un quart de siècle entre Kigali et les milieux français qui, après avoir soutenu les extrémistes hutus et les avoir exfiltrés, les protégèrent durant leur exil au Congo et ailleurs.
C’est dans ce contexte tendu qu’il faut lire et interpréter les propos de James Kabarebe : même s’ils ne recèlent pas de menaces explicites, ils sont inquiétants au vu de la personnalité de leur auteur, par ailleurs soutenu par des articles de fond publiés dans la presse rwandaise . Il est évident aussi que Kigali n’a pas apprécié le patronage accordé par le Docteur Mukwege à un colloque qui s’est tenu l’an dernier dans l’enceinte du Sénat français et intitulé « Afrique des Grands Lacs, soixante ans d’instabilité ». Plusieurs auteurs ouvertement hostiles au Rwanda, comme Charles Onana et Judi Rever, avaient été invités et c’est en dernière minute que le Prix Nobel, obligé de regagner le Kivu pour raisons de famille, avait renoncé à assister à la rencontre..

18 août 2020

Eric de Lamotte, un autre volcan de Goma, vient de s’éteindre

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Comment croire que le volcan de Goma puisse un jour s’éteindre ? Comment croire qu’Eric de Lamotte, cet homme qui était l’énergie incarnée, ait pu être terrassé par l’offensive fulgurante d’un cancer du poumon ?
Il faudra pourtant apprendre à vivre sans la haute silhouette d’Eric de Lamotte, sans son enthousiasme communicatif, sans ses intuitions, sa générosité, ses combats….A peine diplômé de l’Université de Liège où il a fait HEC, Eric de Lamotte, en 1980, débarque à Goma. Dès ce moment, son existence sera indissolublement liée à cette ville particulière où depuis toujours, faisant face aux menaces de la nature et des tensions politiques, une population extraordinairement résiliente et courageuse relève les défis et inlassablement, fait revenir la vie sur la lave et la cendre des volcans.
Eric de Lamotte était à l’image de cette ville, frappé parfois, abattu jamais. Debout, s’employant à construire, à restituer à tous et d’abord aux plus vulnérables ce qu’il estimait avoir reçu. A son arrivée, recruté par la Banque commerciale du Zaïre (BCZ) il dirige la succursale de Goma. Bien vite, c’est tout le Congo, alors Zaïre, qu’il apprend à connaître au fil de ses mutations successives, Lubumbashi, Kolwezi, Kinshasa, pour finalement revenir à Goma, la ville de ses premières amours où il s’est d’ailleurs marié.
Même si son épouse et ses enfants, pour des raisons professionnelles ou scolaires, s’installent à Bruxelles, si le Maroc, et en particulier Essaouira accueille la famille pour les vacances, Eric ne quittera jamais Goma. Il aime ce Kivu déchiré et magnifique et surtout, il veut se trouver aux côtés d’une population trop souvent meurtrie. La première fois que nous l’avons rencontré, en un temps où, plus encore qu’aujourd’hui la ville s’était transformée en immense camp de réfugiés, Eric s’employait à accueillir des jeunes filles seules, menacées, et à leur offrir, dans les jolies maisonnettes de l’association Inuka, un cadre de vie familial et une occasion de reconstruire leur vie en apprenant un métier. La deuxième rencontre aurait pu être le constat d’un échec : dans ce Nord Kivu dévasté par la guerre, Eric avait eu l’idée, à première vue insensée, d’organiser un festival de musique rassemblant des artistes venus des trois pays, Rwanda, Burundi et Congo. Réunis autour du Foyer culturel de Goma, ils allaient chanter la paix et surtout faire vivre à des milliers de jeunes la magie de la musique, de la joie de vivre, de chanter , de danser ensemble. Las, à quelques jours du festival, le canon tonnait sur les collines, la ville se préparait à être envahie sinon saccagée. Mais Eric lui aussi tonnait « le festival n’est pas annulé, il n’est que postposé : il aura lieu, tôt ou tard et plus vite que vous ne l’imaginez… »C’est qu’il connaissait la résilience des gens de Goma, capables de tailler des blocs de lave pour reconstruire leurs maisons et il savait que ce festival, voulu par tous, serait bientôt remis en chantier. Il ne se trompait pas : cette année encore, à la veille du confinement, le festival a rassemblé plus de 16.000 personnes, confirmant ce rendez vous de paix, incontournable pour toute la région.
Mais Eric, s’intéressant plus aux gens qu’aux institutions, était ailleurs depuis longtemps : non seulement, afin de développer le tourisme dans l’une des plus belles provinces du Congo il avait mis sur pied Kivu Travel, une agence de voyages locale, mais le banquier qu’il était avait conçu un instrument de micro crédit, Smico, une banque spécialisée dans les prêts modestes, de 1000 à 5000 dollars, permettant le démarrage de petites entreprises. Au fil du temps, s’intéressant à tous les âges de la vie, Eric de Lamotte ne s’était pas contenté de soutenir les jeunes, d’accueillir les femmes, il s’était aussi rendu compte du désarroi des vieux, que la guerre et les exodes avaient trop souvent condamnés à la misère et à la solitude. A leur intention il avait soutenu la création de champs communautaires.
Si la réputation de cet homme généreux et enthousiaste avait depuis longtemps dépassé Goma, elle avait aussi transcendé les générations : dans le sillage d’Eric, de nombreux jeunes, Belges et Congolais, ont appris à travailler ensemble, à s’estimer, à s’aimer…C’est pour cela que, disparu trop tôt, trop vite, Eric de Lamotte laisse au Congo une profonde empreinte : bien au delà des polémiques actuelles, cet homme a démontré qu’entre Congolais et Belges la solidarité existe bel et bien et qu’à tout âge, à toute époque, elle trouve des relais…

