26 juillet 2019

Bientôt un nouveau gouvernement au Congo

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Depuis l’investiture de Félix Tshisekedi à la tête de la République démocratique du Congo le 24 janvier dernier, qui marquait le début d’une «cohabitation pacifique » le pays a vécu dans l’attente. Certes, il était dirigé : le gouvernement sortant, avec à sa tête le Premier Ministre Bruno Tshibala expédiait les affaires courantes et son successeur, Ilunga Ilukamba, est nommé depuis le mois de mai. En outre, le président Félix Tshisekedi, qui a multiplié les voyages à l’étranger et les déplacements dans le pays, a progressivement conforté son autorité et fait reconnaître sa légimité, assisté par une équipe de plus de cent personnes, mise en place par Vital Kamerhe, son directeur de cabinet et allié politique au sein de la coalition Cach, Cap pour le changement. Dans les heures qui viennent, la longue attente de ceux qui redoutaient un vide à la tête de l’Etat pourrait prendre fin : on saura bientôt qui est porté à la tête du Sénat, institution clé et surtout la composition du nouveau gouvernement devrait bientôt être proclamée. Les deux évènements sont d’ailleurs liés : au Sénat en effet, une âpre bataille a mis aux prises le député Bahati Lukwebo, président de l’AFDC, le principal parti au sein de la coalition des FCC (Front commun pour le Congo) qui soutient le président Kabila et l’ancien Ministre de la Justice Alexis Tambwe Mwamba, considéré comme l’un des piliers du système Kabila qui, via les FCC , a gardé la majorité tant au Sénat qu’à l’Assemblée nationale. L’issue de la compétition pour le Sénat devrait être connue en début de week end et jusqu’à la dernière minute le professeur Bahati a gardé ses chances, car il s’est opposé à un ancien dignitaire poursuivi par la justice internationale, au point d’apparaître comme un homme nouveau et même d’être soutenu par le « camp d’en face » celui du président Félix Tshisekedi, minoritaire en sièges, mais jouissant de l’impérium du pouvoir…
Une éventuelle victoire de Bahati obligerait ce « camp » à concéder plus de postes au camp Kabila tandis que, inversément, l’élection de Tambwe Mwamba au Sénat obligerait les « kabilistes » à se montrer moins gourmands.
Si les évènements sont liés, il apparaît en tous cas que, sur le fond, un accord a été trouvé entre le FCC et le CACH, et les Congolais ont été frappés par les images de la rencontre qui a eu lieu lundi dernier entre l’ex président Kabila et son successeur Tshisekedi, aussi souriants l’un que l’autre et partageant une coupe, tandis que le négociateur des FCC, Néhémie Mwilanya, annonçait la conclusion d’un accord et rendait un vibrant hommage à ses deux protagonistes « le camarade Joseph Kabila et son partenaire le président Félix Antoine Tshisekedi, pour leur totale implication dans les concessions réciproques consenties par les deux parties à l’Accord de coalition. »
On sait déjà que le gouvernement se composera de 65 membres, dont 42 proviendront des FCC et 23 des rangs de CACH, ce qui correspond à l’arithmétique de la représentation parlementaire. Si on ignore encore quels en seront les titulaires, on sait aussi que les postes les plus âprement discutés sont les ministères considérés comme régaliens ou stratégiques, (Intérieur, Défense, Economie, Budget, Finances, Budget, Mines…). D’après les dernières informations disponibles, la majorité pro Kabila n’était guère disposée à céder à quiconque les postes clés de la Défense ou des Finances, sauf à les vider préalablement de leur substance, au profit par exemple de l’Etat major général ou du Budget tandis que Félix Tshisekedi récupérerait les Affaires étrangères…

25 juillet 2019

Les coulisses de la démission du ministre congolais de la santé

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1. Pourquoi le Ministre congolais de la Santé a-t-il démissionné ?
La démission du ministre congolais de la Santé a claqué comme un défi aux oreilles des experts internationaux de la lutte contre le virus Ebola, alors qu’ils étaient réunis à Kinshasa pour débattre des moyens d’endiguer une épidémie que l’OMS venait de qualifier, après trois refus, d’urgence sanitaire internationale. Dans une lettre adressée au chef de l’Etat Félix Tshisekedi, le Docteur Ilunga conteste la décision qui confie désormais la lutte contre le fléau non pas à son ministère, mais à un secrétariat technique piloté par l’Institut national de recherche biomédicale INRB et en particulier à son patron, le professeur Jean-Jacques Muyembe. Ce dernier est un vétéran de la lutte contre Ebola : il a participé aux dix « épisodes » de la lutte contre un fléau qu’il avait contribué à identifier en 1976 et, vu son expertise, a aussi été invité en Afrique de l’Ouest lors des dernières occurrences du fléau.
Le message du Docteur Ilunga souligne l’importance de « maintenir une ligne de commandement » clairement identifiée et les risques de « cacophonie », il considère que l’épidémie Ebola qui sévit depuis plus d’un an dans l’Est du pays représente une « crise de santé publique » et non une crise sanitaire ou humanitaire. Et enfin, sinon surtout, il s’oppose à l’expérimentation d’un nouveau vaccin, mis au point par la société belge Janssens Pharmaceutica, aujourd’hui reprise par l’Américaine Johnson et Johnson. Ce vaccin qui n’a jamais été administré sur des humains a aussi été élaboré par une société de bio tech danoise soutenue par des fonds européens.
2. Qui est le Docteur Ilunga ?
Né en 1960, le Docteur Oly Ilunga est à la fois un interniste et un spécialiste en santé publique (formé à Harvard), et, en Belgique, il fut durant quatre ans directeur des Cliniques de l’Europe (Saint Michel et Sainte Elizabeth), une fonction qu’il abandonna en décembre 2016 pour regagner Kinshasa sous le gouvernement Badibanga, dans un pays en pleine crise politique et où se négociait âprement le report des élections.
Ce retour fut très discuté au sein de l’UDPS, (le parti de Félix Tshisekedi), perçu comme un ralliement au clan Kabila et cela alors qu’Oly Ilunga avait été, durant des années, le médecin personnel d’Etienne Tshisekedi, qui devait d’ailleurs s’éteindre à la clinique Sainte Elizabeth quelques semaines après la fin du dialogue qui mena aux élections de décembre 2019. Le nouveau gouvernement n’étant toujours pas formé, Ilunga était resté en poste, modernisant le ministère de la Santé et surtout s’impliquant personnellement dans la lutte contre Ebola et se rendant chaque semaine à Beni et Butembo afin de mobiliser les équipes sur le terrain. Avec des succès mitigés : à Kinshasa, son ministère, doté d’un (relativement) gros budget, a fait l’objet de nombreuses convoitises et un audit de la gestion d’Ilunga a été réclamé, à cause ou en dépit du soutien dont le médecin venu de Belgique bénéficie dans le chef des FCC, la coalition pro Kabila. Mais surtout, dans l’Est du pays, le fléau n’a cessé de s’étendre, faisant déjà plus de 1700 morts. En outre, la lutte contre Ebola a été entravée par la méfiance des populations et par les attaques menées par les groupes armés, entre autres contre les équipes de vaccinateurs. Le docteur Ilunga s’est aussi vu reprocher de ne pas avoir travaillé avec le Dr Muyembe, un virologue mondialement reconnu.

