25 octobre 2018

Congo: c’est en amont que la bataille a été préarée de longue date

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Les partis d’opposition ont mis du temps à s’apercevoir que la machine électorale pilotée par le président de la CENI était peut-être moins redoutable que des dispositions prises antérieurement et auxquelles on n’avait pas prêté suffisamment d’attention. En effet, la loi électorale, votée sans heurts en 2017, présente plusieurs exigences. Tout d’abord financières : les candidats à l’élection présidentielle doivent s’acquitter d’une caution de 100.000 dollars non remboursable, les candidats aux législatives doivent payer 1000 dollars, dans un pays où le salaire moyen ne dépasse pas les 60 dollars par mois…
En outre, afin d’éviter la prolifération de petites listes, les formations sont invitées à se regrouper car ne seront pris en compte que les partis ayant recueilli 1% des voix sur toute l’étendue du territoire. Ce seuil explique la formation de la méga plate forme des FCC (Front commun pour le Congo, formé autour de la majorité présidentielle) et présente dans tout le pays, mais il exclura des petites listes constituées sur base ethnique ou régionale.
Transports, en avion bien souvent, meetings avec distribution de T shirts et de bics aux électeurs, déploiement et rétribution des témoins placés par les partis dans les bureaux de vote (5 à 10 dollars par jour) : au Congo la campagne électorale coûte cher et on estime généralement que chaque candidat doit engager, au minimum 200.000 euros. Où les trouver ? L’opposition estime que certains candidats de la majorité présidentielle émargent, discrètement ou non, au budget de l’Etat et que le « dauphin » Emmanuel Shadary est déjà en campagne. Cependant, la plupart des hommes politiques avancent leurs deniers personnels en espérant, s’ils sont élus, pouvoir se « refaire » au plus vite grâce à leur traitement (6000 dollars pour un député) ou par d’autres moyens. Mais dans l’immédiat, aujourd’hui que la date semble définitivement fixée et que Nangaa se montre inflexible sur les délais, que faire, comment financer la campagne qui s’annonce ? L’UDPS de Félix Tshisekedi, qui bénéficie d’un solide maillage de militants, estime que son heure est venue et a déclaré que le 23 décembre, machine à voter ou pas, elle irait aux élections. Vital Kamerhe et son parti, l’UNC, Union pour la nation congolaise, ont fait de même. Les partisans de Moïse Katumbi et de la plate forme Ensemble, estiment eux que leur champion, en plus de sa popularité personnelle, aurait eu les moyens de mener campagne à travers tout le pays, de même que Jean Pierre Bemba s’il avait été autorisé à le faire. Pour une large part de l’opinion, ce n’est pas par hasard si les deux candidats les plus fortunés et les plus aguerris ont été écartés du scrutin… Mais les autres ? Paradoxalement, si tous dénoncent les deux années de « rabiot » dont a bénéficié Kabila, dont le mandat expirait en décembre 2016, nombreux sont ceux qui exigent aussi une nouvelle transition, six mois ou un an, qui permettrait de former un gouvernement « inclusif » dans lequel se trouveraient tous les ténors, à des postes qui leur permettraient de constituer un budget de campagne. Une exigence qui rallongerait d’autant le mandat, expiré, du président sortant !
C’est pour cela aussi que la majorité présidentielle tient, cette fois, à ce que les délais soient respectés : c’est en amont que la bataille a été préparée, passant aussi par des nominations à la Cour constitutionnelle favorables au pouvoir sortant et que les troupes ont été mises en ordre de marche. En outre, le dauphin Shadary, alors qu’il était encore Ministre de l’Intérieur, a déjà fait le tour du pays et, malgré la grogne des ambitieux déçus, il se prépare à mener campagne dans un fauteuil…Seul un coup de dés pourrait encore renverser la marche du temps. Mais au Congo tout reste possible…

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25 octobre 2018

L’opposition congolaise face l’alternative du diable

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Alors que la machine à voter défraie la chronique, les partis d’opposition sont confrontés à un choix cornélien : ou bien ils décident de boycotter le scrutin prévu pour le 23 décembre prochain, échéance que la Commission électorale promet toujours de respecter, ou bien ils s’inclinent et acceptent de tenter leur chance, en sachant bien que l’élection présidentielle se joue à un tour.
Si le boycott devait l’emporter, deux hypothèses se présenteraient : la première, si les élections étaient organisées malgré tout, c’est que le Front commun pour le Congo, la méga plateforme réunie autour de la majorité présidentielle l‘emporterait haut la main faute d’adversaires. Et si, seconde hypothèse, le pouvoir utilisait cette défection pour différer le scrutin faute d’accord sur ses modalités, le grand gagnant serait… Joseph Kabila, qui, automatiquement, verrait son mandat prolongé, puisque la constitution l’autorise à rester en place jusqu’à l’installation de son successeur. Le boycott permettrait aussi au pouvoir, au cas où les moyens matériels lui feraient défaut, de faire porter à l’opposition la responsabilité d’un nouveau délai.
Bien conscients de ces risques, certains partis comme l’UDPS de Félix Tshisekedi ou l’Union pour le Congo (UNC) de Vital Kamerhe, ont annoncé qu’avec ou sans la machine à voter, ils participeraient au prochain scrutin, à la date prévue. Ce qui divise encore davantage le camp de l’opposition et fait reculer la perspective d’une candidature unique de l’oppostion… Or avec un scrutin à un tour, seul un candidat rassemblant toutes les voix de l’opposition aurait ses chances de supplanter le candidat du pouvoir, Emmanuel Shadary Ramazani, qui bénéficiera probablement de tout le soutien de l’appareil d’Etat et des forces de sécurité. Là aussi, cela coince : le parti de Tshisekedi a déjà fait savoir qu’il ne s’inclinerait devant personne et chacun des autres ténors demeure convaincu de ses chances.
Afin de définir un plan B au cas où le gouvernement demeurerait inflexible à propos de la machine à voter et de tenter, une fois encore, de trouver un candidat unique, les principaux candidats de l’opposition à l’élection présidentielle se sont retrouvés une fois encore en Afrique du Sud et maintiennent l’idée d’une grande manifestation contre la machine à voter….
C.B.