17 août 2020

Du livre comme recours: une librairie de Banon (Haute Provence) relève le défi d’un mini festival

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En ces temps d’isolement, d’angoisse, de solitude, la littérature est-elle un recours ? Dans la petite ville de Banon, en Haute Provence, la librairie Les Bleuets y croit profondément. A tel point que depuis le printemps, elle n’a jamais fermé ou désempli, que les lecteurs se sont montrés plus fidèles que jamais, avides de découvertes et, malgré le masque et les précautions d’usage, désireux de partages et de contacts. C’est pour cela qu’au milieu de l’été, le directeur de la librairie, Marc Gaucherand, qui se veut plus un diffuseur d’idées qu’un « commercial », n’a pas hésité à organiser un « mini festival », rendu possible par l’amitié qui unit depuis longtemps quelques « femmes puissantes ». Des femmes généreuses aussi, qui ont à dire, à écrire, à partager : Françoise Nyssen, fondatrice des éditions Actes Sud, Laure Adler, chroniqueuse à France Culture et historienne, Leila Shahid, ancienne ambassadrice de la Palestine en Belgique et en France. Ces femmes d’exception ont été rejointes par Stefan Hertmans, écrivain belge trouvant depuis longtemps son inspiration dans le village de Monieux. Entre toutes ces personnalités, les liens d’amitié, de respect sont forts, solides comme la navette d’un métier à tisser, entretenus par notre consoeur Beatrice Delvaux, par Fabienne Verstraeten, qui anima jadis les Halles de Schaerbeek et par Sigrid Bousset, épouse de Stefan Hertmans et co-fondatrice de Passa Porta.
Voici quelques mois, une fois passé le temps de la sidération lors des débuts de l’épidémie, chacune de ces femmes de livres et de réflexion s’est remise au travail et Béatrice Delvaux les a longuement interrogées. Françoise Nyssen, préparant la prochaine rentrée littéraire, a découvert que les « nouveaux philosophes » d’hier et d’avant-hier avaient soudain pris un coup de vieux. A ses yeux, « il est devenu impossible de penser et d’écrire comme avant, car il faudra désormais tenir compte de la relation de l’homme au vivant, de la fragilité de la planète, faire des choix, s’engager. » Laure Adler a relu un ouvrage de Simone de Beauvoir, qui parle du vieillissement. Alors qu’elle préparait un nouveau livre, en chantier depuis cinq ans et qui attend de sortir à la rentrée, elle a mesuré, à la lumière sombre du covid, la ségrégation géographique qui désormais s’opère dans les villes, l’obsession de la rapidité et cette cruauté avec laquelle sont traités ceux qui ne tiennent pas le rythme. S’agissant des décès enregistrés parmi les personnes âgées, Laure Adler, implacable derrière ses lunettes bleues, a osé prononcer le mot « triage » et elle a plaidé pour la liberté de choisir, jusqu’au bout, sa vie et sa mort. Elle a aussi évoqué des héros magnifiques, un homme comme le philosophe Edgard Morin, dont ont ne dit plus l’âge (il frôle le centenaire…) mais se révèle plus gai, plus allant, plus libre que jamais.