3.Pourquoi l’OMS est elle passée à la vitesse supérieure ?
L’arrivée du fléau à Goma, un carrefour d’où 100.000 personnes traversent la frontière chaque jour vers le Rwanda, et autant vers l’Ouganda, a soudain transformé une crise « locale » en « urgence mondiale », une appellation que l’OMS avait refusé à trois reprises et qui n’est pas neutre : elle signifie que des fonds considérables vont être débloqués, que des équipes internationales vont débarquer avec de grands moyens, que les Congolais, qui ont déjà maîtrisé dix épisodes Ebola (à une bien plus petite échelle) risquent d’être dépossédés de la conduite des opérations et que Goma, 25 ans après la crise des réfugiés rwandais en 1996, risque de redevenir « la capitale mondiale de l’humanitaire ». Une hypothèse qui fait frémir les « souverainistes » congolais (nombreux dans le clan Kabila) et trembler les milieux d’affaires du Nord Kivu qui redoutent une mise en quarantaine.
Cela étant, l’effort déjà déployé à Butembo et Béni s’étant avéré insuffisant, il est évident que le tournant pris par l’épidémie requiert des moyens d’un autre ordre et dépasse les réticences que suscite le « business humanitaire »…
4.Pourquoi le deuxième vaccin est-il contesté ?
Si d’ordinaire, la mise sur le marché de nouveaux vaccins doit être précédée d’années d’expérimentations, en RDC l’urgence que représente Ebola a fait baisser le seuil de précautions : à Beni et Butembo, un vaccin expérimental produit par les laboratoires Merck a été mis en œuvre et s’est révélé efficace, même si la distribution s’est heurtée à la méfiance et à l’agressivité de la population. Cette vaccination pourrait se poursuivre à Goma, mais les doses actuellement disponibles s’avèrent insuffisantes. D’où l’idée d’introduire un deuxième vaccin, produit par Janssens Phamaceutica qui en possède un demi million de doses disponibles. C’est ce deuxième vaccin qui suscite la réticence de l’ex ministre de la Santé : lui aussi expérimental il aurait déjà été refusé par plusieurs pays africains (Ouganda, Congo Brazzaville, Angola) et surtout, il doit être administré en deux fois, avec un délai de 56 jours entre les prises. Ce qui, auprès de populations qui se déplacent fréquemment de part et d’autre des frontières, s’avère très aléatoire. Les spécialistes relèvent cependant que les « standards régulatoires » de ce deuxième vaccin sont élevés et que l’Organisation mondiale de la santé a donné son feu vert.
5.Quel est le contexte de la querelle ?
La démission du Docteur Ilunga intervient dans un climat politiquement tendu : le nouveau gouvernement n’ayant toujours pas été formé, (même si sa proclamation est imminente) c’est le « cabinet présidentiel », formé autour de Félix Tshisekedi, qui prend les décisions importantes et vient de créer, pour gérer la crise Ebola, un « secrétariat technique pour les maladies à virus » dirigé par le Docteur Muyembe, désormais rival du docteur Ilunga…
Est-il besoin de souligner que les victimes du fléau, déjà très méfiantes, se passeraient bien de ces divergences et rivalités au sommet ?

25 juillet 2019

Les autres enjeux de l’élection à la tête du Sénat

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L’âpre conflit qui secoue la classe politique congolaise à propos de la présidence du Sénat n’est pas seulement le fruit d’une rivalité entre deux personnalités de poids qui s’étaient naguère retrouvées au sein du Front commun pour le Congo, la coalition mise sur pied pour soutenir le président Kabila lors des dernières élections. L’insistance des FCC à placer à la tête de la haute Assemblée l’ancien ministre de la Justice Thambwe Mwamba, la sanction infligée au « frondeur » Bahati Lukwebo qui a été suspendu puis radié des FCC en dépit du poids électoral de sa formation l’AFDC (Alliance des Forces démocratiques pour le Congo et alliés) masquent aussi d’autres enjeux.
Au départ, nul ne conteste que le poste devait être acquis au bénéfice d’une coalition qui compte au Sénat 95 sièges contre 3 pour Cap pour le changement du président Félix Tshisekedi et 7 pour Lamuka, la plate forme de l’opposition dirigée par Martin Fayulu. Aucun péril ne pouvant venir de l’extérieur, l’opposition étant bien trop minoritaire, c’est à l’intérieur même de la coalition que la fissure est apparue.
En effet, le verrouillage de l’Assemblée, dont la présidence est assurée par Jeanine Mabunda, une fidèle alliée du président Kabila, aurait du s’accompagner de la nomination, à la tête du Sénat, de l’ancien Ministre de la Justice, Thambwe Mwamba, un homme habile, expérimenté, pilier du système Kabila.
Cette volonté de contrôler tant l’Assemblée que le Sénat s’explique, au-delà de la seule arithmétique, par la possibilité ainsi créée de peser sur la donne politique : une Assemblée et surtout un Sénat aux ordres pourraient, si nécessaire, modifier les lois et permettre un éventuel retour aux affaires de l’ancien président Kabila. Pour mener une telle opération, il faut des personnalités totalement sûres sinon dépendantes de leur mentor. Tel n’est pas le cas du sénateur Bahati : se prévalant de 145 élus, l’« homme fort « du Kivu, ne fait cependant pas partie du « premier cercle » kabiliste, ce qui explique pourquoi, malgré ses ambitions, il n’a pas pu être désigné comme dauphin du président sortant ni comme Premier Ministre. En outre, les Banyamulenge (Tutsis congolais du Sud Kivu) qui ont accompagné l’ascension de Joseph Kabila et demeurent puissants dans les forces armées se méfient de ce Mushi (ethnie des Bashi) du Sud Kivu, qui a ses assises dans la société civile.
D’autres raisons, au-delà de la personne de Bahati Lukwebo, expliquent aussi l’insistance à confier la présidence du Sénat à Alexis Thambwe Mwamba, qui serait accompagné à la vice présidence par Evariste Boshab, l’ancien Ministre de l’intérieur : les deux hommes sont dans le collimateur de la justice internationale, l’un pour avoir revendiqué l’ « abattage » d’un avion civil à Kindu en 1998 au nom des rebelles du RCD, l’autre pour sa gestion calamiteuse de la succession, au Kasaï, du chef coutumier Kamuina Nsapu, qui s’était traduite par une révolte populaire, des massacres commis par l’armée et in fine l’assassinat de deux experts de l’ONU. Seule une fonction officielle peut à la fois protéger ces personnalités de la justice internationale et les empêcher de révéler toute la chaîne de commandement…. L’exemple du chef de guerre Bosco Ntaganda, dont la peine se décide en ce moment à la CPI a de quoi faire réfléchir : le seigneur de guerre de l’Ituri, devenu plus coopératif, aurait commencé à lever le voile sur ses alliés ou commanditaires, à Kigali et à Kinshasa…
La négociation pour les postes à pourvoir dépasse ainsi les simples enjeux politiques : il s’agît aussi de protéger des personnalités qui incarnent l’ancien système et demeurent visées par les sanctions occidentales. Tout se passe comme s’il fallait défendre tous les maillons de la chaîne car céder sur l’un d’entre eux pourrait provoquer le délitement de l’ensemble… Implacable, Human Rights Watch vient encore de republier la liste des personnalités congolaises visées par des sanctions internationales, parmi lesquelles le chef du renseignement Kalev Mutomb et des officiers de haut rang…
C’est là le paradoxe de la cohabitation à la congolaise : la coalition CACH du président Félix Tshisekedi, très minoritaire en sièges et qui devrait normalement s’allier aux FCC, assiste, au balcon, à cette querelle entre ses alliés dont l’enjeu est, aussi, l’impunité…
N’est ce pas le président Mobutu qui disait naguère : « lorsque souffle le vent de l’histoire, le fruit, qu’il soit mûr ou non, finit par tomber ? »