17 octobre 2018

Solange Lusiku, une journaliste de combat

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Tout Bukavu est descendu dans la rue ce mercredi, pour rendre un dernier hommage à une journaliste de combat, une femme de convictions. Solange Lusiku, 46 ans, emportée par un mal foudroyant qui a rendu impossible toute tentative de transfert, appartient déjà à l’histoire du Sud Kivu. Directrice du journal « Le Souverain », cette mère de 7 enfants menait un combat sur plusieurs plans . Pour la survie de son journal d’abord, qui ne paraissait qu’épisodiquement, en fonctions des moyens disponibles. Imprimé en Ouganda, transporté de manière aléatoire, Le Souverain était cependant un périodique indispensable. Il faisait le point sur la politique, sur la vie de la ville. Les éditoriaux, les prises de position de Solange Lusiku tranchaient par leur hardiesse. Comment conjugue-t-on « chevalier de la plume » au féminin ? Cette femme sans peur était une combattante, elle dénonçait les pilleurs de tout acabit, s’en prenait aux plus hautes autorités de la province et ses écrits ne furent pas pour rien dans le désaveu qui frappe l’ancien gouverneur Marcellin Cishambo, avec lequel elle croisa le fer à maintes occasions.
Solange Lusiku, avec sa prestance et son regard de feu, était un pur produit du Sud Kivu, elle avait étudié à l’ISP (Institut supérieur pédagogique) puis travaillé dans deux radios catholiques, Radio Maendeleo et Radio Maria, dépendant de l’archidiocèse. Les journalistes étrangers trouvaient toujours auprès d’elle un accueil chaleureux et informé, elle collabora avec Milo Rau lors du tournage de son film « Tribunal sur le Congo » où elle était une sorte d’appariteur, de modératrice, donnant la parole au public et canalisant les émotions. Ses qualités de plume, son engagement lui avaient valu de se voir décerner le titre de Docteur Honoris causa de l’Université de Louvain et elle comptait de nombreux amis en Belgique, dont les Mutualités chrétiennes de Tournai qui se battaient pour doter « Le Souverain » d’une nouvelle imprimerie et de moyens de production adéquats.