Leila Shahid aussi a parlé de l’âge, mais il s’agissait de celui de sa mère, qui, à 82 ans, a écrit son premier, son seul livre ! Un livre qui résonne étrangement en ces heures où Beyrouth se consume, où la Palestine sombre dans la nuit indifférente. Dans cet ouvrage, qui ne cesse d’être traduit et diffusé, la mère de Leila Shahid, en termes simples, a raconté son enfance dans une Palestine des années 20, d’avant la Naqba, elle s’est souvenue de ses jeux à l’ombre d’un chêne vieux de 1500 ans, que les enfants enlaçaient dans leurs rondes en se tenant les mains. Cet arbre-mémoire qui dominait le quartier de Sharafat est encore debout mais, cerné par la colonie israélienne de Jilo, aux portes de Jérusalem, il meurt lentement de soif, assiégé par le béton, encerclé par les voitures des colons. Plus encore que l’évocation du séjour de Jean Genèt chez les Palestiniens, un voyage qui date de 1982, du dernier de ses livres dans lequel il parle des massacres de Sabra et Chatila, ou que les textes de Mahmoud Darwich, le plus grand poète palestinien, c’est l’image de ce chêne assiégé et suffoquant qui frappa le plus fortement le public de Banon. Peut-être parce qu’à quelques kilomètres de là, sur la montagne de Lure, les sentiers des randonneurs qui traversaient une forêt séculaire sont désormais barrés à cause d’un projet de panneaux solaires. Paradoxalement, cette entreprise inspirée par le besoin d’énergie durable entraînera sans doute l’abattage de chênes centenaires et eux aussi témoins de la région.
Au fil des textes lus par Didier Flament, au fil des interactions entre ces femmes d’écriture et de sentiments, qui n’hésitaient pas à parler librement de leur vie, de leur âge et de la fin du chemin, d’étranges connections se sont ainsi nouées dans le jardin de la librairie les Bleuets et aussi à Viens, dans l’exploitation vinicole « les David », fondée par Sophie Leclercq. Cette dernière, femme d’affaires mais sans doute aussi paysagiste, a su replanter au delà des immenses chais ocres, des coteaux d’une beauté biblique. Tout au long des conversations, il y eut des promesses d’avenir, des spéculations à propos du monde de demain, celui d’après (sinon d’avec…) l’épidémie, mais aussi de surprenants retours en arrière.
Dans ce pays de cadrans solaires, les aiguilles ont été délicatement reculées au fil des entretiens et les temps de l’histoire se sont entremêlés: l’écrivain Stef Hertmans, qui assure que » de tous les peuples germaniques les Flamands sont les seuls qui ont le cœur latin » a fait revivre celle qu’il nomme Hamoutal, une jeune fugitive normande convertie au judaïsme pour pouvoir épouser le fils du rabbin de Narbonne et qui fut traquée par ces hordes de Croisés qui massacraient au nom de Dieu ; Leïla Shahid a fait parler de la Palestine les chênes et les oliviers de Provence, Françoise Nyssen a rappelé que, dans ces « temps ensauvagés », la « bibliothérapie » pouvait sauver du désespoir. Ce que Laure Adler confirma en rappelant qu’au fil de son enquête, elle avait découvert des volontaires qui, par téléphone, lisaient aux malades, aux isolés, des livres et des poèmes afin de les tirer de leur abattement…. Ces femmes de livres, de parole et de liberté ont rappelé qu’à l’instar de ces bleuets, qui ont donné leur nom à une jolie librairie, le bonheur peut être cueilli à toute heure et à tout âge…

