18 décembre 2019

Le CICR s’inquiète du sort des réfugiés hutus capturés au Congo

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Au Nord Kivu, l’armée congolaise assure que l’opération Sokola 2 a déjà capturé 6 leaders de groupes armés et 300 armes (un bilan relativement modeste…) tandis que les massacres de civils redoublent d’intensité dans la région de Beni où le nombre de victimes s’élève déjà à plus de 200 morts. Comme si les groupes armés, islamistes et autres, tentaient de dissuader l’offensive militaire en prenant en otages de simples citoyens.
Au Sud Kivu, les opérations de l’armée congolaise, vraisemblablement conduites en collaboration avec des éléments de l’armée rwandaise et avec des informateurs depuis longtemps infiltrés dans le milieu, connaissent plus de succès : sur les haut plateaux de Kalehe au Sud Kivu, plus de 1800 personnes, membres du Congrès national pour le renouveau démocratique (CNRD) un groupe armé hutu, ont été capturées et amenées dans le camp militaire de Nyamunyunyi. Ailleurs dans la province, à Walungu et Kayabahonga entre autres, la population locale, sur la défensive, voit passer des groupes sortis de la grande forêt où ils ont été traqués par l’armée et se dirigeant vers la frontière du Rwanda.
Depuis un quart de siècle, ces groupes de Hutus qui avaient été impliqués dans le génocide de 1994, ont trouvé refuge dans les forêts du Congo. Ils se sont réorganisés en mouvements militaires, ont survécu en exploitant les ressources minières et forestières, ont souvent assuré leur autorité sur la population locale en multipliant les attaques à main armée, les viols avec extrême violence, les enlèvements de femmes et d’enfants. Mais ils ont aussi « tenu » en nouant des alliances avec des groupes armés locaux, en emmenant des femmes congolaises comme épouses, forcées ou consentantes, en passant des contrats avec des intermédiaires et des commerçants de la place afin de pouvoir faire sortir leurs produits de la forêt. De telles interactions ont rendu la situation humanitaire plus complexe que jamais et cette dernière inquiète désormais les organisations telles que le Comité international de la Croix rouge qui souligne la « situation critique » régnant dans le camp militaire de Nyamunyunyi où 17 personnes dont 9 enfants sont décédées et où se trouvent encore plus de 1400 personnes.
Si les images venues du camp démontrent la présence d’hommes d’une cinquantaine d’années, vraisemblablement présents au Congo depuis un quart de siècle, le CICR pour sa part assure que « l’on compte beaucoup de personnes particulièrement vulnérables comme des blessés, des malades, des femmes enceintes et des enfants non accompagnés ainsi que des personnes handicapées. » Deux blessés et dix enfants malades ont déjà été transférés à l’hôpital provincial de Bukavu, qui est actuellement saturé tandis que le CICR a recueilli 281 enfants qui ont été placés en urgence dans un centre de transit et d’orientation géré par une ONG locale, le Bureau pour le volontariat au service de l’enfance et de la santé (BVES).
Spécialisé dans la protection de l’enfance et dirigée par Mouna Murhabazi, qui vient d’obtenir en France le prix de la défense des droits de l’homme, le BVES travaille depuis plus de deux décennies avec le CICR : ses équipes, au péril de leur vie, vont rechercher les enfants détenus au sein des groupes armés campant dans la forêt, les repèrent dans les prisons et les centres de détention, les identifient parmi les démobilisés qui se sont rendus à l’armée congolaise. Après que les mineurs aient été emmenés dans des centres de transit du BVES où leurs sont fournis des vêtements civils, des soins médicaux et des entretiens avec des psychologues, le CICR est sollicité pour retrouver les familles d’origine de ces enfants et pour examiner les conditions de leur éventuel retour.
Dans le cas actuel, le CICR s’émeut des conditions de détention des groupes capturés et rappelle que le processus de transfert doit s’opérer en pleine conformité avec les garanties établies par le droit international. Il souligne aussi que « les personnes privées de liberté, leurs familles, les malades et les blessés doivent être traités avec humanité et dans le respect de leur dignité. »
A noter que lorsque les réfugiés sont transférés vers le Rwanda, ils sont dirigés vers le centre de transit de Mutobo dans l’Ouest du pays où 10.000 d’entre eux ont déjà été accueillis. Là on leur explique le « mode d’emploi »’ d’un pays qui a fortement changé depuis un quart de siècle : principes régissant un système où les distinctions d’ordre ethnique ont été abolies (en principe en tous cas), fonctionnement du système bancaire, nouveau découpage du territoire et nom des provinces etc… Ils sont aussi examinés par des médecins, vaccinés et soignés s’il le faut, en particulier les femmes enceintes. Après un temps d’écolage et d’adaptation, ces réfugiés dotés d’une nouvelle carte d’identité rwandaise sont dirigés vers leur colline d’origine et aidés à s’y réinsérer s’ils n’y retrouvent ni maison ni champ à cultiver. Il est également prévu que la justice examine leur cas par la suite.

