5 avril 2019

Guillaume Ancel: “le premier but de Turquoise était de prendre Kigali”

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“le Rwanda, Tchernobyl de nos interventions extérieures, mais la chape se fissure”

Sorti de Saint Cyr en 1965, spécialiste du guidage des frappes aériennes, « missilier » envoyé au Rwanda en 1994 lors de l’Opération Turquoise, Guillaume Ancel quitte l’armée française avec le rang de lieutenant colonel. Auteur de plusieurs ouvrages dont « Rwanda, la fin du silence » (Editions « Les Belles Lettres ») et « Vent sombre sur le lac Kivu ».

Est-il imaginable, dans l’armée française ou ailleurs, qu’après que les politiques aient pris une décision, les militaires fassent le contraire ?

Après vingt ans dans l’armée de l’air, je pense que c’est rigoureusement impossible. Jamais je n’ai vu mes camarades prendre une décision à l’inverse de la décision politique. Cela n’existe pas. Au Rwanda, où la France a été extraordinairement présente depuis 1990 rien n’a pu être fait sans une décision politique. Le général Jean Varret, qui dirigeait la coopération militaire, s’est rendu plusieurs fois au Rwanda avant 94. Au retour, il a signalé à l’Elysée que l’on préparait des gens qui parlaient ouvertement de « solution finale ». L’amiral Lanxade l’a alors démis de ses fonctions en disant il n’avait rien compris à la politique de la France. Le général Quesnot, qui a remplacé Varret, a proposé, lui, une « stratégie indirecte » après avril 1994, un soutien qui n’apparaîtrait pas directement. Mais j’insiste : Quesnot ne peut rien décider, c’est à l’Elysée que cela se passe. Soit c’est le président qui décide, soit c’est son secrétaire général Hubert Védrine. Ce dernier est le directeur exécutif, il pilote les décisions de François Mitterrand et veille à ce qu’elles soient exécutées. Il n’est pas un notaire, un « passe plat ». Sa responsabilité est engagée. Dans la marge d’une note, il a écrit qu’il fallait livrer des armes aux génocidaires et on distingue clairement son paraphe…

En 1990, qu’est ce qui pousse le président Mitterrand à décider d’une intervention ?

Jusqu’aujourd’hui, on ne comprend pas ce qui a pu motiver l’Elysée à décider à bout de bras de soutenir un régime qui dérivait totalement… Il y a des faisceaux de raisons : le Rwanda se trouve aux frontières de la « Françafrique » zone d’expression francophone, particulièrement lie à la France et qu’il faut préserver face aux Anglais. Le pays est aussi un « porte avion » par rapport aux richesses de l’Est du Zaïre. S’y ajoute une sorte de néo colonialisme car la France se croit encore un peu propriétaire d’une partie de l’Afrique. Sans oublier une sorte de condescendance : on croit qu’on pourra facilement maîtriser ces « extrémistes hutus »… La réalité, c’est que ces derniers n’ont jamais cessé de nous manipuler, c’est eux qui nous « géraient »…

Quel fut le rôle de la DGSE, le service de renseignement extérieur ?

Ce service a remarquablement fait son travail :il a produit plusieurs notes destinées à l’Elysée, selon lesquelles la France risquait d’être accusée de complicité ! Le système d’information n’a pas failli, mais d’autres sources ont du interférer…Je me demande si, puisqu’on s’était fait battre dans tous les conflits insurrectionnels des années 60, un petit groupe de personnes n’a pas voulu démontrer que la France possédait encore la maitrise de la guerre insurrectionnelle…
Alors que les Belges nous avaient conseillé de ne pas intervenir, nous nous sommes précipités avec une arrogance toute française. Je le répète : en France, c’est toujours l’Elysée qui a piloté la politique africaine et à propos du Rwanda, il y avait un blanc seing présidentiel. En plus, il était impossible de se tromper : les extrémistes ont toujours dit clairement que leur objectif était de liquider les Tutsis. Dans les notes de l’Elysée, on parlait du « Tutsiland », de l’armée « tutsi » et non du FPR, des « Khmers noirs », un vocabulaire raciste.
Comment comprendre qu’après le 6 avril la France ait soutenu un groupe d’extrémistes dont l’objectif était de faire exploser les accords d’Arusha ?
Le gouvernement intérimaire, composé uniquement d’extrémistes, été formé le 8 avril dans les locaux de l’ambassade de France. Ces extrémistes ne vont jamais perdre le soutien de la France. Ils seront reçus à l’Elysée, on va leur donner des armes et même après ils seront abrités soutenus, défendus…

Les missiles sont partis du camp Kanombe

Que pensez vous de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana ?
Ma formation initiale est d’être un « missilier », un spécialiste du tir de missiles et du repérage aérien…En 2012, des experts, dans un rapport demandé par la justice française, ont établi que les missiles avaient été tirés trois quart avant, depuis le camp Kanombe. C’était le camp de la garde présidentielle, dirigé par le colonel Bagosora, où se trouvent des unités d’élite formées par la France..
Comment peut-on dire aujourd’hui que l’avion a été touché par des missiles venus par derrière ? Il aurait alors fallu que l’avion fasse demi- tour pour être percuté ! En réalité l’amiral Lanxade, comme Hubert Védrine, comme le président Mitterrand, ont été informés par la DGSE dès septembre 1994 du fait que les missiles avaient été tirés depuis le camp Kanombe. Les Belges et les Américains le disaient depuis longtemps ainsi que les Américains. Il y avait unanimité, Sachant tout cela, comment le général Lanxade peut-il encore accuser le FPR ? Comment les décideurs peuvent ils affirmer, depuis 25 ans, que c’est le FPR qui a fait tirer sur l’avion, insinuant que ce sont des Tutsis qui auraient fait tirer sur des Tutsis ? Il s’agissait de décrédibiliser le pouvoir en place mais aussi de donner une « alternative à la réalité ». Le génocide a été une entreprise sophistiquée, machiavélique, préparée et financée depuis plusieurs années et dont le seul but était de liquider les Tutsis. Pourquoi nos décideurs français continuent ils à transformer les bourreaux en victimes ? C’est insoutenable…Ce qui m’effare c’est que les dirigeants français de l’époque, Mitterrand, Védrine, Lanxade, ont pris des décisions et tenu un discours tel que la France pourrait être accusée de complicité de génocide…Jusqu’en 93, on s’est battu aux côtés des forces génocidaires. Védrine oublie de dire que le soutien français aux accords d’Arusha a été très mitigé. Des conseillers du président parlent de « Khmers noirs », refusent le partage du pouvoir avec le FPR. Un conseiller écrit même « Arusha c’est Munich » ! Affirmer que les accords d’Arusha ont été signés grâce à la France, c‘est un « fait alternatif », digne de Donald Trump.
En réalité, ces accords ont été signés grâce à l’ONU, à cause des pressions belges et américaines. Les Français qui ne soutiennent pas réellement ces accords n’envoient à Arusha qu‘un diplomate de troisième plan, troisième secrétaire de l’ambassade de France en Tanzanie et non un « ponte » des Affaires étrangères….
En réalité, les Français sont furieux parce que le président du FPR leur a adressé une lettre rappelant l’exigence du départ des « forces étrangères » c’est-à-dire françaises. Sans respecter complètement ces accords, les Français laissent au Rwanda une trentaine de coopérants militaires, présents à tous les échelons du gouvernement rwandais. La France reste donc omniprésente durant la préparation du génocide.
On peut aussi se demander pourquoi on a soutenu des gens tels que le CDR, (Comité pour la défense de la République) des extrémistes radicalement opposé aux accords d’Arusha.
Dans les premiers jours des massacres , quand la France intervient avec l’Opération Amaryllis, il ne s’agît que d’évacuer ses ressortissants. Elle n’agit pas militairement contre un gouvernement d’extrémistes qui a pris le pouvoir. Au contraire, ses émissaires sont reçus à l’Elysée…Il y a là contradiction complète avec ce que dit aujourd’hui Hubert Védrine…

Pas d’accès aux archives de l’Elysée

La vérité se trouve sans doute dans les archives de l’Elysée. Pourquoi ne sont elles pas accessibles ?

Le discours selon lequel ce qu’on a fait est irréprochable est totalement incompatible avec le refus de laisser accéder librement aux archives.
En 1998 la Mission d’information sur le Rwanda dirigée par Paul Quilès entendra à peu près tout le monde. Son premier objectif est de couler une chape de béton sur le Rwanda, le Tchernobyl de nos interventions extérieures. On enfouit, le plus profondément possible. Mais les années passent, des témoignages remontent à la surface. Thierry Prungnaud livre un récit accablant sur la manière dont on a soutenu aveuglément des unités d’élite rwandaises qui ont été le fer de lance des massacres. Comment, à Bisesero, les tueurs ont massacré sous nos yeux sans que l’on ne fasse rien…Plus tard, la polémique ayant enflé, le président Hollande a annoncé qu’il allait ouvrir les archives sur le Rwanda. Mais en réalité, la conservatrice de ces archives, Mme Bertinotti, a écrit que ces archives étaient ouvertes mais non consultables ! A ce moment, recevant des menaces très claires, j’ai pris la décision d’écrire « Rwanda la fin du silence ». Afin que le silence des militaires et des politiques ne se transforme pas en amnésie.
L’an dernier, le président Macron a annoncé un travail de mémoire, la mise sur pied d’une commission d’universitaires et d’historiens ayant accès aux archives. En même temps, il a donné un signe de rapprochement politique au Rwanda. Or maintenant, voilà qu’on apprend par l’amiral Lanxade que cette « commission d’historiens » va être dirigée par un commissaire qui n’aura aucune autonomie. La « commission spéciale » va être débarrassée de tous les contradicteurs et n’aura accès qu’aux archives fléchées par les services de l’Etat français ! Trois ans plus tôt, Lanxade avait déjà conclu que cette commission allait montrer qu’il n’y a rien dans les archives de la France. Circulez il n’y a rien a voir….
Vingt cinq ans après, refuser de savoir ce qui s’est passé en dit long sur notre faiblesse dans le contrôle démocratique des décisions de l’Elysée.
Les archives importantes sont celles du renseignement militaire français et surtout celles de l’Elysée. On devrait y trouver les arguments expliquant pourquoi on a décidé de continuer à soutenir les génocidaires, à essayer de les mettre au pouvoir, à protéger leur fuite…

Comment l’Opération Turquoise a bifurqué

Quelle fut la vraie nature de l’Opération Turquoise à la quelle vous avez participé ?