15 octobre 2018

La paradoxale victoire de Louise Mushikiwabo

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Lorsqu’elle s’est installée derrière la grande table de la salle de conférences du Palais des Congres d’Erevan, un mastodonte de style soviétique, Louise Mushikiwabo, la nouvelle secrétaire générale élue de l’organisation internationale de la francophonie semblait bien seule. Après l’avoir propulsée à la tête de l’organisation, le président Macron s’était éclipsé et dans la foulée, le président tunisien, dont le pays accueillera le prochain sommet tandis que les Premiers Ministres du Canada et du Quebec donnaient des conférences de presse séparées.
La défection du président français s’explique sans doute par des questions d’agenda dictés par la situation politique en France, mais elle est apparue, au minimum, comme une incongruité. La cérémonie s’est finalement déroulée comme une grand messe dont l’officiant principal aurait déclaré forfait sans trop de considération pour ses fidèles. La ministre des affaires étrangères du Rwanda, qui prendra ses fonctions à Paris en janvier prochain s’est cependant tirée de l’épreuve avec une aisance professionnelle. S’exprimant dans un français impeccable, elle a insisté qu’elle était d’abord Rwandaise mais aussi africaine et donc citoyenne du monde. Autrement dit, cette francophonie plurielle, métisse, parfois turbulente de plus de 80 pays membres ou associés ne sera pas de nature à l’effrayer. Interrogée sur le rôle de la société civile, avec peut-être quelques arrière pensées, elle n’a pas hésité à citer l’exemple de son propre pays, où la société civile et surtout les associations de femmes et de jeunes avaient joué un grand rôle dans la reconstruction du pays et de la vie commune. Africaine ayant étudié aux Etats-Unis, elle a aussi insisté sur l’un des thèmes favoris du président rwadais Paul Kagame, qui partage cette passion avec le président Macron : mettre les nouvelles technologies au service du développement afin de stimuler l’innovation et de diversifier les emplois.
Sereine, déterminée, Mme Mushikiwabo la première femme originaire d’Afrique centrale à prendre la tête de l’organisation a donc été élue à l’unanimité des chefs d’Etat et de gouvernement présents et le « consensus » si cher à la « famille francophone » l’a donc emporté. Cette victoire, donnée pour acquise depuis longtemps, n’a cependant pas été évidente car en dernière minute, la secrétaire générale sortante Michaëlle Jean a livré un baroud d’honneur qui a fait du bruit, évoquant son bilan en matière de droits de l’homme et de défense des valeurs démocratiques d’une manière qui, implicitement, pouvait être interprété comme une mise en cause de sa rivale. Sa dénonciation des « petits arrangements entre Etats » aurait pu briser le consensus tant recherché et, durant quelques moments on a pu redouter l’apparition d’une minorité de blocage. C’était oublier qu’à un autre niveau, tout était joué depuis longtemps car la diplomatie française s’était déployée depuis des mois en faveur de la candidate rwandaise.
C’est ainsi que le Canada avait accepté de lâcher son ancienne gouverneur en échange d’un futur siège au Conseil de Sécurité de l’ONU et d’autres faveurs et que surtout le « champ de bataille africain » avait été soigneusement balisé. Si la Belgique, qui dispose à la francophonie de deux voix, celle du « fédéral » et celle de la Fédération Wallonie Bruxelles n’avait aucune intention de s’opposer au choix de la ministre rwandaise déjà connue et appréciée, la diplomatie française, depuis des mois, s’était déployée sur le terrain africain. C’est lors de la dernière réunion de l’Union africaine à Nouakchott (Mauritanie) que tout s’est joué : Mme Mushikiwabo fut reconnue comme la candidate de tous les pays africains, y compris les plus fidèles « petits soldats » du pré carré de la « Françafrique », Gabon, Benin, Tchad qui se sont ralliés au choix français. « Nous avons découvert à quel point le Rwanda, par ses succès économiques, son entregent, était populaire en Afrique de l’Ouest » nous confiait un négociateur congolais, « et à quel point la diplomatie française s’était activée en sa faveur. » Alors que la RDC se montrait réticente, compte tenu d’une opinion publique qui n’a pas oublié le soutien apporté par Kigali à divers mouvements rebelles et les guerres des années 2000, le président Macron avait dépêché à Kinshasa l’un de ses conseillers Afrique, Franck Paris, qui a emporté la décision d’un président Kabila jusque là réticent et qui n’a d’ailleurs pas fait le déplacement à Erevan. Kinshasa, qui s’est retranché derrière le vote d’une Afrique unanime, a cependant tenté de monnayer son soutien en insistant pour que Kigali retire définitivement son appui aux groupes rebelles qui subsistent, comme le M23 qui circule sans entraves de l’Ouganda, un appui que Kigali dément à chaque occasion…
Les Congolais souhaiteraient aussi que soit réactivé un instrument régional que le Rwanda avait jeté aux oubliettes car encouragé naguère par la Belgique : la CEPGL, communauté économique des pays des Grands lacs, qui permettait la libre circulation entre le Congo, le Rwanda et le Burundi et surtout prévoyait la mise en œuvre de projets économiques communs.
Reste à comprendre les raisons du choix d’Emmanuel Macron. A première vue, elles ne manquent pas : l’économiste qu’il est sait de quelle manière le Rwandais Donald Kaberuka a réformé et transformé la Banque africaine de développement, il connaît le plan de réformes de l’Union africaine mis en œuvre par son président Paul Kagame. Pragmatique, soucieux du bon usage des deniers de la France (le principal contributeur de la francophonie) il estime aussi que l’organisation, qui fêtera bientôt son 50 e anniversaire a besoin d’être dépoussiérée, rénovée, ramenée à ses fondamentaux, sans plus s’égarer sur des pistes déjà occupées par d’autres organisations comme, par exemple, la certification des médicaments…Sur le plan de la rigueur, des contrôles budgétaires et de la fin des copinages, la réputation du Rwanda a dépassé ses frontières et, mis à part quelques « apparatchiks », les réformes qui s’annoncent seront plutôt bien accueillies au sein de l’institution.
Reste le soupçon, sinon la certitude, d’une manœuvre audacieuse du Jupiter parisien, une sorte de « coup de billard à trois bandes », par lequel le président français, à quelques mois du 25e anniversaire du génocide au Rwanda, aurait tenté de liquider définitivement un dossier qui n’a pas fini de hanter les consciences françaises, à savoir la responsabilité de Paris dans le soutien aux auteurs du génocide et les conséquences de l’Opération Turquoise.
L’histoire est cruelle et aussi ironique: voici un quart de siècle, c’est au nom de la défense du pré carré français face aux Anglo Saxons et en invoquant la défaite de Fachoda face aux “Anglophones” que Paris tenta de justifier son appui au gouvernement Habyarimana puis aux forces qui mettaient en oeuvre le génocide. Et aujourd’hui, voilà que c’est Louise Mushikiwabo, dont la famille fut mise à mort par des génocidaire que la France ne décourageait pas, qui se retrouve à la tête de la francophonie. Elle doit ce poste à ses qualités propres, à son entregent et ses compétences, au soutien de l’Afrique unanime. Mais elle elle bénéficie aussi d’une manœuvre diplomatique de haut vol, menée par le président Macron en personne et dans la meilleure tradition d’une Francafrique encore bien réelle…

