25 novembre 2018

Patrice Lumumba est revenu au Palais des Beaux Arts de Bruxelles!

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Il était là ! Par la grâce de la rumba, la force des plus belles chansons du répertoire congolais, les instruments de 22 musiciens et surtout un public enthousiaste, Congolais et Belges mélangés dans une même ferveur :durant une soirée exceptionnelle, dans la grande salle Henri Le Bœuf, Patrice Lumumba est revenu à Bruxelles. Il a été chanté, dansé, commémoré comme jamais… « Rumba Lumumba », ce concert exceptionnel organisé par « Pro activ Congo » »a réuni quelques unes des plus belles voix de la chanson congolaise, Sam Mangwana, Bumba Wassa, Nana Akumu, cinq guitares, deux saxos, la trompette de Muky Muindila, deux guitares basses, batteries et percussions pour faire revivre le souvenir de l’ancien Premier Ministre, père de l’indépendance à travers les chansons des années 60, qui marquèrent les temps de lutte, les moments d’espoir et de promesses. A cette époque, la rumba était encore jeune : c’est en écoutant les rythmes afro cubains déversés par les radios que les musiciens de Kinshasa retrouvèrent l’écho de leurs musiques traditionnelles. Elles avaient traversé l’Atlantique à bord des bateaux négriers, fait souche à Cuba, les rythmes s’étaient métissés et un jour, la radio et les disques des colons ramenèrent la rumba au pays des origines. Les artistes congolais, eux, vivaient au rythme des luttes de leur pays : c’est en 1954 qu’Adou Alenga lança une chanson qui retentit comme un cri audacieux « Ata Ndele, Mokili Ekobaluka » Autrement dit « tôt ou tard » le Congo changera de visage ». Alors que les Belges d’alors n’entendaient que les notes syncopées et la joyeuse ferveur, les Congolais de l’époque comprirent la promesse de l’indépendance. « Ata Ndele », en 2018, à un mois des élections qui vont rebattre toutes les cartes, comment ne pas frémir à nouveau ?
En 1960, un frisson d’enthousiasme parcourait le Congo : Franco chantait « Lumumba héros national », l’African Jazz animait, à sa manière, la table ronde qui précéda l’indépendance.. Mais très vite, en 1961, Franco composa « Liwa Ya Emery » pour pleurer avec sa guitare la mort de l’éphémère Premier Ministre, défiant par la musique la terreur et la répression qui s’étaient abattus sur le pays.
Dans ces chansons des années 60 se retrouvent tous les grands thèmes de la conscience nationale congolaise : l’aspiration à l’unité du pays, la célébration de sa grandeur, la beauté du Fleuve Congo, les liens avec Brazzaville la capitale jumelle de Kinshasa, le souvenir de l’esclavage…
Rochereau, Papa Wemba, Franco, Jeff Kalle, Franklin Boukala… Le temps d’une soirée, les géants de la musique congolaise ont visité le Palais des Beaux Arts et le public qui avait fait salle comble ne bouda pas son plaisir : à tout moment Belges et Congolais, toutes générations confondues, s’échappaient des travées pour danser en accompagnement des musiciens déchaînés. La souffrance des espoirs déçus, la force de la vie, l’espoir qui renaît sans cesse « ata ndele » (tôt ou tard ), c’est cela le Congo, et c’est là que des Belges, nombreux, enthousiastes, ont rejoint les Congolais le temps d’une soirée, dans la même ferveur, nostalgique pour les uns, dynamique et joyeuse pour les autres. Jusqu’à ce que la chanson mythique, le véritable hymne national du Congo et de l’Afrique fasse communier une salle debout avec des artistes peu pressés de conclure et de briser la magie: « Indépendance cha cha ». C’était hier, c’est aujourd’hui, Patrice Lumumba était revenu à Bruxelles, entre Belges et Congolais on s’est retrouvés, le temps d’une soirée magique…

