11 juin 2020

Le décès du président Nkurunziza pose beaucoup de questions

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Le président du Burundi, invoquant la protection divine s’étendant sur son pays avait tenu à organiser les élections générales en dépit de la pandémie de coronavirus. Si le scrutin du 20 mai dernier s’était déroulé dans le calme, il avait été marqué par beaucoup d’irrégularités, dénoncées par les évêques catholiques. Bon nombre d’observateurs avaient été frappés par le fait que le président sortant Pierre Nkurunziza, arrivant au terme de son deuxième mandat avait décidé de ne pas se représenter (conformément à la Constitution mais à la surprise générale) et qu’il avait soutenu la candidature du général Ndayishimye, « Neva », un homme assez populaire et peu inféodé à la clique de généraux entourant le chef de l’Etat. Seuls quelques initiés savaient que le président sortant avait déclaré forfait car il était atteint par une maladie incurable et désirait gérer au mieux son retrait du pouvoir. Le Covid 19 qui, malgré les dénégations officielles, frappe également le Burundi, aura pris tout le monde de court : il n’a pas empêché les élections de se tenir, comme un défi à l’urgence sanitaire, mais le virus a frappé au plus haut niveau, l’épouse de Nkurunziza ayant été emmenée en urgence à Nairobi pour des soins.
En outre, le président sortant, qui se trouvait à Karusi au centre du pays, est décédé subitement et dès l’annonce de sa mort les généraux se sont réunis en urgence. En effet, si le Covid 19, s’ajoutant à une maladie incurable est présenté comme la raison la plus probable du décès, d’autres causes pourraient être intervenues et à Bujumbura la thèse d’un empoisonnement est évoquée sous le manteau. Des témoins rappellent que, samedi dernier encore le président sortant avait été vu jouant au football, ne donnant aucun signe d’affaiblissement…
C’est que, depuis les élections, de graves dissensions divisent la direction du parti au pouvoir et l’état major militaire. En effet, même si les observateurs étrangers n’ont pu suivre le scrutin, la puissante conférence épiscopale a révélé ce que tout le monde savait, à savoir que les élections avaient été entachées par de graves irrégularités et manipulations et que le véritable vainqueur n’était pas le général Evariste Ndayishimye présenté par le parti au pouvoir, mais bien l’opposant Agathon Rwasa, qui avait réuni des foules impressionnantes à chacun de ses meetings.
Confronté à cette victoire contestée, l’état major de l’armée se serait scindé en deux clans : certains généraux, regroupés autour du chef d’état major auraient souhaité soutenir coûte que coûte « Neva » un homme présenté comme modéré, et qui, disposant déjà de l’appui des Etats Unis, serait capable de remettre au pas des éléments mafieux logés au cœur du pouvoir. Dans cette hypothèse, Pascal Nyabenda, président de l’Assemblée nationale, aurait exercé le pouvoir jusqu’en août, date prévue pour la prestation de serment de « Neva », en accord avec la Constitution. D’autres militaires, au vu de la contestation du scrutin, auraient été tentés par son annulation pure et simple, ce qui aurait, provisoirement en tous cas, remis Pierre Nkurunziza au centre du jeu. Des réunions très tendues ont eu lieu à Gitera, capitale historique du pays, mettant aux prises les deux clans et d’aucuns estiment que le décès du président sortant ne serait pas du à des causes naturelles.
Ces dissentions entre factions tiennent le Burundi en haleine et pourraient faire oublier les débuts prometteurs de « Pieter » :ancien moniteur sportif et joueur de football, en rupture avec l’establishment de Bujumbura, le président sortant avait parcouru les campagnes, s’entretenant avec la population et, au début de son « règne » il avait pris des mesures sociales très appréciées, comme la multiplication des écoles dans les zones rurales et la gratuité des soins médicaux pour les femmes sur le point d’accoucher…

8 juin 2020

La très longue route de George Floyd

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L’histoire ne serait elle qu’un long serpent qui se mord la queue, un récit qui s’enroule et se répète ? Depuis la place Royale jusqu’au Palais de Justice, des milliers d’homme et de femmes, monocolores sous leur masque et leur tenue sombre, ont marché pour George Floyd, cette victime de trop, tombé en bout de chaîne, dont la mort soudain nous révulse. Nous ignorons qui étaient les ancêtres de cet homme jeté à terre, mais, nous souvenant des statues barbouillées parce qu’elles évoquent notre passé colonial, devant les pancartes rappelant que toutes les vies comptent, nous sommes retournés quatre siècles en arrière, en songeant que tout se tient. Peut être les ancêtres de cet homme étouffé étaient ils originaires de la Côte atlantique, ou avaient ils été capturés dans les forêts d’Afrique centrale pour être emmenés, enchaînés, à fond de cale, dans les navires négriers ? Peut-être, arrivés sur le sol américain, avaient ils été pesés, séparés, réduits à la valeur marchande de leur force de travail ? Durant quatre siècles, les Afro Américains se sont battus pour devenir des citoyens à part entière et dans le Minnesota où il cherchait du travail, Floyd aurait du jouir du même respect et des mêmes droits que les descendants d’autres migrants, souvent venus de Scandinavie…Sauf que lui, il était Noir…
Et qui se souvient du fait que dans le continent de ses ancêtres supposés, la traite négrière a emporté Outre Atlantique plus de trente millions d’hommes et de femmes enchaînés, (une estimation approximative) ? Cette razzia, en réalité un commerce organisé et fructueux, menée depuis les côtes atlantiques et celles de l’Océan indien, a dépeuplé les villages de l’intérieur jusqu’au cœur du continent, siphonnant les forces vives de l’Afrique. Et, lorsqu’au 19 en siècle, les explorateurs européens, mandatés par les puissants de l’époque, dont « notre » Léopold II, entreprirent de « découvrir » des terres déjà traversées par les caravanes esclavagistes, les populations locales, déjà affaiblies, leur opposèrent une moindre résistance. Ne restait plus, par le fer et la contrainte, qu’à apporter la civilisation. A dominer pour mieux exploiter, à mater les révoltes et à rapatrier les bénéfices.
L’histoire tourne en boucle et les jeunes manifestants mélangent tout, avec raison : l’esclavage, ce travail gratuit qui jeta les fondements de la prospérité américaine, la colonisation qui accéléra le décollage des puissances européennes, le déséquilibre persistant des relations Nord Sud, qui, 60 ans après le temps des indépendances, inspire la quête d’une vie meilleure et les flux migratoires. Les panneaux brandis devant le Palais de Justice ont rappelé tout cela : la révolte et l’espoir, la colère aussi, qui a malheureusement dérapé. Le seul contre feu possible, c’est de mieux connaître l’histoire. Pour faire un travail de vérité mais aussi parce que l’amnésie et l’ignorance contribuent au racisme.

