27 décembre 2017

Comment les violences au Kasaï ont dégénéré en affrontements ethniques

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Dite de basse intensité, la crise au Congo, aggravée par le blocage du processus électoral, est l’une des plus meurtrières du moment et outre l’Est du pays, elle dévaste les deux Kasaï.
La FIDH et Justice et Paix ont mené l’enquête…

Loin des yeux…Alors que persiste le blocage politique du au report des élections, finalement annoncées pour décembre 2018, soit deux ans plus tard que prévu, le Congo, par pans entiers, glisse dans le chaos : la violence touche désormais 11 des 26 provinces du pays et a engendré 3,0 millions de déplacés et plus de 621.000 réfugiés dans les pays voisins. Naguère circonscrite dans l’Est du pays, la violence a également gagné le Kasaï où 3,3 millions de personnes vivent désormais dans l’insécurité alimentaire. Alors qu’au total, les victimes sont plus nombreuses qu’en Syrie, la situation au Congo est toujours considérée comme une « crise de basse intensité », relativement peu médiatisée. C’est pourquoi des organisations comme la Fédération internationale des droits de l’homme ainsi que la Commission Justice et Paix, après avoir mené leur propre enquête au Kasaï, dénoncent des crimes contre l’humanité et accusent les autorités d’avoir tenté d’attiser les divisions locales. Pourquoi avoir ainsi soufflé sur les braises ? Tout simplement, assurent les organisations, pour tenter de retarder autant que possible le processus électoral sinon de le rendre impossible en raison des troubles.
Dans les crises que déchirent le Congo, des tabous, qui épargnaient jusqu’à présent les intervenants étrangers, semblent désormais brisés : au Kasaï deux experts de l’ONU chargés d’enquêter sur les massacres ont été tués et leurs corps retrouvés décapités tandis qu’à Beni, l’attaque d‘une base de la Monusco a fait 14 morts parmi les Casques bleus tanzaniens. Dans les deux cas, les circonstances du drame sont plus que troubles. Au Kasaï , une longue enquête menée par RFI a établi que les deux enquêteurs de l’ONU, Michaël Sharp et Zaida Catalan, loin d’être partis au hasard à l’insu des autorités, avaient eu des contacts préalables avec des officiels. Cependant, le guide et le traducteur auxquels ils avaient eu recours travaillaient aussi pour l’ANR (l’agence nationale de renseignements) et, à la veille du départ sur le terrain, ces intermédiaires s’étaient bien gardés de traduire les mises en garde formulées par les villageois !
Les circonstances du déclenchement des violences dans le Kasaï sont connues : c’est la mort du chef traditionnel Jean-Prince Mpandi, le 12 août 2016 lors de l’assaut donné à son village par les forces de sécurité qui a embrasé la région et provoqué l’apparition d’une milice portant le nom du chef défunt, Kamwina Nsapu.
Le front ceint d’un bandeau rouge, dotés d’armes blanches, les miliciens, des jeunes de moins de 18 ans, ont semé la terreur dans les villages : ils ont ciblé les représentants de l’autorité et leurs alliés supposés, pratiqué en public des décapitations, recruté des enfants de plus en plus jeunes. Face au défi, les forces de sécurité, la police et l’armée, renforcée par des éléments ne parlant pas les langues locales ont exercé des représailles que le rapport de la FIDH juge disproportionnées : des armes lourdes dont des roquettes ont été utilisées contre des civils, les arrestations se sont chiffrées par dizaines. Mais surtout, un nombre indéterminé de civils ont été exécutés sommairement, les corps étant jetés dans des fosses communes, 87 selon les Nations unies.
A ces faits déjà connus, la FIDH et ses partenaires apportent une dimension d’ordre « ethnique » : aux affrontements entre militaires et miliciens Kamwina Nsapu se sont ajoutées des représailles dirigées spécifiquement contre des membres de l’ethnie Luba, censée soutenir les miliciens. A noter que c’est aussi parmi les Luba que l’UDPS, le parti d’Etienne Tshisekedi et de son fils Félix, recrute le plus de soutien.
Selon le rapport, une milice créée et armée par les forces de sécurité, les Bana Mura, constituée dans le territoire de Kamonia et composée de membres des ethnies Tchokwe, Pende et Tetela aurait visé spécifiquement les Luba, perpétrant les massacres à l’aide de fusils, mais aussi de machettes et de couteaux et incendiant les maisons. (Au départ, l’expression Bana Mura désignait des soldats de la garde présidentielle originaires du Katanga et fidèles au président Kabila) Plusieurs témoignages démontrent que ces massacres planifiés ont été précédés de réunions dans les villages, convoquées par des représentants des forces de défense et de sécurité.
Du côté angolais de la frontière, les enquêteurs de la FIDH ont interrogé des rescapés du village de « Cinq », dévasté par des affrontements et des massacres en mars/avril 2017. Les villageois furent d’abord terrorisés par les miliciens Kamwina Nsapu, des mineurs âgés de 5, 12 ou 15 ans, qui utilisaient des fétiches, volaient les biens et surtout décapitaient en public des policiers et des civils censés être proches des autorités. Après des affrontements intermittents avec les miliciens, les forces gouvernementales, renforcées par les Bana Mura, se sont lancées dans de grandes opérations contre les miliciens mais aussi contres les civils Luba qui furent tués par balles ou à la machette et aussi brûlés vifs dans leurs maisons. Les témoignages recueillis en Angola font aussi état de violences sexuelles, de femmes violées, mutilées, d’hommes au pénis coupé.
D’après les estimations du HCR, ces violences auraient provoqué le déplacement de 762.000 personnes à l’intérieur du Kasaï tandis que 30.000 réfugiés congolais ont été enregistrés en Angola.
Ayant elle aussi enquêté au Kasaï la Commission Justice et Paix relève que si cette vaste région, jusqu’ici relativement épargnée, a plongé à son tour dans la violence, les causes en sont multiples : les jeunes désertent les écoles pour travailler comme creuseurs dans les mines de diamants, les autorités coutumières entrent en conflit tant avec le pouvoir central qu’avec les nouvelles structures issues de la décentralisation , les milices Kamwina Nsapu sont le résultat de cette désorganisation. Justice et Paix rappelle que les crises congolaises peuvent aussi déstabiliser les pays voisins : l’Angola a déjà fermé ses frontières et averti Kinshasa qu’il ne tolèrerait pas de débordements…