19 novembre 2018

Martin Fayulu, ex- candidat unique et soldat du peuple

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A la veille de son retour à Kinshasa où il est attendu le 22 novembre, jour de l’ouverture de la campagne électorale, c’est un Martin Fayulu plein d’allant qui nous a reçu à Bruxelles, avant d’enchaîner les rendez vous avec des représentants de l’Union européenne. Visiblement l’homme n’a pas été échaudé par la défection, dans les heures ayant suivi leur signature, de deux « poids lourds » de l‘opposition, Vital Kamerhe, président de l’UNC (Union démocratique pour le Congo) et Felix Tshisekedi qui était le candidat désigné par l’UDPS, (Union pour la démocratie et le progrès social). Même s’il ne sera plus le « candidat unique » de l’opposition, Martin Fayulu croit en ses chances de battre dans les urnes Emmanuel Shadary Ramazani, le « dauphin » présenté par le président Joseph Kabila.
Mais avant tout, le président du parti Ecide a tenu à revenir, en termes mesurés, sur le processus de vote par lequel, à Genève, il a été élu comme le candidat représentant l’opposition.
« Alors que nous nous étions mis d’accord pour choisir un candidat commun, une ONG sud africaine, ITI (International Transformation Initiative) est venue à Kinshasa, a contacté les quatre candidats qui étaient en lice, afin de nous rassembler. A chacun la même question a été posée : êtes vous candidat, et si un autre que vous est choisi comme candidat commun êtres vous d’accord pour le soutenir ? Chacun d’entre nous a répondu positivement. Nous sommes ensuite allés à Pretoria puis à Genève. Il y avait avec nous une équipe d’experts chargés de peaufiner l’accord déjà intervenu à Pretoria, des modérateurs dont Alan Doss, ancien représentant de la MONUC à Kinshasa qui a organisé une rencontre en tête à tête avec chacun d’entre nous, posant à chacun la même question. Une session a alors été organisée, réunissant les experts, la modération, les trois candidats exclus arbitrairement (Moïse Katumbi, Jean-Pierre Bemba, Adolphe Muzito) ainsi que les candidats acceptés. A chacun il a été demandé d’exposer son programme et ses projets et nous avons discuté jusqu’ une heure du matin…
Pourquoi, in fine, alors que le vote était intervenu, vous désignant comme candidat unique, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe se sont ils rétractés ?
Voilà la question.. Je ne peux pas y répondre et c’est pour cela que je leur ai adressé un tweet leur demandant de respecter leur engagement. Le dimanche, la réunion s’était très bien passée et nous avons-nous même proposé que chacun d’entre nous signe un acte d’engagement. Mais ensuite, lorsque le modérateur a proposé la procédure à suivre j’avoue que j’ai été étonné : moi, j’étais parti avec l’idée de trouver un consensus… Mais j’ai compris par la suite que la majorité des candidats préférait le vote et c’est finalement ce qui a été décidé. J’ai cependant averti mes camarades que cette procédure là pouvait nous amener dans la discorde…Pour le vote, les trois candidats invalidés ont du quitter la pièce et nous quatre, qui étions restés dans la salle, avons fait des propositions. Chacun d’entre nous avait deux votes, son premier choix, la présidence évidemment, mais aussi sa deuxième préférence, qui était, pour Freddy Matungulu la Banque centrale, pour Félix Tshisekedi et pour moi le poste de Premier Ministre, pour Vital Kamerhe la présidence de l’Assemblée nationale. C’était en quelque sorte un accord de gouvernement, par lequel on se répartissait les postes suivant les différents cas de figure.…
Cela ne nous ligotait pas car nous avions déjà un programme commun et nous étions unis par le combat mené ensemble contre Kabila. Chacun de nous, individuellement, avait perdu ce combat pour l’alternance et c’est pour cela que nous avions choisi de nous mettre ensemble et de demander à des modérateurs, des ONG extérieures, de nous aider…Après Genval nous avons eu trois ou même quatre réunions à Bruxelles et c’est en dernière minute que la Fondation Kofi Annan est intervenue. Dans un premier temps nous avions choisi de nous réunir en Guinée Conakry, mais finalement l’ONG ITI n’étant plus libre, nous avons opté pour la Suisse, pour des raisons pratiques et parce que la Suisse est considérée comme un pays neutre et la Fondation Kofi Annan qui a pris le relais. Alan Doss s’est révélé un vrai facilitateur, très sérieux, avec tout le flegme britannique nécessaire…Je vous rappelle qu’il y avait un accord entre nous et qu’aucune personnalité extérieure n’a orienté le débat. Nous n’avons été ni brusqués ni maltraités, rassurez vous…
Revenons aux questions de fond. Vous avez toujours maintenu votre opposition à la machine à voter ?
Absolument : je suis la personne qui a le plus étudié le fichier électoral, qui, dans le cadre de concertation avec la CENI (Commission électorale indépendante) a brandi le texte de la loi électorale et fait valoir le fait que le recours au vote électronique n’était pas prévu par le document. Dans le calendrier électoral, le recours à la machine à voter n’existe pas.
Contrairement à ce que l’on a pu croire, je répète que nous voulons aller aux élections, nous y sommes prêts. Mais nous voulons des élections crédibles, transparentes, apaisées, sans machine à voter, sans fichier électoral corrompu…Nous voulons aussi des témoins, des observateurs internationaux.
Sur ces points, vous êtes le plus dur, le plus radical…
Les gens m’ont collé cette étiquette, mais la réalité, c’est que je crois à la loi. Mon projet, c’est que le Congo soit un Etat de droit qui respecte les règles qu’il s’est données. J’ai toujours été cohérent : puisque j’estimais, comme les autres participants au « conclave » que le 31 décembre 2017 les institutions à mandat électif ne seraient plus légitimes, le 1er janvier 2018, logique avec moi-même, je suis sorti de l’Assemblée mais j’ai été le seul à le faire. Cette décision me privait de ressources importantes car les parlementaires congolais sont parmi les mieux payés du monde, à raison de 6000 dollars d’indemnités par mois, plus les participations à des travaux de commission, à des sessions budgétaires etc… En tout, j’ai fait le sacrifice de plus de 100.000 dollars ! Mais je ne regarde pas l’argent, je regarde les valeurs que je défends, le travail, la justice, la solidarité, la liberté, l’intégrité !
Si vous récusez la machine à voter, cela signifie-t-il, presque automatiquement, que vous acceptez un report des élections puisque sans l’imprimante électronique, les délais prévus ne pourront plus être respectés ?
Comprenez moi bien : je veux les élections le 23 décembre prochain, mais avec des bulletins papier. Pour l’élection présidentielle une seule feuille de papier pourrait suffire et d’ici l’échéance il serait possible de l’imprimer. En 2011 aussi les bulletins sont arrivés en dernière minute… Si on met ensemble la logistique de la Monusco, l’aide de pays amis, il y aurait moyen d’y arriver. Mais les autorités refusent l’aide étrangère, comme s’ils cachaient quelque chose…
A la limite on pourrait tenir l’élection présidentielle le 23 décembre et les autres (législative, provinciale) un peu plus tard…Toutes les élections doivent se faire avec des bulletins papier, parce que c’est la loi. Point final. Autre objection c’est que les vieux, les gens du village ne peuvent utiliser ce type de machine sans se faire aider. Donc le vote n’est plus secret.
Il faut aussi savoir que l’imprimante est thermique et qu’au bout de quelques jours, sinon de quelques heures, tout ce qui se trouvera sur le papier sera effacé, ce qui empêchera d‘éventuels recomptages… Les bulletins seront comme un papier fax qui resterait au soleil…
L’acharnement du pouvoir à garder la machine révèle une intention de tricher. A cela s’ajoute les dix millions d’électeurs enregistrés sans empreintes biométriques, qui représentent une marge de manœuvre pour le pouvoir.
La défection de MM. Tshisekedi et Kamerhe pourrait-elle hypothéquer votre victoire ?
Pas du tout. Je suis originaire du Bandundu mais je vis à Kinshasa et avec les gens du Congo central, nous formons le même peuple, soit plus de dix millions 700.000 électeurs. Dans l’Equateur Jean- Pierre Bemba me soutient donc tout l’Ouest m’est gagné et à Kinshasa c’est Eve Bazaiba du MLC qui va faire campagne pour m’accueillir tandis que Moïse Katumbi mobilise le Katanga en ma faveur. Quant au Kivu, Vital Kamerhe est, certes, populaire à Bukavu, chez les Bashi, mais dans le Nord du Kivu, le patron c’est Mbusa Nyamwisi et il me soutient. Quand au Kasaï, il est divisé…Les gens ne sont pas idiots : ils savent que le changement, c’est Fayulu…
En reniant leur signature, MM. Kamerhe et Tshisekedi auraient-il conclu un accord, secret ou non, avec le pouvoir actuel ?
Je ne peux pas m’avancer sur ce point, je m ’interdis même d’y penser. Tout ce que je souhaite c’est qu’ils se ravisent et qu’ils reviennent. Lors d’une réunion avec Félix Tshisekedi, nous avions même été jusqu’à imaginer la possibilité d’un tirage au sort…
Ce n’est pas moi qui me suis donné le nom de « gardien du temple », « soldat du peuple »… Les gens savent que je suis constant et c’est la population qui m’avait donné ces surnoms…
Je parle le lingala, le kikongo, je peux m’exprimer en tshiluba, je comprends un peu le swahili. Mais il faut dépasser ces différences : je suis présenté comme une alternative au pouvoir actuel et c’est cela qui compte…C’est pour cela que je suis populaire. Les gens savent aussi que je suis le député qui, au Kivu, a mis à nu la duplicité du M23 ce mouvement qui était soutenu par le Rwanda…
En janvier 2015, c’est moi qui ait mis les gens dans la rue pour protester contre la prolongation du mandat de Kabila. Je n’ai pas peur de prendre des risques car je suis un croyant…
Quel est le maître mot de votre programme, de votre campagne ?
Ce que je vais dire, c’est que vingt ans du système Kabila, cela suffit. Le Congo, avec sa misère terrible, sa paupérisation, est devenu la risée du monde… Tel est le bilan du kabilisme, assorti des l’enrichissement terrible, en milliard de dollars, d’un petit groupe au pouvoir. Arrivés pauvres, Kabila et les siens sont devenus parmi les plus riches du monde. Cela doit finir..Aux Congolais je dirai que je veux apporter un Etat de droit, la paix et la sécurité, que je veux ramener le sourire, dans un Congo libre et prospère…Je dirai aussi « tolérance zéro » pour la corruption…Tout magistrat qui sera pris en flagrant délit de corruption sera radié sur le champ, tout agent de l’Etat sera écarté…Je suis pour un changement radical…