13 juillet 2019

A la rencontre des jeunes d’Erythrée, mobilisés à vie

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Asmara, envoyée spéciale
Sawa… A l’extérieur du pays, le seul énoncé de ces quatre lettres suscite des frissons. Le lieu est synonyme de terreur, d’arbitraire et lorsqu’il apparut trop éloigné pour qu’un voyage y soit possible, il fallut chercher d’autres sources d’information : des rapports internationaux ou, tout simplement, les Erythréens eux-mêmes. C’est donc au hasard des rues d’Asmara que nous nous sommes adressés à des jeunes, sans demander leur identité complète et en modifiant les prénoms qu’ils nous donnaient.
Dans l’entrée d’un « cyber » proche d’un bar à la mode, Daniéla, les cheveux flottant sur son pull noir, est rayonnante. Son petit ami l’attend, la journée dominicale s’annonce lumineuse et c’est sans réticence aucune qu’elle accepte de détailler, dans un anglais parfait, son avenir immédiat. Etudiante douée, elle termine ses études secondaires dans une institution réputée où elle a suivi des cours en anglais et en italien. D’ici quelques semaines, elle prendra la direction de Sawa, sur la frontière du Soudan. Une région chaude, bien plus torride que la fraîche Asmara, capitale d’altitude.
« Je sais déjà ce qui m’attend » dit Daniela, « je vais à la fois terminer à Sawa ma dernière année d’études secondaires, où je pourrai m’orienter pour la suite, et recevoir une formation militaire, pour une durée totale de six mois. » Bonne élève, Daniéla sait déjà qu’elle pourra poursuivre des études, sans doute médicales, aux frais de l’Etat, puis exercer dans un hôpital. Voici quelques années, son copain a fait le même parcours : terminer ses études secondaires à Sawa, recevoir une formation professionnelle après six mois de formation militaire et ensuite être mis à la disposition du gouvernement. Il reconnaît cependant que, moins brillant que sa compagne, il occupe des fonctions subalternes. Son modeste salaire, payé par l’Etat, lui permet de vivre mais pas de nourrir le moindre projet, ni avec Daniéla ni avec une autre…
Quel souvenir garde-t-il de Sawa ? « Nous dormions dans des dortoirs, nous partagions les douches et le réfectoire ; la nourriture, surtout composée de lentilles, était médiocre. Mais je me souviendrai surtout de l’expérience de vie : c’est à Sawa que j’ai rencontré des jeunes venus de toutes les régions du pays. Ils parlaient d’autres langues, pratiquaient une autre religion, avaient des habitudes de vie différentes… J’en ai gardé des amis et nous sommes restés en contact via Internet… »
Rencontré dans un autre quartier d’Asmara, Hassan est mince et brun, presque efflanqué. Revenu de Sawa voici quelques mois, il a fait six mois de formation militaire et douze mois de service civil, puis il est resté, lui aussi, à la disposition du gouvernement. N’ayant pas les moyens de vivre seul, il a retrouvé sa famille et reconnaît qu’il a repris du poids : « Là bas, j’étais très maigre et ma peau avait tellement foncé à cause du soleil que les miens ont failli ne pas me reconnaître… » A Sawa, il a connu des heures difficiles : « lors des entraînements militaires, j’étais très souvent frappé, car je manquais de discipline. J’ai appris à obéir, à vivre à la dure. Finalement, tout s’est bien terminé… »Soudain, à la sauvette et en pleine rue, sans prendre de précautions, il nous copie par Bluetooth une clé USB qui contient des images ramenées de Sawa. Sur l’écran du portable s’affichent alors des photos aériennes montrant les installations d’un immense camp militaire en bordure du désert.
Quelques instants plus tard, alors que nous avions regardé ces photos avec le respect du aux trophées de guerre et dûment remercié leur auteur, un homme d’âge moyen éclatait de rire en conduisant sa 4X4 : « vous me parlez de Sawa ? C’est là que, le week end dernier, j’ai passé deux nuits, lorsque je suis allé rendre visite à mon fils… Je m’inquiétais car j’étais sans nouvelles mais je l’ai trouvé en bonne santé, et j’ai constaté qu’il s’était fait de nombreux copains… C’était dur, mais je pense que cette expérience l’a formé, le garçon a mûri… »
Sawa, un séjour de fin d’études ou un camp de travail ? Un bagne pour jeunes, d’où nul ne s’échappe qu’au péril de sa vie, en traversant le désert en direction du Soudan puis de la Libye et de la Méditerranée ? Le rude prélude à un service militaire illimité, au service du gouvernement, dont on ne peut se libérer qu’en fuyant le pays ?
Hailé, rencontré quelques jours plus tard au détour des rues d’Asmara où les policiers sont plus rares qu’à Bruxelles, accepte lui aussi de nous éclairer. Son passage par Sawa date de douze ans. « Pour ceux qui étaient destinés, au vu de leurs résultats scolaires, à poursuivre des études supérieures, l’entraînement militaire n’était pas trop rude. Nous savions que par la suite, nous allions être affectés à un service civil, dans un hôpital, une école, une administration… Pour les autres, les élèves moyens, c’était plus dur : la formation militaire était le prélude à une vie de soldat, souvent sur la frontière avec l’Ethiopie. La majorité des déserteurs vient de ce groupe là…Les autres, comme moi, étaient plutôt résignés à travailler pour le gouvernement, pour un salaire de misère… »Depuis son retour de Sawa, Hailé multiplie les petits gagne pain et, par exemple, il est chargé de récolter d’anciens chants de combat. Des rythmes venus de toutes les régions du pays et qui, durant la guerre de libération animaient les soirées dans les maquis du Front populaire pour la libération de l’Erythrée.
Pour lui comme pour beaucoup d’autres, cet horizon là, celui de la longue lutte pour l’indépendance, est indépassable : « c’est là que s’est forgée notre nation…A Sawa, nous avons continué à construire l’unité de notre pays, en mélangeant les jeunes de diverses origines… »
Hailé hésite à critiquer ouvertement les dirigeants politiques, mais il lâche tout de même qu’il a appris que non loin de Sawa des dissidents croupissent dans des prisons souterraines où, le jour, la température dépasse les 40 degrés tandis que des familles restent sans nouvelles durant des années.
Il assure cependant qu’il ne fuira jamais l’Erythrée. La longue route via le Soudan, la Libye, la Méditerranée, il n’en veut pas : « au bout du compte, la vie, dans vos pays, est misérable…Via les réseaux sociaux, je sais comment cela se passe en Belgique, j’ai appris que chez vous on laissait les réfugiés dormir dehors, hiver comme été… Vivre comme çà, jamais. Je préfère encore me débrouiller, en exerçant plusieurs métiers. Mais tout de même, j’aimerais visiter le monde…Arriver jusque chez vous, voir du pays, puis rentrer… Ici, même pour aller à Massawa, au bord de la mer, je dois solliciter une permission… »
Hailé, à plus de trente ans, n’a pas encore entamé ce qu’il appelle sa vraie vie : « j’arrive à payer mon petit loyer, mais je ne gagne pas assez pour me marier, vivre avec une femme. Comment pourrais je avoir des enfants ? Je rêvais d’en avoir quatre, ma copine en voudrait trois, mais le temps passe et nous n’aurons, sans doute, qu’une très petite famille… »
