9 janvier 2019

A reculons, le Congo s’est dirigé vers les élections et vers les résultats

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Deux ans après la fin officielle du mandat de Joseph Kabila, c’est à reculons que le Congo s’est dirigé vers les élections : alors qu’un délai de deux ans avait été arraché par les évêques , c’est finalement le 30 décembre, soit vingt-quatre heures avant que soit écoulé le dernier grain du sablier que la Commission électorale indépendante a réussi à organiser un triple scrutin, présidentiel, législatif et provincial, dont la réalité a suscité le doute jusqu’en dernière minute. En effet, par souci de souveraineté, de « dignité » assurait le chef de l’Etat, le Congo avait refusé toute aide étrangère : ni les moyens de transport de la Monusco, qui avait cependant provisionné 80 millions de dollars et des avions en stand by à Entebbe, ni le soutien de l’Union européenne, aide financière ou observateurs. Ces élections ont représenté un effort colossal pour un pays qui ne « tourne » qu’avec un budget oscillant entre 4 et 5 millions de dollars : l’organisation de ce scrutin hors normes a coûté officiellement 500 millions de dollars et sans doute le double.
Finalement, le 30 décembre dernier, déjouant les prévisions les plus pessimistes, les élections ont eu lieu et 38,5 millions d’électeurs ont été présents au rendez vous, les ressortissants de Beni, Butembo et Yumbi ayant finalement vu leur session électorale être retardée de trois mois pour cause d’épidémie d’Ebola et d’affrontements interethniques. Si le pouvoir s’est dirigé à reculons vers cette échéance, la population, elle était bien là. Certes, à cause de la pluie diluvienne, le taux de participation à Kinshasa a été moindre que prévu, aux alentours de 50%, mais dans l’ensemble du pays, jusque dans les coins reculés, les électeurs se sont pressés devant les bureaux de vote, au nombre de 80.000 en tout et, alors que bien des prophètes de malheur avaient prédit le pire, le matériel était en place dans 80% des bureaux et la désormais célèbre machine à voter a permis d’économiser des tonnes de papier.
Les électeurs n’ont pas caché leur détermination : c’est en connaissance de cause, ayant chacun inscrit sur un papier le numéro des candidats de leur choix, qu’ils se sont dirigés vers les bureaux de vote et seuls les plus âgés ont eu besoin d’assistance pour émettre le vote électronique, à raison d’une ou deux minutes par votant.
La plupart des électeurs interrogés à Kinshasa se gardaient bien de dire sur qui s’était portée leur décision mais leur aspiration était unanime : ils souhaitaient le changement, plus de justice sociale, de travail, des prix moins élevés, moins de taxes aussi. Il est apparu aussi que de nouvelles taxes sont particulièrement impopulaires, comme celle que le FONER (Fonds des routes) prélève à chaque barrage routier, en principe pour financer des infrastructures routières, ou le Go Pass, la taxe sur les transports aériens qui frappe chaque voyageur empruntant les lignes intérieures ou étrangères. De la même façon, le passeport biométrique est vivement critiqué car, modernisé, informatisé, il est devenu l’un des plus chers du monde. La plupart des Congolais, au cours des années écoulées, ont eu le sentiment que ces nouvelles taxes servaient moins à financer des travaux d’intérêt général qu’à nourrir une nouvelle élite entourant le président Kabila tandis que la rente minière échappait aux finances de l’Etat à cause d’un taux d’imposition trop faible ou finissait dans des poches privées.
Le hiatus entre le pouvoir de Joseph Kabila et la nouvelle génération (les moins de vingt ans représentent désormais 50% de la population) était d’autant plus criant que ces jeunes n’ont aucun point de comparaison : ils ne sont pas assez âgés pour avoir connu les dérives et la corruption de l’époque de Mobutu, les aînés avaient placés tous leurs espoirs en Joseph Kabila et tous ont le sentiment d’avoir été déçus, voire trahis, d’autant plus que la multiplication des réseaux sociaux, de l’accès à Internet, aux téléphones portables a désenclavé la population congolaise et a donné aux jeunes des raisons de se mobiliser… Sans oublier les points de comparaison avec les pays de la région : dans l’Est, les guerres avec le Rwanda ne sont pas oubliées mais chacun est au courant des progrès spectaculaires réalisés dans le pays voisin et se sent jaloux du réseau routier impeccable et des services sociaux proposés à la population…
Trois hommes sur les routes
La campagne des trois principaux candidats à la présidence a-t-elle répondu à ces attentes de meilleure redistribution des ressources, d’organisation plus efficiente du pays ? Ce serait trop dire : les candidats sont surtout misé sur ce qu’ils représentaient chacun, par leur parcours personnel et le soutien dont ils disposaient. C’est ainsi que Felix Tshisekedi a misé sur le souvenir de son père, sur les bases populaires dont son parti, l’UDPS, longtemps appelé « la fille aînée de l’opposition » dispose dans les quartiers populaires de Kinshasa et dans les deux Kasaï. Nombre de supporters de l’UDPS, après des décennies d’opposition, de mise à l’écart et de crises diverses ont estimé que le temps était venu pour eux de renouer avec l’exercice (et les avantages) du pouvoir et une importante diaspora a galvanisé les suffrages des citadins. En outre, allié à Vital Kamerhe, qui dispose d’un important réservoir de voix dans le Kivu et qui a été son directeur de campagne, Felix Tshisekedi a pu ratisser, sans être inquiété par le pouvoir, des régions assez densément peuplées.
Quant à Martin Fayulu, le « soldat du peuple », il a été la surprise de la campagne : le seul fait qu’il ait été désigné « candidat unique de l’opposition » lors de la réunion de Genève a assuré sa gloire à travers le pays, malgré la défection de Tshisekedi et Kamerhe. Originaire du Bandundu, autre gros réservoir de voix, député à Kinshasa où il est né et où il réside, Fayulu a connu des succès imprévus tant dans la province de l’Equateur qu’au Katanga ou dans le « grand Nord » du Kivu. Il doit ces victoires populaires à plusieurs facteurs : d’abord le fait qu’il a symbolisé le changement auquel aspiraient une majorité de Congolais. Il a bénéficié aussi du soutien, matériel, financier et politique que lui ont assuré ses deux alliés, Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, deux « poids lourds » empêchés de concourir mais disposant d’une « force de frappe » non négligeable. C’est ainsi que le MLC de Jean-Pierre Bemba demeure un parti bien organisé, qui a su ratisser dans la province de l’Equateur, tandis que Moïse Katumbi a mis au service de Fayulu sa propre popularité au Katanga et ailleurs ainsi que le maillage des supporters de son club de football le TP Mazembe.
Emmanuel Shadari Ramazani, qui apparaît déjà comme le grand perdant de cette campagne, avait, paradoxalement tout pour réussir : une vaste coalition, le Front commun pour le Congo, créée de longue date et bénéficiant des moyens de l’Etat pour mener campagne en faveur du successeur désigné de Joseph Kabila, d’indéniables qualités personnelles comme une bonne connaissance du terrain, une maîtrise de la « territoriale » acquise lors de ses fonctions de ministre de l’Intérieur, une réputation d’homme fidèle au parti, au président, d’intellectuel aux diplômes incontestables. Mais, choisi par Kabila pour être un homme de confiance, il avait aussi les défauts de ses qualités : un faible charisme, une équipe peu fiable, peut-être minée par la jalousie et qui lui fit peu de cadeaux. Car promettre la continuité à une population qui rêve de changement, vanter l’ « émergence » à des gens qui souhaiteraient que leur route ne soit pas inondée et que leurs enfants aient du travail, apparaissait singulièrement peu approprié. Mais surtout, ERS comme on l’appelle n’a pas eu le temps de sortir de sa « gangue kabiliste » : les proches du président sortant menaient sa campagne, la finançaient et peut-être la contrôlaient… Comment aurait ilpu démonter son éventuelle indépendance par rapport au président sortant ? C’est en tant que symbole de la continuité qu’il a été paralysé puis désavoué par les électeurs, sans oublier que l’Europe a enfoncé quelques clous dans le cercueil en le frappant de sanctions dues à son rôle supposé dans les massacres au Kasaï (perpétrés par une armée dont il n’avait pas le contrôle) et par les violences policières exercées contre les manifestants chrétiens alors qu’il était ministre de l’Intérieur et à ce titre politiquement responsable des bavures et de la répression.
Si la date du vote a été retardée jusqu’à l’extrême limite par un pouvoir qui allait aux élections à reculons, c’est à reculons aussi que la CENI a procédé au dépouillement manuel des votes. Certes, la méthode choisie, dédaignant l’électronique de la machine à voter, s’est avérée la plus lente, mais surtout elle a donné du temps aux politiques : le temps de digérer la défaite, le temps de songer à de nouvelles alliances et recompositions du paysage, le temps de modérer les ambitions et de mesurer les limites du possible.
Quant à la population congolaise, elle s’est une fois de plus montrée incroyablement patiente, respectueuse de l’autorité, acceptant les délais les uns après les autres…Mais les colères des calmes, des patients, de ceux qui avaient rêvé de justice et souhaité être entendus peuvent parfois se révéler les plus dévastatrices. C’est peut-être cette crainte là aussi qui explique la lente marche à reculons, sinon à regrets, vers la proclamation de résultats qui ne sont encore que provisoires…