9 août 2020

Le groupe d’experts sur la colonisation déjà critiqué

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Au nom des victimes du génocide au Rwanda, Ibuka dénonce déjà la composition du groupe d’experts et les autres associations de survivants de génocides s’associent à la démarche

A peine, après de longs débats et plusieurs désistements, le groupe d’experts destiné à baliser le travail de la Commission Vérité et réconciliation, destinée à faire la lumière sur le passé colonial de la Belgique, avait il été mis sur pied qu’il suscitait une réaction radicale, celle d’Ibuka,. Une association qui représente la diaspora rwandaise de Belgique et plus précisément les victimes du génocide des Tutsis en 1994.
Auparavant, le député Groen, Wouter De Vriendt, avait annoncé la composition d’une équipe multidisciplinaire, comprenant cinq historiens, des experts en réconciliation et des représentants de la diaspora congolaise et rwandaise. « Tous sont au sommet et ont mérité leurs galons » avait – il commenté.
Parmi l’équipe qui préparera le travail des parlementaires dès octobre, on retrouve le De Zana Mathieu Etambala (KUL et Musée de Tervuren), Gillan Mathys, (UGent) historienne et chercheuse, le professeur Elikia M’Bokolo, professeur à Paris et à l’Université de Kinshasa, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Afrique et de l’histoire des diasporas africaines, Anne Wetsi Mpoma, historienne de l’art et membre de l’association Bamko, Mgr Jean-Louis Nahimana, qui a dirigé au Burundi la Commission Vérité et réconciliation.
Du côté belge, où des historiens de renom comme le professeur Guy van Temsche ou son collègue plus jeune Benoît Henriet , (VUB) ont déclaré forfait, on retrouve le Dr Pierre-Luc Plasman, historien, spécialiste de la monarchie et chercheur à L’UCL, Valérie Rosoux, (Institut Egmont et UCL), spécialiste des processus de réconciliation comme Martine Schotsman, juriste tandis que Sarah Van Beurden, (Ohio State University) s’est spécialisée dans la thématique de la restitution des œuvres d’art.
Si plusieurs noms manquent cruellement à cette liste, dont des historiens directement en prise avec les réalités actuelles du Congo, du Rwanda et du Burundi ou des chercheurs ayant abordé les questions économiques, un seul nom a suscité jusqu’à présent une levée de boucliers : celui de Me Laure Uwase, d’origine rwandaise. Cette avocate au barreau de Bruxelles, présentée comme spécialiste de la région des Grands Lacs est surtout connue pour son appartenance à l’asbl Jambo, qui rassemble de nombreux membres de la diaspora rwandaise en Belgique, dont des familles arrivées en Belgique dans les années qui ont suivi le génocide, accueillies dans les milieux catholiques du Nord du pays et très rapidement régularisées.
Pour les membres d’Ibuka Mémoire et Justice, parmi lesquels de nombreux rescapés du génocide des Tutsis, la nomination de Me Uwase est peut –être plus contestable encore que celle du professeur Filip Reyntjens et du journaliste Peter Verlinden, dont le seul énoncé des noms avait suscité protestations et ukases. Ibuka en effet considère que si le passé et le présent familial de Mme Uwase l’autorisent à parler de son pays, elle n’a cependant aucune légitimité particulière en tant qu’experte. Ibuka rappelle aussi avoir empêché en 2018 la tenue d’ un colloque au Parlement européen, après avoir fourni des éléments démontrant que Jambo News véhiculait une idéologie niant le génocide et confondant victimes et bourreaux. La présence d’une représentante de Jambo News dans le groupe d’expert « est une insulte à la vérité historique et à la mémoire des victimes » conclut le communiqué d’Ibuka dont le nom n’a été cité, en dernier recours, que dans l’hypothèse d’une éventuelle « prise de contact ».
Cette position d’Ibuka qui redoute déjà « le travestissement de la vérité » est appuyée par d’autres associations incarnant la mémoire de victimes de génocides : le Comité de coordination des organisations juives de Belgique, le Centre Communautaire et laïc juif, le Comité des Arméniens de Belgique et la Fédération des Araméens de Belgique.
Cette solidarité entre victimes de crimes contre l’humanité représente une véritable motion de défiance à l’égard du groupe d’experts. Ce dernier risque d’apparaître, malgré les qualités individuelles de la plupart des intervenants, comme intellectuellement déforcé et gravement affaibli par l’absence de voix venues du terrain.
On peut aussi se demander si, en cette période politique incertaine, il n’est pas imprudent de jouer avec une grenade dégoupillée qui risque de faire exploser les mémoires identitaires de la Belgique elle-même. Après tout, les processus de décolonisation des trois pays d’Afrique centrale, tous dramatiques, ont aussi été, pour la métropole, une sorte de miroir brisé et aujourd’hui encore, au Nord comme au Sud du pays, chez les catholiques comme chez les laïcs, chacun se retrouve tenté de faire oublier les erreurs du passé et de « défendre les siens ».

Droit de réponse
« L’asbl Jambo conteste fermement les insinuations selon lesquelles elle véhiculerait une idéologie niant le génocide et confondant victimes et bourreaux. Ces insinuations font d’ailleurs l’objet d’une plainte avec constitution de parties civiles déposée en janvier 2019 auprès du Tribunal de 1ère instance pour diffamation et calomnie. L’asbl Jambo rappelle qu’elle milite pour la reconnaissance de toutes les victimes indépendamment de leur ethnie et de ce fait, reconnaît le Génocide contre les tutsis. Les positions de l’asbl Jambo peuvent être consultées sur le site internet www.jamboasbl.com »