19 décembre 2017

Le Docteur Mukwege se réjouit du verdict rendu à Kavumu

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Comment mettre en doute le fait qu’à Kavumu le viol de dizaines de jeunes enfants représente un crime contre l’humanité ? Il s’agissait d’une bande organisée, agissant de manière préméditée et systématique, dont les victimes étaient ciblées….
De passage à Bruxelles, le Docteur Mukwege, qui a recueilli et soigné les enfants victimes de crimes sexuels commis à Kavumu, une localité proche de Bukavu, s’est à la fois réjoui du verdict rendu la semaine dernière par la Cour militaire et inquiété de certaines critiques mettant en cause la validité du jugement.
La Fondation Panzi, qui soutient le combat du docteur, s’est elle aussi félicitée de ce verdict, estimant que la condamnation à perpétuité les auteurs et instigateurs et instigateurs de tels crimes représentait une contribution importante à la lutte contre l’impunité. La Monusco a elle aussi salué le jugement.
Pour le Docteur Mukwege, les faits sont indiscutables : « les membres d’une milice, constituée par un député appartenant à la majorité présidentielle, Frédéric Batumike, ont bel et bien violé, dès 2012, des dizaines de fillettes dont l’âge variait entre 18 mois et dix ans. L’arrestation des membres de cette milice a immédiatement entraîné la fin de ces agressions sexuelles particulièrement atroces et qui avaient bouleversé l’opinion. »
Estimant qu’il faut « rendre à César ce qui est à César », le médecin chef de Panzi n’hésite pas à souligner le courage du tribunal militaire qui a rendu le jugement : « il n’était pas certain que la justice civile aurait osé examiner avec la même indépendance d’esprit les agissements d’un homme qui, appartenant à la majorité présidentielle, était proche du pouvoir et pouvait compter sur certaines protections. Durant trois ans, c’est sans résultat que nous avions demandé à la justice civile de se saisir de cette affaire. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui, c’est un magistrat militaire qui a pris le risque de débloquer cette affaire et de qualifier le crime… »
Même si les condamnés ont interjeté appel, le docteur Mukwege considère que le verdict représente une avancée importante, entre autres parce que les juges ont osé s’en prendre à un homme qui était protégé par le pouvoir en place, pouvoir qui, par ailleurs, ignorait que Frédéric Batumike avait constitué une milice…
De nombreuses questions restent cependant en suspens : pourquoi les membres de cette milice pouvaient-ils considérer que le sang de ces fillettes allait les rendre invulnérables ?Et surtout, posées avec insistance par Me Michelle Hirsch et les avocats des victimes, la question des réparations est loin d’être résolue : « Quel sera l’avenir de ces fillettes dont l’appareil génital a été détruit ? Quelles sont les réparations envisagées? Physiques, psychologiques, matérielles ? Comment, à tous les niveaux, ces vies brisées pourront-elles être reconstruites ? »