Si le 23 décembre il n’y a pas d’élections, que se passera-t-il ?
Je dis non. S’il n’y a pas d’élection, la CENI sera fautive et devra se dédire, démissionner, et il y aura alors une transition sans Kabila. Il n’y aura pas 36 solutions : le président de la CENI, que je soupçonne de préparer un “chaos électoral”, portera toute la responsabilité de ce qui pourrait survenir…

19 novembre 2018

Congo: la Belgique est aux abonnés absents

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A quelques semaines d’élections générales qui, si tout se passe comme prévu, verront la fin du « règne » du président Joseph Kabila, le Congo est entré dans une nouvelle phase d’incertitudes. A Kinshasa, les ambassades étrangères, pour des raisons de sécurité et aussi de bonne compréhension du processus en cours, ont renforcé leurs effectifs et redoublent de vigilance. Au sein de l’Union européenne, on débat sur l’opportunité de renouveler les sanctions (gel des avoirs à l’étranger, interdiction de voyage) qui frappent certains dignitaires du régime depuis la répression violente des manifestations du début de l’année.
Quant à la diplomatie belge, elle s’efforce, plus que jamais, de pousser l’opposition à s’unir autour d’une candidature unique. Dans un scrutin qui é été réduit à un seul tour, seul un candidat fédérant toute l’opposition aura quelques chances de l’emporter face à la « machine » mise en œuvre par la majorité présidentielle, le Front Commun congolais, une vaste coalition rassemblant plus de 250 partis et associations. Après une antépénultième rencontre qui avait eu lieu en Afrique du Sud, à l’initiative d’une ONG locale activée par la diplomatie belge, c’est en Suisse que l’opposition s’est retrouvée cette semaine pour tenter de se mettre d’accord sur une candidature commune.
Mais si, à l’étranger, la diplomatie belge tente toujours de battre la mesure du « bal des egos » qui meut une opposition privée de ses principaux leaders Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, sur le terrain, à Kinshasa, l’ancienne puissance coloniale est spectaculairement absente. La nouvelle ambassade, au milieu du Boulevard du 30 juin, ressemble à un vaisseau fantôme, et les relations officielles entre Bruxelles et Kinshasa ont atteint leur niveau le plus bas depuis les grandes crises belgo zaïroises qui marquèrent la fin du règne de Mobutu au début des années 90. Qu’on en juge : depuis le début de cette année, l’ambassadeur en poste à Kinshasa Bertrand de Crombrugghe, rappelé puis déchargé de ses fonctions, n’a pas été remplacé, et à Bruxelles non plus la RDC n’a plus d’ambassadeur. Des mesures de rétorsion congolaises, que l’on croyait passagères, se sont installées durablement : réduction des fréquences de Brussels Airlines, progressivement remplacée par d’ autres compagnies comme Turkish ou Ethiopian Airlines et surtout fermeture de la Maison Schengen, où les pays membres de l’espace du même nom avaient accepté de déléguer à des fonctionnaires belges le soin de délivrer des visas vers l’Europe. Au début, cette décision prise par les autorités congolaises ressemblait fort à « une balle dans le pied », car elle visait surtout des nationaux désireux de voyager vers le vieux continent. Aujourd’hui encore, des scientifiques, des artistes (invités par exemple par le musée de Tervuren, nos universités ou les milieux associatifs) sont les premières victimes de ces mesures. Mais au fil des mois, nombreux sont les Congolais, opérateurs économiques entre autres, qui ont découvert que l‘herbe était aussi verte ailleurs, en Turquie ou en Afrique du Sud par exemple et qu’il était possible de négocier certains visas séparés avec des pays comme la France et l’Espagne. Mais surtout, il apparaît que la Belgique est désormais privée d’un extraordinaire outil d’influence et d’une précieuse source d’informations et de contacts, car dans un pays comme le Congo, la délivrance de visas n’est jamais un simple acte technique. En outre, les partenaires européen qui avaient cédé à la Belgique la maîtrise du verrou Schengen commencent à s’agacer du blocage et à trouver des solutions alternatives.
Alors qu’avant la crise, la Belgique se réjouissait d’avoir placé ses diplomates à des postes clés, (Bart Ouvry comme représentant de l’Union européenne à Kinshasa, Koen Vervaeke comme directeur Afrique de l’UE) et que le siège au Conseil de Sécurité (obtenu entre autres en raison de l’ « expertise » africaine) semblait renforcer la capacité d’influence de notre pays, la réalité apparaît désormais bien différente : les liens se distendent durablement, les hommes d’affaires assurent que leur nationalité belge les déforce, et surtout, si elle est loin d’être muette à Bruxelles, à Kinshasa, la diplomatie belge semble aveugle sinon sourde.
« C’est une catastrophe » nous assure un homme d’affaires local, « nous essayons de faire oublier notre nationalité, de nous fondre dans le paysage… Et dans des domaines où l’expertise belge était reconnue, des contrats sont signés avec d’autres intervenants. Ainsi, c’est une association entre l’Espagne et la Chine qui a décroché le méga contrat d’ Inga 4… »
