17 juillet 2018

L’insulte à Mandela

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Mu par la solidarité panafricaine, le regretté Nelson Mandela, né il y a tout juste 100 ans, avait mis dans l’Afrique des Grands Lacs ce qui lui restait d’énergie : dans ce qui était encore le Zaïre, il avait tenté une médiation de la dernière chance, mais s’était avéré impuissant à garantir, au minimum, un départ honorable pour le président Mobutu. Au Burundi, durant des mois, il avait inlassablement présidé les négociations politiques qui avaient fini par aboutir aux accords de paix d’Arusha et permis une réelle pacification des esprits.

S’il n’y avait que Mandela ! En Afrique centrale, depuis deux décennies, les médiateurs se sont succédé, les guerres meurtrières ont été suivies d’interminables palabres, des négociations ont abouti à des compromis politiques compliqués, la communauté internationale a apporté son aval mais aussi des troupes et des financements. A chaque fois, on a vu l’espoir renaître, les optimistes reprendre du poil de la bête…Et puis… Et puis tout vole en éclats. Voyez le Burundi, voyez le Congo : les accords ne sont pas respectés, les chefs de guerre repartent en campagne, les civils, par millions, sont déplacés ou réfugiés, les économies sont rackettées, les promesses ne sont pas tenues. Les seigneurs de la guerre ne se contentent pas de mettre en coupe leur propre territoire, ils jettent des allumettes sur les brousses voisines, en espérant que la propagation des incendies effacera leurs traces, sinon le souvenir même de leurs crimes. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui, où l’on constate qu’aucun pays n’est réellement stable, qu’aucune économie n’est vraiment en développement aussi longtemps que toute la région ne l’est pas et que la solidarité entre voisins demeure un vain mot. On avait pu croire que le Rwanda, lui au moins, avait décollé, trouvé un certain équilibre et renoncé aux menées déstabilisatrices du début des années 2000. Or voilà le « bon élève », qui se révèle plus fragile que prévu, jalousé dans ses succès par ses voisins qui encouragent les opposants armés à multiplier les incursions et les provocations.
De tels actes risquent de rouvrir d’anciennes blessures et chacun sait que la riposte sera inévitable : Kagame a beau présider l’Union africaine et prêcher la retenue, il est évident que s’il se décide à répliquer, -et il l’a déjà promis-, la nouvelle guerre fera oublier chez ses voisins les élections non tenues, les mandats abusifs, les sanctions internationales, les turpitudes des uns et des autres…
Cette Afrique centrale à nouveau en crise, dévorée par des pyromanes sans frontières, représente une insulte à la mémoire et aux efforts de Mandela. Et une lancinante question adressée à la Belgique : qu’avons-nous donc légué à nos anciennes colonies pour qu’elles demeurent ainsi en queue du peloton ?

17 juillet 2018

Des infiltrations armées au Rwanda font craindre une guerre régionale

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Le président Kagame n’est pas homme à plaisanter avec la sécurité du Rwanda. Lors de la sortie d’une nouvelle promotion de 180 jeunes officiers formés au camp Gako (où se trouvent 400 militaires américains…) il a rappelé que son armée, bien formée, était préparée à faire face à « toute situation inattendue »…
Lorsque ce discours fut prononcé, une première attaque avait déjà eu lieu au sortir de la forêt de Nyungwe, du côté de Kibeho, non loin de la ville de Butare : un groupe de 60 à 120 combattants avaient tué un chef de village, pillé des magasins et recruté de force des civils pour qu’ils portent le butin. Ces hommes, bien organisés et méthodiques, avaient réussi à s’infiltrer à l’insu des troupes chargées de protéger la frontière entre le Rwanda et le Burundi.Les populations locales n’ont pas soutenu les assaillants, déclarant à un journaliste belge présent sur place, Marc Hoogsteyns, qu’elles refusaient toute aventure et voulaient vivre en paix. A son retour de l’étranger, le président rwandais qui a fait de la sécurité le maître mot de son régime, n’a pas caché sa colère face à cette série d’infiltrations. On en sait un peu plus aujourd’hui sur l’identité des assaillants car une formation appelée le MRCD(Mouvement rwandais pour le changement démocratique) a publié un communiqué dénonçant « la détresse des Rwandais causée par le régime FPR et Kagame à travers les techniques visant à les paupériser et les affamer par une pression fiscale sans précédent, spoliation à grande échelle ainsi que d’autres stratégies cruelles. » Cette formation assure avoir créé un mouvement armé, les Forces nationales de libération (FNL) qui aura pour mission de chasser le Front Patriotique rwandais, au pouvoir depuis sa victoire militaire en 1994 à l’issue du génocide des Tutsis.
Selon des sources locales, le MRCD est né de la convergence de plusieurs organisations opposées au régime rwandais. La première, est le « RNC core », une dissidence du Congrès national rwandais fondé par le général KayumbaNyamwasa, exilé en Afrique du Sud et ancien compagnon de route de Kagame.Kayumba, qui a survécu à plusieurs tentatives d’assassinat, tente depuis des années de nouer des alliances dans la région mais il se serait méfié de la coalition actuelle, où se retrouvent aussi des Hutus réfugiés au Congo depuis 1994, dont le colonel Hamada, un ancien FDLR, (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda)un mouvement armé composé d’anciens « génocidaires » et le PDR-Ihumure de Paul Rusesabagina. Ce dernier, ancien gérant de l’hôtel des Mille Collines, a été rendu célèbre par le film montrant comment il avait abrité des Tutsis dans son hôtel. Longtemps réfugié en Belgique, M. Rusesabagina y a fait fortune en fondant une société de taxis.
SI ces divers mouvements ont pu attaquer le Rwanda au départ du Burundi, c’est parce qu’ils ont bénéficié de divers soutiens dans la région : au Congo, il ont été appuyés par le général Patrick Masunzu, un Tutsi Banyamulenge des haut plateaux farouchement opposé à ses cousins de Kigali ainsi que par la milice Gumino composée de Tutsis de la plaine de la Ruzizi. Des miliciens burundais « Imbonerakure » ont également rejoint le mouvement, car Bujumbura accuse le Rwanda d’abriter des milliers d’opposants au président Nkurunziza tandis que les Congolais « Yakutumba », des guerriers Mai Mai, sont également intervenus, mus par une forte haine à l’encontre de leurs voisins rwandais. Il y a des mois que ces hommes s’entraînent au vu et au su de tous à Bijombo, au dessus de la ville congolaise d’Uvira et ils auraient été rejoints par plusieurs centaines d’anciens militaires rwandais. Mécontents d’avoir du quitter l’armée pour se retrouver dans des sociétés de gardiennage, ces derniers auraient été recrutés depuis l’Ouganda et rejoints par des jeunes du Nord Kivu encouragés par un ancien gouverneur Eugène Serufuli.
Autrement dit, les voisins du Rwanda, l’Ouganda, qui mène un double jeu avec son ancien allié, le Burundi qui n’a rien à perdre et le Congo qui ne peut que profiter d’une nouvelle guerre qui donnerait prétexte à retarder les élections, auraient permis ces infiltrations armées dans un Rwanda isolé qui se compare quelquefois à Israël et où des officiels n’hésitent pas à évoquer la guerre du Kippour…