14 décembre 2017

Bukavu: la perpétuité pour des crimes de viols d’enfants

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Plusieurs familles des victimes ainsi que les organisations de défense des droits de l’homme se sont réjouis à l’énoncé du jugement rendu par le tribunal militaire de Kavumu, une localité voisine de Bukavu: le lieutenant-colonel magistrat Kiseke Muke a condamné à perpétuité le député provincial Frédéric Batumike et dix membres de sa milice, qui ont été reconnus « coupables de crimes contre l’humanité par viol ».
Entre 2013 et 2016, l’affaire avait provoqué une forte émotion dans la capitale du Sud Kivu : à Kavumu, proche d’un camp militaire et d’une base de la Monusco, au moins 46 fillettes de moins de dix ans avaient été violées par des inconnus qui les avaient enlevées nuitamment au domicile de leurs parents et ramenées par la suite, inconscientes et blessées, dans le jardin ou sur le seuil de la maison. Les mobiles de ces crimes avaient suscité de nombreuses supputations : actes de sorcellerie, pratiques magiques destinées à assurer la chance ou l’invulnérabilité…
Le 21 juin 2016, le député provincial Frédéric Batumike était arrêté par la justice militaire et accusé d’avoir entretenu une milice, « Jeshi ya Yesu »(l’armée du seigneur). Celle-ci fut rapidement désignée comme responsable des viols de dizaines de fillettes, soupçon confirmé par le fait que l’arrestation de la milice et de leur chef avait mis fin à l’ « épidémie » de viols. La Cour, durant le procès, a rappelé que la milice incriminée avait attaqué des positions des FARDC (armée gouvernementale) et violé au moins 46 fillettes et elle a aussi révélé que ces hommes s’étaient approvisionnés en armes au Burundi.
Siégeant depuis le 9 novembre à Kavumu, la Cour militaire de Bukavu, constituée en Chambre foraine, a reçu 18 prévenus et entendu une cinquantaine d’enfants, constitués en partie civile.
Soutenu par plusieurs organisations et ONG, dont Trial International, Physicians for Human Rights et la Fondation Panzi, qui appuie le Docteur Mukwege, ce procès, fortement médiatisé, était considéré comme un test dans la lutte contre l’impunité et contre les violences sexuelles tandis que l’avocate belge Me Michelle Hisrch, assistant les familles des victimes, ne cessait de rappeler la nécessité, en plus du châtiment des coupables, de prévoir des réparations afin d’aider les malheureuses fillettes à pouvoir être soignées et à reprendre une existence normale. Même si ce dernier point manque toujours, les familles ont bien accueilli la sentence, espérant que la condamnation des miliciens puisse contribuer à la lutte contre l’impunité et au retour de la paix.
Un observateur international, professeur de droit, après avoir assisté à toutes les séances du procès, a cependant formulé quelques sérieuses réserves. Pour lui, le mode opératoire et les mobiles de ces viols commis de nuit n’ont pas été suffisamment éclaircis : « rien n’a été dit à propos du « somnifère magique » qui aurait été administré aux parents afin qu’ils ne remarquent pas l’enlèvement des fillettes dans leur propre maison… »Les rapports d’expertise médico légale, confiés à l’hôpital de Panzi sont également mis en cause : «pourquoi, dès l’arrivée des fillettes ayant été violées dans la nuit, n’a-t-on pas systématiquement pratiqué un test ADN, qui auraient pu, par la suite, confondre les auteurs ? » Estimant que les preuves sont insuffisantes et que ces viols relèvent peut-être, aussi, de violences intrafamiliales, le juriste redoute une sorte de banalisation de la notion de « crime contre l’humanité », sinon l’exploitation politique de cette démarche judiciaire dont toutes les ONG internationales se réjouissent au nom de la lutte contre l’impunité.
Le président de la Cour, après avoir prononcé la sentence, a accordé aux condamnés le droit d’interjeter appel. Le verdict final devant encore être rendu, il est peut-être trop tôt pour crier victoire…

13 décembre 2017

De nouvelles question après l’attaque de la base de Casques bleus à Beni

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L’attaque menée la semaine dernière contre une base de la Monusco dans l’Ituri, sur la route de Mbau Kamango, continue à susciter de nombreuses questions. Malgré les promesses d’enquête, connaîtra-t-on jamais l’identité ou les motivations des agresseurs ? Dans un premier temps, ces derniers ont été désignés comme appartenant au mouvement ougandais ADF Nalu (Allied democratic forces) initialement composé de rebelles ougandais opposés au président Museveni et présentés comme des musulmans sinon des islamistes.
Tous les témoignages venus du terrain égratignent cependant cette hypothèse, avançant qu’il a longtemps que les « opposants » ADF n’ont plus mené la moindre attaque congre l’Ouganda, que de nombreux Congolais se retrouvent dans leurs rangs, que leurs relations avec la hiérarchie militaire congolaise ont longtemps été ambigües… En outre, se distinguant par des attaques à l’arme blanche (machettes, coutelas) et s’en prenant généralement à des civils, les ADF n’ont jamais été vus maniant des armes lourdes ou empruntant des uniformes de l’armée congolaise. C’est cependant bien ce qui s’est produit la semaine dernière: suivant plusieurs témoignages, les assaillants portaient des uniformes des FARDC, ce qui leur a permis de s’approcher de la base onusienne sans être inquiétés et même d’y pénétrer. Une fois à l’intérieur, les assaillants, visiblement bien renseignés, ont d’abord veillé à détruire le centre de communications et à couper le réseau internet de la base, ce qui explique peut-être la lenteur avec laquelle les secours sont arrivés. Toujours est-il que les Casques bleus tanzaniens ont été laissés seuls face à leurs agresseurs et que l’armée congolaise, installée non loin, ne s’est pas portée à leur secours. En revanche, une contre attaque se précise : de gros mouvements de troupes (22 camions FARDC)ont signalés depuis Kisangani en direction de Beni Kamango.
Quant à l’argument selon lequel les agresseurs seraient musulmans, voire islamistes, il peut surprendre : la plupart des casques bleus tanzaniens sont eux-mêmes de confession musulmane et on peut douter du fait qu’ils aient été massacrés par leurs coreligionnaires, ces derniers préférant généralement s’en prendre à des Occidentaux…
Cela étant, la disposition du camp elle-même interpelle les observateurs militaires : dans cette région à très hauts risques, les photos montrent que la base de casques bleus était très mal placée, sans réelle protection naturelle, avec une aire de dégagement trop courte, un pont situé dans l’angle mort…On peut se demander aussi comment les assaillants, surgissant au crépuscule, ont pu se diriger sans hésiter vers le centre de télécommunications et le détruire. Loin de rebelles opérant généralement avec des armes blanches, l’attaque, bien minutée, bien dirigée, ressemblerait plutôt à une opération commando. Dirigée par qui ? Avec quelles complicités et quels objectifs ?

