Les amitiés politiques de De Maistre

Durant toute la procédure opposant Liliane Bettencourt à sa fille, Patrice de Maistre se targue d’avoir un accès privilégié à l’Élysée.

12 juin 2009. Dans le bureau de Liliane Bettencourt (86 ans), à Neuilly, sont réunis autour d’elle l’avocat fiscaliste Fabrice Goguel et le gestionnaire de fortune Patrice de Maistre. Fabrice Goguel revient du bureau du procureur Courroye qui tire, à Nanterre, les fils d’une enquête préliminaire après une plainte de Françoise Bettencourt-Meyers visant François-Marie Banier, le photographe ayant reçu près d’un milliard de “dons” d’une Liliane Bettencourt que sa fille estime vulnérable et donc dépouillée.

Faisant normalement son travail d’avocat, Fabrice Goguel a tenté de convaincre le procureur du bien-fondé de la position de sa cliente qui refuse une expertise médicale. À l’entendre, on découvre qu’à l’époque, Philippe Courroye est hésitant et n’a pas encore choisi son camp. C’est pourquoi Patrice de Maistre compte sur l’intervention de l’Élysée pour le rallier à la position de Liliane Bettencourt, contre celle de sa fille Françoise. Autrement dit, une intervention politique dans un dossier judiciaire privé.

Nicolas Sarkozy en personne est un personnage central de cette conversation. « Ne prenez pas mon flirt », dit en riant Mme Bettencourt à l’évocation du président de la République, tandis que son gestionnaire de fortune lui confirme qu’à l’Élysée, « tout le monde suit ce cas ». « Il suit l’affaire », insiste Patrice de Maistre en parlant de Nicolas Sarkozy, ajoutant qu’à la présidence, « ils font ce qu’ils peuvent » :

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21 juillet 2009. Dans le bureau de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre se réjouit. Il peut se réclamer de l’Élysée, en tout cas du conseiller de Nicolas Sarkozy pour les questions judiciaires, Patrick Ouart (qui rejoindra LVMH fin novembre 2009). Et le contact avec l’Élysée n’a visiblement pas de prix. Avec un mois et demi d’avance, la maison Bettencourt a vent de la décision que devrait prendre le procureur Courroye à Nanterre, le 3 septembre 2009, et qu’il prendra effectivement à cette date, dans le sens convenu, refusant de donner suite à la plainte de Françoise Bettencourt-Meyers.

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21 juillet 2009. Même jour, mêmes acteurs : Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre. Fort du soutien de l’Élysée qui supervise le procureur Courroye, Patrice de Maistre explique à sa patronne qu’elle n’a rien à craindre de sa fille, présentée sous un jour très sombre par le gestionnaire de fortune, qui part d’une interview donnée au Point par Françoise Bettencourt-Meyers pour d’abord livrer sa vision de la procédure en cours. Notons que Liliane Bettencourt lui demande si l’avocat de sa fille est juif :

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27 octobre 2009. Sur l’échiquier politique, la pièce maîtresse de Patrice de Maistre est à coup sûr son « ami » Éric Woerth, dont la femme est du reste au service de la maison Bettencourt, cadre depuis fin 2007 de l’une des petites structures chargées de gérer la fortune de Liliane Bettencourt. Le ministre semble fort accommodant. En témoigne ce qu’il a fait pour que l’Institut de France fût doté d’un auditorium André Bettencourt, du nom de l’époux disparu en 2007, dans ses augustes parages, précisément le parc immobilier de l’Hôtel de la Monnaie :

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29 octobre 2009. Deux jours après, même scène, mêmes protagonistes, mêmes sujets. Patrice de Maistre enfonce le clou à propos d’Éric Woerth et de sa femme, tout en établissant une distinction très nette et lourde de sens entre le premier, « sympathique » (véritable leitmotiv de cet extrait), et la seconde, engagée par complaisance mais qui se révélerait décevante. On notera que, comme souvent, d’une conversation à l’autre, Liliane Bettencourt a des absences, peut-être liées à sa surdité, demandant par exemple à son interlocuteur qui est Éric Woerth :

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4 mars 2010. Depuis sa révélation par Mediapart en juin, cette scène est devenue un grand classique des enregistrements clandestins réalisés par le maître d’hôtel. Il s’agit de cette séance de signature de trois chèques à laquelle Patrice de Maistre fait procéder sa patronne Liliane Bettencourt, sur le thème « ce n’est pas cher et ils apprécient ». Valérie Pécresse (seule des trois à être candidate à l’époque, aux élections régionales, en Île-de-France), Éric Woerth, alors ministre du budget, et Nicolas Sarkozy, président de la République, sont les heureux bénéficiaires des largesses du jour :

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23 avril 2010. La manœuvre judiciaire de l’été 2009 n’a finalement pas réussi. Malgré la position en contre du procureur Courroye, la plainte de Françoise Bettencourt-Meyers va se traduire par un procès public, fixé au 1er juillet 2010, devant la chambre du tribunal de Nanterre présidée par Isabelle Prévost-Desprez. Pour préserver un avenir devenu incertain, Patrice de Maistre compte sur ses rapports privilégiés avec Patrick Ouart, l’ex-conseiller de l’Élysée sur les affaires de justice, lui-même ancien magistrat.

À l’entendre, on comprend que, si M. Ouart n’est plus officiellement le conseiller de Nicolas Sarkozy, il continue officieusement à se mêler d’affaires judiciaires signalées ou sensibles. Ainsi distrait-il visiblement de son temps chez LVMH, son employeur actuel, pour glaner auprès de l’Élysée, son ancien port d’attache, des renseignements stratégiques au profit de la maison Bettencourt. L’enjeu, comme précédemment, est l’attitude du procureur Philippe Courroye :

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23 avril 2010. Toujours le même jour, un petit quart d’heure plus tard, Patrice de Maistre éreinte Florence Woerth, engagée sur la demande de son mari de ministre, mais qui s’avère aussi agaçante que contre-productive en termes d’image. Patrice de Maistre s’étonne benoîtement d’avoir installé chez les Bettencourt un paratonnerre qui attire la foudre. Le conflit d’intérêts est clairement décrit par le chargé de fortune de Mme Bettencourt : « Avoir la femme d’un ministre comme ça, ce n’est pas un plus, c’est un moins. » « Tout est mélangé », insiste-t-il, assurant avoir embauché Florence Woerth à la demande de son époux ministre, « pour lui faire plaisir » :

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