6 janvier 2019

Le vent de l’histoire

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Le triple scrutin auquel nous avons assisté en République démocratique du Congo n’est pas le premier depuis la chute du président Mobutu : en 2006 puis en 2011 déjà les électeurs avaient été appelés aux urnes. Mais cette fois, une émotion particulière se détachait de cette démarche citoyenne, menée avec sérieux et gravité et tout à coup les souvenirs d’autres élections se sont ravivés. Le premier, c’était au Burundi, en 1993. La population, majoritairement hutue, avait alors voté, massivement, voté pour un candidat hutu Melchior Ndadaye et poussé à la retraite celui que tous donnaient gagnant, le major Pierre Buyoya. Il avait initié une politique d’ouverture et s’inclina, en apparence du moins, devant un échec qu’il n’avait guère prévu. C’est que la population, convoquée à ses meetings, avait chanté et dansé, ne laissant rien paraître de ses sentiments profonds. Quelques mois plus tard, Ndadaye devait périr assassiné, mais ceci est une autre histoire. En 1994, la population sud africaine avait été convoquée aux premières élections démocratiques de son histoire. Dans le Natal, chacun pariait sur la victoire du chef Buthelezi et sur les affrontements qui risquaient de se produire entre ses milices et les militants de l’ANC. Alors que de longues files silencieuses descendaient les collines pour se rendre vers les centres de vote, c’est en vain que nous avions essayé d’arracher quelques mots aux électeurs, aussi graves que s’ils se rendaient à l’office du dimanche. Une seule réponse était murmurée : « my vote is my secret » : nul n’entendait communiquer ses intentions. Bien avant la fin du scrutin, l’évidence allait s’imposer : Nelson Mandela, dans le Natal comme ailleurs dans le pays, allait l’emporter haut la main et devenir le premier président élu d’Afrique du Sud.
Au Congo dimanche dernier, la retenue des électeurs de Kinshasa était tout aussi éloquente : pas un mot sur l’identité du candidat choisi mais la plupart des votants répétaient comme une mantra : « le changement, nous avons choisi le changement… » Sous nos yeux, une secousse sismique secouait le Congo et déjouait toutes les prévisions.
Huit jours plus tard, l’ampleur de l’onde de choc n’a toujours pas été révélée officiellement, mais, dans le silence de son cœur et de ses espoirs prudents, chacun sait déjà. Ce n’est pas pour rien que les avertissements se multiplient : la vérité des urnes ne peut être volée, marchandée ou trafiquée, sous peine de déclencher, dans ce pays encore aussi fragile qu’une porcelaine à peine recollée, une catastrophe aux conséquences imprévisibles. Le président Mobutu s’était bien gardé d’organiser des élections démocratiques, mais il avait le sens des proverbes et il disait : « qu’un fruit soit mûr ou pas mûr, lorsque se lève le vent de l’histoire, il tombe… »