15 octobre 2018

Pachinian et Aznavour les deux héros de la francophonie

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Pour Ani et Ashot, deux étudiants de vingt ans qui ont étudié le français à l’université, le sommet de la francophonie est surtout l’occasion de pratiquer une langue qu’ils ont appris à aimer et qui, pour eux, représente une ouverture sur le monde. Comme des dizaines d’autres jeunes, ils se sont portés volontaires pour servir d’interprètes aux invités du sommet, une initiative bien utile car si les Arméniens sont francophiles, bien rares sont ceux d’entre eux qui pratiquent la langue de Molière.
Mais du sommet, ce que Ani et Ashot retiendront surtout, c’est l’hommage rendu à leurs deux héros : le Premier Ministre Nikol Pachinian et, surtout, Charles Aznavour. Canalisant la foule qui se presse sur la place de la République, au cœur d’Erevan, les étudiants sont intarissables. Ashot était présent lors de la « révolution de velours » et il se souvient de la geste courageuse de Pachinian : « alors que le président sortant, Serge Sakissian avait changé la constitution pour rester à la tête du pays comme Premier Ministre, le député Pachinian son sac sur l’épaule, à a entrepris une longue marche sur la capitale et peu à peu toute la population s’est jointe à lui. Les mamans avec leur bébé, les grand parents, tous marchaient pour obtenir le départ de Sarkissian et finalement, sans qu’un coup de feu ait été tiré, le pouvoir a basculé… » D’ici la fin de l’année des élections devraient consacrer ce basculement du pouvoir mais entre temps tous les espoirs sont permis et pour les jeunes, le sommet de la francophonie représente aussi une reconnaissance de la renaissance démocratique de leur pays..
Durant une longue soirée sur la place de la République, qui a permis aux invités de la francophonie de découvrir la longue histoire de ce petit pays de trois millions d’habitants, -depuis l’arche de Noe jusqu’au génocide de 1905 en se terminant par la renaissance actuelle-, chaque geste de Pachinian, installé aux côtés du président Macron et de son épouse, a été salué par une ovation du public.
Mais pour Ani, « le vrai héros de cette soirée, c’est Charles Aznavour. Il aurait du être là, aux côtés du président français…. » Les yeux de la jeune fille s’embuent : « il appartient à l’histoire de ma famille, mon grand père nous berçait avec ses chansons, mes parents connaissaient ses textes par cœur et moi aussi, lorsque je l’entends, je pleure… Car Charles Aznavour n’était pas seulement une vedette, il était un grand citoyen : lors du tremblement de terre, il fut l’un des premiers à se rendre sur les lieux et à mobiliser les secours.. »
Avant le début d la cérémonie, la place toute entière vibre au son de « Emmenez moi » ou « La Bohème », le public reprend les refrains en arménien ou en français. Aux abords de la place de la République, e les commerçants ont décoré leurs vitrines de d’affiches proclamant « merci Charles » et partout dans la foule, des gens dressent les portraits de l’artiste disparu. L’arrivée du Premier Ministre Nicol Pachinian accompagné par Emmanuel Macron suscite une véritable ovatipon.
L’hommage officiel à Charles Aznavour, incarné par plusieurs chanteurs issus des pays de la francophonie fut cependant un peu moins réussi : enthousiaste devant les images de “Charles” chantant avec Edith Piaf, la foule fut interloquée par la voix puissante de la Béninoise Angélique Kidjo, intriguée par la prestation d’une chanteuse locale qui, en guise d’hommage à Aznavour, chanta avec pathos « les vieux amants » de Jacques Brel. Lorsque Serge Lama, clôturant la soirée, parla surtout de lui-même et chanta Aznavour avec des tremolos dans sa voix de basse, il fut accueilli avec une relative indifférence. Sans aucun doute, chacun préférait écouter Aznavour lui-même, relayé par de puissants haut parleurs et rendu présent par des images projetées sur écran géant, que ses émules dont la bonne volonté ne réussit pas à faire oublier le talent du maître…

