18 septembre 2019

Pour le président Tshisekedi, les petits plats dans les grands

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Honneurs militaires et tapis rouge. Hymnes nationaux joués par la Musique des Guides. Revue des troupes et puis surtout, audience au Palais royal : le roi Philippe, fils d’Albert qui reçut Kabila et neveu de Baudouin qui connaissait si bien Mobutu, reçut avec chaleur Félix Tshisekedi, fils d’ Etienne, qui passa en Belgique la moitié de sa vie d’opposant tandis que la reine Mathilde et Denise Nyakeru, la première dame congolaise, qui fut infirmière à Bruxelles, faisaient connaissance.
La Belgique a tout fait pour que les premiers pas en Occident du nouveau président congolais le mènent d’abord à Bruxelles, avant Paris qui lui faisait les yeux doux et avant les Etats Unis où il participera à l’Assemblée générale des Nations unies. Aux yeux de la population congolaise, les symboles de cette « réunion de famille » pèsent lourd. Ils tiennent lieu de légitimation et le reste n’est qu’une suite logique. La normalisation des relations entre la Begique et le Congo s’est traduite par la signature de trois Memorandum d’entente et lettres d’intention portant sur des points sensibles : la réouverture des consulats, belge à Lubumbashi, congolais à Anvers, la définition d’un programme transitoire de coopération au développement après la suspension des activités de l’agence Enabel, une relance de la coopération en matière de finances et au niveau des banques centrales. Mais surtout, le dialogue étant renoué, se tiendront à nouveau, à intervalles réguliers, des consultations politiques bilatérales tandis que l’ambassadeur belge à Kinshasa a remis ses lettres de créances et que son homologue congolais sera bientôt désigné à Bruxelles. Le gouvernement belge étant en affaires courantes, aucun engagement nouveau sur le plan financier n’a cependant été pris. Mais là n’était cependant pas le plus important : le premier jour de la visite en Belgique du président congolais a marqué la fin de l’ère glaciaire qui avait caractérisé les dernières années du «règne » du président Joseph Kabila et lorsqu’il rencontra les hommes d’affaires, le président Tshisekedi fit salle comble.

15 septembre 2019

Histoires d’une cohabitation surprenante

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KINshasa

« Le président Tshisekedi ? il ne ferait pas de mal à une mouche, mais attention… »Vital Kamerhe, homme politique chevronné et tout puissant directeur de cabinet du 5e président de la RDC, a, depuis Mobutu jusque Joseph Kabila, une longue pratique des chefs d’Etat de son pays…Bienvenu Liyota Ndjoli, ancien ministre de l’environnement puis des PME dans l’ancienne majorité, n’en revient toujours pas et décrit le « miracle congolais »: « les deux présidents s’entendent bien et s’apprécient mutuellement. Quand çà bloque, ils s’invitent l’un chez l’autre, dînent en compagnie de leurs épouses, passent des heures à discuter en aparté, puis se font des concessions mutuelles. Lors de la composition du nouveau gouvernement, Kabila a abandonné le Ministère de l’Intérieur mais gardé la Justice… »Joseph Olenghankhoy qui dirige toujours le Comité national de suivi des accords et s’est transformé en « vieux sage » chargé de multiples médiations, souligne la modestie du nouveau président « vous en connaissez, vous, des chefs d’Etat qui accepteraient de vivre dans un simple deux pièces à la Cité de l’OUA, l’un de ces bungalows construits du temps de Mobutu pour accueillir des visiteurs étrangers… De là, si nécessaire, il prend volontiers la route de Kingakati pour aller discuter avec Kabila ». Mamweso, le directeur de cabinet de Félix Tshisekedi, venu de Bruxelles, précise que cette solution demeure provisoire : « c’est au Mont Ngaliéma que le président finira par s’installer, car depuis 1960 ce lieu est le symbole de l’Etat. »
Installée par le Forum Makutano aux côtés de Denise Nyakeru, la « première dame », Jeanine Mabunda, présidente du Sénat et proche de Joseph Kabila, rappelle son parcours et insiste «je connais le prix du pain ». Sa voisine, tout aussi à l’aise, opine du chef « moi aussi ». Si les femmes d’affaires du Forum relèvent l’élégance de l’épouse du président, elles apprécient aussi sa simplicité et son engagement dans la promotion des femmes.
A Kinshasa, où les grandes artères sont régulièrement paralysées par les embouteillages dus à la construction de « saute mouton » (une dizaine de viaducs qui devraient dégorger les principaux carrefours) tous les chauffeurs ont une histoire à raconter en fonction de leur sympathie politique : l’un raconte que Joseph Kabila, qui, conduisant lui-même sa jeep est resté bloqué pendant deux heures à la hauteur d’Utex Africa, comme le simple citoyen qu’il est redevenu, et un autre explique comment Félix Tshisekedi, s’informant des causes d’un autre blocage, a découvert que des policiers se faisaient payer pour dégager le trafic et serait alors intervenu pour les sanctionner…
Dans les salons, mais aussi dans les milieux populaires, toute la ville décrit désormais cette incroyable cohabitation entre l’ancien et le nouveau chef de l’Etat, entre le taciturne et le débonnaire… Si beaucoup se demandent quand l’un va « bouffer » l’autre, Joseph Olenghankhoy se montre optimiste : « d’accord, Joseph Kabila a gardé tous les moyens de l’Etat, mais Tshisekedi peut compter sur un autre atout, le soutien du peuple. Il le doit à son nom, certes, mais aussi à sa popularité personnelle. A chacune de ses apparitions, la foule se précipite. S’il devait être attaqué, il y aurait la guerre… »
La guerre… C’est précisément ce qu’en décembre et en janvier dernier, toutes les ambassades redoutaient, recommandant à leurs ressortissants de quitter le pays au plus vite : « si Kabila confisque la victoire il y aura soulèvement. Et si un opposant l’emporte, l’armée ne l’acceptera pas… »
Le temps passe vite et neuf mois plus tard, ces tensions semblent appartenir à la préhistoire. L’historien Isidore Ndaywel, qui fut l’un des leaders du Comité des Chrétiens laïcs et milita courageusement en faveur des élections et du respect des résultats du scrutin s’émerveille de la maturité de ses compatriotes : « le peuple congolais a remporté une triple victoire : Kabila a compris le message, il s’est effacé sans chercher à imposer son dauphin Shadary par la force. C’est un opposant, Félix Tshisekedi, qui a accédé à la présidence, aidé par le nom de son illustre père. Et surtout, le recours à la violence a été récusé, personne n’en veut… »
Répondant à ce message là, et en accord tant avec ses promesses qu’avec son caractère, Félix Tshisekedi a multiplié les gestes d’apaisement : les prisonniers politiques ont été libérés, les exilés, Moïse Katumbi et d’autres, sont revenus au pays, la radio et la télévision ont retrouvé leur liberté d’expression. « Désormais, c’est la transparence » nous promet le nouveau Ministre de l’Information Jolinot Makelele, qui a passé 33 ans en Belgique. Les pays voisins, rassurés, ont confirmé la légitimation du nouveau régime : les premiers déplacements ont mené Félix Tshisekedi à Brazzaville, Luanda, Addis Abeba où il est devenu deuxième vice président de l’Union africaine. Il s’est aussi rendu à Kigali, où le temps passé à visiter le mémorial du génocide et le texte empreint d’émotion laissé sur le registre des visiteurs ont touché l’opinion, au-delà de la politique…Est venu ensuite le temps des voyages à l’intérieur du Congo : le président, dans les zones en conflit, n’a pas seulement rencontré les généraux, il s’est aussi enquis du quotidien de la troupe et a promis des soins médicaux pour les militaires et leurs familles. A Djungu, près de la frontière du Sud Soudan, (le bout du monde vu de Kin…) il a retrouvé la prison où son père avait été détenu et la maman qui avait nourri le courageux Etienne, à Beni et Bunia Félix Tshisekedi s’est entretenu avec les populations victimes des rebelles ADF et mis de l’ordre dans l’organisation de la riposte à l’épidémie Ebola, les « locaux » accusant les équipes venues de Kin de « consommer » tous les moyens disponibles…. A Kasumbalesa, sur la frontière de la Zambie, le président a découvert les 40 postes de contrôle qui prélevaient leurs multiples taxes…
Les historiens, les politiques, ont cependant l’œil fixé sur la ligne du temps : « la prochaine échéance électorale, en 2023, c’est demain » murmurent des kabilistes qui pensent que leur chef compte les jours. Et cela même si, redevenu simple citoyen, Kabila passe désormais beaucoup de temps à s’occuper de sa réserve animalière de Kingakati, un méga Pairi Daiza où les Kinois, s’ils sont lestés de beaucoup de dollars, se rendent en famille le week end… D’autres se demandent si l’alliance avec Vital Kamerhe résistera jusqu’au bout car le tout puissant directeur de cabinet a pratiquement tenu les rênes du pouvoir durant les neuf mois écoulés. Mais il devra désormais composer avec le Premier Ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba. Un homme expérimenté qui, durant sept longues années, fut ministre du Plan sous Mobutu. Et d’aucuns se demandent si l’affaire des quinze millions introuvables ne serait pas une première torpille, dégoupillée pour atteindre Kamerhe, un homme qui joue aujourd’hui la modestie et l’efficacité, mais qui, d’ici 2013 pourrait lui aussi retrouver ses ambitions…En attendant, tranquille et assuré, Félix Tshisekedi trace son surprenant sillon…