6 janvier 2019

La main tendue de Félix Tshisekedi

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Félix Tshisekedi, à la tête de la CACH (Coalition pour le Changement), s’est révélé, aux côtés de Vital Kamerhe son vice-président et directeur de campagne, un homme responsable, non conflictuel. A Limete, voici huit jours, nous l’avions vu exhorter à la patience des électeurs rendus enragés par une panne qui durait depuis le matin et finalement c’est Corneille Nangaa lui-même qui vint remplacer la machine défectueuse en fin d’après midi, permettant aux Kinois d’émettre leur vote jusqu’au-delà de minuit. On se souvient que, le premier, alors que Martin Fayulu parlait encore de détruire la « machine à tricher » Tshisekedi s’était déclaré confiant du fait que le Congo irait de toutes manières aux élections et il avait accepté le report d’une semaine décidé par la CENI pour des raisons techniques. Cette fois encore, alors que la CENI explique que, dans les centres de compilation, le travail avance mais n’est pas encore terminé et réclame un nouveau délai avant de proclamer le résultat final, le leader de l’UDPS se montre serein. Logique aussi : «ne faisant pas confiance au comptage électronique, nous, dans l’opposition, nous avions exigé un comptage manuel. Or ce dernier prend évidemment plus de temps, il nous faut l’accepter… Il est possible que la CENI, se fiant au verdict électronique, possède déjà le résultat final, mais elle ne peut l’annoncer puisque le seul résultat qui aura de la valeur est celui qui sera issu du décompte manuel… »
Ayant longtemps vécu en Belgique, Félix Tshisekedi, durant sa campagne électorale s’est rendu à l’intérieur du pays, dans le Congo profond, et en particulier dans les provinces de l’Est, fief de son co listier Vital Kamerhe. Il en est revenu bouleversé, par l’accueil chaleureux qui lui a été réservé, par l’espoir de changement, mais pas seulement : « là bas, les conditions de vie sont terribles. Les gens vivent dans une insécurité, une incertitude totale, leur vie est une loterie. Ma priorité, pour ces régions de l’Est mais aussi pour le Kasaï, c’est de ramener la paix. Moi-même, alors que je voulais me rendre à Butembo par la route, j’ai du y renoncer car c’était trop dangereux. On m’a fait comprendre que tout pouvait arriver…Cette situation est d’autant plus scandaleuse que le sous- sol de ces régions est incroyablement riche… Revenant de là, je me suis juré de tout faire pour ramener la paix, pour réconcilier le Congo, le mettre vraiment sur la voie du développement. »
Pour Félix Tshisekedi, dont le père, Etienne, était le premier juriste formé après l’indépendance, « il est urgent de rétablir un Etat de droit, de réhabiliter l’administration. Dans ces régions où je suis allé, j’ai constaté que l’Etat n’existait plus… La première chose à faire, c’est d’organiser un recensement, afin d’identifier la population de manière exacte, son nombre, ses besoins…
Il est urgent aussi de combattre ce que nous appelons les « anti valeurs », d’éradiquer la corruption , de lutter contre l’impunité. Je veux que le Congo redevienne un Etat de droit, dont le premier citoyen, le chef de l’Etat , sera au service de tout le monde…Il faut aussi redistribuer autrement les richesses, miser sur l’éducation : l’enseignement doit être obligatoire, et gratuit aussi, pour tout le monde.
On parle beaucoup des ressources minières de mon pays. En premier lieu, je veux que leur exploitation se fasse dans la transparence, la clarté. Sans vouloir remettre en cause les contrats miniers, je veux qu’ils soient établis dans la transparence, sur le principe du « win win », gagnant gagnant.
Finis les contrats opaques : il faudra que chacun puisse rendre des comptes, à tous les niveaux. Cependant, j’insiste aussi sur le fait que l’on ne peut pas tout attendre des mines : la véritable richesse du Congo, c’est l’agriculture. Alors que nous possédons 80 millions de terre cultivable, les gens ont faim, c’est un véritable scandale. C’est aussi l’agriculture qui donnera des emplois… »
A nouveau, Félix Tshisekedi parle d’apaisement : « pour ce qui concerne la gestion du pays, je veux ramener la confiance. Et dans l’immédiat, à quelques jours de la proclamation des résultats, je lance un appel au calme. Il faut attendre que les résultats remontent des provinces, des régions reculées. De toutes manières je rappelle que le résultat qui sera annoncé par la CENI ne sera jamais que provisoire, qu’ensuite s’ouvrira le temps des recours, avant la proclamation des résultats définitifs. Tout ce processus exigera de la patience. Je n’approuve pas le fait qu’au départ des observations de la CENCO, (la conférence des évêques catholiques), qui a participé au monitoring des élections, la coalition Lamuka ait déjà inondé les réseaux sociaux. La CENCO a peut-être fait une erreur dans sa communication, Lamuka en a profité et cela pousse les gens aux extrêmes…Moi je dis simplement qu’il faut attendre la fin du travail de compilation, et sur la base des informations que nous, nous possédons, je suis confiant. »
Ayant été l’un des premiers à accepter l’usage de la machine à voter, Félix Tshisekedi, huit jours après le vote, ne retire pas sa confiance à Corneille Nangaa, le président de la centrale électorale : « certes, il y a eu des incidents, des temps d’attente, mais globalement cela s’est bien passé. Mon verdict, c’est un satisfecit…Et la machine, tant décriée, a finalement fait ses preuves. Je crois même qu’à l’avenir, on pourra maintenir ce système…»
Félix Tshisekedi écarte toute perspective de désordres sinon de violence lorsque les résultats seront proclamés : « il ne faudra pas se livrer à une chasse aux sorcières, nous devrons éviter les règlements de comptes. Lorsque nous nous trouverons dans un Etat de droit, nous aurons besoin de tout le monde. Il ne faut pas qu’il y ait des frustrations… Vous savez, les dissensions entre Congolais ne sont pas insurmontables.. Il faudra pardonner, tirer un trait sur le passé. Le nouveau leader du pays devra rassembler tout le monde et construire le Congo de demain. Il est temps de rendre espoir à une jeunesse qui doit être encadrée, bénéficier des richesses de son pays… »
Le fils du leader charismatique de l’opposition, ne part pas de rien : « mon parti est l’un des plus anciens, il dispose de nombreux cadres et militants.. Mais pour développer le Congo, il n’existe pas de potion magique : il faut travailler. C’est pour cela aussi que je compte sur le retour de nombreux compatriotes qui vivent à l’étranger, la diaspora va nous aider à changer de mentalité… »
A Genève, il y a eu dol..
Le président de l’UDPS n’a cependant pas oublié l’incident de Genève, en décembre dernier, lorsqu’à l’issue d’un vote qui devait désigner le futur « candidat unique » de l’opposition, le nom de Martin Fayulu apparut, à la surprise générale : « je ne veux pas m’étendre sur ce qui s’est vraiment passé, le moment n’est pas encore venu. SI je n’ai pas gardé de rancœur, j’éprouve cependant de l’amertume. Je me suis senti trahi. Je pèse le mot : il y a eu dol. Dol, cela veut dire tromperie sur la marchandise.
Il y avait eu des imperfections dans la procédure, et elles étaient voulues. Lorsque je m’en suis rendu compte, le mal était fait. Vital Kamerhe partageait mon sentiment et au pays, ma base, mon parti n’étaient pas d’accord.
J’ai donc refusé de poursuivre, à la suite de quoi j’ai été victime d’un véritable lynchage médiatique. Tout cela m’avait beaucoup affecté ; après Genève, j’avais le moral très bas, j’avais perdu confiance… »
Après avoir déclaré qu’il récusait la désignation de Martin Fayulu comme candidat unique de l’opposition Félix Tshisekedi, décida de tenter sa chance séparément aux côtés de Vital Kamerhe et nous fûmes témoin de l’accueil qui lui fut réservé à son retour à Kinshasa : un million de personnes bloquaient la route de l’aéroport ! « Cela m’a vraiment touché, remonté le moral…Par la suite, tout le monde, en voyant les images de ma campagne diffusées en direct (et non reconstruites, remontées, par une cellule de communication…), a pu voir combien j’étais populaire à travers tout le pays… »
Tshisekedi refuse de se prononcer sur ses relations futures avec Martin Fayulu « attendons d’abord que le bateau des élections, piloté par la CENI, arrive au port. J’espère que c’est la démocratie qui gagnera et dans ce cas, j’aurai la main tendue. Je vous le répète, il n’y aura pas de revanche… « Même équanimité à l’égard du président sortant Joseph Kabila : « il est évident qu’il pourra vivre tranquillement dans son pays, vaquer à ses occupations, il n’a rien à craindre. Un jour nous devrons même songer à lui rendre hommage pour avoir accepté de se retirer. Pourquoi, compte tenu de son expérience, ne pas lui confier des tâches diplomatiques spéciales, faire de lui un ambassadeur extraordinaire du Congo ? «

