7 février 2018

Yves Makwambala (Lucha): des anticorps apparaissent dans la société congolaise

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Libéré après avoir passé 17 mois en prison, Yves Makwambala, membre du mouvement Lucha, devra prolonger son séjour en Belgique. En effet, il risque de repasser devant les tribunaux congolais, qui réexamineront les dix charges déjà formulées contre lui en 2015, (atteinte à la sécurité de l’Etat, menaces contre la vie du chef de l’Etat, incitation à la violence…). Arrêté après les manifestations de janvier 2015 en compagnie de Fred Bauma, ce graphiste d’origine avait dessiné le logo d’un autre mouvement citoyen, Filimbi (le sifflet) lui aussi partie prenante des évènements qui secouent le Congo depuis le report des élections qui auraient du se tenir fin 2016.
« Jusqu’à présent, entre le pouvoir et les partis d’opposition, on assistait à une sorte de « pas de deux » constate Makwambala, « j’avance, tu recules.. On lance des Opérations Villes Mortes puis comme elles sont réprimées ou ne récoltent pas le succès escompté, on marque un temps d’arrêt…Mais cette fois, le 31 décembre puis le 15 janvier, le Comité des Laïcs chrétiens a changé la donne. Parmi ces chrétiens qui sortaient des églises en priant, il y avait des jeunes certes, mais aussi des mamans en habits du dimanche, de vieux papas, des jeunes filles…Un large échantillon de la population de base, de tous les milieux, de tous les quartiers… »
«L’état d’esprit est nouveau » poursuit Makwambala « alors qu’auparavant les manifestations s’accompagnaient toujours d’une certaine nervosité, que des jeunes risquaient de faire des dégâts, cette fois c’est la sérénité qui prévalait. Les consignes étaient claires et strictes : interdiction absolue de dresser des barricades, de crier des insultes ou des slogans. Chacun savait que lorsque la police empêcherait d’avancer, il fallait seulement s’agenouiller, lever les mains et prier.
Dans mon quartier, à la paroisse Saint Joseph, c‘est ce qui s’est passé : nous sommes sortis de l’église et après avoir fait 200 mètres, alors que les gaz lacrymogènes commençaient à être répandus, le curé nous a dit de rentrer. Un tel climat de discipline non violente, voilà qui change la donne et rend les morts d’autant plus choquants…»
Pourquoi les gens tiennent ils tant à manifester ? Sont ils à ce point attachés à la date des élections, voire à un certain juridisme ?
Ne vous y trompez pas : les gens ne veulent pas que Kabila parte par force, dans la violence ou le sang. Ils veulent que dans ce pays la loi soit respectée, que la transition d’un régime à l’autre soit légale, pacifique. S’ils sont fatigués du régime actuel et veulent le changement, c’est pour des raisons bien concrètes : tout le monde en a assez des tracasseries multiples, les « roulages » (amendes) de la police, les barrières des militaires, les barrages filtrants, les extorsions en tout genre, les abus d’autorité où entre autres les vendeurs de rue sont quotidiennement tabassés… Tout le monde est fatigué de la situation socio économique… Il faut que cela change…
Quel est l’effet des coupures d’Internet, voire du téléphone ?
Non seulement cela contribue à l’exaspération générale, mais c’est mauvais pour l’économie : on ne peut plus envoyer d’argent via le téléphone, les affaires sont paralysées, le manque à gagner est évalué à 20 millions de dollars… Et en même temps ces mesures sont inutiles : durant les manifestations, tout le monde a pour consigne de faire des photos, de filmer. Les portables crépitent, les images s’accumulent. On peut nous empêcher provisoirement de les diffuser, mais elles sont bien là, les crimes sont documentés. Les dirigeants doivent se rendre compte que désormais les citoyens, par un moyen ou un autre, sont informés et demandent des comptes.
Aux côtés de Filimbi, votre mouvement, Lucha, joue-t-il un rôle de précurseur ?
Nous devons être humbles… Ce qui est sûr, c’est que nos sommes des émanations de la base ; le peuple change et nous correspondons à l’esprit du temps, nous le cristallisons……Des mouvements comme le nôtre, il y en a des dizaines, des centaines, à travers le pays…
On peut nous couper la tête, des milliers de jeunes, de citoyens prendront la relève…
Ces mouvements se caractérisent aussi par un refus absolu de la corruption. A quoi correspond ce nouveau radicalisme ?
Peut-être s’agît il d’anti-corps ? Comme si l’organisme du Congo, depuis trop longtemps attaqué par un virus, celui de la corruption, des anti-valeurs, avait soudain décidé de réagir… En 60, les Congolais n‘avaient pas du se battre pour obtenir leur indépendance et faute de combat, ils n’avaient pas été structurés. Mais peut-être que la bataille a lieu maintenant, alors que nous avons touché le fond…
Ce que nous reprochons à Joseph Kabila ? C’est simple : le pays est en plus mauvais état que celui qu’il a trouvé, nous sommes descendus plus bas encore. Après 17 ans, rien ne s’est amélioré. C’est bien pour cela que Mgr Monsengwo a parlé de « médiocres », qu’il a dit qu’ils devaient dégager. Ce n’est pas un appel au putsch, mais, tout simplement, à l’alternance…