16 décembre 2019

Au Sahel, où s’essoufflent les armées, le Maroc déploie son “soft power” et ses imams

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Engagée au Mali avec l’Opération Barkhane décidée par François Hollande, la France peut –elle remporter la bataille, de plus en plus coûteuse, livrée aux groupes jihadistes qui viennent, au Niger, d’entraîner la mort de 70 soldats de l’armée régulière en attaquant leur caserne ? Et peut-elle réellement compter sur le soutien des membres du G5 Sahel, (Tchad, Mauritanie, Niger, Mali, Burkina Faso) qui tentent d’unir leurs forces ?
Cette question a occupé une partie des travaux de la Conférence Atlantic Dialogues organisée du 12 au 14 décembre à Marrakech par le Policy Center for the new South, un think thank marocain qui organise des dialogues de haut niveau entre l’Europe, les Etats Unis et le « Global South », des pays qui partagent l’ « espace atlantique » depuis l’Espagne et le Portugal jusqu’à l’Argentine en passant par l’Afrique.
Rida Lyammouri, l’un des chercheurs présents à la rencontre et également affilié au Clingendael Institut, un autre think thank, souligne que, pour le Maroc aussi, cette progression du terrorisme dans les pays du Sahel représente un sujet de préoccupation majeur, d’autant plus que, visant aujourd’hui le nord ouest du Burkina Faso, les groupes armés tentent de gagner le Golfe de Guinée où ils pourraient établir la jonction avec les réseaux de trafiquants de cocaïne venus d’Amérique centrale et visant le marché européen.
“Le phénomène n’est pas neuf”, souligne le chercheur “et au début il a été sous estimé. Tout a commencé au début des années 2000 lorsque les forces de sécurité algériennes ont intensifié leur pression sur le GSPC et Aqmi. Poussés vers le sud, des groupes armés ont commencé à déstabiliser le nord du Niger et du Mali, multipliant les kidnappings d’étrangers en échange de rançons et les autorités locales ont été trop faibles pour pouvoir enrayer le mouvement. »
Bram Posthumus, l’un des rares correspondants de presse encore présent à Bamako (Deutsche Welle, Africa Confidential) et qui prépare un livre sur le Mali, met en cause la politique de décentralisation menée dans ces pays à la faveur du changement démocratique : « déjà très faible dans les régions sahéliennes du Nord, l’Etat, à la faveur de la décentralisation, s’est appuyé sur les chefs traditionnels, les élites locales. Mais sans leur donner les moyens matériels d’assurer leur autorité et d’améliorer le sort des simples citoyens. Démunis, contestés, les chefs locaux ont alors trouvé d’autres moyens pour asseoir leur autorité, dont les extorsions de fonds, et des ONG occidentales ont été visées… »
Les deux chercheurs constatent que « les autorités traditionnelles ayant perdu leur autorité et leur prestige, elles sont devenues incapables de relayer l’autorité de l’Etat et d’enrayer la progression des groupes jihadistes ». Il y a des décennies que les autorités maliennes avaient échoué à réconcilier le Nord et le Sud du pays ce qui avait mené en 2012 à une enième rébellion des Touaregs, que les groupes jihadistes ont mise à profit. L’implosion de la Libye et la disparition du colonel Kadhafi ont également contribué à la déstabilisation du Sahel, mais ce n’est pas la seule cause. »
Pour le Maroc, relèvent les chercheurs, « de tels développements sont préoccupants car ces groupes ignorent les frontières et n’hésitent pas à déstabiliser toute la région, et au Nord, ils menacent aussi la Mauritanie et le Maroc. C’est pourquoi le royaume chérifien a décidé de réagir de manière proactive, utilisant son « soft power », son pouvoir d’influence, une diplomatie depuis longtemps active en Afrique noire depuis le temps où il s’agissait de contrer l’Algérie et de tenter de bloquer la reconnaissance de la république sahraouie démocratique (RASD). « Sans engager de troupes mais fournissant un soutien humanitaire”, explique Lyammouri, « le Maroc a travaillé au Mali avec les imams locaux. Il les a invités sur son sol afin de leur donner des moyens et une formation, afin que, dans leurs prêches, ils puissent contrer le « narratif violent » utilisé par les groupes extrémistes pour recruter des adhérents. »
Observant la situation sur le terrain, le chercheur marocain se montre aussi pessimiste que son collègue hollandais : « l’approche actuelle, qui repose strictement sur le contre terrorisme, peut s’avérer contre productive et même aliéner le soutien des populations locales. J’ai déjà constaté que, sur le terrain, des pactes de non agression avaient été conclus entre les islamistes, la population et même les autorités, pactes qui entraînaient une relative paix civile et permettaient même l’exercice de la justice traditionnelle. Il est arrivé qu’en arrivant sur ce terrain là, les Français, adoptant une approche strictement contre terroriste, basée sur les opérations militaires, détruisent ce fragile statu quo : ils arrivent, chassent les terroristes mais aussitôt, dans ce vide relatif, les activités criminelles reprennent, les trafiquants reviennent, les boutiques sont pillées et les véhicules des ONG sont volés ! »
S’ils sont à la pointe du combat, les Français ne sont cependant pas seuls : au Mali les Américains leur fournissent un soutien logistique, de même que les Allemands tandis qu’au Niger les Etats Unis ont déployé 800 militaires, ils entraînent l’armée et ont installé une base de drônes pour surveiller le désert.
Lyammouri minimise cependant le ressentiment qu’aurait pu provoquer, au Niger, l’exploitation de l’uranium par la France (la société Areva en particulier), sans grandes contreparties : « cela n’explique pas le conflit. Du reste, le prix de l’uranium a chuté et les Français vont devoir fermer des mines dans le Nord, ce qui mettra beaucoup de gens au chômage et accentuera le mécontentement. »
Si le Maroc mise sur le “soft power”, les échanges culturels, la coopération régionale et encourage le G5 Sahel a être aussi un outil de développement, d’autres intervenants sont signalés dans la région : de la même manière qu’en Centrafrique, des Russes et en particulier la société Wagner qui emploie des mercenaires ont été aperçus au Mali, prêts à utiliser leurs propres méthodes…