6 janvier 2019

Martin Fayulu, l’homme qui se voit déjà président

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Installé dans son bureau, au rez de chaussée de son hôtel Faden House, Martin Fayulu récupère après une campagne épuisante et en tire les leçons. Même si la CENI entend bien être la seule dépositaire des secrets du vote, qu’elle ne divulguera pas avant le 6 janvier, le « soldat du peuple » ne doute pas de sa victoire et il assure que même dans les fiefs de ses adversaires politiques, comme le Maniéma, province d’origine de Shadary Ramazani, ses résultats ont surpris.
Comment analyse-il ce phénomène, où, même si rien n’est confirmé, il a probablement devancé des caciques bien implantes dans le milieu «Pour moi, c’est l‘expérience qui fait la différence ; je suis aussi un homme qui apprend des autres, j ai observé le parcours de Macky Sall au Sénégal et j‘au toujours su exactement ce que je voulais. Quand j’ai quitté Exxon Mobile en 2003, j’ai dit à mon patron, après dix années de travail à l’étranger, que je voulais faire de la politique et que mon objectif c’était la présidence.
Dans la capitale, personne ne peut me battre, cette ville me connaît, j’y suis né, j’y ai grandi, je suis un fils de Kinshasa… »
Sa famille étant originaire du Bandundu, la province la plus proche de l’immense métropole, Martin Fayulu nous explique que son père qui travaillait chez Chanimetal, une entreprise belge, tenait beaucoup à scolariser ses enfants : « il m’a inscrit chez les pères Xavériens où j’étais un élève assidu et c’est en vélo, le long de pistes cyclables bien tracées que chaque jour je me rendais à l’école… En 2011, lorsque je me suis porté candidat à l’Assemblée, je voulais devenir députe et un jour gouverneur de Kinshasa, afin de gérer cette ville comme une société privée. «
Martin Fayulu qui a étudié l’économie à Paris et fait un MBA aux Etats-Unis est en effet issu du secteur privé, et il a fait carrière dans la société Exxon Mobile. C’est avec fierté qu’il évoque ses étapes professionnelles en Afrique, Côte d’Ivoire, Ethiopie, Ghana : « à chaque fois, je tentais de redresser les bilans de la société, en même temps que je gravissais les échelons hiérarchiques. Je sais comment gérer : il faut avoir des objectifs précis, une vision claire, exiger des résultats. Je sais comment faire du Congo un pays digne et prospère, doté d’un budget de 126 milliards de dollars. Atteindre la prospérité dans la dignité, on peut y arriver…A Exxon Mobile aussi, c’est la qualité du management qui a fait la différence… »
Martin Fayulu n’est pas étonné du surnom qu’on lui a donné : « soldat du peuple » : « les gens savent que je suis au service du peuple, que je ne recherche pas mon intérêt personnel… » Il promet, s’il est élu, une corruption zéro…
Alors que la CENI compile toujours les résultats venus des provinces et assure qu’avant la proclamation du résultat provisoire, aucune prévision n’est autorisée ni même pertinente, Fayulu assure qu’il a toutes les raisons de se montrer optimiste : « on ne peut pas arrêter un raz de marée, un plébiscite… »
Ravivant ses souvenirs, il insiste sur le fait qu’il n’est pas novice en politique : « en 1990, au Zoo de Kinshasa, lorsque fut créée la société civile, j’étais déjà là et c’est ensuite que fut créée l’Union sacrée de l’opposition. L’UDPS nous a rejoints par la suite… »
Ses succès d’aujourd’hui sont donc la conséquence d’un long engagement et d’une conviction : « il n’y a pas de fracture Est Ouest dans ce pays…Son unité est fondamentale, les gens partagent les mêmes aspirations. Ils sont fatigués.. »Ce qu’il reproche le plus au pouvoir sortant, c’est la manière dont le pays a été géré : « les dirigeants actuels se comportent comme une sorte de caste, comme si le Congo leur appartenait ; la paupérisation est évidente. Même s’il y a du déni, nous avons assisté à un vote sanction… »
S’il se défend d’être un novice, Fayulu avance aussi les qualités de sa formation, le niveau de ses études et aussi le professionnalisme de son équipe : « mon directeur de campagne c’est Pierre Lumbi, qui n’est pas un enfant (il fut le conseiller spécial de Joseph Kabila, le juriste Christophe Lutundula et tant d’autres… Mais à ses côtés,il y aussi, dans la coalition Lamuka, des hommes aussi puissants qu’encombrants : l’homme d’affaires Moïse Katumbi, ancien gouverneur du Katanga et qui, dans tout le pays a mis à la disposition de Fayulu la force de frappe des supporters de son club de football le TP Mazembe. Quant à l’ancien vice président Jean-Pierre Bemba, été libéré après dix années passées dans la prison de la CPI à Scheveningen, il a mis sa province de l’Equateur dans l’escarcelle de Fayulu. « Ces personnalités doivent rentrer au Congo, leur place est ici. Mais le leader c’est moi, avec tout ce que cela comporte comme attributs, les compétences, les pratiques managériales, la vision claire, le sens des responsabilités qu’il faut insuffler… Cela, je sais le faire. Mais il faut aussi l’esprit d’équipe, il n’y aura pas de leadership au rabais…Si j’étais faible, il y a longtemps que j’aurais cédé… »
Au cours de sa campagne, il est arrivé à Fayulu de déclarer qu’ après deux ans, il mettrait son mandat en jeu, afin de refaire des élections crédibles. Aujourd’hui, il affirme qu’ « il ne sera pas un président intérimaire… » Il n’entend pas remettre en cause la durée du mandat, « cette élection présidentielle c’est un homme un peuple, mais c’est aussi une équipe, et il faut honorer les engagements pris ». La personnalité de Jean-Pierre Bemba ne l’effraie pas : « je le connais, je le fréquente depuis son jeune âge, nous avons joué au tennis ensemble, c’est mon frère.. Certes, il a un caractère fort mais peut-on le lui reprocher ? Pas plus qu’à moi on ne peut reprocher d’être radical, ce qui veut dire refuser la corruption, être intègre… » Visiblement, Martin Fayulu défend l’équipe qu’il formait à Genève avec Adolphe Muzito, Freddy Matungulu, Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi qu’il définit comme un « homme du monde, pas conflictuel, doté d’un réel charisme ».
Le candidat de Lamuka refuse de s’appesantir sur le sort de Joseph Kabila : « la Constitution a tout prévu, il sera sénateur à vie, il bénéficiera des avantages dus aux anciens chefs d’Etat. Pour moi, le maître mot, c’est « pas de revanche » sinon le calme ne reviendra jamais dans ce pays…Ici, tout le monde doit être régi par la loi. Si Kabila considère qu’il est Congolais il doit pouvoir vivre dans son pays, s’il veut, comme Georges Weah, poursuivre des études à distance il en a le droit… Quant à l’armée, elle est républicaine, elle respectera l’ordre constitutionnel et exécutera les ordres que lui donnera le président élu. »
Affirmant sa détermination à lutter contre la corruption, Fayulu, issu du secteur privé, se défend de vouloir modifier une nouvelle fois le Code minier au profit des sociétés multinationales : « nous allons nous asseoir avec les miniers et discuter avec eux. Pour moi le maître mot c’est gagnant-gagnant…Il ne s’agît pas de favoriser qui que ce soit… Ces gens là sont venus investir chez nous, et sans eux nos matières premières ne seraient rien, elles dormiraient dans le sous sol…Il faut que ces gens soient à l’aise pour investir : j entends baisser le taux d’imposition sur les bénéfices, de 30 à 20%, ce qui permet à tout le monde de payer et l’assiette imposable grandira, car il ne faudra plus effectuer de paiements en noir, surmonter les tracasseries…En outre si un Congolais veut entrer dans le capital d’une société il devra amener sa contribution financière propre et non plus revendiquer 30 % des parts sans aucun apport…Comme dirait François Hollande, le Congo devra devenir un pays normal … Il faudra qu’on se rende compte que les choses ont changé…»
Ami personnel du Docteur Mukwege, Martin Fayulu admire » l’homme de valeur » : « Ce Prix Nobel a permis de faire savoir au monde entier que le Congo est là, que dans ce pays il y a des exigences, des valeurs…Je crois que ces élections ont eu lieu dans la foulée de cette très haute distinction. Elles ont renforcé l’exigence de justice, de probité, on ne peut plus faire n’importe quoi dans ce pays…Le futur président de la République doit savoir que, tout acte qu‘il posera, il le fera sous le regard d’un homme comme Mukwege, celui qui ne transige pas……… »