15 octobre 2018

Une Rwandaise bilingue à la tête de la francophonie

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Pendant longtemps, on ne la connaissait que comme « la petite sœur ». Celle qui avait échappé à la mort…
Elégante, la tête haute, le verbe clair, Louise Mushikiwabo, Ministre des affaires étrangères du Rwanda depuis dix ans, qui deviendra sans doute secrétaire générale de la francophonie porte, au Rwanda, un nom prestigieux et elle a la légitimité d’une survivante.
Son frère, Landoald Ndassingwa, un homme imposant, au large sourire, avait rencontré, à l’occasion de ses études au Canada, Hélène Pinsky, une femme de tête, au sourire lumineux, qui était bien décidée à faire sa vie à ses côtés au pays des Mille collines. Doué pour les affaires, Lando avait investi ses économies dans un petit hôtel familial sur la route de l’aéroport. De quoi faire vivre la famille, sa femme et ses deux enfants, Patrick et Malaika. Mais ce qui l’intéressait d’abord, c’était la politique : défendre les droits les Tutsis de l’intérieur du Rwanda, de plus en plus discriminés par le régime Habyarimana à mesure que la situation se détériorait et surtout lutter en faveur de la démocratie, puis de l’application des accords d’Arusha qui, en août 1993, avaient prévu le partage du pouvoir avec le Front patriotique rwandais. Courageux, idéaliste, Lando était peut-être naïf aussi : son épouse et lui entretenaient d’excellentes relations avec le général Dallaire, Canadien également, qui dirigeait la mission onusienne. Le couple, refusant de quitter le Rwanda alors qu’au début de l’année 1994 les menaces se précisaient, était persuadé du fait que la Minuar (Mission des Nations unies au Rwanda) les protégerait. Alors qu’Anne-Marie, la sœur aînée de Lando, s’était lancée dans les affaires et devait devenir plus tard sénateur, la cadette, Louise, née en 1961, étudiait aux Etats Unis, où elle allait devenir interprète de formation et se marier avec un Américain. Cet exil lui sauva la vie.
Car dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, dans les premières heures qui suivirent la chute de l’avion du président Habyarimana, Lando, son épouse et leurs enfants furent parmi les premières cibles des tueurs. Leur mort fut atroce et les pires sévices furent infligés à l’épouse canadienne. Lorsqu’en 2008, elle regagna définitivement le Rwanda, en compagnie de son mari américain, Louise découvrit la profondeur des traumatismes laissés par le génocide, y compris dans sa propre famille. Sa sœur, en souvenir de Lando, avait relancé l’hôtel familial qui était devenu l’un des établissements les plus accueillants de la capitale. Louise, elle, se lança dans la politique au sein du FPR et dès 2009, elle fut nommée Ministre de l’information et porte parole de Kagame.
Travailleuse infatigable et méthodique, elle se retrouva rapidement dans l’entourage du président, bénéficiant de toute la confiance du « Boss » qui la chargeait des missions les plus difficiles. Parfaite bilingue, habituée à fréquenter les milieux internationaux, Louise se fit connaître tant sur la scène africaine qu’en Europe ou aux Etats Unis. Voici quelques années, il se disait même que Kagame la préparait pour assurer sa succession à la tête du Rwanda.
Depuis lors, ayant fait adopter une modification de la Constitution, le président pourrait en principe, rester au pouvoir jusqu’en 2034 et Louise a poursuivi sa brillante carrière diplomatique. Témoignant d’une fidélité sans faille à son chef, la ministre, malgré une apparence souriante, est une « dure » du régime : elle n’a fait montre d’aucune compassion pour Victoire Ingabire, l’opposante longtemps emprisonnée et qui vient d’être libérée et n’a jamais dévié d’un iota de la position officielle du FPR et de Kagame.
N’étant pas diplomate de formation, la ministre a gardé son franc parler. Active sur les réseaux sociaux, elle tweete plus vite que son ombre et, lors du dernier sommet de la francophonie à Dakar, voici deux ans, elle ne s’était pas privée de critiquer l’attitude jugée méprisante du président François Hollande, plongé dans la consultation de son portable et se désintéressant, presque ostensiblement, du processus de désignation du nouveau secrétaire général. Alors que le poste, l’un des plus convoités de la diplomatie internationale, aurait du revenir à un homme politique originaire d’Afrique centrale, (il était question de l’écrivain et diplomate Henri Lopez, du Congo Brazzaville) c’est finalement la Canadienne Michaëlle Jean, d’origine haïtienne, qui l’emporta à l’issue d’un fort lobbying mené par le charismatique Premier Ministre canadien Julien Trudeau qui vola la vedette du sommet à François Hollande.
Depuis lors, Michaëlle Jean, qui avait déjà été gouverneur du Canada (une fonction honorifique mais très prisée au sein du Commonwealth) a déçu malgré son charme, et les pays africains, largement majoritaires au sein de la francophonie, ont rappelé une fois encore que le poste leur revenait.
Le Rwanda n’a pas eu à bouger pour défendre une éventuelle candidature de Louise Mushikiwabo : c’est du Maroc qu’est venue l’idée, habilement soufflée à Emmanuel Macron. Ce dernier, visiblement désireux de « sortir par le haut » d’un quart de siècle de relations troublées avec le Rwanda, n’a pas hésité longtemps et, recevant le président Kagame le printemps dernier, il lui annonça que la France soutiendrait la candidature de sa fidèle ministre.
Malgré cet appui, les choses ne vont pas de soi : en France, de nombreuses voix rappellent que Kagame, qui refuse de parler français et a fait adhérer son pays au Commonwealth, a introduit l’anglais comme langue officielle, y compris dans l’enseignement. Mais surtout, les défenseurs des droits de l’homme rappellent les atteintes à la liberté d’expression, les crimes commis par l’armée rwandaise lors des guerres au Congo, les prisonniers politiques comme Diane Rwigara, fille d’un riche homme d’affaires,qui avait osé se porter candidate à la présidence. En Afrique, des voix se sont élevées, au Bénin entre autres, pour regretter cette « prime » donnée au « meilleur ennemi de la France » et y voient une ingratitude de Paris à l’égard de ses fidèles alliés. Malgré ces réserves, les pays du « pré carré » francophone sont fascinés par les succès économiques du Rwanda, sa stabilité, la sécurité qui règne dans le pays vingt cinq ans après le génocide et les jeunes du continent, (y compris des Congolais !) citent volontiers Kagame comme un héros de l’Afrique, en train d’arracher son pays au sous développement. Président actuellement l’Union africaine qu’il est en train de réformer en profondeur, Paul Kagame est devenu un acteur incontournable sur la scène du continent et son aura rejailit sur sa ministre. A Erevan, où se réunira le sommet de la francophonie, les états d’âme des derniers partisans de la Françafrique seront mis en sourdine…

5 octobre 2018

Aux cotés de Mukwege, les femmes du Kivu et de partout e partout

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Lorsqu’il recevra à Oslo le Prix Nobel de la Paix, la plus haute haute distinction internationale, Denis Mukwege ne sera pas seul. A ses côtés peut-être et dans son cœur certainement, seront présentes des dizaines de milliers de femmes du Kivu. Ces femmes qu’il a passé sa vie à « réparer » physiquement et psychologiquement, à soutenir moralement, à défendre sur tous les fronts, toutes les tribunes, pour que leur souffrance ne demeure pas ignorée. Ces femmes de l’Est du Congo -et avec elles toutes les femmes du monde victimes de violences comparables- n’ont pas seulement été les bénéficiaires de l’engagement du médecin de Panzi. Elles ont été la source de son courage et de sa force. Alors qu’il fut menacé, obligé de s’exiler provisoirement, qu’il fut ignoré par un pouvoir qui redoutait son franc parler et l’accusait même d’ « exagération », c’est pour une raison très simple que le docteur a refusé les offres d’asile à l’étranger et les postes prestigieux : les femmes du Congo avaient besoin de lui ! Mais en plus, l’enfant de Kaziba, le simple citoyen congolais qu’il est resté, avait besoin de demeurer proche des siens, de partager les combats de son peuple.
Car le peuple congolais ne s’est jamais résigné à l’injustice dont il était victime : c’est de l’Est que sont partis les mouvements de rébellion contre Mobutu, c’est au Kivu qu’est née la société civile qui fut le moteur de la conférence nationale, c’est là aussi que s’organisa la résistance à l’occupation étrangère et que l’on refusa la balkanisation du pays. Aujourd’hui encore, c’est à Goma et à Bukavu que sont nés des mouvements citoyens tels que la Lucha, ainsi que les « Chemins de la paix » impulsés par le docteur Mukwege lui-même et tant d’autres associations.
Le médecin de Panzi est le produit de cette société là, d’un peuple fier qui, comme le dit l’hymne national congolais, a «eu longtemps le front courbé » mais sans jamais renoncer à se redresser. Joignant le témoignage et le plaidoyer du pasteur à l’action concrète sur le terrain, Mukwege est un digne fils du Congo et l’hommage qui lui est rendu rejaillit sur tous ses compatriotes, trop souvent caricaturés ou méconnus. La plus haute distinction que représente le Prix Nobel renforce aussi le combat pour la démocratie qui se mène en ce moment au Congo à quelques semaines des élections.
Mais la dimension du prix Nobel dépasse aussi les dimensions de l’Afrique centrale : si le docteur Mukwege est ainsi reconnu et salué, c’est aussi parce qu’il se bat pour toutes les femmes du monde. Un an après l’apparition du phénomène des « metoo », le viol n’est plus un sujet tabou et l’on s’aperçoit enfin du caractère universel de cette arme utilisée ici pour la domination et là pour la destruction massive…
La victoire de Mukwege, c’est aussi celle de toutes ces femmes qui, au Kivu et ailleurs dans le monde, ont osé parler à voix haute, nommer leurs tortionnaires ou leurs abuseurs et revendiquer leur dignité.