16 décembre 2019

Du Nord au Sud le Kivu brûle

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D’une frontière à l’autre, depuis les rives du lac Tanganyika jusqu’aux rivages du lac Albert, le Kivu, Nord et Sud, brûle du feu de la guerre. A Beni la mort est quotidienne, l’insécurité totale, mais plus au Sud aussi, des groupes armés en débandade accompagnés de civils hébétés errent dans les forêts et les massifs montagneux, qu’il s’agisse du parc des Virunga au Nord ou du parc de Kahuzi Biega aux portes de Bukavu.
C’est depuis novembre que les Forces armées congolaises, sur instruction du chef de l’Etat Félix Tshisekedi ont décidé de lancer une grande offensive afin d’éradiquer tous les groupes armés qui dévastent l’Est du Congo depuis un quart de siècle. Voici quelques semaines, des opérations conjointes avec les armées des pays voisins avait été suggérées, mais au vu des réactions de méfiance des populations et du tollé au sein de la société civile cette idée avait été abandonnée et seul avait été retenu le principe d’une coopération dans le domaine des renseignements. L’offensive des forces gouvernementales en Ituri fait couler beaucoup d’encre car pour l’enrayer, brouiller les cartes et susciter la défiance, entre autres à l’encontre de la Monusco qui fournit un soutien logistique, les groupes rebelles ciblés par les militaires se livrent à des massacres de civils qui ont déjà fait plus d’une centaine de victimes.
Même si elle est moins médiatisée, la situation au Sud Kivu ou, plus au Nord, dans le massif du Masisi, n’est pas meilleure : les forces armées congolaises ont pris pour cible les groupes armés hutus, présents dans la région depuis la fin du génocide en 1994. Rappelons qu’en 1996, après le démantèlement, forcé ç coups de canon, des camps de réfugiés installés sur la frontière du Rwanda , plus d’un million de Hutus regagnèrent leur pays d’origine. Ils rejoignirent leurs collines et pour nombre d’entre eux firent ensuite face à la justice, incarnée par les tribunaux « gaçaça » (littéralement justice sur l’herbe, au niveau des collines) et furent condamnés à des peines de prison ou des travaux communautaires.
Cependant tous ne rentrèrent pas au pays : des dizaines de milliers de Rwandais s’enfoncèrent à l’intérieur du Congo, des hommes armés entourés de civils mis à l’avant plan et utilisés comme des « boucliers humains ». Des procès menés en Allemagne, des arrestations opérées en France et ailleurs ont démontré que la chaîne de commandement n’avait jamais été brisée entre ces groupes vivant dans les inexpugnables forêts du Congo et se livrant à l’exploitation de l’or, du coltan et d’autres ressources, et des leaders politiques réfugiés en Europe. Les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda ) demeurent le plus connu de ces groupes mais ils ont été rejoints par d’autres opposants au régime du président Kagame comme le RNC du général Kayumba vivant, lui, en Afrique du Sud et ils collaborent épisodiquement avec des groupes armés burundais. En outre, les relations entre le Rwanda et le Burundi étant exécrables, les deux pays s’accusent mutuellement de manœuvres de déstabilisation et de soutien à leurs opposants respectifs. Depuis fin novembre, l’armée congolaise a lancé des offensives contre ces divers groupes afin de désarmer ou « neutraliser définitivement » les combattants. Dans des territoires comme Kalehe au Sud Kivu, l’opération s’avère compliquée : en effet, les groupes armés se déplacent accompagnés de leurs familles qui servent de « boucliers humains » et des colonnes entières de rebelles, civils et militaires confondus, se cachent dans le parc de Kahuzi Biega. Selon des témoins locaux et des photos qui circulent sur Internet, l’état physique des combattants et de leurs accompagnants civils est déplorable : tous sont vêtus de haillons et marqués par des décennies d’errance dans la forêt. Dans la petite localité de Bibatama, quelque 2700 familles se sont regroupées espérant être protégées par une petite antenne de la Monusco. L’offensive de l’armée vise aussi des groupes d’autodéfense congolais échappant à l’autorité de l’Etat comme les miliciens Nyatura (proches des Hutus) ou les Raïa Mutomboki, des miliciens qui sont tentés eux aussi de prendre en otage des populations civiles.
A l’étranger, des exilés rwandais, comme l’ancien président Faustin Twagiramungu, dénoncent avec véhémence les combats engagés contre les miliciens hutus, parlant déjà d’un « autre génocide » et ils accusent l’armée rwandaise d’intervenir aux côtés des forces armées congolaises. Même si la présence d’hommes de troupe est difficile à établir (surtout s’ils portent des uniformes congolais…) une collaboration au niveau du renseignement est très vraisemblable car il y a des années que Kigali suit de près les mouvements militaires de l’autre côté de la frontière.
Les affrontements sur les haut plateaux de Minembwe au Sud Kivu,(où vivent les Tutsis banyamulenge), dans le parc de Kahuzi Biega près de Bukavu, dans les collines du Masisi auraient des répercussions jusque Beni : selon un activiste de la société civile locale, joint par téléphone, des Hutus en débandade qui refusent de regagner le Rwanda auraient décidé de gagner l’Ituri, ce vaste territoire fertile et relativement peuplé afin de s’y installer définitivement. Ils sont déjà nombreux à camper dans le parc des Virunga où ils fabriquent du charbon de bois, contribuant ainsi à la déforestation. Mais à Beni ou Butembo, ces transfuges se heurtent aux populations locales, les Nande, nombreux, dynamiques et désireux de préserver leurs droits sur leurs terres ancestrales. En plus de la présence des djihadistes, ce désir de briser la résistance des Nande hostiles aux implantations étrangères expliquerait également la vague de terreur et d’atrocités qui, dans le Grand Nord, accompagne l’offensive de l’armée…