7 février 2018

Bruxelles et Kinshasa frappent là où cela fait mal

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La brouille s’aggrave entre Bruxelles et Kinshasa et la RDC et on assiste à un chassé croisé de mesures : après avoir appris par voie de presse la décision de réallouer 25 millions d’euros d’aide directe, Kinshasa a décidé de fermer l’agence de coopération Enabel, qui a succédé à la coopération technique belge et de suspendre les activités de la maison Schengen dispensatrice de visas pour les pays membres. Ce lundi, alors que l’ambassadeur de Belgique a été rappelé en consultation à Bruxelles, Kinshasa a décidé de frapper là où cela fait mal, en une journée particulièrement sensible : la compagnie SN Brussels Airlines, au moment même où elle défendait auprès de Lufthansa la « valeur ajoutée » de ses connections africaines, a appris que ses fréquences sur Kinshasa seraient, dès le 5 février, réduites de sept à quatre par semaine. A ce coup dur, s’en ajoute un autre : Kinshasa a décidé de fermer les représentations consulaires belges à Lubumbashi et Goma tandis que sera fermé également le consulat congolais à Anvers. La symbolique de ces décisions est évidente : elles traduisent la glaciation progressive des relations diplomatiques entre les deux Etats. On peut cependant se demander qui souffrira le plus, des Congolais « de base » qui souhaitent voyager dans l’ancienne métropole ou certains secteurs très précis, mais limités, de l’économie de notre pays.
Cette détérioration progressive des relations est le fruit d’une longue évolution. Au fur et à mesure qu’il se confirmait que Kinshasa souhaitait repousser l’échéance électorale et tenter le « glissement » Bruxelles est apparue comme la caisse de résonance de l’opposition. Cette dernière s’est rassemblée à Genval en 2016 déjà, avec l’aval des Affaires étrangères, et depuis lors, des personnalités comme Moïse Katumbi et son porte parole Olivier Kamitatu, entre autres, ont fait de Bruxelles leur quartier général. Kinshasa y a décelé des affinités voire des soutiens politiques en oubliant que la première cause de l’exil de l’ancien gouverneur du Katanga est le fait qu’un mandat d’arrêt contesté l’empêche de rentrer dans son pays…
Plus profondément, Kinshasa s’agace depuis longtemps de la visibilité de la politique belge à l’égard de la RDC. Le temps n’est plus où les Belges pratiquaient modestement la politique du « leading from behind », tentant d’influencer les partenaires européens depuis les coulisses. Didier Reynders, sans complexes, a fait valoir à la fois l’expertise et les principes, en plaçant Koen Vervaeke au poste de directeur général pour l’Afrique du service européen pour l’action extérieure et Bart Ouvry au poste de représentant de l’Union européenne à Kinshasa tandis que la « maison Schengen » était gérée par des fonctionnaires belges. Alors que la situation politique se tendait à Kinshasa, le pouvoir eut le sentiment que les Belges se montraient d’autant plus intransigeants que leurs intérêts économiques étaient plus réduits que ceux d’autres partenaires européens, (la France et l’Espagne entre autres), qu’ils contrôlaient plusieurs postes clés et avaient été les instigateurs des sanctions ciblées visant des personnalités proches de la présidence.
La suite est connue, tristement prévisible : du temps de Mobutu déjà, la Belgique servait de bouc émissaire, tenue pour responsable des sanctions internationales sinon de la crise elle-même et d’une époque à l’autre les chantres du nationalisme ombrageux se succèdent, quand ils ne sont pas les mêmes…

