12 novembre 2017

Travelling sur le Congo d’en bas: ceux de la rue

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Augustin a 23 ans. Lorsqu’il est arrivé dans l’enceinte de la FIKIN, (Foire internationale de Kinshasa) il avait douze ans. Hier, il appartenait au groupe dit des « débrouillards », aujourd’hui, il fait partie de l’ensemble musical dit CATSR(Comité d’appui au travail social de rue) Musica. « du rap, de la rumba, des percussions, de la musique traditionnelle. Partout où on nous appelle, les vingt membres de mon groupe et moi, nous allons jouer. » Voici dix ans déjà, Augustin refusait qu’on l’appelle « enfant des rues » : « c’est ici que j’ai grandi, je crois que ma famille m’a jeté, mais cela, je préfère l’oublier. Ce que je sais, c’est qu’ici j’ai fait mon trou, taillé ma place… »Non sans fierté, le jeune homme nous emmène vers son bureau, qui est aussi sa chambre : derrière une palissade, il a rassemblé un amas de planches et assure que rien n’est fait au hasard, que ce « foutoir » est le résultat d’un réel effort de design ! Au fond, deux tentes igloo ont été collées l’une à l’autre. Une vingtaine d’enfants se réfugient ici chaque nuit et Augustin, celui qui a grandi et se sent responsable, explique qu’il leur procure une certaine sécurité. Plus loin, vers l’entrée de la FIKIN, d’autres garçons de son âge vaquent à leurs occupations : les plus âgés nouent des feuilles de palme, les piquent de fleurs blanches et roses, les entourent de feuilles de plastique. Les plus petits vont cueillir des branches dans les jardins et les terrains vagues et ramènent les fleurs qu’ils trouvent en route. « Qu’il s’agisse d’un mariage ou d’un deuil, vous pouvez passer commande, « explique le « commercial » de la bande, « c’est 50 dollars la gerbe. A discuter bien sûr… »
A Kinshasa, ils sont près de 40.000 enfants, garçons et filles, à vivre ainsi dans la rue. Les uns ont été chassés par leur famille, qualifiés d’enfants sorciers, de jeteurs de sports. Les autres ont fui un père brutal, une marâtre qui ne voulait pas d’eux. Voici dix ans, ils étaient nombreux à être venus du Kivu, anciens enfants soldats échoués dans la grande ville après les vagues de guerres et de violences. Aujourd’hui, ils arrivent du Kasaï, au compte gouttes encore, chassés par la violence des miliciens Kamwina Nsapu ou la brutalité des militaires en charge de la répression et au centre Likemo, on s‘attend à un afflux très important dans les prochaines semaines.
Construit sur un terrain appartenant au Ministère des Affaires sociales, le bâtiment neuf du centre Likemo ((famille, école, travail), pour le compte du CATSR suscite la jalousie des fonctionnaires, bien plus mal logés autant que la fierté d’Edwin de Boeve, le directeur de Dynamo international. Ce Bruxellois a commencé sa carrière à Ixelles-Matonge vers la fin des années 80 alors que sévissaient les bandes urbaines, parmi lesquelles de nombreux jeunes Africains. Après avoir créé le réseau international des travailleurs sociaux de rue, présent dans 51 pays, Edwin s’est établi à Kinshasa où, avec l’aide de la coopération belge, de WBI, du CNCD et de bien d’autres bonnes volontés dont le Lions International, il vient de terminer la construction d’un centre d’accueil des enfants. Roger Katembwe en charge de la gestion du centre, souligne que les enfants ne sont pas faciles à encadrer : « bien souvent, ils refusent un séjour permanent, mais apprécient ce lieu où ils peuvent, s’ils le souhaitent, venir se reposer durant quelques heures, être soignés si nécessaire. Ils ont accès aux douches, aux toilettes, à un petit déjeuner et, s’ils le souhaitent, on leur propose des animations, des formations… »

Certificat d’indigence

En plus d’enregistrer les enfants et de les suivre, le centre peut aussi obtenir un « certificat d’indigence » auprès du Ministère des Affaires sociales, un document qui, dans certaines écoles, permettra aux jeunes d’être exemptés de minerval, de reprendre leur scolarité et de bénéficier de soins médicaux gratuits. Roger Katembwe souligne qu’il arrive même que des enfants, après avoir retrouvé le chemin de l’école, soient à nouveau acceptés par leur famille : «s’ils avaient été jetés à la rue, c’est parce que les parents ne pouvaient ni les nourrir ni payer les frais scolaires… »
C’est le cas de la jeune Plamedi, (un nom qui signifie « plan merveilleux de Dieu ») qui avait été chassée par sa marâtre mais étudie aujourd’hui la coupe-couture, ou d’Exocet, dont la maman était elle-même une « fille de la rue ».
Les Belges sont très présents aux côtés de ces « débrouillards » de la rue : la commune d’Ixelles est jumelée avec Kalamu-Matonge, Woluwe Saint Lambert finance la construction du centre et, en toute discrétion, chaque député du Parlement bruxellois et de la Fédération Wallonie-Bruxelles soutient la scolarité d’un enfant de Kinshasa ou de province.
Loin de Bandal, les travailleurs sociaux de rue de Likemo arpentent la ville. Non seulement ils repèrent les enfants en danger mais tentent, en amont, d’aider leur famille. C’est ainsi que, dans le quartier Badara, commune N’Sele (au-delà de l’aéroport), Madame Dieubenisse et sa fille Mapatance ont retrouvé un toit. Voici deux ans encore, la maman, la fillette de 7 ans et son frère de 5 ans vivaient dans l’enceinte de la Fikin, abandonnés par le premier mari, un militaire enfui à Brazzaville. Les enfants pratiquaient les métiers de la rue : comme d’autres appelés « sous marins » ils nettoyaient les tables du marché, portaient les paquets, tordaient les fils de fer pour fabriquer des « braisières »…Lorsque Mme Emmanuelle prit contact avec elle la maman lui expliqua qu’à N’Sele, la famille possédait une parcelle mais n’avait aucun moyen d’y vivre. La travailleuse sociale de rue se mit alors au travail, identifia le terrain, une école voisine, et elle persuada la mère de quitter le centre ville pour s’installer dans une baraque de tôles, sur le terrain lui appartenant.
Aujourd’hui, le ventre rond (un nouvel enfant s’annonce) la jeune femme nous assure qu’elle vit de son « magelwa », un petit étal planté devant sa parcelle où elle vend des cartes de téléphone, des sucrés, des beignets et elle ne cache pas sa fierté de voir la petite Mapatance aimer son école et y apprendre à écrire. Pour elle, la rue, c’est fini, l’avenir existe…