Le service militaire et civil obligatoire et illimité serait-il une méthode inédite, et autoritaire, pour limiter la croissance de la population ? Les chiffres tendraient à le prouver : voici trente ans, l’Erythrée comptait 3, 5 millions d’habitants, l’Ethiopie trente. Aujourd’hui le grand voisin compte 105 millions d’habitants et le Petit Poucet érythréen ne dépasse guère les 4 millions de citoyens…
Les officiels cependant n’en démordent pas. Le professeur Abraham, conseiller personnel du président Afeworki en matière économique, et ancien professeur d’université aux Etats Unis, assène sans hésitation que « Sawa, c’est l’une des meilleures réalisations du régime. C’est là que nous avons construit l’unité de notre nation, en mélangeant les jeunes d’origine diverse, en leur inculquant un idéal commun, en leur apprenant à se connaître… » Il précise qu’au départ, la durée du service militaire obligatoire ne dépassait pas 18 mois, et que tous, garçons et filles, y étaient soumis à la fin des études secondaires.
IL répète lui aussi que c’est la reprise de la guerre avec l’Ethiopie en 1998 qui a provoqué cette extension illimitée de la mise à disposition de l’Etat. Yemane Gebreab, le principal conseiller du chef de l’Etat, est persuadé que l’attaque éthiopienne visait à provoquer un changement de régime. Non alignée, refusant l’aide internationale et entendant compter sur ses propres forces, l’Erythrée, obstinée et à contre courant, dérangeait. « Compte tenu de la disproportion des forces en présence, nous avons du mobiliser tout le monde, sur le front mais aussi à l’arrière, pour faire tourner le pays. C’est ainsi que des jeunes, prolongeant leur service militaire, ont été appelés à faire fonctionner les hôpitaux, les centres de santé ruraux, les écoles… Ils ont construit des retenues d’eau et des terrasses, des barrages. L’Etat payait leur salaire, modeste certes, mais cela leur permettait de vivre… »
Cette mise à disposition illimitée ne permettant pas aux jeunes de se construire un avenir, la fuite à l’étranger est apparue comme une solution. L’Erythrée, privée de sa jeunesse, a connu une véritable hémorragie. D’autant plus que, compte tenu des conditions de leur départ et de la situation du pays, les candidats à l’asile étaient presque automatiquement pris en considération et bénéficiaient de vastes réseaux de solidarité, surtout en Italie et en Angleterre. Tous les officiels l’assurent : « si la paix se confirme, la durée du service militaire va se réduire, cette mobilisation ne sera plus nécessaire… »
Suzanne Ngongi, représentante du PNUD à Asmara, reconnaît que l’Erythrée est l’un des seuls pays d’Afrique en passe d‘atteindre les « Buts du Millénaire » : « diminution de la mortalité infantile, accouchements dans des centres de santé, progrès en matière d’éducation, souci constant de l’équilibre entre les villes et les campagnes…L’équité est au cœur de la politique de ce pays et la corruption est inexistante… »
Elle souligne cependant que la démobilisation ne sera probablement pas immédiate : «même si on n’en a plus tellement besoin, il est impossible de lâcher ainsi des milliers de jeunes sur le marché du travail… Il faut d’abord créer des emplois, solliciter le secteur privé… »
Sur ce point aussi, les officiels se montrent optimistes : « notre pays est riche, les ressources ne manquent pas », souligne Yemane Gebreab, « nous avons des mines d’or, d’argent, de cuivre et de zinc, un immense gisement de potasse, les ports de Massawa et d’Assab vont reprendre leur activité…Dans ce pays sec, aride, nous maîtrisons l’eau disponible et tous les citoyens ont accès à l’eau potable, la malaria a été éradiquée… »
Voici une dizaine d’années, l’Erythrée a refusé l’aide alimentaire proposée par les Etats Unis : « les grains de blé étaient brisés, impropres à la consommation, l’huile était périmée…Aujourd’hui, puisque l’eau est bien gérée, nos marchés débordent de fruits et de légumes produits localement… »
Sous les voûtes du marché d’Asmara, nous admirons en effet des montagnes de tomates, des oranges et des bananes, plusieurs variétés de céréales produites sur les haut plateaux et la délicieuse « Temri » la datte du désert…
Cependant, avant d’atteindre le marché, une surprise nous attend. Hailé nous avait prévenus : « le mercredi, c’est le jour des contrôles, la police vérifie les papiers afin d’attraper ceux qui ne sont pas en règle.. » Alors que la circulation est encore plus calme que d’ordinaire, nous voyons soudain se déployer dans les rues menant au marché des hommes en uniforme beige clair, les cheveux coupés à l’afro comme dans les maquis de naguère et portant les initiales de la police militaire. Alors que la foule se disperse rapidement, les policiers nous intiment l’ordre de poursuivre sans tarder et une dame nous pousse vers un taxi « ne traînez pas ici… » Message reçu : circulez, il n’y a rien à voir.. Sans doute s’agît il de ce que les Erythréens appellent une « giffa », une rafle, où la police vérifie les documents d’identité de tous et en particulier celle des éventuels déserteurs qui auraient fui le service militaire…
Par contre, les officiels se montrent étrangement sereins par rapport à ceux qui rentrent au pays : « ils finiront par revenir » dit le professeur Abraham, car même vivant à l’étranger, les Erythréens restent très attachés à leur patrie. Et ceux qui sont partis au cours des dix dernières années se trouvent très mal en Europe… »
Yemane Gebreab, le conseiller du président, assure que non seulement tous ceux qui veulent rentrer sont les bienvenus, mais qu’en outre, les exilés n’hésitent pas à faire des aller retour : « ils reviennent pour revoir la famille, pour se marier, et les fêtes se passent entre autres autour de la piscine de l’hôtel Asmara Palace. Puis, ils repartent sans avoir été inquiétés… »
C’est là l’un des paradoxes de l’Erythrée : sans le reconnaître officiellement, le pays vit aussi des envois, les « remittances », des exilés qui, autant qu’ils le peuvent, soutiennent les membres de leur famille tandis que les ambassades ont pour instruction de leur réserver bon accueil. «Si nos compatriotes résidant à l’étranger acceptent de s’acquitter d’une taxe de solidarité de 2% , nos diplomates et nos consuls leur donnent les documents leur permettant de rentrer au pays, même pour une durée limitée » assure Yemane Gebreab .« Ils sont chez eux ici, ils sont les bienvenus… »
C’est pour cela sans doute qu’au moment des fêtes religieuses, les avions qui se posent à Asmara affichent complet. En débarquent des Erythréens qui rentrent au pays les bras chargés de cadeaux. Habte, un homme d’affaires dont l’épouse vit au Texas avec ses trois enfants, s’affaire à rénover la maison léguée par ses parents : « il est temps que la famille revienne… L’émigration a aussi été un projet économique, il s’agissait de gagner de l’argent à l’étranger mais nous n’avons jamais oublié notre pays… »

