29 mai 2018

Le professeur Maindo se voit interdire de quitter Kinshasa

Catégorie Non classé

Professeur de sciences politiques à l’Université de Kisangani, Alphonse Maindo est un homme qui n’a pas froid aux yeux : non content d’avoir dénoncé un trafic de faux diplômes et s’être attiré l’ire d’un colonel, il a animé une conférence de presse à Bruxelles aux côtés du Docteur Mukwege et d’un autre intellectuel, le professeur Mbata. Les trois hommes ont défendu l’idée d’une « transition citoyenne » qui ne serait pas organisée par l’actuelle CENI (Commission électorale indépendante) mais par une instance neutre et provisoire. Les vives critiques adressées au pouvoir en place ne sont pas passées inaperçues à Kinshasa : arrivé dans la capitale mardi matin, le professeur Maindo qui devait se rendre à Brazzaville pour participer à une conférence s’est vu empêcher, mardi à 13 heures, de prendre la navette et de se rendre dans le pays voisin. Un fonctionnaire lui expliqua qu’il ne faisait qu’appliquer une instruction selon laquelle les professeurs d’université et les médecins ne peuvent quitter le territoire de la République démocratique du Congo sans l’autorisation de leur ministre de tutelle. « Jamais je n’avais entendu parler de cette autorisation et personne n’a pu montrer le texte de référence » nous a expliqué le professeur Maindo joint par téléphone. Après avoir attendu jusque 16 heures, le politologue a renoncé à la traversée. Si cette exigence d’autorisation devait se confirmer, elle viserait directement les membres d’une équipe de douze professeurs issus de quatre universités qui se sont déjà réunis à Bukavu, Kisangani, Lubumbashi et qui envisagent, à Kinshasa aussi, de lancer un appel aux Congolais afin qu’en réclamant leurs droits démocratiques, ils finissent par atteindre une « masse critique » qui devrait mener, espèrent ils, à une « transition citoyenne » c’est à dire sans Kabila…Tout indique aussi que le professeur Maindo est sanctionné pour les propos tenus la veille à Bruxelles…

29 mai 2018

Le Docteur Mukwege plaide en faveur d’une transition citoyenne

Catégorie Non classé

« Notre peuple vit en étranger sur le sol de ses ancêtres »…Le verdict proféré par le Docteur Mukwege est sans appel et les deux professeurs d’université qui l’accompagnent, le constitutionnaliste Gabriel Maindo et le politologue André Mbata, ajoutent : « seules des élections libres, transparentes et réellement démocratiques pourront mettre fin à la crise politique que traverse notre pays, une crise qui est avant tout de légitimité. » Ces trois intellectuels congolais, qui se sont déjà réunis avec leurs collègues professeurs d’université à Bukavu, Kisangani et Lubumbashi se sont cette fois exprimés à Bruxelles, dans l’intention de toucher à la fois l’Union européenne et son Conseil général qui va débattre cette semaine de la situation en RDC et leurs compatriotes de la diaspora, plus organisés en Belgique que partout ailleurs.
Les trois intervenants, s’exprimant à la tribune du Press Club, ont identifié ce qu’ils appellent le « triangle du glissement », c’est-à-dire les trois institutions qui, à leurs yeux, mettent tout en œuvre pour que Kabila puisse rester au pouvoir (alors que son mandat a expiré depuis décembre 2016…) : la présidence de la République, une Cour constitutionnelle « aux ordres » et la CENI (Commission électorale nationale indépendante) qui serait inféodée à la majorité présidentielle « son président Corneille Nangaa assiste même aux réunions de la MP »…
Le bilan humanitaire, tiré par le Docteur Mukwege, est désastreux : « le Congo est en déliquescence, il se meurt… Alors que les enfants du Kasaï sont en train de mourir, que 13 millions de Congolais dépendent de l’aide humanitaire dont 7 millions vivent dans une insécurité alimentaire grave, on se moque de la population et ce gouvernement qui a déjà spolié le peuple est incapable d’agir… »
Désavouant totalement le pouvoir en place, qu’ils estiment incapable d’organiser des élections libres et démocratiques, les trois hommes estiment que la seule solution réside dans une « transition citoyenne », c’est-à-dire la mise en place d’une équipe provisoire qui serait chargée de remettre le Congo sur la voie d’un scrutin qui mettrait fin à la crise de légitimité. Les membres de cette équipe de transition devraient être des hommes qui n’auraient pas d’autre ambition que remettre leur pays sur le chemin des élections avant de s’éclipser.
Reste à savoir où trouver « la pièce manquante du puzzle », c’est-à-dire la manière d’obtenir cette transition citoyenne. Sur ce point, les intellectuels restent discrets, se bornant à rappeler que l’article 64 de la Constitution autorise tout citoyen à utiliser tous les moyens à sa disposition pour faire respecter la loi fondamentale si elle vient à être violée. Volontiers emphatiques ils assurent que » mourir pour mourir, autant que ce soit pour une bonne cause » et rappellent le sens des deux premiers mots de l’hymne national « Debout Congolais ». De même, ils passent sous silence l’attitude des pays de la région qui tirent tous profit de la faiblesse du Congo tout en s’inquiétant des conséquences d’éventuels débordements. Tout au plus le Docteur Mukwege rappelle-t-il que, face à tous les besoins de l’Occident, voire des progrès de la technologie, « le Congo a toujours répondu présent : il a fourni successivement le caoutchouc, le cuivre, l’uranium, le coltan (colombo tantalite) et aujourd’hui le cobalt dont il possède 80% des réserves mondiales ».
S’il ne se prononce pas sur ses ambitions personnelles, les conclusions du médecin chef de Panzisont plus politiques que jamais : « les élections prévues pour cette année ne vont rien résoudre ; il faut une rupture véritable, suivie d’une transition citoyenne. Pour cela , nous avons besoin de tous : cela prendra du temps, mais le peuple vaincra… »