La rue se termine au bord du fleuve

A Kingabwa « point chaud » aux confins de la commune de Limete, il est moins sûr que Didier Boloko et les siens ne seront pas obligés de retourner dans la rue : chaque jour, à mesure qu’avance la saison des pluies, le fleuve monte de quelques centimètres, les crapauds croassent de plus en plus fort et, aux confins des champs où poussent le riz, les haricots, le manioc, on distingue déjà des pirogues qui se faufilent entre les canaux. « Un jour nous serons engloutis, ou bien nous devrons fuir en abandonnant toutes nos affaires » se plaint cette famille originaire de Djera, dans la province de l’Equateur, car « chaque année, le fleuve progresse… »
C’est en 1999 que sont arrivés dans la capitale ces gens que les Kinois méprisants appellent les Pygmées ou les autochtones : « nous ne pouvions plus vivre là bas. Les sociétés comme Siforco coupent les arbres, les animaux sont massacrés ou fuient.. Pour nous la forêt c’est notre garde manger, notre pharmacie, mais elle disparaît… Alors nous avons pris la pirogue et sommes descendus jusque Kinshasa. Au bord du fleuve nous avons tenté de nous accrocher. Mais ceux « du haut de la rue », ceux qui ne sont jamais inondés, nous méprisent, nous traitent de sauvages… Notre seul secours, c’est maman Emmanuelle qui nous a repérés et qui paie les frais scolaires des enfants… »
A quelques centaines de mètres de la route des poids lourds, à quelques kilomètres des gratte ciels du centre ville, on se sent ici comme au village. Sans être pour autant coupé du monde : la télé, seul luxe de la famille, mouline les nouvelles durant toute la journée et l’horizon de ces gens qui vivent les pieds dans la boue est barré par la « Cité du fleuve », un immense projet immobilier, des appartements de luxe construits sur pilotis sur le modèle de Dubaï…
Aussi sûr que monteront les eaux du fleuve à la prochaine saison, un jour, les « Kinois d’en bas » rabattront l’arrogance de leurs hautains voisins et « ceux de la rue » déferleront à leur tour…

9 novembre 2017

Le CNCD en phase avec ses partenaires congolais

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Dix mille volontaires, 50 groupes locaux, 250 communes partenaires ? Qui, en Belgique, peut se targuer d’une telle base sociale ? En 50 ans d’existence, un Belge sur deux, du Nord ou du Sud du pays, a soutenu, d’une manière ou d’une autre, les activités du Centre national de Coopération au développement et le point fort de sa collecte de fonds l’Opération 11 11 11. Du PTB jusqu’aux jeunes libéraux, tous les partis politiques belges se retrouvent dans cette vaste « coupole », la plus pluraliste qui soit. Le CNCD soutient des projets, des groupes d’action dans tous les pays en développement, mais c’est certainement au Congo que ses partenaires sont les plus nombreux, les plus diversifiés. A l’occasion d’un reportage dans « le Congo d’en bas », celui des obscurs, des sangs grades, mais aussi celui des « débrouillards » et des militants de la démocratie, nous avons découvert quelques uns des groupes soutenus par le CNCD et donc par la Belgique « des gens », celle qui laisse parler son cœur et ne se fie guère aux économies de bouts de chandelle que les ministres de la Coopération, les uns après les autres, veulent infliger au secteur de la solidarité. Memisa (soins de santé primaires) Agricongo (organisations paysannes) Dynamo (enfants des rues) mais aussi AETEA (action pour des élections transparentes et apaisées) Azadho (défense des droits de l’homme) sont, parmi bien d’autres, les bénéficiaires des fonds rassemblés par le CNCD. Des fonds multipliés par le mécanisme du co-financement « pour un euro récolté en Belgique trois euros vont dans le Sud, car la Coopération au développement, fédérale, ou les régions, triplent la mise… » rappelle Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD.

9 novembre 2017

Les réfugiés du Kasaï affluent à Kikwit en route vers Kinshasa

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Kikwit

« Des malades atteints de kwashiorkor, des blessés, des enfants seuls, des femmes en état de choc, qui avaient fui après avoir vu leur mari être décapité sous leurs yeux…. Et la population, mes administrés, qui ne voulait rien savoir, rien entendre, et qui répétait « ces gens ne sont que des Baluba, qu’ils s’en aillent ailleurs… »
Après sept mois, Suzanne Usatura Israël, bourgmestre de Kazamba, l’une des communes de Kikwit, capitale du Bandundu, n’est pas près d’oublier l’arrivée des premiers réfugiés du Kasaï. « C’est les 17 et 18 février que, dans la ville basse, ont surgi les premiers déplacés. Ils étaient presque 300, presque nus, affamés, très affaiblis. Ils venaient de la ville minière de Tshikapa, traditionnellement rivale de Kikwit. Mes compatriotes ne voulaient rien savoir, ils disaient que nous étions trop pauvres pour les aider… »
Suzanne Usatura, une femme énergique, a étudié en Belgique, où elle a été pensionnaire des Sœurs de la Divine Miséricorde. De son propre aveu, elle a retenu l’enseignement des religieuses et s’est précipitée à la radio locale : « j’ai harangué mes administrés, je leur ai dit que ces gens étaient avant tout des Congolais comme nous, que nous avions le devoir de les accueillir, qu’il ne fallait pas attendre que les organisations internationales fournissent des tentes ou des bâches…
Les uns après les autres, les gens se sont alors proposés pour accueillir les déplacés dans leur famille tandis que la Croix Rouge, durant les premières semaines, a distribué des repas chauds.
Actuellement, de nombreux déplacés dorment toujours dans des maisons, d’autres ont trouvé refuge dans des églises et les nouveaux venus, car il en arrive toujours, trouvent place sous des bâches. » Depuis le début de l’année, le flux des déplacés du Kasaï n’a pas tari et dans la seule ville de Kikwit, neuf sites ont été ouverts à leur intention. A Kazamba, si les Kasaïens passent la nuit chez des particuliers, le jour ils se rassemblent sur l’aire du marché, où des volontaires leur distribuent des oranges, de la chikwangue (manioc), du maïs, des fruits, apportés par la population locale.
Alors que dans l’Est du Congo, le moindre déplacement de populations attire des nuées d’ONG internationales basées au bord du lac Kivu, ici, à l’intérieur du pays, les Congolais sont laissés à eux-mêmes et Suzanne Usatura ne compte que sur les bonnes volontés locales « même le gouvernement de Kinshasa ne nous aide pas… »
Derrière les barrières du marché, les déplacés, des femmes dans leur grande majorité, se pressent pour nous interpeller. Leurs histoires s’entrecroisent et il est difficile d’en démêler les fils, au-delà des précisions atroces qui sont balancées avec colère et désespoir. « Mon mari a été torturé » dit une femme, « et six de ses amis ont été décapités sous ses yeux ». Une autre femme est sans nouvelles de ses fils, qui ont fui en direction de l’Angola, une fille vêtue de rouge explique pour sa part que c’est aux balles des militaires qu’elle a échappé, un vieil homme relève son pantalon pour exhiber une jambe atrocement brûlée et laissée sans soins.. » « Il s’agît d’une rébellion qui s’est transforme en guerre tribale » nous assure un jeune homme qui voudrait pouvoir retourner à l’école tandis qu’une femme confirme avoir vu « des jeunes gens qui traversaient le village à moto, des couteaux piqués dans leurs cheveux et qui nous criaient « ne fuyez pas, venez défendre votre cause… »Les yeux épouvantés, la femme évoque les propriétés magiques de ces jeunes rebelles : « ils soufflaient sur le sable et la terre prenait feu tout de suite » et elle raconte que des sorciers étaient à l’œuvre « je les ai vus couper la tête de 40 personnes, sans difficultés. »
Pourquoi tant de femmes dans cette foule ? Une seule réponse fait l’unanimité : « parce que ceux qui étaient visés, c’étaient les hommes, pas les femmes… »
Après les rebelles qui ont semé la terreur, sont venus les militaires. En force. Eux aussi ont tué, sans discrimination. Maman Thérèse assure qu’elle a grandi à Kamina, dans la base militaire et que les soldats, elle sait les reconnaître, y compris leurs uniformes. Elle est formelle : « alors que les militaires congolais n’avaient pas d’armes, ceux qui sont arrivés en avion, c’étaient des Rwandais. Ils ne parlaient aucune des langues du Congo, ils étaient disciplinés, et poursuivaient d’office les jeunes garçons, qu’ils soupçonnaient de soutenir les rebelles. »