2 février 2018

Seule la “dignité paysanne” freinera les exodes depuis l’Afrique

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Si vous voulez comprendre pourquoi, par milliers, des jeunes venus du Soudan, d’Ethiopie, d’Afrique centrale, de Guinée, sont prêts à mourir pour pouvoir tenter leur chance en Europe, si vous voulez saisir les causes profondes de cet exode, lisez un livre qui, à première vue, parle d’autre chose, « Pour la dignité paysanne » (GRIP). Son auteur, DéogratiasNiyonkuru n’est ni philosophe, ni démographe, ni professeur d’université. Mais le terrain africain, il connaît… Ce lauréat du prix Roi Baudouin pour le développement arpente depuis trois décennies les campagnes du Burundi son pays d’origine, du Congo, du Cameroun, du Sénégal et d’ailleurs. Il a passé plus de soirées au coin du feu à deviser avec les paysans des villages et à siroter des bières tièdes qu’à fréquenter les cocktails où se retrouvent coopérants et autres spécialistes du développement. Ingénieur agronome de formation, il rentre dans son pays, le Burundi, au début des années 2000 pour y fonder l’organisation « aide au développement intégral et à la solidarité », Adisco. Ce n’est qu’après lui avoir décerné un prix couronnant une vie d’actions sur le terrain que la Fondation Roi Baudouin, s’étant rendu compte du caractère unique de l’expérience du lauréat, l’a encouragé à passer quelques mois à tirer par écrit les enseignements de son engagement. Le résultat est surprenant. L’auteur, qui a accumulé des informations de première main, fait preuve d’une grande liberté d’esprit et articule ses constats avec une telle clarté que l’on se demande pourquoi tant de chercheurs, avant lui, n’avaient pas mis en lumière d’aussi flagrantes évidences.
Car enfin, si les paysans, massivement, tentent de migrer vers les villes et de là prennent le chemin de l’Europe, c’est évidemment parce que les campagnes n’arrivent pas à les nourrir, qu’elles s’appauvrissent au lieu de se développer. Et cela après cinq ou six décennies d’aide au développement, d’investissements, des projets ! La raison d’un tel échec est simple : pas plus durant la période coloniale qu’après l’indépendance, les paysans n’ont été écoutés par ceux qui entendaient les « développer ». Il n’a pas été tenu compte de leur savoir faire, de leur capacité à s’adapter au milieu, à varier les cultures pour assurer leur sécurité alimentaire.
Depuis que les Européens ont débarqué en Afrique, les «recettes » du développement des campagnes sont toujours venues d’ailleurs, d’en haut : puisqu’il s’agissait de générer des devises au bénéfice du budget national et aussi des villes, les cultures de rente, destinées à l’exportation, ont été favorisées (café, thé, coton…)tandis qu’étaient négligées les cultures vivrières assurées par les femmes et qui nourrissaient les familles… Certes, avec l’argent des coopérations, on a construit des centres de santé, des écoles, des moulins, des puits. Et puisque l’argent venait d’ailleurs, on n’a pas hésité à creuser de nouveaux puis, à reconstruire des bâtiments mal entretenus, à lancer de nouveaux projets sur les décombres des échecs antérieurs. Mais qui a jamais songé à demander aux paysans ce que eux, ils souhaitaient, ce qu’ils jugeaient plus important pour leur communauté ? Une route afin de les désenclaver ? Un marché pour vendre leurs produits ? Une école ? A-t-on tenté de connaître les vœux des femmes, sur lesquelles repose l’économie familiale, essayé de comprendre leur système de « tontines », qui fonctionne encore mieux que les micro-crédits ?
Aujourd’hui moins que jamais, la sécurité foncière n’a été assurée : pourquoi, toujours menacés par les accaparements de terre, risquant d’être chassés sans ménagements au bénéfice de grands projets fonciers ou de compagnies forestières ou minières, les paysans investiraient ils dans la terre ? Convaincus de leur vulnérabilité, ils vivent au jour le jour et encouragent les jeunes à « prendre la route »…
Niyankuru pulvérise les « mantras » du développement : durant des décennies on a misé sur les « groupes-cibles » soit les plus vulnérables, les plus pauvres, soit les plus entreprenants qui allaient pensait-on, entraîner les autres dans leur ascension vers le progrès. Mais en privilégiant ainsi 20 % du monde rural, souligne-t-il, on a oublié les autres, les 80% qui ne se sont pas retrouvés dans les programmes….
L’auteur va loin : « chez nous au Burundi, une paysanne qui ne gardait pas ses semences pour les réutiliser l’année suivante était répudiée. » Aujourd’hui assure-t-il, « les ruraux burundais ont été détruits par l’aide, qui distribue les semences, puis qui les vend et qui, insidieusement, impose les OGM, ces graines que l’on ne peut réutiliser l’année suivante, qu’il faut donc racheter… »Sortant du débat sans fin opposant le décollage par l’agriculture ou par l’industrialisation, Niyankuru relève que, paradoxalement, ce sont les régions les plus peuplées qui génèrent de jeunes entrepreneurs très « agressifs » qui, sans émigrer vers les villes, se lancent dans des métiers non agricoles : artisanat, réparateurs de motos, vélos et autres portables, commercialisation et transformation de produits agricoles, petits commerces..
D’une lecture aisée, bien édité grâce aux efforts du GRIP, cet ouvrage devrait toucher un public plus large que celui des « spécialistes » du développement, car il apporte des clés pour comprendre les échecs du passé et propose des solutions innovantes pour l’avenir. Mais surtout, il pulvérise l’idée selon laquelle l’Afrique devrait « rattraper » les autres alors qu’en réalité, elle doit se forger des repères et des objectifs qui correspondent à ses valeurs, définir une voie qui lui soit propre. Bref imposer sa dignité, au départ de ces campagnes si souvent méprisées, mais où rodent encore le souvenir des ancêtres et l’âme des peuples…

DeogratiasNiyonkuryu, Pour la dignité paysanne, Expériences et témoignages d ’Afrique, réflexions, pistes méthodologiques. GRIP