5 août 2020

La commission colonisation cherche un timonier

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• Dans la plus grande discrétion, les experts chargés de préparer la Commission parlementaire qui va étudier la période coloniale, au Congo, au Rwanda et au Burundi, ont entamé leurs travaux, en dépit de plusieurs désistements dus à la masse de travail requise dans un délai très court. C’est dès octobre prochain en effet que des parlementaires proposés par toutes les formations politiques entameront leur mission : ils auront un an, pas plus, pour examiner sous différents angles le passé colonial de la Belgique. Proposée par le groupe Ecolo-Groen, qui aura la présidence des travaux, cette initiative sera une première en Europe : jusqu’à présent, aucune « ex-puissance coloniale » n’a mené une telle introspection. L’un des seuls précédents, c’est la Commission Vérité et réconciliation qui, en Afrique du Sud, avait été dirigée par Mgr Desmond Tutu.
A première vue, l’idée est excellente, la démarche courageuse, et elle devrait déboucher sur la mise à nu des racines historiques et idéologiques du racisme et de la discrimination qui plombent encore notre société multiculturelle, engendrant colère et frustrations. Cependant, l’embarras et les désistements d’historiens ne sont pas seulement dus à des questions d’agenda. La mise à l’écart de spécialistes reconnus, entre autres ceux qui avaient été proposés par le musée de Tervuren, et aussi la grande absence de chercheurs et d’historiens portant la voix des Congolais d’aujourd’hui, posent question.
Alors qu’il s’agit d’examiner un passé commun à la Belgique et à trois pays africains, au premier rang desquels le Congo, -le seul à avoir été véritablement colonisé- le monopole réservé à la partie belge interpelle. Certes, les professeurs Elikia M’Bokolo et ZanaEtambala sont d’origine congolaise, leur compétence ne fait aucun doute, mais c’est aux partis politiques belges qu’ils doivent leur invitation et non à un mandat donné par leurs compatriotes.
Cela rappelle le « groupe de travail » réuni en Belgique en 1958 pour discuter de l’avenir du Congo et où, face à la revendication des Congolais qui voulaient y participer, on leur opposa que dans ce cas, il faudrait aussi inviter des représentants des colons européens! S’il faut espérer que, dans un deuxième temps, des Congolais, Rwandais, Burundais soient invités par nos parlementaires pour livrer « leur » histoire, il faut aussi souhaiter que les membres de cette commission mesurent l’importance et les dangers de leur tâche. Car ni parmi nos compatriotes d’origine africaine, ni parmi les descendants des colons d’hier, les esprits ne sont apaisés : le déboulonnage des statues en est un exemple, tout comme, dans certains milieux, les réflexes de défense et de justification.
Il y a 20 ans, au lendemain du génocide, une commission parlementaire consacrée au Rwanda avait été chargée d’établir les responsabilités de la Belgique. Elle fut considérée comme un succès car un certain Guy Verhofstadt, alors parlementaire, accepta, durant tout un été et bien au-delà, de se plonger à fond dans cette histoire douloureuse. Sa connaissance du sujet lui permit de mener à bon port les travaux parlementaires qui contribuèrent à un notable apaisement des esprits, au Rwanda et en Belgique et il fut le premier, à Kigali, à présenter courageusement les excuses de notre pays. On ne peut que souhaiter semblable timonier pour l’entreprise actuelle, sans quoi la commission risquera de se fracasser sur les écueils des mémoires divergentes…

5 août 2020

Ce que les Congolais attendent de la “Commission décolonisation”

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Faute de temps et de moyens, les 80 millions de Congolais vivant au du Congo ne seront pas représentés au sein du groupe d’experts chargés de préparer la commission d’enquête parlementaire sur la colonisation du Congo, du Rwanda et du Burundi, qui devrait entamer ses travaux dès la rentrée d’octobre prochain.
Les experts retenus à Bruxelles ont été choisis dans le milieu scientifique mais aussi au sein de la diaspora et l’ampleur des travaux à réaliser dans un délai très bref a provoqué plusieurs désistements. Des équilibres à trouver entre les différents partis, du Vlaams Belang et de la NVA jusqu’à Défi ont également suscité des débats très vifs, qui ont du donner la migraine aux négociateurs du groupe Ecolo Groen, qui présideront la commission aux côtés du CDNv et du PS.
Afin de nourrir le débat avec des voix venues du terrain, nous avons interrogé quelques Congolais de différentes régions et origines afin de mesurer leurs attentes concernant les travaux de cette commission. Cette dernière est accueillie avec sympathie mais suscite aussi beaucoup d’attentes liées non pas au passé mais à un quotidien très précaire.

QUE SIGNIFIE POUR VOUS LE PERSONNAGE DE LEOPOLD II ?