6 janvier 2019

Congo: polémique parmi les observateurs

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Les lenteurs et les aléas du comptage manuel des bulletins de vote, réalisés dans les centres locaux de compilation de résultats, ont été avancés par la CENI (Commission nationale indépendante) pour retarder une fois de plus la proclamation du triple scrutin réunissant les élections présidentielle, législatives et provinciales. « Nous disposons de 45/48% des bulletins de vote, mais même si nous avançons, nous n’avons pas encore tout » a expliqué Corneille Nangaa, le président de la CENI. En principe, les résultats devraient être connus dimanche prochain sinon avant et d’ici là la centrale électorale garde le silence sur le secret du vote et exhorte chacun à faire de même. Mais, même verrouillée sur le fond, la communication connaît des fuites et les polémiques se multiplient en raison de la présence de nombreux observateurs nationaux.
C’est ainsi que jeudi après midi, deux conférences de presse, quasiment simultanées, ont réuni les journalistes à Kinshasa : la Mission d’Observation de la synergie des Missions d’observation citoyenne des élections (SYMOCEL) et la mission organisée par la conférence épiscopale (CENCO), soit près de 20.000 observateurs issus de la société civile d’un côté et 40.000 de l’autre.
Durant des mois, sur base de financements accordés entre autres par l’Union européenne, ces milliers d’observateurs répartis à travers tout le pays ont été formés, dotés de matériel adéquat y compris des moyens de transmission performants et ils se sont répartis à travers les 80.000 bureaux de vote ouverts dans le pays. Silencieux, vigilants, convaincus de l’importance de leur mission, ils ont siégé sur le banc des témoins durant toute la journée du vote, puis ils ont assisté au dépouillement des bulletins déposés dans les urnes et enfin, ils assistent maintenant à la compilation des résultats et signent les PV. Privés d’Internet et de la possibilité de communiquer leurs informations par SMS, ils recourent à d’autres moyens de communication, le téléphone ou la phonie. La précision des informations et des statistiques communiquées tant par la CENCO que par Symocel ou d’autres instances locales comme l’Observatoire de la parité, ont amené des observateurs étrangers à conclure que les Congolais, non seulement avaient relevé le défi d’organiser eux-mêmes les élections via la CENI mais qu’en face, la société civile avait réussi à veiller au fonctionnement démocratique du scrutin…
Une première polémique a opposé la CENI à la CENCO, la première rappelant qu’elle seule avait le pouvoir de communiquer le résultat final du vote. En présentant le rapport de la conférence épiscopale, son secrétaire l’abbé Nshole, avait exhorté la centrale électorale à respecter la vérité des urnes, et désireux sans doute d’intensifier la pression, il avait ajouté que la CENCO connaissait le nom du candidat à la présidentielle ayant obtenu le plus de voix. Déclaration qui amena les réseaux sociaux à extrapoler et à citer, de leur propre initiative, le nom de Martin Fayulu tandis que la télévision nationale congolaise diffusait le visage du candidat en même temps qu’elle dénonçait la désinformation à son sujet, ce qui équivaut presque à « dire » sans avoir dit…
La réaction du président de la CENI Corneille Nangaa n’allait pas tarder : dans une lettre adressée à la conférence épiscopale, il accusait cette dernière d’annoncer des « tendances » « de nature à intoxiquer la population » et à « provoquer un soulèvement » !
Deux jours plus tard, le président de la conférence épiscopale, Mgr Marcel Utembi, relançait la balle en direction de la CENI, assurant qu’elle « porterait la responsabilité » d’un « soulèvement de la population » si elle n’annonçait pas des résultats « conformes à la vérité des urnes »
Pour l’instant, la population congolaise attend avec calme et sérénité, que son verdict soit publié et que soit communiqué le nom du futur président de la RDC, Emmanuel Shadary Ramazani, le candidat à la succession de Kabila, Martin Fayulu, à la tête de la coalition Lamuka ou Félix Tshisekedi, à la tête de la Coalition pour le changement.
Les ambassades étrangères, autant que l’Union africaine ou l’Union européenne, suivent ces reports successifs avec une certaine inquiétude, incitant elles aussi au respect de la volonté de l’électeur. Quant au président Trump, à toutes fins utiles, il a annoncé l’envoi de 80 militaires au Gabon, « en réponse à la possibilité de manifestations violentes ».
Le nouveau délai accordé à la CENI pour révéler le nom du vainqueur de l’élection présidentielle pourrait avoir d’autres motivations que des raisons purement « techniques ». Les observateurs les plus optimistes espèrent que ces quelques jours de délai permettront de faire monter la pression et de multiplier les avertissements adressés à l’ « équipe sortante ». Mais d’autres évoquent aussi des tractations de coulisses entre les trois candidats à la présidence, Martin Fayulu, apparemment le plus intraitable, Félix Tshisekedi qui se pose en rassembleur et tient au « Soir » des propos apaisants et enfin, Emmanuel Shadary Ramazani, qui, curieusement, néglige de se rendre personnellement aux réunions rassemblant les trois candidats et se fait représenter par des hommes de confiance, qui parlent en son nom……

1 janvier 2019

Explosions… de pétards… à Kinshasa

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Kinshasa a entamé la nouvelle année dans le fracas des explosions. Des lueurs rouges ont ensanglanté le fleuve, des traînées vertes se sont reflété dans les flaques d’eau, il a fallu faire rentrer les enfants pour qu’ils ne soient pas atteints par les flammèches. Mais nul n’a paniqué, que du contraire : dans le fracas des pétards de Nouvel An et des feux d’artifice, tout le monde s’est congratulé, embrassé, en murmurant « ouf les élections sont derrière nous » et en souhaitant que l’année à venir soit, enfin, celle du changement…
En ce premier jour de l’an cependant, les équipes de la CENI, Commission électorale indépendante, sont restées mobilisées afin de parachever le travail. A l’instar de nombreux citoyens, désireux de prendre connaissance directement des résultats, nous avons parcouru divers quartiers de la ville, depuis la Lukunga et les quartiers aisés du centre jusqu’aux quartiers plus populaires de Bandal, de Limete, de Lingwala. Dans les établissements d’enseignements transformés en centres de vote, les passants défilaient, curieux de prendre connaissance des résultats, épinglés sur les murs tandis que les professeurs, mobilisés par la CENI scellaient les dernières enveloppes contenant les votes manuels ou, épuisés, s’endormaient sur les bancs de bois.
Si la plupart des visiteurs se contentaient de prendre en photo les résultats révélés par les fiches crachées par la machine à voter d’autres les arrachaient sans scrupules afin de les emporter comme des trophées.
En plus du soulagement d’une opinion qui a douté de la réalité du vote jusqu’en dernière minute et au-delà de l’épuisement des équipes de la CENI, quelques premiers constats s’imposent. Le premier, c’est que la désormais fameuse machine à voter tant vilipendée a finalement fait ses preuves. Certes, il y eut des couacs, des pannes techniques, les contestations seront inévitables, mais en définitive, comme le reconnaît un professeur de l’athénée Bosangana, « nous avons économisé des tonnes de papier et gagné du temps car chaque opération de vote n’a pris qu’entre une ou deux minutes ». Le deuxième constat, qui n’était pas évident dimanche, est un taux d’abstention relativement élevé dans la capitale : alors que chaque bureau de vote était programmé pour accueillir 660 électeurs, il a rarement dépassé les 450 votants. Les fortes pluies de dimanche matin, sont certainement en cause, ainsi que l’affluence de la mi journée, qui a découragé les moins patients. S’y ajoutent aussi les rigueurs de la technique : programmées pour fonctionner durant onze heures d’affilée, les machines ne souffrent guère de prolongation. Un troisième constat, c’est que les observateurs, mobilisés par la société civile, les églises les mouvements associatifs, étaient peut-être plus nombreux que les témoins présentés par les partis politiques. Or ces derniers sont indispensables : eux seuls peuvent, en signant un document commun, valider la régularité d’une fiche de résultats, qui peut être consultée en cas de contestation.
Alors que l’opposition, jusqu’en dernière minute, a douté de la réalité du scrutin, s’est révélée incapable de présenter un candidat commun et, au niveau des témoins, a du compter sur des bonnes volontés de dernière minute, il est apparu que le FCC, Front commun pour le Congo, vaste plate forme autour de la majorité présidentielle s’était depuis des mois préparé avec l’efficacité d’une machine de guerre. Un million de témoins ont ainsi été déployés à travers le pays, reliés à un « call center » en plein centre de Kinshasa. Dans cette véritable salle d’état major parallèle, téléphones et ordinateurs ont transmis en direct les résultats venus de tout le pays.
Mais même les batailles les mieux préparées peuvent révéler des surprises : dans tous les bureaux de vote que nous avons visité à Kinshasa, sans exception, un seul homme est arrivé en tête, avec une confortable avance, Martin Fayulu. Même dans le fief de l’UDPS à Limete il a rélégué Félix Tshisekedi à la deuxième place tandis que Shadary Ramazani, le bénéficiaire de la mobilisation « napoléonienne » des siens, n’a jamais décollé de la troisième position…