27 mai 2018

Au Kivu les violences sexuelles se sont répandues comme une épidémie

Catégorie Non classé

Les « mamans chéries » de Panzi tentent de réveiller l’espoir
Envoyée spéciale
La violence sexuelle se propagerait elle comme une épidémie ? Jadis, la plupart des femmes qu’accueillait l’hôpital de Panzi, au Sud Kivu, avaient été victimes de groupes armés souvent d’origine rwandaise… Les témoignages des victimes évoquaient la guerre, le désir de conquérir des terres, de s’emparer de carrés miniers, de mener une politique de terreur à l’encontre des populations civiles..Horrifiés, les Congolais se récriaient « une telle violence n’est pas dans nos traditions elle a été amenée par la guerre, par les étrangers… »
Aujourd’hui, la plupart des victimes écoutées et soignées par le Docteur Mukwege livrent des récits tout aussi désespérés mais beaucoup plus simples : les viols ont été commis par des voisins, des habitants du quartier, des soldats démobilisés…
Alors que nous circulons dans les couloirs de l’hôpital, la petite Gabrielle , (son nom a été changé…)11 ans, se précipite dans les bras d’Esther, sa « maman chérie ». Chargée de l’accompagnement psychologique des victimes, Esther suit la petite durant tout son séjour et lui rendra visite deux fois par semaine lorsqu’elle sera rentrée dans sa famille. Fluette, le visage chiffonné comme celui d’un petit chat sauvage, Gabrielle est sourde et muette et dans les bras d’Esther, elle fait le plein de caresses. Alors que ses seins ne sont pas encore formés, son ventre gonflé ressemble à une excroissance bizarre : la petite doit accoucher dans deux mois ! Le Docteur Neema qui la suit de près raconte, d’une voix empreinte de colère, que la gamine, incapable de se défendre, a été violée à plusieurs reprises, sans doute par des voisins, dans un quartier populaire de Bukavu.
S’exprimant par gestes, Gabrielle a déjà fait comprendre que si l’enfant est une fille, elle la gardera. Mais un garçon, elle le fera mourir…
Alliance Rukangira, assure, elle, « qu’elle ne sait pas quoi faire de sa vie… »Sa grand-mère, qui vivait à Kalehe, sur les bords du lac Kivu, l’ a un jour envoyée en forêt chercher du bois de chauffage. Alors qu’elle rassemblait ses fagots, un garçon sorti de la forêt l’a fait tomber au sol et lui a rempli la bouche de terre pour qu’elle ne crie pas. Au retour, malgré la douleur, la petite n’a rien dit. Plus tard, comme ses règles ne venaient pas, elle a été obligée d’expliquer ce qui s’était passé. Si la grand-mère l’a envoyée à Panzi, ses parents l’ont chassée :« pour notre famille, la honte était telle que mon père a quitté la maison, que ma mère m’a retiré son affection, elle ne veut plus me voir… »
La vie de cette fille de 18 ans s’est brisée d’un coup : « j’attends l’accouchement, qui aura lieu dans un mois, et ensuite je ne sais pas ce que je deviendrai…Alors que j’étais en cinquième année, j’ai arrêté l’école, ma famille ne voudra rien savoir d’un enfant dont elle ne connaît pas le père. Je ne sais même pas où je logerai avec le bébé… C’est la honte…»
Avec des gestes tendres, « maman Esther » caresse la jeune fille et lui promet : « tu es avec nous, on ne te laisseras pas tomber.. Déjà nous avons déposé plainte, mai surtout, tu seras hébergée à la Maison Dorcas, le temps d’apprendre un métier, coudre, produire du savon, des paniers…On verra… Tu ne seras pas seule… »
SI de tels « viols de proximité » sont de plus en plus nombreux, les femmes du Kivu sont encore victimes de la violence des groupes armés terrés dans la forêt et qui subsistent grâce au commerce de l’or dont ils ont réussi à s’emparer…C’est ainsi que le 18 février dernier, dans le village de Kabikokole, près de Mwenga, dans la grande forêt, un groupe de guerriers Mai Mai (des milices villageoises, initialement constituées pour combattre les Rwandais mais ayant souvent dégénéré dans le banditisme) a mené une attaque nocturne. « Brandissant des torches, des hommes armés ont fait irruption dans la case » raconte Byiangoga Bwesesa, une mère de famille de 35 ans. « Alors que mon mari et mes enfants prenaient la fuite, j’ai été jetée au sol, frappée, ligotée avec des câbles. On m’a ouvert les jambes pour me fouiller (dans notre région, c’est souvent dans leur vagin que les femmes dissimulent un peu d’or…) puis les hommes sont passés sur moi. Ils puaient l’alcool et ils ont pris l’argent que nous gardions dans une mallette. »
Les assaillants, une vingtaine d’hommes armés jusqu’aux dents et qui tiraient à balles réelles, ont alors obligé les villageois à les suivre en direction de la grande forêt. Bwesesa se souvient : « nous avons gravi des montagnes en marchant de nuit, à chaque halte les filles et les femmes étaient violées à nouveau… Je pleurais mon mari et mes trois enfants que je n’ai toujours pas retrouvés… »
Dans ces forêts impénétrables, l’armée congolaise ne s’est pas manifestée, les Casques bleus de la Monusco sont demeurés invisibles. Seul l’hôpital de Panzi a décidé d’intervenir : «lorsque le Docteur Mukwege a été mis au courant de notre enlèvement, il a envoyé une équipe mobile à notre recherche… »
Le Docteur Sylvain, parti avec des infirmiers et une psychologue a gardé des photos de l’expédition : un petit groupe de civils en tenue blanche qui abandonnent leurs véhicules lorsque la piste se termine, s’aventurent sur des ponts de lianes, franchissent des rivières, des torrents de boue et finissent par retrouver 53 civils abandonnés en forêt par les assaillants…La plupart des femmes ont été soignées sur place et ramenées dans leur village pillé, mais trois d’entre elles sont soignées à Panzi.
Malgré le choc, Bwesesa est optimiste : « nous bénéficions d’une prise en charge complète et je resterai ici jusqu’à ce que je me rétablisse tout à fait…Grâce au Docteur, à ses soins, ses encouragements, je reprends des forces… »
Le Docteur Mukwege n’est plus seul à prodiguer des encouragements à ses patientes, à les aider à se reconstruire. Autour de lui s’est constituée une équipe de « mamans chéries », confidentes, personnes de confiance, thérapeutes sans formation mais débordantes de tendresse et d’empathie…Ces femmes, à l’instar de Maman Esther, encadrent les patientes durant leur séjour et gardent le contact après le retour en famille.
Un milieu anxiogène
Des professionnels, dirigées par Marc Ombeni, interviennent également. Avec beaucoup de précision, ce psychologue clinicien de 31 ans décrit les diverses thérapies mises en œuvre : « ces femmes sont en situation de post traumatisme. Anxieuses, dépressives, affectées par des troubles du comportement… Tenant compte de chaque cas, nous essayons de choisir la meilleure des thérapies, la méthode américaine NET, basée sur la narration ou des méthodes courtes, fondées sur le changement et la restauration de l’estime de soi… Nous devons aussi, de manière systémique, agir sur le milieu familial : stigmatisées, les femmes sont considérées comme responsables de ce qui leur est arrivé. Coupables…Nous devons alors tenter de modifier le point de vue du mari, de la famille…Nous n’y arrivons pas toujours… »
Aux douleurs nées des violences sexuelles s’ajoutent d’autres maux, que les équipes de Panzi traitent dans les mêmes programmes : la réparation des fistules, les cas de prolapsus (descente d’organes). On touche ici des maux du Kivu, bien antérieurs à la guerre : alors que les hommes circulent bras ballants, ne portant qu’une petite mallette ou un téléphone portable, les femmes gravissent les sentes escarpées pliées sous des fardeaux dépassant parfois leur propre poids.
Fagots de bois, hottes débordantes de manioc ou de légumes, rien n’est trop lourd pour les femmes du Kivu. La quarantaine venue, les descentes d’organes (prolapsus) , les troubles de l’appareil génital se multiplient…
C’est pour cela qu’à Panzi on essaie non seulement de « réparer » les femmes mais aussi d’éduquer les hommes à respecter leur épouse, à ne pas la considérer comme un animal de trait ou un tracteur bon marché… « Où sont les hommes ? » clame volontiers le Docteur Mukwege dans ses prêches du dimanche tandis que dans la « maison Dorcas » qui accueille 64 pensionnaires, les femmes dites « SVS » (survivantes de violences sexuelles)reçoivent une formation dite holistique, qui, en plus des soins médicaux leur assure une formation professionnelle et rétablit leur confiance en elles…
Non loin de Panzi, la « Cité de la Joie » dirigée par la Belge Christine De Schrijver avec le soutien de la dramaturge Eve Enssler tente pour sa part de former au leadership des femmes qui, à l’avenir, seront appelées à prendre des responsabilités dans leur milieu sinon dans la vie politique de leur communauté voire de leur pays. Ici plus que partout ailleurs s’applique la sentence de Frédéric Nietzsche : « ce qui ne me détruit pas me rend plus fort. »