A maintes reprises, le ministre des Affaires étrangères She Okitundu, souvent qualifié de souverainiste mais qui mène une diplomatie efficace (voir ses succès au Vatican, en Afrique du Sud, ou à la Commission des droits de l’homme de l’ONU) ou le porte parole du gouvernement Lambert Mende (qui a bénéficié, lui, d’un visa humanitaire…)ont rappelé les griefs congolais : ils accusent Bruxelles de s’être ingérée dans le processus politique depuis 2016, lorsque le président Kabila avait prolongé de deux ans un mandat qui arrivait à expiration et d’avoir, à différents niveaux, dressé la communauté internationale contre le régime. Mais un poids lourd de l’opposition, Jean-Pierre Bemba, libéré et acquitté cette année par la Cour pénale internationale et interdit de se présenter à l’élection présidentielle par la Cour Constitutionnelle, a lui aussi quelque raison d’en vouloir aux Belges qui n’ont rien fait pour lui permettre de rester en liberté surveillée auprès de sa famille au lieu de purger dix ans de prison à Scheveningen…
Comment expliquer ce qu’on observateur local appelle « un désastre absolu », un « échec total » ? Comment un homme intelligent, un diplomate avisé tel que Didier Reynders a-t-il pu s’enferrer dans le piège congolais, au point d’être « doublé » par le Premier Ministre Charles Michel lui-même, qui mène une sorte de diplomatie parallèle et, à New York, rencontre en tête à tête le président Kabila durant une heure trente alors que son Ministre des Affaires étrangères attend dans un couloir ?
Plusieurs explications sont avancées. La plus évidente est qu’en rappelant son ambassadeur, un homme censé parler avec tout le monde et entretenir des contacts multiples (ce qui lui fut reproché…) le ministre s’est bouché les yeux et les oreilles. La deuxième est un pari hâtif sur certains membres de l’opposition devenu des familiers de la rue des Quatre Bras, comme Moïse Katumbi et sa formation Ensemble. L’ancien gouverneur du Katanga, parti en campagne très tôt a, malgré sa popularité et ses moyens considérables, été rattrapé par des problèmes de passeport et de nationalité et finalement invalidé. Bruxelles a également oublié que les Congolais ont des solidarités multiples : depuis le temps de Mobutu, s’ils sont opposants de jour ou en terre étrangère, la nuit ou une fois rentrés au pays, les adversaires gardent contact avec le pouvoir, car des passerelles existent, au niveau de la région ou de l’origine ethnique, de la famille, des relations, des affaires…Ce n’est pas pour rien que l’opinion se gausse parfois de « Kamerheleon » (Vital Kamerhe) ou voit en Félix Tshisekedi, le seul qui a accepté la machine à voter, le futur Premier Ministre d’un « gouvernement de cohabitation »…Faut-il dire que c’est l’argent qui irrigue tous ces circuits parallèles ? Sans oublier les souvenirs communs : bon nombre d’opposants sont d’anciens collaborateurs de Kabila…
Face à cet écheveau compliqué, Bruxelles a aussi caressé, officieusement, l’idée d’une « transition sans Kabila », soit une autorité transitoire qui préparerait, dans les règles, des élections jugées enfin transparentes et démocratiques. Des noms avaient même été cités, le cardinal Monsengwo, aujourd’hui mis à la retraite par le Pape François, voire le Docteur Mukwege, désormais prix Nobel de la paix. Cette hypothèse négligeait deux facteurs importants : la manière de faire partir un Kabila qui contrôle l’armée et la police, et le désaveu des voisins africains, peu désireux d’encourager chez le voisin un saut périlleux qui pourrait se reproduire chez eux…
Reste à savoir qui a influencé ainsi un homme froid et rationnel comme Didier Reynders. Le nom de son « directeur Afrique » Renier Nyskens, qui fut ambassadeur à Kinshasa et entretint des relations difficiles avec Kabila père, est fréquemment cité, et on le connaît comme un homme sûr de ses convictions, volontiers intransigeant sinon hautain. Revient également, aussi familier que le monstre du Loch Ness, le nom de George Forrest : proche des libéraux, et en particulier de la famille Michel, en bons termes avec l ex-gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, l’homme a le bras long, la rancune tenace. Il s’estime lésé par le régime qui l’a dépossédé de la STL, la Société du terril de Lubumbashi où il retraitait des déchets contenant du cuivre, des déchets mais aussi du germanium, de l’or et autres métaux rares. Un litige financier, portant sur de lourdes créances impayées, l’oppose désormais à l’Etat congolais. Peut-on croire qu’un homme d’affaires, important certes, mais pas le seul sur le terrain, puisse ainsi influencer la politique d’un gouvernement via des ministres libéraux ? D’aucuns expliquent aussi l’intransigeance de Reynders par des calculs politiques : on connaît ses bonnes relations avec la NVA et son patron Bart de Wever bourgmestre d’Anvers, qui soutiendraient une ligne dure à l’égard de Kinshasa. Par ailleurs, le ministre de la Coopération, Alexander De Croo (Open VLD) est aussi le fils de son père Herman, qui fut jadis l’avocat de Mobutu et l’un des patrons d’Utex Africa et demeure un ami personnel de Moïse Katumbi.
Reste à sortir de la crise, qui a des effets négatifs tant pour le Congo que pour la Belgique, pour les 3000 Belges résidant encore au Congo comme pour les dizaines de milliers de Belgo Congolais fidèles à leurs deux patries. D’ici le 23 décembre, qui est toujours la date fixée pour les élections, on ne doit guère s’attendre à des inflexions majeures. Mais si, ensuite, la passation des pouvoirs se déroule sans trop d’incidents, la réconciliation, inévitablement, sera la première priorité du nouveau « patron » du Congo, quel qu’il soit. De part et d’autre, il y aura des prix à payer : au Congo, il s’agira, au minimum, de la décrispation politique, de la libération des opposants et autres « prisonniers emblématiques », tandis que, du côté belge, il faudra envisager un allègement des sanctions et une normalisation des relations entre les deux pays. A la veille des élections en Belgique, Didier Reynders, déjà appelé « commun diviseur » par le dauphin Shadary, sera-t-il l’homme de ce réajustement politique ?