16 décembre 2019

Bruits de bottes entre le Rwanda et le Burundi

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A la suite de plusieurs incidents meurtriers, le régime de Bujumbura a déployé des armes lourdes, d’origine russe, sur la frontière avec le Rwanda dans la perspective d’une offensive contre divers groupes rebelles qui opèrent dans la forêt de Kibira et les districts de Bubanza et Nyanza. Le Burundi accuse son voisin rwandais de soutenir des groupes tels que les « Red Tabara » et soupçonne ces derniers de faire le détour par le Sud Kivu voisin. Quant au Rwanda, il se prépare à faire face à une coalition dans laquelle se retrouveraient des miliciens FDLR (venus du Kivu…) des miliciens burundais Imbonerakure, des réservistes du parti au pouvoir les FDD (Forces de défense de la démocratie).
Une guerre ouverte entre le Rwanda et le Burundi aurait des répercussions régionales, la Tanzanie et l’Ouganda soutenant Bujumbura tandis que Kigali entretient d’excellentes relations avec le président Tshisekedi, qui se trouvait encore aux côtés du président Kagame cette semaine. Sur les hauteurs de Minembwe au Sud Kivu, fief des Banyamulenge, et où les incidents s’étaient multipliés avec des milices appartenant à d’autres groupes ethniques, des observateurs font état de l’arrivée de troupes rwandaises…

7 décembre 2019

L’Est du Congo, nouvelle cible du combat djihadiste?

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De Beni, dans le Grand Nord du Kivu jusque Uvira sur les rives du lac Tanganyika, l’Est de la république démocratique du Congo représente-t-il un nouveau front de la progression de l’Islam en Afrique et, de manière plus inquiétante, une nouvelle base d’opérations et de sanctuaires pour des mouvements appartenant à la nébuleuse djihadiste, déjà présente sur les côtes de l’Océan Indien, du Mozambique jusqu’à la Somalie et au Kenya ?
Dans la région de Beni, les massacres de civils qui ont déjà fait plus de cent morts représentent une manière de décourager l’offensive conjointe, Sokola 2, menée par les Forces armées congolaises et la Monusco. Dans des circonstances très difficiles, les forces loyalistes semblent cependant gagner du terrain et, selon un communiqué des FARDC, plusieurs bastions tenus par les ADF Nalu ont été récupérés et quatre généraux sur six auraient été neutralisés. Ces avancées militaires sont à mettre en parallèle avec d’autres succès enregistrés au Nord Kivu, dans la région de Kalehe, contre des miliciens hutus FDLR ou Nyatura.
Face à une armée désireuse d’en finir, la stratégie des groupes rebelles est asymétrique : multipliant les décapitations publiques et les enlèvements, ils tentent de « retourner » les civils contre l’armée régulière, faisant la démonstration des faiblesses des Casques bleus et dénonçant les compromissions de certains militaires dans des trafics divers. Les images venant de Beni sont insoutenables: civils décapités, personnes soupçonnées de renseigner l’armée enlevées et torturées, c’st une véritable stratégie de la terreur qui se développe, à tel point que d’aucuns se demandent où se trouvent les “cerveaux” qui conçoivent et mettent en oeuvre d’aussi terribles dissuations. Les enjeux sont de taille : il y va non seulement de la crédibilité du président Tshisekedi, de la réputation d’une armée encore considérée comme très proche de l’ancien président Kabila et qui a mis en ligne à Beni des généraux très contestés comme le général Numbi, inspecteur général des armées, mais aussi de la volonté de donner un coup d’arrêt à l’implantation dans la région d’un Islam radical, perspective qui inquiète de plus en plus les Etats Unis.
L’offensive est d’autant plus difficile que les ADF (Alliance des forces démocratiques) d’origine ougandaise sont implantés dans le Nord du Congo depuis un quart de siècle tandis que leurs alliés les NALU, (National army for the liberation of Uganda) sont alliés et parents des Nande, un groupe ethnique congolais pratiquant un intense commerce transfrontalier avec l’Ouganda. Depuis deux décennies, ces groupes d’origine ougandaise se sont donc mélangés aux populations locales congolaises ; des liens matrimoniaux ont été noués ainsi que des relations commerciales, entre autres dans le trafic de l’or vers l’Ouganda. Ce n’est pas par hasard si l’an dernier le président ougandais Museveni a inauguré la plus grande raffinerie d’or d’Afrique, appartenant à une famille originaire d’Anvers. De nombreux taxis et moto taxis opérant dans la région de Beni entretiennent des relations avec les ADF et les informent des mouvements militaires.
Il y a plus d’un quart de siècle que des hommes armés, issus des diverses guerres de la région (descendants des troupes d’Idi Amin Dada en Ouganda, déserteurs soudanais, anciens miliciens rwandais et recrues locales) désormais unis par la religion musulmane ont trouvé dans le « Grand Nord » du Kivu un terrain favorable, sinon inexpugnable : les flancs du Ruwenzori sur la frontière avec l’Ouganda, la zone nord du parc national des Virunga. Par ailleurs, si les premières mosquées dans la région ont été financées par le colonel Kaddhafi dans les années 90 à la suite d’un voyage flamboyant qui indisposa beaucoup le président Mobutu, par la suite, la prospérité économique des musulmans du Kivu leur a donné les moyens de multiplier les lieux de culte et de nouer des liens culturels et commerciaux entre autres avec le Pakistan et la secte des Tabligh. Cette dernière est imprégnée par une idéologie islamiste et a pour particularité d’opérer par petites cellules discrètes et disciplinées.
Même si la majorité des musulmans au Congo se montrent indifférents à la politique, les jeunes sont aisément séduits par des bourses d’études, des propositions d’emploi et de voyages vers le Soudan, le Kenya et même la Grande Bretagne où se trouvent des dirigeants des ADF Nalu. Quant à la Communauté islamique du Congo (COMICO) implantée dans le pays de longue date, elle semble débordée par les nouveaux venus…
L’installation de la Monusco en RDC a accéléré l’islamisation de l’Est du pays : les contingents pakistanais de la Monusco ont financé la construction de dizaines de mosquées tandis que le personnel civil de la mission onusienne, en particulier lorsqu’il était chargé du désarmement et de la démobilisation (DDDR) et de confession musulmane, fermait les yeux. Nicaise Kibel’Bel Oka, journaliste à Beni pour le journal les Coulisses et auteur de « l’avènement du jihad en RD Congo »(éditions Scribe)soutient que les rebelles islamistes, au fil du temps, auraient réussi à infiltrer la Monusco elle-même! Ce qui expliquerait les manifestations de défiance et d’hostilité à l’encontre de la mission onusienne. Disposant de ressources financières importantes, tirées entre autres de l’exploitation de l’or dans la rivière Semliki et du bois dans le parc des Virunga, les ADF Nalu, vers 2010, se sont rapprochés de la nébuleuse djihadiste, entre autres grâce aux transactions bancaires basés sur la confiance (l’hawala) et ils auraient noué des contacts avec les « shebabs » de Somalie et du Kénya.
Au Mozambique, des jeunes gens arrêtés lors de récents affrontements dans le Nord du pays ont reconnu qu’ils avaient été formés dans l’Est du Congo et ils citaient le nom quasi mythique d’un camp d’entraînement, « Médina », qui ne se situait pas en Arabie saoudite mais… dans le parc des Virunga !
Quoique de manière moins violente, le Sud Kivu est lui aussi concerné : les mosquées se multiplient à Fizi et Uvira tandis que des groupes armés, rwandais et burundais, sont soupçonnés de collaborer avec les ADF ou avec des groupes venus de Tanzanie…Il faut noter aussi que les groupes d’auto défense Mai Mai ne simplifient pas la tâche de l’armée : censés défendre les populations de leur communauté, ils entretiennent aussi des liens avec les politiciens locaux, déçus ou en mal de positionnement, qui utilisent la violence comme “ascenseur” et téléguident certaines manifestations d’hostilité à l’encontre de la Monusco…