27 mai 2018

Médecins du Monde aux côtés des victimes de Panzi

Catégorie Non classé

Lorsqu’en 2014 le Docteur Mukwege reçut le Prix de la Solidarité, décerné par la Fondation Saint Pierre, dépendant de l’établissement bruxellois, il ne ramena pas seulement 40.000 euros à l’hôpital de Panzi dont il est le médecin directeur : il découvrit à Bruxelles un partenaire qui allait devenir évident, Médecins du Monde. Depuis des années, cette ONG active dans les pays du Sud mais aussi auprès des sans papiers, des migrants échoués dans la capitale de l’Europe travaille en étroite collaboration avec Saint Pierre, hôpital de référence à Bruxelles.
C’est donc tout naturellement que MDM et son directeur Pierre Verbeeren proposèrent à Panzi de l’aider à gérer les fonds alloués par l’organisme européen d’aide humanitaire ECHO, de rechercher d’autres sources de financement et, sur place, de mettre en place une cellule spécifique, destinée aux patientes dites SVS (survivantes des violences sexuelles). Il s’agît d’un projet autonome au sein de l’hôpital, qui offre aux patientes une prise en charge complète, incluant donc la gratuité des soins et du séjour et qui prend en compte un volet psycho social qui prend une importance croissante.
A Panzi aujourd’hui, le combat s’est élargi : il ne s’agît plus seulement de soigner les femmes, de les rétablir sur le plan psychologique et de les aider à se réinsérer dans leur famille, leur milieu d’origine. Il faut aussi agir sur le plan juridique, identifier les violeurs et les faire condamner. Il faut aussi, à terme, obtenir une indemnisation pour les victimes…Longue est la route…

27 mai 2018

Le Rwanda 2.0, berceau de “Smart Africa”