Myrna, Kinoise de trente ans, mariée à un Belge (depuis Kinshasa)
Pour moi, le temps colonial, c’est loin, je n’ai pas le temps de regarder en arrière : le règne de Mobutu a fait 32 ans, celui de Kabila 18…C’est bien d’examiner le passé, mais n’oubliez pas les jeunes générations. Même mon mari belge ne connaît rien de tout cela…
Marcellin Cishambo, ancien conseiller diplomatique de l’ex président Kabila (depuis Kinshasa)
Je me méfie d’un retour sur la conférence de Berlin… Il faut se rappeler que c’est en 1885 que le roi Léopold II a fait accepter les frontières de l’Etat indépendant du Congo, en obtenant le soutien du chancelier allemand Bismarck face à l’Angleterre. Je crois que certaines puissances n’ont toujours pas accepté le partage de l’Afrique à Berlin et qu’à la fin de l’ère Mobutu, dans les années 96-97 comme lors de la conférence de Sun City, au début des années 2000, après l’assassinat de Laurent désiré Kabila, il a été à nouveau question d’un démembrement du Congo. A cette époque, après que l’Erythrée se soit séparée de l’Ethiopie, on négociait l’indépendance du Sud Soudan. Croyez vous vraiment que ce danger de « balkanisation » du Congo soit définitivement écarté ? A ce même moment, en plus de l’offensive diplomatique, est paru l’ouvrage d’Adam Hochkild « les fantômes du roi Léopold ». Il rappelait les atrocités commises durant l’Etat indépendant du Congo, mais affaiblissait aussi la légitimité de ce Congo héritier de Léopold II. Est-ce un hasard si aujourd’hui, alors que toutes les frontières de l’Est du pays sont attaquées depuis les pays voisins, un autre évènement se prépare, le film à sensation de l’acteur américain Ben Affleck ?
Randy Shabani, conseiller en communications ( Kolwezi, province du Lualaba)
Léopold II fait partie de l’histoire congolaise, on ne pourra jamais l’en détacher, bien que son action négative nécessite une réparation considérable et significative. Beaucoup de nos aïeux avaient été traumatisés par les méthodes de la conquête…
Isidore Ndaywel, historien ( Paris et Kinshasa)
Remonter jusqu’à Léopold II, c’est bien, mais c’est une démarche d’antiquaire. N’oubliez tout de même pas que le règne de Léopold II duré que 23 ans et que la colonisation par la Belgique représente 52 ans. Au regard des temps longs de l’histoire, ce n’est pas beaucoup… Pour moi, le travail de l’historien doit s’ancrer dans le présent. Il faut regarder le passé, mais en fonction du présent et surtout de l’avenir. Il s’agît d’être prudent, sinon de vieux démons vont se réveiller… Je n’ai pas été invité à participer au groupe d’experts ? Ce n’est pas grave : c’est une affaire entre Belges…Chez vous, la diaspora a besoin d’emplois, de reconnaissance, de racines et c’est cela qui provoque les tensions…
Marcel Yabili, avocat, Lubumbashi
Dès le départ, la question de Léopold II a été polluée par la propagande. N’oubliez pas que le consul Roger Casement, envoyé à Boma par Londres, avait pour objectif de faire déchoir Léopold II, de lui retirer ses droits de propriété sur le Congo. Par la suite, une commission d’enquête internationale puis un rapport rédigé par l’explorateur Savorgnan de Brazza ont conclu que du côté français, sur l’autre rive du fleuve, la situation était pire encore. Cette affaire a été réglée et, durant un siècle, on n’a plus entendu parler de Léopold II. Jusqu’à ce que, vers 1985, alors que le pays avait un siècle d’existence, les histoires du passé ont refait surface, dans des livres, dans la presse. On a voulu oublier qu’à partir de rien, Léopold II a construit ici des routes, des ponts, des chemins de fer. Et aussi des frontières. Je mets en garde : si on doit aujourd’hui déboulonner Léopold II, on remet aussi en cause les frontières de l’époque, qui ont été le fruit d’une négociation politique. Et, par exemple, , on renonce au port de Matadi, qui se trouve sur la rive gauche du fleuve, du côté angolais, on remet en cause les frontières à l’Est du pays, ce qui fera l’affaire du Rwanda….
Chez vous c’est la Flandre qui se soucie de Léopold II, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le Congo lui-même…Pourquoi jouer avec le sang des Congolais en badigeonnant symboliquement les statues ? L’Etat indépendant du Congo avait été reconnu par les puissances de l’époque ! Revenir sur cette histoire, c’est dangereux, cela peut nous ramener à cette balkanisation dont les Congolais ne veulent pas. Léopold II, c’est le fondateur de notre pays et c’est pour cela qu’à Kolwezi, entre autres, sa statue précède celle de tous les chefs d’Etat qui ont dirigé le Congo. Une bonne part de l’identité congolaise repose sur le souvenir de Léopold II et il ne faut pas réduire ce dernier à l’histoire des mains coupées. Ces actes criminels ont été commis du temps de l’Etat indépendant du Congo, mais ils ont été jugés : à cette époque déjà il y avait des lois.
Jok Oga, politologue, Kinshasa
Il est certain que l’histoire coloniale a été mal écrite, ce qui a entraîné des conséquences discutables. Il faut donc la réécrire, sans oublier le sort des victimes qui sont postérieures au règne de Léopold II : je pense en particulier aux persécutions des kimbanguistes par l’administration belge. Il y a eu des atrocités, des relégations à l’autre but du pays, Simon Kimbangu le prophète est lui-même mort en prison après trente ans de détention ! Aujourd’hui encore, alors qu’ils comptent des millions de fidèles, les kimbanguistes vivent difficilement, leurs lieux de culte sont mal entretenus faute de moyens… Ils sont réellement les descendants des persécutés d’hier et à leur égard, il y aurait amplement matière à demandes de pardon, à réparations…D’une certaine manière il faudra aussi penser à rapatrier certaines œuvres d’art qui ont été volées. Et aussi refaire les comptes, évaluer ce que la Belgique a retiré du Congo, retrouver les origines de la dette congolaise…