5 octobre 2018

Mukwege Prix Nobel: la victoire d’un Congolais de base

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Même si depuis quelques années il parcourt le monde et est écouté par les plus grands, Denis Mukwege est d’abord un enfant du village, un fils des montagnes de l’Est du Congo. Sa famille est originaire de Kaziba, au sud de Bukavu et son père sera l’un des premiers pasteurs protestants à être autorisé par le colonisateur belge à s’installer dans la périphérie de Bukavu. Lorsqu’il accompagne son père dans ses tournées pastorales, je jeune Denis estime que, face aux malades, aux mourants, les prières ne suffisent pas et il décide de devenir médecin. Puisqu’il adore les enfants, il sera pédiatre et obtiendra son diplôme de médecine à l’Université de Bujumbura. Mais lorsqu’il regagne le Sud Kivu pour effectuer son stage de jeune médecin, une autre réalité le frappe : mal nourries, épuisées par le travail des champs, enchaînant les grossesses, les jeunes mères arrivent souvent trop tard à l’hôpital, transportées sur des brancards le long des sentiers escarpés. Le jeune stagiaire décide de changer de cap et, au vu de la détresse des femmes, il reprend des études de gynécologue obstétricien à l’Université d’Angers. Il s’y révèle exceptionnellement doué pour les opérations les plus délicates et malgré la situation difficile qui prévaut dans son pays où s’achève le long règne du président Mobutu, il refuse les offres d’emploi en Europe et décide de s’installer à Lemera, dans un hôpital construit par les églises protestantes. Sa famille vit à Bukavu et chaque week end, le jeune médecin quitte sa brousse pour rejoindre le siens, en bus ou à pied à travers les collines.
Dès le début de sa carrière, Denis Mukwege est un homme qui côtoie la détresse la plus profonde tout en réussissant, sur le plan personnel, à déjouer tous les obstacles et à bénéficier de circonstances exceptionnelles, que certains appellent la chance et où lui, croyant fervent, voit la main de Dieu. C’est ainsi qu’en 1996 déjà, alors qu’il vient de quitter son hôpital de Lemera, appelé à Bukavu par une urgence, il apprend que les rebelles venus du Rwanda ont attaqué l’établissement, massacré les malades et le personnel soignant ! Son hôpital ayant été détruit, le gynécologue, durant quelque temps devient médecin de guerre. On le retrouve à Goma, et même à Kisangani où affluent les fuyards de la première guerre du Congo.
Mukwege est ainsi l’un des premiers témoins de ces immenses massacres qui se déroulent dans le secret des forêts congolaises et qui seront consignées dans le « rapport Mapping » soigneusement tenu secret dans les armoires de l’ONU. . Alors déjà il tente de rompre le silence, mais le temps d’être écouté n’est pas venu. Lorsque les églises protestantes construisent un nouvel hôpital à Panzi, qui n’est alors qu’un village au sud de Bukavu, les femmes affluent et, au début des années 2000, le gynécologue s’alarme d’un phénomène nouveau dans la région : ses patientes ne souffrent pas seulement de grossesses difficiles, elles présentent des lésions dues à des violences sexuelles qui s’apparentent à des actes de torture.
Grand, de longues mains habiles qui pourraient être celles d’un pianiste, Mukwege est un homme qui sait soigner, recoudre, panser les plaies. Il est aussi un homme qui, durant des heures, avec émotion et empathie, est capable d’écouter et de compatir. Longtemps enfermées dans le silence et la honte, les femmes, enfin, se confient.
Durant ces années de guerre et de terreur, Mukwege, dans le secret de sa salle de consultations, est l’un des seuls à recueillir des récits horrifiants, à constater, de visu, les effets d’une barbarie inouïe. Les femmes qui se présentent à lui n’ont pas seulement été violées par des hommes agissant en bandes, elles ont été mutilées avec des armes de guerre, déchirées à la baïonnette ; leurs vagins ont été brûlés avec des produits chimiques, déchiquetés par des grenades. Sous les yeux impuissants du mari humilié, des enfants traumatisés à vie, les femmes ont subi des violences extrêmes et Panzi est le dernier havre où elles peuvent se réfugier. A longueur de journée, Mukwege soigne, répare, écoute. Il prie aussi, se demande comment une telle cruauté a pu déferler sur la région, mise en œuvre par des groupes armés venus du Rwanda mais aussi, gagnés par l’épidémie de violence, par des miliciens congolais. A la fin, le médecin de Panzi, qui est aussi un pasteur protestant, décide de mettre un autre de ses talents au service des femmes de son pays : il parle aux journalistes, il prend le monde à témoin et la colère aiguise son éloquence. Inlassablement, Mukwege explique ce phénomène nouveau que représente le viol comme arme de guerre et il essaie d’en comprendre les causes, l’appétit que suscitent les ressources naturelles de l’Est du Congo et en particulier le désormais fameux « coltan », ce colombo tantalite utilisé dans la fabrication des portables et ordinateurs…
A force d’être répété, médiatisé, le témoignage du docteur finit par émouvoir le monde. Grâce à Mukwege, plus personne ne peut dire qu’il ne savait pas, nul n’ignore plus qu’une sale guerre s’est longtemps menée dans l’Est du Congo pour le contrôle des ressources naturelles. Si les actions concrètes tardent à se manifester, si la traçabilité des minerais du Congo s’avère difficile à mettre en œuvre,en revanche les hommages commencent à se multiplier, saluant l’action du docteur qui, perplexe, se demande parfois si tant de louanges ne sont pas aussi un alibi pour ne rien faire de plus concret…
Le Prix Roi Baudouin, puis le Prix Sakharov, la plus haute distinction européenne, ouvrent la voix à cette reconnaissance internationale et, frôlant plusieurs fois le prix Nobel de la Paix, jusqu’à la consécration finale, Denis Mukwege devient, avec plus de 30 distinctions internationales, le plus connu, le plus honoré de tous les Congolais. Mais dans son pays, le médecin de Panzi, avec son franc parler, son prestige, son intransigeance d’homme d’action et de témoignage, en dérange plus d’un. Le docteur échappe à une tentative d’assassinat, les jaloux sont nombreux, les medias officiels de son pays se gardent bien de lui donner la parole, le pouvoir s’offusque de ses dénonciations et souligne les efforts déployés pour améliorer la situation.
Kinshasa comprend mal que Mukwege est aussi un citoyen. Il ne se contente pas de soigner les plaies du corps, de tenter de restaurer l’intégrité physique et psychique des femmes, il veut aussi s’attaquer aux causes du « mal congolais » et débouche, fatalement, sur le terrain politique, où il plaide pour une « transition sans Kabila » exprimant toute sa défiance à l’égard du pouvoir actuel…
Ce Prix Nobel qui couronne aujourd’hui toute une vie consacrée à la lutte contre les violences sexuelles et à la dénonciation de leurs causes, accorde enfin au fils du pasteur de Kaziba, au médecin de Panzi, la reconnaissance qu’il mérite. Puisse-t-il aussi raviver l’intérêt du monde pour le peuple congolais, qui attend depuis si longtemps que justice lui soit rendue, qu’il s’agisse de son droit à la démocratie ou du bénéfice des ressources naturelles du pays…