Catégorie Non classé

Au lendemain du génocide, en 1994, le Rwanda semblait une cause désespérée : non seulement il était classé comme l’un des plus pauvres du monde, mais avec un million de Tutsis assassinés et deux millions de Hutus en fuite, ce n’était pas à zéro qu’il devait repartir, mais bien en deçà d’une hypothétique ligne de départ.
Aujourd’hui, il a atteint, sinon dépassé les « objectifs du millénaire » : le taux d’extrême pauvreté est passé de 40 à 16%, l’espérance de vie de 48 à 63 ans, 90% de la population bénéficie d’une couverture de santé, un quart des enfants fréquentent l’enseignement secondaire contre 6,9% en 2000. Même si les inégalités se sont creusées, la croissance maintient un rythme de 7% l’an et le produit intérieur brut a été multiplié par cinq. Il n’est plus utopique de considérer que d’ici quelques années le Rwanda sera considéré comme un pays émergent. Du reste, l’aide internationale, que Paul Kagame qualifie quelquefois de « drogue » ne représente plus que 30% du budget.
Avec ses hôtels et ses restaurants, ses avenues ombragées, ses hauts immeubles de verre et d’acier, son centre international de conférences, un Dôme multicolore qui brille dans la nuit, Kigali se distingue de ses voisins et en particulier du Burundi et le la RDC. Si l’office du tourisme manque quelquefois de dépliants, à la marie, chacun peut consulter les cartes illustrant, quartier par quartier, le plan général de développement de la ville pour les décennies à venir, conçu avec l’aide d’un bureau d’études de Singapour qui a aussi placé toutes ces données sur Internet. Cette brillante vitrine fascine les visiteurs étrangers, qui en oublient le caractère autoritaire des transformations imposées : les maisons basses, à un étage, ont été impitoyablement détruites dans le centre ville voué aux gratte ciels (y compris les bâtiments de l’école belge et ceux du centre Culturel français) et les plus modestes des citadins, qui exerçaient de petits métiers ou des commerces ambulants ont été déplacés dans des quartiers éloignés, bien desservis en transports publics certes, mais éloignés des clients potentiels. De toutes façons la friperie est désormais en perte de vitesse : estimant dégradant que ses concitoyens portent des vêtements de rebut qui ont longtemps été amenés d’Europe ou des Etats unis par ballots entiers, le président en a interdit l’importation au profit des productions rwandaises.
Si l’agriculture fait toujours vivre 80% de la population, elle a profondément changé : 58% seulement des paysans pratiquent l’agriculture dite de subsistance, c’est-à-dire les «cultures associées » d’autrefois, qui mélangeaient sur une même parcelle le maïs, les haricots, le sorgho. Les bananes « familiales »(y compris celles qui permettaient la fabrication de cette « bière maison » dont on échangeait les cruchons en signe de convivialité avec les voisins…) ont disparu au profit de la spécialisation par régions et des cultures obligatoires boostées avec des OGM. A la suite de ces réformes, imposées dans chaque commune, les rendements agricoles ont explosé. Le Rwanda exporte désormais des pommes de terre et des légumes dans le Kivu voisin, mais il arrive aussi que les paysans n’aient pas les moyens de racheter les semences génétiquement modifiées et qu’ils se sentent privés de leur capacité d’initiative…Ce qui ne les empêche pas, une fois par mois de participer à l’ « umuganda » les travaux communautaires obligatoires.
Mais l’élite dirigeante et citadine a déjà le regard fixé sur d’autres défis : le Rwanda entend devenir une économie de services, développer des industries de transformation. C’est ainsi qu’un aéroport international va être inauguré dans le Bugesera, que la compagnie nationale Rwanda Airways assure des liaisons intercontinentales y compris depuis Bruxelles. Une « nouvelle zone économique » de 98 hectares devrait accueillir des entreprises pharmaceutiques, des productions d’huiles essentielles, une usine de montage automobile et surtout des entreprises d’assemblage de « chips électroniques ».
Nous y voilà. Si Paul Kagame a été accueilli en grande pompe à Paris et reçu par Emmanuel Macron, c’est parce qu’il préside l’Union africaine et parce que le chef de l’Etat français est désireux de sortir par le haut d’une crise qui empoisonne les relations entre les deux pays. Mais Macron a aussi tenu à saluer l’invité d’honneur du salon Viva Technology, consacré aux « start up » et aux nouvelles technologies de l’information.
Cet homme qui grandit dans un camp de réfugiés en Ouganda, qui combattit avec l’armée de Museveni et prit le pouvoir dans un pays dévasté est aujourd’hui le principal promoteur de « Smart Africa », une initiative continentale.
« Smart Africa », qui réunit neuf pays africains, traduit la vision de Paul Kagame, fondée le pari des nouvelles technologies de l’information, mais aussi sur des valeurs plus anciennes, la solidarité panafricaine, le souci de ne plus dépendre des innovations et des ukases de l’Occident. Avec « Smart Africa », dirige par le Malien Hamadoun Touré, le continent entend sauter des étapes : généraliser la fibre optique, créer des autoroutes de l’information, éviter l’industrialisation polluante et destructrice de l’environnement, « sauter » le règne du papier, pour mettre en place une Afrique « high tech » et verte, qui pourrait être génératrice d’emplois pour les générations futures et assécher les flux migratoires…
Dans une telle perspective, l’Afrique serait moins un terrain d’action pour humanitaires et urgentistes qu’un formidable réservoir de talents sinon de clients : aujourd’hui déjà le continent compte 100 millions de jeunes étudiants, qui revendiquent l’accès au savoir et ont déjà abandonné le cycle du papier pour naviguer sur Internet, fouiller dans les bibliothèques numériques et les banques de données…
Le miracle rwandais a cependant son revers : quoique branchée, la jeunesse est muette, les femmes sont majoritaires au Parlement (ce qui réjouit toutes les organisations féministes) mais l’Assemblée demeure surtout une chambre d’enregistrement, la presse s’abstient de toute critique et les organisations de défense des droits de l’homme, virulentes, dénoncent régulièrement le sort réservé aux opposants. Quant aux voisins congolais, ils sont à la fois jaloux des progrès du Rwanda et amers car ils estiment avoir fait les frais de l’ « accumulation primitive du capital » » et victimes du pillage de leurs ressources comme le coltan dont le Rwanda est devenu le premier producteur mondial…
Kagame qui a été autorisé, par referendum, a rester au pouvoir jusque 2034, souhaiterait que son pays suive la voie des « tigres » asiatiques. Ses détracteurs, eux, redoutent parfois qu’ il prenne le chemin de la Corée du Nord….

27 mai 2018

“Visit Rwanda”: le double package de la beauté et de la sécurité

Catégorie Non classé

« Visit Rwanda »… Lors des retransmissions du Mundial et durant les trois années à venir, 36 millions de téléspectateurs verront ce petit bandeau apposé sur la manche des joueurs du club anglais Arsenal. Paul Kagame est depuis longtemps un supporter de l’équipe, même si celle-ci n’est cette année qu’à la 6e place du championnat d’Angleterre, ce qui la prive de sa participation à la « Champion’s League » de l’an prochain. Les joueurs, quoique privés de leur entraîneur Arsène Wenger, seront invités à s’entraîner au Rwanda et à former de jeunes émules et ils deviendront ainsi les meilleurs ambassadeurs du pays des Mille Collines.
Rapportant 470 millions de dollars chaque année, le tourisme qui attire 1,3 millions de visiteurs, est l’une des principales ressources du pays et dans la capitale les hôtels de toute catégorie se multiplient, accueillant des visiteurs venus de partout mais aussi de nombreux congressistes qui délaissent de plus en plus Nairobi que Kigali rêve de supplanter.
Infiniment vert, lumineux, bénéficiant, avec ses mille mètres d’altitude, d’un climat idéal, le Rwanda est comme « manucuré » avec son réseau routier parfaitement entretenu, une propreté qui doit beaucoup à l’interdiction des sacs en plastique tandis qu’à chaque virage se déploient des paysages d’une beauté à couper le souffle. Les atouts du pays sont désormais connus dans le monde entier : pour visiter les gorilles de montagne, il faut s’inscrire avec un an d’avance et accepter de payer 1500 dollars, dans le parc de l’Akagera, cependant considérablement rétréci, on peut désormais admirer les « Bib Five », dont les girafes et les éléphants qui ont tous été réintroduits dans la réserve ; à Nyungwe, des ponts suspendus permettent découvrir la flore d’une forêt primaire et depuis les rives du lac Kivu, on peut admirer la chaîne des volcans, dont le Nyiragongo, du côté congolais.
Tout cela ne suffit cependant pas à retenir le voyageur blasé, aussi exigeant qu’il est prêt à débourser des sommes considérables. Si le Rwanda attire à ce point les visiteurs venus du monde entier, c’est aussi parce qu’il offre un double « package » : un condensé de l’Afrique dans toute sa beauté, mais aussi, en prime, un atout de plus en plus rare, la sécurité. Celle-ci est totale : sur les routes, la vitesse est strictement limitée, dans les villes, des expatriés circulent à toute heure de la nuit sans risquer être inquiétés et à Kigali, des villas de luxe sont désormais proposées à des retraités européens ou américains désireux de couler des jours paisibles…
Seul manque peut-être le petit souffle de l’imprévu, des conversations spontanées avec les habitants sinon des échanges d’ordre politique…