QUELLES SONT LES ATTENTES DES CONGOLAIS AUJOURD HUI?

Thomas Omari porte parole des métis d’origine belge (Kinshasa)
Nous protestons contre le mauvais accueil que nous recevons à l’ambassade de Belgique où l’on refuse de nous recevoir, de nous écouter. Notre association, qui rassemble enfants et petits enfants qui ont été abandonnés par les Belges en 1960 compte, à Kinshasa seulement, 200 membres, et beaucoup plus à l’échelle du pays. Les Belges ont quitté le pays sans regarder en arrière, en laissant femmes et enfants congolais et ils ne veulent plus rien savoir de nous.
Pour nous des réparations, cela signifie des facilités pour étudier, des bourses pour nos jeunes, une aide spécifique pour les femmes. En effet, à cause de nos origines belges, nous sommes souvent rejetés par les autres Congolais et les femmes ont des difficultés à se marier. Nous les métis, avons le sentiment d’être rejetés des deux côtés.
Pour les plus âgés il faudrait envisager une rente, une sorte de pension. Laissés pour compte depuis 60 ans, nous vivons avec cette douleur. Si en Belgique on a pris conscience du problème, au Congo, pour nous, rien n’a changé. C’est pour cela que nous manifestons devant l’ambassade de Belgique…
Nicaise KiBel’ bel Oka, journaliste, Beni, Goma
Léopold II ? Il ne faut pas se laisser distraire par les intellectuels qui vivent à l’étranger et qui espèrent toucher des dividendes. Certes, la mémoire collective doit être entretenue, mais si la Belgique présente des excuses publiques, celles-ci doivent être sincères et se traduire par des actes concrets. Comme, par exemple, choisir des villes situées dans les régions qui ont particulièrement souffert durant la colonisation, le Sankuru par exemple, le Kasaï… Là, il faudrait développer des œuvres sociales, réhabiliter un hôpital, ouvrir un musée, renforcer les écoles…
Notre histoire ne doit pas être le monopole des Occidentaux : il faudrait aussi donner des bourses d’études à de jeunes Congolais pour qu’ils puissent venir étudier leur histoire en Belgique, à Tervuren par exemple, où se trouvent nos archives, participer à l’écriture d’une histoire commune.
Moi, je viens de l’Ituri, ravagé par la guerre, on compte des centaines de morts parmi les civils : pourquoi la Belgique ne pourrait elle pas aider l’armée congolaise, lui apporter un appui logistique, une aide en matière de renseignements ? Elle l’a déjà fait, il faut qu’elle revienne.
Ma conviction est la suivante : Léopold II a voulu créer un vaste Congo uni, et depuis la fin du 19 e siècle les Anglo Saxons ne l’ont pas accepté, ils ont voulu détruire son œuvre. La Belgique doit continuer à soutenir l’unité du pays, nous aider à le défendre.
Joseph Nsita, l’un des fondateurs de l’UDPS, originaire du Bas Congo
La Belgique, au lieu de passer beaucoup de temps avec Léopold II, doit nous aider à retrouver les conclusions de la Conférence nationale souveraine qui s’est tenue au début des années 90 et avait jeté les bases de la démocratisation. Elle doit aussi nous aider à réhabiliter ce qu’elle avait construit au Congo, les écoles, les routes, les hôpitaux… Et pourquoi pas nous aider à mettre sur pied une République fédérale du Congo ?
Maman Gege, animatrice de SOFAD, une association de femmes, Uvira
Ici, nous vivons au jour le jour : la semaine dernière, dans le village de Kipupu au Sud KIvu 220 personnes ont été massacrées. Hommes, femmes, enfants. Il y a eu des kidnappings, les maisons ont été détruites. En cause : des milices venues des pays voisins, Rwanda et Burundi, qui poursuivent la guerre chez nous, nous ne savons pas pourquoi. Le Docteur Mukwege a protesté mais personne n’ a réagi, la Monusco n’est pas intervenue.
Ce que doit faire la Belgique, c’est simple : elle doit nous défendre, nous soutenir, provoquer une réaction de la communauté internationale. Ici, on nous tue tous les jours. Il faut aussi nous aider à renforcer nos structures communautaires, car la situation devient chaotique. Evoquez le passé si vous voulez, mais de grâce ne nous abandonnez pas…
Isidore Ndaywel, historien
S’occuper du passé, c’est bien si on sait où on dort le soir, ce que l‘on mangera à midi. Ici, nous avons des problèmes existentiels, 200 morts à Kipupu et personne ne bouge. Je crains que vos débats passent au dessus de la tête des gens. Je reconnais cependant les problèmes de la diaspora, besoin d’emploi, de reconnaissance sociale, de racines, confrontation au racisme ambiant… Tout cela provoque des tensions…Dans l’immédiat, la Belgique devrait aussi s’interroger sur son comportement présent : jusqu’aujourd’hui Chinois, Allemands, Américains font le détour par Tervuren pour y chercher des cartes géologiques de notre pays et identifier plus facilement les gisements miniers, ce qui facilitera leurs investissements.