Au-delà de ces récits d’épouvante, il nous faudra attendre de rencontrer un médecin local, originaire du Kasaï et travaillant à Kikwit, pour recouper les témoignages et mieux comprendre l’enchaînement des drames.
« Au Kasaï autrefois, du temps de Mobutu, les gens vivaient. La MIBA (Minière de Bakwanga) exploitait les mines de diamant, mais tout autour du site, les creuseurs pouvaient trouver quelque chose, se débrouiller. La Miba, qui payait pour les soins de santé et l’éducation, prenait soin des familles des travailleurs. Cette société c’était notre mère à tous… Les problèmes ont commencé lorsque la Miba, tombée en faillitte, a été démantelée. En outre, au début des années 90, plus de 300.000 Kasaïens ont été chassés du Katanga et nous avons du les accueillir alors qu’il n’y avait déjà plus de travail. » Approuvé par les déplacés qui se rassemblent autour de nous, il poursuit : nous les Kasaïens, nous avons toujours soutenu Etienne Tshisekedi, c’est notre leader. Lorsque Joseph Kabila est venu à Mbuji Mayi, la capitale de la province, on lui a jeté des pierres. Le président a promis qu’un jour, nous mangerions des pierres ».
Si vengeance il y eut, elle a pris du temps. Le médecin poursuit : « c’est en 2016, lors de la disparition du chef coutumier des Kasaïens le « Kamwina Nsapu », qu’Evariste Boshab, Kasaïen d’origine et Ministre de l’Intérieur à l’époque, a voulu intervenir dans le processus de succession du grand chef. Il a récusé le fils du chef coutumier, Jean Paul Mpandi, le nouveau Kamwina Nsapu, un médecin qui était venu d’Afrique du Sud où il exerçait, au profit d’un autre chef choisi par Kinshasa, ce que les gens n’ont pas accepté. »
L’assassinat de Mpandi, au lendemain de son intronisation traditionnelle, a été le déclencheur du drame, d’autant plus que son corps a été exposé au stade : des jeunes gens, le front ceint d’un bandeau rouge, ont pris le nom de Kamwina Nsapu pour s’attaquer à tout ce qui symbolisait l’Etat. Des militaires ont été attaqués, des policiers tués. La riposte a été terrible : des renforts sont venus de Kinshasa amenant au Kasaï les « Bana Mura », ou bérets rouges, considérés comme les forces spéciales du président. On a vu d’autres milices, des « Bakata Katanga » venues du Katanga avec le criminel Gédéon Kyungu à leur tête, prêter main forte aux forces de répression.
Le bilan de ces atrocités est connu : les Nations unies ont dénombré 80 fosses communes, plus de 5000 morts, 1, 4 million de déplacés…
Comment enrôler les électeurs dans de telles conditions ? A Kikwit, Mme Suzanne assure que cela n’a pas posé de problèmes : « les Kasaïens réfugiés ont été enrôlés chez nous, et pas à Tshikapa, leur ville d’origine. Ne sommes nous pas tous Congolais ? »
Pour notre ami médecin, la manoeuvre est évidente : « le Kasaï, fief de Tshisekedi étant traditionnellement hostile à Kabila, on a fait diminuer le nombre de ses électeurs et donc de ses élus potentiels, au bénéfice d’autres circonscriptions. » Il conclut : « même Mobutu, qui ne nous aimait pas, n’avait jamais osé porter la guerre chez nous… »Et il prédit : « chassés de leurs terres, c’est à Kinshasa que les Kasaïens vont finir par arriver en force. Voyez déjà les milliers de jeunes qui gagnent leur vie comme « motos taxis ». Ce sont des Kasaïens, ils sont partout dans la capitale… L’histoire n’est pas finie… »

9 novembre 2017

A Bukanga Lonzo le miracle se fait attendre

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Baringa, province du Bandundu