17 juillet 2018

Kabila verrouille son armée

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Le président Kabila n’est pas un homme à prendre des risques. Quelle que soit la décision qu’il annoncera d’ici le 8 août dans son discours devant les deux Chambres réunies, -se représenter ou non ?- il entend bien verrouiller le système afin que le pouvoir n’échappe pas à la majorité présidentielle et surtout, afin de ne pas être à la merci d’une « surprise » sur le plan militaire. C’est dans ce but qu’a déjà été créé le FCC (Front commun du Congo) une plate forme pro Kabila que l’historien Elikia M’Bokolo vient de rejoindre. Mais c’est surtout pour s’assurer de la fidélité de l’armée qu’a été opéré le dernier remaniement de la hiérarchie militaire, annoncé le week end dernier.
Sage précaution : l’annulation, le 30 juin dernier, du défilé militaire prévu pour célébrer l’anniversaire de l’indépendance, avait suscité différentes interprétations car la répression des manifestations des chrétiens en début d’année avait suscité de la grogne au sein de l’armée.
Le remaniement actuel représente un sévère verrouillage de l’institution militaire : des généraux plus âgés ou formés en Europe comme le général DidierEtumba, (un ancien de l’Ecole royale militaire) a été mis à la retraite et nommé conseiller militaire du chef de l’Etat tandis que le général Denis Kalume a été envoyé à Moscou comme ambassadeur. En revanche, les nouveaux promus, qui tiennent en mains l’institution militaire, ont toute la confiance du chef de l’Etat et partagent avec lui de bien lourds secrets.
La nomination du général John Numbi au poste d’inspecteur général de l’armée représente la plus remarquable des nominations : suspendu durant huit ans après avoir été tenu pour responsable de l’assassinat de Floribert Chebeya, le fondateur de « La Voix des Sans voix », l’ancien chef de la police nationale qui s’était retiré au Katanga, devient inspecteur général de l’armée après avoir été réhabilité voici quelques mois. Le général Numbi, un homme réputé méthodique et inflexible, sera chargé de superviser le fonctionnement de l’ensemble de l’armée. Il faut noter que cet homme fort du Katanga avait entretenu naguère des relations de confiance avec le général rwandais James Kabarebe. En outre, son nom avait été cité lorsqu’en 2016 le milicien Gédéon s’était rallié au président Kabila et que les combattants de ce chef de guerre avaient contribué à réprimer la révolte des Kasaïens.
Un autre Katangais fait partie du verrou sécuritaire : le général Célestin Mbala Munsense, qui remplace le général Etumba à la tête de l’armée congolaise, est lui aussi un proche de Kabila, dont il fut longtemps le chef d’état major particulier.
La nomination du général Gabriel Amisi dit « Tango Four »révèle elle aussi le verrouillage du système : cet ancien rebelle issu des Mai Mai devient le numéro deux des FARDC au titre de chef d’Etat major adjoint chargé des opérations et du renseignement. Après avoir proche de Laurent Nkunda, l’ancien dirigeant d’une rébellion soutenue par le Rwanda, « Tango Four » a laissé de mauvais souvenirs dans l’Est du Congo et en particulier à Kisangani où il prit part à la guerre dite des Six Jours en juin 2000. Depuis lors, toujours très proche de Kabila, le général Amisi a exploité des mines dans l’Est du pays et investi dans le Vita Club, un club de football très populaire à Kinshasa.
Ce train de nominations représente un message politique sans ambiguïté, qu’exprimait voici peu un autre général proche du président, Delphin Kahimbi, en charge du renseignement militaire : « nous sommes arrivés au pouvoir par la force. Que ceux qui souhaitent l’alternance sachent qu’ils ne l’obtiendront ni par les élections ni par des manifestations pacifiques, mais en faisant la même chose que nous. » Le Comité des Laïcs chrétiens qui annonce une nouvelle série de manifestations pacifiques en août prochain sait à quoi il peut s’attendre.