15 septembre 2019

Interview de Félix Tshisekedi, la force tranquille

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Félix Tshisekedi : « une force tranquille, une force quand même «

Accompagnant votre père, opposant au président Mobutu, vous avez vécu longtemps en Belgique. Quel fut son rôle dans votre apprentissage politique ?

Ce n’est pas en Belgique que j’ai connu les débuts de son combat : avec lui nous avons été déportés au village, on appelait cela relégation. C’était en 1983-84, un milieu où il n’y avait ni école ni soin de santé. La naissance du parti UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) je l’ai vécue dans ma chair, dans ma vie même…En même temps que ma famille, ma mère, ma sœur, j’ai été témoin des souffrances du peuple congolais et, âgé de 19 ans à l’époque, j’en ai été victime moi-même. Même si je n’ai jamais revendiqué cela ; je suis l’un des pionniers de ce combat……
A cette époque nos parents ont décidé d’évacuer les enfants vers la Belgique, contraints et forcés afin que notre père puisse continuer sa lutte…Nous n’ étions pas préparés à l’exil, nous n’avions même pas un pied à terre, nous vivions comme tous les réfugiés…

Que signifie pour vous le slogan de votre père « le peuple d’abord » ?

Pour moi, cela signifie d’abord prendre en considération la volonté de ce peuple, en comprenant ses souffrances et en essayant de les résoudre. Il n’est pas normal que le Congo, avec ses immenses potentialités, soit l’un des peuples les plus pauvres du monde ! Lorsqu’on a mené un combat comme celui d’Etienne Tshisekedi qui a résisté grâce au soutien de la population on ne peut que penser que les désirs de ce peuple passent avant les nôtres.

Vous avez voyagé à l’intérieur du pays. Qu’est ce qui vous a le plus frappé ?

Avant tout, c’est la misère. L’écart complet entre les Congolais de la province et ceux de Kinshasa.. Or la plus grande partie des richesses, de la force du Congo vient de l’intérieur ou les populations sont restées dans un autre siècle alors que le Congo avançait. Ce qui m’a le plus bouleversé, c’est l’insécurité à l’Est et je me suis juré de tout faire pour ramener la stabilité, la sécurité et la paix. C’est invivable : les gens sont pris en otages, ils ne peuvent se rendre aux champs alors qu’ils vivent des produits de ces champs. On ne peut accepter que des pans entiers de la population vive dans de telles conditions. Je dois tout faire pour changer cela. J’ai aussi vu la souffrance des femmes, elle est inadmissible…

Est-ce en tenant compte de tout cela que vous avez lancé un train de mesures sociales ?

En fait, mon programme, ma vision, c’est de mettre l’Homme congolais au centre de mes préoccupations. C’est de son épanouissement, de son mieux être que viendra le développement de la RDC. Le bien être commence par la liberté ;les individus doivent être libres, de s’exprimer, d’entreprendre. Il faut leur garantir un accès à l’éducation.
Le droit à l’éducation est inscrit dans la Constitution et j’ai voulu marquer le coup : décréter la gratuité de l’enseignement fondamental, ce qui représente un budget de 37 millions de dollars par mois. Il est possible de dégager ces fonds, et des partenaires internationaux comme la BAD (Banque africaine de développement) ont déjà accepté de nous suivre, je les en remercie…Notre ambition est d’étendre cet effort à l’enseignement secondaire, puis supérieur…Nous travaillons aussi sur l’accès aux soins de santé, afin que les Congolais, épanouis, puissent affronter les défis du développement…Mais nous devons rester modestes, les pieds sur terre et ne pouvons attaquer sur tous les fronts à la fois. D’ici 2023 le social sera prioritaire…Les mesures concernant l’enseignement ont déjà suscité des manifestations de joie, de soulagement et nous allons continuer. Il fallait relever ce défi et pour le moment ça tient, il fallait oser…

Avec un budget de 5 milliards de dollars, allez vous trouver les moyens de cette politique ?
En numérisant l’économie, nous pensons pouvoir rationaliser les dépenses et ramener plus de recettes dans le trésor public. Actuellement 80% de nos recettes échappent au Trésor ! Donc en luttant davantage contre la corruption nous allons combattre ce coulage et réussir à mieux redistribuer la richesse sur l’ensemble du territoire…

Pouvez vous parler de l’affaire dite des 15 millions de dollars disparus, ce qui a été détecté par l’Inspection générale des Finances ?
Cette « histoire » est symptomatique du changement intervenu : elle a été détectée par l’ANR, l’Agence nationale de renseignement. J’ai réussi à humaniser l’ANR, transformée en un service qui doit humaniser la société. J’ai tenu à recevoir moi-même l’ inspecteur général des Finances M. Batubenga car mon souci était de l’entendre à propos des menaces qu’il aurait rencontré. Il m’a dit qu’il n en avait pas connu et qu’il avait transmis le dossier au Procureur, sans citer de nom .Je l’ai assuré de tout mon soutien et de ma confiance. Le dossier est désormais entre les mains de la Justice et n’a plus rien à voir avec moi. Je ne peux donc plus me prononcer sur ce sujet…
Je me bats pour un Etat de droit, pour l’indépendance de la justice et donc je ne mettrai pas mon nez dans ces histoires. Je ne veux pas être un dictateur et je laisse les institutions judiciaires faire leur travail en toute indépendance…
Garant des institutions je me suis assuré du fait que l’inspecteur pouvait faire son travail dans de bonnes conditions. De la même façon, le dossier du Docteur Ilunga (l’ex ministre de la Santé) se trouve entre les mains de la Justice… Je n’ai rien à voir là dedans. L’Etat de droit est en train de se mettre en place et je ne veux pas me mêler de ce qui n’est pas de mon ressort…

Quel est le climat des relations avec votre prédécesseur, l’ex président Kabila ?
Elles sont plutôt bonnes. Respect, considération mutuelle…,Il n’ a pas de plainte à avoir à ce sujet… Mais nous sortons d’un système qui est resté longtemps au pouvoir et certains collaborateurs ont encore quelques réflexes du passé, ont tendance à croire qu’ils sont encore au pouvoir, il y a eu des actes maladroits mais, essayant de m’élever au dessus de tout cela je crois qu’il faut privilégier la paix, la stabilité…Eviter toute crise intempestive qui aurait un impact sur l’économie et l’évolution du pays. Nous avons le devoir de tenir compte de l’intérêt supérieur de la nation et de privilégier la bonne marche de l’Etat en oubliant nos petits soucis personnels…Je reste optimiste sur la suite…

Une telle transition pacifique, c’est du jamais vu dans l’histoire du Congo…
Une grande première, c’est exact…Nous n’avons aucune expérience passée sur laquelle nous appuyer. C’est un défi énorme nous tentons de faire du neuf avec du vieux, nous sommes en train d’écrire l’histoire de notre pays et les générations futures nous jugeront…. Il nous faudra beaucoup de patience, de diplomatie, mais moi j’y crois…
On vous présente comme une force tranquille…
Je dirais plutôt une force patiente, et humble, qui sait écouter.
Mais une force quand même. Ferme sur les principes. J’ai été à l’école d’Etienne Tshisekedi et le respect des principes, je connais…
Mon père m’a aussi, à ses côtés , obligé, au sein du parti, à être plus diplomate…La population, à ce stade, nous soutient : partout où nous allons elle manifeste sa sympathie. J’y tiens, les gens sont libres de s’exprimer et si cela ne va pas, ils le diront.