3 juin 2020

Au Panthéon congolais, le juge Yanyi a rejoint Floribert Chebeya

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Voici dix ans le corps sans vie de Floribert Chebeya était retrouvé dans une voiture. La mise en scène était ignoble, la raison du crime évidente : le fondateur de l’ONG La Voix des sans Voix, l’infatigable défenseur des droits de l’homme, se préparait à publier un dossier concernant des massacres commis dans le Bas Congo. L’assassinat fit couler beaucoup d’encre, un procès eut lieu, Thierry Michel y consacra un film, mais jusqu’à ce jour, les principaux suspects coulent des jours tranquilles.
Le mardi 26 mai, le juge Raphaël Yanyi Ovungu, qui menait un procès destiné à faire date sinon à marquer la fin de l’ère de l’impunité était pris d’un malaise en rentrant chez lui, se traduisant par une fatigue intense, des vomissements…. Dans la journée, lors de sa dernière apparition publique, il avait accepté de troquer son masque habituel contre un masque textile qu’on lui proposa sur place, la défense ayant avancé des problèmes d’audition. Dans la nuit même, après s’être rendu au Centre Nganda, le juge trouva la mort et son épouse éplorée déclara que jamais auparavant cet homme en parfaite santé n’avait été malade.
Une autopsie fut décidée et quelques jours plus tard, Radio Okapi, la radio des Nations Unies, devait révéler le premier verdict des médecins : le juge n’avait pas été victime du Covid 19 mais d’un empoisonnement. La substance n’ayant pas été déterminée, les médecins légistes, à la demande du Parquet, décidèrent de procéder à des enquêtes complémentaires, confiées à des toxicologues, dont les conclusions finales n’ont toujours pas été publiées : « secret de l’instruction » rappelle les autorités judiciaires.
Depuis lors, la famille continue à exiger que toute la lumière soit faite.
« Cette démarche n’est pas évidente » nous confirme le frère du défunt, l’abbé Patrick Tshomba, « les enfants du juge ont été éloignés de la maison, son épouse vit dans la peur, car des menaces ont été proférées via des appels anonymes et une autre version des faits, celle d’une mort naturelle, aurait été suggérée. Lors des funérailles du juge, la présence d’un inconnu a renforcé l’inquiétude : un homme a suivi la famille jusqu’à la morgue, exhibant une carte de magistrat qui s’est révélée fausse. »
Qui était le juge Raphaël Yanyi ? D’après son frère, « cet homme sans histoires, né en 1968, avait mené ses études universitaires à Lubumbashi, puis il avait été nommé à Bunia. Ensuite, il avait travaillé pour la Monusco durant quelques années avant d’être nommé à Kinshasa. Un homme intelligent, travailleur, peu intéressé par la politique, qui passait son temps entre sa famille et ses dossiers. Ici, dans cette affaire sensible, il avait décidé d’aller jusqu’au bout et de résister aux pressions d’où qu’elles viennent. »
Plusieurs observateurs ont le sentiment d’avoir affaire à « une mafia à la sicilienne ». Peut-être à cause des montants en jeu, près de 50 millions de dollars, qui auraient du financer la construction de maisons préfabriquées, des logements sociaux, dans le cadre du programme des 100 jours du président Tshisekedi. Peut-être à cause de la personnalité des prévenus, dont l’ancien directeur de cabinet du président, Vital Kamerhe, président de l’UNC, le deuxième parti de la coalition au pouvoir, un homme connu dans tout le pays et demeuré très populaire dans son Kivu natal.
Plus sûrement, les proches du défunt constatent l’apparition dans ce procès de « réseaux libanais » incarnés par la personnalité du patron de la société de construction Jamibo, Samih Jamal, un homme de l’ombre, âgé de 82 ans qui a d’abord hésité à s’exprimer en français.
Le politologue Wamu Oyatambwe confirme le malaise : « il y a des années que des réseaux libanais et autres opèrent au Congo ; ils avaient déjà été cités dans l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, sont régulièrement soupçonnés de blanchiment en complicité avec plusieurs personnalités congolaises haut placées et font la navette entre Beyrouth et Kinshasa…On parle même de liens avec le Hezbollah. Vital Kamerhe, serait- il entré en relation avec ces gens via l’homme d’affaires Samih Jamal, même s’il nie tout contact direct ? Tout cela est explosif et de tels soupçons mériteraient des enquêtes indépendantes et approfondies… »
D’autres comparutions ont été amplement commentées, dont celle du Belge Thierry Taymans, patron de la Rawbank, de l’ Américain David Blattner. Le « petit juge » intrépide, qui étudiait ses dossiers jusque tard dans la nuit et voulait aller jusqu’au bout, jouait dans la « cour des grands » et à plusieurs reprises, intraitable, il avait refusé la remise en liberté de Kamerhe, toujours détenu dans les cachots insalubres de la prison de Makala.
Même si demain, faute de preuves concluantes, le décès du juge Raphaël Yanyi risque d’être présenté comme un effet du surmenage ou du Covid 19, sa disparition soudaine a suscité la colère d’une opinion qui, aujourd’hui comme voici dix ans, lors de la mort de Floribert Chebeya, exige toute la vérité.
Wamu Oyatambwe conclut : « en Italie par exemple, lorsqu’a commencé la lutte contre la mafia, les magistrats ont été les premières cibles et par la suite le juge Falcone est devenu un héros national… »
Avec Raphaël Yanyi, le Panthéon congolais compte un héros de plus…