Depuis le matin, les chefs du village de Baringa nous attendent. Bonnets brodés ou larges chapeaux, médailles et rubans colorés, bâton de commandement, ils n’ont oublié aucun des attributs des chefs traditionnels du Bandundu. Un homme, curieusement vêtu d’une tenue composée de losanges multicolores et coiffé d’une toque aux motifs identiques, m’apostrophe : « enfin, vous êtes venue jusqu’ici… Nous nous connaissons depuis longtemps, j’étais cuisinier sur le Kamanyola, le bateau de Mobutu… »
A l’horizon de la savane sablonneuse, se profile la silhouette de vastes hangars, posés sur l’herbe comme des corps étrangers. « Nous n’avons plus le droit d’aller jusque là », disent les chefs, « ceux qui s’aventurent dans le parc sont arrêtés, battus, chassés…. En en plus, les limites du domaine n’ont jamais été réellement fixées…»
Cérémonieusement, chaque notable se présente et cite l’un des sept villages dont il est le porte parole. Lorsque les civilités, cérémonieuses à souhait, sont terminées, le fond du problème peut être évoqué : les terres, et les villages qui s’y trouvent, ont été intégrés dans le parc agro industriel de Bukanga Lonzo et les paysans de la région ont perdu l’accès à leurs terres cultivables.
Grande est ma surprise. Voici trois ans, en 2014, j’avais assisté à l’inauguration du projet, l’un des plus ambitieux de la République, fleuron de cette « révolution de la modernité » que le président Kabila entendait imprimer au Congo. Bukanga Lonzo, le premier des 18 parcs agro industriels(PAI) prévus sur l’ensemble du pays, affichait de hautes ambitions, parmi lesquelles fonder le développement sur l ’agriculture, atteindre l’autosuffisance alimentaire. Les chiffres avancés donnaient le tournis : 80.000 hectares à mettre en culture, un investissement de 83 millions de dollars, des terres données en leasing pour 25 ans et confiées à une société sud africaine, Africom commodities Group of Companies, dans le cadre d’un partenariat public-privé.
Pour cultiver le maïs, le soja et les haricots, les techniques les plus modernes devaient être mises en œuvre : pas de labours, mais l’utilisation de deux avions-tracteurs chargés de répandre des pesticides pour désherber, puis des engrais liquides, avant de procéder aux semailles, toujours de manière mécanique.
Le jour de l’inauguration, à l’avant plan des tracteurs alignés comme une armée en ordre de marche, nous avions distingué une rangée de chefs, aussi couverts de médailles que ceux d’aujourd’hui, et relevé, malgré le brouhaha de la cérémonie, qu’aucun applaudissement ne montait de la foule soigneusement tenue à distance par des gardes armés. Trois ans plus tard, les notables expliquent : «les chefs qu’on vous avait montrés venaient d’une autre région, du plateau des Bateke plus précisément, alors qu’ici, s’il y a des Teke, les autres ethnies sont majoritaires… »Tous assurent que la population des villages voisins n’a pas été consultée et qu’à ce jour nul ne connaît les limites exactes du parc. Les déceptions des jeunes sont nombreuses : « nous espérions trouver du travail dans le parc, mais lorsque nous nous sommes proposés, on nous chassés. Les plus récalcitrants ont été ligotés, envoyés en prison.. »
Les villageois, soutenus par le CNONG (conseil national des ONG du Congo) ne récusent cependant pas le parc, ils espèrent toujours bénéficier des retombées promises, la modernisation des villages, la construction de l’école et des dispensaires qu’on leur avait promis, la formation et l’embauche de cadres locaux. On en est loin : « tout le monde là bas parle anglais et nous, on nous traite comme des intrus… » Pire encore, la discrimination s’installe : Bifakala, un jeune homme qui a travaillé sur le projet comme pompiste avec un salaire de 85.000 francs congolais par mois, (50 dollars) relève que les travailleurs sont divisés en deux groupes, ceux qui parlent swahili et peuvent discuter avec les Sud Africains et les locaux, qui s’expriment en lingala. «Dans le premier groupe, auquel appartiennent les contremaîtres, souvent venus de l’étranger, on gagne 600 dollars par mois. Dans le deuxième, celui des manœuvres, le salaire est de 80 dollars par mois. » Vêtu de haillons, un autre jeune, appuyé sur un bâton, confirme : « alors que nous travaillons de 6 heures du matin à 17 heures, le midi, nous ne recevons qu’un bol de haricots, c’est tout…Quant à l’eau, on nous dit d’aller boire celle des étangs… » Les travailleurs journaliers se plaignent en plus d’être régulièrement arrosés par les avions qui aspergent les insecticides : « nous ne comptons pas, ces gens (les Sud Africains) sont des esclavagistes… »
Comment une telle étendue de territoire a-t-elle pu se transformer en parc agro industriel, sans l’assentiment des communautés locales ? Reprenant la parole, les chefs expliquent le malentendu : « d’après la loi congolaise, (ndlr. la loi Bakanjika, promulguée en 1973) toutes les terres appartiennent à l’Etat, qui peut donc en céder l’usage à qui il veut. Mais nous, nous considérons qu’‘il s’agît de la terre de nos ancêtres. A nos yeux, seuls les « chefs de terre » peuvent accorder l’autorisation d’occuper et de cultiver ces terres. Or on ne nous a rien demandé, alors que le parc nous a privés de l’accès à nos cimetières, à nos lieux sacrés… »
Ce mépris manifesté à l’égard des populations locales agacent les notables, qui relèvent que dans la même région, d’autres entreprises, les Moulins du Congo ou la sucrerie de Kwilu Ngongo entretiennent de bien meilleurs rapports avec la population. Sur ces terres sablonneuses, creusées de galeries forestières plus fertiles, les techniques locales sont primitives et lors de l’inauguration du parc, les officiels avaient beau jeu de se gausser de la « paresse » des villageois : « ils produisent très peu, et, alors qu’une route asphaltée mène directement aux marchés de Kinshasa, sur dix camions montant du Bandundu, huit amènent la « braise », le charbon de bois, qui contribue à la déforestation. »
Les villageois pour leur part constatent qu’ils n’ont même plus accès à leurs champs traditionnels et que les intrants chimiques, aspergés par avion, font des ravages : «alors que nous avions l’habitude d’aller chercher des chenilles à la lisière de la forêt, non seulement nous sommes chassés, chicotés (frappés avec cette lanière de cuir qu’est la chicotte) mais les chenilles ont pratiquement disparu, éliminées par les insecticides et les engrais. »
Initialement, le parc agro industriel de Bukanga Lonzo avait été créé dans le but d’approvisionner les marchés de Kinshasa en maïs et produits vivriers mais jusqu’à présent cet apport est peu visible et dans la capitale, des experts, discrètement, suggèrent qu’il s’agît là l’un nouvel « éléphant blanc » un méga projet qui serait déjà en passe d’échouer. L’échec n’est cependant pas inévitable : l’ancien domaine de Mobutu, de DAIPN a été remis en activité, la ferme du président Kabila, à Kingakati, approvisionne des échoppes bien visibles sur les marchés de Kinshasa.
La classe dirigeante congolaise s’intéresse de plus en plus au développement agricole et elle investit dans l’achat de terres. Les grands domaines se multiplient à travers le pays et le chef de l’Etat donne l’exemple : il possède, entre autres, la Ferme de l’espoir près de Lubumbashi (300 hectares) la ferme de Kingakati près de Kinshasa, un immense domaine dans le Nord Kivu, le millionnaire israélien Dan Gertler possède la Kitoko Food Farm à N’Sele près de Kinshasa, où le général Olenga gère lui aussi une vaste ferme et un complexe hôtelier…Le général John Numbi possède une grande ferme au Katanga.
Ces vastes domaines, installés à proximité de Kinshasa ou Lubumbashi, ont pour objectif d’assurer la sécurité alimentaire dans les grandes villes, de réduire la dépendance envers les importations de nourriture. Une intention à la fois louable et rentable…
Le problème, c’est que les terres, dont la propriété est négociée à Kinshasa, sont le plus souvent obtenues au détriment des populations locales qui, paradoxalement dans ce pays immense, se retrouvent en manque d’espaces cultivables. C’est le cas à Mambo, un village proche de Kikwit dans le Bandundu. Ici aussi, réunis à l’initiative d’Agricongo, les paysans locaux se sont rassemblés pour expliquer leurs problèmes. Des problèmes multiples : « maïs, manioc, arachides, c’est ce que nous savons faire. Mais nous manquons de semences de qualité, d’outils adaptés… » Pour acheminer leur production vers la route asphaltée, les paysans, sur plusieurs kilomètres, doivent pousser eux-mêmes des charrettes sur des pistes boueuses ou recourir aux services d’un taxi moto qui demandera 1500 francs congolais (un dollar) pour chaque transport. Sur la route de Kinshasa, les frais de transport seront alourdis par les taxes prélevées à chacun des barrages dressés devant les agglomérations.
A ces difficultés classiques s’ajoutent de nouveaux défis. Maman Sandrine Rose, avec ses 30 hectares, se croyait à l’abri du besoin et cette grand-mère envisageait l’avenir avec sérénité. Aujourd’hui, sa propriété se réduit à 4 hectares, car elle a été expropriée. « Depuis que la route a été refaite, l’accès à Kinshasa est plus facile, et de nouveaux venus, des ministres, des militaires, ont acquis de grandes propriétés dans le Bandundu. »
Expropriés, spoliés, les paysans dénoncent désormais le manque de terres cultivables, l’alourdissement de la pyramide des taxes… Lorsque Grâce, une mère de 10 enfants, Maman Sandrine et les autres femmes du village retournent aux champs et lèvent leur houe pour frapper en cadence, un chant s’élève, qui rappelle de vieux souvenirs : « Salongo ».
Il rythmait naguère les travaux communautaires, il incarne une période révolue, le temps de Mobutu… » De l’avis général : « à cette époque là, c’était moins pire… »