La diaspora congolaise semble amorcer son retour.

Je les encourage à rentrer au pays quand ils seront prêts, mais ici, il n’y a plus d’inquiétude à avoir au niveau des droits et des libertés. Les inquiétudes peuvent exister au niveau professionnel, et organiser le retour peut prendre du temps. Le Congo est le pays de tous les Congolais, je leur garantis la sécurité et je travaille sur les forces de l’ordre pour les conscientiser afin qu’ils aient un comportement différent. Aujourd’hui les représentants de l’autorité qui s’adonnent à des comportements dégradants sont passibles de poursuites, et je sens qu’il y a un changement… SI j’ai dit qu’il ne fallait pas considérer les investisseurs comme du gibier, c’est parce que, d’ordinaire, dès que ces derniers rencontrent une autorité cette dernière veut leur soutirer quelque chose. Avant même le premier investissement on demande pas de porte et dessous de table ! Dès que commencent les activités, on essaie de percevoir des taxes…Pour arriver à la croissance et au plein emploi, il faut cesser de telles pratiques…Je n’ai pas les yeux partout, mais je fais de mon mieux pour sensibiliser…J’ai aussi créé une agence pour le changement de mentalité, afin qu’elle fasse ce travail de sensibilisation de la population et surtout des fonctionnaires de l’Etat…

Après avoir visité les pays voisins du Congo, qu’attendez vous de votre voyage en Belgique ?

J’ai toujours dit à mes amis belges que le pays qui pouvait aider le Congo à se relever, c’est la Belgique. Nous aider à renforcer notre administration, remonter le niveau de notre éducation, déployer une politique de santé qui puisse prendre en charge notre population . Avec nos « nokos » (oncles) belges nous pouvons faire beaucoup et mettre en place une coopération modernisée, adaptée aux circonstances actuelles, qui doit continuer…
Cependant, compte tenu d’un passé récent, la Belgique demeure assez frileuse par rapport à nos relations et j’aimerais amener les Belges à avoir confiance à nouveau ; les gens hésitent encore mais nous allons essayer de donner le plus de garanties possibles afin de les rassurer. J’ai déjà eu contact avec certaines PME et j’espère que mon passage en Belgique va booster ces relations. Il y a entre nos deux pays un énorme capital de confiance, de sympathie, mais ma crainte, c’est qu’il disparaisse : les problèmes communautaires ont cessé de faire voir la Belgique comme un pays uni et je crains que l’idée que nous avons de l’ancienne métropole s’estompe, au profit d’autres pays qui offrent aussi des possibilités, comme la Chine, l’Afrique du Sud, le Maroc, qui offrent bourses et possibilités aux Congolais. Auprès des jeunes, la Belgique perd du terrain et c’est bien dommage, pour les deux parties…
J’ai déjà plaidé en faveur du renforcement de la coopération militaire, j’en avais déjà parlé au Ministre Reynders lorsque je l’avais rencontré à Washington en avril.
Nous aurions besoin de l’expertise belge pour réhabiliter le camp de Kota Koli dans l’Equateur, qui forme des para commandos et à Kindu, la coopération va reprendre…
Plusieurs personnalités de l’ancien régime sont encore sous le coup de sanctions internationales. Allez vous intervenir en leur faveur ?
Ces personnalités font aujourd’hui partie de la coalition que nous avons formé. Si nous voulons que les choses se passent bien, nous ne pouvons que plaider en faveur d’une sorte d’assouplissement. Sauf évidemment si les raisons des sanctions sont autres que la crise politique que nous avons traversé, des violations des droits de l’homme par exemple. Ces sanctions étaient liées à la situation politique et celle-ci a évolué…

Quelle est votre vision, votre rêve à propos du Congo ?

Je rêve d’un Congo libre et pacifié, prospère évidemment, où les enfants du Congo vont à l’école dans de bonnes conditions, comme tous les enfants du monde où les parents ont un travail décent et un salaire qui leur permet de nouer les deux bouts. Je sais que les Congolais sont ingénieux, et qu’ils vont eux-mêmes améliorer leur environnement…Ils doivent compter plus sur le sol et ses ressources que sur notre sous sol, ce dernier est aussi est la cause de beaucoup de nos malheurs, car il a attiré beaucoup de convoitises y compris les plus cyniques. Si nous diversifions notre économie grâce à l’agriculture nous allons créer de l’emploi, atteindre l‘autosuffisance alimentaire et même pouvoir exporter…Côté emploi, les mines n’offrent pas beaucoup de possibilités…Nous devons aller vers la diversification de notre économie et sur le plan agricole, nous envisageons de créer des zones agro industrielles, de regrouper les paysans en coopératives, de leur donner les moyens nécessaires et d’améliorer les routes de desserte agricole, de créer de micro barrages afin de permettre l’industrialisation de notre agriculture.

Allez vous réclamer le retour des œuvres congolaises qui se trouvent en Belgique ?

Certainement pas dans l’immédiat : notre nouveau musée n’est pas assez grand pour accueillir toutes les œuvres qui sont déjà chez nous ! L’ancien musée construit du temps du président Mobutu contient encore 30.000 pièces qui devraient être exposées…Ce n’est donc pas le moment de faire revenir des pièces qui se trouvent en Belgique, mais nous pourrions peut être envisager des expositions, des échanges…Pour le moment, n’étant pas capable de gérer cette situation, je ne ferais pas une telle demande…Les revendications sont fondées, mais pas réalistes : notre patrimoine pourrait revenir certes, mais dans l’immédiat, nous n’avons pas la capacité de l’accueillir, nous avons d’autres urgences…