3 juin 2020

Indésirables, deux diplomates belges ont du quitter Kigali

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Comment peut-on être à la fois confiné et expulsable ? Depuis avril, c’était le dilemme de l’attaché militaire et du premier secrétaire de l’ambassade de Belgique à Kigali qui ont finalement pu embarquer samedi soir dans un avion à destination de l’Europe.
En cause : le mécontentement des autorités rwandaises à la suite d’une brève cérémonie organisée le 6 avril dernier au camp Kigali, au cours de laquelle une couronne avait été déposée en hommage aux dix Casques bleus belges assassinés dans les premières heures du génocide. L’hommage lui-même n’était pas en cause car les autorités rwandaises ont depuis longtemps inclus les para commandos belges dans les victimes honorées lors des cérémonies de commémoration du génocide des Tutsis en 1994. Rappelons que, chargés de la protection du Premier Ministre Agathe Uwilingyimana, ils avaient été emmenés au camp Kigali le matin du 7 avril et massacrés par des soldats qui les accusaient d’avoir abattu l’avion du président Habyarimana le soir précédent.
C’est sur la date choisie que porte le litige : chaque année, depuis 26 ans, le 7 avril marque le début des cérémonies d’hommage aux victimes du génocide qui fit un million de morts en trois mois et l’hommage aux Casques bleus belges a généralement lieu le 8 avril, organisé par la section militaire de l’ambassade. Cette année, pour des questions d’agenda du côté belge, la cérémonie du camp Kigali fut avancée de deux jours .
Rassemblant une dizaine de personnes, membres de l’ambassade (mais pas l’ambassadeur lui-même), l’hommage se traduisit par le dépôt d’une gerbe de fleurs, suivi par une minute de silence.
La date du 6 avril est cependant problématique, parce que, correspondant à l’anniversaire de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, elle est utilisée à des fins politiques par certains milieux de la diaspora rwandaise et cette année, des photos de la cérémonie ne tardèrent pas à circuler sur les réseaux sociaux.
Rappelons que l’attentat contre l’avion présidentiel entraîna, dans les minutes qui suivirent, le début des massacres et depuis un quart de siècle, cet attentat a fait l’objet d’enquêtes judiciaires et de polémiques entre les autorités de Kigali et les milieux dits « révisionnistes ». Ces derniers attribuent toujours l’attentat aux troupes du Front patriotique rwandais, même si les dernières investigations du juge français Trevidic ont établi que les tirs étaient partis d’un camp de la garde présidentielle. Dans cette logique, ces mêmes milieux ont choisi la date du 6 avril pour commémorer la disparition du président Habyarimana et de son collègue burundais et organiser des messes et des cérémonies. Toute commémoration, aussi brève soit elle, organisée à cette date sensible provoque donc le déplaisir des autorités rwandaises et l’incident, mineur en lui-même, a donc entraîné une réaction forte sinon disproportionnée.
A tel point que d’autres causes au mécontentement rwandais sont évoquées , comme l’audience accordée par le roi Philippe à un journaliste de la VRT, Peter Verlinden. Spécialiste reconnu de l’Afrique centrale, il est privé de visa par le Rwanda car considéré comme proche des milieux d’opposition.
Faut-il aussi rappeler que, du Burundi jusqu’à la frontière ougandaise, de l’Ituri jusqu’au Sud Kivu, le contexte régional tendu exacerbe les sensibilités ? Et que Kigali attend la publication d’un rapport de l’ONU qui analyse la situation dans la région et en particulier les derniers mouvements militaires au Kivu, où l’armée rwandaise est soupçonnée d’être intervenue contre les rebelles hutus FDLR aux côtés de l’armée congolaise…

3 juin 2020

Bruxelles, capitale du Congo de grand père

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La décolonisation de l’espace public est aussi une décolonisation des esprits
Quel Bruxellois, coincé dans les embouteillages ou pédalant vent debout sait encore qui était le général Wahis ? Et le général Jacques ? Et le général Tombeur, dont la statue orne une avenue de Forest ? Qui sait à quoi correspondent les arcades du Cinquantenaire et la statue de Léopold II à l’entrée du parc de Bruxelles, pourquoi les « Vétérans coloniaux » ont droit à un square à Anderlecht ? Pourquoi un quartier d’Ixelles s’appelle Matonge et pourquoi il fut difficile d’arracher un bout de Boulevard à la Ville de Bruxelles pour lui donner le nom de Lumumba ?
Plus clairement encore que dans les villes de province, de larges pans de l’histoire coloniale s’inscrivent dans les noms de rues de la capitale. Sur les places, les monuments, ils façonnent la mémoire de Bruxelles, mais se conjuguent aussi avec l’amnésie. L’histoire de l’ «aventure coloniale » épopée « civilisatrice » pour les uns ou entreprise de conquête brutale et spoliatrice pour les autres n’est pratiquement plus enseignée aux jeunes générations. Seules les rues de certains quartiers (Etterbeek, Schaerbeek, Ixelles…) évoquent le passé mais sans en donner les clés. Le député bruxellois Kalvin Soiresse, (Ecolo) en est convaincu depuis longtemps: travailler sur la transmission de la mémoire, enseigner l‘histoire de la colonisation représente un enjeu essentiel, car la propagande coloniale d’il y a 60 ans a laissé des traces qui se retrouvent dans les préjugés, les représentations que l’on se fait des Africains, mais plus largement, des Afro descendants et, finalement, des étrangers en général.
Dans cette ville multiculturelle, internationale qu’est Bruxelles, le député Ecolo décèle aussi des stéréotypes sur les citoyens d’origine maghrébine ou asiatique, une sorte de « retard des mentalités » sur la réalité sociologique de cette « ville monde » qu’est Bruxelles. Il lui apparaît donc urgent de remettre le pendule à l’heure et de décoloniser l’espace public, afin que tout Bruxellois, d’où qu’ il vienne, se sente concerné par l’histoire coloniale telle qu’elle se reflète dans les noms de rues et de monuments et soit capable de la replacer dans son contexte. Une résolution en ce sens devrait donc être présentée au Parlement bruxellois. Elle prévoit, non de faire disparaître le patrimoine colonial, mais de le situer dans son contexte, de tenir compte de la pluralité des mémoires, d’encourager la création artistique. Ce travail de fond s’ajoutant à des projets de recherche scientifique devrait permettre de combattre l’ignorance, terreau de tous les préjugés racistes, et renforcer l’identité cosmopolite et métissée de la ville.
La proposition, si elle était adoptée, donnerait aussi place à de nouveaux héros dans la ville, à savoir des personnalités de nos anciennes colonies (Congo, Rwanda, Burundi) qui ont tenté de résister à la colonisation : pourquoi pas Simon Kimbangu, apôtre de la non violence, qui passa plus de temps en prison que Nelson Mandela et mourut en détention un an avant l’indé