27 mai 2018

Jean-Pierre Bemba, détenu depuis dix ans, attend le verdict en appel

Catégorie Non classé

Le 24 mai 2008, le sénateur Jean-Pierre Bemba, candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2006, ne s’attendait pas à voir la police belge débarquer dans sa résidence de Rhodes Saint Genèse. Sans avoir opposé de résistance, il fut arrêté puis transféré à la La Haye dans la prison de la Cour pénale internationale. Pour obtenir son arrestation, le Procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo, avait argué que le prévenu risquait de s’enfuir vers un Etat non signataire du statut de Rome. C’était le début d’une longue saga judiciaire qui se terminera bientôt, sans doute le 8 juin prochain, à la fin de la procédure d’appel.
Fondateur du MLC, le Mouvement pour la libération du Congo, un mouvement rebelle par la suite transformé en parti politique, Jean-Pierre Bemba n’a pas du répondre de ses activités de chef de guerre au Congo, (ses troupes ont été accusées de cannibalisme dans l’Ituri…)ni des violences de ses ses partisans déçus après la proclamation des résultats des élections présidentielles.
Le dossier qui a justifié la comparution puis la condamnation de celui qui fut aussi vice-président de la RDC durant la période de « un plus quatre », (un président, Jospeh Kabila, plus quatre vice- présidents) est entièrement lié aux évènements qui se déroulaient alors en République centrafricaine où le président légalement élu, Ange Félix Patassé, devait faire face à la rébellion du général François Bozize qui finira par prendre le pouvoir.
A l’époque, le président Patassé avait demandé à Jean-Pierre Bemba de l’aider à contrer le putsch de Bozizé et un contingent du MLC avait été dépêché à Bangui et placé sous l’autorité du commandement des forces centrafricaines. Durant dix ans la notion de « responsabilité pénale individuelle » fut placée au cœur du procès : se trouvant à plus de 1000 kilomètres du terrain d’action de ses troupes, placées sous commandement étranger, Bemba pouvait-il être tenu pour responsable des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité » qui furent imputés à ses hommes ? La même charge de « responsabilité du chef » fut retenue contre le président Ange-Félix Patassé, mais faute de preuves ce dernier ne fut pas inquiété.
Par contre, le commandant des forces MLC à Bangui, le général Moustapha Mukiza fut auditionné comme témoin et il expliqua qu’il tenait ses ordres du Centre de coordination des opérations militaires dirigé par les officiers centrafricains fidèles à Patassé.
Le général Mukiza ne fut plus auditionné par la suite, pas plus qu’un officier français qui expliqua une évidence : le chef des opérations doit se trouver sur place pour pouvoir prendre les décisions opérationnelles.
A l’époque la CPI avait le sentiment de détenir un « gros poisson », Jean-Pierre Bemba, demeuré très populaire à Kinshasa et dans l’Ouest de la RDC, ayant été le principal challenger du président Kabila. Ses troupes avaient été mises en cause dans le massacre de Pygmées dans l’Ituri et à Kinshasa, après la défaire électorale, elles avaient failli embraser la capitale, Kabila lui-même n’ayant à l’époque pas hésité à charger le général Numbi de faire bombarder la résidence de son ancien vice président et de détruire son hélicoptère personnel.
La notion de « responsabilité du chef » l’ayant emportée sur toute autre considération, Jean-Pierre Bemba fut donc condamné à 18 ans de prison pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et par la suite, à une peine additionnelle pour subornation de témoins par ses avocats Me Kilolo et Fidèle Balala.
Le 8 juin prochain sera prononcé le verdict définitif de la procédure d’appel : la peine pourrait être alourdie, mais elle pourrait aussi être ramenée à dix années de prison, déjà purgées. Dans ce cas, Jean-Pierre Bemba, qui a continué à diriger son parti à distance et à suivre de près la politique de son pays pourrait être libéré et devenir un « joker » inattendu…

23 mai 2018

Une Rwandaise à la tête de la francophonie? Kagame en a parlé à Paris

Catégorie Non classé

Louise Mushikiwabo, 56 ans, Ministre des Affaires étrangères du Rwanda depuis 2009, prendra-t-elle la succession de la Canadienne Michaëlle Jean la tête de l’Organisation internationale de la francophonie ? Dans les coulisses du salon Viva-Tech, consacré aux nouvelles technologies de l’information et qui s’est ouvert à Paris en présence de Mark Zückerberg, le sujet défraie la chronique. En effet, le président rwandais Paul Kagame, qui n’était plus venu en France depuis 2015, est l’invité d’honneur de ce sommet où il a déjeuné avec Emmanuel Macron. Féru de nouvelles technologies, désireux de faire du Rwanda un pays leader en ce domaine le chef de l’Etat rwandais est aussi président en exercice de l’organisation de l’Unité africaine et les succès économiques de son pays fascinent de nombreux pays africains francophones. C’est d’ailleurs le Maroc qui aurait pris l’initiative de pousser la candidature de Mme Mushikiwabo, une parfaite bilingue qui a étudié et vécu longtemps au Canada avant d’y revenir au lendemain du génocide. Emmanuel Macron aurait souscrit à cette idée, voyant là une manière de sortir par le haut de la crise qui empoisonne les relations entre Kigali et Paris depuis 1994.
Dans les rangs de l’OIF et dans les capitales des pays membres, il est de notoriété publique que l’actuelle secrétaire générale, la Canadienne Michaëlle Jean, une ancienne journaliste d’origine haïtienne qui fut gouverneur général du Canada, un poste honorifique, a fortement déçu. En cette période de raréfaction des ressources, où la France se lasse de financer plus des trois quarts du budget de l’organisation, les dépenses somptuaires de Mme Jean ne sont pas passées inaperçues. C’est en 2014, à Madagascar, que Mme Jean avait été élue à la tête de l’OIF, remplaçant l’ancien Premier Ministre sénégalais Abdou Diouf. Un choix par défaut : alors que le poste revenait à un candidat présenté par l’Afrique, les pays africains francophones n’arrivèrent pas à présenter une candidature commune, et le président François Hollande (à la veille d’annoncer qu’il ne se représenterait pas) avait visiblement la tête ailleurs. Cette fois, si Louise Mushikiwabo présente sa candidature à la tête de l’OIF lors du prochain sommet qui se tiendra en octobre prochain à Erevan (Arménie), elle pourra compter sur de solides appuis au sein de l’Union africaine. Diplomate chevronnée, s’exprimant souvent, sans fioritures, au point d’avoir été surnommée « l’aboyeuse » du régime, Mme Mushikiwabo est connue et appréciée sur le continent.
Même si elle est considérée comme le numéro deux du régime, appelée éventuellement à succéder un jour à Paul Kagame, (qui d’après la Constitution approuvée par referendum pourrait rester au pouvoir jusque 2034…) l’éventuelle candidature de la Ministre rwandaise suscite aussi quelques haut le cœur. Au sein de la francophonie, d’aucuns ne manquent pas de souligner que le Rwanda est devenu membre du Commonwealth et a officiellement introduit l’anglais comme langue nationale, en France les juges chargés d’instruire l’affaire de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana n’ont toujours pas déposé leurs conclusions et, à propos de la responsabilité de la France dans le génocide, les « négationnistes » n’ont pas encore baissé les armes. Quant à la République démocratique du Congo, le plus grand des pays de la francophonie, où le président Kabila n’a toujours pas annoncé ses intentions exactes –s’accrocher au pouvoir ou présenter un dauphin-, cette promotion d’une « voisine » rwandaise à la tête de la francophonie inquiète car le régime, s’il était délaissé par Emmanuel Macron, se sentirait de plus en plus isolé.