Lorsque je m’embarque pour Turquoise en juin 1994 c’est sans avoir reçu le moindre briefing sur la situation politique, sans aucune connaissance du contexte. J’appartiens alors au 68ee régiment d’artillerie d’Afrique, lié à la Légion étrangère. A la veille du départ, mes camarades m’expliquent que la France est engagée secrètement depuis des années : on a fait la guerre au Rwanda depuis 1990, c’est nous, officiers d’artillerie, qui avons stoppé l’avance du FPR de 92 et 93 avec des feux d’artillerie d’une très grande violence qui ont fait des centaines de morts et nous aussi on a failli mourir sous le feu du FPR.
Etant donc déjà très engagés au côtés du régime en place, nous sommes partis avec les meilleures unités de combat de l’armée française appuyés par des avions de chasse. Officier d’artillerie, spécialisé dans le guidage des avions de chasse et des bombardements, je n’ai jamais pratiqué de frappe humanitaire, seulement des frappes aériennes. Le premier ordre que je reçois est de préparer un raid terrestre sur Kigali : nous emparer de la capitale du Rwanda pour y mettre en place un gouvernement que l‘on soutient depuis des années et qui est en train de s’effondrer face au FPR. Cet effondrement est du au fait que les forces gouvernementales consacrent l’essentiel de leurs efforts à liquider les civils tutsis et non à se battre! Lorsque nous débarquons, c’est au milieu de ces forces gouvernementales. Belle neutralité ! On se fait acclamer par les Hutus qui viennent de commettre des massacres car ils sont persuadés qu’on va les remettre au pouvoir. Mais le raid sur Kigali n’est pas mené : il est remplacé par une autre ordre, déclencher des bombardements pour bloquer militairement l’arrivée du FPR. Donner un coup d’arrêt.
Au petit matin du 1er juillet, alors que je dois conduire une opération de bombardement, que les avions de chasse Jaguar sont déjà en vol et que nous embarquons dans les hélicoptères qui doivent se rendre sur les sites de guidage, nous recevons l’ordre de tout annuler. Cet qui venait directement de l’Elysée ! A mon avis c’était la suite de l’affaire de Bisesero. Des militaires étant tombés sur des rescapés tutsis, ils avaient promis de revenir mais à leur base, on le leur interdit car leur mission est de bloquer le FPR.
Certains militaires décident alors de désobéir et font mine de se perdre. Ils retrouvent des rescapés et comme ils emmené des journalistes avec eux, le commandement est obligé de monter une opération de secours ! A l’Elysée on s’avise que sauver quelques rescapés et en même temps se battre contre les ennemis des génocidaires (le FPR) cela ne tient pas. Il faut donc tout arrêter et l’opération bifurque le 1er juillet. D’un côté on mène des opérations humanitaires mais de l’autre la zone Turquoise se transforme en havre de paix de paix… pour les forces génocidaires qui peuvent s’y replier avec armes et bagages, y compris avec la radio des Mille Collines ! Un ordre vient directement de l’Elysée : escorter les génocidaires jusqu’à la frontière du Zaïre, avec leur argent (la Banque du Rwanda…) et leurs armes. J’ai aussi assisté à une livraisons d’armes sur la base de Cyangugu au Sud Kivu : des containers remplis d’armes, entreposés sur des camions militaires français, ont été livrés dans les camps de réfugiés. A Goma, l’amiral Lanxade a donné son accord pour que des avions se posent avec des armes destinées aux génocidaires, ce qui a été confirmé par le coordinateur logistique de la Croix Rouge.
Personnellement, je crois qu’au moment de l’attentat, l’Elysée avait préparé une opération militaire pour prendre le pouvoir et le donner aux génocidaires. Mais Edouard Balladur, le premier ministre de la cohabitation, s’y est opposé en faisant traîner les choses…C’est très troublant…
J’aimerais que la justice ait accès aux archives et qu’elle examine clairement les responsabilités : ce n’est pas la France qui doit être accusée, ce sont quelques personnes… Hubert Védrine, Jacques Lanxade, ont des responsabilités dans ce qui s’est passé et c’est à la justice française d’en juger. Mes compagnons d’armes, eux, ont fait ce qu‘on leur demandait de faire. Il faut se tourner vers les responsables, en particulier Hubert Védrine, l’amiral Lanxade. Il était l’interface et avait une relation de confiance avec le président Mitterrand.
Accepter que l’on livre des armes à des génocidaires cela s’appelle complicité de génocide mais c’est à la justice d’en décider. Je comprends que le président Macron n’aille pas au Rwanda pour les commémorations s’il doit leur annoncer que les archives ne seront ouvertes qu’à une commission spéciale !
Notre engagement au Rwanda a pollué nos relations avec les partenaires européens et un Togolais m’a dit un jour « toute l’Afrique est témoin de ce que nous avez fait au Rwanda et aussi longtemps que vous ne vous présenterez pas des excuses, les Africains ne pourront avoir confiance en la France. »

3 avril 2019

Souvenirs du Rwanda, un quart de siècle plus tard

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Un quart de siècle, ce n’est rien. Les souvenirs que j’avais gardés du Rwanda sont remontés brusquement. Aussi brûlants qu’au premier jour. En voici le récit.

La lente descente aux enfers

Lorsque je découvris le Rwanda à la fin des années 80, le « pays des milles coopérants » bénéficiait de toutes les indulgences. Le président Habyarimana venait régulièrement partager les prières du château de Laeken et les fidèles se pressaient dans les églises catholiques. En août 1990, le président Habyarimana mesurait cependant la montée des périls. A l’occasion d’une longue interview qu’il m’accorda dans sa villa de Remera, à l’extérieur de la ville, il souligna les difficultés économiques du pays, invoquant le surpeuplement pour exclure toute idée d’un retour des Tutsis réfugiés dans les pays voisins : « vous voyez bien qu’il n’y a pas de place ! ». Me présentant son épouse Agathe il déclara en souriant : « c’est elle le véritable chef ». Commentant la prochaine venue du Pape, il s’interrogea sur le coût que son pays devrait supporter, à tel point que je me permis une plaisanterie de mauvais goût : « un malheur n’arrive jamais seul. »
J’ignorais alors qu’un mois plus tard, le 1er octobre 1990, le Front patriotique rwandais allait déclencher la guerre depuis la frontière ougandaise avec, dans ses rangs, les enfants des exilés tutsis qui avaient grandi dans les camps de réfugiés et dont le retour était obstinément refusé. Grâce au soutien des troupes de Mobutu, grâce à l’intervention de ceux que Jean-Christophe Mitterrand appelait « quelques bidasses »français, l’offensive fut rapidement bloquée et Fred Rwigema, le charismatique commandant en chef des rebelles fut tué sur le front. Pendant que Paul Kagame réorganisait les troupes, les Tutsis, à l’intérieur du pays, étaient pris pour cibles : plus de 10.000 d’entre eux avaient été regroupés dans le stade de Kigali et les assassinats se multipliaient. Multipartisme oblige, la vie politique était polarisée entre les « modérés » d’un côté et des « Hutu power » extrémistes de l’autre. A l’époque, me rendre au Rwanda était, presque, devenu une obsession. Reportage humanitaire ou de développement, visite ministérielle, halte sur la route du Burundi…C’est que le Rwanda, jusque là si ordonné, donnait peu à peu l’impression de basculer. La « carte postale » se couvrait de lézardes, de zones d’ombre..
Chaque déplacement réservait des surprises. Comme, dans la forêt de Nyungwe, me trouver soudain en face d’une patrouille militaire qui revenait d’exercice. Des commandos surgissaient des fourrés, suants, haletants. Des Européens, Français de toute évidence, le visage noirci au charbon, menaient le train et auraient préféré passer inaperçus. Dans le Bugesera, cette zone aride où, dans les années 60, les Tutsis du Nord du pays avaient été déportés sur la terre sablonneuse, les assassinats se multipliaient mais il fallut qu’une religieuse italienne, Mme Locateli, soit abattue à bout portant pour que l’on mette en cause un commando venu de Kigali à la demande du bourgmestre.
Le Nord, du côté de la frontière ougandaise, était zone interdite. Le FPR qui s’y était installé avait poussé vers la capitale des dizaines de milliers de Hutus. Lorsque je les découvris en compagnie de Michel Lebrun et Joëlle Miquet, ils campaient dans la boue, à peine abrités sous des morceaux de toile et leurs regards luisaient de colère. Un peu plus loin, sur quelques terrains vagues, des jeunes multipliaient les exercices physiques. A Butare, la dernière ville avant la frontière, des réfugiés venus du Burundi s’étaient installés après l’assassinat de leur président Melchior Ndadaye, un Hutu élu démocratiquement. Ici aussi, la haine prenait à la gorge.
Dans la ville tanzanienne d’Arusha, les négociations de paix s’étaient étirées. Le FPR exigeait le partage du pouvoir, le retour des réfugiés mais aussi l’intégration des deux armées, soit le mariage de l’eau et du feu. En même temps que les discussions politiques, les achats d’armes se multipliaient tandis que des jeunes désoeuvrés ou des déplacés venus des zones en guerre participaient à des entraînements militaires sur les collines. Des amis avaient beau m’expliquer que des instructeurs, Français dans certains cas, leur montraient comment tuer à l’arme blanche, -couper la carotide ou sectionner les tendons-, je refusais de le croire. D’autant que j’avais assisté au départ du contingent français déployé depuis octobre 1990 et qui avait stoppé l’avancée du FPR. Ce départ était le fruit des accords d’Arusha, signés en août 1993. Les Belges, pour faire fléchir leur ami Habyarimana, avaient utilisé les grands moyens : « si vous ne signez pas, vous ne serez pas invité aux funérailles du roi Baudouin. » « Ces accords sont un chiffon de papier » murmuraient les durs du régime.
Les Belges, eux, y croyaient. Ils avaient proposé d’envoyer des paracommandos pour garantir la paix et former l’ossature de la Minuar (Mission des Nations unies au Rwanda), placée sous le commandement d’un Canadien, le général Dallaire, qui jusque là travaillait dans un bureau de l’OTAN à Bruxelles. Pour des raisons d’économie, le gouvernement belge avait réduit à 450 le contingent de mille soldats demandés au départ et il fallut compter sur des soldats venus du Bangladesh pour faire l’appoint.
L’arrivée des Belges coïncida avec le départ des Français, exigé par le FPR. Assistant à leur empaquetage, j’avisai un officier et lui dis, pour nouer la conversation : « mes compatriotes considèrent cette mission comme des vacances, une sorte de club Med…… » Peu loquace, mon interlocuteur se contenta de maugréer : « Ainsi donc, c’est ce que pensent nos amis belges ? Je leur souhaite bien du plaisir, ils seront coincés entre les deux armées… »
Le lendemain, Agathe Uwilingyimana, Premier Ministre issue d’un parti d’opposition hutu, le MDR, devait me convoquer chez elle à l’aube, pour me dire, en achevant sa toilette, que, « contrairement à ce qu’ils pensent, les Belges ne sont pas les bienvenus. Du reste, les extrémistes voudraient en tuer quelques uns, afin de provoquer le départ du contingent. Mes services m’en ont informée… » Peut-être aurais je du publier cet avertissement, mais il me parut plus sage de le transmettre discrètement à l’autorité militaire et de prévenir l’ambassade. Agathe craignait aussi pour sa propre vie : « moi aussi je suis visée, la presse extrémiste m’attaque, multiplie les caricatures…Tout peut arriver… »
Nous étions en octobre 1993. Six mois plus tard, à l’aube du 7 avril, Agathe, Premier Ministre, était traquée dans sa maison par des militaires, chassée comme un gibier vers la villa des voisins. Blessée, violée, achevée. Abandonnée. A l’extérieur, des Casques bleus belges, chargés de sa protection, s’étaient vus interdire de franchir la barrière du jardin. Quelques instants plus tard, le peloton mortier, dirigé par le lieutenant Lotin, était interpellé par une patrouille rwandaise et sommé de remettre ses armes.
La nuit précédente, l’avion du président Habyarimana, qui revenait d’Arusha, avait été abattu en phase d’atterrissage.
Quelques jours plus tôt, fin mars, à l’issue d’un séminaire consacré à « l’honnêteté et l’objectivité des journalistes » organisé par l’ambassade de Belgique, un journaliste tutsi, André Kameya, m’avait proposé de prendre un verre au bar de l’hôtel des Mille Collines, sans plus se préoccuper de l’heure tardive. «Ce sera le dernier verre » disait- il calmement, « car nous allons tous mourir. » Il allait être assassiné dans la nuit du 6 au 7 avril, à peu près au même moment qu’Agathe Uwilingyimana.