3 juin 2020

Victoire contestée de “Neva” au Burundi

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Une opposition en exil. Des observateurs étrangers interdits ou expulsés. Bref, un scrutin à huis clos, qui cependant s’est déroulé dans le calme, avec une impressionnante participation populaire et un déploiement des forces de sécurité tout aussi impressionnant. Dans de telles circonstances, on peut donc dire que c’est donc sans surprise que le général Evariste Ndayishimye a été proclamé vainqueur, avec 68,72% des suffrages, du scrutin présidentiel au terme de la triple élection qui s’est déroulée au Burundi le 20 mai.
Cependant, des surprises il y en eut : son rival, Agathon Rwasa, lui aussi issu de la lutte armée et du mouvement Palipehutu devenu CNL (Conseil national pour la libération) a drainé des foules considérables. Prenant acte de sa défaite, il a bien sûr dénoncé les tricheries, mais il a aussi tenu des propos apaisants. Il est vrai qu’avec ses 25 parlementaires élus, Rwasa peut espérer le poste de Vice Président du Parlement et même quelques accommodements « avec le ciel » puisque ces élections ont été présentées comme la résultante d’une « protection divine ». Il est vrai aussi qu’Evariste Ndayishimye, généralement surnommé « Neva », n’est pas le pire. Lui a aussi s’est exprimé de façon modérée et surtout, du point de vue de la majorité des Hutus, ses états de service ont plaidé en sa faveur.
Né à Gitega, au centre du Burundi, en 1968, il a failli être victime d’un nettoyage ethnique mené contre les étudiants hutus et c’est de justesse, alors que sa famille était passée par les armes, qu’il a réussi à fuir le pays et à gagner la Tanzanie après l’assassinat, en octobre 1993 du président hutu Melchior Ndadaye. L’opposition armée, FDD (Forces pour la défense de la démocratie) recrute alors des jeunes gens dans les camps de réfugiés et « Neva » prend la tête de plusieurs maquis, dans la forêt de la Kibira, qui est, en territoire burundais, le prolongement de la forêt de Nyungwe au Rwanda, et en territoire congolais, dans la presqu’île d’Ubwari sur le lac Tanganyika. Réputé pour sa valeur militaire, il gravit tous les échelons jusqu’à ce qu’en 2002, à l’issue des négociations d’Arusha, les FDD renoncent à la lutte armée. Après avoir été nommé chef d’Etat major adjoint des nouvelles Forces de défense nationales, une armée intégrée où se retrouvent les militaires de l’ancienne armée régulière et des jeunes gens venus des maquis, il obtient le rang de général puis en 2006, retrouve l’habit civil. D’anciens compagnons d’armes se souviennent de lui comme d’un bon militaire et surtout comme un homme qui n’a été impliqué ni dans les crimes de guerre ni dans les trafics divers. Il garde cette réputation d’intégrité dans ses nouvelles fonctions : ministre de l’Intérieur et de la sécurité publique, puis chef de cabinet militaire du président Nkurunziza.
Les deux hommes font la paire : Nkurunziza, un ancien professeur d’éducation physique, a passé peu de temps dans le maquis et beaucoup de temps à prier, mais au début de son mandat, sa popularité est indéniable, servie par des mesures sociales, tandis que Ndayishimye a la réputation d’un bon organisateur et son nom n’est cité dans un aucun scandale. Un tel parcours fait de lui l’un des hommes politiques les plus influents, les plus connus du pays. En janvier 2020, Pierre Nkurunziza qui achève son deuxième et en principe dernier mandat, refuse d’en briguer un troisième, non seulement parce que la Constitution ne le prévoit pas mais aussi pour des raisons de santé et il pousse les délégués du parti à choisir le fidèle et solide Neva.
Durant sa campagne, l’ancien maquisard, l’ancien ministre adopte à son tour une posture religieuse et il affirme avoir reçu de signes de Dieu tout Puissant tandis que ses partisans, sans craindre le coronavirus, se réunissent en masse lors des meetings et invoquent la protection divine. SI ses compatriotes en exil estiment que l’élection était courue d’avance, ils admettent que l’homme, en lui-même, « n’est pas mauvais ». Tout en ajoutant aussitôt qu’il n’en demeure pas moins le produit d’un système mafieux, un système qui a entre autres, privatisé des ressources minières récemment découvertes et commis des crimes de sang. Son passé de militaire permettra-t-il à l’ex général d’imposer ses vues et ses méthodes à ses anciens compagnons de maquis ? Et sera-t-il accepté sur le plan national et international après une victoire avalisée par une Commission électorale sous influence?