14 novembre 2018

La fin du “candidat unique” de l’opposition congolaise

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Depuis dimanche, les réseaux sociaux congolais explosent car à peine Martin Fayulu avait- il été désigné, à la suite d’un vote, comme candidat unique de l’opposition que deux des signataires, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe se retiraient de l’accord, invoquant la pression de leur base. Quant à la Fondation Kofi Annan, qui avait organisé la coûteuse rencontre de l’hôtel Warwick à Genève, (dont on ignore toujours la source de financement) elle a publié tous les actes d’engagement des protagonistes, qui avaient, entre autres promis de mettre fin à leur carrière politique et d’être soumis à l’ « opprobre de la nation » et à « la sanction de leurs pairs » en cas de non respect de l’accord dit « Lamuka » (réveille toi en swahili…)
En lisant les documents qui avaient obtenu l’assentiment des sept prétendants à l’élection présidentielle, on découvre que le candidat commun s’était engagé à obtenir le rejet de la machine à voter, le nettoyage du fichier électoral, la décrispation, passant par la libération des prisonniers politiques. Or ces positions, fermement défendues par Martin Fayulu, réputé l’un des plus intraitables sur ces points, auraient immanquablement mené à un report des élections. Au cours de ce délai, d’une durée indéterminée, le pouvoir, aurait été partagé et aurait sans doute permis de ramener dans le jeu politique les deux exclus les plus célèbres et les plus soutenus, l’ancien gouverneur Moïse Katumbi et le leader du MLC Jean-Pierre Bemba.
Les motivations des deux « renégats » ont donc pu être multiples : Félix Tshisekedi, on le sait, avait accepté que les élections aient lieu à la date prévue, avec ou sans machine à voter et il n’approuvait guère l’idée d’un autre retard. En outre, l’UDPS, le plus ancien des partis d’opposition, estime, aujourd’hui comme hier, que son temps est venu et les militants de base n’acceptent pas l’effacement de leur candidat qui porte le nom mythique de la famille Tshisekedi. Quant à Vital Kamerhe, son parti l’UNC est lui aussi très bien implanté, surtout dans l’est du pays et ses partisans n’avaient pas caché leur déception devant la mise à l’écart de leur champion.
A ces considérations politiques, l’opinion congolaise, presque unanime, ajoute l’hypothèse d’un « double jeu » qui aurait été mené depuis le début : s’ils avaient été choisis comme « candidat unique », tant Kamerhe que Tshisekedi auraient été prêts à accepter, en cas d’échec électoral devant le dauphin Shadary, un prix de consolation, en l’occurrence le poste de Premier Ministre dans un « gouvernement de cohabitation ». Aujourd’hui que le « candidat unique » Martin Fayulu, a été lâché à peine nommé, les deux hommes, qui avaient déjà mené des pourparlers avec la galaxie Kabila, peuvent espérer être récompensés de leur geste et donc gagner quelque chose, de toutes façons…
On peut se demander aussi comment Martin Fayulu, un vétéran en politique mais dont le parti ECIDE ne dispose que d’un siège à l’Assemblée a pu se retrouver élu candidat unique et donc présidentiable. La réponse, disent les observateurs réside dans le mode de scrutin imposé par la facilitation et en particulier par l’irréprochable et très rigide Alan Doss : chacun des sept candidats, les « validés » (Vital Kamerhe, Félix Tshisekedi, Freddy Matungulu et Martin Fayulu) comme les « invalidés » (Adolphe Muzito, Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi) avaient droit à deux voix. Au deuxième tour du scrutin, les « validés », seuls en piste, pouvaient utiliser l’une de leur voix en votant pour eux-mêmes, et la deuxième pour un autre candidat. « C’est le principe du plus petit dénominateur commun qui a prévalu » décode le politologue Bob Kabamba : « se méfiant du roublard ou de l’orgueilleux qui allaient tout prendre, chacun a préféré voter pour un candidat plus modeste, plus « partageux » et c’est ainsi que Fayulu s’est retrouvé gagnant. »
Or Fayulu, précisément, défendait l’agenda de la communauté internationale, c’est-à-dire obtenir un report des élections et une nouvelle transition, qui aurait permis de faire « monter à bord » les deux vrais poids lourds, Katumbi et Bemba, désormais autorisés à se présenter au nom de l’inclusivité et qui auraient évincé tous leurs rivaux…
Faut-il dire que le Front Commun du Congo, créé autour du dauphin de Kabila, n’est pas resté inactif : utilisant ses réseaux et ses moyens financiers, il a tout mis en œuvre pour faire échouer, une fois de plus, une stratégie qui voulait mener à un changement de régime et à l’installation au pouvoir de personnalités plus familières que l’inconnu Shadary ou qu’un Kabila qui, cette année, a tenu à modifier le code minier et à augmenter la redevance des multinationales…
Que l’opposition congolaise, après tant de rencontres, d’efforts diplomatiques et de pressions multiples, se soit montrée incapable de s’unir sur une candidature unique, seule capable de remporter le scrutin à un tour, confirme aussi le vieux proverbe selon lequel « il est inutile de mener à l’abreuvoir un cheval qui n’a pas soif »…

12 novembre 2018

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Même si l’élection de Martin Fayulu comme candidat unique de l’opposition a clarifié le choix qui devrait être offert aux électeurs congolais le 23 décembre, les répercussions de ce vote surprise ne sont pas encore calmées. C’est au sein de l’UDPS, Union pour la démocratie et le progrès social, que les réactions sont les plus vives : à Kinshasa des jeunes militants du parti s’en sont pris à des effigies de Félix Tshisekedi, l’ont accusé d’avoir « trahi » et d’aucuns ont même demandé sa destitution. En fin de journée, le fils d’Etienne Tshisekedi a fini par craquer : il a retiré sa signature de l’accord de Genève et annoncé qu’il maintenait sa propre candidature. La veille, il s’était incliné à l’issue de deux tours de scrutin entre les sept candidats à la présidence et avait finalement accepté la désignation de Fayulu, déclarant « la loi est dure mais c’est la loi… ». SI cette décision prive Fayulu les voix de l’UDPS, un parti très présent à Kinshasa et dans le Kasaï, les chances du candidat en seront très diminuées…
Dans les rangs de l’UNC (Union nationale pour le Congo) de Vital Kamerhe, l’autre favori de cette « primaire de l’opposition » la déception est vive également, car l’ancien président de l’Assemblée nationale apparaissait comme un présidentiable sérieux. Dans l’Est du pays, qui représente 60% des électeurs, ses partisans n’ont pas accepté de porter leur vote sur un originaire du Kwilu ayant vécu toute sa vie dans la capitale et, finalement, Vital Kamerhe à son tour s’est incliné, retirant la signature donnée à Genève…
Ce double retrait torpîlle le projet de candidature unique, qui était porté à bout de bras par les émissaires étrangers, Occidentaux surtout, désireux d’abolir le système Kabila et qui oublie qu’aucune solution durable ne peut être concoctée en dehors des frontières du pays et à l’insu des “bases” populaires…
Si Martin Fayulu devra tenir compte des autres candidatures, il ne sera pas pour autant dépourvu d’atouts. En effet,
si des commentateurs estiment qu’il ne serait connu et populaire qu’à Kinshasa et ne donnent pas cher des suffrages qu’il pourrait remporter dans les provinces, c’est qu’il font bon marché de plusieurs atouts dont dispose l’ “ex sinon futur” candidat unique de l’opposition : près de trois décennies d’expérience politique, de précieux relais au sein de la société civile et des églises, une popularité certaine à Kinshasa due à son engagement dans les marches pacifiques et les manifestations où il lui arriva même d’être blessé par la police… A cela s’ajoute le fait qu’originaire du Kwilu et ayant grandi dans la capitale, il représente le « centre » du pays, une région qui, depuis l’indépendance, n’a jamais été représentée à la tête du Congo. En outre, les électeurs congolais, toute considération ethnique mise à part, seront sans doute conscients du fait que, s’ils veulent réellement abolir le « système Kabila », c’est à Martin Fayulu qu’ils devront accorder leur confiance.
Cela étant, bien des obstacles subsistent, indépendamment des réticences de l’UDPS et de l’UNC. En effet, celui qui incarne désormais les espoirs de l‘opposition est un homme aux convictions bien arrêtées, qui se montre depuis longtemps très critique à l’égard de la Commission électorale indépendante : depuis des mois il récuse la « machine à voter » et dénonce le fait que six millions d’électeurs aient été enregistrés sans empreintes digitales. Sur ce dernier point, faut il rappeler que les citoyens, lorsqu’ils se présenteront dans les bureaux de vote, devront présenter leur carte d’électeur mais non leurs empreintes. En outre, la présence massive de témoins et d’observateurs pourrait empêcher d’éventuelles manipulations de la machine à voter. C’est dans ce but que l’Eglise catholique s’est attelée à la formation de 40.000 observateurs électoraux, qui seront donc déployés dans un bureau de vote sur deux. Si les partis politiques, les associations de la société civile, les autres confessions religieuses pouvaient à leur tout déployer des observateurs en nombre suffisant, il deviendrait de plus en plus difficile de manipuler le vote ou de subtiliser les bulletins papier qui seront glissés dans les urnes et dont le comptage sera le seul valable. Par contre, s’il se confirmait, le rejet radical de la machine à voter rendrait les opérations électorales impossibles pour des raisons logistiques. Dans ce cas, les élections tant attendues et exigées ne pourraient qu’être reportées, ce qui ouvrirait la voie à de nouvelles aventures, comme une « transition sans Kabila ». En effet, si les élections ne peuvent avoir lieu le 23 décembre, les sept leaders réunis à Genève entendent réclamer la démission de la CENI et celle de Joseph Kabila. Ce qui représente un saut dans l’inconnu…