13 décembre 2017

Le Rwanda, une épreuve de vérité pour la politique africaine d’Emmanuel Macron

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A Ouagadougou, Emmanuel Macron l’avait annoncé haut et fort : la « Françafrique » c’est fini. Finies les relations spéciales entre Paris et son « pré carré » francophone, finis les petits secrets et les grands services entre amis. Si la promesse est séduisante, reste l’épreuve des faits. Le poids de ces pages du passé qui n’ont été ni tournées, ni corrigées. Tant de secrets gisent encore dans les coffres et les dossiers, qu’il s’agisse des circonstances de la mort de Thomas Sankara au Burkina Faso, ou plus proche de nous, de la liquidation de Kadhafi. Mais c’est bien le Rwanda qui sera le véritable test de la sincérité du jeune président. Car en France, ceux qui ont laissé se commettre le dernier génocide du 20e siècle, ceux qui ont fourni des armes aux bourreaux et protégé les criminels, ceux qui ont précipité la déstabilisation du Congo avec l’opération Turquoise, ceux qui ont multiplié les mensonges et dissimulé les preuves, sont toujours bien présents. Au sommet, sinon aux commandes de l’establishment militaire, politique, diplomatique, voire médiatique… Seul l’établissement de toute la vérité, (entre autres via l’ouverture des archives et la déclassification de tous les documents) accompagné d’une réponse claire à la question des réparations, pourra apporter un peu de sérénité aux survivants rwandais et rendre à la France un honneur entaché par la pire des accusations, celle d’avoir été complice du massacre d’un million d’hommes et de femmes.
L’hypothèque rwandaise est loin d’être levée : aux yeux de toute l’Afrique sinon au regard de l’histoire, c’est à cette aune là que sera jugée la politique africaine de la France.

13 décembre 2017

Rwanda: l’avocat du Watergate attaque la France

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Rétablies en 2010 sous Nicolas Sarkozy, les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda traversent une nouvelle zone de turbulences : non seulement Paris refuse toujours d’ouvrir les archives (cependant déclassifiées) de François Mitterrand concernant le rôle de la France au Rwanda avant, pendant et après le génocide des Tutsis en 1994, mais l’actuel Ministre rwandais de la Défense, James Kabarebe a été convoqué à Paris par les juges d’instruction Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut, appartenant au pôle judiciaire anti terroriste. Considéré comme le « numéro deux » du régime, le général Kabarebe aurait du y être confronté à un nouveau témoin, «Jackson Munyeragwe » ou James Munyandina, qui assure avoir assisté aux préparatifs de l’attentat contre l’avion présidentiel, le 6 avril 1994.
Non seulement Kabarebe, malgré la menace d’un mandat d’arrêt international, ne se rendra pas à Paris, mais l’ambassadeur du Rwanda en France a remis à Philippe Etienne, conseiller diplomatique du président Macron, une « lettre empreinte de franchise ». Visiblement exaspéré par la guérilla judiciaire menée en France et par la rétention de documents importants, le président Kagame a décidé que la meilleure défense était l’attaque, c’est-à-dire l’exigence de vérité, de toute la vérité. Il y a un an déjà que le cabinet américain Cunningham Levy Muse LPP, dont l’un des fondateurs, Bob Muse, est l’un des avocats du Watergate, s’était vu confier la mission d’analyser, sur base de documents publics, la politique menée par la France au Rwanda depuis 1990. Les « pointures » du barreau américain n’ont pas chômé et le « rapport Muse » (1) vient d’être publié avec un sens parfait du timing. Sans apporter de révélation inédite, le document, avec brio, fait la synthèse du rôle joué par la France au Rwanda. Il rappelle que, dès 1990, malgré les informations faisant état d’attaques récurrentes contre les Tutsis, les autorités françaises ont facilité le flux d’armes à destination du Rwanda. Il souligne qu’au lendemain de l’attentat contre le président Habyarimana, c’est dans l’enceinte même de l’ambassade de France à Kigali que s’est constitué le « gouvernement intérimaire » composé d’extrémistes hutus qui allaient organiser les massacres ultérieurs. Se fondant sur les témoignages livrés au fil du temps, le « rapport Muse » pulvérise l’Opération Turquoise, menée par l’armée française au Rwanda dans les dernières semaines du génocide : présentée comme une mission humanitaire, son véritable objectif était de soutenir le gouvernement intérimaire et d’empêcher de Front patriotique rwandais de prendre le pouvoir à Kigali et de mettre ainsi fin au génocide.
Après 1994, la France a poursuivi sur sa lancée : organisant l’exil de génocidaires, elle les a accueillis sur son territoire et ne les a pas extradés, refusant de déclassifier des documents importants elle n’a pas coopéré avec la justice internationale, elle a tenté de bloquer l’aide européenne au nouveau régime rwandais… Bref, durant un quart de siècle, sous des formes diverses, la guerre n’a pas cessé entre Paris et Kigali. Plusieurs tentatives discrètes de rapprochement ayant échoué, le Rwanda, sans surprise, adhère aux conclusions du rapport Muse et exige que soit menée une enquête complète sur le rôle des responsables français dans le génocide des Tutsis.