24 mai 2020

Pourquoi il faut juger le “soldat Kabuga”

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Un homme âgé, qui arrive au terme de sa vie. Un homme qui n’a sans doute jamais touché un fusil ou une machette. Un homme dont le nom est oublié des jeunes générations. Et pourtant oui, tant qu’il en est encore temps, il faut qu’il comparaisse devant les juges. Qu’il réponde aux questions. Quand, comment, avec qui et surtout pourquoi. Il le faut parce que le terme « imprescriptible » n’appartient pas seulement au droit. Parce que ce qui ne peut être prescrit ne peut être oublié, parce que la souffrance naguère provoquée non seulement ne s’efface pas, mais elle se transmet, de génération en génération. Parce que la haine n’a pas de frontières, la complicité non plus. Parce qu’il faut creuser jusqu’aux racines de ce que Hannah Arendt appelait « la banalité du mal ».
Comprendre pourquoi un homme de famille modeste, d’origine paysanne, en est arrivé à détester ses voisins jusqu’à vouloir leur extermination, jusqu’au dernier enfant à naître. Même « civil », homme d’affaires, patriarche à la tête d’une famille nombreuse, membre d’un « clan » puissant, Félicien Kabuga est bien un soldat. Il a participé à la préparation du crime, il a refusé de se rendre, il a poursuivi sa tâche jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Pourquoi tant d’obstination, pourquoi tant de haine ? Il y a un quart de siècles que l’on rebat les cartes du génocide au Rwanda, que l’on essaie de comprendre pourquoi ces gens aujourd’hui si paisibles ont tenté de faire disparaître leurs voisins de la surface de la terre. Comprendre ce mystère, descendre une fois encore jusqu’aux tréfonds de la nature humaine, ce n’est pas un simple exercice judiciaire. C’est la seule réponse possible apportée aux victimes et à leurs descendants. Le seul et dernier hommage à rendre aux morts qui ont été jetés dans les latrines et les fossés. Et surtout, c’est le seul message à apporter aux générations suivantes : oui, voilà de quoi est capable l’être humain. Oui, c’est arrivé. Oui, si vous n’êtes pas vigilants, cela arrivera encore, et, en ces temps d’incertitude, plus vite que vous ne l’imaginez. Car Kabuga durant toutes ces années a contribué à maintenir en activité les milices génocidaires, et, pour cause de géopolitique ou d’intérêts obscurs, il a trouvé des alliés, des hommes en costume cravate qui l’ont protégé, doté de faux papiers, de domiciles fictifs, qui ont menti pour brouiller les pistes et masquer leur propre responsabilité.
Face à de tels enjeux, de mémoire et de prévention, la justice des hommes est peu de choses. Elle a ses règles de procédure, ses garde fous, ses lenteurs et le prévenu risque même de disparaître avant le verdict. Mais le fait est que nous n’avons rien d’autre que cet exercice de vérité. Pas seulement au regard de l’histoire et des disparus. C’est pour préserver l’avenir que la justice doit s’exercer coûte que coûte, pour que soient rappelés les fondements et les balises de l’imprudent serment : « plus jamais çà ».