3 décembre 2019

Pour son 20e aniversaire, la Monusco est conspuée

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C’est avec des images de véhicules en flammes, de bases attaquées et détruites par la foule en furie, de manifestants réclamant le départ des Casques bleus que la Monusco a « célébré » le 20eme anniversaire de son intervention en République démocratique du Congo.
Dans le périmètre que les Congolais appellent désormais le « triangle de la mort » et qui s’étend désormais de Beni en Ituri jusqu’à Goma, au Nord Kivu, l’opinion accuse, en vrac, la Monusco de non assistance à civils en danger, d’inefficacité voire de complicités diverses avec les groupes armés. A l’occasion d’une rapide visite à Beni, menée sous très haute surveillance, le sous secrétaire général de l’ONU Jean-Pierre Lacroix, chargé des opérations de maintien de la paix, a défendu la Monusco et répété qu’elle assisterait l’armée congolaise dans son offensive dirigée contre les groupes rebelles ADF d’origine ougandaise. Il a aussi demandé à la population « de ne pas se tromper d’ennemi ».
1. Comment expliquer un mois de massacres ?
Les tueries de civils qui ont fait plus de 100 morts autour de Beni, coïncident avec le début des opérations, menées par l’armée congolaise, désireuse de supprimer les bases des rebelles établies dans les forêts et aux abords du parc des Virunga. Cette opération avait été décidée par le président Tshisekedi qui avait même promis d’installer son gouvernement à Beni ( !) et l’offensive annoncée longtemps à l’avance a permis aux groupes armés d’organiser des manœuvres de dissuasion. La première d’entre elles a été de ramener la guerre, et donc l’armée, vers les villes : c’est dans la périphérie de Beni, à Oicha, à Kamanda qu’ont eu lieu des pires tueries. Ces massacres ont permis de saper la confiance en l’armée mais surtout de désigner la Monusco, et derrière elle, la « communauté internationale » comme bouc émissaire.
2. Qui sont les rebelles ADF ?
Installés en Ituri depuis un quart de siècles, les ADF (Allied democratic forces) étaient initialement composés de réfugiés ougandais hostiles au président Museveni. Depuis lors, ce dernier s’est ostensiblement désintéressé de ces opposants considérant qu’il s’agissait d’un problème « congolais » ! De fait, au fil, des années, les ADF ont conclu des alliances diverses avec les populations locales : des mariages, des accords commerciaux portant sur l’exploitation des ressources (l’or, le bois, les minerais…), alliances scellées aussi par des politiciens congolais désireux de pouvoir ainsi conquérir ainsi une place au sein des pouvoirs locaux voire nationaux. Les ADF sont aussi devenus les avant postes de groupes jihadistes opérant depuis le Kenya et la Tanzanie.
3.Quelles sont les faiblesses de la Monusco ?
Les détachements opérant en Ituri et originaires du sous continent indien font face à de nombreuses accusations : accointances d’ordre religieux avec des groupes armés musulmans, prosélytisme passant par le financement de mosquées et la distribution de bourses permettant d’étudier dans des pays musulmans, complicités diverses avec des trafiquants de minerais. Le plus lourd reproche est la passivité face aux massacres et désormais, militants de Lucha en tête, les manifestations se multiplient réclamant le départ de la Monusco. Quant à la Brigade d’intervention rapide, composée de 3000 soldats africains (Tanzanie, Malawi, Afrique du Sud) elle semble avoir été gagnée par l’inefficience généralisée.
3. Les Forces armées congolaises sont elles efficaces ?
Menant seule, sans le soutien des Casques bleus, des opérations très difficiles et déplorant de nombreuses pertes, l’armée congolaise est elle-même minée par la défiance : elle est accusée de trafics divers et surtout, les opérations sont dirigées par des officiers jugés proches de Joseph Kabila et potentiellement dangereux pour Félix Tshisekedi ! Seules les unités jadis formées par les Belges à Kindu sont considérées comme fiables et le retour de la coopération belge est vivement souhaité. Cependant, dans une atmosphère extrêmement tendue, les opérations militaires conjointes ( MONUSCO/PARDC ) ont enregistré de notables succès et plus de 80 ADF ont été neutralisés, leurs bases détruites et leurs accointances avec le mouvement jihadiste mondial dûment démasquées…
4. Une nouvelle opération de type Artemis (intervention limitée de l’armée française en soutien à la Monusco) représente-t-elle une solution ?
Cette hypothèse est examinée à Paris, entre autres à l’Elysée et soutenue par le Docteur Mukwege. Mais elle suscite l’inquiétude du Rwanda qui a entrepris d’éliminer définitivement ses propres opposants FDLR encore présents au Kivu tandis que les financements, la durée et l’envergure d’une telle opération risquent de dépasser les moyens de la France déjà engagée au Sahel. Dans l’atmosphère de défiance généralisée qui caractérise la région, une intervention de soldats européens risquerait d’aggraver encore tous les soupçons et la meilleure solution demeure une offensive de l’armée nationale, à condition… qu’elle s oit couronnée de succès…A noter que les équipes de riposte à l’épidémie Ebola, visées par la méfiance générale, ont également été attaquées par la population…