1 janvier 2019

Le peuple congolais a déjà gagné les élections

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Le peuple congolais a déjà gagné les élections. C’est la seule conclusion qui se dégage de ce scrutin hors normes, qui, dans ce pays vaste comme l’Europe occidentale, a mobilisé 40 millions d’électeurs. La prouesse a été technologique, car malgré de nombreux ratés, des retards ou des pannes, la machine à voter, tant vilipendée, a réussi à faire gagner du temps et épargner des tonnes de papier. Les électeurs se sont approprié ce nouvel outil, et nombre d’entre eux, avec beaucoup de sollicitude, se sont improvisés assistants techniques, aidant les plus âgés à s’y retrouver,les guidant dans le dédale des listes et des bureaux. On ne dira jamais assez le dévouement des milliers d’agents de la CENi, présents à l’aube, encore vigilants dans la nuit de dimanche à lundi, triant les bulletins, affichant les résultats sans états d’âme. Nombre d’entre eux n’avaient ni mangé ni dormi, mais ils affirmaient sereinement que là n’était pas le plus important. Quant aux électeurs, alignés en files patientes depuis l’aube, ceux qui, au crépuscule étaient toujours là, répétaient qu’ils n’avaient aucune intention de quitter les lieux, qu’il était important pour eux d’exercer leur droit de citoyens. Beaucoup affirmaient que s’ils tenaient tant à voter, c’est parce qu’ils voulaient exprimer leur exigence de changement. Cette affluence a surpris, tout comme le patriotisme des électeurs, leur engouement. Qui osait mettre en cause l’existence du Congo, ses chances d’avenir ? Dans ce pays hors norme la conscience nationale existe bel et bien et dimanche elle s’est manifestée de manière éclatante.
Quant aux prophètes de malheur qu avaient prédit le pire, le chaos et la violence et, qui sait, qui s’en réjouissaient peut-être secrètement en songeant que les Congolais auraient toujours besoin d’assistance, ce scrutin leur a infligé un cruel démenti : les élections les plus coûteuses de l’histoire, 550 millions de dollars sinon le double en réalité, ont été financées par l’Etat congolais sans assistance extérieure .
Pour rendre possible un tel effort, les salaires ont été rabotés, des budgets de travaux publics ont été gelés, un effort immense a été accompli dans ce pays où l’ l’Etat fonctionne avec quelque 5 milliards de dollars…Un tel effort est hors norme, déraisonnable peut-être au vu des ressources, mais dimanche la démonstration s’avérait convaincante : la dignité n’a pas de prix et la population congolaise s’est emparée de ces élections pour exprimer sa volonté. Comment oublier cette mère de famille, bébé dans les jupes, qui à 18 heures affirmait être présente depuis le matin et n’avoir aucune intention de quitter les lieux sans avoir voté « le bébé attendra, la voisine s’en occupe, le mari va venir me relayer… » Comment ne pas être frappé par ces images venues de Beni, où la population privée de vote pour cause d’Ebola a tout de même participé au mouvement général en organisant un vote papier, factice mais tellement significatif ?
Dès ce lundi, une autre partie s’annonce : alors que les résultats continuent à être punaisés sur les murs des centres de vote, que les électeurs de dimanche viennent en prendre connaissance et les photographient, restera à accepter le verdict quel qu’il soit. A l’heure actuelle, tout le monde crie victoire. Se fondant sur les résultats des villes, l’opposition, Cash ou Lamuka, Tshisekedi ou Fayulu, affichent des mines triomphales et on parle déjà d’accords post électoraux. Quant au pouvoir sortant, s’il a prudemment postposé la fête déjà prévue pour dimanche soir, il affirme pouvoir compter sur le vote des campagnes, des 45 territoires, que le candidat Shadary a méthodiquement ratissés depuis des mois pour faire connaître son visage et des promesses qui devaient concilier l’eau et le feu, répondre à l’exigence de changement tout en maintenant la continuité du système…
Malgré quelques ratés, des violences proportionnellement peu significatives, la population congolaise a honoré son rendez vous avec la démocratie. Reste aux politiques à se montrer à la hauteur. Si la victoire du peuple congolais devait lui être volée ou trafiquée, on n’ose imaginer les conséquences du hold up.