11 novembre 2018

Face au “dauphin”, Martin Fayulu, un autre candidat surprise

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Une fois de plus, les Congolais ont créé la surprise : la désignation d’Emmanuel Shadary a pris de court les ténors de la majorité présidentielle, celle de Martin Fayulu comme candidat unique de l’opposition déjoue tous les pronostics.
La cause a failli sembler désespérée : ni en Belgique, ni en Afrique du Sud, ni même à Genève, les sept principaux candidats à l’élection présidentielle n’avaient réussi à se mettre d’accord sur un seul nom et les divers médiateurs, dont cette semaine le Britannique Alan Doss, ancien patron de la Monusco, étaient sur le point de jeter l’éponge. Cette fois cependant, alors que la date des élections du 23 décembre se rapproche et que la CENI poursuit le déploiement de ses machines électorales et de sa logistique, il y avait urgence. C’est pourquoi la « communauté internationale » bien décidée à voir émerger un concurrent de taille à défier le dauphin de Kabila, n’avait pas lésiné sur les moyens : les sept candidats à la présidence avaient été enfermés à huis clos dans un hôtel genevois, privés de leur portable, tablettes et autres moyens de communication !
Jusqu’au bout, deux camps s’étaient dessinés autour des deux favoris. D’un côté Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale et président de l’UNC (Union nationale congolaise). Un politicien expérimenté, assuré d’une large base électorale dans l’Est et en particulier au Sud Kivu sa province d’origine, mais toujours soupçonné d’avoir gardé le contact avec Joseph Kabila. En face de lui, Félix Tshisekedi, assuré du soutien de l’UDPS, le parti fondé par son père Etienne (dont la dépouille repose toujours dans un funérarium d’Ixelles) et du vote des Kasaïens, longtemps écartés du pouvoir et jugeant leur heure venue. Désireuse de mettre fin au plus vite à l’ère Kabila, l’UDPS avait d’ailleurs, de manière surprenante, accepté l’usage de la « machine à voter » et résolu d’aller aux élections à la date convenue. Se sentant adoubé par son père lui-même, en dépit de ses faibles qualifications, Félix Tshisekedi aura bataillé jusqu’au bout mais le choix de sa candidature aurait divisé l’électorat et affaibli les chances de vaincre le « dauphin ».
Quant à Martin Fayulu, nul n’aurait osé parier sur le fondateur de ECIDE « engagement pour la citoyenneté et le développement ». Ayant sa base électorale à Kinshasa, cet ancien homme d’affaires était présenté comme un homme plus proche de la société civile que des cercles du pouvoir, dépourvu de larges connections populaires ou ethniques. C’était négliger les chances du plus petit dénominateur commun. En réalité Martin Fayulu, né le 21 novembre 1956 à Kinshasa, est un homme politique expérimenté et un intellectuel reconnu, qui, après une maîtrise à l’Institut supérieur de gestion de Paris obtint un MBA à San Francisco. Economiste, homme d’affaires, il rejoint le groupe pétrolier Mobil à Kinshasa en septembre 1984 et termine sa carrière en Ethiopie, au poste de Directeur général de Exxon Mobile après avoir assumé diverses responsabilités au sein du groupe, aux Etats Unis comme dans plusieurs pays africains. Au début des années 90, il se lance en politique et préside le Forum pour la démocratie et le développement, membre de l’Union sacrée de l’opposition, il participe à la Conférence nationale souveraine puis est élu au Haut Conseil de la République.
Son parcours politique n’a rien à envier à celui de son désormais rival Emmanuel Shadary : en 2006, il est élu à Kinshasa député national et provincial, mais choisit l’Assemblée provinciale, en 2011 il est élu député national à la tête de son parti ECIDE et devient coordonnateur des Forces acquises au changement, une plate forme qui regroupe vingt partis politiques. Durant toutes ces années d’engagement politique, Martin Fayulu a tenu à garder son indépendance financière, investissant les économies de sa vie professionnelle dans l’hôtellerie et l’immobilier. Ce qui lui permet de connaître de l’intérieur les défis du développement dans un pays tel que le Congo, un sujet qu’il aime détailler lors de ses rencontres avec la presse.
Alors que, depuis l’expiration du mandat de Joseph Kabila en 2016 le climat politique s’est durci et que s’est renforcée la répression des mouvements citoyens, Martin Fayulu a veillé à garder le contact avec les jeunes de Lucha et avec les laïcs chrétiens, il a partagé ses réflexions avec le Docteur Mukwege et d’autres intellectuels et il est bien introduit dans les ambassades occidentales, dont la Belgique.
Si ses anciens compagnons de route ne le poignardent pas dans le dos et si le pouvoir ne lui découvre pas soudain un dossier qui permettrait d’invalider sa candidature, Martin Fayulu représente pour le « dauphin » Emmanuel Shadary un adversaire non négligeable, un homme qui lui aussi saura recevoir et donner des coups et sa candidature peut contribuer à renforcer la crédibilité des prochaines élections…