L’attentat qui déclencha le génocide

La dernière fois que j’ai vu le président Habyarimana, c’était fin mars 1994. Venant de recevoir le ministre belge de la Défense Leo Delcroix, il s’entretenait brièvement avec la presse. Traits bouffis, cheveux ébouriffés, il était méconnaissable. Des officiers de la garde présidentielle, des hommes aux carrures de gorilles, impassibles derrière leurs Ray Ban, serraient de près un président qui ressemblait à un détenu gardé à vue, un homme en sursis. En ville, on murmurait qu’il avait déjà échappé à plusieurs tentatives d’attentat. J’écrivais alors que le Rwanda était plus proche de la guerre que de la paix.
Dans la soirée du 7 avril, c’est à Bruxelles que j’appris que l’avion présidentiel, un Falcon 50 offert par la France, avait été abattu par un tir de missiles, alors qu’il se trouvait en phase d’atterrissage.
Le téléphone se mit à crépiter : des amis belges, depuis leur terrasse, avaient vu l’avion se transformer en boule de feu et tomber dans le jardin de la présidence. Ils avaient même entendu le souffle du ou des missiles, tirés de très près.
Le Burundi aussi était en deuil. Son jeune président, Cyprien Ntariyamira, qui avait succédé à Melchior Ndadaye, assassiné en octobre, avait embarqué en dernière minute dans l’appareil rwandais et péri dans le crash. Quelques jours plus tard, remontant vers Kigali depuis Bujumbura, j’allais croiser le cercueil du président burundais. A quelque distance de ce convoi funèbre, il y en avait un autre : des dizaines de véhicules, jeeps blanches, 4X4 tout terrain, voitures particulières, descendaient vers le Burundi, hérissées de drapeaux nationaux, placardées de sigles onusiens ou humanitaires. C’était le sauve qui peut : expatriés, coopérants, agents de l’ONU quittaient le Rwanda en catastrophe. Des femmes pleuraient, car aux barrières des employés rwandais avaient été arrachés de la voiture et massacrés sous leurs yeux. Tous les étrangers avaient du prouver, passeport à l’appui, qu’ils n’étaient pas Belges, car ces derniers étaient présentés comme des alliés des Tutsis.
Bon nombre d’expatriés, vivant au Rwanda depuis longtemps, s’accordaient sur un point : le président avait été tué par les siens, par les extrémistes hutus qui l’accusaient de trahison après qu’il eut accepté de partager le pouvoir avec le Front patriotique rwandais.
Arrivée à Kigali via le Kenya, car à Butare j‘avais rebroussé chemin, je campais à l’aéroport d’où partaient les expatriés évacués. Peu à peu, au fil des récits qui se croisaient, des témoignages de première main, je tentais de reconstituer les circonstances de l’attentat.
Le soir du 6 avril, il est 20h21 lorsque le pilote du Falcon présidentiel annonce à la tour de contrôle qu’il entame la phase d’atterrissage. Jean-Pierre Minaberry, le pilote, s’entretient brièvement avec son épouse, mais la conversation est interrompue par des déflagrations. Les lumières de la piste s’éteignent brusquement et, à 20H23, deux missiles trouent la nuit, tirés à quelques secondes d’intervalle. Touché de plein fouet, l’appareil se transforme en boule de feu et s’écrase dans les jardins même de la présidence tandis que les corps des passagers, expulsés sous le choc, tombent sur la pelouse ou restent accrochés aux arbres.
Depuis la maison, la famille du président se précipite, le fils Jean-Pierre a la présence d’esprit de faire quelques photos, la garde présidentielle envahit le jardin et bloque l’accès à des Casques bleus belges. Le commandant de Saint Quentin, membre de la mission d’assistance militaire française, se précipite jusqu’à l’épave fumante et recueille divers objets échappés de l’avion, dont, sans doute, la fameuse boîte noire.
Au même moment, des barrières se dressent dans Kigali, les civils sont contrôlés, triés. Les Tutsis sont tués sur le champ. Des militaires se dirigent vers les résidences des principaux politiciens de l’opposition et les massacrent dans la nuit. Vers une heure du matin, provenant de l’ambassade de France, un message est communiqué à la Radio des Mille Collines, « ce sont des Belges qui ont tiré sur l’avion ».
Cette information équivaut à une condamnation à mort : lorsqu’à l’aube, le peloton mortier est appelé à la résidence du Premier Ministre, les dix Casques bleus sont interceptés par des militaires rwandais, désarmés et amenés au camp Kigali.
Depuis un quart de siècle, l’attentat contre l’avion présidentiel est unanimement considéré comme l’élément déclencheur du génocide, l’allumette qui mit le feu au bûcher depuis longtemps préparé. Cependant, de nombreux ouvrages, publiés en France pour la plupart, ont eu pour objectif d’attribuer le tir au Front patriotique rwandais, qui aurait ainsi, sciemment, pris le risque de sacrifier les siens. Tel n’était cependant pas le sentiment des témoins qui se trouvaient à Kigali le soir du 6 avril, et, en juin 1994, « Le Soir », se référant aux nombreux témoignages recueillis sur place et se fondant aussi sur une dénonciation manuscrite arrivée à la rédaction du journal, avait titré, en manchette, que les auteurs du tir de missiles étaient des Français ! Il s’agissait d’une opération militaire de haut niveau, requérant une grande expertise technique et menée depuis un camp militaire. Ce titre fit sensation et le Premier Ministre belge, Jean-Luc Dehaene, devait confier au rédacteur en chef de l’époque, Guy Duplat, qu’il avait reçu un appel de Paris, lui enjoignant de présenter des excuses et de sermonner le Soir. Avec bon sens, Dehaene avait répondu qu’en Belgique, la presse était libre et qu’il fallait s’adresser à la rédaction du journal…
Un quart de siècle plus tard, le site Médiapart a mis la main sur une note de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) classée « confidentiel défense », datant du 22 septembre 1994. Le document désigne les colonels Théoneste Bagosora, ancien directeur de cabinet du Ministre de la Défense, et Laurent Serubuga, ancien chef d’Etat major des FAR comme « les principaux commanditaires de l’attentat du 6 avril 1994 ». La note souligne que « cette opération aurait été préméditée de longue date par les extrémistes hutus. » Le 11 avril 1994 déjà, la DGSE avait estimé que les missiles avaient été tirés depuis « la bordure du camp militaire de Kanombe » contrôlé par la garde présidentielle et le 12 avril, les services de renseignement belges relevaient : « au Rwanda chacun pense que c’est le colonel Bagosora qui est le responsable de l’attentat contre l’avion présidentiel. »
Dans les jours qui suivirent l’attentat, c’est d’abord la mort tragique des dix Casques bleus qui bouleversa l’opinion.

La mort des dix Casques bleus

Fin mars 1994, le ministre belge de la Défense Leo Delcroix se rend à Kigali, puis au quartier général du FPR à Mulundi, escorté par des Casques bleus belges. Lorsqu’il passe devant les militaires rwandais, le convoi suscite des regards de haine, des injures. Des miliciens crachent au sol car pour eux les Belges sont complices des Tutsis. Les Casques bleus se plaignent de leur éparpillement dans 14 cantonnements, de la vétusté de leurs blindés ramenés de Somalie, et surtout des règles d’engagement qui les soumettent à l’autorité des officiers rwandais. Certains d’entre eux assurent que des pièces de leur uniforme ont été perdues à la lessive et par la suite ils comprendront pourquoi.
Après l’annonce de l’attentat contre l’avion, une autre nouvelle éclate très vite : dix Casques bleus belges chargés de la protection du Premier Ministre ont été faits prisonniers et emmenés vers un camp militaire. Dans la journée du 7 avril, l’annonce de leur mort tragique éclipse tout le reste.
Il fallut des semaines pour que ce précise l’enchaînement des faits.
Dans les minutes ayant suivi le crash de l’avion présidentiel, les Casques bleus belges se sont vu interdire l’accès à l’épave, alors que des Français dont le commandant de Saint Quentin se précipitent. Une rumeur traverse la ville, selon laquelle des Belges ou en tous cas des militaires européens portant l’uniforme des Casques bleus ont été vus sortant de l’aéroport dans les minutes suivant l’attentat. La radio des Mille Collines, sur base d’ une information émanant de l’ambassade de France, met aussitôt en cause les Casques bleus belges. Dès 5 heures du matin, ils sont accusés d’être les auteurs du tir de missiles. Au même moment, Agathe Uwilingyimana, qui désire se rendre à la radio, demande la protection des Belges et le lieutenant Lotin qui rentre d’une mission dans le parc de l’Akagera reçoit son ordre de mission.
Alors qu’ils stationnent dans leurs jeeps, sans pouvoir entrer dans la maison,les Belges voient s’avancer vers eux une patrouille rwandaise, dirigée par le major Ntyuahaga, qui exige qu’ils lui remettent leurs armes. Thierry Lotin interroge son chef, le commandant Dewez et ce dernier lui suggère de « palabrer à l’africaine », de « gagner du temps ». Lotin objecte : «on va se faire lyncher ». Il obtempère cependant et les Casques Bleus- des paracommandos, des soldats d’élite- acceptent l’impensable : remettre leurs armes sans même ébaucher un geste de défense. Dépourvus de cartes, ignorant la topographie de la ville, les hommes ne savent pas où on les emmène, et leurs supérieurs dont le colonel Marchal, n’en savent guère plus. Cependant, le camp Kigali où ils aboutissent n’est qu’à 500 mètres de la maison d’Agathe, à quelques dizaines de mètres de l’ambassade de Belgique.
Là, les soldats rwandais, des invalides et blessés de guerre sont surexcités : croyant tenir les assassins du président ils entreprennent de les lyncher. Jusque 14 heures, les prisonniers sont frappés à la baïonnette, au couteau. Ceux qui tentent de se défendre à mains nues seront retrouvés les doigts brisés, le crâne fendu. Le dernier commando, retranché derrière le corps de ses camarades, résistera le dos au mur dans une petite casemate et une grenade jetée depuis le toit finira par l’achever.
Des années plus tard, lorsque les familles des Casques bleus se rendent sur les lieux, leur douleur se mêle de rage : il apparaît que le capitaine Theunissen et ses 22 hommes bien armés, qui se trouvaient à proximité, auraient pu intervenir mais l’autorisation ne fut pas accordée. Quant au général Dallaire, désireux d’assister à une réunion convoquée par le colonel Bagosora, il passe en voiture devant le camp Kigali et il est impossible qu’il n’ait pas vu les corps des Casques bleus qui gisaient au sol. Cependant il ne s’arrête pas et durant la réunion, il n’évoque pas le sort de ses hommes. Le général canadien, qui n’aura jamais un mot pour les familles, confirmera plus tard que jamais, à aucun moment, il n’avait eu l’intention de donner aux autres Casques bleus l’ordre d’intervenir : « devenir partie prenante aurait mis en danger l’ensemble de la force onusienne… »
Plus tard, rapatriés en Belgique en même temps que les dépouilles de leurs camarades, des paras de Flawinne découpent au couteau leur béret onusien et accusent leurs chefs de non assistance à personne en danger.
Il faudra attendre avril 1999 pour que le Premier Ministre belge Guy Verhoftadt, à la tribune du stade de Kigali, prononce enfin quelques mots décisifs : « au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon. » L’épouse de l’un des Casques bleus assassinés se précipite alors vers lui, les larmes aux yeux : « je me sens enfin fière d’être Belge ».