14 mai 2018

Moïse Katumbi: “Kabila a peur de moi”

Catégorie Non classé

Moïse Katumbi, ex gouverneur du Katanga, président de « Ensemble », principal opposant au président Kabila et candidat à l’élection présidentielle

Entre Johannesbourg où il a lancé sa plate forme « Ensemble », Kigali, où il a rencontré des milliers de ses compatriotes qui avaient traversé la frontière pour le rencontrer, Londres, Paris, Bruxelles, Moïse Katumbi, souvent présenté comme le principal adversaire, sinon la « bête noire » du président Kabila est un homme pressé. S’il a ses entrées dans toutes les capitales occidentales, il est toujours interdit d’accès au Congo, menacé d’être arrêté à la suite de charges judiciaires pensant contre lui tandis que même sa nationalité congolaise est contestée.
La levée de son bannissement de fait était l’une des « mesures de décrispation » prévues par les accords de la Saint Sylvestre mais elle est restée lettre morte. Malgré tout, confiant dans sa bonne étoile et surtout dans sa popularité, Moïse Katumbi garde le moral. De passage à Bruxelles, il nous a accordé une interview exclusive, assurant ne rien redouter du pouvoir en place, même si, avant son départ du Congo, il avait été la cible de plusieurs tentatives d’assassinat. .

Pourquoi le pouvoir ne vous laisse-t-il pas rentrer ?

Tout simplement parce qu’il a peur de moi, je vais gagner les élections. Il sait que je suis réclamé par la population congolaise, partout j’ai été ovationné, au Bandundu, à Kisangani dans la Province Orientale, dans les deux Kasaï, le Sud et le Nord Kivu…Sachant ce que j’ai fait pour le Katanga les gens veulent que je fasse la même chose chez eux, améliorer le social, refaire les routes, les infrastructures, aider cette population qui est en train de souffrir. Notre plate forme est implantée un peu partout dans le pays, même dans l’Equateur.

Etes vous préoccupé par l’argument de votre double nationalité, italienne puis congolaise, ce qui vous empêcherait de poser votre candidature à la présidence ? (ndlr. la nationalité congolaise est exclusive, mais le détenteur d’une autre nationalité peut, le cas échéant, renoncer à celle-ci) ?

Chaque jour, on trouve de nouveaux arguments contre moi. Je n’ai pas besoin d’engager un directeur de la campagne… C’est la majorité présidentielle qui fait ma campagne : elle me rend responsable de tout, du fait que les militaires sont mal payés, que l’inflation augmente…. Peut-être même va-t-on dire que c’est moi qui ai propagé le virus Ebola (rire). Le problème de la nationalité, Kabila lui-même sait ce que c’est… Lors des premières élections, en 2006, moi en tous cas, j’avais ma carte d’identité du Zaïre. Chacun sait où j’ai grandi, où j’ai été à l’école… Utiliser de tels arguments, c’est trop bas. Beaucoup de chefs d’Etat ont connu de tels procédés, comme Alassane Ouattara, le président de la Côte d’Ivoire… (accusé de détenir la nationalité burkinabe). Pour moi, c’est un petit problème.
Contre moi, on utilise aussi un litige à propos d’une maison qui appartient à mon frère..

Avez-vous fait une démarche administrative par laquelle vous renoncez à votre nationalité italienne ?

Aujourd’hui, c’est la majorité qui m’attribue cette nationalité italienne, alors que je suis né au Congo, que j’ai été gouverneur durant neuf ans ! La majorité dit que je ne serai pas candidat, comme si elle était devenue juge. En réalité, tout cela est inspiré par la peur que j’inspire.
En juillet, lorsque le moment sera venu, je déposerai ma candidature. Je suis déterminé, je suis prêt même si la majorité veut tout faire me bloquer. Je veux pouvoir travailler pour mon peuple. Kabila a terminé son mandat, et sur ce sujet, la Constitution est très claire, l’accord de la Saint Sylvestre aussi. Il ne peut pas dépasser le 23 décembre 2018, s’il le fait, on ne sera pas d’accord…S’il veut rester au pouvoir, on le fera partir pacifiquement…On ne peut jouer ainsi avec l’avenir de tout un peuple…

Faire campagne depuis l’étranger ce ne sera pas facile pour vous….