15 juillet 2018

Un bonheur du diable

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Tout d’abord je les ai regardés de loin. Le premier samedi, j’avais même choisi de faire mes courses durant le match contre le Panama. Pas de circulation, pas de files aux caisses. Mais soudain, entre les rayons vides, la Brabançonne a retenti, les rares clients applaudissaient. Je me suis précipitée vers les téléviseurs du rayon des électro ménagers et autres grands écrans pour voir la fin de la première partie et durant l’entracte, j’ai foncé chez des amis qui habitaient tout près du magasin pour voir la suite et célébrer la première victoire. Ils m’ont accueillie en disant : «on ne reste pas seul dans des moments pareils ». Pour le deuxième match, ils avaient prévu des saucisses et des frites, un grand écran sur la terrasse, la bière coulait à flots dans tout le quartier et on s’interpellait de jardin en jardin. « Ensemble » disaient les Diables, nous aussi on était là. Les texto commençaient à arriver du Congo. Dans les bars de Kin, on fêtait Lukaku et Batshuayi, c’était aussi leur victoire. Vive la Belgique et tant pis pour ceux qui voulaient la rupture.
Lors du match contre le Japon, j’avais envie de voir du monde. Au journal c’était trop calme, trop analytique…Des intellectuels.. Je rêvais d’autre chose, j’avais pris goût à l’euphorie. J’ai alors plongé dans la foule, ou plutôt au dessus de la foule, car je me suis hissée sur une table place Flagey. Là, ça tanguait ferme et lorsque les Japonais ont marqué j’ai eu des sueurs froides et ma bière s’est renversée. Mais lors du dernier but, qui nous envoyait en quart de finale, j’ai lévité pour me retrouver dans un bistrot du quartier où un cafetier marocain m’amena une bière forte. « Bravo Chadli, bravo Fellaini » on est tous des Belges » disait-il en faisant des selfies.
Contre le Brésil, la meilleure équipe du monde à mes yeux, je ne voulais rien parier. Il me fallait du calme, de la concentration, être avec des proches, au cas où cela tournerait mal. La cadette, la seule qui voyait tout cela de loin, s’était improvisée maîtresse de maison et faisait tourner les tartes aux légumes et le pinard. Soudain, on a hurlé, une fois de plus. Le papa s’est enroulé dans le drapeau pour courir sur la rue et au milieu des voitures il avait l’air d’un torero tricolore, le grand père a crié depuis le balcon. A travers Anderlecht et Molenbeek, ça criait de joie, ça dansait, on n’est même pas allés jusqu’à la Bourse car la joie était partout et même dans le jardin, bien plus tard, on entendait encore les pétards de la fête. Lorsqu’il a fallu affronter la France, à nouveau je ne voulais pas être seule, car j’avais prévu des larmes. La patrie de Descartes avait bien fait ses calculs, entre le cœur et la raison le ballon a tranché, nous avions des bleus à l’âme. Heureusement, face aux Anglais, le bonheur est revenu. C’était une tente blanche, dressée à quelques centaines de mètres de la plage, de l’autre côté du chemin de fer, à l’écart des restos chics où on me disait d’un air distant« chère Madame, chez nous, pas de télévision…Allez voir de l’autre côté… » Pour voir, on voyait. La Jupiler, la Desperado semblaient s’évaporer à vue d’œil, , les femmes avaient passé des t-shirts sur leurs coups de soleil, les enfants coiffés de perruques tricolores dansaient sur le trottoir. Mes voisins de tablée me tapaient dans la main, on criait « pas op », on encourageait « tibauw courtwa ».
A la fin, lorsqu’on s’est retrouvés troisièmes, je crois bien qu’au classement du bonheur national brut, on était premiers. Les Marocains pavoisaient, les Congolais envoyaient des texto au pays, Flamands et Wallons se prenaient par le coude. J’ai refusé de lire les chiffres, les calculs. Combien vont-ils gagner, où iront ils après… Tout le monde s’en fiche. Ces hommes là ont puisé dans leurs réserves, ils n’ont pas lésiné sur leur énergie, leur courage. Je ne sais pas si je suis devenue une fana du foot, car je n’ai pas encore tout compris, mais durant ces matchs d’enfer, ces hommes là m’ont rendue diablement heureuse.

10 juillet 2018

Pourquoi Kabila fait attendre l’ONU et l’Union africaine

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Kabila fait attendre les représentants de l’ONU et de l’Union africaine

A Kinshasa, le président Kabila a confirmé, si besoin en était, qu’il était bien le « maître du temps » et n’était pas disposé à se laisser dicter son agenda par qui que ce soit.
C’est ainsi que cette semaine, trois rendez vous importants ont été décommandés : avec le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, qui, se trouvant en Ethiopie, avait prévu de se rendre à Kinshasa en compagnie de l’envoyé spécial de l’Union africaine Moussa Faki Mahamat, et avec l’ambassadrice américaine aux Nations unies Nikki Hailey.
Ces visites étaient inspirées par l’inquiétude que suscite la situation en RDC, où les intentions exactes du président ne sont toujours pas connues, où tant l’utilisation de la « machine à voter » que le financement du prochain scrutin toujours prévu pour le 23 décembre, suscitent de nombreuses questions tandis que le Comité des laïcs chrétiens annonce une prochaine reprise des manifestations.
La tension monte à mesure que les délais s’amenuisent : les candidatures pour les élections présidentielles doivent être déposées entre le 25 juillet et le 8 août prochains. On devrait savoir d’ici là si le chef de l’Etat, dont le mandat a expiré en décembre 2016, renonce réellement à se présenter ou s’il entend se porter candidat, sous le prétexte très contesté qu’après le premier mandat la constitution avait été modifiée, autorisant un scrutin présidentiel à un tour.
« Nul ne connaît ses intentions réelles » nous explique l’un de ses proches, « mais ce qui est sûr, c’est que le président juge inopportun d’informer des personnalités étrangères avant de s’adresser aux parlementaires congolais eux-mêmes. » Et de rappeler que, avant le 22 juillet, sera convoquée une session extraordinaire de l’Assemblée et du Sénat. Les deux chambres ainsi réunies auront pour tâche d’examiner la question du statut à accorder à un ancien chef de l’Etat (en termes de sécurité, de protection juridique, de garantie sur ses avoirs…) et surtout elles auront à entendre un « discours à la Nation » que le président Kabila est d’ores et déjà en train de préparer.
Le ministre congolais des affaires étrangères She Okitundu a par ailleurs fait savoir que tant le secrétaire général de l’ONU que l’émissaire de l’Union africaine demeuraient les bienvenus à Kinshasa « dans un délai qui conviendra à toutes les parties… »