30 décembre 2018

A la veille du scrutin des machines manquaient encore

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Kinshasa,

Une longue colonne de pick ups bleus passe sur le boulevard Kimbuta, qui traverse les quartiers populaires de Tshangu, la zone la plus peuplée, la plus remuante de Kinshasa avec ses quatre millions d’habitants aux convictions bien arrêtées. En face, du côté de Limete, on ne vénère que Tshisekedi, le fils ayant pris la relève du père. Mais ici, dans ce quartier à cheval sur N’Djili et Masina, qui naguère portait fièrement son nom de « Chine rouge » on a fustigé Mobutu, adoré Laurent Désiré Kabila, accepté son fils Joseph voici 18 ans. Ce temps là est bien loin. Aujourd’hui les affiches montrent un Martin Fayulu qui tire sur les manches de sa chemise ou regarde sa montre, elles célèbrent les candidats de Lamuka tandis que les portraits d’un Shadary qui promet la continuité ne suscitent que les sarcasmes d’une population qui, bien au contraire, aspire au changement. Le passage d’une trentaine de voitures de police impose le silence à la foule qui vaque à ses préparatifs de Nouvel An et commente l’actualité politique. C’est que les Robocops, vêtus de caoutchouc, ceints de casques neufs et qui serrent fermement leurs armes dirigées vers la rue, ont de quoi impressionner les passants qui circulent en sandales ou les gamins qui sautent au dessus des flaques. « Tel est bien leur objectif, faire peur, montrer leur force… » murmure le docteur Remy Lepriya, un anesthésiste venu du Val d’Oise pour faire campagne dans le quartier de son enfance et militer en faveur de Martin Fayulu. Depuis des années, ce médecin qui visiblement jouit d’une bonne situation en France revient au Congo tous les deux mois. Dans le quartier où il fréquentait une école secondaire qui s’appelle aujourd’hui Biochimie, ce fils d’un ancien travailleur de Fina Belgique se souvient des ambitions de son père : « ma mère tenait une petite boutique et lui, il épargnait sou par sou pour envoyer ses sept fils à l’université ; aujourd’hui, même si nous sommes dispersés à travers le monde, nous avons gardé l’amour de notre pays, le désir d’y construire quelque chose… C’est d’ailleurs pour cela que j’ai obligé mes propres fils à étudier le lingala et à faire deux années d’études secondaires à Kinshasa. Leur pays c’est ici… »
Cette année, le docteur Priya a fait le grand saut : il s’est porté candidat sur la liste de Martin Fayulu tandis que son épouse, Dorothée, voudrait se faire élire dans le quartier chic du Mont Amba. Dûment mobilisés, une vingtaine de jeunes attendent le médecin en se préparant à distribuer des tracts dans le quartier et à observer le déroulement du scrutin. Mais le discours de leur leader n’est pas optimiste : « ici, c’est comme à Beni et Butembo, dans ce bastion de l’opposition, beaucoup d’électeurs seront privés du droit de vote. »
Dépliant la carte électorale qu’il s’est procurée à la CENI (Commission électorale indépendante), le candidat étaie son point de vue avec des chiffres : « dans ces districts censés être acquis à l’opposition, plus de 1000 bureaux de vote ont été supprimés en dernière minute. A N’Djili par exemple, dans un centre où ont été enrôlés 6.004 électeurs, il n’y a que trois bureaux de vote. Même tactique à Masina, autre fief de l’opposition : des centres de vote ont été fermés en dernière minute, le nombre de bureaux a diminué, il y a moins de machines à voter. Ces engins, initialement programmés pour accepter le vote de 660 électeurs, devront faire passer leur capacité à 700 lecteurs sinon plus…Le temps des opérations de vote risque de s’allonger, car les gens ne sont pas habitués à voter avec une machine ; des électeurs risquent de ne pas trouver le centre où ils doivent émettre leur vote… »
L’opposant ne fait aucune grâce à la CENI, il ne reconnaît pas les réels problèmes logistiques qui se posent doute de la réalité de l’incendie qui a détruit 8000 machines. Pour lui, il ne s’agît que d’un « chaos organisé », afin de faire déraper les élections et d’empêcher la victoire d’un candidat imprévu…
C’est pourquoi, dans un discours enflammé, il exhorte ses militants à la vigilance, rappelle que chaque électeur est aussi un observateur. Mais lorsque le long convoi de policiers s’éloigne, un homme que nous tentons d’interroger a les yeux écarquillés par la peur. Travaillant dans le centre de vote, il répète qu’il ne peut rien dire et, suant à grosses gouttes, il finit par prendre ses jambes à son cou…
Quelques instants plus tard, des informations concordantes nous parviennent du Bandundu : à Bulungu, fief de l’opposition, les machines ne sont pas encore arrivées tandis qu’à Idiofa, on est soulagé, tout va pour le mieux. Forcément, la ville est acquise à Aubin Minaku, président de l’Assemblée…

30 décembre 2018

La fièvre du vote s’empare de Kinshasa

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Qu sont devenus les Robocops qui samedi encore tournaient dans Kinshasa, casqués, armés, dissimulés derrière leur bouclier de plexiglas ?
Voici quelques heures, à leur seule vue les enfants se cachaient dans les pagnes des femmes, des mamans commerçantes se figeaient. Dimanche, lavée par une pluie diluvienne, purifiée peut-être par les prières d’un culte œcuménique sinon rassérénée par les adresses télévisées du chef de l’Etat sortant et les ultimes explications de Corneille Nangaa au nom de la CENI, l’immense métropole s’est réveillée plus légère. Les policiers, de faction devant les écoles, faisaient des clins d’yeux aux enfants et bavardaient avec les plus matinaux.
A cause de la pluie, d’une aube d’orage qui tardait à se lever, les électeurs ne se sont pas pressés dans les centres de vote et durant la matinée, c’est au rythme d’une promenade dominicale que les Kinois se sont dirigés vers les écoles de leur quartier. Placardées sur les murs depuis la veille, des affiches indiquaient à chacun son bureau de vote et dans les salles de classe, bancs bien rangés, tableau noir effacé, tout était prêt. Et surtout, à côté de la table réservée u président du bureau, en face du banc des témoins trônait la nouvelle héroïne du Congo, la désormais fameuse machine à voter, dissimulée derrière un isoloir de toile blanche. A l’école Saint Joseph, derrière la gare centrale, Mme Baseya, habillée comme pour se rendre à une fête ou à une messe solennelle, n’en revient pas : en trente secondes son vote a été expédié ! Elle avait bien mémorisé le numéro des députés provinciaux et nationaux de son choix, introduit les chiffres sur l’écran et fait de même pour les candidats à la présidentielle. « C’est encore plus facile que retirer des billets à la banque, ou d’utiliser son smartphone » s’exclame-t-elle. La plupart des électeurs ont moins de facilités, mais rien ne les décourage. Au lycée Kabambare, Sylvestre qui affiche gaillardement ses 77 ans, ne se plaint pas de la file qui s’allonge à mesure que la matinée avance : « si je ne m’en sors pas je demanderai de l’aide… De toutes façons pour rien au monde je ne me serais privé d’aller voter. Il y a longtemps que j’attendais ce jour et enfin il est devenu réalité… » Pour cet ancien ouvrier des chantiers navals de Chanimetal, le changement dont il rêve n’est pas un principe abstrait : « après 34 ans de bons et loyaux services j’ai été licencié, sans retraite ni indemnités et j’espère bien qu’un jour mes droits à la pension seront rétablis… » Le précédent dans la file, de jeunes universitaires, approuvent le vieux papa : sortis de l’Université de Kinshasa voici quelques années, ils n’ont pas trouvé de travail et sont fatigués de vivre en vendant des cartes de téléphone et des « unités »…
Alors que les policiers canalisent la foule avec des gestes patients, étonnamment doux, les électeurs endimanchés partagent leurs rêves, leurs aspirations. Très librement, les gens s’expriment : quelques « bourgeois » soulignent l’expérience de Shadary, les plus jeunes, visiblement acquis à Fayulu, Mafa pour les intimes, estiment que lui seul apportera le changement… Mais dans le bureau de vote proprement dit, règne un silence de cathédrale : les électeurs sont graves, concentrés, le président du bureau et ses assesseurs scrutent scrupuleusement les cartes des témoins. « J’ai placé ici mes meilleurs enseignants » nous explique le préfet du lycée, « c’est le prof de géographie qui surveille l’usage de la machine et presse les traînards d’avancer ou de demander de l’aide à un autre électeur c’est le préfet de discipline qui impose le silence et la concentration… »
Tout se déroule tellement bien dans ces communes proches du centre ville qu’il nous faut mettre le cap sur N’Djili, ce fameux district de Tshangu, l’un des plus remuants de la ville, d’où partent toutes les colères populaires. La veille en effet, on pouvait y craindre le pire. A quinze heures, les machines n’étaient pas encore arrivées, un candidat député, le Docteur Priya, fraîchement débarqué du Val d’Oise où il exerce comme anesthésiste, éructait que dans ces quartiers acquis à l’opposition, on avait délibérément réduit le nombre de machines à voter et il concluait « Ici c’est comme à Beni où les gens ont été privés de leur vote…» C’était l’ère du soupçon, les malédictions pointaient, la colère n’était pas loin. Dimanche midi, alors que le soleil pompait les immenses flaques d’eau, le miracle avait eu lieu. Dans les salles de classe de l’Institut Bio chimie, les machines avaient été installées, le présidents des bureaux, les assesseurs étaient en place et surtout, ici comme ailleurs, de simples citoyens se pressaient sur les bancs des témoins. Se poussant pour nous faire place sur le siège étroit, l’un se disait envoyé par son église, l’autre par une ONG locale. Trois jeunes gens, représentant plusieurs partis politiques différents, assuraient que depuis l’aube, sans boire ni manger ni être payés, ils avaient pris place dans les bureaux de vote, ne perdant rien du fil des opérations. « Ce sont nos élections, on ne nous les volera pas » chuchotait Frank tandis que le président du bureau imposait le silence…
Certes, les Européens et même les Américains brillent par leur absence ; devant les centres de vote, il y a moins de 4×4 blanches et de vestes à poche, mais de nombreux observateurs africains sont présents, levés à l’aube (à 5h ils réveillaient tout l’hôtel…) et surtout des milliers de Congolais sont devenus des témoins vigilants. Ils prennent des notes, relèvent le moindre incident, pianotent sur leur smartphone pour transmettre leurs observations…
C’était trop beau. Une rumeur soudain traverse les files : il y aurait des problèmes du côté de Limete ! On ne sait pas encore quoi, mais « ça ne va pas… » et on chuchote qu’un centre de vote aurait été incendié par la foule en colère. Lorsque nous arrivons dans le fief de l’UDPS, la foule est compacte, mais elle contient sa colère. Remy Massamba, l’un des cadres du parti de Felix Tshisekedi, nous explique qu’il est 16 heures, que depuis l’aube tout le monde attend et que rien ne bouge dans l’école d’en face. Il croit que les listes des électeurs feraient défaut, mais d’autres assurent que les machines, si elles sont bien arrivées, sont dépourvues de fil électrique voire de batteries.
La tension monte, les jeunes motards qui forment la garde rapprochée de Félix commencent à pétarader. Dans sa villa, Félix Tshisekedi, un géant débonnaire tout de blanc vêtu, affiche un calme imperturbable : il répète que tout finira par s’arranger mais lucide, il constate tout de même qu’à Tshangu, le fief de Martin Fayulu, où la majorité de la population vient du Bandundu tout s’est bien passé, alors que ce sont ses partisans à lui qui ont été victimes d’incidents de parcours. « le pouvoir ne s’est pas trompé d’ennemi » conclut il, « vous les Occidentaux, vous croyez que c’est Fayulu qui va gagner mais moi, je vois bien où vont les foules… » Alors que nous aurions voulu poursuivre, Vital Kamerhe, son co-listier le coupe sans ménagements « le directeur de campagne c’est moi, laissez moi vous expliquer notre stratégie… » Sous les ovations de ses militants, Félix, une fois encore, prêche la patience : «ne craignez rien, on attendra le temps qu’il faut mais on votera.. Ces élections, ce sont les nôtres… »Cuisant à petit feu sous leur combinaison de caoutchouc, les Robocops sourient derrière leur bouclier…