En Afrique du Sud j’ai présenté mon programme, mon projet de société, bien définis, j’ai lancé la plate forme « Ensemble » Alors que j’étais gouverneur, on sait que je l’ai réalisé. Avec moi c’est le suivi et la rigueur…
Lorsque je suis arrivé au poste de gouverneur du Katanga, les recettes à la douane s’élevaient à 14 millions 600.OOO dollars et à la fin, nous récoltions un milliard 400 millions l’an. Après une année, le gouvernement provincial pouvait renvoyer deux milliards au gouvernement central, à Kinshasa. Le problème, c’était la rétrocession, récupérer un peu ce que nous avions envoyé à Kinshasa…Dans la province nous avions restauré l’autorité de l’Etat, lutté contre la corruption. Aujourd’hui par contre, il y a des massacres, du désordre un peu partout…
En fait je crois que Kabila ne veut pas aller aux élections. A sa place, j’aurais démissionné, mais il cherche comment tricher, comment changer la Constitution.
A cause de moi, Joseph Kabila ne dort pas, il sait de quoi je suis capable. Mais moi aussi je le connais….Il envoie des gens chargés de m’assassiner, même en Europe, même en Belgique.. Je suis sa cible. Mais tout cela ce n’est rien. Mon problème c’est le peuple congolais. Celui qui est au pouvoir est déjà « plafonné »,il a atteint ses limites. On doit aller aux élections, crédibles, inclusives et transparentes. Sinon, il y aura une transition sans Kabila…

Croyez vous qu’une solution pacifique soit encore possible ?

Aussi longtemps que Kabila sera là, je ne le crois pas. Avec lui, nous tendons vers une guerre civile. La sous région doit être consciente du fait que Kabila veut créer le chaos partout et que nous refusons cela. La population congolaise mérite mieux que la guerre civile. Si on est Congolais, si on aime son pays, comment peut-on laisser son pays dans un tel chaos ? Heureusement que nous avons un bon peuple… Il y a déjà eu une tentative de guerre civile dans le Kasaï, mais elle a échoué…Dans l’Ituri, les gens qui ont voulu allumer un conflit interethnique sont toujours là, mais la population n’est pas d’accord avec cette perspective de guerre civile.
Nous avons dit aux pays voisins et à l’Union africaine de faire très attention, car Kabila veut défier tout le monde. Je suis allé partout dans la région, pour expliquer qu’un accord avait été signé mais qu’il y avait ici un homme qui refuse d’organiser les élections, qui prépare le chaos et la guerre civile dans la sous région. Bientôt je serai aux Etats Unis et là comme en Europe je dénoncerai la « machine à tricher » (machine à voter) la « machine de la mort », dont l’usage va provoquer la contestation et la mort….…Le président de la Commission électorale Corneille Nangaa devrait lui aussi réfléchir au fait qu’il pourrait être tenu pour responsable d’éventuelles violences…Toute la sous région souffre de la situation : nous avons envoyé des réfugiés au Rwanda, en Tanzanie, en Zambie, en Angola. Le peuple congolais est devenu nomade dans son propre pays… Tous ces miliciens qui sèment la terreur sont armés, entretenus par Kabila…On appelle cela la stabilité alors que nous comptons plus de 5 millions de déplacés internes…Combien avons-nous eu de victimes, combien d’églises profanées, de morts jamais enterrés, de gens jetés dans le fleuve… Kabila refusant d’organiser les élections, ce qui va se passer c’est que la rue va le chasser. C’est tout à fait normal, c’est même prévu par la Constitution et là nous allons mettre de gros moyens pour dire à la population « trop c’est trop »…
A la face du monde nous déclarerons qu’à la tête de notre pays, nous avons un assassin…Le Procureur général de la République aurait du l’interpeller mais il ne l’a pas fait, car nous avons une justice à deux vitesses…Nous n’avons pas besoin d’un mouvement militaire, la mobilisation du peuple est totale. Tout l’argent a été volé, le pays est saigné, la population attend…
Le 31 décembre 2016, déjà tout le monde était prêt à descendre dans la rue. Nous avons pris patience mais le pouvoir n’a pas tenu ses promesses, les évêques eux-mêmes ont parlé de mascarade…Kabila croit qu’il nous a roulés mais cette fois ci, le peuple va répondre : la plus grande armée, c’est le peuple…Lorsque Mobutu est parti c’est parce que le peuple n’en voulait plus et elle a montré le chemin aux militaires de l’AFDL. Si cette fois ci on nous dit à nouveau qu’il n’y aura pas d’élection, on n’écoutera plus les conseils. Etre roulés trois fois, c’est trop…
Je le répète, si Kabila organise réellement des élections crédibles et demande aux divers partenaires (Union européenne, Monusco, organisation internationale de la francophonie) de nous assister, tout est encore possible, il pourra rester au pays. Mais il y a un temps pour tout… On a vu de grands chefs d’Etat être chassés… Il croit que le Congo lui appartient, comme propriété privée. Ce que nous souhaitons c’est que notre pays connaisse sa première alternance pacifique. Mais si Kabila prépare le chaos, il va tout perdre, il ne saura où aller…

Quelles seront vos priorités ?

Mon programme, c’est d’abord restaurer l’autorité de l’Etat, car aujourd’hui nous vivons dans la jungle. Construire les infrastructures, s’occuper de nos routes, de la santé, remettre nos enfants à l’école grâce à un enseignement gratuit… Bien payer les fonctionnaires, les militaires, créer une armée républicaine, veiller aux effets du changement climatique…

Comment se présente l’opposition ?

Nous sommes très unis. Félix Tshisekedi est un frère, et lorsque Kabila raconte aux autres chefs d’Etat qu’en septembre Félix pourrait le rejoindre, c’est tout à fait faux. Tout cela, c’est pour amuser la galerie. Nous sommes tous unis, le MLC (Mouvement pour la libération du Congo, dirigé par Jean-Pierre Bemba, l’UNC (Union nationale congolaise, présidée par Vital Kamerhe)…Aujourd’hui « traverser » c’est trahir le peuple congolais, se comporter comme Judas…Quant son ministre des Affaires étrangères déclare qu’il n’y a plus d’opposition, je réponds « si c’est vrai pourquoi alors ne libère-t-il pas l’espace politique ? » Hier encore à Kisangani on a tiré sur mes gens, membres de la plate forme « Ensemble ».. Pourquoi nous refuse-t-on d’organiser des meetings ?

Votre plate forme « Ensemble » et les autres partis de l’opposition sont ils prêts à aller aux élections ?

Nous sommes tout à fait prêts, c’est Kabila qui ne l’est pas. En mars les listes ont été déposées au Ministère de l’Intérieur, en tenant compte des règles comme le seuil de représentativité de 1%. Or jusqu’aujourd’hui, la CENI n’a jamais publié les listes des partis acceptés, comme s’il fallait encore attendre et pouvoir décréter que tel ou tel n’aurait pas le droit de participer…Pour moi, la CENI est incompétente et doit pouvoir être réformée.

Comment allez vous atteindre la population ?