13 juillet 2019

Le port de Massawa attend l’heure de la reconstruction

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Le port de Massawa attend l’heure de la reconstruction

Le port de Massawa, l’un des plus célèbres de la mer Rouge, attend patiemment l’heure de la reconstruction. La mosquée Sahaba, ceinte d’un grillage posé sur des quais vides, est l’une des plus anciennes du monde musulman : c’est ici qu’en 615, le prophète Mohamed, alors chassé de La Mecque où l’on ne voulait pas entendre son enseignement, débarque en terre africaine et fait construire un petit édifice religieux, l’un des trois à être tourné non pas vers La Mecque, mais vers Jérusalem et ses Lieux Saints…Derrière les docks et leurs alignements de containers, un pétrolier vide oscille lentement, un autre bateau met lentement le cap vers Djeddah, de l’autre côté de la mer Rouge. Des Bédouins Rasheimas venus d’Arabie saoudite tentent de vendre des colliers de perles aux rares visiteurs. Massawa, avec ses maisons de style ottoman et égyptien semble dormir depuis des siècles, le palais qui accueillait autrefois l’Empereur Hailé Sélassié n’est toujours qu’un amas de colonnades effondrées et la reconstruction de la ville se poursuit à un rythme d’autant plus lent que les offres présentées par la Turquie et son agence de coopération Tika ont été poliment déclinées : l’Erythrée ne veut rien devoir à personne.
Cependant, des signes ne trompent pas : sur le port, des restaurants de poisson viennent de s’ouvrir, le musée municipal a fait peau neuve et le jeune guide désigne des ossements recueillis dans la vallée de l’Omo, là même où l’on découvrit Lucy, notre ancêtre à tous. Et surtout, devant le musée, un bus s’arrête et des nuées de jeunes garçons en descendent en poussant des cris d’enthousiasme : venus en excursion depuis les hautes terres d’Ethiopie, ils voient la mer Rouge pour la première fois.
Paulo, un sexagénaire revenu des Etats Unis, a investi à Massawa l’essentiel de ses économies :il a acheté un immeuble à colonnades dont la seule terrasse ouverte sur la mer fait plus de 100 mètres carrés. C’est là qu’il a ouvert un club de disco, qu’il organise des soirées et des réceptions. «Dans cette affaire, je ne peux que gagner » dit-il, « les touristes vont revenir et surtout les Ethiopiens vont affluer. « L’Union européenne a fait le même pari : avant les derniers virages menant à Massawa, au dernier carrefour menant à Dekamerhe, une nouvelle route est en construction, qui permettra de relier Addis Abeba au port de Massawa, bientôt rival de Djibouti
Ainsi va l’Erythrée : à première vue, le rythme des changements est tellement lent que rien ne semble troubler le sommeil de ce pays peu fréquenté par les touristes et ignoré par les ONG qui en ont été chassées voici vingt ans.
Voici un an cependant c’est d’Ethiopie qu’est venu le coup de tonnerre : remportant les élections en avril 2018, un nouveau Premier Ministre, Ahmed Abyi, un officier supérieur d’origine oromo reconverti à la politique, a mis fin au pouvoir incarné depuis vingt ans par le Front populaire pour la libération du Tigré. Ce parti, ancré dans les hautes montagnes voisines de l’Erythrée suscitait un désaveu croissant à cause des accaparements de terre (entre autres autour d’Addis Abeba), fruits d’une croissance inégale et de la corruption. Les Oromos, vivant au sud du pays et déjà présents dans les faubourgs d’Addis Abeba représentent plus de 40% de la population. Leur vote a porté au pouvoir Abyi Ahmed, la petite quarantaine, dont le premier geste fut de se réconcilier avec l’Erythrée, se rendant à Asmara et invitant ensuite son voisin. « Le président Issaias Afeworki fut accueilli à Addis Abeba comme une célébrité, toute la population était dans la rue » se souvient le conseiller Yemane Gebrehab, l’un des artisans du rapprochement.
Pour les deux pays, le bilan de cette guerre inutile avait été terrible : 35.000 morts du côté éthiopien, 20.000 du côté érythréen, où la plupart des conscrits étaient des jeunes effectuant leur service militaire (ce qui explique les fuites massives…).
Entre l’inamovible président de l’Erythrée et le jeune Premier Ministre, l’entretien dura moins d’une heure mais tout était dit : en échange de la paix, l’Erythrée autorisait désormais l’Ethiopie à utiliser les ports de Massawa et d’Assab sur la mer Rouge, raccourcissant ainsi l’acheminement des exportations du géant enclavé. En outre, les deux hommes acceptaient d’ouvrir cinq points de passage sur la frontière commune, afin de faciliter les échanges commerciaux et humains. Si aujourd’hui, des Ethiopiens, parfois d’origine érythréenne, viennent faire la fête dans les restaurants d’Asmara tels que Ghilando, un vaste établissement couvert de guirlandes et ouvert récemment, la réciproque n’est pas vraie : après avoir ouvert cinq points de passage sur la frontière, l’Erythrée en a refermé trois, car plus de 70.000 de ses citoyens, profitant de l’ouverture, se sont précipités en quelques jours vers l’Ethiopie, dans l’espoir de poursuivre leur voyage vers l’Europe…