Comment les tuer tous ?

Comment les tuer tous ? Jusqu’au dernier bébé dans le ventre de sa mère, pour éviter qu’un jour il ne revienne d’exil, les armes à la main…Il m’a fallu du temps pour comprendre. Depuis l’aéroport où les journalistes belges étaient cantonnés, on distinguait, au-delà des limites gardées par des militaires européens chargés d’évacuer leurs ressortissants, des groupes d’hommes qui couraient, machettes dressées. De temps en temps, des balles fracassaient les vitres du grand hall, et une nuit, les Français avaient laissé passer un groupe d’hommes munis de listes qui recherchaient des journalistes particulièrement honnis. Les hommes de l’Opération Silver Back sortaient chaque jour, chargés de ramener des Belges terrés dans leur maison ou regroupés à l’école belge. Les civils étaient couchés sur le sol du camion blindé et, littéralement, les militaires les couvraient, ouvrant le feu vers des tireurs embusqués dans les maisons. Des hommes, le chef couvert d’une sorte de couronne en feuille de bananier, tentaient de bloquer le passage et brandissaient des machettes dégoulinantes de sang. Entre l’aéroport et l’école belge, la distance était courte, le trajet interminable. Avant d’arriver à l’hôpital de Kigali, le camion a du rouler au pas, car il suivait un camion poubelle dont la benne, comme une gueule béante, éraflait le sol. De chaque côté de la route, des corps étaient empilés comme des gravats. Dans un bruit de mâchoires, la benne les jetait dans le camion et après notre passage, d’autres corps étaient aussitôt jetés dans le fossé. A la radio, le directeur de l’hôpital suppliait « n’amenez plus personne, on tue les gens sur leur lit. »
C’est là que mes amis médecins ont failli devenir fous. Ils refusaient de quitter leurs malades, de baisser les bras devant les blessés qu’on leur amenait. Après avoir congédié les militaires, ils restèrent seuls face aux tueurs, jusqu’au dernier jour des évacuations.
A l’école belge nous avons enfourné tout le monde dans le camion. Couché au sol les professeurs, les coopérants, les enfants, les animaux et les domestiques des Européens. A l’aéroport, on n’a pas fait le détail, le C130 a emporté tout le chargement. Même les chiens sont partis, mais pas les Tutsis. Ni les gardiens, ni les cuisinières, ni les fiancées. Pas de visa. Pas la bonne nationalité. Alors que les tueurs attendaient de l’autre côté de la barrière, les Tutsis pleuraient sur le tarmac. Dans l’avion, une femme essayait de se rassurer : « dans notre maison, nous avons laissé le personnel, avec trois jours de vivres. » Trois jours de sursis, et peut-être moins.
Depuis le tarmac de l’aéroport, j’ai vu des caisses de munitions sortir d’un avion français et être déposées en bout de piste. Cadeau. J’ai vu un militaire belge, béret bleu dans la poche, s’adosser au mur et viser calmement un homme qui, à bonne distance, brandissait sa machette. Sur le moment, j’ai gommé cette scène de ma mémoire.
Lorsque le dernier C130 emmenant des civils s’est envolé lourdement, peinant à décoller, il était accompagné d’une pluie de balles, mais n’a pas été touché.
Je tournais le dos au Rwanda mais en mai il m’a fallu revenir. En Afrique du Sud où je suivais les premières élections démocratiques, les équipes américaines avaient été les premières à donner le signal du départ : « trop calme ici, c’est au Rwanda qu’il faut aller, les rivières charrient des cadavres. »
Au départ de la frontière ougandaise, en compagnie de Jean Hélène, de RFI, j’ai alors suivi la progression du FPR en direction de Kigali, la chute de la capitale semblait imminente mais elle mit encore un mois à tomber.
Nous avons traversé les arrières de la guerre ; deux soldats du FPR avaient pris place dans la voiture et nous dissuadaient de nous aventurer en dehors des chemins indiqués. Dans le village de Gahini, 600 femmes avaient été regroupées, des veuves, des blessées. Prostrées, silencieuses, elles refusaient de parler et pleuraient leur mari, leurs enfants. Des gosses pourtant, il y en avait, par dizaines. Leurs mains étaient couvertes de bandages car en voulant protéger leur visage des coups de machette, leurs doigts avaient été sectionnés ou leurs poignets tranchés. La tête prise dans des turbans blancs sur lesquels s’étalaient des tâches de sang, ils se balançaient d’avant en arrière, muets, tétanisés. Certains d’entre eux avaient été ramassés dans des marécages où ils se cachaient, aspirant l’air grâce à des roseaux car des chiens rodaient pour tenter de les débusquer et d’autres gosses, d’anciens camarades de jeux, participaient à la traque.
A un jour de distance, nous suivions la progression du FPR qui encerclait lentement Kigali via le Bugesera. Nyamatta, Nyanza, Zaza, et d’autres lieux encore, jusqu’aujourd’hui ceints d’une banderole mauve. Dans chaque village, l’église se dressait, façade noircie, vitres brisées par des grenades. A l’intérieur, le nez droit des Vierges de plâtre avait été brisé, des cadavres gisaient entre les prie Dieu. Sur les murs étaient éclaboussés de tâches de sang, comme si des petits corps saisis par la nuque avaient été jetées à la volée, et les têtes fracassées comme des œufs.
Parfois un prêtre étranger, Italien ou Polonais, surgissait des bananeraies et prenait la mesure du désastre : « je me suis caché en attendant que ce soit fini…La moitié de mes paroissiens a tué l’autre… »
Des curés rwandais, reprenant pied dans leur paroisse, se montraient plus pragmatiques : « balayez moi toute cette crasse »… Des corps roulaient dans les fossés, la terre meuble s’amoncelait.
A Nyarubuye, vers la frontière de la Tanzanie, j’ai trébuché sur des corps qui gisaient dans les massifs de fleurs, parcouru des salles de classe aux pupitres ensanglantés, croisé un petit homme qui errait encore parmi les cadavres, comme s’il cherchait quelque chose. « C’est l’adjoint du bourgmestre » a murmuré l’un de mes compagnons et lorsque j’ai entendu le déclic de son arme, j’ai détourné les yeux. Mais il n’a pas tiré, et l’homme a détalé.
Tout le long des chemins menant à Kigali, il y avait des corps dans les fossés, des latrines qui débordaient de cadavres, des rivières aux eaux rougies. Les soldats du FPR, retrouvant le pays de leurs aïeux après des années d’exil, traversaient un cimetière à ciel ouvert. L’un de mes compagnons de voyage termina le périple avec à côté de lui deux gamines tétanisées, deux nièces découvertes par hasard, les dernières survivantes de sa famille.
La haine avait frappé les corps, décimé les familles, mais cela n’avait pas suffi aux tueurs. Ils avaient aussi coupé les bananiers, dévasté les jardins potagers, abattu et dévoré le bétail des Tutsis. Les tueurs, fonctionnaires de la mort, suivaient des horaires bien précis: au coucher du soleil ils s’arrêtaient, se contentant de sectionner les tendons de ceux qu’ils n’avaient pu achever, en leur promettant de revenir le lendemain terminer le travail. Les femmes ne se contentaient pas de s’emparer des vêtements et de la vaisselle de leurs voisines, elles cuisinaient chaque soir pour leur homme. C’était la fête, il y avait de la viande, et aussi la bière, il fallait faire disparaître les Tutsis de la surface de la terre.
C’est pour cela aussi que les maisons avaient été rasées. Aujourd’hui encore on distingue des pans de murs dévorés par les plantes grimpantes, des herbes hautes qui dissimulent des fondements d’habitations. En ces temps là, les chemins menant à Kigali étaient jalonnés de ruines où erraient des fantômes.
Un jour, alors que nous avions rejoint un groupe de soldats du FPR qui prenait place à bord d’une barge pour franchir une rivière, un officier sortit de sa poche un étrange document et me le confia : le compte rendu qu’un officier de l’armée adverse, le major Ephrem Rwabalinda, livrait de son entretien à Paris avec le général Huchon, chef de la Mission de coopération française. Il apparaissait que ce dernier avait promis de livrer à l’armée rwandaise des téléphones sécurisés, afin que, depuis Paris, les Français puissent suivre les opérations…
Je glissai de papier dans mon sac, puis je le perdis de vue car cette histoire me paraissait trop énorme…