8 juillet 2018

Ethiopie-Erythrée: l’espoir enfin…

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La rencontre entre le Premier Ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président érythréen Issaias Afeworki est peut-être la meilleure nouvelle venue d’Afrique depuis longtemps : non seulement parce que ces deux pays de la Corne de l’Afrique, souvent appelés des « frères ennemis », entendent désormais mettre fin à un litige frontalier vieux de vingt ans, mais aussi parce que la stabilisation de la région et son développement pourraient réduire fortement le flux de migrants qui se dirigent vers l’Europe via la Libye ou le désert du Sinaï et Israël.
A son arrivée à Asmara à bord d’un appareil de la compagnie Ethiopian Airlines, le premier ministre éthiopien Abyi Ahmed a salué le président érythréen en le prenant dans ses bras, tandis que son porte parole déclarait que cette visite s’inscrivait dans le cadre des efforts de normalisation avec l’Erythrée. Auparavant, M. Abyi avait désamorcé la principale cause de conflit entre les deux pays en annonçant que l’Ethiopie céderait à son voisin le territoire frontalier de Badme, acceptant enfin le verdict de la Cour permanente d’arbitrage qui, en 2002, avait attribué Badme à l’Erythrée. Jusqu’à présent Addis Abeba avait refusé ce jugement et maintenu la ville sous administration éthiopienne. Cette tension autour de Badme avait coûté cher aux deux pays : la guerre menée de 1998 à 2000 avait fait plus de 80.000 morts et hypothéqué le développement de toute la Corne de l’Afrique.
En effet, l’indépendance de l’Erythrée, en 1993, avait fait perdre à l’Ethiopie son unique façade maritime sur la mer Rouge. La fermeture de l’accès aux ports de Massawa et Assab avait été durement ressentie par l’opinion éthiopienne, qui regrettait aussi les litiges monétaires et commerciaux entre les dirigeants des deux pays, cependant tous d’anciens compagnons d’armes qui avaient lutté ensemble contre le « Négus Rouge » Mengistu Hailé Mariam, soutenu à l’époque par l’URSS. Après avoir mené un combat commun, le Front populaire pour la libération de l’Erythrée (EPLF) et le Front populaire pour la libération du Tigré (TPLF) s’étaient séparés dans la douleur et l’état de guerre latent sur la frontière avait, de part et d’autre, entraîné des difficultés politiques importantes. En Erythrée, le régime du président Issaias Afeworki s’était durci, menant à l’emprisonnement de nombreux opposants. En outre, il avait imposé un service militaire permanent, en réalité une sorte de « service civil » obligatoire et très mal payé, permettant de faire fonctionner les écoles et les hôpitaux et de se passer autant que possible de l’aide étrangère. Refusant cette mobilisation illimitée et la relative fermeture de leur pays, des dizaines de milliers de jeunes Erythréens ont ainsi choisi l’exil en Europe, bénéficiant longtemps d’une clause d’accueil plus favorable que les autres demandeurs d’asile africains. A tel point que nombreux sont les Soudanais, Ethiopiens et autres Kényans qui ont tenté de se faire passer pour Erythréens…
En Ethiopie également, l’effort de guerre a ponctionné les ressources économiques du pays, il a ralenti une croissance souvent citée en exemple et fondée sur les investissements chinois. Mais surtout, le TPLF, représentant la minorité tigréenne issue des hauts plateaux, s’est peu à peu trouvé en rupture avec les autres groupes ethniques du pays, dont les Oromos vivant dans le Sud, jusque dans la banlieue d’Addis Abeba ainsi que les ressortissants de l’Ogaden, des musulmans historiquement proches de la Somalie.
En avril dernier, la démission du Premier Ministre éthiopien Hailémariam Desalegn, qui avait succédé à Meles Zenawi décédé à Bruxelles, avait changé la donne : le nouveau premier ministre, le lieutenant colonel Abyie Ahmed n’est pas seulement un ancien ministre des sciences et un spécialiste des technologies de l’information et donc du renseignement, il est aussi né d’un père oromo et musulman et d’une mère amhara, l’ancienne ethnie dominante. Désireux de désamorcer les fortes tensions ethniques secouant le groupe majoritaire des Oromos, le Premier Ministre a levé l’état d’urgence, misé sur la libéralisation d’une économie en forte croissance, tirée entre autres par la compagnie Ethiopian Airlines, par le secteur des télécommunications et les usines de textile et de traitement du cuir.
Selon le chercheur Mohamed Hassan, « la normalisation des relations avec l’Erythrée pourrait se traduire par l’autorisation d’accès aux ports d’Assab et de Massawa, par le droit d’escale accordé à la compagnie d’aviation éthiopienne, par la réouverture des ambassades et par une attitude commune face aux problèmes de la région, au Soudan et au Sud Soudan entre autres. »
Dans l’une des régions les plus peuplées et les plus stratégiques d’Afrique, cette nouvelle donne ramène l’espoir…

5 juillet 2018

Les Congolais en noir, jaune et rouge

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Où en sont les relations entre le Congo et la Belgique ? Passionnées, en dents de scie, comme toujours… Et surtout bien différentes en fonction du niveau où l’on se situe. C’est ainsi que Brussels Airlines, le dernier cordon ombilical entre Bruxelles et Kinshasa, vit des heures difficiles : des grèves ont éclaté au siège de la compagnie à Kinshasa en raison de réductions de personnel décidées en Europe, apparemment sans préavis.
En outre, un certain, nombre de Congolais, familiers de la Belgique, qui possédaient des comptes dans des banques belges comme Fortis, ont eu la surprise de constater la fermeture de leurs comptes, alors qu’ils ne figuraient même pas sur la liste des notables frappés par des sanctions internationales.
Par contre, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, si au niveau officiel le froid persiste, dans les quartiers populaires on affiche sans complexe les couleurs du drapeau belge : lundi soir, la victoire remportée in extremis par les Diables contre le Japon a provoqué une explosion de joie et un concert de klaxons dans toute la ville. Dans la perspective du match qui mettra aux prises Belges et Brésiliens, toutes les chaises des « ngandas », les bistrots des quartiers populaires, bien placées devant les écrans TV, sont déjà réservées et les bacs de Primus ont été mis au frais. C’est que, pour la plupart des Congolais, les succès des Diables rouges, c’est d’abord le triomphe des Lukaku et autres Basthuayi et donc leur propre victoire.. Ne doutant guère de l’issue du match contre le Brésil, l’un de nos interlocuteurs nous assure attendre avec impatience la seule confrontation qui comptera vraiment, si elle a lieu : la Belgique contre la France. « Là, de toutes façons nous gagnerons puisque nos compatriotes se trouvent dans les deux équipes ! »