4 octobre 2018

Belgique-Congo: le “pas de deux” s’élargit à de nouveaux danseurs…

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« Je t’aime, moi non plus… »Le «pas de deux » entre la Belgique et le Congo se poursuit, avec comme toile de fond les élections qui, officiellement, sont toujours prévues pour le 23 décembre prochain et que Bruxelles, plus que jamais souhaite « transparentes » et « inclusives ». Absence d’ambassadeurs dans les deux capitales, réduction des vols de Brussels Airlines, suspension de la coopération et surtout fermeture de la maison Schengen : officiellement, les relations entre Bruxelles et Kinshasa frôlent toujours le degré zéro. Cependant, les « mouvements » se multiplient, qu’il s’agisse de l’activité diplomatique de Didier Reynders ou de l’irruption du Premier Ministre Charles Michel dans un dossier qu’il n’a en réalité jamais réellement quitté des yeux.
Dans cette « danse » quasi rituelle entre la Belgique et son ancienne colonie, de nouveaux partenaires ont été invités : avant l’Assemblée générale de l’ONU, Reynders s’était rendu en Angola, au Congo Brazzaville et en Afrique du Sud, dans l’espoir d’alerter les pays de la région sur les risques que présente la situation en RDC où les élections de décembre, mal préparées (budget insuffisant, machines à voter contestées…) et menées dans un climat plus répressif que jamais pourraient mener à une explosion. Il aurait été question de négocier un nouveau délai, à condition de « faire monter à bord » les deux célèbres exclus qui ont leur QG à Bruxelles, à savoir Jean Pierre Bemba et Moïse Katumbi…Pour contrecarrer l’offensive de Reynders auprès de l’ANC, le parti au pouvoir en Afrique du Sud, Emmanuel Shadary, le dauphin de Kabila et chef du parti présidentiel, s’est lui aussi rendu à Pretoria, avec pour mission de dénouer le noeud tressé par le ministre belge, qui veut écarter Kabila de toute nouvelle transition…
Dans les coulisses des Nations unies aussi, la danse s’est élargie : la « réunion de haut niveau » que souhaitait Reynders a été annulée, mais tenant compte de ses messages inquiétants, les membres du Conseil de Sécurité entament cette semaine une « descente » sur le terrain congolais afin de prendre d’eux-mêmes la température. Glaciale, ici aussi : Kinshasa refuse tout soutien logistique de la Monusco au processus électoral et du matériel militaire destiné aux Casques bleus vient d’être bloqué.
Mais surtout, Charles Michel, à New York, s’est invité dans le débat. A vrai dire, il n’avait jamais été vraiment absent car, au niveau du Premier Ministre, le « canal du dialogue » était resté ouvert : par deux fois des conseillers diplomatiques s’étaient rendus au Congo afin d’éviter une rupture complète des relations et de prendre en compte l’intérêt des 3000 Belges vivant au Congo tandis que la ligne téléphonique entre Kabila et Michel a toujours été branchée. A New York, rencontrant Kabila durant une heure et demie, dont soixante minutes en tête à tête, Charles Michel a visiblement repris la main. Saluant les éléments neufs que représentent la perspective des élections et le retrait de Kabila au profit de son dauphin, il a évidemment souhaité que le scrutin soit « crédible » et « réaliste », mais il a aussi balisé la voie d’une désescalade.
Pour Charles Michel en effet, « la Belgique n’a pas vocation à s’immiscer dans les affaires intérieures du Congo », et veut jouer « un rôle positif » en matière de sécurité et de stabilité. A noter qu’au début de l’année, l’ambassadeur de Belgique à Kinshasa avait exprimé les mêmes intentions, pratiquement dans les mêmes termes, ce qui lui avait valu d’être d’abord désavoué par son ministre puis rappelé à Bruxelles, ayant « perdu la confiance » de Reynders….Pour Charles Michel, la désescalade passe aussi sur le plan verbal et il s’agît de mettre fin aux « déclarations outrancières » parfois diffusées depuis Kinshasa.
Mais surtout, le Premier Ministre entend prendre de la hauteur : en janvier prochain, la Belgique sera membre du Conseil de Sécurité et portera une attention particulière au dossier congolais tandis qu’aujourd’hui déjà, Bruxelles est sous pression car des partenaires européens, dont la France, s’impatientent de la fermeture de la maison Schengen. Alors que les citoyens congolais, privés de visa, sont les premiers pénalisés, le pouvoir de Kinshasa conditionne la réouverture de cette maison européenne mais gérée par des fonctionnaires belges, à un aval que Bruxelles donnerait au processus électoral…
La hauteur, Charles Michel la trouve aussi à l’international : il défend fortement le plan Juncker, qui entend, à terme, créer une sorte de zone de libre échange entre l’Europe et l’Afrique et désamorcer la pression migratoire. Il multiplie aussi les contacts avec les chefs d’Etat de la région, qui passent fréquemment par Bruxelles, comme le président angolais Joao Lourenço ou Paul Kagame qui préside l’Union africaine. Le Rwanda, très concerné par l’évolution du Congo, représente une autre carte du Premier Ministre qui, indépendamment de la commémoration du génocide en avril prochain, entend se rendre à Kigali d’ici la fin de l’année.
En somme, il s’agît de maintenir la pression mais en y mettant les formes et en multipliant les partenaires régionaux, pour éviter l’embardée de trop…