12 septembre 2019

Makutano: là où l’Afrique se rencontre

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KInshasa,

Quand le géant congolais ouvre les bras…

Cette fois, Elphine Kakudji a encouragé son frère à venir à Kinshasa. Officiellement, il participe à la 5eme édition du Forum Makutano (ce qui signifie rencontre) qui a rassemblé cette année plus de 500 participants venus de toute l’Afrique et surtout de pays accueillant la diaspora congolaise. En réalité, Gaëtan (nom d’emprunt) informaticien en Belgique, a fait le voyage pour prospecter le terrain et voir comment, à son tour, il pourrait devenir créateur d’emplois si la société de sa sœur, Sokam Holding, continue à étendre ses activités. Quarante ans, cinq enfants dont trois adoptés, un visage en forme de cœur et un prix de l’innovation qui vient de lui être décerné, la jeune femme, autrefois diplômée en relations internationales s’est révélée une femme d’affaires redoutable. Nécessité oblige : lorsqu’elle a quitté Lubumbashi pour suivre son mari, Elphine a vite compris que dans la capitale, il était difficile de vivre avec les 80 dollars d’un salaire de fonctionnaire. « Observant mon quartier, à Ma Campagne, j’ai constaté que presque toutes les femmes faisaient du commerce, vendant du pain, des légumes, des tissus… Ces places là étaient donc prises. J’ai pensé que la vente de carburant au détail pouvait être un bon créneau et devant ma maison, j’ai placé un bidon d’essence, acheté avec le salaire de mon mari… » Les taximen, les chauffeurs de camions si souvent en panne sèche et qui bloquent alors la circulation dans les quartiers ont ainsi été dépannés. Peu à peu, ils se sont habitués à acheter les bidons d’Elphine, qui s’approvisionnait en quantités croissantes chez le grossiste SEB : « cela évitait aux taximen et aux camions de faire le file devant les stations services et ils pouvaient poursuivre leur route… » Un peu à la fois, la jeune femme s’est initiée au commerce du pétrole, elle a signé un contrat avec SEB, puis loué un camion citerne, puis livré à domicile… Si le chemin a été long, aujourd’hui, c’est par barils qu’elle achète le pétrole alors que les tankers sont encore en mer « dans ce métier, il faut s’informer, être malin…Si un bateau citerne se trouve au large de Lomé, par exemple, et n’a pas trouvé d’acquéreur, le prix baisse et j’achète… »
Elphine voit déjà au-delà du pétrole : «puisqu’il faut lutter contre la déforestation et abandonner le charbon de bois, c’est le butane qui s’impose. Ma société vend donc des bonbonnes de gaz, du matériel de qualité, réutilisable et propre, car les gens se méfient des produits chinois…Sokam est désormais en pleine expansion… »
Encourager les filières innovantes, croire au dynamisme, à l’inventivité des Africains, miser sur les femmes, tel est exactement l objectif de Nicole Sulu, fondatrice du Forum Makutano, littéralement « là où l’Afrique se rencontre ». Dans ces assisses qui ont rassemblé plus de 500 entrepreneurs africains ayant payé leur séjour et le voyage pour débattre des opportunités de leur continent, les Occidentaux étaient rares et les Belges invisibles, mais des dirigeants africains de poids étaient présents comme l’ex présidente du Liberia Eileen Johnson Sirleaf, le président du Niger Mamadou Issoufou, l’ancien ministre du Plan du Sénégal, et l’ex président du Ghana John Dramani Mahamat. Des personnalités qui misent à fond sur le capital humain de leur continent. En marge des débats et des rencontres où les cartes de visite ont circulé par centaines, aucun stand n’était tenu par des « professionnels du développement » agences de l’ONU ou ONG. Mais par contre, ici une Congolaise venue de Genève proposait des sacs de haute couture taillés dans les chutes d‘étoffes de luxe, là on pouvait essayer des produits de beauté et de coiffure spécialement destinés aux cheveux crépus et aux peaux noires, tandis que le patron de la société Jambo, descendu du Kivu pour proposer des jus de fruits de fruits (gingembre, maracuja, bissap) se retrouvait presque en rupture de stock et qu’un jeune Rwandais féru d’informatique proposait ses techniques de photos aériennes afin d’optimiser l’agriculture.
Non seulement l’Afrique de demain promeut désormais les circuits courts et la consommation de produits locaux, mais elle se lance avec détermination dans le numérique : Kenny croit en l’avenir de la cryptomonnaie, et assure qu’à Goma, Beni, Butembo, toutes les villes de l’Est proches du Rwanda et de l’Ouganda, on ne paie plus qu’à l’aide son smartphone. « A Kin aussi je vais diffuser mes « wallets » et mes « blockchain », l’usage de la monnaie papier va reculer. » L’Afrique sauterait elle des étapes ? Probablement : il y a des années qu’au Congo tout le monde pratique le « mpesa », le transfert d’argent via le portable et perçoit son salaire par voie électronique…
Félix Tshisekedi, le cinquième président de la RDC, s’inscrit à fond dans cette modernisation, présidant la « plate forme numérique » nationale afin de numériser les administrations. Soutenant le Forum Makutano, depuis la séance d’ouverture jusqu’au débat final il s’est fait ovationner en déclarant que les services de l’Etat devaient désormais « cesser de considérer les investisseurs comme du gibier » et qu’il fallait impérativement réduire les taxes innombrables et réduire les tracasseries…
Les bureaux d’immigration de l’aéroport de N’Djili, jadis haut lieu d’ennuis et de palabres, témoignent des changements en cours: désormais, c’est en quelques minutes qu’un visa volant est validé moyennant 90 dollars ; les fonctionnaires de la DGM, (Division générale des migrations) naguère si bougeons et chicaneurs souhaitent désormais la bienvenue, les taxis à prix fixe ronronnent tranquillement tandis que sur le Boulevard des « saute mouton » en construction offriront bientôt des passerelles menant directement vers les quartiers populaires…Les « cent jours » du président n’ont pas été un simple effet d’annonce et plusieurs changements sont déjà visibles…
Mais surtout, qu’ils viennent de Bruxelles, de Paris ou de plus loin encore, les vols sur Kinshasa affichent complet : l’affluence au Forum Makutano en témoigne, c’est par dizaines de milliers que les Congolais de la diaspora rentrent au pays et d’aucuns assurent que depuis janvier on aurait enregistré un million d’entrées ! Cependant, ces retours sont rarement définitifs du premier coup et les premiers voyages sont souvent consacrés à la prospection. Mais à la différence des décennies précédentes, par exemple lors de la chute de Mobutu, ce sont moins des demandeurs d’emplois qui affluent que des Congolais de la deuxième ou de la troisième génération. Ils sont éduqués, diplômés, comme Christian, juriste et fonctionnaire fédéral en Belgique. Il a pris un congé sans solde de six mois pour préparer son retour au pays et soutient activement Vital Kamerhe, le très puissant directeur de cabinet de Tshisekedi « si j’ai quitté un emploi où je gagnais 3500 euros par mois, ce n’est pas pour faire fortune au Congo. C’est, tout simplement, parce que j’aime mon pays et que le temps est venu… »
Très nombreux dans les coulisses du nouveau pouvoir, les Congolais de la diaspora reconnaissent cependant qu’avec leurs compatriotes restés au pays, les relations ne sont pas toujours faciles « de part et d’autre, il y a des complexes, des craintes… Ceux qui sont restés au pays rappellent qu’ils ont lutté, souffert et ils comprennent mal qu’en exil, la diaspora congolaise elle aussi a du s’accrocher, se heurter à un plafond de verre… »
Les retours sont encouragés par le parcours personnel de Félix Tshisekedi : lui aussi, fils d’un opposant politique, a grandi et fondé une famille en Belgique et dans son entourage on reconnaît, ne serait ce qu’à l’accent, de nombreux « Belgicains »…
L évolution politique du Congo, où la volonté d’apaisement est manifeste, n’est pas seule à encourage ces retours. Nul n’ignore les difficultés rencontrées par les migrants en Europe tandis que la vague de violence xénophobe en Afrique du Sud suscite la réprobation générale : des manifestations ont eu lieu devant l’ambassade sud africaine, les commentaires se multiplient sur les réseaux sociaux, les autorités préparent même des plans de rapatriement. Alors que chacun dénonce l’ingratitude des Noirs sud africains, au Congo, il semble que le géant se réveille enfin et ouvre les bras…

12 septembre 2019

Une question douloureuse au Congo: quinze millions de dollars portés disparus

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Neuf mois après des élections au résultat controversé, le nouveau gouvernement congolais a prêté serment et le Premier Ministre a présenté son programme, le chef de l’Etat Félix Tshisekedi a conforté sa popularité en promettant la gratuité de l’enseignement et en entamant plusieurs grands aménagements routiers. Mais un premier coup de grisou secoue déjà la coalition CACH qui réunit deux partis d’opposition, l’UDPS de Tshisekedi et l’Union nationale pour le changement, le parti de Vital Kamerhe. Ce dernier, qui reste le tout puissant directeur de cabinet du chef de l’Etat, l’homme aux commandes de la République, doit faire face à une question embarrassante que la presse martèle à satiété : « où sont passés les 15 millions de dollars provenant d’une « décote » des produits pétroliers et qui devraient avoir été versés au Trésor public ?
C’est un rapport de l’Inspection générale des Finances, publié en juillet dernier, qui a soulevé le sujet, assurant n’avoir pas trouvé trace de cette somme dans les comptes publics. Le fond de l’affaire est complexe, assez technique : le Trésor public devait verser 100 millions de dollars aux sociétés pétrolières en compensation d’ un manque à gagner et toucher 15% de cette somme en raison d’une décote. Essayant de retracer la somme, l’IGF assure ne plus en avoir trouvé trace, ce qui ouvre la porte à tous les soupçons.
La contre attaque de Vital Kamerhe, premier à monter au créneau, a porté sur plusieurs points : il assure que l’argent n’a pas été détourné et que le comité de suivi des produits pétroliers pourrait le confirmer. Le simple bon sens pourrait aussi ajouter que durant les neuf mois qui ont précédé la mise en place du gouvernement, l’Etat, désireux de marquer le changement, a du procéder à des décaissements urgents, entre autres pour lancer certains travaux publics. Durant ces mois sans gouvernement, les décisions ont été centralisées sans que l’administration puisse en assurer le suivi et certains déboursements pourraient ne pas avoir été orthodoxes… L’autre axe de la contre attaque vise l’Inspection des Finances elle-même : qui donc lui a demandé de mener cette enquête ? Le 24 août, Kamerhe, dénonçant une « machination » , a prié l’inspection générale des finances de cesser toutes ces missions de contrôle jugées illégales tandis que le président Tshisekedi lui-même, s’exprimant devant le Forum Makutano rassemblant des opérateurs économiques, a critiqué indirectement les inspecteurs de finances en déclarant, de manière elliptique, que les membres de la FEC (Fédération des entreprises du Congo) ne devaient pas être considérés comme du gibier…
Autrement dit, il est clair que le zèle de l’IGF dérange car à ce stade, même si rien n’indique que les 15 millions « égarés » aient été utilisés à des fins d’enrichissement personnel, l’opinion aimerait en connaître l’utilisation…
La publicité donnée à cette affaire, le malaise perçu au sommet de l’Etat révèlent aussi les contradictions d’un nouveau pouvoir qui est obligé d’afficher une improbable unité : si Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe s’apprécient et semblent travailler en symbiose, qu’en est il de leurs formations politiques respectives ? Et ne peut on imaginer que le « coup de Jarnac » de l’IGF ait été inspiré par le FCC (Front commun pour le Congo) toujours fidèle à Joseph Kabila, majoritaire à l’Assemblée et qui voit certainement d’un mauvais œil la popularité grandissante d’un Félix Tshisekedi qui a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille ?