27 novembre 2019

Guillaume Soro: lutter autrement contre les djihadistes au Sahel

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Guilaume Soro, candidat à la présidence en Côte d’Ivoire : il faut lutter autrement contre la menace djihadiste, la solution militaire ne suffit pas…

A 47 ans, Guillaume Soro appartient déjà à l’histoire de la Côte d‘Ivoire : ancien leader étudiant, son arrivée en politique, en 1999, coïncide avec la crise qui secoue le pays dès qu’en 2000 Alassane Ouattara se porte candidat à la présidence de la République et que son principal rival, Henri Konan Bedié, successeur d’Houphouet Boigny, se défend en recourant au concept d’ « ivoirité ». Considéré comme la tête politique des Forces nouvelles de Côte d’Ivoire, un mouvement considéré comme rebelle, Soro, à la faveur de plusieurs accords politiques, occupe divers postes ministériels jusqu’à devenir Premier Ministre de Laurent Gbagbo en 2007 puis, après la chute de Gbagbo et l’accession de Ouattara à la présidence, il préside l’Assemblée nationale jusqu’en février 2019. Depuis lors, l’ancien chef rebelle, l’ex-dignitaire qui a traversé toute la scène politique ivoirienne s’emploie à lisser son image, à prendre contact avec ses anciens adversaires et à prôner la réconciliation, dans la perspective des élections présidentielles qui doivent se tenir en octobre 2020.
Venu de Paris et aussi de La Haye où il a rencontré son ancien adversaire Charles Blé Goudé, lui aussi ancien leader étudiant et allié de l’ex-président Laurent Gbagbo, Guillaume Soro a présenté à Bruxelles le programme de son mouvement citoyen « Génération et peuples solidaires » (GPS) mais surtout insisté sur le principe de la réconciliation, encore inexistante : «entre Alassane Ouattara et moi, c’est l’un des principaux points de divergence.. Or rien ne sera possible en Côte d’Ivoire sans un processus de réconciliation viable et fiable et M. Blé Goudé a accepté d’y participer. Même si je n’ai pas encore rencontré M. Gbagbo, il y a des contacts entre nos équipes et j’ai bon espoir de voir l’ancien président intégrer le processus… Comme en Afrique du Sud, il nous faut instituer un processus de « vérité, repentance et réconciliation ». Les réparations viendront ensuite… » Au président sortant Alassane Ouattara, Soro reproche « la dérive autoritaire et l’augmentation du nombre de prisonniers politiques. En outre, le président sortant a voulu ramener le pays au parti unique d’avant 1990, revenant sur les acquis démocratiques.. »Se souvenant des troubles qui avaient marqué les élections précédentes, Soro considère que « tous doivent y participer… Nos alliés naturels sont tous les partis qui sont dans l’opposition, nous parlons avec tout le monde… »
Rappelant que, face à des adversaires septuagénaires, il incarne la jeunesse et calquant visiblement son mouvement GPS sur LRM( La République en marche) d’Emmanuel Macron, Guillaume Soro accepte cependant de quitter la scène ivoirienne pour un sujet plus brûlant encore, la poussée islamiste en Afrique de l’Ouest : «dans toute la sous région la menace est bien réelle, on voit la guerre au Mali, la fragilisation du Burkina Faso, du Niger. Face à ce péril, il nous faut apporter des solutions et notre priorité doit être la réconciliation, la stabilisation de notre pays. La solution militaire seule ne suffira pas : si les populations sont aussi impatientes et tentées par la radicalisation, c’est à cause de la pauvreté. En outre, elles ne comprennent pas pourquoi il y a cinq armées engagées sur le terrain, et sans aucun résultat ; en plus des armées nationales, il y a l’opération française Barkhane, la Minusma (force des Nations Unies au Mali) le G5 Sahel. A Paris, j’ai dit à mes interlocuteurs qu’il ne s’agissait pas d’une guerre conventionnelle mais que d’autres problèmes devaient être réglés en amont, comme la question de la pauvreté, de l’éducation, des injustices sociales… Tous ceux qui ne sont pas allés à l’école sont des candidats à la radicalisation et ils grossissent aussi le flux migratoire. J’ai abordé ces questions à Paris et ici, je compte le faire avec mes interlocuteurs européens, car il y a urgence…Nous sommes le prochain objectif des djihadistes et je préconise une solution dynamique, une réforme des services qui donnerait priorité au renseignement humain, une meilleure coopération au niveau de la région. Les frappes chirurgicales ne peuvent suffire, il faut la coopération des populations civiles, donc leur rendre confiance…»
Propos recueillis à Bruxelles