La fin de l’Opération Turquoise

En août de cette même année, je suis retournée au Rwanda. Depuis le 4 juillet, où le FPR avait pris Kigali, la guerre, officiellement, était finie. Les tueurs étaient en fuite et les survivants parcouraient le pays en traînant des sacs en plastique. Partout, dans les fossés, les latrines, les ruines des maisons écroulées, ils étaient à la recherche de leurs morts. Parfois un lambeau de robe suffisait à identifier la femme perdue, un jouet abandonné menait vers le corps d’un enfant. Les chiens erraient et les militaires avaient l’ordre de les abattre. On enterrait les dépouilles dans la dignité, avec un peu de terre et quelques prières. Les survivants étaient tétanisés, ils parcouraient la surface de la terre comme des ombres muettes tandis que d’anciens réfugiés revenaient d’Ouganda, du Zaïre, du Burundi et même s’ils ne retrouvaient plus leur famille, ils redécouvraient le pays de leurs ancêtres.
L’Opération Turquoise se terminait fin août, il me fallait descendre jusque Cyangugu. Un jeune homme s’était improvisé chauffeur de taxi et durant des heures, une fois franchie la ville de Butare et dépassé Kibeho, où campaient des milliers de Hutus autour de la statue de la Vierge miraculeuse, (Kibeho et ses apparitions était le Lourdes du Rwanda…) nous descendions vers le lac Kivu.
La voiture avançait au pas. Elle dépassait, difficilement, des foules compactes. Des femmes qui portaient des ballots sur la tête et tiraient des enfants, des gens qui poussaient des charrettes, des voitures surchargées qui râclaient le sol. Le « gouvernement intérimaire » qui avait orchestré jusqu’au bout les massacres et mené la guerre jusqu’à la défaite finale, avait plié bagages depuis longtemps, en direction du Zaïre. On disait que même le corps d’Habyarimana avait été emporté et déposé à la brasserie de Gisenyi puis, de l’autre côté de la frontière, dans une chambre froide, malgré l’opposition d’un Mobutu superstitieux…
C’était la fuite de tout un peuple. Récusant la victoire du FPR, craignant la vengeance des Tutsis, les Hutus, sous l’autorité de leurs bourgmestres, de leurs curés et de leurs notables, marchaient vers la frontière. A Cyangugu, des militaires français armés jusqu’aux dents réglaient la circulation. « La frontière c’est par là, une fois passé le pont vous allez tout droit, direction Bukavu. » La foule, sans hésiter, s’engageait sur le vieux pont Bailey, et franchissait la Ruzizi qui avait charrié tant de cadavres. Tout le monde se mélangeait, les civils, les familles, les militaires en déroute, les artificiers qui poussaient leurs batteries, les Interhahamwe qui portaient leur machette à l’épaule.
La fuite absorbait l’attention de tous et notre voiture noire passait inaperçue. Mais devant l’hôpital de Cyangugu, je laissai le chauffeur pour un bref instant. Les malades qui pouvaient marcher se redressaient et partaient eux aussi vers la frontière, en pyjama. Les autres étaient abandonnés. Un jeune médecin français protestait. Il refusait de laisser les blessés, et un officier en uniforme l’apostrophait durement, le traitant d’idiot : « tu as vraiment cru que nous étions dans une opération humanitaire ? »
Tout à coup, j’ai songé au jeune taximan, et je me suis précipitée vers la voiture. De grands gaillards l’entouraient, obligeaient le garçon à baisser la vitre. On lui criait au visage : « mais c’est un Tutsi ! » Comme des militaires français n’étaient pas loin, les hommes ne frappaient pas. Pas encore. Je me suis précipitée dans la voiture et j’ai crié : « on remonte. On fonce. On ne s’arrête devant rien ni personne. » Et nous avons foncé jusque Butare, remontant les interminables colonnes d’un peuple en fuite.
Vers Bukavu et vers Goma, deux millions de Hutus ont ainsi traversé la frontière du Zaïre. Les tueurs sont devenus des réfugiés. Les assassins se sont transformés en victimes. Des innocents étaient parmi eux, et même des Tutsis pris dans le mouvement. De l’autre côté de la frontière, les humanitaires attendaient et à Goma, le choléra a fait 30.000 morts et capté l’attention des cameras. Les Français invitaient des journalistes et ces derniers décrivaient l’exode en termes bibliques.
Peu à peu, les camps de réfugiés se sont organisés et les prochaines guerres se sont annoncées. Au Congo cette fois. Le viol, la haine, la brutalité avaient traversé la frontière. Depuis 1994, la meule de l’histoire n’a jamais cessé de broyer.

31 mars 2019

Rwanda Belgique: comment le colonisateur a défait la tresse de la nation

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Les commémorations qui vont se succéder en ces jours d’anniversaire, les demandes de pardon, n’y changeront rien : la responsabilité de la Belgique face au génocide au Rwanda est multiforme, et elle s’étend sur près d’un siècle !
C’est en 1916 en effet que la Belgique se voit attribuer par la Société des nations le mandat de cette ancienne colonie allemande. Si le colonisateur allemand avait respecté la monarchie rwandaise et pratiqué une sorte de gouvernement indirect dans un pays où les clivages étaient régionaux et n’opposaient guère les Hutus, les Tutsis et les Twa, les Belges s’emploient à transformer, à homogénéiser les structures sociales mouvantes. Administrateurs et missionnaires suivent le conseil du cardinal Lavigerie, qui recommande de « miser sur les Tutsis », qualifiés de « plus aptes au commandement » et que les Allemands considéraient déjà comme une « race supérieure » venue d’Abyssinie. La « tresse de la nation » se défait lentement : malgré la résistance de la monarchie peu à peu dépossédée de son pouvoir, les Tutsis sont désignés comme les alliés du pouvoir colonial, les missionnaires s’emploient à les convertir en masse tandis que les Hutus, considérés comme une « masse » moins « évoluée » sont exclus du pouvoir, traités en subalternes et aussi soumis aux corvées que leur imposent les nouveaux maîtres : construction des églises, des terrasses anti érosives, travaux routiers…
Les Belges, ayant gardé la pratique du pouvoir indirect, transforment les Tutsis en contremaîtres, en percepteurs d’impôts…. A tel point que si certains Tutsis adhèrent à l’idéologie coloniale qui les désigne comme supérieurs, les Hutus en revanche conçoivent à leur égard une animosité croissante. Dans les années 30, les Belges introduisent au Rwanda la carte d’identité et sur chaque livret figure désormais la mention ethnique, Hutu, Tutsi ou Twa. En 1994, ces documents seront toujours d’usage et pour les Tutsis contrôlés aux barrières, ils auront les mêmes conséquences que l’étoile jaune qui marquait les Juifs : une condamnation à mort.
Dans les années 50, le colonisateur change dramatiquement d’alliance : les Tutsis commençant à réclamer l’indépendance et à rêver de la fin de la tutelle belge, le pouvoir colonial, poussé par la démocratie chrétienne, commence à s’intéresser aux Hutus, considérés comme plus « dociles » et surtout, à l’instar de la Belgique elle-même, ils font coïncider majorité ethnique et majorité politique : puisqu’ils sont les plus nombreux, c’est aux Hutus que revient le pouvoir. La « révolution sociale » de 1959 est fortement encouragée par les milieux catholiques belges qui s’émeuvent fort peu des actes de violence à l’encontre des Tutsis, dont 300.000 sont condamnés à l’exil et deviendront « les plus anciens réfugiés d’Afrique ». Kayibanda puis Habyarimana, les deux présidents hutus du Rwanda, pourront compter sur le soutien de la Belgique, d’autant plus qu’au moment de sa prise de pouvoir Juvénal Habyarimana, considéré comme un « modéré » met fin aux massacres de Tutsis approuvés par son prédécesseur.
En 1990 encore, lorsque les Tutsis réfugiés en Ouganda tentent de rentrer de force, la Belgique tente de soutenir ses amis hutus : Bruxelles tente une médiation diplomatique et envoie des troupes en soutien à l’armée rwandaise, mais les Français, sans états d’âme, renforceront leur appui militaire et supplanteront les Belges trop frileux ou trop avertis des risques.
Tout au long de la guerre, les Belges prônent la négociation avec le FPR, mais ils ne cesseront jamais de considérer comme des « rebelles » les descendants des Inyenzi, les réfugiés des années 60. Du reste, si la querelle avec Mobutu mobilise la classe politique belge, le Rwanda suscite moins de passions : les socialistes préfèrent s’intéresser aux luttes de libération d’Afrique australe, les libéraux se détournent d’un pays si pauvre et seuls les partis chrétiens, le CVP ou en Belgique francophone l’Internationale démocrate chrétienne d ’André Louis s’impliquent dans la politique rwandaise, prônant officiellement la négociation, mais avec des sympathies évidentes pour le « pouvoir hutu » toujours considéré comme légitime puisque majoritaire…
Se prévalant de cette longue amitié, la Belgique accepte d’envoyer au Rwanda 450 Casques bleus, dotés par l’ONU d’un mandat insuffisant, purement défensif, et d’équipements obsolètes. En échange, les Français, à contre cœur, se résolvent à quitter le Rwanda en octobre 1993. A ce moment, la Belgique, jugée pusillanime, est déjà la cible de la Radio des Mille Collines, mais à Bruxelles nul ne s’en émeut : dans le chef du pouvoir politique, les Tutsis du FPR demeurent des « rebelles », dotés d’une moindre légititimité que le « peuple majoritaire » » et que ses dirigeants, avec lesquels le contact n’est jamais rompu.
Ce long compagnonnage entre le pouvoir hutu et la Belgique, surtout flamande et catholique, explique le désarroi ressenti en avril, lorsque les dix Casques bleus seront massacrés et que le Hutu power assimilera les Belges aux Tutsis détestés. Lorsque le 14 avril, le ministre Willy Claes décide, sans concertation avec New York, de retirer le contingent de Casques bleus belges, qui formait l’ossature de la force onusienne, il est mu par un sentiment d’impuissance, par l’incompréhension de ce qui se joue réellement. Il rappellera plus tard que non seulement il ne regrette pas sa décision, mais que ce retrait, qui condamnait les Tutsis du Rwanda être massacrés à huis clos, n’avait guère suscité de réaction au sein de l’opinion publique belge. Le 21 avril, lorsque l’ONU elle-même décida de retirer l’essentiel de son contingent de Casques bleus, ne laissant au général Dallaire qu’une petite force de protection, la Belgique se félicita de cette décision qui lui évitait d’avoir le monopole de la lâcheté.

31 mars 2019

Le combat de Tatiana aux côtés des survivantes des viols de guerre

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«Jamais je n’aurais cru que cela puisse être possible, mais ma vie a changé, je suis passée de l’état de victime à celui de leader. Après le viol dont j’avais été victime au Sud Kivu, il m’a fallu du temps pour me reconstruire physiquement, du temps pour étudier à l’ISP (Institut supérieur pédagogique de Bukavu), pour reprendre conscience et finalement découvrir que bien des femmes dans le monde avaient subi le même fléau que moi : le viol, utilisé comme arme de guerre… » Avec ses boucles bien dressées, sa jolie robe et sa voix calme, Tatiana Mukanire s’exprime avec l’assurance d’une faiseuse d’opinion. A Bukavu, cette femme qui ne pouvait plus avoir de mari a reconstruit une vraie famille, composée de trois orphelins et trois enfants nés du viol, rejetés par leur famille. Elle assure que c’est au Docteur Mukwege qu’elle doit tout : sa reconstruction physique, mais aussi son courage, son énergie. A Panzi,dit elle, « quatre portes m’étaient ouvertes, la première était médicale, mais les autres sont apparues tout aussi importantes, la prise en charge psychologique, l’acquisition de compétences et, dans mon cas, la reprise des études et enfin la clinique juridique, où les femmes peuvent porter plainte contre les auteurs de crimes sexuels et participer à la lutte contre l’impunité. » Dans son livre « Réparer les femmes », (éditions Mardaga) qu’il vient de publier avec le Docteur Guy Bernard Cadière, le docteur explique cette approche holistique dont l’hôpital de Panzi est devenu un exemple.
Mais Tatiana, elle, est déjà plus loin : dans le sillage du Prix Nobel de la Paix, elle a parcouru le monde et découvert, comme Mukwege, que le viol n’était pas un « accident de parcours », un « produit dérivé » de la guerre mais bien une arme en soi. Une « arme de destruction massive » répète le Prix Nobel de la paix, une sorte de bombe à fragmentation qui, sur le long terme, fait éclater une société, détruit ses fondements, plus efficacement que le fer et la mitraille. Cette accablante conviction s’est renforcée la semaine dernière à Luxembourg, où la Grande Duchesse, à l’occasion d’une conférence hors du commun, avait rassemblé une quarantaine de femme victimes de viols avec extrême violence, des viols qui faisaient partie intégrante de la guerre. Tatiana s’est ainsi entretenue avec des femmes de Chibok au Nigeria (enlevées par des islamistes) des femmes de Mossoul, de Syrie, des femmes yezidies, des « soeurs en douleur » du Kosovo ou de Colombie. La Congolaise a constaté que ces femmes avaient plus en commun que la marque du malheur : toutes souhaitent une réparation du dommage infligé, mais, plus encore, elles partagent une exigence de justice. Ce qu’elles veulent, toutes, ce qui les ramènera réellement à la vie, c’est que les bourreaux, un jour puissent rendre compte de leurs actes. Faire face à la justice nationale ou internationale, être confrontés à leur victime. Rentrant de la conférence de Luxembourg, sur le thème « s’exprimer, se lever, se soulever », ayant participé à Paris à un colloque consacré à la justice face aux viols de guerre et organisé par l’Institut francophone pour la justice et la démocratie, Tatiana Mukanire, une fois encore, a pris de l’avance : elle plaide pour la mise en place d’un Fonds mondial de réparation à l’intention des survivantes et elle interpelle la communauté internationale à propos de ces nouvelles bombes à retardement que sont les enfants nés du viol.