24 mai 2020

La longue cavale de Félicien Kabuga: un quart de siècle de complicités

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Lorsqu’un vieil homme courbé par les ans, la voix éteinte, le pas hésitant, comparaîtra bientôt devant la justice internationale, les témoins auront du mal à associer cette image de décrépitude avec la longue histoire de haine, de violence et de mensonges de Félicien Kabuga, l’un des « génocidaires » les plus longtemps recherchés, les plus longtemps actifs.
Lorsqu’il voit le jour voici 84 ans, sur une colline proche de Ruhengeri, au pied des volcans, Félicien Kabuga est le fils d’un paysan pauvre qui appartient au groupe des Abakiga, les Hutus du Nord, frustrés par le colonisateur belge qui avait commencé par donner le pouvoir aux Tutsis. Grands, forts, combatifs, les Hutus du Nord serrent les rangs autour de Juvénal Habyarimana, originaire de la même région et surtout autour de son épouse Agathe Kanziga. Cette fille issue d’une famille noble espère retrouver son rang social en épousant un jeune militaire plein d’avenir. Petit commerçant au départ, Kabuga est doué pour les affaires, le commerce du thé, l’import export, la friperie. A la veille du génocide, celui qui est considéré comme l’homme le plus riche du Rwanda, actionnaire et fondateur de la Radio des Mille Collines, fournit les pièces de tissu bariolé qui seront l’uniforme des Interhahamwe et il fait venir de Chine 50.000 machettes, qui ne serviront pas d’outils agricoles mais seront distribuées aux miliciens.
S’il est devenu membre éminent de l’Akazu, « la petite colline », c’est-à-dire le clan présidentiel, c’est avant tout par cooptation familiale. Car ce père de onze enfants a bien « placé » sa progéniture : l’une de ses filles a épousé Jean-Pierre, le fils aîné d’Habyarimana, une autre a choisi Augustin Ngirabatware qui était l’influent ministre du Plan, un autre des beaux fils est Fabien Singaye que l’on retrouvera dans les années 90 comme deuxième secrétaire à l’ambassade du Rwanda en Suisse. Accusé d’espionner l’opposition rwandaise en exil, il sera expulsé et mettra ses talents au service de la France.
Aujourd’hui la famille nombreuse s’est repliée en Europe : quelques enfants résident dans la banlieue parisienne, d’autres en Angleterre mais neuf d’entre eux, naturalisés belges dès les années 2000, sont domiciliés entre Neder Oven Hembeek, Halle, Waterloo…Depuis longtemps les enquêteurs de la justice internationale estiment que cette fratrie représente la meilleure piste pour remonter jusqu’au père. Albert Toch, qui fut longtemps enquêteur pour le TPIR se souvient d’un échec fracassant : « en 2017, nous avions supposé que Kabuga tenterait d’assister aux obsèques de son épouse et, pensant l’intercepter, nous avions entouré l’église de Waterloo. Mais nous sommes rentrés bredouilles. » Jusqu’à son arrestation, c’est le noyau familial qui a longtemps protégé l’ancêtre : durant plusieurs années, le vieux monsieur taciturne a vécu, très discrètement et en mauvaise santé, dans un appartement d’Asnières, (Hauts de Seine). Les temps ayant changé, la police française, bien décidée à répondre aux requêtes du procureur Serge Brammertz, à la tête du « Mécanisme » qui a succédé au Tribunal Pénal international sur le Rwanda, avait placé les lieux sous écoute téléphonique. Le confinement pour cause de Covid 19 a fait le reste : « une fois qu’on a eu de bonnes raisons de penser qu’il y avait quelqu’un d’autre dans l’appartement, on a décidé d’ouvrir la porte » raconte à la presse le colonel Eric Emeraux « mais on n’était pas sûr de ce qu’on allait trouver ». Après avoir enfoncé la porte, les 16 policiers d’élite du peloton d’intervention de la garde républicaine ont ainsi découvert l’un des hommes les plus recherchés de la planète, pour lequel les Américains avaient promis de 5 millions de dollars à celui qui aiderait à le retrouver.
Comment, malgré un mandat d’arrêt international, une notice rouge d’Interpol et une telle prime, Kabuga a-t-il pu, durant un quart de siècle, déjouer les limiers rwandais et les enquêteurs du TPIR ? Le comment, c’est aussi le pourquoi.
Le commerçant enrichi, le fondateur de la radio des Mille Collines, l’homme qui, à travers le Fonds de défense nationale assurait la logistique des Interhahamwe et contrôlait les entreprises d’Etat était aussi un homme qui savait cultiver ses relations et qui entretenait des contacts au plus haut niveau, à Kinshasa, au Kenya, en Suisse, en Allemagne, en Belgique… Sans oublier la France qui dès avril exfiltre sa femme et ses enfants, réfugiés à l’ambassade. Au lendemain de la victoire du FPR, en juillet 1994, Kabuga s’envole pour la Suisse où son gendre Singaye a mis sa fortune en lieu sûr. Après son expulsion de Suisse, en août 94 il est renvoyé au Zaïre puis on le retrouve au Kenya, un pays où il compte de nombreuses relations d’affaires. Il y est protégé par le président Arap Moi, qui accueille aussi la veuve d’Habyarimana, Agathe Kanziga. A Nairobi, résidant dans le quartier Karen, une zone résidentielle, Kabuga ne se contente pas de veiller sur sa famille et sur sa fortune, mettant dans la balance les 20 millions de dollars dont il dispose et qu’il utilise pour s’acheter des protections, il s’emploie aussi à préparer une offensive pour chasser le FPR de Kigali.
« Le 18 juillet 1997, nous l’avons manqué de justesse » se souvient Albert Toch, qui à l’époque travaillait pour le TPIR. « Nous avions encerclé le quartier où il vivait mais il réussit à s’enfuir de justesse et cette opération ratée fit un mort. » C’est durant son séjour au Kenya que Kabuga monte un puissant réseau à la fois commercial et militaire et on retrouvera la trace de l‘homme d’affaires à Madagascar. Car lorsque l’armée d’Habyarimana franchit la frontière du Kivu, à la faveur de l’Opération française Turquoise, elle emmène avec elle les coffres et les dossiers de la Banque nationale du Rwanda, les documents de l’Etat et surtout les armes de l’armée vaincue. Militaires et officiers sont accompagnés de milliers de miliciens Interhahamwe qui se réorganiseront dans les camps de réfugiés du Kivu, nourris sinon protégés par l’aide internationale. Kabuga veille au financement de la « reconquista » et, explique le journaliste du Monde Jean-Philippe Remy, il met sur pied un vaste réseau fondé sur l’exploitation des matières premières de l’Est du Congo, dont le coltan du Kivu. Ce qui lui permet d’acheter les armes de la milice hutue qui prendra le nom de FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda). Cette « armée de la forêt » sèmera la terreur au Kivu jusqu’à ce qu’en 2020 des opérations menées par l’armée congolaise avec le probable soutien de conseillers rwandais lui infligent de sérieux revers, asséchant du même coup les sources de financements et privant Kabuga d’une partie de ses moyens. Comme par hasard les plus audacieux des FDLR portent le nom de « CRAP » (commandos de recherche et d’action en profondeur), un acronyme qui est celui des forces spéciales françaises.
Après le Kenya, doté de 28 passeports différents, Kabuga voyage et séjourne en Europe : la justice internationale retrouve sa trace en Allemagne (où les FDLR ont leur quartier général) au Grand Duché de Luxembourg, en Belgique du côté d’Arlon. A Francfort, où il venait de subir une opération, il échappe de justesse à une filature, mais l’un des enquêteurs se souvient avoir vu son gendre piétiner une clé USB pour tenter de la détruire : »nous avons tout de même pu retrouver sa fiche d’admission à l’hôpital et la photo figurant sur son passeport, la même qu’aujourd’hui… »