5 novembre 2017

Elections au Congo le 23 décembre 2018

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Corneille Nangaa, le président de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) a mis fin au suspense en annonçant officiellement que les élections présidentielle, législatives et provinciales sont fixées à la date du 23 décembre 2018. Les résultats provisoires de la présidentielle seront annoncés le 30 décembre 2018 et le 9 janvier 2019 seront proclamés les résultats définitifs. Selon le président de la CENI, ce calendrier est conforme à l’accord conclu le 31 décembre 2016 et le calendrier est basé sur le principe de la rationalisation, afin de réduire le coût excessif de l’exercice électoral. A noter que plusieurs ambassades, redoutant des troubles à l’annonce de la date des élections ont recommandé la prudence à leurs ressortissants vivant au Congo.

5 novembre 2017

Un procès hors normes à Kavumu: le cas de plus de 40 fillettes violées sera évoqué

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Un procès hors normes à Kavumu (Bukavu) : les violeurs de fillettes de 7 ans seront jugés cette semaine

C’était il y a cinq ans à Kavumu, un quartier pauvre de Bukavu, au-delà de l’aéroport. L’équipe du Dr Mukwege, réveillée à l’aube en catastrophe, quittait l’hôpital de Panzi pour se précipiter sur les lieux. Devant le dispensaire, un père, catastrophé, impuissant, se tordait les mains : «alors que je dormais, ma fille de 4 ans a été enlevée, emmenée à l’extérieur et, le matin, on l’a déposée sur le seuil de la maison. » Il ne fallut pas longtemps au Dr. Tina, l’adjointe du Dr Mukwege, pour comprendre que la gamine avait été emmenée durant son sommeil, violée, que du sang avait été prélevé. Quelques heures plus tard, le médecin-chef de Panzi prenait la mesure des dégâts : cette agression sauvage avait détruit l’ appareil génital de la petite…En dépit de la chirurgie reconstructrice aussitôt mise en œuvre, une enfance était saccagée…
Durant des années, entre 2013 et août 2016, Kavumu vécut dans la terreur : 48 fillettes, dont l’âge variait entre huit mois et 12 ans, avaient été enlevées de nuit, violées par des inconnus, puis ramenées à l’aube, pantelantes, blessées. Alors que le Docteur Mukwege tentait une fois de plus, de mobiliser l’opinion internationale, les parents des victimes incriminaient, sans preuves, des militaires démobilisés tandis que les autorités judiciaires locales qualifiaient ces crimes de cas isolés, qui auraient été commis par des inconnus, des déséquilibrés et aucune action n’était entreprise…….
En mars 2016 cependant, mis sous pression par des ONG internationales comme Physiciens for Human rights et Trial International, le gouvernement de Kinshasa décida de passer à la vitesse supérieure. Une task force fut alors mise en action, un procureur militaire, saisi de l’affaire, considéra que ces attaques étant liées les unes aux autres, on pouvait parler de crimes contre l’humanité. Dès juin 2016 les premiers éléments de preuve recueillis par la police menèrent à l’arrestation de Frédéric Batumike, un député provincial appartenant à la majorité présidentielle et membre de l’assemblée provinciale du Sud Kivu. Il aurait été à la tête d’une milice de 70 personnes, responsable des viols systématiques des fillettes de Kavumu ! Cette milice, baptisée « Yeshi ya Jesu » ((l’armée de Jésus), fonctionnait comme l’armée privée du député et recrutait ses membres dans les églises locales. Elle est soupçonnée d’autres crimes, comme le meurtre d’un défenseur local des droits de l’homme et d’un propriétaire agricole allemand. Durant longtemps les familles des victimes, des fillettes mineures, ont vécu dans la terreur et le chagrin, redoutant les représailles de la milice et constatant que les dégâts subis par des petites filles de 7 ans en moyenne seraient irrémédiables : elles auront besoin de soins médicaux leur vie durant, seront stigmatisées et souffriront de traumatismes sévères.
L’assemblée provinciale du Sud Kivu ayant levé l’immunité parlementaire du député Batumike, un procès hors du commun va commencer ce lundi à Bukavu, et 18 suspects se trouveront sur le banc des accusés. A noter que depuis l’arrestation des membres de la milice, les violences sur les fillettes ont pris fin. Le petit village de Kavumu est devenu un symbole, car pour la première fois au Congo, grâce à la société civile et grâce à des ONG internationales sera brisée la loi du silence qui entoure les cas de violence sexuelle. Pour l’avocate belge Michèle Hisrch, qui assiste la Fondation Panzi et Physicians for Human Rights, « l’enjeu de ce procès hors norme n’est pas seulement la lutte contre l’impunité : il faut insister sur les réparations, indépendamment des résultats du procès pénal lui-même. Les faits étant indubitables, il faudra aussi mettre en place un fonds, alimenté par la communauté internationale, qui aidera les victimes à reconstruire leur vie… »