18 février 2019

Elikia M’Bokolo: la Belgique rattrapée par son passé colonial

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« De l’ombre à la lumière » L’Université libre de Bruxelles organise ce vendredi un colloque consacré à la gestion des collections comprenant des restes humains et se trouvant dans les universités belges. Il s’agît d’ouvrir un débat sur les collections scientifiques constituées dans la seconde moitié du 19e siècle, après l’apparition de nouvelles disciplines comme l’anthropologie. L’ULB possède en effet des crânes venus d’Afrique, déposés au Musée des sciences naturelles. Dans ce cadre, le professeur Elikia M’Bokolo a été invité pour replacer la question dans son contexte historique.

L’héritage colonial est-il assumé par la Belgique ? Comment expliquer que des experts de l’ONU aient dénoncé un « mur de silence » sur la colonisation ?

La Belgique est en train d’être rattrapée par son passé colonial et par une sorte d’incapacité à prendre en charge les problèmes qui découlent de la colonisation. Celle-ci a été dure, du début jusqu’à la fin. Aujourd’hui on sort les dossiers de M’Siri, de Lusinga : ils étaient présentés comme des esclavagistes, mais en réalité, ils étaient les dirigeants d’Etats en train de se construire, de sociétés en recomposition après les ravages de la traite négrière.
Pour recomposer une société après l’esclavagisme, il fallait des chefs forts, des sociétés qui disposaient, bien avant l’arrivée des Belges, de ressources diverses, fournies par le du commerce de l’ivoire, du caoutchouc, des métaux, comme le cuivre…Lorsque la Belgique prend pied au Congo, sous l’impulsion de Léopold II, sa population est dans une situation d’ignorance totale. Elle ne sait rien de ces sociétés d’Afrique centrale, les explorateurs comme Livingstone et Stanley sont totalement parachutés sur des terres inconnues. Il n’y avait aucune connaissance de ces sociétés.
La colonisation léopoldienne était bien différente de la colonisation française, britannique, allemande… Les Allemands avaient déjà des entreprises sur la côte orientale d’Afrique, l’Angleterre était présente sur la côte Ouest en Sierra Leone entre autres, la France connaissait les Antilles… La Belgique, elle, n’avait rien, guère de passé colonial, c’était un peuple que la colonisation n’intéressait pas, qui n’était pas sensibilisé aux aventures explorateurs, au thème de la conquête.
Pire encore, le peuple belge était ignorant : il ne savait pas qu’en Afrique centrale, existaient des sociétés organisées, des Etats en formation, qui entretenaient des relations économiques. Tout l’Est du Congo était en relation avec le monde swahili, avec les côtes de l’Océan Indien et donc avec le continent asiatique, le Nord du Congo était en contact avec la vallée du Nil, avec l’Islam…On a trop parlé le l’esclavage : la richesse principale du Congo c’était l’ivoire, recherché en Orient, en Inde mais aussi en Occident. Dans parler du cuivre, dont les croisettes étaient une monnaie connue jusqu’à la côte angolaise et dont on faisait des bijoux très appréciés. Je me souviens de ma grand-mère, née en 1910, qui portait de très lourds bijoux de cuivre massif, qui avaient une grande valeur…Les Belges n’ont rien vu, rien su de tout cela. On ne leur parlait que de « sauvages », vivant dans la brousse. Non seulement les Belges ne connaissaient pas le pays et ne voulaient pas le connaître, mais ils étaient pressés de l’exploiter au plus vite, d’une manière rentable. Ce qui explique les méthodes utilisées, cette extrême violence de l’Etat qui persistera jusqu’au bout…Le Congo a été totalement mal représenté en métropole…

En quoi consiste la violence de l’Etat colonial ?

Le régime colonial était très dur, et il est resté contraignant jusqu’après l’indépendance, jusqu’au milieu des années 60…Au début de la colonisation, il s(agissait de gagner de l’argent au plus vite et de rentrer dans les frais, avec le caoutchouc puis le cuivre ; on a utilisé la chicotte, la violence était très forte. Par la suite, jusqu’à la fin, le régime colonial a pratiqué une sorte d’apartheid interne: chaque jour, à 17h 30, les Noirs devaient quitter les quartiers européens. La discrimination était féroce, je me souviens encore de l’avoir vécue dans mon enfance… Les Belges s’étaient aussi fabriqué une sorte de légende sur eux-mêmes, une mythologie qu’ils imposaient aux Congolais : la civilisation supérieure, la maîtrise des technologies, de l’argent…La représentation que le Belges avaient des Congolais était fausse, on les présentait comme n’ayant pas de savoir faire…Du côté belge il y eut cependant des résistances : des missionnaires catholiques du côté de l’Equateur, mais surtout des protestants…

Pourquoi les principales mises en cause de la colonisation belge sont-elles venues d’Amérique ?
Justement, à cause des missionnaires protestants, parmi lesquels des Noirs américains…Ces derniers ont prononcé des réquisitoires terribles, sans rémission. Même aujourd’hui la mémoire anticoloniale n’a pas disparu de la société congolaise : il y a encore au Congo des gens qui se souviennent des Noirs américains et qui se demandent quand ils ont revenir pour les aider…Ce sont les Américains qui ont formulé les pires accusations sur le plan international, car ils avaient des missionnaires qui les informaient sur le terrain…
Il faudrait que l’on s’attelle dans le calme aux problèmes d’histoire et de mémoire que nous avons avec la Belgique…

Pourquoi les conclusions des experts de l’ONU, formulées cette semaine, ont-elles tellement choqué en Belgique ?

Justement parce que la connaissance des faits manque encore, et que l’histoire coloniale n’est pas enseignée.. A Tervuren le nouveau musée représente un pas en avant mais il reste beaucoup à faire…
Maintenant se pose la restitution d’un certain nombre d’œuvres à la RDC. Le musée va se trouver délester de certains de ses trésors.

Encore faut-il que le musée de Tervuren accepte…

Je pense que le Congo va mettre dans la balance des arguments de poids, y compris des mesures de rétorsion…Cette question de la restitution des œuvres d’art congolaises n’est pas nouvelle, elle figurait déjà dans le dossier des négociations de l’indépendance en 1960. La revendication est ancienne, elle a été gonflée lors des conflits qui ont opposé le régime Mobutu et la Belgique mais il s’agissait d’un problème de fond.

Au vu du nombre de pièces qui se trouvent à Tervuren, peut-on parler d’une véritable razzia qui aurait été opérée par la Belgique ?

Du côté des fonctionnaires de l’Etat, on s’agît réellement d’une razzia, ils avaient des instructions venues de Bruxelles. Les responsables de l’Association internationale africaine disaient aux explorateurs de revenir avec des fétiches des objets rituels ; Storms a reçu une lettre lui enjoignant de ramener quelques têtes destinées aux études anthropologiques. Cela dit, les Allemands faisaient de même, mais par la suite, ils ont été beaucoup plus loin que les Belges : on a renvoyé des objets, donné des noms de rues aux chefs massacrés ; les Allemands, à la suite de Hannah Arendt, se sont même interrogés sur la relation entre ces recherches anthropologiques et ce qui s’est passé en Allemagne par la suite…

Les Congolais avaient ils conscience d’être spoliés ?

Mais certainement, alors que ces objets rituels avaient un sens pour eux, on les en dépossédait. Les gens voyaient des missionnaires s’emparer des « fétiches », soi-disant pour les détruire alors qu’en fait ils les mettaient dans des caisses qui étaient embarquées à destination de la Belgique. Il y avait même des chansons, qui disaient : « tout est Blanc, Jésus, la Vierge Marie… Et nous, il ne nous reste rien… »
Tout cela explique pourquoi la demande de restitution existe bel et bien au sein de la société congolaise, ce n’est pas le fait de quelques intellos, de la diaspora…Ces objets gardent de la puissance, ce ne sont pas des « choses », les gens savent que leurs objets se trouvent là bas et qu’en plus ils rapportent de l’argent. Le dossier est important et on attend de la Belgique qu’il y ait des échanges intellectuels équilibrés entre le Congo et l’ancienne métropole…
Des experts congolais, si on recourait à eux, pourraient aussi contribuer à apaiser ces tensions…Il est étonnant de voir que ces enseignements, ces recherches, n’impliquent que peu de Congolais…. Cela perpétue des situations d’inégalité, prolonge des frustrations qui sont fondées…

18 février 2019

A Goma, le festival Amani est aussi un pari sur l’avenir

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Pour sa 6e edition, le festival Amani à Goma a affiché complet. Sold out ! Plus de 36.000 spectateurs, venus de l’Est du Congo et des pays voisins, ont applaudi de grandes vedettes congolaises comme Falu Ipupa ou Youssoufa, chanté la beauté de la femme africaine et surtout dansé jusqu’au crépuscule, sur la pelouse du collège Mwanga. « Quant on danse on est tous égaux » chantaient les jeunes Congolais, Rwandais, Burundais, poussés par un souffle d’optimisme sans précédent. Les années précédentes en effet, le festival avait, à chaque fois, été marqué par les incertitudes : risques de guerre, tensions pré électorales. Cette fois, seule l’épidémie d’Ebola qui sévit à Beni et est apparue à Butembo a justifié des précautions rigoureuses : chaque participant devait non seulement exhiber son bracelet d’entrée (obtenu pour le prix modique de un euro…) mais se laver soigneusement les mains…Lucha, plus militante que jamais, a cependant fait la grimace et critiqué le fait que, dans les circonstances actuelles, on puisse faire la fête. Il est vrai que des morts avaient été déplorés dans le quartier de Mugunga, que MSF a suspendu ses opérations dans le Masisi. En revanche, le parc des Virunga est à nouveau ouvert aux touristes…
Au Congo, si on veut critiquer et se lamenter, les raisons ne manquent jamais. C’est précisément pour cela que le festival Amani n’est pas seulement un divertissement : il est aussi un acte de foi et de courage. Des milliers de jeunes bravent les incertitudes de l’heure pour se rencontrer et, en dehors de la musique, pour échanger. Des dizaines d’associations, d’ONG présentent leurs projets et mobilisent l’attention du public. Des relations se nouent, on se parle, on fait des plans, on apprend à se connaître. Lorsque les volontaires repartent, ils sont réconfortés par ces trois jours de joie et de solidarité et bien après la fermeture des barrières du collège Mwanga, alors que les cours ont repris et que la vie continue, les contacts se maintiennent. Pourquoi bouder les bonnes nouvelles, les initiatives positives ? Ceux qui croient que défendre le « Congopessimisme », c’est faire preuve d’intelligence et marquer des points sur le plan international, devraient venir à Goma. Ils y feraient le plein d’énergie et découvriraient qu’au Congo, malgré tous les malheurs, l’espoir du peuple est têtu et que l’avenir ne mérite pas d’être hypothéqué…

18 février 2019

Comment restituer au Congo 14 crânes détenus par l’ULB?