En France, Kabuga peut compter sur l’appui de son gendre Fabien Singaye. L’ancien diplomate a de l’entregent : il connaît François de Grossouvre, (l’ami de François Mitterrand, « suicidé » le 7 avril 1994), il s’est lié d’amitié avec Paul Barril, alias « Bravo », l’ancien chef du GIGN qui reconnaîtra dans ses mémoires avoir été en opération sur une « colline perdue d’Afrique » la nuit du 6 avril 1994. C’est Barril qui demandera à Singaye de traduire les échanges radio à l’aéroport de Kanombe dans les minutes qui suivirent l’attentat contre l’avion présidentiel et c’est lui aussi qui présentera cet homme bien informé au juge Bruguière qui le désignera comme traducteur. Sans s’être rendu au Rwanda mais disposant d’un informateur de premier plan, qui lui traduira les dépositions de plusieurs transfuges, le magistrat, sans surprise, conclura à la responsabilité du FPR dans l’attentat contre l’avion présidentiel . Par la suite, cette thèse sera mise à mal par le juge français Trevidic qui, lui, avait enquêté sur le terrain.
Par la suite Fabien Singaye travaillera pour la société française Areva ainsi que pour Georges Forrest, (nous le rencontrerons lors d’une réception organisée par l’homme d’affaires). Il conseillera aussi les présidents Bozize puis Touadéra en Centrafrique.
Si les enquêteurs veulent remonter le fil des relations de Kabuga en France et dénouer le réseau de ses protections, la piste de Fabien Singaye devrait les mener aux avant postes de la « Franceafrique » , au pied de la « pyramide du mensonge » édifiée en bord de Seine depuis un quart de siècle.
Elle les mènera aussi vers une petite maison de Courcouronnes dans l’Essonne où réside Agathe Habyarimana, protégée par l’Etat français qui a rejeté la demande d’extradition présentée par Kigali. Un homme d’affaires belge Filip Saks se souvient d’y avoir régulièrement rencontré Jean-Luc Habyarimana en compagnie de Fabien Singaye, lors de réunions consacrées à des négociations financières visant à créer en Afrique une fondation humanitaire. Saks se retira lorsqu’il apparut que le véritable objet de la fondation et des collectes de fonds était la poursuite de la guerre et le renversement du régime de Kigali.
S’il est transféré à La Haye, Kabuga racontera-t-il tout cela ? Les enquêteurs en doutent : l’homme est âgé, malade, les preuves de son implication, remontant à un quart de siècle, seront difficiles à établir. Quant aux éléments plus récents, portant sur les appuis dont le financier du génocide a disposé en Europe, qui, -à part les victimes-, tient réellement à connaître une vérité qui dérange ?

18 mai 2020

Le double saut périlleux du Burundi

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Le 20 mai, les Burundais se choisiront un nouveau président et un outsider crée la surprise. Risques de violence en vue.

En l’absence de tout observateur international, après avoir expulsé les représentants de l’OMS, le Burundi, sur lequel s‘étendrait la « protection divine » invoquée par ses dirigeants, se dirige vers un double saut périlleux. Le 20 mai en effet, après trois semaines de campagne électorale durant laquelle aucune distance sociale n’a été respectée, les électeurs sont invités à se rendre aux urnes pour un triple scrutin et devoir désigner le successeur du président sortant Pierre Nkurunziza. Ce dernier, élu pour la première fois en 2005, a décidé de ne pas se représenter.
Le premier danger de ces élections est évidemment sanitaire : le pays ne compte encore qu’un mort et 15 cas confirmés, mais beaucoup craignent que, pour des raisons politiques, les cas de maladie et de décès, plus importants qu’annoncé, aient été dissimulés afin de ne perturber ni la campagne ni le scrutin lui-même.
Le deuxième péril est plus évident encore : alors que l’opinion internationale mobilisée par la pandémie détourne le regard, les deux principaux candidats à l’élection présidentielle sont engagés dans un duel sans merci. Le général Evariste Ndayishimiye, « Neva », présenté par le parti au pouvoir pour succéder à Pierre Nkurunziza et son principal challenger, Agathon Rwasa ont ceci de commun qu’ils sont tous deux Hutus et qu’ils sont tous deux issus de la lutte armée. Le premier a été formé dans les camps de réfugiés de Tanzanie où est né le CNDD/FDD, (Conseil national pour la défense de la démocratie) le second, à la tête de ce qui s’appelait alors le Palipehutu (parti pour la libération du peuple hutu) et est devenu le CNL(Conseil national pour la liberté) a opéré dans Bujumbura rural, défiant l’armée burundaise jusqu’aux abords de la capitale.
La lutte entre les deux rivaux est d’autant plus implacable qu’ils sont issus de la même « matrice » violente et que les « vieux partis » du Burundi, l’Uprona, recrutant parmi les Tutsis et le Frodebu, (Front pour la démocratie au Burundi) le parti de feu le président Ndadaye ne sont plus en première ligne de la compétition, nombre de leurs leaders ayant été obligés de s’exiler. Domitien Ndayizeye, le troisième des sept candidats, à la tête de la coalition Kira Burundi se présente comme le défenseur des accords d’Arusha, mais il se trouve loin derrière les deux « poids lourds ».
Alors que voici quinze ans son parti avait revendiqué le massacre de 160 réfugiés tutsis congolais dans le camp de Gatumba près de la frontière, Agathon Rwasa semble s’être aujourd’hui assagi et ses dénonciations de la corruption, voire du caractère mafieux du parti au pouvoir, ont rencontré un écho croissant au sein d’une population appauvrie et frappée par les sanctions internationales. Alors qu’on lui prêtait au début un simple rôle de faire valoir, les succès de foule ont représenté la surprise majeure de la campagne. Malgré les risques de répression et les intimidations, un public chaque fois plus nombreux a assisté à ses meetings et à Bruxelles, Aimé Magera, porte parole de Rwasa en Europe, est formel : « nous ne retournerons pas dans le maquis, notre victoire, nous l’obtiendrons par les urnes ou dans la rue s’il le faut. Et si cela arrive, nous demandons à la communauté internationale de rester neutre. »
Jusqu’au dernier moment, l’opposition et la presse locale, même muselée, ont dénoncé une campagne électorale marquée par de nombreuses irrégularités : listes électorales non affichées, électeurs sans carte, opposition absente ou écartée de plusieurs bureaux de vote, tandis que la neutralité de la commission électorale a été mise en question. Les derniers jours de la campagne ont été l’occasion, pour le CNDD, de mettre toutes ses forces dans la balance : militants amenés dans la capitale depuis les provinces, distribution d’argent aux taxis velos ou motos, fonctionnaires obligés d’assister aux derniers meetings. Mais surtout, le CNDD, parti issu de la lutte armée, a pris toutes ses dispositions sur le plan militaire : les forces sont en état d’alerte, y compris le long des frontières du Congo et du Rwanda pour empêcher des infiltrations, les armes et les véhicules de l’armée ont été révisés, et les Imbonerakure, ces milices de jeunes constituées sur le modèle des Interhahamwe du Rwanda de 1994 sont armés, mobilisés et surveillent la population des collines.
Durant la journée de dimanche, la ville de Gitega, fief d’Agathon Rwansa, a été le théâtre du dernier meeting de l’opposant, sous forte surveillance policière. D’après Aimé Magera, d’ici le mercredi 20 mai, « les dernières heures pourraient être critiques, la possibilité d’une attaque physique d’Agathon Rwasa, à la veille du scrutin, n’est pas à écarter, mais le peuple est prêt à protéger ses acquis. »
Doudou Ndiène, le représentant spécial de l’ONU pour les droits de l’homme s’est inquiété de la « spirale de violence » dont témoigne le dernier assassinat en date, celui d’un changeur de devises de Bujumbura, Jackson Simbanyiye. Cet homme riche et très connu à Bujumbura était le principal « changeur » ayant aidé le parti au pouvoir à détourner les sanctions internationales et à se procurer des devises. Son assassinat fait disparaître un important témoin des malversations financières du régime…