30 juin 2018

Un bout de trotttoir pour sceller le retour symbolique de Lumumba

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Un bout de trotttoir, sur le périmètre de Bruxelles ville, au bord d’un tunnel, au pied de hautes tours venteuses, à côté d’une station de métro… A première vue, la « place Lumumba » que la ville de Bruxelles a accordé au héros de l’indépendance congolaise est dérisoire. Et cependant, la cérémonie d’inauguration, le dévoilement d’une modeste plaque bleue portant le nom célèbre, fut un grand moment d’émotion. Pour des dizaines de Congolais, vivant en Belgique depuis longtemps et souvent actifs dans la vie politique de l’ancienne métropole, ce retour de Lumumba était, comme devait le rappeler l’une des oratrices, l’aboutissement d’une longue lutte. Quinze années de manifestations, de pétitions, de sit in… Tant d’efforts pour finalement se heurter à l’indifférence de la commune d’Ixelles qui voulait même débaptiser Matonge et pour finalement réussir à convaincre le bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close, au nom de la diversité, de céder quelques mètres de territoire…Pour les quatre associations porteuses du projet, dont « Mémoire coloniale » et « Change », il s’agissait d’un combat essentiel : non seulement perpétuer le souvenir du héros de l’indépendance, mais transmettre son idéal, aux jeunes générations. Même si avenue de la Toison d’Or, à quelques mètres de là, des descendants d’anciens dignitaires mobutistes assuraient, en sirotant leur bière, qu’ils ne s’étaient même pas levés, la foule, elle était bien présente devant le podium où, pour clôturer la cérémonie, Blancs et Noirs entonnèrent d’une même voix et sans reprendre haleine, les deux hymnes nationaux, « Debout Congolais » et aussi cette Brabançonne dont les joueurs du Mundial ignorent les paroles mais que les Congolais d’ici chantent avec cœur, sans rater une strophe ou une note !
Devant Roland Lumumba, fils de Patrice, Jacqueline Mpolo, fille du ministre de la Défense en 1960 et compagnon de la première heure, devant le fils d’Okito, le troisième des suppliciés du Katanga, l’historien Elikia M’Bokolo devait précisément rappeler que Patrice Lumumba n’est pas seulement le produit d’une lutte ponctuelle, destinée à conquérir l’indépendance, à mettre fin à l’occupation coloniale : il s’inscrit dans l’ « histoire longue » de l’Afrique victime depuis le 15 e siècle de la traite esclavagiste, du vol de ses ressources, de l’accaparement de ses terres, une Afrique qui a tenté de résister à la cupidité des envahisseurs et des conquérants, qui n’a jamais accepté de baisser les bras. Résistant, réfractaire à un ordre injuste qu’il dénonça dans son discours du 30 juin, Patrice Lumumba s’inscrit dans lignée des héros oubliés du Congo et d’ailleurs, Kimpa Vita et surtout Simon Kimbangu, le prophète, adepte de la non violence, auquel les Belges infligèrent une déportation de 32 ans, plus longue que celle de Nelson Mandela lui-même.
L’historien Ludo de Witte, auteur des meilleurs ouvrages sur l’assassinat de Lumumba et la prise de pouvoir de Mobutu tint lui aussi à replacer le combat dans une perspective historique, mais en démontrant à quel point la pensée de l’ancien premier ministre est toujours d’ actualité : plus que jamais elle dérange l’ordre injuste du monde, plus que jamais le Congo est mis en coupe, pillé par les corrompus et les corrupteurs..Pessimiste, M’Bokolo qui enseigne désormais plusieurs mois par an à Kinshasa, a semblé ignorer les courants de fond qui traversent la société congolaise . C’est ainsi qu’évoquant une sorte d’ « esclavage mental » il a dénoncé la passivité et l’ignorance de ses jeunes élèves qui respectent Léopold II, déplorent, comme leurs parents avant eux, le départ précipité des Belges et critiquent le discours dans lequel Lumumba aurait « insulté » le roi Baudouin. Les jeunes qui ont pris la parole lors de la cérémonie solennelle à l’hôtel de Ville de Bruxelles, ceux qui ont organisé la cérémonie de samedi, offrent précisément la démonstration du contraire : pour eux, la pensée de Lumumba est bien vivante, le héros demeure toujours une référence et des centaines d’associations d’entr’ aide, de mobilisation politique à travers tout le Congo et dans la diaspora démontrent, cette année plus que jamais, à quel point le peuple est debout, mobilisé.
Alors qu’il avait initialement refusé que Ludo de Witte prenne la parole à la cérémonie, le bourgmestre Philippe Close, fut le premier à reconnaître son erreur et à saluer le travail de fond mené par l’historien, un geste qui contribua à rasséréner l’atmosphère. Sous un soleil de plomb, digne de la canicule kinoise, tous les échevins de la Ville de Bruxelles avaient tenu à être présents samedi lors du dévoilement de la plaque et l’on vit même l’omniprésent Jean Louis Bouchez (MR) se faire photographier aux côtés du milliardaire Sindica NDokolo, beau fils de l’ex président angolais dos Santos et probable candidat à la présidence…Malgré les tensions et les incertitudes de l’heure, la politique ne tint cependant pas une grande place dans cette cérémonie d’hommage : ce qui comptait, c’était la mémoire du héros disparu, la volonté de poursuivre sa lutte pour la dignité et le développement du Congo, le message d’amitié à l’égard d’une Belgique désormais métissée, multiculturelle où la diaspora congolaise s’est taillée une place de choix…
Et durant le reste du week end, après le temps des souvenirs et de l’émotion, c’est l’âme congolaise elle-même qui déborda du modeste trottoir qui lui avait été assigné, qui envahit Matonge et le quartier saint Boniface, qui fit danser la ville au rythme de la rumba… « Indépendance cha cha », c’était hier, c’est aujourd’hui, ce sera demain…Tout oublier ? Tout pardonner ?
Bruxelles,plus que jamais, est restée l’ « autre » capitale du Congo…