(1)http://www.cunninghamlevy.com/news

13 décembre 2017

Congo: le pouvoir gagne du temps, mais à quel prix?

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Dès le 14 décembre, les curés de toutes les paroisses de Kinshasa vont faire sonner les cloches de leurs églises et demander aux fidèles d’accompagner le mouvement à l’aide de tout instrument susceptible de produire du bruit. En même temps sera récitée une « prière pour la Nation » exhortant toutes les parties à œuvrer en faveur d’élections démocratiques et transparentes, dans des conditions conformes à l’accord de la Saint Sylvestre conclu le 31 décembre 2017, voici bientôt un an. A travers tout le pays, les catholiques congolais sont ainsi invités à multiplier les manifestations pacifiques exigeant que soient organisés les divers scrutins promis.
L’Union européenne, qui a reconduit les sanctions ciblées visant des personnalités congolaises censées entraver le processus électoral, a elle aussi réaffirmé sa volonté d’appuyer des élections crédibles et inclusives. Elle a insisté sur la nécessité de respecter le nouveau calendrier électoral qui fixe le scrutin à décembre 2918, soit deux ans après l’expiration du deuxième mandat du chef de l’Etat, qui bénéficie ainsi d’un «bonus » appréciable. L’Union européenne rappelle elle aussi des exigences qui n’ont toujours pas trouvé de réponse : les « mesures de décrispation » ne se sont pas encore traduites par l’élargissement de prisonniers politiques, des acteurs politiques font toujours l’objet de poursuites judiciaires, les manifestations populaires se heurtent à une forte répression, la presse reste sous haute surveillance, le budget prévu pour les futures élections n’est pas crédible…
Près d’un an après que la crise imminente, coïncidant avec la fin du deuxième mandat de M. Kabila, eut été désamorcée grâce à la médiation de l’Eglise catholique, force est de constater à la fois la force du pouvoir et la faiblesse de ses adversaires. Même ciblés par des sanctions internationales, critiqués par l’opinion, discrédités par d’innombrables rapports accablants, le président Kabila et le siens ont gagné l’essentiel : du temps… On ne peut que se demander si l’échéance du 28 décembre de l’an prochain ne sera pas reculée, une fois de plus, à la faveur de nouveaux obstacles. Si la situation humanitaire se dégrade, si les déplacés intérieurs et les réfugiés se multiplient, si la famine menace les enfants du Kasaï et si des groupes armés osent attaquer de front un camp de la Monusco à Beni, le pouvoir, lui, peut toujours compter sur deux atouts majeurs: la rigueur des forces de répression policière et, au sein de l’armée, un « noyau dur » au service du chef de l’Etat, sorte de force parallèle opérant sans pitié sur tous les points chauds. A cette « main de fer » s’ajoute la faiblesse des partenaires et des adversaires du régime. Car, au-delà des communiqués officiels, force est de constater que la « communauté internationale », Union européenne en tête, accompagnée par les Etats Unis, s’est accommodée, bon gré mal gré, des manœuvres dilatoires du pouvoir et, craignant l’épreuve de force, s’est inclinée devant une situation de fait.
Quant à l’opposition congolaise, elle a été décapitée par les diverses manœuvres politiques : l’accord de la Saint Sylvestre a désamorcé la colère populaire et mené au gouvernement une frange de l’opposition, conduite par Bruno Tshibala. Un homme qui, après avoir été un fidèle compagnon d’Etienne Tshisekedi, a accepté le poste de Premier Ministre où il se dispute avec Joseph Olenghankhoy, autre transfuge de l’opposition, chargé, lui, de surveiller le suivi de l’accord précité…Paradoxalement, d’anciens opposants se retrouvent au pouvoir tandis que le « Rassemblement de l’opposition » regroupe, lui, des personnalités qui ont longtemps travaillé avec le président Kabila, comme Pierre Lumbi, ancien « conseiller spécial », Moïse Katumbi, ex gouverneur du Katanga, Olivier Kamitatu, ex ministre du Plan…Le décès, en février dernier, d’Etienne Tshisekedi, a privé l’ensemble de l’opposition d’une personnalité discutée, certes, mais charismatique et son fils Felix, novice et maladroit, est critiqué pour ne pas avoir su organiser les funérailles de son père et le rapatriement de son corps, toujours gardé dans un funerarium bruxellois.
Même si le mécontentement des Congolais est général, dû à la dégradation des conditions économiques, à la chute de la monnaie et à la faiblesse du « social », la société civile n’a pas encore réussi à inventer des formes d’action mobilisatrices et efficaces : les « journées ville morte » se succèdent, mais, fortement réprimées, elles durent un jour, après quoi, dans ce pays où tout le monde vit au quotidien, chacun retourne à ses activités…
En apparence donc, tout est bloqué et la future loi électorale, prévoyant un « seuil de représentativité », verrouillera davantage encore l’hégémonie du parti présidentiel. Cependant, au Congo encore plus qu’ailleurs, les apparences sont trompeuses : en 1959, alors qu’éclataient les premières émeutes, les Belges, de leur propre aveu, « n’avaient rien vu venir » et, en 1996, un an avant la fin de son régime, qui aurait pu prévoir que le maréchal Mobutu serait chassé du pouvoir en sept mois ?