16 mai 2020

Après 26 ans de cavale, Félicien Kabuga, le financier du génocide, est arrêté près de Paris

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En cavale depuis un quart de siècle, Félicien Kabuga, l’un des principaux accusés du génocide rwandais, a été arrêté samedi matin près de Paris, a fait savoir le Parquet de Paris. Considéré comme le financier du génocide, Kabuga , âgé de 84 ans, résidait sous un faux nom dans la banlieue parisienne, à Asnières sur Seine. Il était vraisemblablement protégé par ses enfants qui vivent en France et en Belgique du côté de Termonde où ils détiennent des passeports belges. A l’issue d’une procédure judiciaire devant la cour d’appel de Paris, Félicien Kabuga devrait être remis au Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux à La Haye pour y être jugé pour crimes contre l’humanité. Des crimes imprescriptibles.
Selon le Procureur de La Haye, le Belge Serge Brammertz, cette arrestation démontre que « les responsables du génocide peuvent être contraints de rendre des comptes même vingt six ans après leurs crimes. »
Considéré comme l’un des fugitifs les plus recherchés de la planète, valant cinq millions de dollars aux yeux des Américains qui avaient promis cette somme à qui permettrait sa capture ou donnerait des renseignements à son sujet, Félicien Kabuga est un homme de petite taille, au visage visiblement remodelé d’après les photos récentes. Malgré son allure modeste, il est l’un des derniers membres de l’Akazu ( la « petite famille », proche du président Habyarimana), c’est-à-dire les membres du « premier cercle »,les concepteurs et organisateurs du génocide des Tutsis, qui fit un million de morts en trois mois. Originaire, comme l’épouse du président Habyarimana , du Nord du Rwanda, Félicien Kabuga était un ami de longue date de la famille présidentielle : non seulement parce que sa fille avait épousé l’un des fils du défunt chef d’Etat mais aussi parce que cet homme d’affaires était considéré comme le financier de l’Akazu.
A ce titre, il avait financé la radio des Mille Collines : lancée en août 1993 au lendemain des accords d’Arusha, cette radio libre prépara les esprits au génocide en lançant des appels à la haine et des incitations au meurtre. Par la suite, suivant l’acte d’accusation du Tribunal pénal international sur le Rwanda, Kabuga avait ordonné aux employés de sa société d’importer de Chine un nombre impressionnant de machettes. Distribués en avril 1994 aux miliciens Interhamwe, ces outils agricoles allaient devenir l’un des principaux instruments des massacres.
Dès la fin du génocide, en juillet 1994, Félicien Kabuga réussit à fuir le Rwanda comme toute la famille présidentielle, exfiltrée par les Français. SI la veuve du président, Agathe Kanziga, fut accueillie à Courcouronnes dans la banlieue parisienne, l’homme d’affaires gagna la Suisse et entama une vie d’errance : il se retrouva brièvement à Kinshasa, puis, à Nairobi il réussit à échapper à une opération destinée à l’arrêter. Il ne demeura pas inactif pour autant : bénéficiant de nombreux contacts internationaux, il s’employa à soutenir des opposants au régime de Kigali, mais surtout, il était resté l’un des principaux soutiens d’un « Fonds de défense nationale » qui collectait, à travers toute la diaspora rwandaise des fonds destinés à soutenir les miliciens hutus réfugiés en République démocratique du Congo. Ces derniers, après les deux guerres du Congo, s’étaient réorganisés sous divers noms et s’appellent aujourd’hui les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) .
Non seulement les FDLR, durant tout ce temps ont mené des attaques contre le Rwanda et préparé un éventuel retour offensif au pays, mais ils ont contribué à déstabiliser durablement l’Est du Congo où ils se sont rendus coupables de nombreuses atrocités sur les populations civiles, dont des viols avec extrême cruauté. L’arrestation et le procès en Allemagne de leur président avait démontré que la chaîne de commandement fonctionnait toujours entre l’Europe et les maquis du Nord et du Sud Kivu et que les financements suivaient. C’est sans doute là que s’est ouverte la faille : à la suite de plusieurs opérations menées par l’armée congolaise, avec le soutien probable sinon de l’armée rwandaise du moins de commandos ou services de renseignements, les FDLR ont subi de nombreux revers au cours des mois écoulés, leurs sources de financement se sont taries, plus encore depuis l’apparition du Covid 19, tandis qu’en Europe, et plus particulièrement dans la France de Macron, l’étau se resserrait.
M. Kabuga devrait à être rapidement présenté au parquet de Nanterre en vue de son incarcération puis au parquet général de Paris, avant que la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris décide de son éventuel transfert à La Haye pour y être jugé.