30 janvier 2018

Lorsque Joseph Kabila lève la visière

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Le meilleur discours, c’est le silence… C’est en ces termes que, voici quelques années, Joseph Kabila déclinait une demande d’interview. Il a prouvé cette semaine que l’on pouvait aussi parler… pour ne rien dire, ou, tout au moins pour ne pas répondre aux vraies questions que se posent tous les Congolais. Au cours d’un entretien avec la presse, convoqué en dernière minute, le chef de la majorité présidentielle a cependant levé la visière et laissé entrevoir un personnage nouveau. Fini le « bon garçon » au crâne rasé de près, à la tenue soignée, l’éternel « homme jeune » dont la seule apparition dans les réunions internationales faisait prendre un coup de vieux à tous ses collègues, fini celui dans lequel Louis Michel voyait (il y a belle lurette tout de même…) un « espoir pour le Congo ». Barbichette blanchie, regard aigu, chevelure abondante et paroles tranchantes : l’agneau d’hier a pris visage de loup et sous les paroles ironiques, derrière le sarcasme, on devine l’acier et la glace, le fusil et la froide détermination…
Joseph Kabila s’en est pris à tous ceux qui osent le contester, ou plutôt contester son maintien au pouvoir et les méthodes utilisées pour y parvenir. La première cible est évidemment la Belgique et la flèche est facile : les assassins de Lumumba ! Voilà qui n’apprend rien à personne et les Belges eux-mêmes, organisant une commission parlementaire, ont tenté de tirer au clair leur responsabilité dans cette tragédie. Même si de nouveaux livres (le Congo s’embrase, par Hugues Wenkin, ou L’ascension de Mobutu, par Ludo de Witte) viennent rappeler que tout n’a pas encore été dit…
Sur les relations tumultueuses avec la Belgique, il y aurait tant de sujets plus récents à évoquer, qu’il s’agisse du long soutien à Mobutu puis de son abandon, du fait que la Belgique a depuis longtemps cédé sa place à d’autres intervenants ou qu’elle a toujours été la caisse de résonance de l’opposition congolaise, quelle qu’elle soit… Sans parler du fait que, par la force des choses et à cause de la multiplicité des échanges, la Belgique demeure le pays le mieux au fait des affaires congolaises…
Quant à la Monusco, là aussi l’attaque est facile : certes, la Mission onusienne a été en deçà des attentes, elle tend à pérenniser sa présence, à bénéficier d’une véritable rente de situation, sans avoir résolu le problème qui avait initialement justifié sa venue c’est-à-dire la présence des FDLR… Il faut cependant rappeler que les Casques bleus et surtout la Brigade africaine ont aidé à neutraliser le M23 et que, (comme l’Eglise catholique d’ailleurs) la Monusco a été obligée de se substituer aux carences de l’Etat. Elle nourrit et transporte les FARDC, transporte des fonctionnaires et des ONG, fait vivre des milliers d’intermédiaires congolais, propriétaires d’immeubles, assistants, chauffeurs etc.. Ce qui est vrai, c’est qu’il s’agît là d’une économie parasite et que lorsque la Monusco quittera le pays elle n’y laissera rien, sauf le souvenir, l’usage de l’anglais et des enfants qui n’auront même pas été reconnus…Mais aujourd’hui on n’ose pas penser aux conséquences d’un départ soudain de la mission onusienne et le président le sait mieux que personne.
La souveraineté, cela se conquiert et Kabila a raison de la revendiquer, mais cela se paie aussi. L’Etat congolais est il capable de se substituer à la Monusco ? En principe oui, mais cela suppose la fin du détournement des richesses et l’affectation des revenus aux vrais défis du pays, la lutte contre la pauvreté, l’emploi des jeunes, les services sociaux…
Quant à l’Eglise catholique, le président aurait été bien inspiré de ne pas l’affronter de face après l’avoir utilisée pour démobiliser l’opinion fin 2016 avant l’accord de la Saint Sylvestre: cette institution qui est tout de même vieille de 2000 ans répond à d’autres critères que ceux de la classe politique, elle a d’autres sources de légitimité, d’autres moyens de mobilisation, dans le pays et sur le plan international. Il faudrait se souvenir du président Bagaza au Burundi : il n’était pas, loin s’en faut, le pire des dirigeants du pays, même du point de vue des Hutus, mais c’est l’affrontement avec l’Eglise catholique qui lui fut fatal. Et Mobutu lui-même dut, à l’époque, tenir compte de Mgr Monsengwo et de la mobilisation autour de la conférence nationale souveraine…Aidé par une classe politique qui n’était pas capable de prendre la relève ou qui refusait le défi (feu Etienne Tshisekedi porte en cela une lourde responsabilité) il choisit de se passer d’un compromis politique, le pays s’enfonça dans le marasme et finalement c’est la solution violente qui l’emporta. On en connaît le prix….
Même les loups peuvent se fatiguer et tomber dans des pièges…