13 juillet 2019

Asmara, capitale de l’Erythrée, un pays hors du temps

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Asmara, envoyée spéciale
Les Italiens férus de patrimoine peuvent se rassurer : Asmara, la cité Art Deco construite entre les deux guerres sur les haut plateaux, à 2400 mètres d’altitude, n’a guère changé. La capitale de l’Erythrée, avec ses larges avenues plantées de palmiers et ses voûtes ombragées abritant l’Opéra, le café du cinéma Impero ou celui du Roma est toujours privée de gratte ciels et d’autoroutes et si les façades auraient besoin d’un coup de peinture, l’Unesco se félicite de la préservation de ce bijou qui semble hors du temps. Au terrasses, de vieux messieurs aux cheveux blancs sirotent tranquillement leur expresso, les mendiants sont relativement rares . La journée, les jeunes se pressent dans les cyber où ils captent des images et des messages venus d’un autre monde et, avec des muscles de champions cyclistes, ils circulent sur de vieux vélos chinois minutieusement rafistolés.
A première vue, cette ville paisible semble totalement décalée par rapport à la plupart des capitales africaines, bouillonnantes d’énergie, désordonnées et violentes. La nuit cependant, les rues sont bien éclairées grâce à des capteurs solaires et, au rez de chaussée, l’eau potable remplit les citernes. L’Erythrée paraît vivre dans le souvenir des trente années de guerre qui finirent par arracher l’indépendance à l’Ethiopie en 1991.
La paix, un début de développement économique furent interrompus en 1998 par un nouveau conflit frontalier qui éclata du côté de Badme, occupée par des troupes éthiopiennes venues du Tigré voisin. Cet état de guerre a justifié, sur le plan intérieur, l’ implacable répression de « dissidents » présentés comme des « traîtres à la solde de la CIA » et la disparition de la presse indépendante. Pour faire face à son puissant voisin éthiopien accusé de vouloir faire basculer le régime, l’Erythrée se vit contrainte de jeter toutes ses forces dans une guerre de tranchées et d’artillerie tandis que toute la jeunesse, garçons et filles, se trouva mobilisée dans un service militaire … dont la durée devint illimitée ! Cette obligation, imposée par un régime vieillissant (le président Issaïas Afeworki, héros de la lutte de libération, est au pouvoir depuis l’indépendance et aucun successeur potentiel n’est jamais cité) s’est accompagnée de la confiscation des libertés démocratiques.
C’est pourquoi plus d’un million de jeunes Erythréens, la force vive du pays, se sont réfugiés à l’étranger, se dirigeant vers l’Europe via l’Ethiopie et surtout via le Soudan, empruntant la terrible route du désert libyen où des passeurs et les trafiquants les mènent jusqu’aux rives de la Méditerranée.
Avec sa presse muselée, ne reflétant que les nouvelles officielles, ses interdictions de circuler sans permis à travers le pays, ses prisons clandestines souvent dénoncées par les exilés, son refus de la société de consommation occidentale et le contrôle strict des importations, s’ajoutant aux effets des sanctions internationales et à la volonté d’autosuffisance, l’Erythrée évoque plus le Cuba des balseros (les boat people qui fuyaient vers la Floride) que la Corée du Nord souvent citée. Une dictature donc, l’une des dernières du genre, et par cela même anachronique, mais une dictature qui, comme à Cuba, a obtenu de réels succès en matière de santé publique, d’accès à l’éducation, de maîtrise de l’eau potable. Et surtout, une dictature qui aujourd’hui se trouve à un tournant : le renversement, au Soudan voisin, d’Omar el Bechir change la donne régionale, mais surtout, la réconciliation avec le grand voisin éthiopien intervenue l’été 2018 à l’initiative du Premier Ministre éthiopien Ahmed Abyi a rebattu toutes les cartes.
A Asmara, longtemps tenue à l’écart, les réunions se succèdent désormais, réunissant les chefs d’Etat de la région (Kenya, Somalie, pays du Golfe…) désireux de trouver, entre eux, des solutions aux problèmes que posent le Sud Soudan ou la Somalie où sévissent les shebabs islamistes.
Le bouleversement géopolitique de cette région, l’une des plus peuplées d’Afrique et stratégiquement située, est tel que nous avons accepté une invitation à nous rendre sur place. Mais à Asmara et Massawa, nous avons constaté que, sur le plan interne, malgré les espérances et les promesses, l’heure du changement n’avait pas encore sonné !

13 juillet 2019

L’Ethiopie, fragile clé de voûte de la Corne de l’Afrique

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L’Ethiopie, fragile clé de voûte du développement de la Corne de l’Afrique

L’Ethiopie n’est pas seulement le siège de l’Union africaine, l’un des pays les plus peuplés d’Afrique (105 millions d’habitants) et un moteur de la croissance du continent (10% l’an…) : elle pourrait devenir la clé de voûte d’une stabilisation de tout l’Est de l’Afrique, du Soudan jusqu’à la Somalie. A une seule condition, et elle est d’importance : que cet Etat fédéral, une mosaïque, composée de dizaines d’ethnies différentes, n’implose pas et ne devienne pas, comme d’aucuns le redoutent déjà , une sorte de Yougoslavie africaine…
C’est dire si Abyi Ahmed, qui le 2 avril 2018 a été élu au poste de Premier Ministre au sein de la coalition au pouvoir, suscite autant d’espoir que de craintes. Rappelons que l’EPRDF (Front démocratique et révolutionnaire du peuple éthiopien), le parti dominant, est une coalition formée des quatre partis représentant les principaux groupes ethniques du pays, les Amharas autour de la capitale Addis Abeba, les Tigréens voisins de l’Erythrée, les Oromos, qui représentent près de 40% de la population et les peuples du Sud, vivant, entre autres, dans les régions du Sidamo et du Wolleita.
Se fondant sur une sorte d’ « ethno nationalisme », le EPRDF, qui avait pris le pouvoir en 1991 après la chute du dictateur communiste Mengistu Hailé Mariam, avait été jusqu’à présent dominé par les Tigréens du Front populaire pour la libération du Tigré, qui avaient pris le contrôle des rouages de l’Etat. Après le décès du président Meles Zenawi, très soutenu par l’Europe et les Etats Unis et l’effacement de son successeur Hailemariam Dessagnew, l’élection d’Abyi Ahmed au poste de Premier Ministre marqua une nouvelle ère : 13.000 prisonniers politiques furent libérés et une amnistie fut déclarée, le Parlement légalisa deux mouvements sécessionnistes dont le Front de libération des Oromos, (OLF). Sur le plan international, les relations furent normalisées avec l’Erythrée, après une douloureuse guerre de tranchées menée autour de la ville de Badme. Ce réchauffement se traduisit par l’ouverture des frontières, l’accès de l’Ethiopie aux ports érythréens d’Assab et de Massawa sur la mer Rouge et des actions conjointes de médiation, dirigées entre autres vers le Sud Soudan et la Somalie. Cette évolution positive fut unanimement saluée et Abyi Ahmed, la petite quarantaine, fut considéré comme l’un des « enfants prodiges » de l’Afrique.
Mais un an plus tard, les espoirs doivent être tempérés : la frontière avec l’Erythrée n’est plus ouverte qu’en un seul point de passage, le régime d’Asmara vit toujours sur pied de guerre et n’a pas aboli le service militaire obligatoire, (ce qui provoque l’exode des jeunes réfractaires). Mais surtout, c’est en Ethiopie même que s’accumulent les périls sinon les risques d’implosion. Le Premier ministre Abyi Ahmed a déjà échappé à deux tentatives d’assassinat et, en juin dernier, cinq personnalités de l’Etat régional amhara, dont le président, étaient assassinées. Une tentative de prise de pouvoir dans la région amhara fut ensuite dénoncée et il apparut que les putschistes présumés avaient auparavant bénéficié des mesures de grâce décrétées par le Premier Ministre Abyi Ahmed lors de son entrée en fonctions.
Actuellement, un autre péril se profile à l’horizon : des représentants de l’Etat du Sidamo (un Etat du Sud représentant le plus grand groupe ethnique du pays) ont annoncé que, si un referendum n’était pas organisé d’ici le 18 juillet prochain, ils proclameraient unilatéralement un nouvel Etat régional, fondé sur des bases ethniques. Il y a un an que ces revendications avaient été formulées, conformément à la Constitution, mais Addis Abeba avait jusqu’à présent fait la sourde oreille et négligé d’organiser le referendum demandé. Si le déploiement de forces de sécurité devait être la seule réponse apportée aux revendications du Sidamo, le malaise pourrait gagner d’autres peuples du Sud de l’Ethiopie, qui se sont longtemps sentis marginalisés et écartés d’un pouvoir contrôlé par les Tigréens du Nord.
Le malaise n’est pas du seulement au « fédéralisme ethnique » mis en œuvre par le TPLF lors de sa prise de pouvoir en 1991, dans le but de battre en brèche la centralisation menée depuis Addis Abeba et de défendre les droits des divers peuples composant la mosaïque éthiopienne : l’ouverture manifestée par le nouveau Premier Ministre peut aussi être interprétée comme une faiblesse et libérer des forces centrifuges qui réclament l’autonomie sinon la sécession.
Ce malaise politique se greffe sur une croissance économique rapide, spectaculaire mais inégale : autour de la capitale Addis Abeba, qui se modernise et devient un pôle de développement important, relais des entreprises chinoises, des millions d’Oromos sont évincés de leurs terres pour faire place à des plans d’urbanisation. Dans le Sud, Hawassa, la capitale du Sidamo, qui se développe à un rythme de 4,8% l’an connaît un problème comparable, son développement empiétant sur les terres appartenant aux populations voisines…
Dans l’ensemble de l’Ethiopie, les conflits fonciers ont déjà fait plus de trois millions de déplacés internes. Associés à la montée des revendications ethniques, ces réfugiés intérieurs pourraient, malgré une histoire séculaire, menacer d’implosion ce pays d’Afrique qui est l’un des plus prometteurs. Car dans le meilleur des cas, l’Ethiopie pourrait contribuer au développement de ses voisins mais elle pourrait aussi, en cas d’échec d’Abyi Ahmed, leur envoyer d’incontrôlables flux de réfugiés. Avec l’Europe pour destination finale…