30 juin 2018

Patrice Lumumba un héros pour les jeunes

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Durant des décennies, Patrice Lumumba fut un nom, un mythe, un portrait inlassablement repris par la peinture populaire. A plusieurs reprises, les dirigeants successifs du Congo tentèrent de le récupérer, Mobutu le réhabilita solennellement, Laurent Désiré Kabila se réclama de lui, Joseph Kabila lui édifia un monument et lui dédia un boulevard, mais la population ne confondit jamais le héros de l’indépendance avec les dirigeants qui lui succédèrent. Aujourd’hui, alors que le pays a traversé tant de vicissitudes, connu tant de bouleversements, le souvenir de Lumumba refait surface, moins comme figure du passé que comme élément mobilisateur pour le présent.
C’est parce qu’il se souvenait de son oncle que Jean-Jacques, le neveu de Patrice Lumumba (il est le petit fils de son frère) trouva un jour le courage de claquer la porte de la banque BGFI où il occupait un poste de responsabilité, sous la direction de Francis Selemani, un demi frère de Joseph Kabila : « je me suis regardé dans la glace, j’ai pensé que ce n’était pas pour cela que mon oncle avait combattu et j’ai pris ma décision ». C’est ainsi que Jean-Jacques, devenu lanceur d’alerte, a débarqué un jour dans les locaux du Soir, avec sous le bras des dossiers explosifs qui démontraient les collusions du clan Kabila. Depuis lors cet homme qui vit en exil avec sa famille soutient le combat du mouvement citoyen LUCHA et, à l’instar de Fred Bauma, du regretté Luc Nkulula, mort dans l’incendie de sa maison à Goma, il constate toute la modernité du message de son grand oncle: « il défendait l’unité du pays contre ceux qui voulaient le diviser (on dirait aujourd’hui le balkaniser…). Profondément nationaliste, il avait de hautes ambitions pour le Congo et n’était pas gagné par la corruption…Après lui, aucun dirigeant n’a porté son héritage, pas même ceux qui se disaient lumumbistes… »
Selon Jean-Jacques Lumumba, aucun politicien ne correspond aujourd’hui à cette image d’un homme droit, sans compromis. « C’est pour cela que nous nous référons à lui, il n’y a pas eu de héros comparable à lui. Le seul qui mobilise la jeunesse, c’est le docteur Mukwege, lui aussi défend les intérêts du pays et non sa cause personnelle…Pour le reste… C’est en songeant à Lumumba que nous souhaitons un renouvellement de la classe politique… »
L’historien Isidore Ndaywel s’est longuement penché sur l’histoire de Patrice Lumumba, devenu aujourd’hui un mythe. « C’est un personnage sans tâche, ses paroles fortes, éloquentes, frappaient les esprits. Disparu trop tôt, sans avoir eu le temps d’agir dans le concret, son image est demeurée intacte… »
De Lumumba, Ndaywel retient surtout les paroles fortes qui ont mené à la décolonisation, sa lutte pour l’unité du Congo, pour l’indépendance et aussi son combat économique. « Il souhaitait que les richesses du pays bénéficient aussi aux Congolais, ce qui l’a mené au conflit avec les grandes sociétés… »
Ndaywel constate aussi que « tous les dirigeants congolais qui ont suivi le leader assassiné ont déçu, aucun d’entre eux ne mérite d’être célébré… C’est pourquoi on s’attache à Lumumba comme à une bouée, il demeure un élément fédérateur. De plus, son martyre frappe les esprits, son long périple vers la mort ressemble à la Passion du Christ…Son engagement politique a été scellé par sa mort, il a fait le sacrifice de sa vie et il en était conscient… »
L’historien établit le lien avec le présent « cette image patriotique, irréprochable, touche d’autant plus que nous connaissons à nouveau le « Congo des martyrs ». Depuis 2016, (ndlr. lorsque les élections ont été reportées…) il y a eu beaucoup de morts, particulièrement parmi les jeunes. Paradoxalement, Lumumba est vénéré aussi dans la diaspora, même si, sociologiquement, beaucoup de jeunes Congolais vivant à l’étranger ont eu des parents mobutistes… »
L’intérêt pour Lumumba ne se limite pas aux Congolais, il touche aussi les jeunes Belges. « A chacun de mes séjours en Europe », poursuit Ndaywel, « je constate la culpabilité qui persiste en Belgique… Des jeunes viennent me trouver pour en savoir plus, ils regrettent qu’à l’école on ne leur ait pas parlé de Patrice Lumumba, ils relisent son discours du 30 juin et souhaiteraient, si longtemps après, demander pardon pour la chicotte, pour les injustices de la période coloniale… Toutes ces demandes exigent une réponse… Quant au Congo, Mobutu, durant les cinq premières années de son règne, s’est réclamé de Lumumba, mais après, durant trente ans, il s’est autodétruit…Laurent Désiré Kabila, lui, avait, dans son maquis, poursuivi le combat de Lumumba, et il fut assez bien accueilli par la population. Mais par la suite, les Congolais ont éprouvé une telle rancune à l’égard de son fils Joseph que l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, qui avait chassé Mobutu en 1997 ) se trouve aujourd’hui complètement discréditée.