29 janvier 2018

La méthode Kagame à l’aune de l’Afrique

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Un visiteur, sortant récemment de l’austère bureau de Paul Kagame à Kigali, ne cachait pas ses sentiments : « il prend très au sérieux son rôle à la tête du « comité des réformes » de l’Union africaine et sur sa table de travail, il a déployé des plans d’action par secteurs, aussi précis que des plans d’état major… »Elu pour six mois à la tête de l’organisation continentale, Paul Kagame lui imprimera certainement sa marque. Ce sera celle d’un panafricaniste convaincu, qui fit ses premières armes en Tanzanie où il rencontra les leaders des luttes de libération d’Afrique australe. Ce sera celle d’un pragmatique, désireux de faire sortir son pays de la pauvreté, à marches forcées s’il le faut. Avec les Européens s’ils le souhaitent, mais aussi avec les Chinois, les Indiens, si cela permet d’aller plus vite. Sa marque sera aussi celle d’un homme à l’allure austère, mais à la réputation de star, habitué des sommets de Davos et interlocuteur de la haute finance internationale.
Entré sur la scène comme chef de guerre et stratège redouté, Paul Kagame, travaillant le jour, étudiant la nuit, a non seulement reconstruit un Rwanda détruit par le génocide, mais il s’est imposé par le rétablissement de la sécurité, par les succès enregistrés sur le plan économique dans un pays quelquefois appelé « Rwanda Inc… »
Assisté par un staff venu de Kigali, réussira-t-il à imprimer une rigueur identique à l’organisation panafricaine ? Il devra, en quelques mois, secouer bien des habitudes de dépendance, répondre à bien des défis et des susceptibilités… Car malgré son efficacité, son approche autoritaire ne fait pas l’unanimité et son maintien au pouvoir, légitimé par un referendum constitutionnel et des élections sur mesure, est difficile à présenter en exemple dans une organisation qui a fait de la démocratie l’un de ses maîtres mots.
Sauf que cet homme à l’allure austère séduit de plus en plus les jeunes générations du continent. Internet oblige : nul n’ignore le fait qu’il parle d’avenir et parie sur les nouvelles technologies, tous citent en exemple sa lutte contre la corruption et le comparent avec leurs propres dirigeants…

29 janvier 2018

L’Union africaine, une vieille dame qui veut être secouée

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Seul un retard de trois heures, du à un huis clos réunissant les chefs d’Etat, a fait ressembler le 30e sommet de l’Union africaine à une grand messe habituelle. Car pour le reste, la rencontre d’Addis Abeba s’est avérée différente, par plusieurs aspects. Il y eut tout d’abord l’ovation réservée à quatre présidents démocratiquement élus, (Angola, Somalie, Zimbabwe et Liberia) qui ont dit toute l’émotion qu’ils ressentaient, le Libérien George Weah suscitant, peut-être à cause de sa réputation de vedette du football, des applaudissements particulièrement nourris.
Il y eut aussi les discours très volontaristes à propos d’un continent décrit comme « à la croisée des chemins », discours stimulés sans doute par les foucades de Donald Trump et sa vision pour le moins réductrice des « pays de m… ». Avec éloquence, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine, a ainsi dénoncé « la montée des égoïsmes nationaux, la banalisation de la xénophobie et le rejet de l’autre. » Bien décidé à combattre « un unilatéralisme revenu au goût du jour » il a proposé de convoquer à bref délai une conférence sur l’Afrique et le multilatéralisme. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, rompant avec les discours misérabilistes, a décrit «un continent à l’énorme potentiel, plein d’espoir et de promesses » et, au titre d’ancien Haut Commissaire de l’ONU pour les réfugiés il a vu dans l’émigration «un phénomène global positif, qui donne une impulsion nouvelle à la croissance, réduit les inégalités, jette des ponts entre des sociétés et aide à surmonter les conséquences des aller retour des vagues de croissance et de déclin démographiques ». Il a aussi exhorté les pays développés à fonder leur politique migratoire en s’appuyant sur des faits et non des mythes…
Au-delà des discours, il y eut aussi les promesses : l’Union africaine s’est donnée pour priorité de lutter contre la corruption, particulièrement ruineuse pour le continent et pour ce faire s’est dotée d’un nouveau président particulièrement efficace en ce domaine, le Rwandais Paul Kagame , qui est arrivé nimbé des succès déjà enregistrés dans son pays, considéré comme l’un des plus favorables aux affaires (« business friendly ») de tout le continent.
Le rêve d’une vieille dame
L’Union africaine, constituée en 2002, est aussi une vieille dame, héritière d’un rêve panafricaniste que partagèrent dans les années 60 trois « pères fondateurs » du continent, hérauts des luttes de libération, Kwame N’Krumah du Ghana, Modibo Keita du Mali, et Sékou Touré de Guinée. Ils fondèrent en 1963 l’Organisation de l’Unité africaine, forte de 32 Etats, dont le siège fut symboliquement installé à Addis Abeba, capitale d’une Ethiopie qui n’avait jamais été colonisée et où l’empereur Hailé Sélassié était à l’époque un symbole de résistance.
Depuis lors, malgré les divisions, dues à la guerre froide, malgré la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) qui entraîna le départ du Maroc, revenu en force depuis lors, malgré les ingérences des anciennes puissances coloniales et l’existence de groupes linguistiques différents, malgré les crises qui secouèrent une organisation parfois présentée comme un « syndicat de dictateurs », les rêves des années 60 ne se sont jamais éteints. Il est toujours question de créer un marché unique africain, de réaliser l’intégration politique, même si les « Etats nations » sont de plus en plus jaloux de leur souveraineté et n’hésitent pas à agresser ou à piller leurs voisins…
L’Afrique continue à se battre pour obtenir un siège au Conseil de Sécurité et peser davantage à l’ONU et, plus largement, elle souhaite s’inspirer de l’exemple de l’Union européenne afin de créer, un jour, les Etats-Unis d’Afrique.
A la tête du comité des réformes, Paul Kagame simplifiera-t-il l’organigramme déjà complexe de l’organisation continentale ? Cette dernière a pour organe suprême la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement, et le « secrétariat » d’hier a été remplacé par une Commission, sorte de gouvernement composé de dix membres et siégeant à Addis Abeba, avec à sa tête le Tchadien Moussa Faki Mahamat tandis que le Conseil exécutif est composé des ministres désignés par les gouvernements des Etats membres.
Si l’OUA prônait le respect de la souveraineté des Etats et la non ingérence dans les affaires intérieures, l’Union africaine pour sa part se veut plus interventionniste, sans être nécessairement plus efficace. Elle intervint, entre autres, au Togo, obligeant Faure Gnassingbe, le fils d’Eyadéma, à organiser des élections (contestées) pour légitimer sa succession, en Mauritanie, au Zimbabwe à propos de Robert Mugabe où elle fut obligée de tenir compte d’une puissante organisation régionale, la Communauté de développement d’Afrique australe, SADC, moins fédéraliste mais plus soudée que l’Union africaine…
Le Comité pour la paix et la sécurité de l’Union africaine se montre de plus en plus actif : en 2007 une force de 8000 hommes fut envoyée en Somalie, 7000 hommes furent déployés au Soudan dans la province du Darfour, le CPS prit position aux Comores, en RDC, en Côte d’Ivoire, au Burundi. En Libye, la médiation de l’Union africaine fut court circuitée par l’intervention militaire de l’OTAN, suscitant beaucoup d’amertume sur le continent. Consciente de son potentiel économique et de son poids démographique, l’Afrique supporte de moins en moins les ingérences extérieures. C’est ainsi que l’Union africaine, en 2009, cessa de coopérer avec la Cour pénale internationale, refusant de mettre en œuvre le mandat d’arrêt international visant le président soudanais Omar el Bechir qui voyage sans problèmes à travers le continent tandis que la CPI est accusée de ne cibler que des Africains…
L’Union africaine, trop longtemps dépendante de l’aide internationale, veut désormais se doter des moyens de sa politique et une vingtaine de pays ont déjà accepté de financer l’organisation continentale au moyen d’une taxe de 0,2% sur les importations…