10 décembre 2017

A Beni, des morts qui posent question

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A Beni, Le plus grave assaut contre l’ONU (15 morts) pose question

Les jeunes de la ville de Beni haussent le ton : ils ont appelé à une opération Ville Morte lundi et mardi et réclamé la démission du maire de la ville, du commandant de la police et de l’armée qu’ils accusent d’avoir été incapables d’établir la sécurité et de prévenir la pire attaque jamais menée contre la Monusco depuis son déploiement au Congo.
Le bilan de l’attaque menée jeudi soir contre un camp de militaires tanzaniens installé le long de la rivière Semliki est très lourd : quinze Casques bleus tués, une cinquantaine de blessés, trois disparus. De New York jusque Kinshasa tous les responsables onusiens ont exprimé leur indignation, leur volonté de réagir énergiquement, en coordination avec les forces congolaises. Mais sur place, au-delà de la colère et de la peur, bien des questions se posent. Alors que l’attaque a été officiellement attribuée à des rebelles musulmans d’origine ougandaise la violence de l’assaut a surpris tous les observateurs. Alors que le contingent tanzanien est l’un des plus motivés au sein des forces onusiennes, il a été surpris par une attaque menée avec un armement inhabituel : des mitrailleuses lourdes, des grenades d’assaut. Mais surtout, les assaillants ont déployé des capacités opérationnelles qui cadrent mal avec la réputation de rebelles qui, depuis vingt ans, campent dans le parc des Virunga où ils exploitent l’or gisant dans la rivière Semliki, qu’ils commercialisent en Ouganda avec la complicité de commerçants locaux. C’est en 2014 que ces « rebelles résiduels » globalement qualifiés d’ADF Nalu (Allied democratic forces), un mouvement d’opposition au président ougandais Museveni, sont passés à la vitesse supérieure lorsque l’armée congolaise, par l’opération Sukola 1, a entrepris de les réduire par la force et de les chasser de leurs bastions. Les massacres de civils se sont alors succédé dans la région de Beni et même dans la ville, faisant plus de 800 morts. Depuis quelque temps cependant, c’est la force onusienne elle-même qui est visée, comme si les assaillants, provoquant de lourdes pertes, souhaitaient précipiter son départ à l’instar de ce qui s’était passé au Rwanda en 1994 après la mort des dix casques bleus belges. Comme au Rwanda à l’époque, l’inefficience des troupes onusiennes, recourant beaucoup trop tard aux hélicoptères de combat, a frappé les observateurs. La nationalité des Casques bleus attaqués pose également question : les Tanzaniens sont les plus aguerris et les plus populaires des soldats de la paix et ils font partie d’une force africaine de 3000 hommes qui avaient été fournis par le Malawi, l’Afrique du Sud et la Tanzanie pour aider Kinshasa, en 2012, à vaincre les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda. Or aujourd’hui, Human Rights Watch assure que des éléments du M23, réfugiés en Ouganda, seraient employés par les autorités congolaises et intégrés dans l’armée pour réprimer les manifestations populaires ! Ces recoupements étayent la première des hypothèses, avancée parmi les milieux de l’opposition congolaise, selon laquelle l’attaque de la base de Casques bleus ressemblerait plus à une opération visant le noyau dur de la force onusienne afin qu’elle quitte le pays.
Mais par ailleurs, les ADF représentent une menace croissante qui monte en puissance : selon le journaliste congolaise Nicaise Kibel Oka, le mouvement, jadis originaire d’ Ouganda, a été rejoint par des recrues venues du Burundi, du Kenya, de Somalie, de Tanzanie et du Soudan, auxquelles se sont ajoutés de jeunes Congolais recrutés dans les nombreuses mosquées qui se sont ouvertes dans l’Est du Congo. Ces rebelles se réclament de la « Muslim Defense International » un mouvement musulman radical fondé par Jamil Mukulu, aujourd’hui détenu en Tanzanie. Leur camp de base, installé dans le parc des Virunga, s’appelle « Madina » en référence à la ville sainte de Medine, et il était précisément la cible des opérations de la force onusienne…

10 décembre 2017

Pierre-Claver Mbonimpa, le “Mandela” du Burundi

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Interview de Pierre-Claver Mbonimpa, le « Mandela burundais », défenseur des droits de l’homme et fondateur de l’APRODH(association pour la défense des prisonniers et la promotion des droits de l’homme)

Fils d’agriculteur, géomètre, fonctionnaire, vous devenu le doyen des défenseurs des droits de l’homme au Burundi et votre compatriote, le journaliste Antoine Kaburahe, vous a consacré un livre d’entretiens. A quel moment vous êtes-vous engagé ?

En 1994, alors que l’assassinat du président Ndadaye, le premier Hutu élu démocratiquement au Burundi, avait plongé le pays dans la violence, j’ai été emprisonné à la prison de Mpimba, à Bujumbura. J’y ai découvert des conditions de détention insupportables, les mauvais traitements, les morts en détention. Après deux mois, des détenus m’ont expliqué que certains d’entre eux avaient passé cinq ans sans avoir été appelés chez le juge et moi-même je n’ai été convoqué qu’après 14 mois. J’ai été condamné à cinq ans de prison et on m’a conseillé de payer si je voulais alléger ma peine…Au vu de tout cela, après deux ans de prison, j’ai décidé de m’engager et c’est ainsi qu’est née l’APRODH, afin de défendre les droits des prisonniers…Comme j’avais moi-même été torturé, je me suis penché sur cet aspect et découvert qu’au Burundi, des aveux obtenus sous la torture étaient recevables en justice!
Peu à peu au-delà du cas des prisonniers j’ai élargi mon champ d’action à la défense des droits de l’homme en général.