11 novembre 2018

Les Congolais, éternels absents des commémorations historiques

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Alors que le président rwandais Paul Kagame, qui se trouve aussi à la tête de l’Union africaine, était présent à la table d’honneur qui suivit la cérémonie de commémoration de la fin de la première guerre mondiale, aux côtés de plusieurs chefs d’Etat d’Afrique francophone, la République démocratique du Congo brillait par son absence. Le président Kabila avait-il décliné l’invitation, ou été oublié en ces temps où les Occidentaux lui battent froid et sont en quête d’un successeur, ou aurait-il été lui aussi victime de la fermeture de la Maison Schengen ? Quelles qu’en soient les raisons, cette politique de la chaise vide représente une injure à l’ histoire et une méconnaissance du sacrifice qui fut naguère imposé à la population congolaise.
Rappelons que lorsque la première guerre mondiale éclate en Europe, le Congo belge est théoriquement neutre. Mais le 4 août 1914, lorsque la Belgique est contrainte d’entrer en guerre, les marines alliées sont autorisées à naviguer dans ses eaux. Le 29 août 1914 le Congo entre officiellement en guerre après que l’Allemagne ait lancé des opérations à Mokolobu et Lukuga, en réponse aux attaques allemandes qui, elles-mêmes, répondaient aux assauts britanniques. A l’époque, la Force publique représente plutôt une force de police et se compose de 15.000 soldats africains commandés par quelques centaines d’officiers et de sous officiers belges. La frontière nord du Tanganyika est gardée par 800 hommes et 2700 hommes sont déployés au Katanga.
Malgré ces effectifs relativement modestes, la Force publique participera à quatre campagnes : celle du Cameroun auprès des troupes coloniales françaises, celle de Rhodésie du Nord aux côtés des Britanniques, celle de Tabora en Afrique orientale allemande et enfin celle de Mahenge , également en Afrique orientale. L’objectif de la Belgique est de sécuriser les frontières du Congo mais aussi de conquérir une partie des territoires de la colonie allemande. Les Belges veulent garantir leur place aux négociations d’après guerre et souhaiteraient, entre autres, obtenir des portions de la rive gauche du fleuve Congo et renforcer leur position en tant que puissance coloniale. Si les troupes de la Force publique ne dépasseront jamais les 20.000 soldats, en revanche, les porteurs, souvent recrutés de force via les chefs traditionnels, seront près de 260.000, ce qui, pour l’époque, représente une ponction énorme. En juin 1918, Kigali, Usumbura, Kitega, Nyanza, Udjiji puis finalement Kigoma, des places fortes allemandes, tomberont aux mains de la Force publique. Cette dernière, sous la direction du général Tombeur, remportera le 19 septembre une victoire militaire majeure, celle de Tabora, capitale de l’Afrique orientale allemande.
Au cours de cette campagne de six mois, on estime que 11.100 porteurs ont été tués. Par la suite les réquisitions deviendront de plus en plus difficiles mais se poursuivront tandis que le Congo produira les vivres et les minerais indispensables aux troupes alliées. La campagne de Mahenge, au sud de Tabora, se terminera le 9 octobre 1917 et elle aura entraîné la mort de près de 3000 porteurs permanents.
Au lendemain du conflit, la Belgique désormais reconnue puissance coloniale, aura conquis le droit de s’asseoir à la table des vainqueurs et plus tard, elle se verra confier le protectorat du Rwanda et du Burundi.
Le ministère des Colonies publiera alors le nombre officiel des victimes : 3.891 soldats et 23.954 porteurs tués entre le 1er août 1914 et le 11 novembre 1918, pour 1290 officiers et sous officiers européens tués durant la même période.
Alors qu’elles ont remporté plusieurs des rares victoires belges de la guerre, les troupes coloniales ne seront pas associées aux fêtes de la victoire en Europe. Après la deuxième guerre mondiale, la Force publique congolaise qui n’avait combattu que sur le sol africain, (en Ethiopie entre autres) ne fut, à nouveau, pas invitée à participer au défilé des troupes alliées
Un siècle après le 11 novembre 1918, les Congolais sont toujours absents de la commémoration d’une victoire dont ils ont cependant payé le prix.

10 novembre 2018

Roland Mahauden, le vieux pirate, a quitté le bateau

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Roland Mahauden, le vieux pirate du Théâtre de Poche, a baissé la voile. Il ne passera plus près du feu ouvert, ne s’arrêtera plus près du bar construit de ses mains, il ne saluera plus les amis sous les arbres du Bois de la Cambre et seul son souvenir, son exemple, encourageront encore les jeunes talents. Même s’il avait passé la main à Olivier Blin, son talentueux successeur, Roland Mahauden, qui avait lui-même succédé à Roger Domani, était resté l’âme du Théâtre de Poche, son inspirateur voire son provocateur en chef.
Avec Roland, depuis des années, c’était le monde qui entrait en bourrasque dans ce petit havre de brique. Chaque spectacle était un combat, un défi, et souvent une découverte : on se souvient des « Monologues du vagin » d’Eve Enssler qui tint l’affiche durant des semaines, du « Bruit des os qui craquent » qui évoquait le sort des enfants/filles soldats de l’Est du Congo, de « Délestage » de David Ilunga, et de tant d’autres spectacles, évènements ou coups de poings.
Mahauden n’était pas bardé de diplômes et n’exigeait pas grands moyens : « donnez moi un comédien, une chaise, une lampe et je vous monte un spectacle » disait il quelquefois en riant devant le recours aux nouvelles techniques, de video entre autres.
Pour lui, ce qui comptait, c’était la vision, l’enthousiasme. Il avait l’art de repérer les talents et, comme un sculpteur patient, il sortait des inconnus de leur gangue, ou amenait des comédiens plus chevronnés à se lancer sur des pistes nouvelles, jusqu’au bout d’eux-mêmes. Aventurier du théâtre, Mahaudn était aussi un baroudeur, il ferraillait sur les questions de société, la légalisation du cannabis, les enfants soldats, le viol, l’adoption…Cet homme libre d’esprit savait toucher les points sensibles, faire du bien tout en faisant mal. Pour lui , le théâtre c’était aussi être en prise sur le monde, ouvrir les débats, accroître la part de liberté de chacun. Comme un chat efflanqué, il avait eu plusieurs vies : para commando au Congo dans les années 60, danseur, comédien, grand voyageur devant l’ Eternel, metteur en scène déroutant et inspiré. Sa vie était faite de passions fortes, pour ses amis et son équipe, pour des causes comme la Palestine ou pour le Congo. Ah le Congo ! Jusqu’au bout, à Kinshasa, à Kisangani, au Kivu, il tenait à y retourner. Il aimait marcher dans la poussière de la capitale et saluer de leur nom les mamans du trottoir d’en face. Il ramenait ses spectacles sur les lieux qui les avaient inspirés, et, sur la scène du Tarmac des auteurs à Kinshasa ou à l’Alliance française de Bukavu, il obligeait les spectateurs congolais à éteindre leurs portables et à regarder en face certaines réalités de leur propre pays. A Kisangani, il avait créé une école du théâtre, où il organisait des formations et découvrait de jeunes talents. Un jour un ramena du Congo un certain David Ilunga, présenté comme une « pépite » . Ce jeune homme qui mettait des mots sur ses révoltes et habitait le plancher nu des scènes, Mahauden l’avait fait venir en Belgique pour prendre le temps de polir ce dimant brut tout en préservant son éclat. Après des mois de travail, « Délestage » fit salle comble et remporta le Prix de la critique.
Sous les frondaisons du bois de la Cambre, dans ce petit théâtre qui était un peu sa maison, sa famille, Mahauden va nous manquer. Mais lorsque le vent soufflera dans les hêtres et que sur la scène, les nouvelles générations joueront à leur tour la vie et la mort ou parleront d’amour, l’ami Roland sera toujours là, comme un vieux pirate passé à la légende, invisible mais jamais oublié.