13 juillet 2019

Bahati Lukwebo, barré de la présidence du Sénat, claque la porte

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Pour ceux qui en auraient douté, l’ex président Joseph Kabila a sèchement rappelé à ses partisans et aux autres qu’il était loin d’avoir pris sa retraite et demeurait, dans son parti tout au moins, le « maître du jeu », aussi appelé l’ « autorité morale » du Front, commun pour le Congo, majoritaire tant à l’Assemblée qu’au Sénat.
Le sénateur Modeste Bahati Lukwebo, originaire de Kabare au Sud Kivu, en a fait l’amère expérience : alors qu’il avait présenté sa candidature au perchoir du Sénat face au ministre sortant de la Justice, Alexis Thambwe Mwamba, il a été suspendu des FCC « pour une durée indéterminée », accusé d’avoir « porté atteinte aux intérêts des FCC », cette large coalition mise sur pied dans la perspective des élections de décembre 2018 et il a fini par quitter la coalition avec fracas.
Le « crime » du sénateur Bahati Lukwebo est d’avoir osé défier le très puissant Thambwe Mwamba, l’un des piliers du système kabiliste : originaire du Maniéma, comme Maman Sifa, la mère de l’ancien chef de l’Etat, cet avocat de formation, qui défendait naguère la Sominki (Société minière du Sud Kivu) et facilita la pénétration de la société canadienne Banro sur les sites miniers de la province, était déjà actif dans les dernières années du règne de Mobutu. Très hostile à Laurent Désiré Kabila, il rejoignit la rébellion du RCD Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie) soutenu par le Rwanda et en août 1988, il revendiqua, au nom des rebelles, l’attaque d’un Boeing 727 au départ de Kindu, qui se solda par une cinquantaine de victimes civiles. Ces propos lui valurent d’être poursuivi, à Bruxelles, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, même si, selon son avocat il n’était qu’un « simple porte parole ». Thambwe Mwamba est également visé par les sanctions de l’Union européenne et des Etats Unis, ce qui fait « mauvais genre » pour un homme appelé à devenir le deuxième personnage de l’Etat, constitutionnellement appelé à remplacer le président en fonctions si ce dernier venait à disparaître.
Après son ralliement au camp Kabila, dont il devint l’un des piliers, Alexis Tambwe Mwamba occupa les postes de Ministre des Affaires étrangères puis de la Justice. S’il est élu au perchoir du Sénat, avec comme adjoint Evariste Boshab, autre pilier du régime Kabila, cet homme du sérail sera, au même titre que Janine Mabunda, présidente de l’Assemblée nationale, l’un des éléments du dispositif de verrouillage des institutions par la majorité sortante.
L’éviction sans ménagements du sénateur Bahati Lukwebo risque cependant de ne pas être sans conséquences : à la tête de l’AFDC et alliés l’élu de Kabare est lui aussi un homme puissant et ambitieux, issu de la dynamique société civile du Sud Kivu et qui s’est considérablement enrichi durant ses années d’acteur politique. En outre, son parti compte, avec ses alliés, 44 députés nationaux, 70 députés provinciaux et 13 sénateurs, soit 127 parlementaires. Si la présence de Bahati Lukwebo à la tête de la Chambre haute aurait été un -relatif-signe de renouveau, son éviction en faveur d’un pilier du système Kabila comme Tambwe Mwamba pourrait le pousser dans la direction du président Félix Tshisekedi ou même de Lamuka, la coalition qui désigna Martin Fayulu comme candidat unique à l’élection présidentielle.
Ce qui est certain, c’est que malgré le revers qui vient de lui être infligé, Bahati Lukwebo est loin d’être en fin de carrière…

8 juillet 2019

Fin de course pour Bosco Ntaganda, condamné par la CPI

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Jusqu’en novembre 2013, le surnom de Bosco Ntaganda fut synonyme de terreur dans tout l’Est du Congo. A La Haye, les témoins présents dans la salle d’audience de la Cour pénale internationale ont suivi avec un effroi rétrospectif l’énoncé des 18 crimes de guerre et crimes contre l’humanité imputés au chef rebelle : viol et esclavage sexuel de mineurs, enrôlement d’enfants soldats âgés de moins de 15 ans, meurtre d’un prêtre, massacres, transfert forcé de populations civiles…
Visage fermé, Bosco Ntaganda détenu à la Haye depuis 2013 a écouté sans broncher et lors de la prochaine audience du tribunal, il sera probablement condamné à la prison à perpétuité, sentence qu’il pourra encore tenter d’infléchir en appel.
Salué par les défenseurs des droits de l’homme et plus encore par des milliers de victimes, ce verdict marque une étape importante dans la lutte contre l’impunité. Car « Terminator », tant par son parcours personnel que par sa cruauté, était sans doute l’un des plus emblématiques de ces « tueurs sans frontières » qui ont sévi dans la région durant deux décennies. En effet, Bosco Ntaganda qui se présenta devant la CPI comme ressortissant rwandais est originaire d’une famille d’éleveurs vivant à proximité de la frontière du Nord Kivu et au début des années 90, il rejoignit les rangs du Front patriotique rwandais avec lequel il combattit jusqu’à la chute de Kigali en 1994. Par la suite, ce transfrontalier qui avait oublié son origine rwandaise participa aux guerres menées par Kigali et après l’accord de paix de 2002, il fut intégré au sein de l’armée congolaise où il accéda au grade de général, avant de prendre la tête de mouvements rebelles dans l’Ituri, aux côtés de Thomas Lubanga puis au Nord Kivu, où, avec Sultani Makenga, il dirigea le M23. Charismatique, intelligent, le chef de guerre exerçait une autorité indiscutable sur les enfants soldats qu’il avait recrutés sans trop de peine : « je n’ai jamais discuté les ordres de mon colonel », nous confia un jour l’un de ses anciens subordonnés rencontré à Goma, « lorsqu’il me disait d’abattre les prisonniers d’une balle dans la tête, je n’hésitais pas un instant». Revenu à la vie civile, le jeune homme ajoutait que si Bosco lui demandait de le rejoindre, il partirait sur le champ…
C’est pour cela que, de l’Ituri jusqu’au Nord et au Sud Kivu, Bosco Ntaganda suscitait une terreur sans nom : sans états d’âme, ses hommes massacraient des civils, tuaient à coups de bâton ou de machettes, emmenaient les femmes comme esclaves sexuelles. A La Haye, le juge Fremr a expliqué que « dans une bananeraie, 49 personnes, hommes, femmes et enfants avaient été massacrés, que certains cadavres étaient nus, que d’autres avaient les mains liées ou le crâne écrasé. »
Homme de main du Rwanda, exécuteur des pires besognes, Bosco « roulait » aussi pour lui-même et il fut accusé de trafiquer l’or de l’Ituri ou les minerais du Nord Kivu. Mais lorsqu’en novembre 2012 les troupes du M23 occupèrent et pillèrent brièvement Goma, les rebelles furent chassés par une offensive conjointe menée par l’armée congolaise et les Casques bleus de la MONUSCO. Quelques mois plus tard des dissensions devaient précipiter la fin du mouvement :alors que Sultani Makenga et ses hommes se réfugiaient en Ouganda, Bosco Ntaganda, traqué par les Congolais mais peut être aussi par ses anciens alliés rwandais, réussit, à la surprise générale, à gagner l’ambassade des Etats Unis à Kigali d’où il fut extradé vers la Cour pénale internationale. Sa condamnation représente un tournant dans l’histoire des Grands Lacs et aussi dans la lutte contre l’impunité : pour la première fois, un commandant militaire a été reconnu responsable des crimes commis par ses subordonnés.