28 juin 2018

Une place à Bruxelles pour Patrice Lumumba, jadis honni par les Belges

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Les images sont implacables et malgré les années, elles ont gardé toute leur charge d’émotion. Nous sommes le 30 juin 1960. La statue de Léopold II domine toujours l‘entrée du Palais de la Nation à Léopoldville, où siégera le futur Parlement congolais. Sanglé dans son uniforme, raide et solennel, le roi Baudouin a été le premier à prendre la parole. Il vante l’œuvre de son aïeul et donne des conseils aux Congolais : « ne compromettez pas l’avenir par des réformes hâtives, ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique tant que vous n’êtes pas certains de pouvoir faire mieux. »
Au premier rang, un homme griffonne encore dans la marge de son texte, il biffe ci, ajoute là et dès que le président Kasavubu termine sa réponse au roi des Belges, il se dresse, bouscule le protocole et s’empare du micro. La veille, son ami jean Van Lierde, prenant connaissance du discours de Baudouin, lui a soufflé « Patrice, tu ne vas tout de même pas laisser passer cela… »
Cela, c’est le paternalisme, le ton condescendant, les conseils qui accompagnent cette indépendance octroyée trop vite et sans doute à regret. Premier Ministre, élu en mai 1960 au grand dam des « modérés » amis des Belges, c’est à son peuple que Patrice Lumumba s’adresse d’abord. A cette population attentive qui, massée à l’extérieur, écoute en silence les discours retransmis par haut parleurs. Patrice Lumumba rappelle une autre réalité, il évoque la souffrance et les combats : « c’est par la lutte que l’indépendance a été conquise, (…) une lutte dans la quelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang ». Lorsqu’il décrit le système colonial que Baudouin avait présenté comme un « chef d’œuvre » il rappelle « nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin midi et soir, parce que nous étions des nègres. » Il évoque les terres spoliées, la souffrance des relégués, les fusillades, les cachots… Mais à la fin, il finit par tendre la main à la Belgique qui « comprenant le sens de l’histoire, ne s’est pas opposée à notre indépendance. » A l’extérieur du palais une immense ovation accueille ce discours de vingt minutes, qui clôt quatre vingt années de domination. Les images de l’époque montrent que Baudouin n’a pas écouté le discours jusqu’au bout. Dès les premières phrases, il s’entretient avec ses collaborateurs puis, alors que les officiels observent un silence consterné, il se lève et quitte les lieux. Le lendemain, la presse belge est, littéralement, assassine : Lumumba a offensé le Roi Baudouin, il est honni, condamné. Nul ne se souvient du discours dit « de réparation » prononcé l’après midi même, mais tout le monde a entendu le Premier Ministre promettre à son peuple : « nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir les lois d’autrefois et en faire de nouvelles, qui seront justes et nobles. »
Dès ce moment, la machine infernale se met à tourner, l’enchaînement des faits appartient à l’histoire : le 5 juillet le général Janssens, qui commande la Force publique, où des officiers belges encadrent solidement les soldats congolais, écrit sur un tableau noir la phrase demeurée célèbre : « avant l’indépendance =après l’indépendance. » L’effet est immédiat : les troupes se rebellent, Lumumba décide aussitôt de démettre Janssens et de placer des Congolais aux postes de commandement : Victor Lundula devient commandant en chef, Joseph Désiré Mobutu est nommé colonel et chef d’état major. Le Premier Ministre sait il déjà que cet homme auquel il accorde sa confiance a été mis en contact, dès 1959 avec les Américains, dont Larry Devlin, l’homme de la CIA, par son mentor belge le colonel Marlière ?
A peine décidées, les mesures d’africanisation de l’armée sont rejetées à Elizabethville, capitale du Katanga tandis que des viols de femmes européennes par des soldats congolais, réels et largement médiatisés, provoquent un début d’exode vers la Belgique. Le 9 juillet, le gouvernement belge décide d’intervenir au Katanga et dès le lendemain les para commandos belges désarment les soldats congolais. Le 11 juillet Moïse Tshombe proclame l’indépendance de la province du cuivre, joyau de la colonie. Le 14 juillet, une résolution du Conseil de sécurité autorise l’ « Opération des Nations Unies au Congo » (ONUC) ancêtre de la Monusco et les relations diplomatiques sont rompues entre Kinshasa et Bruxelles.
La crise étant devenue internationale, tout le monde s’en mêle : des anciens de la guerre d’Algérie, mercenaires et membres de l’OAS se mettent au service du Katanga, l’ONU et son secrétaire général Dag Hammarsköld siègent jour et nuit, Patrice Lumumba se rend à New York où les Américains lui demandent de garantir les droits des sociétés minières…
Le monde entier veut enfin savoir qui est cet homme mince, passionné, qui suscite l’adulation des une et la haine implacable des autres. Un homme qui savait qu’en prononçant son discours du 30 juin, il prenait le risque d’être sacrifié et qui est hanté par l’idée de sa mort probable.
La presse belge de l’époque décrit à l’envi un personnage ambitieux, exalté. Elle rappelle qu’à Stanleyville, alors qu’il était employé à la Poste, Lumumba fut condamné pour indélicatesse, il est dépeint comme un « communiste » et cela alors que ses premiers amis belges étaient des libéraux, comme le ministre Buisseret qui, en 1955 brisa le monopole de l’enseignement catholique…
En réalité, la fulgurante ascension de Patrice Lumumba est d’abord celle d’un autodidacte, né dans le Sankuru, qui franchit une à une, à force de travail et d’obstination, toutes les étapes de ce qu’on appelait alors l’émancipation : il obtient son certificat d’études primaires aux cours du soir organisés par les Frères Maristes, en 1947 il décroche un certificat de l’Ecole postale de Léopoldville, en 1948 il forge sa connaissance du français en suivant des cours par correspondance. Dès 1954, il écrit d’abondance, partout, autant qu’il peut, dans « La Croix du Congo » et « la Voix des Congolais ». En 1952 il obtient le statut d’ « évolué » suivi de la fameuse Carte du Mérite civique : l’enfant du village a enfin maîtrisé le langage et les codes des maîtres blancs. Mais ces derniers ne le reconnaissent pas pour autant comme l’un des leurs même s’il se multiplie au sein de diverses associations comme le Cercle libéral de Stanleyville, l’Amicale des postiers indigènes ou l’association des évolués de Stanleyville…En 1955 Lumumba est présenté à Baudouin dont il réussit à capter l’attention. Un an plus tard, représentant l’Association des personnes indigènes de la colonie, il effectue son premier voyage en Belgique.