27 août 2019

Le nouveau gouvernement congolais entre en piste

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Des seconds couteaux qui incarnent l’indispensable compromis entre Tshisekedi et Kabila

Enfin… Après d’ultimes réglages et sept mois après l’investiture du président Tshisekedi, la composition du nouveau gouvernement congolais a enfin été dévoilée par le Premier Ministre Sylvestre Illunga Illunkamba alors que le chef de l’Etat s’envolait pour le Japon.
Le défi à relever était de taille : il fallait que la nouvelle équipe illustre à la fois le changement réclamé par la population et promis par le nouveau président tout en tenant compte de la réalité d’un rapport de forces toujours favorable au président sortant Joseph Kabila. En effet, la plate forme des FCC, (pro Kabila), garde toujours la majorité à l’Assemblée et au Sénat et exigeait initialement de conserver la plupart des ministères régaliens. Des compromis ont donc du être trouvés à l’issue de longues tractations et aussi de contacts personnels entre le président sortant Kabila et son successeur Tshisekedi qui avaient tous deux à cœur de préserver l’image d’une transition apaisée. L’une des méthodes permettant de satisfaire tout le monde fut évidemment de faire jouer la loi du nombre : le nouveau gouvernement comprend donc 65 membres dont 42 sont issus des FCC et 23 de Cap pour le Changement, Cach, issue de l’alliance entre l’UDPS de Félix Tshisekedi et l’UNC de Vital Kamerhe, qui demeure toujours son très puissant et très habile directeur de cabinet.
L’autre versant de la stratégie de l’apaisement a été de retirer les « premiers couteaux », soit les éléments les plus en vue, sinon les plus conflictuels, dans les deux camps et surtout dans celui de Kabila. Place a donc été réservée à des « seconds couteaux », représentant des générations plus jeunes, au détriment de personnalités de poids mais héritières d’un lourd passé. Restera à savoir si les nouveaux venus pourront se défaire de l’influence des grands leaders politiques demeurés dans l’ombre.
Exit donc, entre autres, Lambert Mende Omalanga, qui fut longtemps porte parole du gouvernement sortant et donnait parfois l’impression d’exprimer tout haut les pensées de Kabila, exit Kalev Mutomb, qui dirigea l’ANR (services de renseignement) et aurait gardé jusqu’en dernière minute ses chances pour le ministère de la Défense, son collègue François Beya demeurant, lui, conseiller spécial du président. D’autres « hommes forts » ont également été écartés de la liste, comme She Okitundu l’ancien ministre des Affaires étrangères, Henri Mova Sakanyi qui dirigeait le parti présidentiel PPRD ou Emmanuel Shadary, le « dauphin » malheureux et ex-ministre de l’Intérieur…Martin Kabwelulu, l’ancien ministre des Mines qui avait mené la bataille contre les multinationales a disparu de la liste, tout comme le puissant Moïse Ekanga, l’homme des contrats chinois, qui avait été pressenti comme Ministre des Mines mais se heurta lui aussi au veto du président Tshisekedi.
Si les piliers du système Kabila ont été écartés, les transfuges politiques n’ont pas été récompensés pour autant : Tryphon Kin Kiey Mulumba, l’équilibriste de talent (fondateur du Soft) qui après avoir lancé le mouvement Kabila Désir ( !) avait rejoint l’opposition à la veille du scrutin, n’a pas été repris, pas plus que deux personnalités marquantes et controversées de l’Est du pays, Antippas Nyamwisi, l’homme fort de Beni et Modeste Bahati Lukwebo qui revendiquait quatre portefeuilles pour son parti l’AFDC, le plus important au sein de la coalition pro Kabila. Ayant quitté les FCC avec fracas, le « frondeur » ne fut guère récompensé mais plusieurs transfuges de son parti ont hérité d’un ministère, à l’instar de Mme Nene Nkulu, nommée Ministre d’Etat à l’emploi.
Restera à suivre le prochain train de nomination des mandataires des entreprises publiques, qui permettront peut-être des repêchages. Tous les caciques n’ont cependant pas été écartés : Azarias Ruberwa, ancien leader des rebelles du RCD Goma, représentatif des Banyamulenge du Sud Kivu et très écouté par Kabila a hérité du ministère de la Décentralisation et des réformes institutionnelles tandis que Célestin Tunda ya Kasende, un homme influent mais peu médiatisé a été nommé ministre de la Justice et Vice-Premier Ministre.
Du côté de la coalition Cach, un homme influent comme Vital Kamerhe a préféré rester aux commandes du cabinet présidentiel et mettre en piste des lieutenants fidèles tels que David Jolino Makelele, ministre de la Communication et des médias et installer aux Finances Jose Sele Yalaghuli, qui fut directeur général des impôts alors que l’intraitable Matata Mponyo était Premier Ministre.
Des membres éminents de l’UDPS ont été récompensés de leur fidélité au parti comme Rubens Mikindo, qui devient ministre des Hydrocarbures ou Gilbert Kankonde Malamba qui hérite du Ministère de l’Intérieur avec un premier problème à résoudre, sa nationalité belge et son passeport émis dans la commune de Beersel! Quant à Marie Ntumba Nzeza, qui hérite du Ministère des affaires étrangères, elle incarne le réel changement, qu’il s’agisse du genre ou de la qualification : cette militante féministe, proche de Félix Tshisekedi, fut à Bruxelles membre du Cafcod (cadre permanent de concertation de la femme congolaise) et est diplômée en sciences sociales de l’ULB. Dès son retour au Congo, elle avait été nommée secrétaire générale adjointe de l’UDPS en charge de la diplomatie. Deuxième femme congolaise à la tête de la diplomatie, la première ayant été Mme Elikya Liyondo nommée par le président Mobutu, Mme Ntumba Nzeza symbolise aussi l’un des nouveaux potentiels du Congo : une diaspora nombreuse et formée qui désire regagner son pays pour participer à son développement…

11 août 2019

Le conseil d’Herman de Croo à Kinshasa: “un président doit se faire élire chaque jour”