31 octobre 2017

Un ancien colonel, aujourd’hui médecin, affiche ses ambitions et ses projets pour le Congo

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Cheveux gris, allure calme, manières policées, gestes mesurés de médecin.. Daniel Lusadusu, cardiologue à l’hôpital Saint Pierre à Bruxelles, né en 1954 à Léopoldville, surprend au premier abord. On nous avait annoncé un ancien officier de la Brigade spéciale présidentielle, qui deviendra sous le nom de DSP le dernier rempart du régime Mobutu, on nous avait expliqué qu’ayant atteint le grade de colonel, décoré de l’Ordre du Léopard, cet officier « zaïrois » avait regagné la Belgique en 1994 pour y poursuivre une formation en médecine interne . Nous savions aussi que depuis lors il avait gravi tous les échelons de sa deuxième carrière, se spécialisant en médecine d’urgence, en soins intensifs puis terminant une formation en cardiologie…Ce double parcours nourrit un CV mais ne crée pas pour autant une personnalité politique, n’autorise pas nécessairement à changer l’histoire.
Telle est cependant l’ambition du colonel Lusadusu : « la situation de mon pays m’inquiète au plus haut point car elle se dégrade très rapidement et je crois qu’il est temps de passer à l’action… » A KInshasa, nous avons rencontré peu d’interlocuteurs connaissant le colonel Lusadusu et à fortiori ses ambitions politiques et à Bruxelles, il est surtout connu et réputé comme médecin. Cependant, au fil d’un long entretien, le colonel Lusadusu surprend par sa connaissance du microcosme congolais, à la fois politique et militaire : durant des années, il a entretenu de bonnes relations avec Etienne Tshisekedi et noué des relations étroites avec son fils Felix, qu’il rencontre régulièrement et lui permet de bien connaître les figures de proue de la plate forme du Rassemblement de l’opposition.
Mais avant tout, Daniel Lusadusu, même s’il vit en Belgique, connaît parfaitement les réalités : il a gardé des liens avec sa famille dans le Bandundu, avec ses anciens collègues militaires, avec de nombreux compatriotes passés par Bruxelles et… par les services de l’hôpital Saint Pierre.
Le diagnostic qu’il pose sur la situation actuelle du Congo est sans surprise : « la RDC se trouve dans une situation pré-insurrectionnelle et révolutionnaire où la contestation populaire est grandissante. On risque de voir l’armée et même les services de sécurité clochardisés se soulever contre les autorités actuelles…La crise pourrait enflammer toute la sous région… » Jusque là, rien dans ce constat ne surprend, le discours est celui de l’opposition et d’une grande partie des Congolais qui estiment que le président actuel, hors mandat depuis décembre 2016 a fait son temps.
L’élément neuf, c’est que le colonel intègre la donne militaire : il estime que l’armée et les services de sécurité représentent des acteurs incontournables et il souligne que les hommes en armes et les services de sécurité doivent être associés dans toute démarche de changement.
« Lors de la transition qui s’amorcera, il faudra, nécessairement, une main de fer. Si la transition politique est conduite par des acteurs qui n’ont aucun contrôle sur les hommes en armes, on risque de voir éclater une grande crise sécuritaire en RDC, un dérapage qui mettra en danger tout le travail de stabilisation entrepris dans le pays… »
Même s’il vit en Belgique, l’officier congolais assure qu’il dispose dans son pays d’un important réseau au sein des forces armées, « des hommes qui me font confiance, qui savent que je pourrais stabiliser la RDC sur le plan sécuritaire et jeter les bases de la bonne gouvernance. » Si, comme beaucoup d’acteurs politiques ou de la société civile, le colonel Lusadusu soutient l’idée d’une « transition sans Kabila » (mais ne dit rien sur la manière de l’obtenir…) il considère qu’ « une transition dirigée par un homme ayant un profil militaire serait mieux assuré qu’une transition menée par un homme politique ne maîtrisant pas suffisamment les enjeux sécuritaires. »
Ballon d’essai ? Dépôt de candidature ? Ambitions d’intellectuel en exil ? A 62 ans, le colonel assure qu’il n’a pas de projet politique personnel à long terme, que son seul désir est d’aider son pays à sortir de la crise actuelle, à le remettre sur pied et à finaliser un processus électoral crédible et transparent.
Quelles sont les chances, et surtout quels sont les appuis dont dispose le cardiologue estimé par ses collègues belges, l’officier supérieur qui, au Congo, a laissé le souvenir d’un homme compétent, guitariste durant ses années d’études et surtout, ayant gagné ses galons aussi loin du système patrimonial de Mobutu que de la nébuleuse prédatrice de Kabila ? Sans surprise, elles sont difficiles à évaluer puisqu’en ces matières la discrétion est de règle. Nous apprendrons seulement que le colonel, épaulé par des amis israéliens, a voyagé aux Etats Unis où il a noué d’ « intéressantes » relations parmi les Républicains en quête d’un succès en matière de politique étrangère et qu’en Israël il a été reçu par le patron du Mossad.
Une petite phrase prend soudain une autre résonnance : « si on n’y prend pas garde, si ce vaste territoire devient hors contrôle, il risque de devenir une base arrière pour la menace terroriste… » A la tribune de l’Onu, le président Kabila n’avait pas dit autre chose mais le colonel Lusadusu martèle « si on n’agit pas maintenant, demain il sera top tard… »

31 octobre 2017

Goma en ébullition

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« Un an, c’est trop pour les pauvres . ».Au lendemain du passage à Kinshasa et Goma de l’envoyée spéciale américaine Nikki Haley, Goma exprimé un sentiment largement répandu : la population renâcle devant le nouveau délai d’un an qui a été donné à la Commission électorale pour organiser des élections qui auraient du avoir lieu en 2017. Alors que des appels à la grève, à une nouvelle journée Ville morte avaient circulé dans tout le pays, lancés par l’organisation TelemaEkoki, c’est à Goma que le mot d’ordre a été le plus suivi : une manifestation a été organisée par le collectif d’actions de la société civile, (Casc) dont fait partie le mouvement Lucha, (lutte pour le changement) et qui se plaint quelquefois d’être noyauté par des provocateurs à la solde du pouvoir. Alors qu’elle se voulait pacifique, la manifestation a en tous cas dangereusement dérapé : un policier a été lapidé dans un quartier populaire, deux autres ont été blessés par des jets de pierres et dans le quartier Majengo, les corps de quatre civils ont été découverts baignant dans leur sang. Selon des porte parole de la société civile, le nombre de civils blessés par la police s’élève à 17 et une quarantaine de personnes ont été arrêtées.
Le « ras le bol » de Goma est d’autant plus profond que la ville ressent durement les effets de la crise : l’argent ne circule plus et les fonctionnaires ne sont pas payés, pas plus que les députés et les ministres provinciaux, le cholera a fait sa réapparition car les gens vont puiser les eaux du lac Kivu, très polluées…
Cette manifestation représente la première réponse à la mobilisation lancée par les organisations populaires mais dans les autres villes du pays, et en particulier à Kinshasa, l’appel à manifester n’a été ni relayé ni suivi. A Lubumbashi, des jeunes ont été dispersés par la police à coup de matraques, tout comme l’ont été à Kisangani des jeunes qui avaient commencé à brûler des pneus.
(avec AFP)