25 janvier 2018

Back to the future

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A lire les échanges diplomatiques entre Bruxelles et Kinshasa, on se pince, on se rappelle les coups de sang et les crises qui marquèrent la fin du régime Mobutu. A l’époque, au début des années 90, la Belgique, « maillon faible » mais influent du « front occidental », se voyait soupçonnée de soutenir l’opposition alors qu’elle plaidait pour la démocratisation. Kinshasa lui reprochait d’être une caisse de résonance de l’opposition, de mener une coopération inefficace voire paternaliste car conditionnée par le respect des droits de l’homme. Si certains acteurs du régime Mobutu, aussi cyniques aujourd’hui qu’hier, ont repris du service auprès du président Kabila, d’autres personnalités, comme She Okitundu, alors en exil, étaient à l’époque parmi les plus ardents défenseurs des valeurs démocratiques…
Les uns et les autres, à Bruxelles comme à Kinshasa, feraient bien de se souvenir de quelques enseignements du passé : réclamée par Mobutu, appliquée avec zèle par Bruxelles, la suspension de la coopération fit une seule victime, mais elle était de taille, la population congolaise. Alors déjà, la France, forte de ses capacités militaires et de ses contrats économiques, se présenta comme une solution de remplacement mais la mise du maréchal ne fut pas sauvée pour autant. Pire encore, la rupture avec la Belgique, désavouée par une population attachée à ses « oncles » les nokos, accéléra la fin du long règne de Mobutu. Faute d’une solution politique négociée à Kinshasa et soutenue par Bruxelles, c’est la voie militaire qui l’emporta et le Congo, aujourd’hui encore, pleure ses millions de morts.
Quant à la Belgique, son retrait signifia sa mise à l’écart de l’Afrique centrale et il lui fallut des années pour revenir dans le jeu et faire reconnaître à nouveau son « expertise » Aujourd’hui encore, l’expérience du Burundi devrait inciter à la réflexion : les ponts sont coupés et si le retrait de la coopération est tout bénéfice pour le budget de M. De Croo, ce pays abandonné poursuit sa dérive.
Sous aucun prétexte, les partenaires congolais, qui se battent pour leurs droits démocratiques, ne doivent être abandonnés et tout doit être mis en œuvre, y compris les compromis difficiles, pour que ne s’impose pas une « solution » militaire qui ne serait elle aussi qu’un dramatique retour en arrière.