Dans votre livre, (1) vous rappelez que, du temps de jeunesse, les problèmes entre Hutus et Tutsis n’existaient pas. De quand date le dérapage vers l’ethnisme ?

Ce n’est qu’en 1972 que j’ai commencé à entendre parler de l’ethnisme, alors que j’étais encore à l’école secondaire. Des élèves ont été raflés au prétexte qu’ils étaient Hutus. Auparavant on partageait tout, on étudiait ensemble et alors qu’on m’a expliqué que j’appartenais à l’ethnie Hutu. Alors qu’ on faisait la chasse aux Hutus, ce sont des Tutsis qui m’ont gardé, protégé…
Plus tard, en 1993, l’argument ethnique est revenu lorsque les politiciens du Frodebu se sont focalisés sur l‘ethnie hutu et ont expliqué qu’ils luttaient pour la démocratie, exigeant que des Hutus soient intégrés dans la police, l’armée, la magistrature…Après l’assassinat du président Ndadaye en 1993 et la guerre qui a suivi sont venues les négociations d’Arusha où il fut prévu de veiller partout aux équilibres ethniques. Depuis 2005 on pouvait considérer comme réglée cette question ethnique, il y avait une vraie pacification, dans les défilés de fête nationale, Hutus et Tutsis marchaient ensemble…Ce qui nous a étonnés, c’est qu’après dix ans passés ainsi, Pierre Nkurunziza, le président actuel, soit revenu sur cette question ethnique, remettant en cause les accords d’Arusha qui avaient institué un compromis politique et ramené la paix.

Ce retour à l’ethnisme faisait il l‘unanimité au sein du parti au pouvoir ?

Pas du tout, beaucoup étaient contre cette dérive et les opposants ont été appelés les » frondeurs ». Ensuite, une pétition a été signée par 82 personnes, s’opposant au désir du président Nkurunziza de briguer un troisième mandat. A part trois Tutsis, tous les signataires étaient des Hutus…Même à l’Assemblée nationale , où les Hutus étaient les plus nombreux, il n’y a pas eu de majorité pour modifier la loi en faveur d’un troisième mandat. Autrement dit, la question ethnique était bel et bien dépassée et aujourd’hui, parmi les opposants, parmi les Burundais en exil, (plus de 500.000, en Ouganda, au Rwanda, en Tanzanie) il y a des Hutus et des Tutsis.

Comment expliquer que, malgré une aussi large opposition, le président Nkurunziza soit toujours au pouvoir ?

En tant que défenseurs des droits de l’homme, nous n’avons pas voulu recourir à la violence, mener des attaques armées, qui feraient souffrir la population civile davantage encore.

Sur le plan international, alors que le troisième mandat du président Nkurunziza est déjà largement entamé et que les sanctions internationales se sont avérées sans effet, quelle serait la mesure qui frapperait réellement le régime ?

Plus de 8000 militaires burundais engagées dans les forces de paix internationales (en Somalie entre autres) sont payés en devises et une partie de leur solde alimente les caisses du régime. C’est pourquoi nous avons demandé que la solde de nos soldats leur soit versée individuellement, sans passer par les autorités de Bujumbura. Mais comme cela créerait un précédent pour d’autres pays comme l’Ouganda, cela n’a pas été accepté jusqu’à présent. Si nos militaires étaient ramenés au pays, touchant à nouveau des salaires de misère, leur mécontentement affaiblirait le régime…A l’intérieur du pays, malgré les sanctions décidées à Bruxelles l’Union européenne poursuit ses programmes d’aide à la population et donc soutient encore indirectement les autorités car les fonds de ces programmes passent toujours par la banque centrale. Même indirectement, toute aide internationale contribue à financer le pouvoir.
Sur le plan international, la Chine et la Russie appuient toujours Bujumbura, pour des raisons d’intérêt et aussi par défi à l’égard des Etats Unis, tandis que des pays sont intéressés à l’exploitation des ressources minérales. Il faut dire aussi que la production de bière par la Brarudi (filiale du groupe Heineken) génère beaucoup d’argent au profit du gouvernement. N’oublions pas non plus les pays voisins, la Tanzanien, le Kenya et en particulier la République démocratique du Congo… Tous les présidents africains souffrent de la même maladie, ils veulent s’éterniser au pouvoir. Même le médiateur du Malawi, Benjamin Mkapa, m’a dit « avec un troisième mandat, je n’ai pas de problème, mais je suis contre un président qui tue son peuple… »
La Tanzanie aussi est du côté du pouvoir et l’Union africaine ne bouge même pas…

La Cour pénale internationale s’est saisie du cas du Burundi même si Bujumbura ne reconnaît plus sa juridiction. Est-ce que cela effraie le régime ?
Qui n’aurait pas peur de la CPI ? En Afrique, tout le monde a suivi le cas de Laurent Gbagbo, l’ancien président de Côte d’Ivoire et d’autres… A Bujumbura, on s’informe pour savoir qui est sur la liste de la CPI, qui sera interdit de déplacement et les enquêtes font peur au pouvoir, cela seul peut le faire bouger…