25 novembre 2019

Face aux morts la colère s’empare de Beni

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Mairie incendiée par des manifestants, base de l’ONU évacuée en urgence par des hélicoptères après que des manifestants aient tenté de pénétrer de force dans l’enceinte des Casques bleus où des armes sont entreposées, véhicules incendiés et matériel emporté : la situation est explosive à Beni et la colère populaire est surtout dirigée contre la force des Nations unies qui se voit reprocher son inaction. A Goma aussi, des manifestations ont visé les bâtiments de la mission onusienne et le départ de la Monusco a été réclamé.
Cette colère résulte de l’exaspération croissante d’une population qui voit s’alourdir le chiffre des victimes : plus de 75 civils ont été sauvagement massacrés depuis le début de la grande offensive menée par les forces armées congolaises contre des rebelles que l’on présente toujours comme des ADF Nalu (Allied defense forces), des groupes d’origine ougandaise liés aux shebabs du Kenya et de Somalie et d’idéologie jihadiste. Lors de son passage à Beni le président Tshisekedi avait promis d’en finir avec les violences et l’armée avait lancé une grande offensive contre les « terroristes islamistes » avec le soutien de la Brigade d’action rapide formée à Kindu par les Belges et dirigée par le général Evariste Somo. L’idée d’une opération menée conjointement avec les armées des pays voisins (Rwanda et Ouganda) ayant provoqué un tollé général, les FARDC sont entrées seules en action, sans même solliciter l’appui de la Monusco, ce qui a permis à cette dernière de justifier la non application de la résolution de mars 2013 lui permettant de mener des offensives ciblées et robustes en marge des actions des FARC afin de protéger les populations civiles. A l’issue d’une réunion à Kinshasa, des opérations conjointes ont finalement été décidées. En réalité, la méfiance est maximale entre tous les protagonistes de la tragédie de Beni : les forces onusiennes ne sont pas considérées comme fiables et d’aucuns les accusent même de fournir des armes et de la nourriture aux rebelles musulmans ;
au sein de l’armée gouvernementale on retrouve des officiers fiables et compétents mais aussi des haut gradés issus des diverses rébellions, qu’il s’agisse du CNDP de Bosco Ntaganda ou du M23, deux mouvements qui étaient soutenus par le Rwanda et les noms d’officiers demeurés fidèles à l’ex président Kabila et ciblés par des sanctions internationales sont fréquemment cités. A cela s’ajoutent les soupçons qui pèsent sur des politiciens locaux et des notables écartés par Tshisekedi et qui agissent par le biais de mouvements Mai Mai en phase avec une population révoltée et méfiante.
L’échec d’une « pacification » de Beni voulue par un Félix Tshisekedi qui n’a peut-être pas mesuré tous les paramètres d’une situation complexe pourrait convenir aux nostalgiques de Joseph Kabila, mais aussi être présentée comme une tentative de déstabilisation du nouveau chef de l’Etat. Ajoutons aussi que sur ce cocktail explosif flotte une forte odeur de pétrole, des gisements ayant été découverts dans le Graben et dans la rivière Semliki et que des concessions auraient été accordées à Total.
Dans l’immédiat, des observateurs locaux interprètent les récents massacres de civils comme une tactique appliquée par les ADF Nalu, dont les bases opérationnelles sont attaquées par l’armée et qui réagissent comme des guèpes soudain dispersées. De son côté le Prix Nobel de la paix, le Docteur Mukwege, a lancé un appel au soutien militaire de l’Union européenne et de la France, comparable à l’opération Artemis qui avait été déployée dans l’Ituri.
L’un des effets de la méfiance généralisée et du regain de violence est le temps d’arrêt imposé à la lutte contre l’épidémie Ebola…