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S’agirait il de l’un des derniers chapitres de la décolonisation, qui, comme les précédents, se traduit par un dialogue belgo congolais difficile mais nécessaire, assorti de polémiques, de malaise, mais aussi de bonne volonté ? Durant une journée, en présence du recteur Yvon Englert, l’ULB a tenté de faire le point sur l’un des volets les plus sensibles de sa relation avec l’Afrique centrale : le fait que l’université soit en possession de « restes humains » c’est-à-dire de 14 crânes, ramenés du Congo dans les premiers temps de la conquête coloniale, le plus souvent par des militaires. Ces crânes se trouvent en dépôt au Musée des sciences naturelles et leur existence suscite l’indignation des représentants de la diaspora congolaise, qui réclament, non sans virulence, leur rapatriement. Il est vrai que l’un de ces crânes est porteur d’une forte charge symbolique : le chef Lusinga qui s’opposait au capitaine Storms fut décapité par ce dernier et sa tête envoyée en Belgique comme trophée de guerre. A l’époque, Lusinga était présenté comme un esclavagiste, mais aujourd’hui Elikia M’Bokolo rappelle que ce « résistant » s’opposait à l’avancée des Belges mandatés par Léopold II et avait déclaré à Storms : « si vous venez en ami, vous serez accueilli comme tel. Si vous venez pour occuper notre pays, je vous tuerai ».
Ramené en Belgique, le crâne de Lusinga fut confié à la société d’anthropologie de Bruxelles et le professeur Emile Houzé, médecin, anthropologue et professeur à l’ULB, conclut, après examen, que le chef congolais était un être « cruel, avide et vindicatif ». Le journaliste Michel Bouffioux, qui « redécouvrit » le crâne de Lusinga, rappelle aussi qu’à l’époque, le même Emile Houzé se livrait à la comparaison des crânes des Wallons et des Flamands…
« De l’ombre à la lumière » : dans la tradition du livre examen, le colloque de l’ULB a éclairé crûment les postulats de la recherche à l’époque coloniale, qui supposait des différences entre les êtres humains. Elikia M’Bokolo rappela que les Congolais, à la veille de l’indépendance déjà, exigeaient que leur patrimoine leur soit restitué et si Maarten Couttenier, historien et membre du staff de l’actuel Africa Museum refit l’historique des crânes, des squelettes ramenés en Belgique, Alain Fromont, anthropologue au Musée de l’homme à Paris, souligna qu’au 19 e siècle, l’anthropologie physique était pratiquée dans toute l’Europe. Dans la collection mondiale de restes humains détenue à Paris, 37% d’entre eux sont d’origine française : « on mesurait et comparait les hommes, les femmes, les Bretons, les Auvergnats »… Expliquant l’anatomie génétique, la bioarchéologie, le Dr Fromont soutient que «ces restes sont les archives de l’humanité, ils doivent pouvoir être déchiffrés par les générations futures ».
En Belgique, le débat porte plutôt sur la repentance, sur les perspectives de restitution et, à entendre les représentants des Afrodescendants, il apparaît qu’au delà des restes humains, le malaise de cette communauté est suscité par la discrimination et par le manque de connaissance de l’histoire africaine (ce qui fait sursauter le professeur Pierre Des Marets qui a enseigné le sujet pendant 35 ans…). Venu de Kinshasa, l’anthropologue Placide Mumbembele évoqua l’envoi de 113 objets dans les années 70, à la demande du président Mobutu, qui furent volés dans les années 90 et il rappela les préalables indispensables à toute restitution : des garanties de sécurité et la formation d’un personnel compétent. Empreint de passion, le colloque de l’ULB a

11 février 2019

Neil Turok, Docteur Honoris causa à l’UCL, cherche Einstein en Afrique

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A 60 ans, le scientifique sud africain Neil Turok n’a plus rien à prouver. Astrophysicien mondialement reconnu, ayant longtemps mené des recherches aux côtés de Steve Hawking, titulaire de la chaire de Physique mathématique à l’Université de Cambridge après être passé par l’Impérial College de Londres et l’Université de Princeton, il est un spécialiste du « big bang » qui tente d’expliquer l’origine de l’univers, tandis que l’Université catholique de Louvain vient de lui conférer le titre de Docteur honoris causa.
Cependant, lors de son bref passage en Belgique, c’est moins de l’espace, de l’univers et des grandes théories mathématiques que le savant a entretenu ses auditoires. Natif de Johannesbourg, il estime avoir été façonné par l’Afrique et souhaite restituer au continent noir un peu de ce qu’il en a reçu. Ouvrir aux jeunes du continent de nouvelles perspectives, l’accès à la science pure, à la recherche fondamentale, chemins vers de possibles découvertes. Et quand Turok lance que « le prochain Einstein sera Africain » il ne s’agît pas d’ une boutade : il fait tout pour que ce vœu se réalise.
Dans ses combats, le savant a de qui tenir : son père, Ben Turok, d’origine lithuanienne, est considéré, de même que son épouse, comme un véritable héros de la lutte contre l’apartheid. Actif aux côtés de l’ANC, militant de la première heure pour la libération de Nelson Mandela, Ben Turok et sa femme connurent les prisons du régime raciste, puis l’exil en Grande Bretagne. En 1994, lorsque Nelson Mandela fut élu premier président noir d’une Afrique du Sud démocratique, le couple Turok se retrouva au parlement dans les rangs de l’ANC, poursuivant le combat sur le plan politique. Pendant ce temps, formé en Grande Bretagne, leur fils Neil poursuivait ses études du cosmos, enseignait dans les plus prestigieuses des universités, collectionnait les distinctions académiques, mais sans jamais perdre de vue son ambition initiale : amener en Afrique la science, et en particulier les mathématiques, qui seraient nées sur le continent noir.
C’est ainsi qu’en 2003, Turok, estimant que l’Afrique du Sud offre un environnement particulièrement favorable à la recherche, fonde à Muizenberg en Afrique du Sud l’Institut africain pour les sciences mathématiques (AIMS en anglais). A ses yeux «en Afrique du Sud le contexte était particulièrement favorable et surtout le continent africain présente un maximum d’opportunités, un incroyable réservoir de talents et d’énergie. » De l’Afrique, le savant a gardé le goût de la danse, de la musique et, alors qu’il vient de recevoir la toge louvaniste, il n’hésite pas à esquisser un pas de danse avec une autre lauréate, Barbara Moser-Mercer, sous les applaudissements de l’assistance ! « Que serions nous sans les racines africaines, sans l’art de ce continent, ses rythmes, ses créations artistiques.. Maintenant doit venir le tour de la science, elle fascine les jeunes, ils sont plus d’un million à être diplômés en sciences, ce qui représente un extraordinaire réservoir de talents… »De ses propres observations, Turok relève que les Africains sont particulièrement doués pour les mathématiques, il explique que c’est un jeune étudiant du Nigeria qui a inventé un bras articulé connecté au cerveau. Il faut donc travailler à créer sur le continent un environnement favorable à l’innovation technologique, mais encourager aussi la recherche pure.
Il cite en exemple ses origines, la mémoire de sa famille : « en Europe, jusqu’à la moitié du 19 e siècle, les citoyens d’origine juive se voyaient interdire les études scientifiques. Lorsque cette mesure fut levée, les jeunes se ruèrent sur les sciences et, finalement, sur ce terreau favorable, naquit un Einstein.Si l’Afrique s’ouvre à la science, elle nous réservera des surprises équivalentes… »
Pour que l’utopie se réalise, il faut la faire advenir, créer les conditions matérielles suffisantes. Neil Rurok explique : « c’est pour cela que j’ai développé, dans six pays d’Afrique, (Ghana, Kenya, Lesotho, Afrique du Sud, Rwanda et Tanzanie) des instituts voués aux sciences mathématiques, où les plus doués des étudiants africains sont invités à venir suivre les enseignements des meilleurs professeurs du monde, « the best and the brightests » les meilleurs et les plus brillants. »
Modeste, Turok, qui a mis un an et demi à mûrir son business plan avec l’aide de son frère, décrit ses instituts comme « des sortes d’hôtels voués à la science. Une cinquantaine d’étudiants, triés sur le volet, vivent sur le même lieu que leurs professeurs, tous prennent leurs repas côte à côte, se voient au petit déjeuner, discutent durant les pauses. Pour les étudiants africains, souvent victimes de racisme, de discriminations lorsqu’ils vont étudier en Europe, un environnement africain est beaucoup plus favorable et les professeurs sont ravis de quitter leurs auditoires. » C’est depuis Kigali qu’est gérée la « chaîne » d’instituts africains, sous la direction du professeur Sam Yala, d’origine congolaise, qui souligne la volonté d’excellence qui marque son pays d’accueil et qui rêve de créer au moins deux centres équivalents au Congo. La liste des sujets abordés est impressionnante et montre que les mathématiques mènent à un vaste champ de recherches et d’innovations: les « big data » des ordinateurs, l’intelligence artificielle , les finances, la physique…Informés de la création de ces « incubateurs » de talents, les entreprises les plus en vue de la planète n’ont pas hésité : Facebook et Google ont donné à Neil Turok respectivement quatre et deux millions de dollars, investissant ainsi dans la formation de 1700 étudiants triés sur le volet, qui font l’équivalent d’un PHD. Parmi eux, Turok y croit vraiment, se trouve peut-être un nouvel Einstein, qui changera le monde de demain.