Quels sont les dossiers que vous, personnellement, avez déposés à la CPI ?
Il y en a plusieurs, et d’abord le mien : le pouvoir a tenté de m’assassiner, un motard a tiré sur moi à bout portant et quelques jours après il a été lui-même abattu. Par la suite on a tué mon fils on a tué mon gendre…
Pour les cas qui se situent à partir du 26 avril 2015 jusqu’au 27 octobre 2017, je vais rappeler le dossier du journaliste de la télévision nationale dont on a décimé toute la famille ; je me suis aussi beaucoup documenté sur le dossier des familles qui ont perdu les leurs lorsqu’on a tué plus de 200 personnes en une nuit, dans le quartier de Nyakabiga, victimes des policiers et des militaires. J’ai aussi le dossier des femmes qui ont été violées, puis tuées…
Dans tous ces cas, y compris le mien, ceux que je vise, ce ne sont pas les exécutants mais les commanditaires. Un autre dossier important est celui de la formation de milices au Congo : dans la forêt de la Kibira, au Sud Kivu, ont été formées des unités paramilitaires qui ont été ensuite installées à Muramvia, à Gitega et ailleurs encore… Il y aussi des dossiers de disparitions d’assassinats, de viols…Quelque part, on me rend responsable de l’intervention de la CPI au Burundi, et ce n’est pas faux, dans certains cas, j’étais là, j’ai tous les dossiers…

Si des miliciens Imbonerakure (des jeunes appartenant au parti du président) ont été formés au Congo, quel fut leur rôle par la suite ?

Nkurunziza est allé dans le sens de Hitler qui, lui aussi, avait formé une milice de jeunes. Protégés par le pouvoir, formés au Congo, les Imbonerakure sont aujourd’hui très forts, ils peuvent même désarmer des policiers…Au Congo, le pouvoir soutient ces formations de jeunes Burundais, mais la corruption joue aussi. Avec 500 dollars on obtient tout ce que j’on veut…Tout est possible…

Comment le Burundi va-t-il s’en sortir ?
Lorsque nous aurons à la tête de l’Etat une autorité reconnue par tout le monde, un rassembleur, cela pourrait aller vite…Y a-t-il une personnalité qui émerge ? C’est cela le combat que nous sommes en train de mener…Le président n’est plus soutenu que par les Imbonerakure et les services de renseignements, il ne dirige que grâce à la peur et la menace…

(1)Pierre-Clavec Mbonimpa, Rester debout, Entretiens avec Antoine Kaburahe, éditions Iwacu

29 novembre 2017

Grâce à David Minor Ilunga, la voix de Kin fait vibrer Bruxelles

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Découvert par Roland Mahauden puis coaché par lui au Théâtre de Poche, David Minor Ilunga est une pépite, un artiste complet. Il écrit, raconte, bouge, change de rôle et d’intonation, il est tour à tour le fonctionnaire et le demandeur d’asile, le brutal et l’effrayé, le rêveur et le questionneur voire l’inquisiteur. Mais aussi, surtout, il est un magicien. Par la force de son verbe, de son corps élastique, de son visage mobile, nous emmène à Kin. Pas vraiment Kin la belle, mais Kin la cruelle, Kin où pour vivre il faut se battre et risquer d’être tué.
Ainsi qu’Il le clame à son garde chiourme, le demandeur d’asile habile à Uccle, dans la propriété d’un compatriote dont le père, -ne demandez pas comment- a fait fortune. Il raconte le silence d’Uccle, confortable, ouaté, mais c’est Kin qui le peuple ses nuits et ses rêves. Kinshasa, dure aux miséreux, hantée par les kulunas, ces bandits qui vous dépiautent à la machette pour quelques dollars, Kinshasa où vivre au jour le jour est une leçon de courage, où les familles doivent choisir lequel des enfants ira à l’école, le garçon, la fille ou bien un seul, le plus doué, pour lequel on sacrifiera tout, en espérant que, diplôme conquis, il soutiendra tous les autres…A KIn, on mange à tour de rôle, les parents un jour, les enfants le lendemain. A Kin, c’est dans un bus appelé « Esprit de mort » que l’on regagne les cités lointaines, Ndjili, Masina, « Chine populaire » car tout le monde n’a pas les quatre sous qu’il faut pour prendre les nouveaux transports « Esprit de vie »…
A Kin, on parle haut et fort à son voisin, comme si on se disputait alors qu’il n‘en est rien, on revendique, comme si sa vie en dépendait, on discute politique et on s’empoigne avec passion, en sachant que cela ne servira sans doute pas à grand-chose. En lingala pur jus, une langue descendue de l’Equateur par le fleuve ou dans un français métissé, serti d’expressions chaque jour réinventées on commente la vie, on se raconte l’espoir qui s’accroche et la révolte qui couve sans jamais éclore vraiment.
Magie de la langue, magie du verbe qui s’incarne dans un corps souple, magie d’une mise en scène où, avec rien, une chaise, une lampe, une lumière changeante, un homme qui crie dans ses souvenirs et ses rêves, une ville apparaît, s’incarne….Kin l’immense, la dure, la folle, la drôle, la résistante… On la déteste, et on a envie d’y aller, d’y retourner ou de la découvrir. .. On se glisse entre les pages de « Congo Inc » ou « Mathématiques congolaises » : David Minor Ilunga est bien le digne fils spirituel de Jean Bofane. A son tour, il nous fait entendre la voix de la cité, les battements de cœur d’un pays…