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A la veille de ses 82 ans, Herman De Croo, ministre d’Etat, pilier de l’Open VLD et président du CREAC (Centre de recherches et d’expertise sur l’Afrique centrale) revient de son 37eme voyage au Congo. Chaque année, depuis près de 40 ans, il tient à passer une ou deux semaines sur l’Equateur, et pas seulement pour veiller sur les affaires d’UtexAfrica, dont il est membre du conseil d’administration depuis 1981. Politique avant tout, très branché sur la coopération via son fils Alexander, Herman De Croo tient beaucoup à garder intact son carnet d’adresses et surtout à maintenir le contact non seulement avec les élites congolaises, de Mobutu à Tshisekedi père et fils en passant par le clan Kabila, mais aussi avec les Congolais, sinon de base du moins représentatifs d’une population en pleine croissance.
L’explosion démographique, c’est d’ailleurs ce qui a frappé le bourgmestre de Brakel, souvent apostrophé par ses concitoyens à propos des migrants : « à Kinshasa comme ailleurs, la population ne cesse de croître, la transition démographique est loin de s’opérer et cette croissance rogne les éventuels progrès économiques : le Congo compte aujourd’hui 90 millions d’habitants ! . Lorsqu’on étudie la question on découvre que ce ne sont pas les plus misérables qui partent les premiers, mais les autres, sitôt qu’ils ont les moyens de migrer. A ce stade, où les apports de la diaspora représentent bien plus que toutes les aides internationales cumulées, il me paraît évident que les Congolais, comme leurs voisins du reste, persisteront à vouloir tenter leur chance à l’étranger, en Europe ou ailleurs…Pour vivre mieux, pour aider leur famille… Je leur dis toujours « quand vous avez un coffre fort fermé et que vous n’en avez pas la clé, ce coffre fort ne sert pas à grand-chose… »

Herman De Croo est aussi frappé par des phénomènes de longue durée : « alors que Mobutu avait voulu créer un sentiment d’appartenance, en unissant ces populations si diverses, on constate qu’aujourd’hui le Congo tend à se fragmenter : sur les 84 groupes ethniques que compte le pays, aucun ne compte plus que 7% de la population et la division administrative en 26 provinces a renforcé cette ethnicité. Le sentiment « ethno tribal » gagne du terrain…Lors de l’élection de Felix Tshisekedi, les quatre évèques du Kasaï, (la province d’origine de la famille Tshisekedi) l’ont soutenu sans hésiter … »
Même s’il considère que « la situation demeure préoccupante » Herman de Croo constate cependant que, contrairement à de nombreuses prévisions, les élections du 31 décembre 2018 se sont déroulées de manière relativement pacifique : « en 2015 et 2017 il y a eu des épisodes très violents, très meurtriers mais cette fois le pire ne s’est pas produit. Constatant l’échec de Shadary, le « poulain » de Joseph Kabila, le président sortant n’a pas voulu forcer la main et une solution de compromis été recherchée. Finalement, la paix a été préférée à la vérité électorale, ce « verdict des urnes » défendu par l’Eglise catholique. L’annonce des résultats s’est déroulée de manière très subtile : on a d’abord proclamé le résultat des élections provinciales, ce qui a rassuré le « clan Kabila » qui a vu que sa coalition, les FCC, Front commun pour le Congo, gardait le contrôle du Sénat, de l’Assemblée et et de la majorité des postes de gouverneurs. »
Par deux fois, Herman De Croo a rencontré le président Félix Tshisekedi, arrivé à la tête de l’Etat dans les circonstances que l’on sait, sa victoire ayant été proclamée par la Cour constitutionnelle. Le Ministre d’Etat belge, vieil animal politique, constate que, manifestement, « Félix veut bien faire, il essaie de stabiliser la situation, mais autour de lui, il y a du monde qui tourne… Je lui ai donné un seul conseil : « un président doit se faire élire chaque jour… » Et de constater que la série d’actes posés par le nouveau chef de l’Etat ont à chaque fois contribué à conforter sa légitimité : voyages dans les pays voisins, libération des prisonniers politiques, normalisation des relations avec la Belgique et l’Union européenne, retour au pays de Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba… “Il y a une nouvelle brise qui souffle… Tout cela élargit la marge de manœuvre du nouveau président, même si son prédécesseur contrôle encore les postes clés que sont aussi la justice, la sécurité, l’armée… »
Durant son séjour kinois, Herman de Croo a été invité à quatre mariages ainsi qu’à un banquet donné en son honneur et, même s’il est un vieil ami du Congo, il a encore réussi à être surpris : « l’adaptabilité des Congolais m’étonnera toujours… Des gens qui, hier encore apparaissaient comme des adversaires irréductibles aujourd’hui s’embrassent, se comportent comme les meilleurs amis du monde… » Et de soupirer : « peut –être ces gens, les privilégiés, appartiennent ils à la même couche sociale ? Avec un point commun, hélas, une grande indifférence à l’égard des plus pauvres… A Kinshasa, j’ai aussi rencontré des enfants de la rue, des familles où les hommes et les femmes mangent alternativement, un jour sur deux… Mais qui se soucie de ceux là, à part ceux qui craignent une explosion populaire ? »
Bénéficiant du recul de l’expérience, Herman De Croo distingue aussi les problèmes à long terme qui menacent le Congo : « aujourd’hui déjà des réfugiés climatiques, des éleveurs venus du Soudan du Tchad mènent leurs troupeaux vers le Sud et sont perçus par les Congolais comme des envahisseurs… En Europe, même si cela ne plaît pas, il faut comprendre que les migrations africaines sont inévitables. Si la population s’accroît, si les ressources ne sont pas mises en valeur, les flux de migrants ne feront qu’augmenter et en Europe, on ferait mieux de s’y préparer…De se rappeler aussi qu’au 19e siècle, 63 millions d’Européens ont quitté le Vieux continent, fuyant les famines et les guerres et peuplant l’Amérique… »
D’ici quelques semaines, le président Félix Tshisekedi qui semble avoir obtenu le soutien des Américains, reviendra enfin en Belgique, un pays où il a passé l’essentiel de sa vie adulte. Il s’agira d’une visite officielle, celle du premier président congolais pacifiquement arrivé à son poste et là, Herman De Croo, ministre d’Etat sinon diplomate malgré lui, est très clair : « il faut que cette visite, qui se prépare déjà très sérieusement à Kinshasa, se traduise par un succès… »

11 août 2019

J.J. Muyembe: un rideau de vaccins contre Ebola

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Interview du Dr Jean-Jacques Muyembe, directeur de l’IRNB (Institut de recherches biomédicales)à KInshasa et responsable de la coordination multisectorielle de lutte contre Ebola.

L’épidémie d’Ebola, d’Ebola, en atteignant Goma, a été qualifiée d’ « urgence sanitaire de portée internationale ». Cela signifie-t-il qu’elle atteint un nouveau stade et vous-même, en vous installant dans la capitale du Nord Kivu, avez-vous repris le contrôle du fléau ?
Le contrôle, c’est trop dire. Mais il est un fait que nous avons identifié les membres de la famille de l’orpailleur qui était venu du Nord Kivu, (Mongwalu,province d’Ituri). Sa femme et son fils, qui avaient été contaminés, ont été hospitalisés à Goma, traités et aujourd’hui leur état s’améliore, d’ici quatre jours ils pourraient sortir guéris. L’épidémie ne s’est pas étendue, mais il nous faudra attendre un total de 21 jours pour avoir toutes nos garanties à ce sujet.

L’arrivée d’Ebola à Goma a inquiété les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda. Avez-vous pris des mesures communes ?

Nous avons eu une réunion de concertation avec nos voisins rwandais. S’y trouvaient des experts de haut niveau, mais qui avaient surtout une connaissance théorique de l’épidémie. Ici, au Congo, nous avons des cas bien réels… Ils l’ont reconnu, en disant qu’ils étaient bien préparés à toute éventualité, mais qu’au Congo, nous avions la connaissance pratique, c’est la dixième épidémie Ebola à laquelle nous faisons face. C’est en 1976 que j’ai participé à la première découverte du virus Ebola et les autres épisodes ont suivi.
Je reconnais cependant qu’au Nord-Kivu, la situation est plus complexe que ce que j’ai connu auparavant : l’insécurité est permanente, la population n’a plus confiance en personne. Dans les jours qui viennent, je serai à Beni,Mangina et Mabalako pour me rendre compte personnellement du problème. Il est difficile de surveiller, de se maintenir informé quand la population n’a pas confiance…
Ce déficit de confiance est dû aux conflits armés qui durent depuis trop longtemps, mais aussi aux politiciens locaux qui répandent les rumeurs et attisent la méfiance. C’est précisément pour cela que je vais me rendre à Beni, je compte y parler avec tout le monde, les chefs de communautés, les responsables religieux etc…Le message que je vais tenter de faire passer, c’est qu’il faut que la population s’implique, collabore avec nous dans la lutte contre Ebola. Nous avons besoin de l’engagement de tous.
Au Nord Kivu la situation est bien différente de ce que j’avais connu naguère dans l’Equateur, les gens n’ont pas confiance.