30 décembre 2018

Les trois surprises de la campagne

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Pour la première fois de son histoire, le Congo devrait connaître, en principe, une passation pacifique du pouvoir. En effet, le président Kabila, après avoir entretenu le doute jusqu’au bout, a finalement annoncé que, soucieux de respecter la Constitution, il se retirait et nommait comme successeur potentiel Emmanuel Shadary Ramazani, qui était alors Ministre de l’Intérieur. Si cette désignation d’un « dauphin » a longtemps tenu l’opinion en haleine, les péripéties de l’opposition ont-elles aussi représenté un feuilleton à épisodes, inspiré par le choix d’un scrutin à un tour, décidé depuis des années par la majorité présidentielle. Non pas pour des raisons d’économie, mais par la conviction qu’une opération unique favoriserait nécessairement un pouvoir mieux organisé qu’une opposition disparate et dominée par des ambitions individuelles. Les nombreuses réunions, en Belgique, en Afrique du Sud et finalement à Genève, au cours desquelles l’opposition tenta de présenter une candidature unique, se soldèrent par des échecs, des revirements de dernière minute, par le choc des egos et des ambitions. Mais Kabila et les siens auraient eu tort de se réjouir trop tôt, car la campagne électorale a réservé des surprises et, sur les 21 candidats autorisés à concourir, trois figures ont rapidement émergé, déjouant bien des pronostics.
Au départ, tout paraissait joué en faveur d’Emmanuel Shadary : ne bénéficiait il pas de tout le soutien de ce que l’on appelle désormais la « kabilie », l’épouse du « chef » faisant, non sans maladresse, campagne pour lui à Bukavu, la sœur et le frère de Kabila contrôlant son budget de campagne. Un appui aussi visible s’est finalement retourné contre le dauphin, faisant oublier ses mérites propres : d’authentiques et brillants diplômes universitaires, une réelle connaissance du Congo profond, une réputation d’intégrité, inhabituelle dans ce pays. Ce que l’opinion a retenu, c’est que Shadary représente, dans un premier temps en tout cas, la perpétuation du système Kabila. Comment le successeur désigné aurait il pu affirmer sa différence sans renier celui là même qui l’avait choisi ? Meetings perturbés, cortèges caillassés, discours hués : Shadary a du faire face à des accueils qui n’étaient pas prévus dans le scénario initial. Cependant, non seulement il s’est rendu dans toutes les grandes villes du pays, mais dans les régions rurales, -la moitié de la population-, il peut compter sur le soutien des administrateurs de territoires, vu qu’il a lui-même nommés…
Autre surprise, Félix Tshisekedi : le fils d’un père mythique ne s’est pas contenté, à Genève, de renier sa parole quelques heures après s’être engagé à soutenir Fayulu, il a levé un coin du voile sur cette réunion qui n’a pas livré tous ses secrets et, invoquant sa « base » il a choisi de faire cavalier seul. Non seulement ses militants ne lui en ont pas voulu, mais ils lui ont réservé, ainsi qu’à son allié Vital Kamerhe, des accueils délirants. Au cours de la campagne, « Fatshi » a révélé ses qualités de leader mais il s’est aussi montré capable de réalisme, acceptant l’usage de la machine à voter à laquelle même Fayulu finit par se rallier. Cette « modération » a cependant nourri le soupçon d’accords post électoraux, qui seront de toutes manières conclus avec les uns ou avec les autres car il serait douteux, sinon dangereux, que le gagnant du scrutin de dimanche emporte toute la mise.
« Fayulu comment ? » Voici quelques mois, l’Est du Congo ignorait tout de ce parlementaire de la capitale qui depuis deux ans avait choisi de renoncer à son salaire de député, (6000 dollars par mois…)puisque la législature était terminée. Martin Fayulu, appuyé de l’extérieur par ses puissants parrains et sponsors Jean Pierre Bemba et Moïse Katumbi, dotés d’un vrai capital de popularité, a mené une campagne surprenante. Dans les provinces de l’Est, comme au Katanga ou dans l’Equateur, il est apparu comme l’adversaire le plus résolu du système Kabila et il a bénéficié de son engagement aux côtés de la société civile et du mouvement des laïcs chrétiens. Les brimades, les obstacles mis à ses meetings voire les menaces physiques, loin de le décourager, ont aidé à le faire connaître et ont renforcé sa popularité, au moins dans les villes où on venait aussi, poussé par la curiosité, découvrir l’anti-Kabila.
A la veille du scrutin, le jeu est donc plus ouvert que prévu, une victoire massive, éclatante, de l’un ou de l’autre candidat devient difficile à imaginer, sauf s’il y a manipulation… Autrement dit, et les pays de la région le savent déjà, une « négociation à la congolaise » redeviendra inévitable. Il faudra donc vraisemblablement, une fois encore, se mettre autour d’une table, ce qui vaudra de toutes façons mieux que relancer une autre guerre….