4 octobre 2018

L’avenir du Congo se joue sur trois terrains

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Sur le plan de la mobilisation, l’opposition a réussi, samedi après midi, à mobiliser sans incidents plusieurs milliers de personnes à Kinshasa. La défiance à l’égard des prochaines élections, toujours prévues pour le 23 décembre prochain, était générale. Les opposants ont rappelé leurs principaux griefs : une « machine à voter » contestée, un fichier électoral peu fiable, une Cour constitutionnelle qui serait « aux ordres ». Au-delà de ces griefs connus et largement partagés, et si l’on se rappelle que deux « poids lourds » Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi sont empêchés de se présenter, la seule question qui importe est celle de l’unité de l’opposition autour d’un candidat commun, rendue obligatoire par le scrutin à un tour. Le meeting de samedi a réussi à rassembler Felix Tshisekedi, le leader de l’UDPS, Vital Kamerhe ancien président de l’Assemblée nationale et leader de l’Union pour la nation congolaise, Martin Fayulu du parti ECIDE, l’ancien premier ministre Muzito en rupture avec le parti lumumbiste et recalé par la Cour constitutionnelle. Des messages des « invalidés » Bemba et Katumbi ont été lus, incitant à la fermeté. Cependant, aucun désistement en faveur d’un candidat unique n’a encore été annoncé. Cependant, l’idée d’un appel au boycott du scrutin fait son chemin. Mais elle n’a pas encore rallé tous les candidats surtout ceux qui, comme Félix Tshisekedi, croient encore avoir une chance de l’emporter contre Emmanuel Shadary, le dauphin de Kabila. Faut-il dire aussi que, parmi les ténors de l’opposition, la méfiance demeure extrême : certains ont déjà travaillé avec Kabila, d’autres ont négocié secrètement avec le pouvoir et tous soupçonnent leurs rivaux d’éventuels coups fourrés, comme, par exemple, participer à un gouvernement dit d’ «union nationale » qui gérerait un nouveau délai obtenu par consensus, une manœuvre qui permettrait au rusé Kabila d’encore gagner du temps… Lié à l’évolution de la situation politique, l’autre terrain sur lequel se joue l’avenir du Congo est le domaine sécuritaire. La révolte dite des Kamwina Nsapu dans le Kasaï, une lutte pour le pouvoir coutumier qui avait embrasé quatre provinces et fait plus de 3000 morts et 1,4 millions de déplacés semble sous contrôle, à l’issue d’une répression implacable, mais le feu pourrait reprendre. Par contre, à Beni, dans le Nord Kivu, la situation ne cesse d’empirer : des attaques attribuées au groupe ougandais ADF Nalu (de confession musulmane)ont fait plus de 20 morts le week end dernier et l’impuissance de la Monusco et de l’armée congolaise a été démontrée une fois de plus. Alors que des attaques se déroulaient dans des quartiers périphériques d’une ville déjà atteinte par l’épidémie Ebola- une grève générale a paralysé les activités durant 5 jours et les évêques ont exprimé leur indignation. Cette violence représente un autre élément de l’équation : l’existence d’une centaine de groupes armés, la composition hétérogène de l’armée congolaise où certaines unités sont dirigées par des officiers issus des diverses rébellions et demeurés fidèles à Kabila est, par elle-même, un facteur de risque important. C’est là que l’aspect diplomatique intervient : lorsqu’il est interrogé sur sa politique congolaise, le ministre Didier Reynders assure qu’il tente de prévenir le risque de guerre. Tous deux membres non permanents du Conseil de sécurité, la Belgique et l’Afrique du Sud seront donc aux manettes dans les temps à venir et à New York, Charles Michel a parlé de « désescalade »…