25 janvier 2018

KInshasa veut fermer la maison Schengen

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La tension entre Bruxelles et Kinshasa vient d’atteindre un nouveau palier : dans une note qui vient d’arriver à Bruxelles, le Ministre congolais des Affaires étrangères She Okitundu demande à la Belgique de mettre fin aux activités de la nouvelle agence belge de développement (Enabel) qui a remplacé la coopération technique belge (CTB). Le document demande aussi le démantèlement du dispositif consulaire appelé « Maison Schengen ».
Cette « Maison Schengen » installée à Kinshasa à côté de l’école belge traite pour le compte de plusieurs pays européens (Belgique, France, Portugal, Autriche, Finlance, Luxembourg et Pays Bas) les dossiers des Congolais en demande de visa. Fonctionnant depuis 2010, la « Maison Schengen » est gérée par des fonctionnaires belges qui contrôlent donc le « sas » d’entrée vers la zone Schengen.
Cette réaction du gouvernement congolais fait suite à l’annonce, faite le 10 janvier dernier par la Belgique, d’une révision de la coopération belge au Congo et plus particulièrement de l’aide financière au gouvernement congolais, pour un montant de 25 millions d’euros. Dans le chef de la Belgique, il était prévu de réaffecter cette somme à l’aide humanitaire et à d’autres initiatives répondant aux besoins de la population. Si la réaction congolaise se traduit par la fermeture d’Enabel, elle pourrait mettre en péril la coopération belge toute entière, dont le montant total s’élève à 105 millions d’euros par an et qui se déploie dans de nombreux projets très concrets dont entre autres la remise en état des routes de desserte agricole. Non sans une pointe de mépris, la note congolaise affirme que la coopération belge n’est « ni indispensable aux autorités congolaises ni vitale pour la population ». Elle ajoute que « certains partenaires mieux disants peuvent par contre aligner à vue d’œil des réalisations que tant la population que les autorités congolaises utilisent avec satisfaction au quotidien ».
La note congolaise assure que la coopération belge, au lieu d’être axée sur le renforcement des structures de base pour accompagner le décollage économique du pays, serait plutôt réduite aux interventions humanitaires ponctuelles, pour ne pas dire philanthropiques, paternalistes vire missionnaires… »
Le texte issu du Ministère des affaires étrangères congolais se termine par une note « souverainiste » assurant en substance que la RDC demeure désireuse d’entretenir des relations avec des partenaires respectueux des principes d’égalité et de non-ingérence dans les affaires internes des Etats.
Au-delà de la décision de réaffecter 25 millions d’euros, Kinshasa reproche à la Belgique d’avoir pris sa décision et de l’avoir rendue publique sans concertation préalable. Plus largement, Kinshasa estime que la Belgique joue de son influence et de la présence de ses diplomates à des postes clés pour tenter d’influencer la position de l’Union européenne à l’égard de la RDC et estime que Bruxelles est (aujourd’hui comme hier…) une « caisse de résonnance » de l’opposition congolaise.
A Bruxelles, où l’on constate que d’autres pays de l’Union européenne, dont la France et l’Espagne se montrent moins radicaux, on fait le « gros dos », peut- être en espérant limiter les dégâts car d’autres mesures de rétorsion congolaises, comme la suspension des vols de Brussels Airlines, pourraient s’avérer beaucoup plus douloureuses.
Faut-il rappeler que les mesures décidées par Bruxelles sont inspirées moins par une éventuelle sympathie à l’égard de l’opposition (ainsi qu’aime à le croire Kinshasa) que par l’émotion que suscite en Belgique la répression des manifestations des catholiques dont le seul « crime » est de réclamer, dans la non violence, que soient libérés les prisonniers politiques et que le président Kabila, dont le mandat a expiré en décembre 2017, renonce clairement à se déclarer candidat à sa propre succession.

22 janvier 2018

Des gaz lacrymogènes dans une maternité

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Proche du président, parlant en son nom, ce ministre congolais était formel : les balles des fusils des forces de l’ordre ont été retirées, des consignes de modération ont été données. Ah oui ? C’était oublier que l’on peut tuer autrement, et que même dans ce Congo qui a connu toutes les formes de la violence, de la barbarie, il est encore possible d’innover. C’était dimanche après midi dans un quartier plutôt huppé de Kinshasa, aux abords de l’église du saint Sacrement à Delvaux-Ngaliéma. Sur le parvis de l’église, des marcheurs brandissent leur missel, leur chapelet et ils prient tous ensemble. A côté des bâtiments paroissiaux, une maternité, tenue par des religieuses.
Consignes ou pas consignes, les policiers, -ou les militaires déguisés en policiers, ou l’inverse, comment savoir ?-, n’ont pas hésité : ils ont lancé des grenades lacrymogènes à l’intérieur de la maternité. Huit douilles, qui avaient roulé entre les petits lits, ont été trouvées par la suite, vides. Avec leurs cris perçants, les nouveaux nés, eux aussi, avaient sans doute été jugés subversifs. Seize d’entre eux, intoxiqués par les gaz, se sont tus tout de suite, mais les religieuses ont réussi à les ranimer. Un des bébés est mort cependant, étouffé par les vapeurs empoisonnées.
La femme qui nous appelle dans la soirée pour nous décrire la scène pleure, hoquète. Entre deux sanglots, elle ajoute que dans l’église Saint François, une jeune fille de 22 ans a été tuée par balles, qu’à Lemba un jeune homme a été abattu, que le pasteur Ekofo, qui, dans son prêche tenu devant le gratin du régime, avait tenu des propos aussi critiques que ceux de Mgr Monsengwo craint désormais pour sa sécurité sinon sa vie et a du se cacher.
Redevenue plus calme, notre interlocutrice, -une femme d’un certain âge- conclut que jamais elle n’avait imaginé qu’un jour, au Congo, on tirerait sur des maternités.
Quel avenir pour ce pays où on gaze des bébés ?