Peau noire, cerveau lessivé jusqu‘à fonctionner comme celui d’un Blanc ? Patrice Lumumba ne sera jamais un « Bounty » ou plus précisément un « Mundele Ndombe » un Blanc à la peau noire : en 1958, il a créé le Mouvement national congolais MNC, premier et seul parti d’envergure nationale et qui brise les catégories « tribales ». Par la suite, d’autres voyages lui ouvrent les yeux alors que dans son pays, il en est encore à réclamer le libre accès des Noirs à tous les établissements publics. En 1958 il est invité à Accra, au Ghana, où la « Conférence du rassemblement des peuples africains » débat de l’avenir des pays colonisés. Déjà, la publication du « plan Van Bilsen » a brisé un tabou, démontrant que l’indépendance est envisageable … dans un délai de trente ans. Alors que dans le Bas Congo, l’Abako a entamé la lutte, Lumumba veut aller vite : à Léopoldville, devant 10.000 personnes, il proclame que « les Congolais doivent jouir immédiatement et pleinement de l’exercice des libertés fondamentales et de tous les droits politiques, administratifs, privés et civils… » Le premier novembre 1959, il est arrêté à Stanleyville, condamné à six mois de servitude pénale. Mais le 25 janvier 1960, lorsqu’il arrive à Bruxelles pour participer à la Table ronde il agite spectaculairement ses menottes : toutes les délégations congolaises ont refusé de discuter avec les Belges aussi longtemps que Lumumba ne serait pas libéré. Ces images là, elles aussi, frapperont les esprits durant les mois à venir, qui pourraient s’appeler la « passion Lumumba ».
Car depuis le défi du 30 juin, Luùmumba est devenu un homme à écarter sinon à abattre. Le distingué professeur Marcel de Corte n’a-t-il pas réclamé dans La Libre Belgique « un geste viril » ? Alors que Lumumba a révoqué le président Kasavubu qui avait lui-même déjà renvoyé son Premier Ministre, le colonel colonel Mobutu mène son premier coup d’Etat : il neutralise le Président et le Premier Ministre, met en place le collège des Commissaires généraux avec pour mission d’expédier les affaires courantes. Le 10 octobre Lumumba est placé en résidence surveillée, le 27, il s’enfuit en direction de Stanleyville où l’attendent ses partisans et plusieurs leaders nationalistes, le 1er décembre, au bord du fleuve, à Ilebo, le fuyard est arrêté. On saura plus tard que la chasse à l’homme menée par l’armée congolaise est supervisée par les Américains et suivie d’heure en heure par les Belges, qui parlent d’un « colis » à réexpédier…
L’acte d’accusation, rédigé par le ministre de la Justice de l’époque, Etienne Tshisekedi, est signée par le président Kasa Vubu et le 3 décembre, Lumumba est transféré dans la prison de haute sécurité à Thysville, aujourd’hui Mbanza Ngungu. Depuis les tréfonds du camp Hardy, en dépit d’un double ou triple cordon de sécurité (l’armée congolaise, les casques bleus de l’ONU) la parole de Lumumba se glisse vers l’extérieur, elle remue les soldats, elle galvanise ses partisans. Depuis Bruxelles, les Belges s’inquiètent, ils redoutent une autre évasion et encouragent un transfert vers Elizabethville, en dépit des avertissements de Godefroid Munongo le Ministre de l’Intérieur de Tshombe : « s’il vient à mettre les pieds au Katanga, Lumumba est un homme mort. » Durant des décennies, Jacques Brassine, fonctionnaire belge alors conseiller de Tshombé, s’évertuera à expliquer que « la fin de Lumumba, c’est une affaire de Congolais, à laquelle les Belges n’ont en rien participé…Nous étions même hostiles à son transfert… ».
Rien vu, rien entendu non plus. Lorsque se pose à Elisabethville l’avion qui amène le « colis » et ses compagnons M’Polo et Okito, les détenus ont été tabassés par les soldats congolais avec tellement de violence que l’équipage belge, pour ne plus entendre les cris des suppliciés, a verrouillé la porte du poste de pilotage. Lorsque le gouvernement katangais accueille la « livraison » des conseillers belges font rapport au ministre des Affaires africaines d’Aspremont Lynden via un certain Etienne Davignon qui depuis l’ambassade belge à Kinshasa assure la liaison.
Les dernières images feront le tour du monde et hanteront les consciences : Lumumba est menotté, tuméfié. Ses lunettes ont été écrasées sur ses yeux à coups de bottes, il a été hissé, déjà plus mort que vif, à bord d’un camion militaire. Sa chemise est déchirée, il saigne, mais il regarde droit devant lui, il ne semble pas se plaindre. A la maison Brouwez où il est emmené, les ministres katangais défilent durant toute la nuit et chacun ajoute sa portion de coups à ces hommes pantelants. Les Belges font rapport et déplorent la « sauvagerie » de leurs amis. A l’aube, lorsque les militaires accompagnés par le commissaire Verscheure emmènent les détenus vers une clairière, un peloton d’exécution se met en place. Les tireurs sont congolais, mais c’est le capitaine Gat qui ordonnera d’ouvrir le feu. Pressés d’en finir, les soldats enterrent sommairement les corps et les recouvrent de terre. Ils oublient à quel point on redoute l’éventuelle exhumation des corps, les pélerinages… Même mort, Lumumba n’est pas encore neutralisé et il faudra que son corps après avoir été découpé à l’aide d’une scie à métaux, soit dissous dans un bain d’acide sulfurique. Dans le fief de l’Union minière, les produits chimiques ne manquent pas. L’un des auteurs de l’opération, le commissaire de police Gérard Soete, se vantera plus tard d’avoir ramené plus tard en Belgique un dent de Lumumba et avant sa mort, il assurera l’avoir jetée dans la mer du Nord.
Même ce modeste vestige enflamme encore les imaginations : une reconstitution de la dent de Lumumba sera montrée ce week end sur la place qui, soixante ans plus tard, portera enfin le nom du martyr de l’indépendance du Congo.