Quelles sont les erreurs qui avaient été commises par votre prédécesseur le ministre de la santé Oly Ilunga, qui a démissionné mi juillet ?
Je ne veux pas entrer dans la polémique, dans les histoires personnelles. Je crois qu’il faut tenir compte des particularités du Nord Kivu. Si les gens sont méfiants, c ‘est pour de multiples raisons et si on n’a pas la population avec soi, tout devient inefficace.

Le fait que deux vaccins, l’un produit par la société Merck, l’autre par la multinationale Johnson et Johnson, aient été mis en concurrence, n’a-t-il pas aggravé le problème, renforcé la méfiance ?

Les deux vaccins n’ont jamais été mis en concurrence. Seul le vaccin Merck(rVSV-ZEBOV) a été utilisé dans l’épidémie de Maladie à virus Ebola (MVE) dans à l’Equateur en (2018) et maintenant au Nord-Kivu et en Ituri.Le rapport préliminaire sur l’efficacité de ce vaccin est fort encourageant avec un taux de protection de plus de 97%.Ce vaccin est destiné à couper la chaîne de transmission entre un malade Ebola confirmé par le laboratoire et son entourage direct (ses contacts) et les contacts de ces contacts.Les autres cibles sont les agents de santé et les travailleurs de première ligne. (front line workers).Ce vaccin n’est donc pas destiné à une population générale.
Le SAGE (groupes d’experts internationaux pilotés par l’OMS) lors de sa réunion du 5 mai 2019, avait estimé que, si l’épidémie actuelle de MVE dure plus longtemps, il pourrait avoir un sérieux risque de pénurie de vaccin Merck. C’est pourquoi SAGE avait fait deux recommandations importantes : d’abord d’utiliser en RDC les doses ajustées de 0,5ml (ce qui correspondait à la quantité qui avait été utilisée avec succès en Guinée) au lieu de 1ml utilisé jusqu’ici ; ce qui ramènera notre stock à 500.000 doses.En deuxième lieu, SAGE conseille au pays de recourir à un second vaccin qui soit préventif.
D’après les données de l’OMS, le vaccin Johnson et Johnson est le candidat vaccin préventif qui présente le plus de données scientifiques par rapport aux vaccins russes et chinois.
Ce sont là les raisons qui nous ont poussés à faire un projet d’étude sur le vaccin JnJ afin de créer un « rideau d’immunité » pour protéger la population habitant la bande de terre entre Kayina (zone infectée) et Goma, une ville de plus de 2 millions d’habitants. L’étude devait être réalisée en consortium avec la London School of Hygiene and Tropical Medicine et l’Institut de Médecine d’Anvers.Le vaccin JnJ était donc un projet et n’a jamais été utilisé sur le terrain. Le vaccin JnJ a l’avantage de protéger contre les différents sérotypes du virus Ebola, soit contre « Ebola Zaïre » lors de la première injection et contre « Ebola Soudan », Bundibugyo et Forêt de Taï et contre le virus Marburg après la deuxième injection.(ndlr. les virus portent le nom du lieu où ils sont apparus la première fois) Le grand défi est d’adresser le bon message à la population pour la deuxième injection, qui a lieu plus de 20 jours après la première. Mais ce défi n’est pas insurmontable.
Le vaccin JnJ est déjà utilisé en utilisation en Guinée où il a fonctionné et cette année, il a été introduit en Ouganda où l’on redoute aussi une expansion de l’épidémie.

Ce vaccin polyvalentse trouve au « niveau deux » des tests, mais il a déjà été étudié avec succès par l’Institut tropical d’Anvers, par l’Institut d’études tropicales de Londres dont le directeur est Peter Piot, qui a découvert Ebola avec moi en 1976…
Nous recommandons d’étendre la vaccination à ce vaccin là, afin que la population soit la mieux protégée possible et que nous puissions agir en amont, là où l’épidémie ne sévit pas encore, afin que sa progression puisse être stoppée.

Avez-vous confiance dans vos forces, réussirez vous à stopper, encore une fois, l’avancée d’Ebola ?

Oui, j’ai confiance, car la communication avec mes compatriotes s’est améliorée … C’est un virus que nous connaissons, que nous avons déjà combattu, nous disposons déjà de médicaments efficaces qui sont administrés avec succès et nous allons utiliser des vaccins performants. Bien sûr, nous avons le soutien de l’OMS, d’ONG internationales, mais ce qui compte c’est que l’expertise est nationale : à la manœuvre se trouvent des Congolais qui connaissent ce virus et l’ont déjà combattu et vaincu…

2 août 2019

Dans l’Est du Congo, la violence a fait plus de morts qu’Ebola

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Ce message nous est adressé depuis un bateau qui fait la navette entre Goma et Bukavu : « tous les bateaux sont empêchés d’accoster dans la capitale du Sud Kivu à cause d’un cas suspect d’Ebola. Le temps passé dans ce bateau surchargé nous indigne car durant ce temps, la personne infectée est en contact avec d’autres passagers. Des vies humaines sont en danger. Un peu d’humanisme par pitié… » Un autre message précise : » nous sommes au port avec toutes les autorités, dont la mairie, la GDM (migrations) la Monusco, l’OMS, l’hygiène, la santé, tous les services spécialisés. Je comprends que cette épidémie est vraiment l’affaire de tous… »
Depuis que le 17 juillet, un pasteur de 49 ans venu de Butembo et originaire de Bukavu est mort dans un centre de santé de Goma après avoir tenté de dissimuler son état de santé et son identité, la panique a gagné la capitale du Nord Kivu, où une deuxième victime est décédée ce mercredi tandis que les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda, sont en état d’alerte. Chaque mois en effet, plus de 100.000 personnes traversent la frontière tandis que chaque jour des vols relient Goma à Kinshasa et de là au reste du monde.
Le 1er août, il y aura exactement un an que le premier cas de fièvre hémorragique a été détecté à Beni et après avoir par trois fois minimisé le phénomène, l’Organisation Mondiale de la santé a enfin décrété une situation d’urgence de portée internationale. Le premier objectif de cette déclaration est de mobiliser davantage de fonds et déjà, 300 millions de dollars ont été débloqués plus 100 millions de dollars provenant de
Le deuxième effet de cette mobilisation est de confier la responsabilité finale de la lutte contre le fléau à des instances internationales, dépossédant ainsi de leurs prérogatives les autorités sanitaires congolaises, dont le Ministère de la Santé.
A Beni, où il dirige les équipes de volontaires chargées de la riposte à Ebola, Me Omar Kavota ne cache pas son inquiétude : « alors que le Congo a déjà connu neuf occurrences d’Ebola et réussi à les maîtriser, cette fois la situation est différente : l’épidémie s’est déclarée dans une région en guerre, infestée de groupes armés qui compliquent le travail et rendent la situation difficile. Au sein de la population, la colère le dispute à la méfiance : les gens relèvent que les massacres de civils n’ont suscité que l’indifférence. A Beni, les élections ont été retardées de trois mois à cause de l’insécurité et accessoirement, d’Ebola. Mais qui s’en est soucié ? La violence a fait bien plus de morts que l’épidémie, mais rien n’a été fait pour maîtriser les groupes armés…Par contre, Ebola provoque aujourd’hui le débarquement de gens que nous ne connaissons pas, disposant de gros moyens, et la méfiance est généralisée… La démission du ministre de la Santé, qui venait de Kinshasa chaque semaine pour suivre la riposte, n’a fait qu’accentuer la méfiance… »
Le Dr. P, un médecin de la place, abonde dans ce sens : « la violence des groupes armés a fait plus de 30.000 morts , bien plus que les 1756 victimes d’Ebola, et personne n’a réagi. En fait, les gens pensent qu’on veut les exterminer et ils se méfient de tout le monde… » Aussi bien le médecin que l’avocat reconnaissent que « seule une approche multi sectorielle pourrait vaincre les résistances au sein de la population. Il faudrait que tout le monde travaille ensemble, mais on en est loin… Dans les cas où, ensemble, les leaders religieux et politiques, le personnel soignant se faisaient vacciner en public, ils réussissaient à vaincre la méfiance de la population, mais ce n’est pas arrivé souvent. » Pour les équipes chargées de la riposte, la tâche est ingrate, et dangereuse : des voitures ont été caillassées, un épidémiologique camerounais qui accompagnait une équipe a été tué, des centres de santé incendiés. Le délabrement général du système congolais, en particulier dans ce Nord Kivu en guerre, aggrave les problèmes : les derniers chiffres de l’OMB établissent que 30% des infections sont d’origine nocosomiales ! Autrement dit, c’est dans les centres de santé, les institutions hospitalières que les risques d‘infection sont les plus élevés ! Me Kavota ajoute : « les gens fréquentent aussi les centres privés, tenus par des religieux de toutes obédiences ou par des personnes désireuses de faire de l’argent mais ignorant les règles de base. »
Et de rappeler que le pasteur, décédé à Goma, avait, avant de quitter Béni, pratiqué l’imposition des mains au nom du Christ