22 janvier 2018

Dans un Congo cadenassé, les chrétiens ont marché face aux fusils

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Cadenassées, surveillées, mais finalement sous contrôle : Kinshasa et les grandes villes du Congo ont connu une nouvelle tension à la suite de l’appel du comité de coordination des laïcs catholiques (CLC) demandant aux fidèles de manifester après la messe du dimanche.
1. Quelle fut l’ampleur de la manifestation ?
Le samedi déjà, les forces de sécurité étaient en état d’alerte, établissant des barrages routiers, fouillant les véhicules et dans certains cas se saisissant de chapelets et de missels, les « armes » dont pensaient se munir les fidèles… La présence de Casques bleus dans les rues, en tant qu’observateurs, a peut-être empêché certains débordements.
A Kinshasa, la Monusco avance le chiffre de cinq morts mais de source officielle on assure que trois morts ont été des victimes accidentelles. Les organisateurs de la manifestation, eux, ont dénombré au moins douze morts. Dans l’ensemble du pays, 33 personnes ont été blessées lorsque les manifestants ont été confrontés aux gaz lacrymogènes mais aussi à des tirs à balles réelles. A Kinshasa cependant, des sources proches des forces de l’ordre nous ont assuré que les policiers n’avaient pas de balles dans leurs fusils et avaient reçu la consigne de ne pas ouvrir le feu, même si le docteur Jean-Baptiste Sondji, un opposant de longue date, a déclaré avoir vu un tir partir d’une auto mitrailleuse et, face à l’ église Saint François de Salles, provoquer la mort d’une jeune fille de 16 ans. A Delvaux Ngaliéma, près de l’église du Saint Sacrement, les policiers n’ont pas hésité à lancer des gaz lacrymogènes dans une maternité proche et 16 nouveaux nés ont du être placés en réanimation, un autre est mort intoxiqué par les gaz…
Dans la capitale, selon un observateur, un accord tacite aurait prévalu : les forces de sécurité avaient demandé aux manifestants de ne pas défiler sur les grands axes tout en tolérant qu’ils se déploient dans les quartiers et autour des églises. C’est ainsi qu’au sortir de la paroisse Christ Roi les manifestants ont parcouru deux kilomètres avant d’être stoppés au rond point Victoire.
Les observateurs relèvent aussi la relative résistance des manifestants: face aux gaz lacrymogènes, ils n’ont pas reculé. Et promis de marcher à nouveau.

2. Les provinces ont-elles bougé ?
A Kisangani, où la population est descendue massivement dans la rue, onze personnes ont été blessées, à Beni, 24 membres du collectif citoyen Lucha (lutte pour le changement) ont été arrêtés, des arrestations ont eu lieu à Goma, Mbuji Mayi au Kasaï s’est retrouvée totalement quadrillée. Ces faits amènent à conclure que la mobilisation citoyenne demeure intacte mais que les forces de sécurité ont également démontré leur capacité à se déployer efficacement sur l’ensemble du territoire.
3. L’appel du les laïcs chrétiens a-t-il fait tâche d’huile ?
D’autres confessions religieuses ont, à leur manière, rejoint le mouvement : le pasteur protestant David Ekofo, au cours d’une messe d’hommage à Laurent Désiré Kabila a tenu des propos aussi critiques que ceux de son collègue catholique et depuis lors craignant pour sa sécurité il a été obligé de se cacher. Les musulmans ont lancé un appel aux forces de l’ordre leur demandant de ne pas tirer sur les chrétiens et les kimbanguises se seraient également montrés solidaires du mouvement. Seules les églises de réveil ne semblent pas avoir bougé.
4. Des personnalités connues ont-elles rejoint le mouvement ?
A la tête du Comité des laïcs se trouvent des personnalités de renom comme le théologien Thierry Nlandu ou l’historien Isidore Ndaywel et depuis Bukavu, le docteur Mukwege a lancé un vibrant message aux manifestants, déclarant entre autres : « tenons bon dans la résistance, l’issue est imminente et notre peuple vaincra », ajoutant, après avoir cité Nelson Mandela et Abraham Lincoln, «nous n’avons qu’une mission, nous battre pour le retour de l’ordre constitutionnel et la restauration de la dignité de notre peuple. »
5. Quelles sont les relations entre les manifestants chrétiens et les partis politiques ?
La plupart des leaders de l’opposition (Vital Kamerhe, Martin Fayulu, Félix Tshisekedi…) ont participé aux marches, mais ils n’étaient pas à la manœuvre. Relativement déconsidérée, la classe politique a cédé la main à l’Eglise catholique et aux mouvements citoyens plus proches de la base.
6. L’objectif des chrétiens a-t-il évolué ?
Officiellement il s’agît toujours d’obtenir la décrispation du climat politique, la libération des prisonniers politiques mais dans les faits, beaucoup rêvent à un changement de régime, sans attendre les élections prévues pour décembre prochain. Quant à la « communauté internationale » c’est-à-dire les Occidentaux, elle se tâte : les Américains acceptent l’échéance de décembre, les Européens, avant de participer au financement des élections, souhaitent qu’un comité d’experts puisse accompagner, c’est-à-dire contrôler, la Commission nationale indépendante, ce que refuse le Congo, au nom de sa souveraineté. Les Français sont de plus en plus critiqués pour le soutien, supposé ou réel, qu’ils apporteraient au régime de même que l’Espagne et une campagne anti française a été lancée sur les réseaux sociaux.