29 avril 2019

“Ils ont tué Monsieur H” Une enquête accablante sur la mort de Dag Hammarskold

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Voilà un livre qui démarre lentement. Qui ressemble, en ses premières pages, au rapport d’un contrôleur aérien. D’ailleurs, c’est bien de cela qu’il s’agît. D’une histoire d’avion, d’un crash comme il s’en produit si souvent sur les pistes peu balisées des brousses africaines. Bref un accident, un coup du sort. D’ailleurs c’est bien ce qui avait été présenté à l’époque, une erreur de pilotage, où un équipage peu familier de l’Afrique aurait confondu Ndola en Zambie avec Ndolo, qui était à l’époque l’aéroport de Léopoldville/Kinshasa. A ceux qui doutaient de cette confusion qui se jouait sur une seule lettre, on ajoutait que, volant trop bas, le DC-6 avait percuté une colline, ou une termitière. Bref, il fallait circuler, il n’y avait rien à voir.
L’ennui, c’est que le crash du 17 septembre 1961, allait secouer la planète entière et que, près de soixante ans plus tard, alors que disparaissent les derniers témoins, les enquêtes ne sont pas terminées à propos de l’un des plus graves crimes politiques de l’après guerre. Car à bord de l’Albertina, piloté par un équipage suédois, se trouvait, en personne, le secrétaire général des Nations unies Dag Hammarskold, un homme politique de talent et de conviction, vénéré en Suède comme un héros national. Celui que l’on appelait alors « Monsieur H », et qui a donné ce titre au livre que vient de publier notre confrère Maurin Picard, croyait en l’organisation supranationale. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, en ces temps de guerre froide et de rivalités multiples, le diplomate suédois voulait que l’ONU soit un instrument de paix et que lui-même en soit plus le général que le secrétaire.
C’est pour cela qu’un dimanche de septembre, neuf mois après l’assassinat de Patrice Lumumba, Dag Hammarskold avait embarqué à Léopoldville pour une mission dont le secret avait déjà été éventé par plusieurs diplomates, journalistes et autres « honorables correspondants » d’obédience diverse. Désireux de préserver l’unité du Congo, qui faisait face à la sécession du Katanga et du Kasaï, le Suédois voulait s’entretenir personnellement avec le leader katangais Moïse Tshombe et la petite ville de Ndola, en Rhodésie du Nord, la Zambie d’aujourd’hui, avait été choisie pour abriter ce rendez vous discret. Ambitieux, naïf, trop confiant ? Hammarskold entendait bien convaincre Tshombe, qui l’attendait déjà à Ndola, de mettre fin à une sécession condamnée par l’opinion internationale, d’ embarquer avec lui à bord de l’Albertina et d’annoncer au monde entier que le Congo avait retrouvé son unité. Le secrétaire général de l’ONU avait-il sous estimé la sympathie dont le Katanga sécessionniste jouissait en Belgique, plus particulièrement au sein de l’Union Minière, alors que le pouvoir central de Kinshasa était vilipendé et que le souvenir de Patrice Lumumba réveillait une haine implacable ? N’avait il pas compris que la Rhodésie du Nord et son chef Sir Roy Welensky étaient des alliés de fait du Katanga, que Londres et la City entretenaient des liens étroits et hautement profitables avec la Copperbelt (la ceinture de cuivre), que la France elle-même, celle du général de Gaulle rêvait toujours de tailler des croupières à une Belgique qui avait raté sa décolonisation ?
Maurin Picard, tout au long des premiers chapitres, ne se pose guère, en apparence tout au moins, de telles questions géopolitiques. Lui, il enquête. Il rouvre les dossiers, piste et rattrape les derniers témoins. Pose les bonnes questions : Peter Hallonqvist, le pilote suédois de l’Albertina, était-il réellement aussi inexpérimenté qu’on le disait à l’époque ? Le crash s’était produit sans témoins, disait on à l’époque, l’avion s’était abîmé loin en brousse et les premiers secours ne l’avaient rejoint que dans la matinée. Toutes ces fausses certitudes émaillant la chronique officielle depuis plus d’un demi siècle, Maurin Picard les passe au crible : en réalité, l’épave de l’Albertina, soi-disant introuvable, ne se trouvait qu’à douze kilomètres de la piste de Ndola, et des témoins, il y en eut, retrouvés par l’enquêteur et ayant gardé la mémoire intacte. C’est ainsi qu’un Sud Africain, Wren Mast-Ingle, accepte de parler, cinquante ans plus tard : il se souvient d’un quadrimoteur qui se consumait sous les arbres et dont la carcasse était criblée de balles. Quant aux charbonniers africains, jugés trop pauvres pour être crédibles, ils assurent, aujourd’hui encore, avoir vu un « petit avion » suivre le « grand », tirer et transformer le DC6 en boule de feu. Maurin Picard, durant plus de deux ans, a rouvert tous les dossiers, retrouvé tous les témoins encore vivants. Compulsé les archives de l’ONU, celles de l’Union Minière à Bruxelles, suivi les traces des « affreux », les mercenaires engagés par Tshombe, souvent des anciens de la guerre d’ Algérie qui n’étaient pas les électrons libres que l’on supposait.
Au fil des pages, le « log book » du contrôleur aérien se transforme en thriller passionnant, où défilent des aristocrates anglais, des « boutiquiers » belges (en réalité les dirigeants de l’Union minière du Haut Katanga, des anciens soldats français pas si perdus que cela, des avions de combat pilotés par des Belges comme Jan van Risseghem, des officiers de renseignement et autres agents doubles. Avec, en commun, une seule obsession, exprimée à l’époque par Harold Macmillan, le Premier Ministre britannique, «sortir du jeu Harold Hammarskold », ce diplomate suédois au regard bleu qui dérangeait et qui fut sans doute achevé, alors qu’il gisait à côté de son avion en flammes.