Nous mettons les grands moyens. Partout, dans tout le pays, nos militants font du porte à porte. Via nos cadres, via les diverses organisations. Nous voulons une élection inclusive, transparente, à laquelle tous les Congolais pourront participer. Que le meilleur gagne. Mais on sait déjà que Kabila veut le chaos. Si c’est le cas, il faudra donc le chasser…
Rappelons tout de même qu’il aurait déjà du partir en 2016, mais là il y a eu un consensus. L’Union africaine nous adonné des conseils, l’Union européenne également, les Etats Unis nous ont dit « sauvons ce que nous pouvons sauver ». Kabila y a vu de la faiblesse. Mais nous cette fois ci nous n’allons pas écouter les conseils. Nous considérons que ceux qui nous donnent des conseils sont complices… Depuis 2016, Kabila aura fait trois ans sans mandat légitime. Et pendant ce temps là, il aura intimidé tout le monde, instrumentalisé la justice… Les juges devraient comprendre que quand le régime changera, ils seront tenus pour responsables de leurs actes, de tous ces gens qui auront été condamnés illégalement, des ingérences dans le processus de justice.
Dans mon programme la justice doit être est indépendante. Actuellement, on mélange tout : les ordres donnés au procureur général de la République viennent de Kabila !. Ici, les juges, les bâtonniers, le Procureur, c’est Kabila lui-même, une seule personne qui décide tout. Tel n’est pas le rôle d’un chef d’Etat…

Comment considérez vous l’attitude de la Belgique, en quasi rupture avec Kinshasa ?

L’attitude de la Belgique est très bonne, comme celle de tous les autres pays européens. Kabila croit que la Belgique est un petit pays, insignifiant. Mais il se trompe de cible. Pourquoi choisir la Belgique ? Mais parce qu’il n’a pas étudié au Congo, il est seulement en train d’apprendre l’histoire de nos relations avec la Belgique. Dès la deuxième année primaire on nous enseigne cette histoire…Mais lui, il a coupé le cordon ombilical et personne n’est d’accord avec lui… Nous, nous apprécions ce que font la Belgique et les autres partenaires de l’Union européenne, ainsi que les Etats Unis. Kabila aurait voulu créer une division au sein de l’Union européenne mais il a échoué. Voyez la fermeture de la maison Schengen : cette décision prive de peuple congolais de ses droits mais les autres Etats européens se sont montrés solidaires de la Belgique, qui n’a rien fait de mal, seulement défendre un peuple opprimé…
Kabila avait cru que la Belgique serait délaissée par ses partenaires, mais il s’est trompé…

Le Code minier vient d’être révisé, les sociétés minières devront payer plus. Si vous êtes élu, soutiendrez vous ces dispositions ?

Ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut parler de cela…Les miniers paient leurs taxes, leurs redevances, le Katanga a été longtemps le premier contributeur du pays. On a prévu de réviser le Code minier mais des « arrangements» sont prévus. Autrement dit des possibilités de corruption. En réalité, ce qui tue ce sont les tracasseries, la corruption, l’ingérence de la famille présidentielle dans les sociétés minières…Si on enlève la « clause de stabilité », comment imaginer que les miniers vont investir ? Dans mon programme il est prévu de discuter avec tout le monde, de publier toutes les dépenses sur Internet, de travailler en toute transparence…
Lorsque je suis arrivé au Congo je ne venais pas de nulle part : j’étais opérateur économique au Congo et en Zambie, je n’étais pas un demandeur d’emploi… Moi, je peux justifier ce que j’ai gagné, je ne suis pas arrivé pieds nus, sans même une boîte d’allumettes en poche…On me souvient de moi, de mes pêcheries le long du lac Moero…Moi, j’ai travaillé pour mon argent, je peux le prouver…

Avez-vous fait vos déclarations de patrimoine ?

Tout a été fait dans les règles, je n’ai jamais quitté ma maison pour vivre au gouvernorat. J’avais des biens et la population katangaise le sait. Personne ne peut effacer l’histoire. J’étais très crédible et j’ai fait des affaires avec des grosses boîtes… Par rapport à ce qui se passe aujourd’hui, Mobutu était un saint, il n’a pas fait tuer dans les églises ni égorger dans l’Est du Congo, le Kasaï était en paix, les gens vivaient tranquillement…Je le répète, nos neuf voisins ont des raisons de s’inquiéter.

14 mai 2018

Le parcours mouvementé d’un homme d’affaires

Catégorie Non classé

Durant des années, le journaliste Nestor Kisenga a enquêté sur Moïse Katumbi. Son ouvrage,(1) donne une autre image de l’ancien gouverneur du Katanga : celle d’un homme au parcours sinueux, aux identités plurielles. Son père, Nissim Soriano était un Juif venu de Rhodes, alors italienne, avant la deuxième guerre mondiale. Marié à une Congolaise il se lança dans le commerce du poisson. Katebe Katoto, le frère aîné de Moïse, développa l’entreprise de pêcherie sur le lac Moero, approvisionnant les travailleurs de la Gecamines. C’est en Zambie que les deux frères mènent leurs affaires aux côtés du président Chiluba qui, après deux mandats sera accusé de corruption, avec la complicité de Katebe Katoto qui se réfugiera en Belgique. Passionné de football, Moïse Katumbi prend en 1983 la direction du club de football le T.P. (Tout Puissant Mazambe) qu’il hissera en première division, transformant cette association paroissiale en entreprise commerciale, qui remportera plusieurs fois la Coupe d’Afrique des nations. Revenu d’exil, Moïse Katumbi crée la société MCK (Mining Company Katanga) qui obtient en 2004, au lendemain de la guerre civile, un contrat de prospection du site minier de Kinsevere et il y entame une exploitation artisanale de l’hétérogénite. La densité de cuivre et du cobalt y est exceptionnelle, ce qui permet à Katumbi de revendre le site à la société australienne Anvil Mining, (qui sera impliquée dans le massacre de Kilwa), pour 61 millions de dollars. Par la suite, Anvil revendra l’entreprise aux Chinois, pour un milliard de dollars, MCK touchant sa part des royalties.
Documenté, précis, cet ouvrage trace le portrait d’un homme d’affaires avisé et sans scrupules, un entrepreneur audacieux, servi par la chance, dont les Katangais se souviennent cependant avec nostalgie, car même si la frontière entre le public et le privé était mince, Katumbi, alors qu’il était gouverneur, avait réussi à développer sa province et à lui rendre l‘espoir…

(1) Nestor Kisenga, RDC l’Africain de l’année, l’art de piller propre. Ed. Congo Lobbying