7 février 2019

Les premiers pas du président Tshisekedi et la” fatshimétrie”

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A Beni, les militants du mouvement citoyen La Lucha vont avoir du pain sur la planche : ils ont créé un nouvel instrument de mesure, la « Fatshimétrie » qui, cent jours après sa prestation de serment, évaluera point par point le degré de réalisation des promesses du nouveau président Félix Tshisekedi, communément appelé Fatshi. Ce sera là le véritable « deuxième tour » des élections contestées de décembre dernier : même si les chiffres, collectés et interprétés par la Conférence épiscopale, semblaient donner la victoire à Martin Fayulu et si l’élection de Felix Tshisekedi est apparue comme le résultat d’une négociation de dernière minute avec le président sortant Joseph Kabila compte tenu de l’échec de son successeur désigné, la population avait gardé son calme. La plupart des Congolais, lassés peut-être par la saga électorale, avait retenu que, in fine, c’est un opposant qui avait accédé à la présidence, au terme d’une passation de pouvoir pacifique, historique dans le cas de la RDC et peu fréquente en Afrique centrale. Mais surtout, l’opinion, pour se fixer définitivement, attendait le passage aux actes.
Les images d’Epinal de la prestation de serment sont déjà passées à l’histoire : les Congolais n’oublieront pas de sitôt le malaise d’un président étouffant dans son costume trop serré et reprenant la phrase de Mobutu « Comprenez mon émotion », démontrant en cela qu’il avait saisi tous les codes politiques congolais, le sourire bienveillant d’un Kabila rasé de frais, le repas convivial et l’élégance des « premières dames ». Tous furent impressionnés par le discours de réconciliation prononcé par Félix Tshisekedi, saluant la vaillance de son rival évincé Martin Fayulu et rendant hommage à son prédécesseur, vilipendé quelques mois plus tôt…
Ce qui n’a pas empêché Fayulu de poursuivre sa contestation des résultats : même après avoir prié dans la même église que son rival, il a annoncé son intention de présenter son dossier à la Cour africaine des droits de l’homme.
Les images de la prestation de serment appartiennent déjà au passé : Félix Tshisekedi n’a pas eu droit à une période de grâce et dès le lendemain de son accession au pouvoir il a été confronté au malaise social. Dénonçant les coupures d’eau et d’électricité ainsi que la hausse des frais de scolarité, les étudiants sont descendus dans la rue et les échauffourées ont fait quatre morts. Mais dans le Congo de Fatshi, l’impunité ne semble plus de mise : même s’ils ont compté un mort dans leurs rangs, plusieurs policiers ont été interpellés et leur procès a commencé. Deux jours plus tard, Kinshasa était paralysée par la grève de la société de bus Transco, dont les employés réclamaient des arriérés de salaire remontant jusqu’à 50 mois pour certains. Le directeur général fut suspendu, la négociation entamée et deux jours plus tard les bus reprenaient leur service. Dans d’autres entreprises publiques, un même mouvement s’est amorcé : les employés des Postes et télécommunications, ceux de la société nationale d’assurance sont partis en grève et descendus dans la rue pour exiger à la fois une meilleure gestion et le règlement de leurs arriérés de salaire. Par ce geste, ils rappelaient à la fois la mauvaise gestion des entreprises publiques, mais dénonçaient aussi les retenues sur salaire opérées ces derniers mois. En effet, pour que le Congo soit à même de financer seul le coût exorbitant de ces élections réalisées sans assistance extérieure, l’Etat avait été obligé de décaisser plus de 500 millions de dollars, officiellement, sinon le double en réalité. Et cela un budget total oscillant entre cinq et six milliards de dollars, qui n’a pas encore perçu le bénéfice de la hausse des taxes minières…
Malgré le manque de moyens, Félix Tshisekedi s’est montré confiant et dès le départ, il a exprimé ses préoccupations sociales. Ainsi par exemple, rendant visite au camp Tshashi vaste camp militaire au cœur de la capitale, il s’est engagé à améliorer les conditions de la troupe, ajoutant, «à l’instar de son prédécesseur ». Une incise qui n’est pas passée inaperçue.. ;
S’il n’y avait que le social ! Passation pacifique oblige, le nouveau président doit aussi veiller à « co diriger » le pays avec certains membres de l’équipe de son prédécesseur. C’est ainsi que laissant Kalev Mutomb, le très redouté chef de la sécurité de Kabila se mettre en retrait, Fatshi a choisi de le remplacer par François Beya, chef de la DGM (Direction des migrations) un homme du renseignement lui aussi, mais réputé plus proche des Occidentaux que son collègue katangais. Quant à l’armée, aucune modification n’a été apportée dans son commandement, toujours très proche de Joseph Kabila.
En fait, le visage politique de la RDC est encore en train de se recomposer et on y verra plus clair lorsque Tshisekedi et surtout son directeur de cabinet et allié Vital Kamerhe, vieux routier s’il en est, annonceront la composition du nouveau gouvernement dans lequel les FCC, la coalition pro Kabila, sera largement représentée, en fonction de son poids déterminant à l’Assemblée nationale.
En attendant, le nouveau président, en quête de reconnaissance internationale, a mené une tournée dans les pays de la région, l’Angola, le Kenya et le Congo Brazzaville. A Luanda comme à Brazza, Félix Tshisekedi a été accueilli par des communautés congolaises nombreuses et enthousiastes mais aussi par des dirigeants qu’il a du convaincre de sa légitimité et de sa volonté de changement. Au Kénya, c’est sans réserves que le président Uhuru Kenyatta, qui a lui aussi connu une élection difficile, autrement plus violente qu’en RDC, lui a accordé son soutien.

22 janvier 2019

Comment la RDC a retenu les leçons de la crise ivoirienne de 2012

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Le désistement de la délégation africaine qui, sous l’impulsion du président rwandais Kagame devait se rendre à Kinshasa lundi et qui a été prise de court par la décision de la Cour constitutionnelle, la vague de félicitations venue du continent africain, (les Etats d’Afrique australe mais aussi l’Egypte qui présidera l’Union africaine dès février) rendent l’issue des élections congolaises bien différente de la crise post électorale qui avait éclaté en Côte d’Ivoire en 2010.
Au départ cependant, quelques similitudes s’imposaient : en Côte d’Ivoire, le président sortant, Laurent Gbagbo s’était attiré l’ire des Français pour avoir voulu diversifier les partenariats économiques et remplacer les contrats de gré à gré par des appels d’offres internationaux. A Kinshasa, le président Kabila, dont le bilan social était bien moins positif que celui du social démocrate ivoirien, avait lui aussi offensé les « maîtres du monde », d’abord en introduisant les partenaires chinois et en concluant des contrats opaques assortis de dessous de table, mais surtout, au début de cette année, en modifiant le Code minier, faisant passer de 2,5 à 10% la taxe sur les minerais stratégiques, dont le cobalt, outil de la transition énergétique.
Rappelons qu’en Côte d’Ivoire, le scrutin s’était déroulé en deux tours. Lors du premier round, Laurent Gbagbo l’avait emporté avec 38,04% des voix contre son rival Alassane Ouattara, qui avait réuni 32,07% tandis que Henri Konan Bédié successeur du père fondateur Houphouet Boigny, avait recueilli 25,24% des suffrages. Le deuxième tour avait été d’une intensité dramatique, opposant le président sortant, drapé dans son nationalisme, à son rival Ouattara, ami du président Sarkozy et favori des Européens. Bédié s’étant rallié à Ouattara, ce dernier obtint 54,10% des voix, contre 51,45% à Gbagbo. Mais le président sortant, autres chiffres à l’appui, cria à la fraude, invoqua l’arbitrage de la Cour constitutionnelle et cette dernière consacra sa victoire. Ce verdict allait être immédiatement contesté par Ouattara et le mouvement rebelle qui se réclamait de lui et contrôlait le nord du pays, tandis que la France, suivie par les Européens, intervenait activement dans la crise. Jusqu’à mener une attaque armée contre Gbagbo, retranché dans sa résidence puis fait prisonnier, remis entre les mains de ses adversaires et finalement transféré à La Haye, où la Cour pénale internationale vient de… l’acquitter après neuf ans de détention, sans qu’il soit pour autant remis en liberté.
A l’époque, malgré le verdict de la Cour Constitutionnelle et les doutes sur l’issue du scrutin, les Français, en grande pompe, se déplacèrent pour consacrer l’investiture de leur ami Ouattara, et plusieurs pays européens dont la Belgique tinrent à être présents. On peut croire qu’ à Kinshasa, Joseph Kabila et les siens ont tiré des enseignements de cette crise ivoirienne : tout d’abord en limitant le scrutin à un seul tour, afin d’éviter le jeu des désistements et autres « achats de consciences ». Les autorités congolaises veillèrent aussi à écarter les observateurs européens, à financer sur fonds propres cette triple élection, à doter la Cour constitutionnelle d’un pouvoir de décision irrévocable. Et, sur le plan politique, une vaste coalition, le Front Commun pour le Congo, présenta des candidats à travers tout le pays, dominant largement les formations de l’opposition, par les moyens mais aussi par le nombre, à la fois de candidats et de témoins habilités à signer les procès verbaux des bureaux de vote.
L’histoire dira peut-être si, dans l’ hypothèse d’un échec possible du successeur désigné de Kabila, le peu charismatique Shadary Ramazani, un « plan B » n’avait pas été discrètement préparé, et cela dès la réunion de Genève, en novembre 2018, où Martin Fayulu, désigné candidat unique de l’opposition, dut faire face, sans tarder, à la défection de deux personnalités de poids, disposant de « bases » électorales structurées, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. Ces derniers, à l’inverse de la Côte d’Ivoire, allaient permettre d’éviter l’affrontement frontal. Alors que leur coalition, CaCh, menait campagne « à la régulière » sans être inquiétée, les adversaires principaux abattaient leurs cartes sans fausse honte : Shadary Ramazani proclamait qu’il serait le candidat de la continuité kabiliste, affichait de gros moyens, jusqu’à finir par être identifié à un système dont la population ne voulait plus. Quant à Martin Fayulu, cet ancien cadre d’Exxon Mobile, réussissait à faire oublier des décennies d’engagement militant et de défense des prisonniers politiques, au profit d’alliés et de sponsors nettement plus inquiétants, comme Moïse Katumbi, Jean Pierre Bemba ou Antippas Nyamwisi notoirement lié aux milices armées qui sèment la terreur à Beni.
La « communauté internationale », c’est-à-dire les Européens, les Américains et leurs relais dans l’opinion furent tellement occupés à soutenir et promouvoir Fayulu, à le donner gagnant avant même la fin du comptage de la CENI et à créditer sans discussion des témoins de l’Eglise catholique (qu’(ils avaient eux-même financés) qu’ils ne virent pas arriver le troisième larron, Félix Tshisekedi, tout de blanc vêtu…
Le deuxième et le troisième tour
Le piège de l’affrontement binaire avait cependant été écarté, la RDC avait évité le schéma ivoirien et finalement, même les « alliés internationaux » de Martin Fayulu furent obligés de s’incliner et de reconnaître, qu’elle ait été confectionnée ou non, la victoire de Félix Tshisekedi, qui représente, tout de même, l’alternance, non conflictuelle de surcroît et acceptée par ses compatriotes. Quant au « deuxième tour » celui d’une éventuelle agitation populaire, il n’a pas eu –encore- lieu : les Congolais, satisfaits d’avoir obtenu le retrait de Kabila et la reconnaissance de la défaite de son dauphin, n’ont guère montré d’envie de manifester ou de se battre en faveur du « soldat du peuple » Fayulu…
Reste le troisième tour, économique et social, le plus difficile à remporter sur le moyen et le long terme: alors qu’en Côte d’Ivoire Alassane Ouattara a réussi à remettre sur les rails l’économie de son pays et à attirer les investisseurs, en RDC les milieux d’affaires se montrent plus que réservés. Ils craignent que la répartition des postes qui s’annonce ne signifie un nouveau « partage du gâteau » et que la rente minière, qui devrait en principe augmenter, ne soit détournée, une fois de plus, à des fins politiques et d’enrichissement personnel. C’est à cette aune là que devra, ou non, se construire la véritable légitimité du nouveau président Felix Tshisekedi…