Marcel Yabili, avocat
La question du passé colonial a été déplacée en Belgique, où vivent des dizaines de milliers de Congolais… Ici, on constate que tout ce qu’avaient construit les Belges, les routes, les ponts, les écoles, est en train de s’effondrer. Aidez nous à reconstruire ! Aidez nous aussi à mieux connaître notre passé, les gens ici sont curieux, les jeunes veulent savoir comment c’était du temps des Belges, ce qui s’est passé après…Les Congolais sont étonnés lorsqu’ils découvrent, dans le musée familial que j’ai ouvert à Lubumbashi, un guide du Touring Club qui date de la fin des années 50 et indique les hôtels, les tarifs, les routes.. Les gens veulent savoir ce qu’était la gestion coloniale, se rappeler qu’il y avait des soins médicaux, que l’enseignement était gratuit. Mais ce qu’ils refusent, évidemment, c’est l’idéologie de l’époque, la privation des droits fondamentaux, le manque de liberté…

Léonard She Okitundu, ex ministre des Affaires étrangères, Kinshasa
Ne nous voilons pas la face : les Congolais ont gardé un mauvais souvenir de la colonisation ! Apartheid de fait, travaux forcés, racisme, tout cela explique les révoltes et les jeunes doivent apprendre l’histoire du pays.
Cependant la communication du roi Philippe, le 30 juin dernier, est très importante : il a exprimé des regrets, qui seront peut-être transformés en excuses par un prochain gouvernement. Soixante ans après, il donne raison à Patrice Lumumba, dont le discours avait tant choqué le roi Baudouin.
La lettre du roi Philippe doit inspirer les travaux de la future Commission parlementaire qui devra travailler dans la sérénité et rechercher la vérité, faire un état des lieux.
Mais il faudra aussi que la Belgique s’interroge sur ce qu’elle a fait au Congo depuis les années 60 .Je crains que le bilan soit négatif, elle a longtemps soutenu la dictature de Mobutu, ce régime qui a amené le pays là où il se trouve auourd’hui. Il faudra aussi réexaminer la philosophie de la coopération de la Belgique avec le Congo : jusqu’à présent, il s’agissait plutôt de philanthropie que de développement durable, d’égal à égal…
On n’évitera pas la question des réparations et l’agence de coopération Enabel devra cesser d’être « caritative », « philanthropique »… Il nous faut revenir au discours prononcé par Patrice Lumumba en 1960, qui souhaitait que Belges et Congolais travaillent réellement ensemble. Dans une telle perspective nous pourrions résoudre le problème de la pauvreté, trouver un cadre pour la diaspora, attirer les investisseurs vers le Congo… Il n’est pas trop tard pour être « gagnants-gagnants », Belges et Congolais, avec une ouverture vers l’Union européenne où les Belges sont bien représentés par Charles Michel et Didier Reynders…
J’espère que la Commission parlementaire débouchera sur tout cela. Le roi Philippe ayant ouvert la voie une autre époque pourrait s’ouvrir si la Commission fait bien son travail…