2 août 2019

Nathalie Roberts, chef de mission MSF à Goma: il ne faut pas mettre le Congo en quarantaine

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Comment la population de Goma réagit-elle à l’apparition de nouveaux cas d’Ebola ? Une troisième victime , fille du premier cas décelé, vient de mourir…

C’est le deuxième cas qui est des plus inquiétants : la victime est un orpailleur de Mongwalu (une zone minière dans l’Ituri) qui s’était rendu à Butembo. De là, il s’est rendu à Goma en bus, ce qui lui a pris deux jours. Il a séjourné à Goma durant dix jours avant que la maladie soit détectée et durant tout ce temps, il a évidemment été en contact avec beaucoup de monde. Il faut donc retrouver tous ces gens et les vacciner d’urgence, ce qui ne sera pas simple.

Pourquoi les gens semblent ils avoir des réticences à se rendre directement dans les centres de traitement Ebola (CTE) ?

Tout simplement parce qu’au début, ils ne savent pas de quoi ils souffrent : les premiers symptômes, ce sont des poussées de fièvre, ce qui n’est pas rare ici. A ce moment, croyant qu’ils font une crise de paludisme, les gens se rendent dans les petites pharmacies de quartier, ou chez les tradi praticiens, les guérisseurs, moins chers et plus nombreux que les médecins formés à l’occidentale. S’il sont contracté Ebola, les remèdes habituels ne servent à rien, et les patients ignorent qu’ils sont hautement contagieux. Lorsqu’ils finissent par se rendre dans un traitement Ebola, ils ont généralement attendu trop longtemps et peuvent mourir en quelques heures. D’où la mauvaise réputation de ces centres, les gens disent que c’est là que l’on meurt…

Un an après son apparition, non seulement l’épidémie n’est pas maîtrisée mais elle s’étend. Comment les gens jugent ils les vaccins ?

Depuis le début, la population réserve un bon accueil aux vaccins, tout le monde en veut et on se demande pourquoi certains sont vaccinés et d’autres pas. En fait, on vaccine d’abord les sujets à risque, comme le personnel de santé. Viennent ensuite les contacts des personnes contaminées et les contacts des contacts. C’est ce que l’on appelle la « vaccination en anneau », mais elle a des limites : il n’y a tout simplement pas assez de vaccins pour tout le monde et donc les gens protestent : « pourquoi mon voisin et pas moi ? »
Il y a aussi des malentendus tragiques : le vaccin, c’est une prévention, pas un traitement. Si on vaccine quelqu’un qui a été en contact avec une personne infectée, il a peut-être déjà été contaminé. Dans ce cas, le vaccin ne l’empêchera pas de tomber malade, voire de mourir. Ce qui fera mauvaise impression et nourrira les rumeurs anti vaccin…
Pour moi, et c’est la position défendue par MSF, il faut vacciner le plus de monde possible.

Disposez vous de vaccins en nombre suffisant ?
Il y a un problème : le vaccin Merck est utilisé, mais on ignore combien de doses sont disponibles, elles arrivent au compte goutte, parfois par lots de mille vaccins, alors qu’il en faudrait beaucoup plus. On nous a dit que 300.000 doses, sinon plus, avaient été produites en urgence, mais nous, on ne sait pas où elles sont. En tous cas elles ne sont pas au Congo. Il arrive qu’on doive arrêter la vaccination, car on est à court.
Pour disposer de plus de vaccins, on dilue le doses. La FDA (Food and Drug Administration) des Etats Unis a donné le feu vert, assurant que le vaccin produit pour le Congo était deux fois plus fort que celui qui avait été utilisé en Afrique de l’Ouest et que, par conséquent, on pouvait diviser les doses par deux. De son côté, Merck assure qu’on peut diviser les doses par cinq, voire par dix. Mais dans ce cas, quel est le degré et la durée de la protection ? En fait, on n’en sait rien car il faut se souvenir que, malgré ses bons résultats, ce vaccin là aussi demeure expérimental : les doses réduites ont été testées sur des singes, mais par sur des humains. Nous, on se pose des questions : qu’en est il des gens vaccinés voici un an ? Faut il refaire l’opération, le vaccin est il toujours valable ?

Un deuxième vaccin est proposé par Johnson et Johnson. Approuvez vous son utilisation ?

Il n’est pas le même que le vaccin produit par Merck : son usage est plus compliqué, il doit se faire en deux fois, avec 56 jours d’intervalle, mais la deuxième dose augmente la protection. Johnson et Johnson assure que 1,5 million de doses sont disponibles pour la population, mais même si c’est beaucoup, ce n’est pas suffisant à l’échelle du pays.. J and J assure avoir déjà vacciné 6.000 personnes, dans d’autres pays, mais ce n’était pas pendant que sévissait l’épidémie, donc sur ce point là non plus on ne sait rien…Pour avoir la réponse, il faut procéder à la vaccination. Donc la position de MSF est la suivante : on sait que le premier vaccin existe et qu’il n’est pas dangereux, donc il faut l’administrer à un maximum de personnes. Mais il n’est pas suffisant, donc il faut pouvoir administrer le deuxième vaccin, celui de J and J , à tous ceux qui le demandent. Ainsi que le dit Isabelle Defourny, directrice des opérations de MSF, « actuellement le nombre de personnes vaccinées demeure trop faible pour limiter la propagation de l’épidémie et les équipes rencontrent des difficultés à acheminer les vaccins depuis Kinshasa, car ils doivent être conservés à une température de moins 60 degrés. »

En plus des vaccins, qui sont préventifs, des traitements existent-ils ?

On a progressé, entre autres au niveau des soins. Si on arrive très tôt, le malade a une chance de s’en sortir. Mais dans la plupart des cas, il se présente trop tard et s’est soigné pour autre chose. De toutes façons, les médicaments utilisés le sont encore à titre expérimental. Quatre médicaments sont actuellement utilisés, il en faudrait des stocks importants à Goma…

Comment expliquez vous la méfiance à l’égard des centres Ebola ?

Le paradoxe, c’est que les gens se rendent dans les centres de santé où ils ont l’habitude d’aller mais ces centres sont sous équipés, manquent de personnel et de médicaments et en outre, ils sont payants. Lorsque les gens arrivent dans un centre Ebola, ils sont d’abord isolés, durant deux ou trois jours, avant d’être éventuellement soignés. Durant ce temps de quarantaine, ils peuvent mourir d’autre chose, d’où la méfiance : les malades se plaignent d’être stigmatisés, abandonnés, privés de soins…

Le Congo, ou en tous cas le Nord Kivu, risque-t-il d’être mis en quarantaine ?

Le Rwanda a déjà fermé sa frontière.. Une quarantaine, ce serait la pire des choses…En Afrique de l’Ouest les frontières avaient été fermées, mais ce n’était pas une bonne idée…Il ne faut pas isoler le Congo, il faut l’aider, beaucoup plus…