31 octobre 2017

Les prisonniers oubliés du Congo

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Malgré les promesses, pas de liberté pour les prisonniers « emblématiques » de Kabila Lorsqu’en mars dernier, les portes de la prison de Makala se sont ouvertes devant 4000 détenus qui se sont volatilisés à travers la ville de Kinshasa, tous les prisonniers ne sont pas partis. Des hommes amnistiés depuis longtemps, qui auraient du bénéficier des mesures dites de décrispation prévues par l’accord politique de décembre dernier, des hommes pudiquement appelés « cas emblématiques » bref, des prisonniers politiques, ont refus de suivre le mouvement des « kulunas » et autres déliquants, préférant rester dans leur cellule. On peut les comprendre : ils craignaient, eux, d’être abattus pour « délit de fuite »…Dès que Nikki Haley, l’envoyée spéciale du président Trump, arrivera à Kinshasa, les familles de ces détenus d’exception tenteront de la rencontrer et lui feront parvenir un memorandum. Quelques heures avant cet éventuel rendez vous, nous avons rencontrédes proches de ces hommes de l’ombre. Des noms connus, qui hier faisaient les titres de la presse : le bâtonnier Jean-Claude Muyambo, fondateur de « Solidarité katangaise » l’un des hommes les plus en vue de Lubumbashi, Firmin Yangambi, avocat à Kisangani et auprès de la Cour pénale internationale, qui avait défendu Jean-Pierre Bemba et osé se porter candidat aux élections présidentielles de 2006, Eric Kikunda, arrêté en 2009, dont le principal tort était sa relation d’amitiéavec Yangambi. Sur base des révélations d’un complice présumé, Benjamin Olangi, Kikunda a été accusé de faire partie d’un mouvement insurrectionnel. Quoique amnestié, le fils de l’amiral Kikunda, un proche de Mobutu, est toujours détenu tandis que le témoin a été remis en liberté depuis longtemps. Quant à Eugène DiomiNdongala, originaire du Bas Congo, il avait combattu avec Etienne Tshisekedi au nom du parti démocrate chrétien. Lors des élections de 2011, il s’était porté candidat aux côtés du leader de l’UDPS à la tête d’un rassemblement intitulé « majorité présidentielle populaire ».Oncles, épouse, fils, les proches de ces détenus nous confient leur amertume : « au nom de la « décrispation », des inconnus ont été élargis (alors que certains d’entre eux avaient déjà retrouvé la liberté..)des rebelles du M23 qui avaient envahi et pillé Goma ont été remis
en liberté, Gédéon Kyungu, le plus redoutable des chefs de milices au Katanga, accusé de crimes contre l’humanité, n’a pas seulement été libéré mais il a fait un retour triomphal au Katanga et depuis, à la tête de ses hommes, il a été vu au Kasaï.. »Nos interlocuteurs évaluent à plus de 200 les prisonniers politiques qui croupissent dans les différentes geôles du régime. « Croupir » n’est pas une figure de style : dans les prisons congolaises, les famillesdes détenus doivent veiller à l’alimentation, fournir les médicaments, payer les soins de santé éventuels. « Ils reçoivent une aspirine » rien de plus, dit l’oncle de Me Muyambo, « nos prisons sont des mouroirs ». C’est de justesse que Patrizia Diomi, l’épouse du fondateur du parti démocrate chrétien a pu faire transférer son époux dans la clinique de Ndolo, alors qu’il venait de faire un AVC. « Même aujourd’hui, alors que je paie les frais d’hospitalisation et les soins il n’est pas tiré d’affaire, son état est stationnaire et il souffre de troublescardiaques qui ont commencé en prison… »Selon son épouse, Eugène Diomi a été particulièrement affecté par la gravité des accusations portées contre lui : « il a été victime d’un montage grossier, malsain… Alors qu’il se trouvait avec moi à notre domicile, il été accusé de viols, sur base du témoignage de deux femmes que l’on aurait vu sortir de son bureau ! Alors que le lendemain, il devait signer l’accord de fondation de la « majorité populaire alternative » il a été emmené et mis au secret durant trois mois, accusé non seulement de viol mais de tentative de coup d’Etat. »Patrizia Diomi, qui a rencontré son époux alors qu’ils étaient tous deux étudiants en sciences politiques à Rome, est une battante. Chaque jour, cette mère de quatre enfants rend visite à Eugène qui porte désormais une casquette à l’instar du vieux Tshisekedi et affiche vingt ans de plus que ses 52 ans. Elle se prépare à faire le siège de l’ambassade américaine pour remettre sa pétition à Nikki Haley, et surtout, elle a remporté une bataille d’envergure : saisi du dossier, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a ordonné en novembre 2016 (décision 2465/2014) d’annuler la condamnation irrégulière de son époux, de le remettre en liberté et de l’indemniser. Rien n’y a fait, même les accords de la Saint Sylvestre n’ont pas réussià faire libérer Diomi, l’un des hommes politiques les plus expérimentés du pays qui, alors qu’il était ministre des Mines en
2003-2004 s’était attaqué au contrat Emaxxon portant sur les diamantsdu Kasaï et soutenu par deux proches du président Kabila, Dan Gertleret le conseiller feu Katumba Wanke. Amère, Patrizia Diomi relève quele non respect de la décision du comité des droits de l’homme de l’ONU n’a pas empêché le Congo d’être admis dans ce cénacle…Les proches des quatre « prisonniers emblématiques » ont le sentiment que si les jugements des tribunaux, les pressions internationales, les accords politiques échouent à obtenir l’élargissement de détenus désormais célèbres, c’est que tous, pour l’une ou l’autre raison, semblent victimes de la vindicte personnelle duchef de l’Etat ! Comme si Kabila estimait qu’ils avaient trahi sa confiance …A Kisangani, Firmin Yangambi, un avocat brillant et ambitieux, était un ami personnel de Kabila, jusqu’au jour où il se jugea plus apte que ce dernier à postuler à la fonction présidentielle. Quant à Eric Kikunda, il connaissait lui aussi le fils du Mzee (Laurent Désiré Kabila) et fut condamné après que des armes (déposées par qui ?) aient été découvertes chez lui. Quant au bâtonnier Muyambo, unnotable de Lubumbashi, il fut arrêté sur base de la plainte d’un dénommé Stoupis, qui s’estimait lésé dans un litige immobilier. Le même Stoupis qui avait déjà été utilisé pour porter plainte contre l’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, en exil depuis lors… Le maintien en détention de ces prisonniers politiques, emblématiques ou non, n’est que l’un des aspects de la déliquescence de la justice congolaise, que le Garde de Sceaux Tambwe Mwamba avait lui-même épinglée très lucidement à l’issue des Etats généraux de la justice qui s’étaient tenus en mai 2017. N’avait-il pas écrit que «l’arrestation et la détention sont devenues un instrument d’intimidation et de terreur contre les inculpés pour les amener à libérer leurs avoirs avec à la clé le fameux principe des 3 V : V comme Villa, V comme véhicule et V comme veste, que tous les magistrats cherchent à avoir, par l’exercice d’une profession qui fut jadis un apostolat…