8 novembre 2018

Une boule puante sur le Docteur Mukwege

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Avant même le début de la campagne électorale, on peut s’attendre à ce que la RDC soit le paradis des fake news… La dernière en date ressemble plutôt à une boule puante, lancée contre une icône, le Docteur Mukwege, qui recevra en décembre prochain le prix Nobel de la paix. Qu’on en juge : signée « Flashinfo »relayant un certain « E.G. Pour TVCom » des informateurs jusqu’à présent inconnus faisaient savoir que mercredi matin une « violente altercation » avait opposé, à Bruxelles, dans les salons de l’hôtel Hilton (qui s’appelle depuis longtemps The Hotel et qui ne se trouve pas à saint Josse mais soit…) l’ancien gouverneur Moïse Katumbi et le Docteur Mukwege. Le médecin chef de Panzi aurait traité l’opposant d’ « incapable » et de « lâche »et le pugilat aurait obligé la police belge à intervenir tandis que la directrice de la police aurait même été giflée !
Rien de tout cela n’est vrai ; au moment des faits allégués, le docteur se trouvait à Bukavu aux côtés de ses malades, Moïse Katumbi a démenti dans un tweet et il n’est certainement pas homme à se comporter de la sorte tandis que la direction de l’hôtel envisage de porter plainte. Bref, il s’agît d’une fake news, d’une information fausse mais qui a été largement diffusée sur les réseaux sociaux qui deviennent de plus en plus des instruments de pollution des esprits. Reste à savoir d’où vient le coup. Si les « services » congolais sont évidemment montrés du doigt (mais sont ils réellement aussi bêtes ?) d’autres manipulateurs de l’opinion peuvent exister : des jaloux, des zélotes du régime qui croient bien faire, des « agités du bocal », Congolais ou étrangers…Tout ce qu’il faut retenir, c’est que les passions peuvent mener à la violence, mais aussi à l’imbécillité et pire encore, concilier les deux. Sur Internet, devenu un champ de bataille sans frontières, tous les coups sont permis. Et impunis.

4 novembre 2018

Kin Kiey Mulumba, une candidature de révolte

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L’itinéraire de Tryphon Kin Kiey Mulumba résume à lui seul trente années de l’histoire du Congo. Journaliste diplômé au départ, formé durant 15 ans à l’agence Reuter, il est d’abord connu pour avoir créé « le Soft International » dont il est le principal contributeur et qui deviendra, par ses qualités d’écriture et d’information, le meilleur des magazines congolais. Mais Kin Key ne se contente pas d’écrire : il sera le dernier porte parole du président Mobutu, jusqu’à la chute de ce dernier en 1996 et, par la suite, lorsqu’apparaît le RCD Goma soutenu par le Rwanda, le journaliste quitte sa villa de Waterloo pour se retrouver à Goma où il se charge des communications du mouvement rebelle.
Ayant fini par rejoindre le parti de Joseph Kabila, Kin Kiey deviendra ministre des télécommunications et mettra en service la fibre optique. Considéré comme un fervent partisan du président sortant, dont il fut assez proche, Kin Kiey a cependant créé la surprise lorsqu’avant même la désignation du dauphin Emmanuel Shadary Ramazani, il annonça qu’il déposerait sa propre candidature à la présidence de la République et il s’acquitta des 100.000 dollars exigés par la CENI.
De passage à Bruxelles où, à toutes fins utiles, il a pris contact avec les milieux d’affaires, Tryphon Kin Kiey a accepté de s’expliquer sur ce qui peut apparaître comme un revirement : « ma candidature a été inspirée par la révolte ; je trouve que le sort réservé au président Kabila a été injuste. Voyez la région : Sassou à Brazzaville, Bongo à Libreville, Kagame au Rwanda pour ne pas parler de Byia au Cameroun, tous les chefs d’Etat, plus âgés que Joseph Kabila sont en quelque sorte « autorisés » à demeurer au pouvoir. Quel crime a donc commis notre président » ?
Ayant conservé son regard de journaliste, l’ancien ministre estime que « Kabila, au fil des années, à mûri, réussi à maîtriser les enjeux. Mais il a été trahi par son entourage où chacun fait sa cour tout en soutenant en même temps un ou plusieurs partis d’opposition. C’est une situation comparable à celle que vécut François Hollande en France : être trahi par les siens. La classe politique qui dépendait de Kabila n’a pas fait preuve de cohésion. Ma candidature est une candidature de révolte face à ce complot ; Kabila a été détruit par son establishment qui l’a poussé dans un gouffre de mal gouvernance qui l’a fait rejeter par le monde. Quand cet entourage aura fini avec Kabila, il pourra survivre sans lui… »
Aujourd’hui, KIn Kiey doute fortement des chances du dauphin : « il ne touchera pas le cœur des Congolais et même au sein du parti, les caciques ne le soutiendront pas, ou à contre coeur. Du reste, sa nomination a surpris tout le monde : c’est l’ancien premier ministre Matata Mponyo qui était donné gagnant, mais chacun savait que ce technocrate efficace mais orgueilleux était impopulaire. Shadary, lui aussi originaire du Maniéma, apparaît donc comme un deuxième choix, désigné pour des raisons familiales et sentimentales… »
Kin Kiey, comme beaucoup d’observateurs traditionnels, croit lui aussi que les Congolais votent d’abord pour des raisons « tribales », en fonction de leur région ou de leur ethnie et non selon des critères politiques. Une grille de lecture qui lui permet déjà de spéculer sur les résultats : « originaire de Bukavu, Vital Kamerhe aura le soutien de l’Est où il sera en compétition avec Bahaki Lukwebo, le Kasaï votera pour Félix Tshisekedi, l’Equateur, déçu de l’éviction de Jean-Pierre Bemba, va bouder ou choisir José Makila originaire de Mbandaka. Le Katanga regrette l’absence de Moïse Katumbi… »
Quant à son propre avenir, Kin Kiey Mulumba élu à Masi Manimba dans le Bandundu, rappelle que cette province centrale est ce qu’on pourrait appeler un « swing state » : « ce fief d’Antoine Gizenga, leader du Palu (parti lumumbiste unifié qui a appelé à voter pour Shadary) compte des liens très forts avec Kinshasa, dont 35% des habitants viennent de la province du Bandundu. »
Autrement dit, l’ « Ouest » c’est-à-dire le Bandundu, l’Equateur, une bonne partie des électeurs de Kinshasa, pourraient refuser d’être à nouveau dirigés par un ressortissant de l’Est et choisir l’inusable Kin Kiey. Ce dernier s’est lancé dans la bataille en estimant que, dans cette élection à un seul tour, il aura ses chances de l’emporter, à condition que l’opposition échoue à désigner un candidat unique. .
Familier du pouvoir l’ancien journaliste connaît très bien Emmanuel Shadary, qui fut l’un des fondateurs du parti de Kabila. Il le décrit comme « un cogneur, qui n’hésite pas à rendre les coups et à renvoyer les injures, alors que Kabila encaissait en silence. Un homme qui, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur était partisan de la manière forte… »
Même s’il met en cause la machine à voter et estime qu’elle pourra être truquée, Kin Kiey croit cependant en ses chances personnelles, un optimisme démontre aussi la résilience des anciens mobutistes qui, aujourd’hui comme hier, parlent plus de leur personne que de leur programme. « Notre pays est à la croisée des chemins » se contente de rappeler Kin Kiey, « alors qu’il est l’un des plus riches du monde, il a disparu des écrans radars… »