20 novembre 2019

Spirale de violence au Sud Kivu

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Depuis plusieurs mois, le Sud Kivu est pris dans une spirale de violence, et plus particulièrement la région de Fizi et la zone dite des hauts plateaux où vit la communauté des Tutsis congolais Banyamulenge.
Le représentant de l’ONU à Kinshasa, François Grignon, s’en est ému, relevant qu’en octobre seulement, 90 « incidents » avaient été recensés entraînant le déplacement de plusieurs centaines de personnes dont les maisons avaient été incendiées. Des différends fonciers opposant les pasteurs Banyamulenge aux agriculteurs d’autres groupes ethniques(les Babembe et les Bafuleros entre autres) et portant sur la gestion des pâturages et des champs sont l’explication généralement donnée à ces violences qui ont entraîné plusieurs assassinats de chefs coutumiers et en mai dernier le meurtre d’un important notable banyamulenge. Au-delà de ces rivalités d’ordre foncier se trouve un conflit bien plus ancien : les Congolais du Sud Kivu n’ont jamais accepté la présence parmi eux de Tutsis banyamulenge, dont les premiers groupes, venus du Rwanda voisin, s’étaient installés sur les hauts plateaux du temps de la colonisation belge. Malgré la nationalité congolaise accordée par le président Mobutu à ces réfugiés tutsis et à leurs descendants, les relations avec les « autochtones » ont toujours été difficiles, aggravées par les guerres qui ont secoué la région depuis l’intervention des troupes rwandaises en 1996 lorsqu’il s’agissait de démanteler les camps qui abritaient les réfugiés hutus et de hâter la chute du président Mobutu. L’hostilité des « Congolais de souche » à l’encontre des Banyamulenge a été aggravée par le projet de donner le statut de commune à la petite ville de Mulenge au cœur des hauts plateaux. Aujourd’hui encore, cette région est hantée par les groupes armés de diverses obédiences : des Mai Mai congolais se présentant comme des défenseurs de leur terroir, des groupes d’opposants burundais, des Rwandais hostiles au régime de Kigali et, pour certains, appartenant au mouvement d’opposition dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général Kayumba Nyamwasa, des groupes armés hutus semant la terreur parmi les civils… Bien décidé à rétablir l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire, le président Félix Tshisekedi a déjà ordonné une offensive militaire contre les groupes rebelles du côté de Beni au Nord Kivu et il entend faire de même au Sud Kivu. Ces perspectives de guerre inquiètent d’autant plus les civils que, dans un premier temps, il avait été question d’associer les armées des pays voisins (Rwanda et Ouganda) à ces opérations dirigées, en territoire congolais, contre leurs opposants respectifs. Des plans, provisoirement suspendus, qui ravivent toutes les craintes d’invasion sinon de balkanisation du pays…

20 novembre 2019

Le Rwanda convoque ses souvenirs au théâtre Varia à Bruxelles

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Lorsque le silence fut revenu sur les collines du Rwanda, Carole Karemera, comédienne, musicienne, danseuse, artiste multiple et femme engagée, décida de quitter les scènes bruxelloises et européennes pour rentrer dans son pays. Il était temps d’y créer un centre culturel dédié aux arts de la scène, afin de ranimer la parole, de danser les émotions, d’exprimer enfin des souvenirs mis sous le boisseau. Désireuse de commémorer cette année encore le 25eme anniversaire du génocide, Carole Karamera a convaincu le Varia de s’associer à son initiative et d’organiser une semaine exceptionnelle où le théâtre apportera son modeste tribut, dans le domaine de la mémoire, du travail de justice, du réenchantement du réel, et fera le pari de redessiner l’avenir avec de nouvelles générations, via le théâtre du Papyrus et ses spectacles destinés aux enfants, « le petit peuple de la brume » ou « les enfants d’Amazi. »
A tout seigneur tout honneur : la semaine s’ouvrira sur « Rwanda 94 », le spectacle magistral de Jacques Delcuvellerie et Marie-France Collard, une création du Groupov, présentée à la fin des années 90 comme « une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants ». Sur deux soirées, le spectacle sera présenté dans son intégralité, dans sa forme filmée ou jouée mais il sera surtout l’occasion de revoir l’inoubliable cantate de Bisesero, dédiée à ces Tutsis, derniers survivants d’une colline du même nom, qui avaient résisté aux bourreaux avec des armes traditionnelles et qui attendirent en vain le retour de soldats français qui avaient promis de revenir pour les secourir.
L’année du génocide, Felwinne Sarr, aujourd’hui écrivain, philosophe et musicien n’était qu’un étudiant sénégalais qui, à Paris, lisait et relisait les lettres que son père lui envoyait depuis le Rwanda. Casque bleu dans la Mission des Nations unies au Rwanda, cet officier avait suivi jour après jour la descente aux enfers du Rwanda et ses missives prenaient son fils à témoin de son impuissance et de son désespoir. Un quart de siècle plus tard, Felwinne Sarr a prêté sa plume à Carole Karemera lorsque cette dernière a voulu raconter l’histoire toute simple, dont elle avait été le témoin : celle d’une veuve rwandaise, qui vit seule avec ses souvenirs. Un jour, sur sa colline, elle découvre un jeune homme qui non seulement à l’âge de son fils disparu, mais qui a probablement participé à son assassinat. Entre le bourreau et l’agricultrice isolée, une étrange histoire se noue : lui, il évoque le président défunt Habyarimana, elle, elle évoque Imana, le Dieu qui, avant l’arrivée des Blancs était commun à tous les Rwandais…Felwinne Sarr a rédigé le récit de cette histoire exceptionnelle, le metteur en scène d’origine congolaise Denis Mpunga l’a montée en spectacle, le théâtre Varia accueillera Carole Karemera elle-même, accompagnée de Michaël Sengazi pour faire revivre cette parole puisée au plus profond de la honte et le la douleur et présenter « We call it love ». Seuls manqueront plusieurs acteurs burundais, privés de visa.
Dans son centre culturel installé sur l’une des collines qui surplombe Kigali, Carole Karemera ne cesse d’apprivoiser la parole, pour qu’elle perpétue la mémoire ou nourrisse auteurs et créateurs. C’est ainsi que, dans le cadre de son projet « Arts and mémory » elle a créé à Kigali ce qu’elle appelle « une cathédrale sonore ». A à partir de recherches documentaires, d’interviews, d’extraits de chansons traditionnelles ou de hits qui étaient diffusés en 1994, elle a tenté de recréer les souvenirs de ces temps heureux où l’orage s’annonçait sans que l’on y croie vraiment. Tout au long de la semaine, les visiteurs du Varia pourront, casque sur la tête, fermer les yeux et visiter ce Rwanda d’avant, ce pays dont on disait que Dieu venait y passer la nuit…