31 octobre 2017

“Prenez vous en charge”, dit l’Eglise congolaise

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Si l’Eglise n’a pas encore donné le « go » de la protestation, la tension monte à KinshasaA Brazzaville, les chefs d’Etat de la région ont discuté de l’avenir du Congo, l’émissaire américaine Nikki Haley, ambassadrice aux Nations unies, est venue prendre la température du pays et a multiplié les entretiens dans la capitale…Dans la paroisse Saint Dominique à Limete, un fief de l’opposition, depuis longtemps acquis à la famille Tshisekedi, les fidèles, en ce dimanche matin, ne s’encombrent guère des dernières tractations diplomatiques. Ici, c’est en famille que l’on assiste à la messe et les enfants aux joues luisantes de propreté jouent avec les rubans et les missels pendant que les parents chantent à pleine voix. Le sermon du curé, qui paraphrase l’Evangile, colle à la politique et tout le monde comprend le message. Dans les intentions de prière, il est question des morts de Beni, au Nord Kivu, des victimes du Kasaï, -plus de 4000 à l’heure actuelle-, et l’abbé Marcel, au nom de la conférence des évêques, martèle « priez, mes frères, pourque cette nation soit libérée » et il ajouter « j’ai vu la misère de mon peuple, dit le Seigneur, j’ai entendu les cris de détresse… »La foule, en chœur, reprend comme une antienne » combien de temps » ? Et puis vient ce seul mot, lancé par les officiants, répété parles croyants : «Telema » levez vous… » »L’heure est elle bientôt arrivée ? » se demande un homme sur ma rangée. Face aux fidèles, alors que le soleil se glisse entre les vitraux, le prêtre se fait plus explicite : «On arrive à la fin, nous allons bientôt vous donner le programme d’action….» Crispin Nlandu, laïc et intellectuel chrétien, précise : « chacun devra prendre ses responsabilités, nous allons bientôt nous lever pour libérer le pays.. »Autrement dit, ce qui se dessine au-delà des promesses et des prières, c’est que la patience de la population, et plus particulièrement de l’Eglise catholique, arrive au bout : les évêques du Congo, qui avaient négocié l’accord de la dernière chance, conclu le 31 décembre dernier,estiment qu’ils ont été dupés par les manœuvres dilatoires du pouvoir. Quant à la population, elle considère comme un défi, voire une insulte,
le délai de 504 jours avancé par la Commission électorale, qui estime que, pour des raisons pratiques, les élections ne pourraient avoir lieu avant fin 2019.Lorsque la messe se termine, les paroissiens discutent du sermon et tiennent des propos très politiques : tous estiment qu’après le 31 décembre 2017, le « bonus » d’un an qui avait été accordé au président Kabila aura été « consommé » et que le pouvoir sera, irrévocablement, frappé d’illégitimité. Curieusement, les Kinois ne sont ni vindicatifs, ni apeurés mais animés d’une étrange confiance : « il doit partir, il partira » nous assure un étudiant… Tout le monde est devenu constitutionnaliste : alors que le pouvoir invoque la loi fondamentale pour assurer que le chef de l’Etat peut rester en place jusqu’à l’installation de son successeur, la population pour sa part, brandit l’ « article 64 » qui autorise tout citoyen à s’opposer aux violations de la Constitution et elle se prépare, selon l’expression des évêques, à « se prendre en charge ». A Lemba, dans l’école Notre Dame d’ Afrique, des étudiants participent massivement à un « Tribunal d’expression populaire » monté par ECCHA, le mouvement citoyen des jeunes, soutenu par desONG internationales, les Américains de Osisa et du NED (national endowment for democracy) et, pour la Belgique, le CNCD 11 11 11. Ici, l’atmosphère est plus chaude que dans l’église et des représentants de la CENI, dont le directeur de communication Jean-Baptiste Lipipo, ne manquent pas de courage pour ainsi descendre dans la « fosse aux lions ». Avec des précisions de techniciens, ils tentent de faire comprendre les raisons des retards accumulés : les problèmes de financement, la mise à jour des listes et l’inscription des Congolais de l’étranger, les troubles dans certaines provinces, dont le Kasaï, qui retardent l’enrôlement. Balayant ces arguments, les jeunes, eux, livrent le fond de leur pensée : « nous souffrons… Nous étudions et ne trouvons pas de travail. On nous appelle des « Salomon », car, à 25 ans et plus, nous sommes encore obligés de vivre chez nos parents… »C’est ici que se confirme le véritable sens de la révolte qui monte de jour en jour. Si les Congolais et en particulier les jeunes exigent des élections, veulent le changement et apostrophent Kabila « Bima », (dégage) et « Yebela » ( ton temps est passé, prépare toi à partir), ce
n’est pas seulement par souci de légalisme. C’est parce que la situation sociale est insoutenable, que l’avenir paraît bloqué à cause du manque d’emploi, du favoritisme dont bénéficient les enfants des « pontes » du régime, des inégalités de plus en plus criantes… »Vous préparez la guerre de demain » hurle un futur chômeur. Face au tumulte, les distingués spécialistes de la CENI et de la société civile dont Jérôme Bonso de la Ligue des électeurs, n’arrivent pas à faire passer leurs arguments techniques et lorsque la salle se vide, c’est à mi voix que l’on discute de projets beaucoup plus concrets que les prières et les meetings. Il est question, d’ici la fin de l’année, de faire descendre un million de manifestants dans les rues de Kinshasa, de bloquer les principales artères de la ville ainsi que l’aéroport. Chacun sait que la répression sera au rendez vous mais un jeune homme aux cheveux en bataille, membre du mouvement « Cocorico »crie, en trépignant déjà : «de toutes façons, nous sommes les plus nombreux »…